02 juillet 2009
concours de nouvelles "A la terrasse du café"
Bonjour, nous avons parlé de ce concours lundi dernier, lors du dernier atelier. En voici le règlement. Bon été à tous!
Carole
Concours de nouvelles dans le cadre du 21e salon du livre de Riantec , Morbihan, dimanche 15 novembre 2009.
Règlement :
- Ce concours, organisé pour la 15ème année consécutive, est réservé aux adultes.
- Le thème est « A la terrasse du café… » .
- Les candidats ne doivent expédier qu’une nouvelle.
- La nouvelle n’excédera pas 10 pages, recto, de format 21x29,7 et dactylographiées.
- Le nom du candidat ne devra pas figurer sur le manuscrit. Le nom, l’adresse, le numéro de téléphone, le titre de la nouvelle, seront mis dans une enveloppe que les participants joindront à leur envoi.
- Aucun droit d’inscription n’est demandé.
- Le jury est composé de 5 membres. Les membres du jury sont exclus du droit à concourir.
- Les candidats devront photocopier leur nouvelle en 5 exemplaires, un pour chaque membre du jury.
- Deux Prix seront attribués : Le « Prix de la nouvelle de Riantec » d’une valeur de 300 euros et le « Prix d’encouragement » d’un montant de 150 euros offert par le « Crédit agricole » de Riantec .
- Les manuscrits ne seront pas retournés à leurs auteurs .
- Tout candidat peut concourir d’une année sur l’autre.
- Un candidat déjà primé à Riantec ne pourra pas obtenir de Prix.
- Les nouvelles seront à expédier à l’association « Les amis des arts et de la culture » Boîte postale 27, 56670 Riantec, pour le 26 septembre 2009.
- La proclamation des résultats aura lieu le dimanche 15 novembre 2009 à 10H45 lors de la 21ème édition du « Salon du livre » de Riantec. Les deux lauréats sont prévenus par téléphone une semaine avant le « Salon ».
L’équipe organisatrice
Tél : 02 97 82 53 69 (répondeur dans la journée)
01 juillet 2009
Sommaire
Je m'appelle Carole Menahem-Lilin
J'écris et j'anime des ateliers d'écriture,
à Montpellier et au Crès (dans l'Hérault).
Vous pouvez retrouver mes textes en revue, en librairie ou sur mes blogs personnels : http://nouvellesenligne.canalblog.com/ http://menahemlilin.canalblog.com/
Mais ce blog est réservé aux participants de mes ateliers d'écriture.
Il contient des propositions et exercices d'écriture (regroupées sur la colonne de gauche sous le nom de "catégories" et suivies de textes), ainsi que des textes de plusieurs des participants des ateliers, co-auteurs de ce blog.
Textes par auteurs : Pour connaître tous les textes qu'un auteur a publié sur ce blog, cliquez sur son nom dans la colonne de droite !
A visiter également : le blog des enfants et adolescents
Ce blog est référencé par l'annuaire Lexisarte. http://www.lexisarte.com
30 juin 2009
La Trois bis
La « TROIS bis »
ou:
« Ceux qui m'aiment prendront le tram... » (1)
Pour fêter « ce jour-là », Max n'avait rien trouvé de mieux qu'inviter ses proches à faire un voyage avec lui par le tram.
« Ce jour-là », c'était celui de son anniversaire. Il ne savait plus très bien lequel. Au fur et à mesure que s'égrenaient les mois, les années... Max oubliait d'en faire le compte. Il finissait par s'embrouiller.
Une chose était sûre, cependant : son anniversaire tombait un 21 juin, le jour le plus long, celui du solstice d'été. A cette date, on peut tabler raisonnablement sur du beau temps. Ensuite aussi, d'ailleurs... avec un seul ennui : les jours raccourcissent !
Dès le 18, en prévision de « l'évènement », Max s'était fendu d'un message laconique à l'attention de sa parentèle : « Ceux qui m'aiment prendront le tram. »
Il ne précisait pas lequel. Ni pour aller où. Ni pourquoi faire. Ni si le voyage était offert et par qui. Ils verraient bien....
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Au même moment, Valéry Sapristi, couturier-décorateur styliste, recevait les félicitations du jury pour son décor peint des wagons de la « Trois bis », la dernière née des lignes de tramway de Clapas-sur-Lez.
Cette commande prestigieuse, Sapristi l'avait obtenue à l'arraché. Son projet initial : « Carré gris sur fond gris » (2) n'avait pas suscité l'enthousiasme des foules. Trop audacieux ? Trop novateur ? Certains jugeaient la couleur triste. D'autres trouvaient ( et pour cause ) que les motifs ne ressortaient pas suffisamment. On ne refait pas le public. Ces gens-là - le vulgum pecus - veulent des couleurs éclatantes, du bling bling. Dans le cas d'espèce, le public recherchait un décor emblématique de la Grande Bleue, du Sud intense, du soleil omniprésent – ou censé l'être.
Sapristi tint bon. Ce pro de la transgression des codes aimait choquer. Il méprisait les conventions, les idées reçues, les clichés, ne voulait pas faire de « son » tram une carte postale de la région. Il testa successivement le gris perle, le gris souris, le gris éléphant, le gris Conseil d'administration, le gris jour de pluie. Rien n'y fit : c'était toujours du gris. Il ne lui restait que la possibilité de jouer sur le motif.... Sapristi proposa de changer le carré en losange, puis en polygone. Du polygone, il passa au cercle. Puis fit une croix sur le cercle. Oui, « la croix », c'était une bonne idée.
« Croix grise sur fond gris » ne fit pas ce qu'on appelle « un carton », mais enfin le projet fut retenu, c'était l'essentiel. La croix conférait à la Trois bis le charme discret des Pompes funèbres. On ne parlerait plus désormais sur le Clapas que du « gris corbillard ».
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Pour ceux qui seraient tentés de croire qu'il ne s'agissait là que d'une affaire de goûts et de couleurs, une piqûre de rappel s'impose ici. Le tracé proprement dit de la ligne avait fait quelques mois plus tôt l'objet d'âpres débats au sein du Conseil d'agglomération. Le Seigneur des Arceaux, un certain Picrochole (3), soutenu par une poignée d'irréductibles, avait décrété une fois pour toutes que le tram s'arrêterait pile poil en limite communale de Clapas sur Lez, c'est à dire au beau milieu des vignes. Ce qui n'avait pas manqué de susciter l'ire des Falbaliens, objectant au nom du simple bon sens que la « Trois bis » devait être prolongée jusqu'à la mer. On en vint aux mains. Le ministre des Transports dut trancher ce débat - qui n'était, vu des sphères parisiennes, qu'une querelle de clochers. Les « Sages » furent consultés. Leur arbitrage tint en trois points :
1/. Le tracé de la ligne se devait de répondre au seul critère de fonc-tion-na-li-té. Qu'es aco ?
2/. S'il est admis que la fonction crée l'organe, elle doit donc logiquement le financer.
3/. Par voie de conséquence, serait affecté à la construction de la nouvelle ligne de tramway le produit d'une taxe sise sur les matelas de plage, les ballons de caoutchouc, les pelles et les seaux en plastique, le sucettes chaudes et autres chichis.
Clapassiens et Falbaliens retinrent leur souffle, de peur qu'on ne taxât aussi l'air qu'ils respiraient.
Max n'avait cure de ces multiples péripéties de la guerre picrocholine. Une seule chose comptait à ses yeux : la perspective de retrouver, cinquante ans après sa disparition (4), le petit train de sa jeunesse, dont la nouvelle ligne de tram empruntait comme par hasard le trajet.
Au fond, la vie est un éternel recommencement. C'est d'ailleurs sur ce principe que sont bâties les « nouvelles en boucle ».
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Et c'est ainsi que « ce jour-là », 21 juin, qui tombait un dimanche, la Grande famille se retrouva Gare des Esplanades. Une joyeuse animation régnait sur cette place, la Fête de la musique devant débuter le soir même. C'était déjà le grand chambardement. Les employés municipaux entreprenaient de monter les tréteaux pour dresser les estrades. Quelques artistes arrivés en avance commençaient à accorder leurs instruments. Les premiers flonflons se faisaient entendre. Au branches de platanes, on accrochait les violons du bal. au milieu de ce remue-ménage, de cette foule bigarrée, les parents et amis de Max se sentaient « décalés ». Oui, c'était une chose étrange que de voir évoluer, parmi des fêtards en tenue décontractée, de graves personnages coiffés de canotiers et chapeaux melons, des dames en robe longue à faux-derrière portant la voilette pour se protéger des rayons du soleil et leur progéniture en costume marin.
Au coup de sifflet du chef de gare - dont on se plut à taire les infortunes conjugales - le convoi s'ébranla. Le tram s'engouffra sur une sorte de viaduc qui menait des Esplanades au pied de la Citadelle. Personne ne parut étonné que la voie empruntât l'accès piéton d'une galerie commerciale. Juste en contrebas s'étendait un vaste marécage qui devait servir ( sauf erreur... ) de champ de manoeuvre à la garnison de la ville. Malgré tout, Max avait peine à reconnaître les lieux, tant ce terrain vague avait changé.
De grands immeubles blancs d'allure pompeuse avaient poussé de part et d'autre d'une place impeccablement symétrique. L'ordonnance de l'ensemble et le classicisme de ses proportions renvoyaient plus à l'architecture mussolinienne qu'à celle du siècle de Périclès. Max supposa qu'il s'agissait de décors montés là pour le tournage d'un film à grand spectacle. Il s'attendait à voir surgir (par exemple) les éléphants de carton-pâte de « Good morning Babylonia » (5). Les figurants n'avaient pas l'air de s'ennuyer. Un petit groupe d'entre eux pique-niquait sous les platanes. D'autre chantaient des cantiques au bord d'une fontaine. Les adeptes d'une secte inconnue écoutaient deux prédicatrices dans un silence religieux. Une autre sorte d'énergumènes, ceints de boas en plumes multicolores, s'agitaient au rythme frénétique de la Bossa nova.
« Décidément, nous vivons dans un monde fous » se dit Max. Heureusement qu'il en restait des comme lui pour avoir gardé le sens commun. C'est pour cela que ses parents et amis avaient tous répondu « présent » à son invitation. Cet appel, celui du 18 juin, avait été entendu ; cela faisait du nombre, même si ce n'était pas le Nombre d'or.
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Au départ de Clapas sur lez, la rame de tramway était pleine à craquer. Toutes les tranches d'âge étaient représentées dans le compartiment : les jeunes, les moins jeunes et les carrément vieux. Avec un point commun : tous manifestaient une bonne humeur communicative. Ce sourire bienveillant, Max le leur rendait au centuple. Oui, pensait-il, mieux vaut se retrouver ensemble « ici, maintenant » plutôt que « nulle part, jamais ». Hélas, au fur et à mesure que les stations défilaient, des mouvements de population devinrent perceptibles. Par exemple, au premier arrêt, un jeune couple monta dans le tram avec un nourrisson qui braillait. A la station suivante, ce fut un groupe d'ados d'allure punk ( ou gothique ? ). Puis de jeunes cadres encravatés firent leur apparition, traitant les précédents avec mépris, imbus de leur importance sociale et fiers d'être à présent « aux commandes » de la Société.
Au niveau de la traversée du Lez, les gens d'un certain âge commencèrent à descendre. Au fond peut-être étaient-ils déjà las du voyage. A moins qu'ils n'eussent mieux à faire ailleurs. Ensuite, ce fut le tour des impotents, des infirmes, des malades identifiés. D'autres filaient en douce sans qu'on sût trop bien pourquoi. Peut-être fallait-il mettre leur défection sur le compte d'un temps médiocre.... Le plus agaçant de l'histoire, c'est qu'en essayant de deviner le prochain qui allait partir, Max se trompait à tous les coups. Ceux demeurés dans le compartiment affichaient toujours la même mine consternée lorsqu'un des leurs tournait le dos pour ne plus reparaître. On se demandait bien pourquoi, car personne n'y songeait plus ensuite jusqu'à ce qu'un autre à son tour désertât.
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Depuis belle lurette, la ville ne s'arrêtait pas au franchissement du Lez. Soulagement pour les voyageurs, au-delà de cette limite, qui n'en était plus une, leur billet restait toujours valable. Sur la rive gauche de la rivière, ils virent le même genre d'immeubles que de l'autre côté, un paysage urbain qu'ils trouvèrent à la fois rassurant et terrifiant. A chaque étape, cependant, ce paysage se transformait insensiblement : une banlieue sans relief succédait à des faubourgs dénués de caractère. Suivirent des villages au noms obscurs. Puis de simples lieux-dits. Des habitations clairsemées. Enfin, des mas perdus dans la garrigue. Le tram roulait à présent en en rase campagne.
A l'approche de chaque station, le nom de celle-ci s'affichait sur un écran lumineux, une voix suave annonçait la gare suivante ainsi que le temps de parcours restant jusqu'à Falbala. Tout cela s'enchaînait à merveille, fonctionnant comme les rouages d'un mécanisme bien huilé. La rame circulait lentement, sans à coups, en silence. Elle roulait sur les rails aussi légèrement qu'une nef glisse sur l'eau calme. De temps à autre, un discret tintement de cloche signalait son passage aux imprudents tentés de s'aventurer sur la voie.
Son tracé, compromis né de trois ans de vaines polémiques ( tout ça pour ça... ), serrait au plus près le cours du Lez. Une rivière tumultueuse, si l'on en jugeait à l'importance des endiguements protégeant la zone basse en cas d'inondation. Au moins, cette élémentaire précaution évitait au tramway de s'engloutir dans le marécage.
Au bord de l'étang, des flamants roses picoraient dans la vase, ils ne levaient même pas le bec au passage du convoi. Tout aussi indifférente, une famille de colverts nageait en file indienne sous l'oeil vigilant des parents emplumés. La badigoince des marais faisait le pied de grue. Un héron, chasseur redoutable, fondait en piqué sur sa proie.
L'atmosphère plus fraîche annonçait déjà l'approche de la mer. Le cri des goélands se faisait entendre au milieu du cliquetis des roseaux. Ceux-ci frémissaient au vent du large. Le trait de côte était à présent bien visible à l'horizon. Ce n'était pas l'arc éblouissant, radieux, auquel s'attendait Max, car la brume marine allait s'épaississant.
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A l'intérieur du compartiment, les visages familiers se faisaient de plus en plus rares. Le héros du jour redoutait de se retrouver bientôt sans personne de connaissance. Il est vrai que ceux qui l'accompagnaient tout d'abord avaient déjà tiré leur révérence. Aux yeux étonnés de Max, le tramway se peuplait progressivement d'inconnus qui allaient et venaient sans lui prêter la moindre attention. Peut-être n'était-ce que le prologue d'un drame inéluctable. Une sourde angoisse le tenaillait sans qu'il sût pourquoi.
Au fond, se dit-il, Sapristi n'a pas eu tort d'orner son tram de croix grises sur fond gris. Ce décor s'accordait avec l'ambiance lugubre du lieu. Décidément, la fin du trajet dégageait une ineffable tristesse. La voix « off » retentit pour la dernière fois dans le wagon, annonçant son arrivée imminente en gare de Falbala les Flots.
« Terminus ! Tout le monde descend ! »
Eh oui, c'était son tour à présent, pas moyen d'y couper. A présent, il fallait assurer : bains de mer ou pas, seul ou accompagné, puisqu'il avait fait l'essentiel du trajet, il devait mener le voyage à son terme, il était venu pour cela.
C'est vrai que Falbala sous le brouillard marin n'a rien de vraiment avenant. Cette station balnéaire en vogue avait même des allures de désert. Pas un baigneur. Aucun passant sur le mail. Si, tout de même : un unique promeneur au bord de l'eau. cette minuscule silhouette face à la mer semblait perdue dans une immensité glauque. Quel était cet hurluberlu ? Peut-être un artiste... Il n'y a que ces gens-là pour trouver quelque beauté à la grisaille.
A cet instant précis, un rayon de soleil déchira les nuages. Eblouissant. Max dut cligner des yeux, grisé d'espace et de lumière. Le paysage se fondit soudain à sa vue en trois registres colorés. La plage ocre pâle. Un coin de ciel bleu délavé déteignant dans la mer telle une toile de jeans. Les flots vert-de-gris éclaboussés d'aigue-marine.
Max fit quelques pas sur la grève en direction du promeneur, qui paraissait absorbé dans sa contemplation. L'homme finit par se retourner. Ce visage ne lui était pas inconnu. Il avait déjà rencontré quelque part quelqu'un qui lui ressemblait. Mais où donc ? Ah oui, à Ornans, dans le Jura, à l'occasion d'un enterrement. Fa tems ! (6)
Brusquement le nom de l'artiste-peintre lui revint, Max souleva son chapeau et lui lança son salut le plus cordial :
« Bonjour, Monsieur Courbet ! » (7)
Notes et commentaires :
« Ceux qui m'aiment prendront le train » : titre d'un film français de Patrice Chéreau, sorti en 1998, illustrant une phrase du cinéaste François Reichenbach ( +1993).
Référence à l'oeuvre abstraite de Malevitch : « Carré blanc sur fond blanc ».
C'est-à-dire « bile amère ». Despote imaginé par Rabelais ( « Pantagruel » ).
En 1965.
Film des frères Taviani, 1987.
il y a longtemps.
Ce dernier paragraphe fait référence à deux toiles célèbres de Gustave Courbet : « La rencontre » et « La Méditerranée » ( toutes deux au musée Fabre de Montpellier ).
26 juin 2009
Fontaine, par Christine Jouhaud Mille
Regarde cette place je trouve ce lieu enchanteur, nous
pourrions y consommer, dit-elle en le tirant par
Lundi 19 janvier 2009
25 juin 2009
Question muette, par Nicole Artaud
Ecrire un texte à la deuxième personne (tu ou vous)
QUESTION MUETTE
Tu me regardes avec sérieux. Tes yeux sont graves, ta bouche ne sourit pas. Tu attends un peu crispée mon approbation.
Je voudrais te dire que mon opinion ne compte pas, ce qui compte, c'est ce que tu ressens, toi. Il est temps que tu vois ta vraie valeur, tu dois voler de tes propres ailes et ne plus te reposer sur moi.
Tu as une âme d'artiste, mais aucun sens pratique. Le plus banal objet du quotidien doit être beau avant d'être fonctionnel, ce qui te pose parfois quelques problèmes.
Alors, tu râles après toi-même, et prend de bonnes résolution que, tu le sais à l'avance, tu ne tiendra pas.
Tu partage ton temps libre entre tes deux passions, le théâtre et la peinture.
La comédienne en toi, te permet d'être un excellente vendeuse dans ce boulot à mi-temps qui fait bouillir ta marmite. C'est un véritable show que tu joue à la cliente qui repartira habillée de pied en cap et contente d'elle !
Mais quand l'inspiration te tient, tu peux passer des heures devant ton chevalet, le pinceau à la main. Ton style a évolué. De figuratif, il devient de plus en plus abstrait, mais une force certaine traverse tes tableaux. Et bien que magnifiques, tu n'oses pas les proposer à des galeries.
Si tu savais, comme j'envie ta passions pour tes passions, moi qui, au contraire, possède trop de sens pratique, et si peu d'imagination.
De ta vie, on pourrait faire un roman. Ton parcours est tout sauf linéaire et ennuyeux. Tu as l'art de te mettre dans des situations improbables.
J'aime que tu me racontes tes aventures. Ton enthousiasme ne s'émousse pas au fil du temps. Tu encaisses les coups en cherchant le côté positif. Tout revers fait avancer me dis-tu, mais en contrepartie, cela affaiblit ta confiance en toi.
Alors, tu quêtes mon soutien, surtout, quand comme aujourd'hui, tu viens me présenter ton nouveau compagnon.
Mais comment pourrais-je te dire après l'avoir vu deux minutes:
- Mais oui, fonce, c'est l'homme de ta vie,
ou
- Non, ce n'est pas quelqu'un pour toi.
De toute façon, tu n'en feras qu'à ta tête, quitte à me reprocher, ensuite, de t'avoir poussée dans la mauvaise direction.
Tu es la petite dernière, la petite fille tant espérée, celle sue qui tout le monde s'extasie et à qui l'on passe tous ses caprices.
Malgré cela, tu as été assez intelligente pour ne pas en profiter (ou si peu !).
Moi, j'ai toujours voulu te protéger, éloigner de toi tout ce qui pouvait te faire du mal, et ce le plus longtemps possible.
Mais tu n'as plus besoin de ma permission, petite soeur, ton choix sera toujours le bon.
Mais si le prince charmant se transforme en crapaud, il aura affaire à moi !
Nicole Artaud, 22/06/2009
23 juin 2009
Heil Hitler, par Jean-Claude Boyrie
Heil Hitler !
Gloire à toi, Führer !
Artiste-peintre retoqué, tu t'es lancé dans la politique. As fondé le Parti National-Socialiste. As galvanisé les foules par ta faconde éblouissante. En quelques mois, tu t'es emparé du pouvoir.
Gloire et fureur ! C'est en toute légalité, par le seul jeu du suffrage universel, que tu es devenu le « conducteur ». Tu as accédé à la magistrature suprême, évinçant ce vieux crétin d'Hindenbourg, chancelier gâteux et cacochyme.
Puis tu t'es lancé dans la course aux armements. Grâce à toi, l'Allemagne vaincue a retrouvé sa fierté, elle est même devenue une super-puissance. Tu as fondé le troisème Reich. Tu l'as couvert de croix gammées et de fabriques de canons.
Alors, sous couleur de régler le conflit des Sudètes, tu as envahi la Tchécoslovaquie.
Bien sûr, les Français et les Anglais ont toussoté. Pour la forme. Tu les as défiés. Ils ont baissé leur culotte à Munich. Enhardi par ce premier succès, tu as franchi l'étape suivante en t'attaquant à la Pologne. Cette fois, les Alliés ne pouvaient faire autrement que de te déclarer la guerre. Trop tard. Tes hordes ont déferlé sur l'Europe. En quelques semaines, tu n'as fait qu'une bouchée du coq gaulois. Les rosbifs, il est vrai, se sont révélés plus coriaces. Pour les réduire, il te faut attendre un peu. Mais rassure-toi, leur écrasement ne saurait tarder.
« Le mystère de la chute des anges » de Raymond Boterie ( 1509 -1510 )
Après tous ces exploits, que te reste-t-il à conquérir, invincible Führer ?
Toi, le petit juif minable, qui rêves d'expédier tes congénères en enfer, c'est à présent le Paradis que tu reluques. Tu convoites ce royaume du Ciel qui t'échappe encore. Pas pour longtemps. Tu rêves d'en faire un Jardin des délices à ton usage exclusif.
Devant toi, Dieu-le-Père lui-même a tremblé. Il a dépêché le bon Saint Pierre pour t'accueillir à sa porte. Le gardien du Paradis, avec ses clés à la main, t'a reçu de façon fort civile – et personnellement escorté.
Anges archanges et chérubins t'ont fait une haie d'honneur... et le salut hitlérien : « Heil Führer ! » Ils ont chanté tes louanges : « Hosanna ! »
Ensuite, Saint Pierre t'a fait faire le tour du propriétaire. Présenté les édifiantes créatures qui peuplent la demeure céleste : prophètes, apôtres, saints, vierges sages et vierges folles, que sais-je encore ?
Cela ne t'a pas suffi. Par la pensée, tu avais déjà annexé le paradis au IIIème. Reich. Pour un million d'années, tant qu'à faire. Tout s'était si bien passé pour toi jusque là !
Et
puis, patatras ! Ton rêve s'est effondré. Alors que tu
jetais un dernier coup d'oeil satisfait sur ta conquête, j'ai
vu soudain ton visage empourpré de colère. Tu
glapissais, éructais. Inondais tes interlocuteurs de
borborygmes et d'invectives.
Une vraie déferlante !
« Ah so ! Was ist das ? Heilige Pieter, es gibt ein Jude darin ! »
Embarrassé,
mais se voulant conciliant, le bon saint Pierre a tenté de te
calmer.
- Sois
raisonnable, Herr Adolf. Les Juifs, tu ne peux pas tous les
exterminer. En tous cas, pas celui-là. N'y touche pas, c'est
trop risqué, je t'assure, et même carrément
impossible !
- Warum
? Dis-moi pourquoi cette chose ist so riskiert, wirklich unmöglich !
- Chut,
crie un peu moins fort, Herr Hitler ! Cet homme, c'est le fils du
patron !
21 juin 2009
Relooking, par Christiane Koberich
Relooking
C’était fini. Tombée. Figée. Perdue. Irrémédiablement perdue. Et par sa faute. Sa bêtise. Son impatience…
Trop d’étourderie, de désinvolture. Ou trop de confiance. Il n’avait pas cru possible de la perdre ainsi, une deuxième fois. Pas si près du but.
Il s’était cru sauvé. Le long chemin terminé, enfin la lumière !
Il allait pouvoir lui prendre la main, lui sourire, la caresser. Tout près de la porte il s’était arrêté, retourné, pour l’attendre.
Mais les autres étaient là, guettant le moindre faux pas pour mettre à exécution leur menace. A peine l’avait-il effleurée du regard que ces monstres l’avaient fait disparaître. Aucune négociation possible. Ils n’avaient rien voulu savoir, répétant simplement qu’ils l’avaient prévenu, que c’était trop tard maintenant et qu’il ne la reverrait plus.
La mort dans l’âme, tout espoir l’ayant abandonné, Orphéo avançait, le dos voûté par le chagrin. Sortir des ténèbres au plus vite, échapper à cet enfer, devenait maintenant son unique souhait.
A quelques mètres de là, Emma, assise au bord du chemin, en contrebas d’un talus, l’esprit plongé dans ses ténébreux souvenirs, activait les bribes d’un passé dont elle ne cessait d’être la proie.
Que d’amours et de déceptions, de rêves et de désolations. Jusqu’à son suicide, hélas inutile. Cette mort qui lui avait paru une délivrance, l’avait en fait plongée pour l’éternité, sur le chemin des enfers, la laissant encore plus démunie. Elle avait raté sa fin, comme elle avait raté sa vie.
Ce suicide la condamnait à revivre éternellement les malheurs qu’elle avait voulu fuir. Elle s’était cru sauvée. Mais sauvée de quoi ? De son amour trahi ? D’une vie sans saveur ? De ses rêves anéantis ? Qui lui pardonnerait ses infidélités, ses abandons ? Quel amour pourrait encore l’attirer, lui redonner le goût de vivre ?
Elle allait continuer à exister, dans un univers de mort, puisque d’autres l’avaient décidé ainsi. Mais elle vivrait seule, dans ses regrets et ses remords, dans sa culpabilité, à ressasser jusqu’à la fin des temps, les étapes de sa pauvre vie.
Indigne de vivre, indigne d’échapper à l’éternité. Elle ne trouvait de soulagement que dans des torrents de larmes.
Emma pleurait, n’en finissait pas de pleurer, depuis plus de cent cinquante ans. Elle pleurait sa vie gâchée, ses amours interdits, ses rêves anéantis. Elle pleurait sur elle-même, et toutes les femmes mal mariées, de tous les temps et de tous les pays, se retrouvaient en elle. Chacun prétendait : « Emma, c’est moi ».
Orphéo avançait difficilement, la tête baissée, la guitare en berne, la vue brouillée de larmes. Ah ! Ils l’avaient bien eu. Ils avaient gagné. Ils lui avaient volé Anna, son Eurydice à lui.
Et elle n’avait pas su résister. Impossible pour elle de décevoir ses parents en risquant une mésalliance. Elle avait rompu, sacrifiant pour eux deux, l’amour, et l’espoir d’une vie heureuse.
Sa guitare, ses chansons ne lui avaient été d’aucun secours. Ses grands projets, sa célébrité future, ils n’y avaient pas cru, et l’avaient traité de poète de pacotille. Anna, son Eurydice, n’avait pas eu le courage de lutter contre les siens, elle avait choisi leurs traditions, leurs normes, plutôt que l’ouverture à la liberté que lui, pouvait lui offrir.
Ainsi avançait Orphéo, en proie à ces douloureuses pensées, se remémorant cette famille menaçante qu’il n’avait pu convaincre, conscient qu’il ne reverrait plus Anna.
Epuisé par tant d’émotions, il s’assit près d’un talus et laissa couler des flots de larmes.
Ses sanglots faisaient écho à ceux d’Emma, assise non loin de là. Chacun, tout à sa douleur, se croyait seul. Pendant quelques heures un duo douloureux émut la campagne alentour.
Soudain, Orphéo arrêta ses pleurs et tendit l’oreille : le reniflement, là, à l’instant…Il n’était donc pas seul ? Mais qui donc…Ses yeux se posèrent sur Emma, repliée sur elle-même, le visage dans les mains. Elle avait l’air très très malheureux ; beaucoup plus que lui, à en juger par la quantité de larmes versées et de mouchoirs souillés qui jonchaient le sol.
Il s’approcha d’elle, lui joua quelques notes apaisantes sur sa guitare, puis écouta la longue et douloureuse histoire d’Emma.
« Voyons, voyons…Il chercha dans sa mémoire… Ce récit lui rappelait une autre histoire. Mais laquelle ?
- Emma, vous dites ? J’ai dû lire cette histoire quelque part. Ce n’est pas moi qui l’ai écrite. Vous savez, il y a une telle concurrence ! Aujourd’hui tout le monde se croit poète. Enfin, passons…Mais arrêtez de renifler ainsi : ça me trouble l’inspiration.
Orphéo ferma les yeux un instant et se tut. Emma le regardait, n’osant plus bouger, retenant ses larmes, le laissant rompre le silence le premier.
- On peut revoir la fin…Je peux vous aider. Quelle idée que ce suicide ! Je me demande qui est cet auteur à l’imagination aussi plate ! Il n’a pas dû faire une brillante carrière…Moi je peux vous faire rencontrer le grand amour, et tuer votre mari dans un accident. Après tout, ce Charles est un fat, un bourgeois imbécile, incapable de rendre sa femme heureuse…Personne ne le regrettera.
- Comment, on a le droit ? Mais ce n’est pas possible, vous plaisantez…Emma était stupéfaite.
- Oh ! Le droit, le droit…Depuis des millénaires les poètes s’emparent des idées des autres, les mixent, les transforment, et brandissent ce qu’ils croient être un chef d’œuvre. En réalité ils n’ont fait que changer quelques noms, quelques paroles par-ci par-là. Et surtout, ils changent la fin. Regardez, Scarlett et Rhett : ils ont repris une autre vie.
- Et vous pensez qu’en tuant Charles…
-Ah ! Déjà, appelons-le Karl. Il faut brouiller les pistes.
- Karl ? Mais depuis plus d’un siècle je l’appelle Charles !
- Et bien, il faudra vous y faire. Vous serez Emma B. (une initiale, c’est très tendance). Votre mari, Karl, et votre amant, Léo (c’est presque Léon, vous devriez être contente). Pour l’arme, je vous laisse le choix.
- Ah ! Je sais. L’arsenic. Je connais bien.
- Le poison ? Ah ! Non. Trop d’empoisonneuses. Le rôle est déjà pris. Vous ne pouvez pas concurrencer Thérèse.
- Thérèse d’Avila ?
- Mais non, ignorante. Thérèse Desqueyroux. Elle empoisonne son mari. Mais elle, c’est une femme froide. Pas vous. Pour le poison, il faut un acte prémédité, une préparation…Vous, je vous vois plutôt dans un crime passionnel, irréfléchi, spontané…Vous saisissez le pistolet de Karl qui traîne sur la table et vous tirez. Touché à mort, il s’écroule. J’espère que vous ne le raterez pas, on aurait l’air fin ! Et puis après je ne peux plus rien pour vous. Vous vous enfuyez très vite avec Léo. Vous disparaissez on ne sait où. On n’aura plus aucune nouvelle de vous, mais on vous devinera heureuse, enfin. Sinon, patatras, vous irez en taule, comme tout le monde. Il y a encore une morale aujourd’hui, qui punit même le crime passionnel.
Emma écoutait, de plus en plus intéressée. Ses résistances s’affaiblissaient : elle ne se voyait pas continuer à pleurer et se moucher pendant des siècles encore. Mais elle hésitait…Cette fin, vraiment…Le pistolet, le sang…
- Allez, osez, voyons, osez ! Je vous offre un nouveau départ. Car, quand on y songe, quelle banalité que votre fin ! Une femme qui meurt d’amour. De trop d’amour, ou de pas assez…Du déjà vu des centaines de fois. Pensez à la tragédie classique. On y tombe comme des mouches, par amour. Aucun effet de surprise. Dès la première scène on devine qui va mourir… Mais là, pas question de changer la fin. Ils sont trop empêtrés dans des règles dont on a déjà beaucoup débattu. Personne n’a envie de recommencer cette bataille. Et puis je les connais bien, moi, tous ces classiques. Nous sommes du même monde, nous avons la même origine. Sauf que moi, j’ai dû me transformer, bien sûr. En tant qu’Inspirateur, vous comprenez. Je suis le poète de la Cité. Je ne peux pas toujours répéter les mêmes choses de la même façon. J’ai dû m’adapter au goût du jour. Et je peux aussi vous adapter. C’est mon pouvoir, les mots…
- Emma faisait la moue. Moins de larmes, mais la moue.
- Sinon, poursuivit Orphéo, qu’est-ce que je peux encore vous proposer ? Une fin à la princesse de Clèves ? Une mal mariée qui rencontre le grand amour, elle aussi. Ouais… Enfin, j’espère que vous ne ferez pas comme elle. A la mort de son mari, que trouve-t-elle de mieux à faire ? Le couvent. Vous vous rendez compte ? Se punir pour toujours ! Remarquez, c’était deux siècles avant vous. Une société plus stricte, une morale plus austère, le jansénisme, le poids du péché…On ne peut pas comparer. Déjà, à votre époque, c’était ringard, alors aujourd’hui, vous imaginez…
Orphéo commençait à s’impatienter. Cette Emma ! Que de tergiversations ! Elle ne changerait donc jamais ? Pourtant, elle fléchissait, il le sentait. Elle en avait fini avec les mouchoirs, un sourire s’esquissait sur ses lèvres…C’est une émotive, pensa Orphéo. Peu sensible aux arguments. Je dois la convaincre autrement…
- Ecoutez, je vais vous le dire en musique. Vous verrez, c’est mieux.
Orphéo, alors, saisit sa guitare (il avait depuis belle lurette abandonné la lyre, trop démodée maintenant) et chanta le renouveau d’Emma B., celui que toutes ces âmes qui s’étaient identifiées à elle attendaient depuis des décennies. Et peu à peu, son chant vint à bout des résistances d’Emma.
-Pourquoi pas, après tout, pourquoi pas ? Je peux essayer…Et pour le titre, alors ? Je ne sais pas…Quel titre ? Vous… s’inquiéta-t-elle.
-Le titre ? On ne manque pas de choix ! Par exemple Le fabuleux destin d’Emma B. Ou, si vous préférez, Emma B. Le retour.
Quelques instants, ou peut-être quelques siècles plus tard, après avoir adapté Emma, Orphéo, songeur, caressait sa guitare. Bientôt, son histoire et celle d’Anna, son Eurydice, irait rejoindre le Panthéon des amours contrariées, des libertés entravées. Celles de tous les Roméo et de toutes les Juliette. Celles des femmes empêchées et des hommes meurtris. Des humiliés, des enchaînés. Des prisonniers d’un monde, d’une famille, d’une religion.
Dans les brumes éternelles, Orphéo chantait. Sur le ferment de sa douleur, il sentit poindre l’inspiration et naître sa vocation : il serait le barde de tous les amoureux.
Et peu à peu, au bout de ses doigts, dans le contact des cordes, les mots jaillirent, sources d’une chanson que bientôt le monde entier fredonnerait. Trouvant enfin sa voie, persuadé qu’un grand destin l’attendait, le futur chantre de l’humanité, fier de lui, s’en alla par les chemins, le sourire aux lèvres, la tête dans les étoiles, la guitare sur l’épaule, égrenant, à son tour, des rêves.
Christiane Koberich, mai 2009
La petite voiture bleue... par Régine Vivien
LA PETITE VOITURE BLEUE
La petite voiture bleue filait sur l’autoroute. Coincée contre la fenêtre je fermai les yeux, bien décidée à m’exclure de la compagnie des deux petits garnements à mes côtés. Paul s’exclama :
- Toulouse c’est près de Marseille ?
Je me gardai bien de répondre, l’expérience m’ayant appris qu’il cherchait toujours la contradiction. Paul posa la question encore une fois :
- Toulouse c’est près de Marseille ?
Jérôme, le conducteur lui répondit :
- Mum, ce n’est pas loin.
- Ah, je le savais et Toulouse c’est beau, il y a des pompiers, ça a brulé à Toulouse, les voitures, les maisons, et avec mon père on y est allé, je ne sais pas pourquoi, parce que ma mère voulait qu’on y aille.
Jérôme conduisait tranquillement, Sylvie se laissait aller, la tête appuyée sur le fauteuil. Moi, bien sûr, je me demandais quel passé douloureux avait ce petit bonhomme aux doux yeux bleus mais au comportement râleur, intrusif, toujours mécontent. J’ouvris un œil. Il poussait sans ménagement le petit installé sur le siège auto à ses côtés. Yann, déjà un peu assoupi s’exclama :
- Il me pousse, il m’énerve.
- Paul !!! s’irrita Sylvie.
Je maintins mes yeux bien clos. Je me laissais aller aux trépidations du véhicule. Pas de musique dans l’habitacle pour mieux entendre la voix de la « dame » du GPS !! Je souriais intérieurement. Ce GPS, quel maître !!
Soudain je sentis un poids contre moi. Ouf ! il s’endort. Je rouvris un œil. Paul s’était entortillé dans sa parka noire pour ne pas voir la lumière. J’eus peur qu’il ne s’étouffe. J’essayais de lui retirer son vêtement précautionneusement mais je m’interrompis bien vite avec l’angoisse qu’il ne se réveille. Il se laissait donc aller contre moi mais pas complètement, même dans son sommeil il était fermé, enfermé dans son vêtement. Il bougea, et la moitié de sa figure apparut. Bon, il respirait. Yann s’était endormi dans son siège, ce Yann craquant qui avait vu « un petit zizou » sur la croix à l’aller, mais qui, pendant tout le séjour avait râlé, rouspété. Rien n’allait, ni la nourriture, ni les jeux.
Moment de répit. La voiture filait, filait. La dame du GPS indiquait
- Prenez la première à droite à cinq cent mètres, la première à droite à cinq cent mètres.
Jérôme mâchait son chouimgum, heureux au volant de sa voiture. Sylvie profitait de ce moment de calme offert par le sommeil des deux petits monstres qu’elle gardait pour son employeur, « L’Aide Sociale à l’Enfance ».
Régine Vivien Le 10 juin 2009
Aller simple, par Michelle Jolly
au sol, un grand sac ouvert. dedans : un livre écorné, une longue écharpe de laine noire, une pochette en plastique pour la toilette, un paquet de biscuits et un plan de Toulouse déplié; assise, elle attend.
ses bottes lui font mal, il a promis de venir, elle l'attend.
bruits de gare : piétinements lourds, choc pointu des talons aiguilles sur les dalles, un chariot passe ; elle attend ... croise les mains, caresse ses bras et frissonne, sort l'écharpe et s'enveloppe dedans, un regard vers le miroir de la salle d'attente :
« j'ai l'air fatiguée! » pense t-elle, prend sa brosse, se lisse les cheveux « il a dit 11 heures »
attente ...
odeurs de pain grillé, de sucré, de poussière et d'huile, elle fait quelques pas, se rassoit, ouvre son sac et prend le livre, essaie quelques lignes, mais son oeil est ailleurs: « comment sera-t-il aujourd'hui? Il a promis que… »
elle rêve un peu, remet le livre dans le sac, fait quelques pas
« il faut me contrôler, moins d'impatience, plus ceci, plus cela, une harmonie, un accord enfin, des projets, être ensemble, Toulouse? Pourquoi pas ?...
bruits de voix dans le haut parleur, un air d'aérogare ! elle sourit, s'installe un peu plus loin, face à l'entrée, il a dit 11 heures ...
elle rajuste sa veste, jolie avec cette jupe grise.
peut-être un peu de rose ?
elle hésite, sort son fard, à côté, un enfant la fixe, étonné… une vieille dame roule péniblement sa valise, des gens se bousculent, se croisent, regardant au travers d'autres gens se bousculant et se croisant.
elle remet de l'ordre dans son sac, retire son écharpe, trop chaud, il est 11 heures 15, son regard devient flou, « j'appelle? J'appelle pas? Pourquoi ne m'a-t-il pas appelée? »
elle attend, appelle, une voix sur répondeur, molle, hésitante, « absent jusqu'à… » elle doute, elle cherche des raisons à cette absence, revoit tous ses gestes, ses discours, trop ceci? pas assez cela? cette décision rapide pour ce voyage, c'était elle? ou lui? Dans la précipitation du départ elle ne se souvient plus... peut-être s'est elle trompée?
11 heures 50, le train pour Toulouse part à 58, elle le fera ce voyage !
ramasse son sac, parcourt les quais d'un pas décidé, grimpe dans le premier wagon, et s'installe.
son voisin l'aide à ranger le bagage, soubresaut du départ, elle se demande pourquoi elle est là, seule, ramasse dans sa tête les débris de ce énième ratage … bruits de gare qui s'éloignent, elle reprend son écharpe de laine noire, demain est un autre jour!
elle regarde vaguement le paysage qui défile, marais asséchés, la mer au loin, ses bottes lui font moins mal, bientôt détendue, elle constate avec intérêt que l'homme à coté d'elle a de bien belles mains !
Le Grand Amiral, par Novakéi
Le Grand Amiral
- Le pauvre chat est resté des heures enfermé, conclut en riant Bénédicte
Toute la tablée riait de bon cœur à ce récit épique de Gros Ronchon, le chat pouilleux de la grand-tante de Bénédicte. Comment en est-on arrivé à se raconter des souvenirs d’enfance ? Nous étions parties, les cinq copines, pour une journée de folie de soldes. Nous nous étions attablés au salon de thé anglais le temps de faire une pause déjeuner pour reprendre des forces avant d’affronter toute l’après-midi entière la meute de louves lancées dans les allées des magasins.
Rien n’augurait ce dérapage. Je n’aimais pas ce genre de discussion car je ne me souvenais pas moi de mon enfance. Les souvenirs étaient enfouis, jetés dans les oubliettes de ma mémoire. Quand par hasard, un resurgissait, il était empreint de tristesse et de solitude. Non décidément, je n’aimais pas quand on parlait de souvenirs d’enfance.
J’étais fatiguée, contrariée. Pour en rajouter une couche, une mère débarqua avec son enfant braillard et s’installa juste à côté de notre table. Les pleurs de ce gosse reniflard m’excédaient.
- Si l’avortement avait été légalisé, tu ne serais pas là.
J’avais reçu cette phrase comme un coup de poing dans l’estomac. Ma mère se tenait devait moi. Je ne la voyais pas, je ne me situais pas. Seule cette phrase s’inscrivit à l’encre rouge dans mon esprit avant de glisser lentement au fond de ma mémoire. La vie reprit son cours mais moi je ne repris pas le cours de ma vie. Mais cela je ne le savais pas encore.
Autour de moi, mes amies continuaient à rire. Je n’étais plus là. Pourquoi cette phrase revenait-elle brusquement à la surface, me laissant l’estomac noué, les muscles de ma mâchoire contractés, le cœur désynchronisé, le souffle à court d’oxygène ?
NON. Je hurlais silencieusement dans ma tête. Je ne pouvais pas faire face à ce souvenir, pas maintenant… et cette phrase retourna dans un obscur recoin de ma mémoire. Ressurgissant des limbes, le Grand Amiral, tel un albatros volant au-dessus des mers, vint doucement accoster près de mon esprit en perdition.
« Le Grand Amiral ! » m’exclamai-je intérieurement. Je l’avais complètement oublié mon cher vaisseau, mon objet volant et navigant imaginaire, un véritable ovni. Sa vue m’apporta le calme et le réconfort dont j’avais besoin. Je l’avais créé de toutes pièces il y avait si longtemps pour me refugier à l’intérieur. La porte des souvenirs venaient de s’ouvrir. Combien de temps avais-je passé à l’imaginer, à voguer avec lui. Je me revoyais allongée dans mon lit partir à son bord. J’en étais à la fois le capitaine et le seul membre d’équipage. Quelles contrées n’avais-je exploré grâce à ce bijou de technologie ? Le ciel, les montagnes, les vastes plaines, les fonds marins n’avaient pas échappé à ma curiosité. J’évitais soigneusement tout endroit portant des traces de civilisations. Au cours de mes voyages à travers les différents mondes de mon imagination, des difficultés surgissait : le carburant, l’eau, le ravitaillement, le renouvellement de l’air, les attaques diverses et variées. A chaque fois, je trouvais la solution miracle qui me permettait de poursuivre mon voyage. En repensant à mes trouvailles, je constatais que j’avais de l’avance sur mon temps. Le recyclage de l’air et de l’eau, l’utilisation du soleil pour alimenter mon engin en énergie n’avaient plus de secret pour moi. Les détails techniques étaient une broutille, le résultat était là. C’était tout ce qui comptait.
Pourtant, la seule chose à laquelle je n’avais pas pensé, c’est que j’avais la possibilité d’accueillir des personnes à bord. Mon vaisseau aurait pu évoluer telle la station spatiale MIR en rajoutant des modules. Mais voilà, je n’y avais pas seulement songé !
février 2009
Père et fille, par Nicole Artaud
Point de départ :
Le courant de conscience: être dans la tête d'un personnage à la troisième personne pour en sortir facilement et être dans la tête d'un autre.
PERE ET FILLE
La semaine prochaine, c'est l'examen de solfège au conservatoire. C'est pas marrant se dit Gabrielle, il va encore falloir réviser avec papa, alors qu'il fait trop beau et que ce serait quand même plus cool d'aller faire du vélo. Elle sent déjà le vent sur ses joues, l'excitation de la grande descente qui met des papillons dans le ventre. Elle fait la course avec Margot, mais bien sûr elles arrivent ensembles et éclatent de rire. Elle sent malgré elle un grand sourire s'étirer sur ses lèvres.
A quoi rêve encore ma fille se demande Hervé ? Il n'aime pas voir Gabrielle rêvasser. Il est tellement exigent envers elle. Mais c'est pour son bien, non? Lui, n'a pas eu la chance de continuer longtemps ses cours de solfège et d'instrument, et pourtant, il aimait ça. Mais ses parents n'avaient pas la fibre musicale et ils ont préféré arrêter les frais. Alors, il reporte ses espoirs sur Gabrielle. Ce n'est pas sans mal, et à chaque séance, c'est un peu l'affrontement, qui se termine souvent par les larmes de l'adolescente.
Cela l'agace profondément, car il sait qu'elle est douée, mais elle aime s'opposer à lui et le faire enrager. Il le sait, mais il veut tellement qu'elle réussisse ! Il sera tellement fier quand elle aura sa place dans l'orchestre. Il va la faire avancer malgré elle, sa petite tête de mule.
Hervé se tenait derrière la porte-fenêtre du salon et observait sa fille affalée dans un fauteuil en rotin sur la terrasse, le visage tourné vers le soleil printanier qui annonçait les beaux jours. Il regarda sa montre: quatorze heures trente déjà, il était plus que temps de se mettre au travail. Il s'avança sur la terrasse. Gabrielle tourna lentement la tête, émergeant un peu de sa léthargie.
Ah, il doit être l'heure réalisa-t-elle. Ce serait sympa de faire les révisions sur la terrasse, mais papa ne voudra jamais, pour lui on ne peut travailler sérieusement que dans un bureau. Et son bureau ! Il est trop sombre, il y a trop de meubles en bois, trop de rideaux, trop de livres, trop de tout quoi ! Et la tapisserie d'un bleu... Lui, il dit qu'il s'y sent bien, mais vraiment, il n'est pas fun du tout son bureau !
Avec un soupir à apitoyer l'être le plus insensible (mais pas son père visiblement) Gabrielle se lève de mauvaise grâce, le plus lentement possible, prend sa mine la plus renfrognée et va s'installer dans le bureau. Qui cette fois sortira vainqueur de l'affrontement ?
L'écharpe abandonnée, par Nicole Artaud
Point de départ:
L ' ECHARPE ABANDONNEE
Pourquoi pas ?
Que Paris est agréable en cette mi-avril. Le fond de l'air est un peu frais, même si on sent déjà la douceur du printemps. J'aurai quand même dû prendre une écharpe se dit Sonia. Mais pas une écharpe d'hiver en laine, non, plutôt un joli foulard de mousseline. Tiens, un peu comme celui de cette fille qui prend le soleil, les yeux mi-clos, les pieds sur le bord du bassin.
Une mousseline transparente, aérienne, mais de couleur vive. Un petit bout de tissu qui met de bonne humeur. Soie ou synthétique ? Difficile à dire d'un peu loin, mais très joli de toute façon.
Qu'ils sont bruyants ces enfants qui courent après ce pauvre chien ! Que lui veulent-ils ? Est-il à
eux ?
J'aime bien ces arbustes aux fleurs rouges dont je ne connais pas le nom, et les massifs de forsythia d'un jaune éclatant. Tiens un peu le même jaune que le foulard de l'inconnue. Je me demande où elle l'a acheté? J'aimerai bien avoir le même, je pourrais le lui demander.
Zut, la chaise est vide, l'inconnue est partie sans que je m'en rende compte, mais... son foulard est toujours là, lui, négligemment abandonné sur le dossier. Oserais-je ?
L'amoureux nostalgique
Esther aussi aimait bien le jaune. Je suis su que ce foulard lui serait allé à ravir. Il aurait ensoleillé les petites robes noires qu'elle affectionnait. Elle en faisait tourner des têtes, mais c'était moi qu'elle avait choisi. Comme j'étais fier de l'avoir à mon bras. Il faut dire que nous formions un beau couple. Nous nous étions connus au bal, comme souvent dans ces années-là. Dès le premier tango, nos pas s'étaient accordés parfaitement, nos coeurs battant au même rythme.
De partenaires de danse, nous étions devenus partenaires tout court avec cette passion en commun.
Je n'ai jamais vraiment compris (ou pas voulu comprendre) pourquoi elle m'avait quitté pour ce banquier guindé. Et malgré tout ce temps, son souvenir me hante encore parfois.
« Oh, excusez-moi, je ne regardais pas où j'allais ». Elle doit être de mon âge ou à peu près la dame que je viens de bousculer. Elle aussi semblait absorbée par sa rêverie.
Allons, ce joli foulard ne va pas rester bien longtemps sur ce dossier. Quand sa propriétaire s'apercevra de son oubli, il sera trop tard.
Les enfants et le chien
Thomas et ses deux frères courent après leur chien. Son collier s'est détaché, et avant qu'ils ne réagissent, Médor, avait pris la poudre d'escampette, les laissant la laisse inutile à la main.
« Pourvu qu'il ne sorte pas du Jardin des Tuileries, se dit Thomas, sinon, c'est sûr, il va se faire écraser, vu la circulation qu'il y a rue de Rivoli et Place de la Concorde, sans parler des quais de Seine. Vite ! »
Les voilà donc tous les trois, partis à sa poursuite en hurlant son nom et bousculant les passants.
« Le bassin! C'est sûr, il va y aller, Médor adore l'eau. Quelle pagaille il va mettre ! Il va faire couler les bateaux des enfants, s'ébrouer sur les promeneurs ! Aie, aie, aie, ça va être notre fête si le gardien s'en aperçoit! »
Il est là-bas, ils le voient, en effet près du bassin. Il vont pouvoir l'attraper, car il marque l'arrêt devant les canards. Mais avec quoi l'attacher ? Le collier est vraiment cassé, il leur faudrait une corde. Ce tissu jaune sur le dossier de la chaise, pourrait faire l'affaire !
Le voleur
Est-ce que la chance va enfin tourner ? Quelle journée de galère ! Pas grand chose à se mettre dans les poches aujourd'hui ! Peu de touristes malgré le beau temps, et les Parisiens font attentions à leurs poches ou à leurs sacs.
C'est quoi ce truc jaune sur la chaise ? On dirait une écharpe. Bon ça va peut-être me sauver un peu la journée. Combien ça se vend à Barbès un truc comme ça ?
La vieille dame
Ce monsieur, s'est excusé de m'avoir bousculée, c'est rare de nos jours, mais il est âgé, comme moi, ceci explique peut-être cela. De toute façon, je ne regardais pas non plus où j'allais. J'ai bien vu que la jeune fille oubliait son foulard, mais j'étais trop loin et ne peux pas marcher très vite. Crier pour l'interpeller ? Ah non, cela ne se fait pas. Il faut garder sa dignité.
Le mieux serait de trouver le gardien, il doit bien garder quelque part les objets trouvés. D'autant que j'ai l'impression que cette écharpe oubliée est convoitée par plusieurs personnes... et sûrement pas pour la retourner à sa propriétaire !
Pourquoi pas ? 2
« Elle ira très bien avec ma robe. J'y vais ! »
Epilogue
Le ciel se couvre rapidement, un vent d'orage se lève, dispersant les promeneurs, soulevant l'écharpe légère qui flotte un instant telle un étendard. Puis l'emportant un peu plus haut, l'accroche dans les branches d'un marronnier, hors d'atteinte de toutes les convoitises.
CONSEQUENCE INATTENDUE, par Nicole Artaud
Point de départ:
S'inspirer d'Eric-Emmanuel Schmitt (Odette Toulemonde et autres histoires) pour un résumé narratif, ou, à partir d'une situation inattendue présenter les réactions d'un personnage.
CONSEQUENCE INATTENDUE
« Suite à un accident de voyageurs, le trafic est interrompu entre les stations Ternes et Monceau ».
L'annonce diffusée par haut-parleur sur le quai, réveille les voyageurs léthargiques qui attendent.
Un mouvement de foule s'opère, les plus pressés courant vers la sortie pour attraper un bus ou une autre ligne, ayant en quelques secondes établi un nouvel itinéraire.
La majorité râle. Un accident de voyageur, on sait bien ce que cela veut dire: c'est un suicide tout bêtement. Mais à quoi pensent donc ces personnes qui se jettent sous une rame de métro à l'heure de pointe (car l'avez-vous remarqué, c'est toujours aux heures de pointes que cela se passe !) ? De vrais égoïstes, tiens, enquiquiner des milliers de gens et tout ça parce qu'ils n'ont plus envie de vivre ! Ils pourraient trouver un moyen plus propre aussi !
C'est sûrement ce que pense la plupart des voyageurs se dit Cécile. Bien sûr, elle est agacée elle aussi, mais en même temps elle ressent de la compassion pour le pauvre être qui a terminé là sa vie.
Avait-il (elle ) une famille ? Que vont-ils devenir ? Il faut vraiment être à bout de tout pour en finir ainsi, alors que c'est le printemps et qu'il fait si beau !
C'est vrai qu'il fait très beau et Cécile adore Paris sous le soleil. Si pour une fois au lieu de voyager bêtement sous terre avec des inconnus aux visages fermés, elle en profitait pour passer par l'avenue des Ternes. Elle pourrait jeter un coup d'oeil aux vitrines en passant et sans doute qu'en marchant un peu vite, elle arriverait presque à l'heure au bureau. Et puis marcher lui remettra les idées en place !
Quelles idées a-t-elle à remettre en place ? Elle n'en sait trop rien elle-même, mais parfois un petit événement peut déclencher de grandes conséquences (vous savez comme l'histoire du battement d'aile d'un papillon qui déclenche un cyclone de l'autre côté de la terre !).
Elle n'a plus envie soudain de se laisser enfermer dans le carcan « métro, boulot, dodo ». Elle a besoin d'air, de respirer plus grand. Même les pots d'échappement des voitures lui paraissent de l'air pur à côté de l'air vicié du métro.
A la surface, tout semble plus gai, comme si descendre sous terre, rendait les gens neurasthéniques. Des taupes qui se déplacent dans un tunnel. Soudain, elle n'a plus envie d'aller à l'aveuglette. Cette marche qu'elle estime à au moins une demi-heure (car avec des escarpins à talons, on ne peut pas aller bien vite malgré la meilleure volonté du monde !) sera le premier pas vers la nouvelle Cécile.
Elle émerge donc du métro Porte Maillot et d'un pas assuré attaque l'avenue des Ternes.
Ses idées vagabondent, sautant de son boulot à sa vie sentimentale sans qu'elle fasse l'effort d'y mettre bon ordre. Laisser venir à soi toutes les idées, même les plus folles, c'est le principe même du « brainstorming » non ? Il en ressortira toujours quelque chose.
Sa pensée revient logiquement à l'événement du métro. Est-ce qu'elle aurait le courage (la folie ?) de se jeter sous un train ? Elle est incapable de formuler le début d'une réponse. Car il faut sans doute une accumulation de petits faits qui deviennent de plus en plus insupportables pour se résoudre à ce geste.
Pour savoir où elle en est, elle va, tout en marchant, faire le point sur sa vie, alors que ces derniers temps elle a soigneusement repoussé toute velléité de tentative dans le coin le plus reculé et le plus sombre de sa mémoire. Sans doute par peur de découvrir quelque chose qu'elle ne souhaite pas y trouver.
Car sinon comment expliquer cette mélancolie qui parfois de manière imprévisible la saisit. C'est une part d'elle-même qu'elle ne veut pas montrer aux autres. Surtout, rester lisse et sereine, donner une image sinon de bonheur, du moins la sensation de traverser la vie sans effort.
En effet du point de vue de ses amies, Cécile a, selon l'expression consacrée, tout pour être heureuse. Mais dans le fond l'est-elle vraiment ?
Quid de ces heures innombrables où elle passe sa vie à la gagner ? Et ça rapporte, elle ne peut le nier. Mais son argent à quoi sert-il ? Sacs, chaussures, vêtements de créateurs s'accumulent dans ses placards. C'est son principal plaisir. Mais est-ce la finalité de la vie ? Elle sent confusément que si elle relâche ses efforts, elle sera larguée au bureau. Quelqu'un d'autre aura la promotion tant convoitée. Convoitée pour quoi ? Plus de stress, encore plus d'heures au bureau ? Et si il était temps de se rebeller ? de poser ses conditions ? De prendre un peu le temps de vivre ?
Car elle n'a même plus beaucoup de temps à consacrer à ses amis. Finies les soirées où l'on refait le monde jusqu'à l'aube. A l'aube, elle, elle se lève !
Et que dire de sa vie sentimentale qui est plus aride qu'un désert. Quand trouverait-elle le temps de prendre le temps de faire connaissance avec quelqu'un, et rencontré où ?
Elle n'a pas la patience de passer des heures sur Meetic pour traquer l'âme soeur. Et pourtant ses amies lui envient sa liberté et ses aventures sans lendemain. Et pourtant, elle aussi, elle rêve du « Prince Charmant ».
Finalement tout n'est pas si rose soupire-t-elle. Mais cette introspection et briser la routine habituelle est déjà un effort de changement.
Elle se promet de vivre plus en dehors du bureau. Elle pourrait le soir, de temps en temps, s'arrêter prendre un verre à la terrasse d'une brasserie. Surtout au mois de mai quand les jours sont si longs.
Les rayons du soleil qui jouent à travers les feuilles vert tendre des arbres semblent lui ouvrir les yeux sur un monde plus coloré et aie...
Elle est aux abords de la FNAC quand une légère douleur au pied la ramène à la réalité. En plus, elle va attraper une (des, sans doute) ampoule. Il y a plein de boutiques de chaussures sur l'avenue, mais il est bien trop tôt, tout est encore fermé.
Quoique, il lui revient en mémoire que le marché Poncelet se tient un peu plus loin. Il doit bien y avoir un stand de chaussures et vêtements de sport. En voilà une idée qu'elle est bonne: elle va faire comme les Américaines qui vont au bureau en tailleur et baskets avec les escarpins dans le sac. Elle a souvent voulu les imiter mais sans jamais oser de peur de paraître ridicule. En voici enfin l'occasion.
Et ce sera un pas de plus vers la nouvelle Cécile !
Nicole Artaud, mars 2009
Palette en mouvement
Palette en mouvement
( Artesia -mai 2009 )
Bonjour à tous. Voici mes travaux du printemps 2009, exposés du 15 au 24 mai dans le cadre de la 8ème édition de la « Palette lattoise ». Le choix effectué de peintures sur toile aux acryliques ou compositions mixtes, généralement abstraites, expressionnistes s'accorde au thème général de l'exposition « Palette en mouvement ». Les titres de ces oeuvres et leur légende en forme de haïkus s'inscrivent dans une recherche d'association texte/image analogue à ce que j'ai fait dans mes contributions précédentes au blog « Atelierdecrits ».
« Trianglitude » : Technique mixte 100 cm x 50 cm
Telle une explosion
d'angles aigus, les éclats
d'un miroir brisé.
« Classé X » : Acrylique 40 x 40 cm
L'oeil du cyclone:
spirale
blanche sur un
Damier jaune et noir.
« Carte-mère » : Acrylique 41 x 33 cm
Réseau matriciel :
volutes, entrelacs, sac de
noeuds, c'est l'embrouille.
« Etoile noire » : Acrylique 30 x 40 cm
Cette etoile noire
au centre de la corolle
d'un coquelicot.
« Arachnitude » : Acrylique 41 x 33 cm
Un piège invisible,
enchevêtrement de fils :
toile d'araignée.
« Magma »
: Acrylique
41 x 33 cm
Corps en fusion
se meuvent sur la palette :
or, noir et rouge.
« Arc-en ciel » : Technique mixte 100 x 50 cm
Entre terre et ciel
Il fait le pont. L'essentiel
est dans l'arc-en ciel
A moitié vide ? A moitié plein ? Acrylique 40 x 40 cm
Mi-vide, mi-plein
emmanché d'un long col
il va je ne sais où.
« Lignes
et volutes » : Acryliques
100 x 50
Savant équilibre
de verticales et d'obliques
qui
cherchent des crosses
" Point d'orgue " : Acryliques 100 x 50 cm
Point barre, point d'arrêt,
point à la ligne. On saute
le dernier tableau.
Tableaux : Pascale Atgé-Coll Haïkus de J.-C. Boyrie
20 juin 2009
Céphise fait sa crise, par Jean-Claude
Céphise fait sa crise....
ou : « Le clavier mal tempéré ».
Céphise ne s'en est pas remise. Céphise est surprise : à deux cent cinquante ans passés, qu'on lui fasse encore des propositions, c'est original ! Et plutôt bon signe, non ?
Comme quoi, même à un âge avancé, ces « choses-là » peuvent encore arriver.
Céphise est bien prise, le miroir lui renvoie une image flatteuse. Son visage a gardé sa grâce juvénile. Sa gorge pigeonnante attire les regards. Sa ligne de hanche a suivi sa ligne de chance (1), nul bourrelet n'est là pour l'alourdir.
Céphise est exquise. Ainsi dit Plumedor, poète et soupirant. Son frère Beau-pastel se dispute avec lui les faveurs de sa belle. Par cet artiste amant, la promise est requise. Un croquis pris au vol : Beau-pastel l'immortalise. Par son entremise, Céphise s'irise, ses traits se précisent. Une touche vermillon : voilà que son visage prend des couleurs. Sa joue indécise atteint l'incarnat de la fleur des champs. Céphise, une bise !
Les amours du « Gentil coquelicot » sont aussi nombreuses qu'éphémères. A peine éclose, elle suscite la concupiscence du sieur Casanova. Céphise attise sa convoitise. Jaquet-Droz, son horloger de père, en conçoit un dépit mortel. Ce nouveau Pygmalion porte sur sa créature un regard incestueux. Céphise est éprise, un peu trop souvent, même. Durant les années qui suivent, elle erre, pérégrine, collectionne les amants. Elle ne garde aucun souvenir de ses aventures. La liste en est longue; à trop compter, l'on s'éternise.
Une nouvelle perspective s'offre à elle au soir de sa vie amoureuse, déjà bien remplie. Elle aspire à ce nouveau soupirant. Son chant du cygne, que non point ! Cette proposition l'électrise !
Franchise, paillardise ? La musicienne-automate n'a pas compris que tout est régélé comme du papier à musique. Qu'elle est réduite au rôle d'androïde-objet... ou simple friandise. Que son destin n'est qu'une histoire de gros sous. En clair, qu'on la méprise !
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En ce début de millénaire, le Musée d'Art et d'Histoire de la Ville de Neuchâtel est à cours de ressources. Les trois automates qu'il héberge lui valent un succès d'estime, mais leur entretien coûte cher. La Bourgeoisie (2) n'entend pas garder indéfiniment les petits personnages à ne rien faire. Alors, on cherche un « partenariat extérieur », comme on dit. Ce joli mot ne trompe personne. Il s'agit de louer ou vendre Plumedor, Beau-pastel et Céphise au plus offrant. Des trois, la musicienne est la mieux lotie. Son prétendant n'est pas un homme négligeable. Il est riche, célèbre. Il se nomme Nicolas Hennecourt, c'est un maître incontesté de la musique ancienne. Limier infatigable, il écume les bibliothèques, ratisse les coffres, explore les armoires, vide les greniers. N'a pas son pareil pour dénicher les partitions perdues, les compositeurs méconnus, oubliés. Il leur donne une nouvelle vie. Le public y prend goût et en redemande.
Oui. Mais il y a un « hic ». Notre homme a soixante ans bien sonnés. C'est un « vieux beau », qui passe pour bien conservé, même aux yeux de Céphise. Elle atteint le quadruple de son âge et ne le paraît pas.
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C'est en costume des Lumières, poudrée et fardée, pomponnée, comme à son premier rendez-vous galant, que Céphise se présente à l'entretien d'embauche. Selon la mode de son temps, des mouches sont collées sur son maquillage épais. Veut-elle plaire à Nicolas ? En dépit d'un galant baise-main, le ténébreux garde les distances. Il l'impressionne d'autant plus. Elle n'imaginait pas un personnage aussi imposant, d'une telle carrure. Lui, de son côté, ne la voyait pas si menue.
Hennecourt, la voyant, perd son assurance. Hésite en épelant son nom. L'estropie quelque peu.
La petite a du caractère. Pourquoi ce diable d'homme a-t-il ajouté « de la Guerre » à Jacquet ?
Elle rectifie illico :
« Mon nom, c'est Jaquet-Droz. Jaquet Q-U-E-T sans C. Surtout sans - guerre à la fin ! »
Hennecourt dresse l'oreille. Cette drôle d'androïde l'amuse. Elle n'est ni ignorante ni sotte. Elle ne réagit pas en automate.
Motif de sa confusion : Elisabeth Jacquet de la Guerre (3) était la claveciniste favorite du Roi-Soleil. Céphise est trop jeune pour l'avoir connue. Il est vrai que la coïncidence est troublante.
Après ces amuse-bouche, il est temps d'entrer dans le vif du sujet. Et le sujet, c'est elle. Elle, la musique avec un grand M. Pour Céphise, qui la prise, son histoire s'arrête avec Rameau.
«
Il s'est tout de même passé quelque chose après ce musicien... » objecte Hennecourt.
- Sans
doute voulez-vous parler des théories soi-disant novatrices
de Monsieur Rousseau ? Je les tiens pour de pures niaiseries. A mes
yeux, son « Devin
de village »
(4) sonne le glas de la vraie musique. Dites-moi, Maestro : que
reste-t-il d'une partition, si vous en ôtez trilles,
arabesques, vocalises et autres fioritures ?
- Rien. Sinon justement l'essentiel ! Par la suite, un certain Gluck a mis en pratique les
idées de Jean-Jacques Rousseau, consacré sa réforme.
Il a même, vous devez le reconnaître, écrit de
fort belles choses. Inventé ce que sera l'avenir de la
musique. Ouvert la porte aux siècles futurs....
Céphise
fait sa crise. Vire au rouge cerise.
- Pour
une seule mesure de monsieur Rameau, s'exclame-t-elle, je donnerais
tout un opéra du Chevalier Gluck ! Il s'entend au contrepoint
comme un garçon de cuisine (5) ! Nappe ses accords d'une
sauce épaisse. Glouc ! Glouc !
[
Elle prononce à l'allemande ]
- Ah monsieur, revient-il aux
Teutons d'apprendre aux Français l'harmonie ?
Ce
disant, sa poitrine se gonfle, les siens (de tétons) s'animent
fièrement. Elle est belle, Céphise, quand elle est
mal-apprise. Hennecourt sent qu'il va craquer pour cette fille. Elle
n'admet pas qu'il y ait une vie après la Révolution ?
Eh bien, soit. La belle affaire ! Restons-en au baroque !
- Il
est temps de procéder à l'audition, fait-il d'un ton
conciliant. Donc, d'éprouver vos talents. Mademoiselle,
passez à l'épinette, exécutez s'il vous plaît
: « les
Barricades mystérieuses »
(6)
Il lui tend la partition : le titre, avec sa connotation vaguement soixante-huitarde, lui rappelle des souvenirs de jeunesse. La pièce dont il s'agit pièce est effectivement mystérieuse, en tous cas difficile à jouer. Elle révèle un compositeur secret, sensible, accompli.
Céphise se ravise. Son clavier tempère. Obtempère. Elle fouille au plus profond de l'instrument. Cherche le registre grave. En tire les accents d'une voix humaine, tour à tour moelleux et déchirants. Au loin ( diversion ? ) se fait entendre le son d'un carillon.
Hennecourt n'en croit pas ses oreilles. Admire son talent. Céphise le grise.
« A
présent, permettez que je vous éclaircisse, souffrez
que je choisisse ! » fait-elle. Vous aimez Couperin,
vous adorerez Rameau ! » Elle lui joue « La
Poule »
(7). Réminiscence peut-être de la géline qu'elle fut.
Ses mains courent sur le clavier, imitent le caquètement du
volatile en de violents accords martelés. D'une main, elle
fait jaillir les triples, les quadruples croches : la déferlante
! De l'autre, elle déchaîne les arpèges. Le
maître est ébloui. Demande grâce !
- Pouce
! Je n'en peux plus ! fait-il éberlué. Céphise,
brisons-là ! Notre affaire est conclue. Vous
êtes engagée.
Il lui présente le jour même les musiciens de sa formation. Compte mettre en répétition dès le lendemain « Les Danaïdes » avec elle (8). Cette partition est telle un tonneau sans fond. Un abîme d'opéra seria que l'on voudrait avoir vidé avant que de l'avoir empli. Il faut se dépêcher d'exécuter Monsieur Salieri avant que lui-même n'assassine un jour le grand Mozart.
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Le Consentus Baroccus rassemble des instrumentistes de toutes conditions et de tous âges. Les jeunes recrues n'ont pas l'expérience de leurs aînés, mais font la vie du groupe et en assurent le renouveau. Céphise défrise. Elle a tôt fait de trouver de nouveaux amis : André le violoncelliste. Franck, le cor d'harmonie. Et Zoé, la flûte traversière. Doublée d'une redoutable prédatrice, une collectionneuse elle aussi, une croqueuse d'hommes. Céphise sympathise.
N'était
leur apparence négligée, elle trouverait les jeunes du
XXIème siècle à son goût. Hors de la fosse
d'orchestre, ces musiciens dont certains sont d'authentiques
virtuoses, s'habillent à la va-comme-je-te-pousse. Ils
évoluent dans la vie en pull-over
et en jeans
( l'androïde emploie ces mots sans les comprendre ). Ne
trouvez-vous pas cela du dernier piquant ?
Mais elle-même, s'est-elle bien regardée ? Céphise porte une jupe en forme de coupole, composée de cinq cerceaux reliés entre eux par de la toile. La sur-jupe de dessus s'ouvre par devant, laissant admirer la somptuosité du tissu. La jupe, à très petit plissage, est faite de taffetas turquoise, un passepoil lilas forme garniture en relief. Cet accoutrement la gêne, il est certes bien encombrant, les cerceaux ne permettent point de franchir aisément les portes. Encore, s'il n'y avait que cela ! Mais ce n'est pas tout. Que dire du corsage cintré aux multiples découpes ? Il la serre affreusement pour faire paraître son buste plus étroit. Les baleines de corset compriment le buste et la taille, formant un étouffant carcan ! La chasse à la baleine est un métier d'enfer. Que dire des escarpins à semelle mince et talons hauts, qui ne permettent de marcher qu'à tout petits pas ? Chaussure bijou, sandale à patin, escarpin malin, le fin du fin, c'est le talon fin !
Bien sûr, il faut souffrir pour être belle, se dit-elle, résignée. Tout de même, elle se sent mal à l'aise au milieu de ces jeunes à l'allure décontractée !
Eux,
selon toute apparence, ne s'en formalisent pas. Ils croient que sa
vêture est costume de scène !
Zoé la flûtiste est seule à comprendre son embarrassante situation. Compatissante, elle vole au secours de Céphise. D'autant plus volontiers qu'elle vient de suivre une formation qualifiante en tant que fringologue-conseil. Entre les deux femmes, la complicité est réelle, le tutoiement immédiat :
«
Collègue, il ne faut pas rester attifée comme tu l'es !
Il faut te relooker,
booster
ta silhouette, remettre en question tes basiques, définir ta
stratégie-beauté. Comment te vois-tu ? Féminine
? Lisse épurée ? Insolente ? Racée ?
Fashion-fonceuse
? A toi de choisir. Tout ce que je peux faire pour toi c'est te
servir de coach
! »
- De coche ? Que vient faire là
ce coche ? Je n'y comprends goutte. Il doit y avoir là
quelque saillie ou quelque trait d'esprit.... Ah ! Suis-je sotte !
La « mouche du coche » est une fable de
Monsieur de la Fontaine ! Puisque tu veux servir de coche, sache,
Zoé, que nous serons deux : je suis fine mouche !
- A
la bonne heure ! Nous allons nous rendre à présent
dans un magasin de confection. »
L'autre suppose que son interlocutrice parle d'un tailleur ou d'un fripier. Elle acquiesce à sa proposition avec un brin d'étonnement : curieuse époque en vérité que celle où « l'action de faire quelque chose d'un bout à l'autre jusqu'à son complet achèvement » - selon la définition de l'Encyclopédie – est une marchandise qui se vend et s'achète en boutique !
Heureusement pour notre ingénue, les Galeries Farfouillette se trouvent à deux pas. Céphise pénètre, non sans appréhension, dans une sorte de tente dite : cabine d'essayage. Elle a besoin de l'aide de Zoé pour se débarrasser du gênant corset. Ah, cette fermeture d'agrafes au devant, masquée par un alignement de petits boutons décoratifs qui ne servent à rien, mais qu'il faut défaire un à un ! Ces lacets qui font mal quand on les serre et qui se tirent par derrière !
Céphise essaye sur les conseils de sa compagne un chemisier de mousseline ceinturé sous les seins : « Tu peux le porter sans soutien-gorge, pour accentuer la touche amazone et te donner une attitude de séduction. Il n'y a pas de mal à se faire du bien. Cela fera plus sexy ! »
Ces termes sont de l'hébreu pour l'androïde. Elle traduit approximativement dans son langage : « Montrer un tantinet sa gorge contribue à rendre plus accortes les personnes du sexe. »
Pour le bas, c'est une autre affaire... Céphise hésite à essayer un pantalon : cette nippe affreuse n'est-elle pas d'obédience masculine ? Et depuis la Terreur l'apanage des sans-culotte ? Comment peut-on souffrir un vêtement qui moule les jambes et le bassin jusqu'à l'indécence ?
Zoé lui explique que les femmes d'aujourd'hui portent une variété de pantalons dite « taille basse ». Pour faire plus tendance, ajoute-t-elle, il est bon que le string dépasse d'un pouce au dessus de la taille. Même un peu plus quand on se penche.
Céphise
entend l'anglais, saisit au vol le mot « string »,
rougit en bon coquelicot qu'elle est :
- Je ne touche qu'au clavier et ne
fréquente point les cordes, qu'elle soient frottées ou
pincées !
- Bon. Laisse tomber. Tu n'as qu'à
porter une jupe !
Celles
que Zoé lui propose sont classées par lettres : S,
M, L, XXL,
un code mystérieux pour elle.
- Pour
toi bien sûr, il faut du S ! Et n'oublie pas que plus une
jupe est courte, plus l'effet romantico-choc opère....
Céphise
remarque en effet que les jupes s'étagent à diverses
hauteurs comme des notes sur la portée : « mini,
midi, maxi ».
Ce qui se pourrait traduire en termes de solfège par : «
dièse, bécarre, bémol. » A ses
yeux d'androïde, le modèle « mini »
représente l'équivalent d'une grosse ceinture. A tout
prendre, elle lui préfère la version longue.
- A ta guise, Céphise !
Cette jupe est parfaitement assortie à ton chemisier. Avec
cet ensemble, tu vas faire on malheur, crois-moi !
L'automate se souvient qu'au siècle des Lumières, dévoiler sa cheville en descendant de carrosse était le comble de l'érotisme... et presque une invite explicite à l'égard de son cavalier.
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Zoé ne s'était pas trompée. La petite nouvelle flashe avec son nouveau look. Elle a changé radicalement de tenue tout en conservant son meilleur atout : sa taille de guêpe. La gent masculine s'extasie sur elle, les femmes la jalousent plus ou moins ouvertement. Lui demandent si pour rester aussi mince elle suit un régime drastique... ou bien des cours de fitness.
« Ni l'un, ni l'autre ! » répond l'automate. Le secret de sa minceur tient au redoutable corset qu'elle porte. Quant à sa motricité, elle est fonction du ressort qui l'anime. Son mécanisme interne s'alimente « d'huile de coude ». Un carburant garanti « zéro calorie » exclusivement d'origine végétale. Pour mettre la machine en route, il n'est que de tourner la clef ! Tous les hommes du groupe se proposent d'ailleurs pour le faire. Elle les éconduit gentiment, décline leurs avances. Jusqu'au jour où l'ingénieur du son, s'avise qu'on pourrait judicieusement remplacer le mécanisme d'horlogerie par un microprocesseur. Elle ignore tout bien entendu du mot et de la chose !
A présent bien intégrée au groupe, Céphise n'est pas sans avoir remarqué que ses compagnes et compagnons tirent à tous moments de leur poche ou de leur sac à main une sorte de « tabatière à musique ». Du moins c'est ce qu'elle pense, quoique elle ne les ait jamais vu priser. Leur étrange instrument n'est guère plus gros qu'un diapason. Cela y ressemble un peu, mais ne sert nullement à donner le « la ». Ceux qui le détiennent en usent immodérément. Pour échanger, sans vergogne aucune, les propos les plus futiles ou d'une consternante banalité. Cette « chose » sonne à tout bout de champ, coupe les conversations, interrompt le jeu des instrumentistes au beau milieu de leurs répétitions.... Dieu que ce vacarme est affligeant ! Ses camarades ne comprennent pas de leur côté qu'elle puisse se passer de portable. André, Franck et Zoé lui proposent d'essayer le leur.
Céphise décline l'offre, jure bien qu'on ne l'y prendra pas... mais... mais...mais... sait-on jamais ?
Max, l'informaticien du groupe revient à la charge, lui explique savamment qu'il serait temps de passer au tout-numérique. Un émetteur-stimulateur placé dans le ventre de l'automate tiendrait peu de place, fonctionnerait par le seul moyen d'une batterie rechargeable et produirait au final un son plus fidèle et plus pur que la vibration produite par les picots du tambour frottant les lames d'un peigne à musique. Max fait miroiter une perspective de remotorisation de l'automate aussi mirifique que dispendieuse, évalue le projet en « gigas » ( au fait, comment cela se traduit-il en louis d'or ?). Céphise s'affole. L'autre énumère les bienfaits de l'ordinateur, lui décrit l'itinéraire initiatique à parcourir ( s'agit-il d'un nouveau rite franc-maçon ? )
Bien sûr, on ne peut lui donner que de simples rudiments, ne dépassant guère le stade du noviciat en quelque sorte. Elle doit prendre garde à certains périls qui la guettent, aux déviances en tous genres et autres multiples addictions dont cette machine infernale peut être source...
Céphise ne comprend goutte à ce galimatias. Elle ne sait pas au juste ce qui l'attend, mais n'est nullement convaincue de la pertinence du changement, pensant qu'une imperfection vivante vaut toujours mieux qu'une perfection morte.
En cela, elle manifeste un esprit assez simple et un jugement assez droit (9).
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L'opération s'est effectuée sous anesthésie générale. En toute confidentialité et discrétion. L'androïde n'a rien senti, du moins sur le moment. Elle a perçu par la suite la présence d'un corps étranger dans sa cavité abdominale. Une vague douleur : cela lui fait comme un poids sur l'estomac. Quelque chose sans doute qu'elle a mal digéré. Elle s'étonne aussi de ne plus entendre le grincement du ressort servant à remonter le mécanisme.
Hennecourt, pour sa part, s'estime pleinement satisfait du résultat de l'intervention. Max a réussi à remastériser intégralement pour le Consentus l'enregistrement du récital de Céphise. Fini le grésillement. Plus de souffle. Aucun bruit parasite. Que du bonheur !
Encouragé par ce premier succès, l'ingénieur du son propose d'aller plus loin dans le processus de miniaturisation. L'idée est audacieuse, on en discute à voix basse, hors de la présence de Céphise, pour éviter d'alerter la principale intéressée.
C'est à présent décidé, le maestro va franchir le pas décisif. Le corps de Céphise se brise.
Quelques jours plus tard, le Conservateur du Musée d'Art et d'Histoire de Neuchâtel reçoit de Nicolas Hennecourt un colis recommandé du format d'un petit cercueil. Céphise est dans la valise. Une lettre l'accompagne, elle est libellée comme suit : « Par la présente, j'ai l'honneur de vous faire retour du mécanisme de votre automate et de la coque en carton bouilli le contenant, dont je n'ai plus l'usage. Céphise peut désormais retrouver sa place dans une vitrine qu'elle n'aurait jamais du quitter. Nous avons tiré la quintessence de son art; réduit l'androïde au format d'un lecteur MP3. »
Ainsi parlait Frédéric le Grand : « On mange l'orange et on jette l'écorce ! » (10)
Et cric et crac, es acabat !
N-I-NI,
le conte est fini !
Points
de vue et commentaires:
« La musique a été inventée par un homme sensible qui avait à consoler les malheureux : mon âme est avide de cette sorte de douleur. »
Julie
de Lespinasse,
« Lettre à Monsieur Guibert ».
« C'est à l'homme seulement qu'il appartient de remuer les passions. La mélodie ne tire sa force que de cette source dont elle émane directement. »
Jean-Philippe Rameau, dans la Préface des
« Observations
sur notre instinct pour la musique et sur son principe »
(1754)
« Le musicien rend les idées par des sentiments, les sentiments par des accents; les passions qu'il exprime, il les excite au fond des coeurs.... »
Jean-Jacques Rousseau : « Dictionnaire de la musique ».
Notes:
Cette nouvelle, faisant suite à "Voici venir l'orage" et "Gentil coquelicot nouveau", également disponibles sur le blog "Atelierdecrits" clot le cycle des "Androïdes à Neuchâtel".
Jean.-Luc Godard, « Pierrot-le-Fou »
Ce terme signifie « Municipalité » (en Suisse romande )
Elisabeth Jacquet de la Guerre ( 1665-1729 ) est une instrumentiste de renom, auteur de suites pour clavecin, de cantates d'opéras. Enfant prodige, révèlant un talent précoce, elle joua dès l'âge de cinq ans devant Louis XIV et vécut à la Cour jusqu'à 1764.
Cet intermède d'opéra, d'un goût assez fade et d'une orchestration pauvre, fut représenté à la Cour le 18 octobre 1752, en présence du roi. Il demeure de nos jours une curiosité musicale.
Boutade connue de G.-F. Haendel, à l'encontre de son contemporain C.W. Gluck.
Pièce de clavecin des « Nouvelles suites » de François Couperin ( 1654 )
Pièce de clavecin des « Nouvelles suites » de J. Ph. Rameau ( 1728 ? )
Tragédie lyrique en cinq actes d'Antonio Salieri, créée à Paris en 1784. Gluck semble avoir « parrainé » l'alors tout jeune compositeur. Salieri passe pour l'assassin de Mozart dans la pièce de Pouckine et le film de Milos Forman.
Début du « Candide » de Voltaire.
Mot souvent cité de Frédéric de Prusse à propos du même Voltaire.
Illustrations de l'auteur.


















