Frais et l'éléphant qui trompe énormément, par Jean-Claude Boyrie
Fraise et l'éléphant
qui trompe énormément.
John
Drysdale : « My geatest friend », 1986.
« Seigneur
éléphant, où sont passées vos belles
dents ?
- Elles
font trop envie aux gens. »
Un éléphant, ça trompe énormément. Fraise aime son air pacifique et bienveillant : la trompe enroulée par devant. Les défenses brillent par leur absence... surprenant !. Deux tours d'ivoire, cela vaut beaucoup d'argent, cela tente les trafiquants et crée un commerce indécent.
Mais non, Fraise, tu ne peux voir les défenses ! Babar tourne le dos à l'objectif. Familièrement, tu lui passes la main dans le dos, en le grattant. C'est bien rugueux, une peau d'éléphant !
La photographie est en noir et blanc.
Fraise,elle, croit voir des éléphants roses... en rêvant : spectacle hallucinant !
Babar paraît terne et bien gris pourtant, car il s'habille en éléphant. Dommage... autrement, son costume est seyant : pantalon bouffant, pattes d'él., veston assorti XXL. Défrisant, mais fringant !
Fraise porte une tenue d'enfant - rouge cerise évidemment - on ne peut la confondre avec un éléphant.
Babar
trône sur son séant Il est pesant, ce monarque accablé
par le poids des ans. Fraise se tient à côté de
lui, fièrement. Elle a réalisé son rêve
d'enfant : poser son fondement tout près du roi des éléphants.
« Seigneur
éléphant, qu'avez vous fait tout ce temps ?
- Je
voyageais, ma belle enfant ! »
Petite fille, je te mens. Impudemment. J'ai quitté le pays des éléphants. Précipitamment.
Un roi ne s'en va pas spontanément. Mais parce que ses sujets l'ont chassé, le plus souvent.
L'âge venant, il est temps, plus que temps, de laisser son gouvernement. J'aurais dû quitter mon trône bien avant. J'aurais fait moins de bruit qu'en tombant. Le bruit peut déranger les gens. Une révolution, c'est bruyant. Il arrive rarement qu'on la fasse en chantant.
Bon, je n'en fais pas un roman. J'écris mes mémoires en ce moment. J'ai une mémoire d'éléphant.
Peut-on raconter sa vie objectivement ? Je le fais sentencieusement, parfois en me vantant. Comment peut-il en être autrement ?
J'ai vaincu les rhinos féroces quand ils montraient les dents, cette guerre remonte à la nuit des temps. Les rhinos ont mauvais caractère, ce fait est patent. C'est sur le museau qu'ils ont leur dent. Ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez pour autant.
Apprends à te défendre,
Fraise, c'est prudent ! Méfie-toi de tes ennemis comme de tes
amis (soi-disant) ! Prépare-toi à affronter
simultanément la charge des rhinos et des éléphants.
Ces pachydermes foncent aveuglément.
« Seigneur
éléphant, que faites-vous à présent ?
- Du
cinéma, dorénavant. »
Une fois en exil, j'ai tenté ma chance comme vendeur dans un magasin de porcelaine. Tout s'est brisé ! Pas étonnant : la vaisselle, hélas, n'a qu'un temps.
Puis, je me suis produit dans un cirque en tant qu'animal savant. Par hasard – me promenant – j'ai trouvé sur ma route un cinéaste intelligent. En tant que figurant, s'entend, il m'a recruté pour le tournage d'un film marrant.
« Good morning, Babylonia ». (*) Ce serait plutôt : « Good bye ! » à présent.
Les prises de vue cessant, je me
retrouve au chômage et pour longtemps. Je prends les choses
philosophiquement : je ne suis plus bon qu'à sucrer des f....
Oh pardon, Fraise, suis-je vexant ? »
- Waouh,
tu me vexes nullement. Fraise est mon surnom seulement. Je m'appelle
Ségolène.
La vérité si je mens
! »
(*) « Good morning, Babylonia ». Film de Vittorio et Paolo Taviani (1987). Le décor est fait d'éléphants en carton pâte.
café poésie de l'Evénement Insolite
Bonjour à tous, j'ai reçu cette information qui peut intéresser les auteurs désireux de lire leurs textes en public. Carole.
‘les Cafés Poésie’ de l’Evénement Insolite
Tous les 3ème mercredis du mois
Thème : « l’amitié »
des z’airs d’la z’ique, é de la Poé
Rencontre-lecture entre public, poètes amateurs et
confirmés, chanteurs, musiciens,
suivie d'un échange et découverte de nouveaux auteurs –
Faites-nous découvrir vos textes, à lire par vous-même, ou à faire lire par nos animateurs, jouez d’un instrument, chantez…
PAF : 2 €
L’Evénement Insolite, Courriel: eve.insol@orange.fr - 06 85 10 96 52 -
Un violoncelle sur un quai, par Danièle Chauvin
Un violoncelle sur un quai
(sur une photo de Doisneau)
Aïe ! Et voilà ! Il n’a pas eu le temps. Les portes se sont refermées sur son bras. Quel choc. Ils sont tous entrés ensemble là-dedans. Avec lui. Ils l’ont poussé, soulevé, transporté. Il n’a eu aucun moyen de résister à la foule compacte qui, comme un rouleau compresseur sans âme, l’a propulsé à l’intérieur du wagon, jusque contre la paroi opposée. Dès qu’il s’est senti déposé sur le sol, il a essayé de remonter le courant, tantôt bousculant, tantôt s’excusant. Mais la marée humaine, puissante inertie, le retenait. Ces quelques minutes lui ont paru interminables. Une seule pensée, un seul but : ressortir de cette maudite rame.
Son violoncelle est resté sur le quai. Il l’avait lâché quelques secondes pour… Pourquoi, au fait ? Tout s’était précipité : l’arrivée de cette foule au même moment que celle du métro. Les portes s’étaient ouvertes, et, à peine les autres voyageurs avaient-ils eu le temps de descendre, qu’ils s’étaient engouffrés à l’intérieur. Et lui a été happé par cette horde sauvage. Après tous ces efforts, il allait sauter sur le quai, rejoindre son violoncelle, et attendre avec lui une prochaine rame capable de les accueillir tous les deux. Mais au moment où il croyait pouvoir le rejoindre, la sonnette avait retenti, immédiatement suivie du claquement des portières. Sur son bras. Douleur, désespoir, colère, angoisse.
Ses doigts écartés s’agitent. Il va devoir attendre le prochain arrêt et revenir en sens inverse. Pourvu que son bras ne soit pas arraché ! Pourvu que son violoncelle n’ait pas bougé !
Le violoncelle est seul sur le quai du métro. Il y a un instant encore, Romain était avec lui. Ils attendaient tranquillement quand tout à coup, ils se sont retrouvés entourés, comprimés. D’où venaient tous ces gens ? Quelle vanne avait été ouverte ? Et puis Romain a disparu. Il ne l’a plus vu. Il sentait seulement une masse humaine tourner autour de lui. C’est un miracle qu’ils ne l’aient pas bousculé ! On ne pourra jamais comprendre ces hommes. D’abord pourquoi Romain avait-il voulu traverser Paris avec lui à cette heure-ci ? C’était la première fois qu’une telle idée lui prenait. D’habitude, ils circulaient de préférence en milieu d’après-midi ou bien largement après dix-huit heures.
Et comment pensait-il le faire entrer dans ce compartiment exigu, lui qui prenait la place de deux ou trois humains, selon le sens dans lequel il était orienté ? Au moment où la foule s’était précipitée, le métro était arrivé. Quelle cohue ! Tout le monde se bousculait à qui mieux mieux. Tout à coup, il n’y a plus eu personne autour de lui. Il a entendu la sonnerie et le claquement des portières. Le métro s’est ébranlé.
Il s’éloigne à présent avec son chargement d’hommes et de femmes entassés. Il voit le bras de Romain coincé dans la porte, avec ses doigts qui s’agitent. Combien de temps le violoncelle devra-t-il rester là ? Qui viendra le chercher ?
Bon, bon, ça va, ce n’est plus la peine de se précipiter comme ça, il l’a raté son métro. Le voilà qui s’en va. Il est bondé d’ailleurs. Il n’y a même pas assez de place pour que tout le monde puisse y entrer en entier. Regardez ce bonhomme avec son ventre de propriétaire, les deux mains dans les poches, debout à l’entrée du wagon. Il s’est installé là, aux premières loges pour admirer les murs crasseux dans l’obscurité des tunnels, sans doute ? Et cet autre avec son bras qui dépasse. Celui-là aurait pu attendre le suivant au lieu de risquer de se faire arracher un membre dans le premier virage. Ce n’est pas en agitant les doigts frénétiquement qu’il va améliorer sa position. Les gens sont fous. Et ce Mathieu qui continue de courir, mes semelles vont devenir fines comme des feuilles de papier à cigarette à force d’être maltraitées de la sorte ! Il ne prend même plus la peine de me cirer depuis qu’il vit dans cette ville de cinglés. Toujours s’agiter, toujours galoper, dans les rues, dans les escaliers, dans les couloirs. Foncer à travers la foule et me faire marcher dessus tellement souvent que mon cuir est tout râpé, à croire qu’il ne sent rien. Pourtant ça doit lui écrabouiller les doigts de pied tout ce monde qui me piétine ! J’étais encore récemment une jolie paire de souliers mais maintenant, je ne ressemble plus à rien.
Tiens ! Un violoncelle sur le bord du quai. C’est un décor original. Ils se mettent à ériger des statues à présent dans le métro, et juste dans le passage, c’est malin ! Un violoncelle ! Pourquoi pas un piano à queue ! Il a l‘air bien fier celui-là ! Il n’a peur de rien. Personne ne lui a dit que c’était dangereux de rester là ? Il faut lui expliquer que ce sont tous des aliénés, des fous furieux, qu’il risque de se faire réduire en petit bois, que dis-je en allumettes. Hep ! Hep ! Le violoncelle ! Mais tu vas ralentir, Mathieu ? Hé le violoncelle, va-t-en ! Moins vite, Mathieu, voyons tu ne vois pas ce pauvre violoncelle, tu le dépasses et tu ne remarques rien. Et où va-t-il s’arrêter ? C’est une maladie qu’il a dû attraper en arrivant dans cette ville. On y rencontre des choses tellement surprenantes qu’à leur contact on perd la raison, et j’ai bien peur qu’il soit victime à son tour de leur frénésie délirante. Hé, le violoncelle, tu vas finir au feu. Méfie-toi ! Ils vont te massacrer. Oh ! Il ne m’a pas entendue. Il est déjà derrière moi !
Danièle CHAUVIN
La réserve des poètes, soirée James Sacré
J'ai reçu cette information diffusée par Jean Gelbseiden et l'association Mots passants. James Sacré étant un poète contemporain vraiment intéressant, je diffuse à mon tour... Carole "Bonjour à tous, Nous avons la grande joie de recevoir, dans le cadre de notre cycle poétique "La réserve des Poètes", James Sacré, consacré par la Pléiade. L'événement est suffisamment important pour que nous en réjouissions sincèrement, et nous aimerions vous faire partager notre plaisir par la découverte ou la redécouverte d'une poésie affirmée et reconnue depuis des années maintenant. Cette soirée, comme toutes les autres, se déroulera au Bookshop, 8 rue du Bras de Fer, 34000 Montpellier, le 12 février 2010 à 19h30 très précises. Pour plus de renseignements, nous vous invitons à vous rendre sur notre site: "motspassants.fr". Par ailleurs compte tenu de l'affluence possible et de l'exiguïté du lieu, nous ne saurions trop vous recommander de réserver directement au 04 67 66 22 90.
James Sacré est ainsi devenu l'un des grands poètes de notre pays. Il serait dommage que vous manquiez l'occasion de le rencontrer.
L'entrée est de 4 € (1 boisson comprise) Bonne soirée à ceux qui viendront, et condoléances à ceux qui ne pourront pas… Cordialement, Jean Gelbseiden
L'enfant et la fleur, par Aurélien
L’enfant et la fleur
Il était une fois, dans le royaume de Safrania, un roi (Richard) et une reine (Courroucée) qui eurent un enfant, Simon.
Cette reine, méchante et pervertie, ne comprenant rien à rien à la vie, aimait par-dessus tout le pouvoir. Elle avait peur que l’héritier la détrône. Elle prit les choses en main, et lors d’une expérience, elle réussit à transformer son mari et ses ministres en pierre. Quant à l’enfant, elle l’abandonna dans la forêt, pour qu’il meure.
Puis elle retourna régner sur les habitants terrorisés.
Simon fut trouvé par le Chevalier Lapin qui le sauva des loups et autres bêtes sauvages. Devinant qui il était, il le cacha pour que la reine Courroucée ne le retrouve pas. Mais elle apprit quand même qu’il était encore vivant. Un jour, Simon alla chercher de l’eau dans le village. Courroucée se transforma en une petite fille et raconta à Simon qu’elle allait mourir. Pour empêcher cela, il fallait prendre au dragon une fleur de vie, mais elle ne connaissait personne d’assez courageux pour y aller.
Simon en parla au Chevalier Lapin, qui l’entraîna très durement à combattre, à faire travailler son agilité, son intelligence, sa ruse… Il lui procura une épée en or, magique : elle restait toujours liée à son propriétaire, où qu’il la lance, elle revenait vers lui.
Simon se mit en route avec son cheval, Philippe. Ils marchèrent pendant de longues semaines, à la recherche de la fleur de vie. Il chercha partout, jusqu’au moment où il rencontra un dragon très agressif. Il engagea le combat avec lui et, grâce sa force, son agilité et son épée, il en triompha. « Voilà, je te donne la fleur de vie, dit le dragon mourant. Tu l’as gagnée. Mais sache que la petite fille est en fait la méchante reine, ta belle-mère, qui transforma ton père, le roi Richard, en statue de pierre. Elle t’a demandé la fleur pour te mettre en danger, et pour pouvoir vivre plus de cent ans. » « Merci de ta franchise, dit Simon. Je te donne la fleur, si tu veux devenir mon allié. » Ainsi fut fait.
Ils retournèrent voir le Chevalier Lapin, pour lui demander son aide, pour de pouvoir rentrer dans le château et tuer la reine, afin de libérer le roi. Le combat s’engagea, et la reine fut mangée par le dragon. Par malchance, le Chevalier Lapin fut blessé dans le combat ; il perdit une oreille dans la bataille.
Le roi redevint vivant, et le royaume retrouva une existence normale.
Aurélien (14 ans)
Artistes en herbe, par Jean-Claude Boyrie
Artistes en herbe.
Dans l'atelier de leur père, ils sont là tous les deux, Claude et Paloma, le grand frère et la petite soeur : deux artistes en herbe.
Claude, l'aîné, c'est Lucky Luke, il tire plus vite que son ombre. Accroupi sur le sol devant une feuille blanche, il se lance. Devant ce tombeur, la feuille ne reste pas vierge bien longtemps. À peine installé, le jeune dessinateur se lâche, sa main court sur le papier, divague.... Son crayon l'entraîne malgré lui, mu semble-t-il par un mécanisme interne. Impressionnant !
... il est même touchant, le geste de ce gribouilleur impulsif et passionné qui se lance à corps perdu dans son entreprise sans avoir la moindre idée de ce qui va en sortir.
Un vase de fleurs, ou quelque chose d'approchant, est posé sur le guéridon, juste en face de Claude, comme une muette invite à représenter ce qu'il voit. Mais Claude ne regarde pas le modèle.
Une nature morte, quel poncif ! Il ne veut pas « commettre » ça !
C'est un pensum de potache que dessiner cette absurde potiche, en long en large et en travers. De face, de profil, de trois quarts, ou tout cela à la fois... quelle horreur de travailler d'après nature ! Quelle barbe que les sujets convenus ! Est-ce qu'on a besoin de reproduire d'une manière ou d'une autre ce qu'on a tous les jours sous les yeux ?
Claude abaisse son regard. Décidément, le vase ne l'intéresse pas.
Dehors, il fait beau. La fenêtre grand ouverte incite à l'évasion. Sans doute y a-t-il des oiseaux qui volent tout là-haut, l'invitant à les rejoindre. Tout ceci s'inscrit dans ce rectangle de ciel bleu qu'un tour de magie aurait transporté dans la pièce, mais le petit garçon ne se laisse pas distraire de son activité par la gent ailée. Il se concentre sur la tâche entreprise, un projet mystérieux qu'il a dans sa tête et poursuit mordicus, même si cela ne mène à rien.
Paloma, sa petite soeur, est assise en tailleur dans un coin de pré. C'est l'îlot de verdure à droite du tableau. Elle tient fortement serrée sa main, sur laquelle vient s'appuyer un petit menton volontaire. La douce colombe a les yeux baissés. Paloma se concentre sur son univers intérieur. Elle tourne le dos à la fenêtre ouverte, manifestement ne s'intéresse pas à ce qui l'entoure, n'accorde pas même un regard à ce que fait Claude. Toujours en train de s'escrimer sur sa feuille, celui-là !.
Elle rêve, Paloma, Dieu sait à quoi songent les petites filles....
Paloma pense que son coin pré carré fleure bon le foin fraîchement coupé. Elle n'est pas du genre à se demander si l'herbe est plus verte ici qu'en face. Elle ne fait pas non plus mine de se mettre au travail, assoupie qu'elle est au milieu des pâquerettes, environnée d'un vol d'insectes bourdonnants.
Derrière Claude et Paloma, Françoise se profile en silhouette : la mère poule veille sur ses deux poussins, les couve de son aile rassurante. Rien de plus naturel. C'est le silence des enfants qui n'est pas normal. Françoise trouve que Claude et Paloma sont sages, bien trop sages pour être innocents.
Ce calme absolu cache quelque chose.
Est-ce qu'ils ne seraient pas par hasard en train de faire des bêtises, au moins ?
Non, Claude ne fait pas de bêtises. Cela ne veut pas dire pour autant qu'il fait ce qu' « on » lui dit. C'est un gosse indiscipliné. Claude n'en fait qu'à sa tête, il commence tout et ne finit rien.
À quoi bon faire quelque chose si c'est pour faire n'importe quoi ?
En ce qui concerne Paloma, c'est bien simple : elle ne fait rien. Qui ne fait rien ne risque pas de faire des bêtises. Oui, mais : qui ne fait rien n'arrive à rien. Devant la feuille blanche qu'elle boude ostensiblement, la petite a l'air inhibée, sa mère aimerait bien l'aider, ne serait-ce que pour la tirer de sa léthargie. À l'inverse de son grand frère, Paloma prend tout son temps. Elle ne court pas mais, n'en doutez pas, elle saura partir à point.
Qui du lièvre ou de la tortue, donne le bon exemple ? Celui qui démarre au quart de tour et s'arrête en chemin ? Ou celle qui a quelque retard à l'allumage mais poursuit sa route jusqu'au bout ?
L'ambiance se fait oppressante. Quelque part dans la pièce, on sent la présence invisible de l'artiste en train de peindre ce tableau. Il est là, ne dit rien, mais il voit tout. C'est l'oeil du Maître.
Son pinceau capte la scène, il s'approprie : la lumière qui baigne la pièce, le tapis, la feuille blanche, le rectangle de ciel bleu, la coin de pré vert. Une plate-forme idéale où faire atterrir les deux enfants, sans omettre bien sûr l'ombre bienveillante de la mère penchée sur eux.
Voilà qui est fait. Tout ce petit monde est à présent consigné sur la toile.
Françoise soupire. Elle en a marre de jouer les mères-poules, marre de faire la bonniche, marre d'être reléguée au second plan. Parfois, elle aimerait travailler pour son propre compte, pouvoir enfin s'épanouir elle-même... .Après tout elle est artiste-peintre, elle aussi. Oui, mais où trouver le temps de peindre? Lorsqu'elle ne sert pas de modèle à « l'autre », elle doit pourvoir aux tâches ménagères et s'occuper des droles.
Tant pis ! Les petiots passent avant tout le reste. Ces deux-là sont fragiles. À l'âge qu'ils ont, on se cherche, on a besoin de s'affirmer. Leur caractère est instable, rien de plus normal.
Il faut savoir les prendre et les rassurer.
C'est épuisant d'avoir pour père un génie.
Visuel : Pablo Picasso, « Claude dessinant, Françoise et Paloma »,
1954, huile sur toile 116 x 89 cm.
Le peintre et les chaussons de danse, par Iva
Le peintre et les chaussons de danse
Il était une fois un peintre qui peignait beaucoup de tableaux qui, tous, reprenaient vie.
Un jour, il peignit des chaussons de danse et la nuit, ils reprirent vie. Ils dansèrent seuls, ils firent des pointes, des arabesques, des pas chassés, des jetés, des jetés battus… Amusé, le peintre prit l’habitude de les emmener dans son sac pour les regarder quand il s’ennuyait, et aussi pour s’inspirer d’eux.
Un autre jour, le peintre décida de s’installer auprès d’un arbre et du bûcheron qui commençait à le couper. Tristes de voir un si bel arbre mourir, les chaussons sortirent du sac et dansèrent, pour donner au peintre une idée. Grâce à eux, le peintre eut l’idée de dessiner des planètes et un oiseau, à leur tour ils reprirent vie sur l’arbre, et tout à coup le bûcheron fut étonné de voir toutes ces planètes, avec les nuages, et il fit la paix, il cessa de cogner et de scier. Les chaussons se remirent à danser pour lui.
Les jours qui suivirent, le peintre alla vers plusieurs pays étrangers, avec ses chaussons de danse qui l’inspiraient de plus en plus. Le prochain jour, il s’installa dans un désert absolu, il vit un homme se promener dans ce désert, qui subitement sortit un couteau. Puis il posa ce couteau sur son cœur, comme s’il voulait se tuer. Le peintre vit ses chaussons de danse qui l’inspiraient : il dessina alors de grosses et de longues plantes qui désarmèrent cet homme mystérieux. L’homme, très surpris, s’en alla en courant.
Le peintre quitta ce désert devenu un champ de plantes et il alla dans une prison et s’y installa pour dessiner un homme prisonnier, dormant. Le peintre sortit ses chaussons qui dansèrent et il put lire dans l’esprit de cet homme qu’il était innocent du crime dont on l’accusait. Pendant que ce prisonnier dormait, les chaussons dansèrent, dansèrent, et le peintre s’inspira d’eux : il transforma, sur son dessin, la cellule de prison en une chambre de prince. Le prisonnier, se réveillant, fut surpris de voir ceci et remercia le peintre de cette magnifique chambre. Le peintre ne s’en contenta point trop, il voulut faire plus et le sortir de prison.
Mais le prisonnier lui dit que ce n’était pas nécessaire car il était encore mieux ici, dans cette prison, que dehors, où il n’avait plus d’argent. Cependant il lui indiqua comment sortir de ce désert : il fallait qu’il prît son boulet, qu’il le mît sur son pied, qu’il fermât les yeux, pour ensuite retourner dans le pays dont il venait.
Le peintre fit comme il le lui dit. Mais quand il ouvrit les yeux, il était chez lui, devant ses tableaux, les chaussons dansaient devant lui ; et à côté de lui, se tenait le prisonnier.
Iva (10 ans)
Indigo, par Carole
Elle
C’est l’aube. Comme souvent à l’aube, je suis assise devant la fenêtre, sur la chaise bleue : son haut dossier m’incite à redresser le buste, à ouvrir les épaules, à me déployer. Dans ma robe noire ajustée, avec mes longs cheveux noirs, je me sens comme une calligraphie, sombre et cambrée contre l’indigo du mur… C’est important la posture : une manière de saluer l’enchantement du jour, un arc tendu vers la beauté.
Oh je ne dis pas cela par orgueil : j’ai toujours su mon visage trop sévère, mon corps trop osseux, pour prétendre à la joliesse. Depuis l’enfance j’ai senti que si la grâce devait transiter par moi, ce serait par les gestes. J’étais née danseuse : il me restait à le devenir. Ce ne fut pas facile. On me disait trop grande, je débordais d’énergie mais manquais de souplesse, et mes pieds résistaient aux chaussons de torture.
Pourtant je devins danseuse, et l’une des meilleures dit-on, une fois abandonné le carcan du classique. J’ai conçu plusieurs de mes chorégraphies. Des hommes, aussi, en ont écrit pour moi. Ceux-là furent tous mes amants, qu’ils m’aient ou non touchée. Ces histoires de pas partagés dans le lit de la musique m’ont mieux émue qu’aucune histoire de peau.
Et cet homme là, debout devant moi en ce début de jour, sera-t-il mon amant aussi ? Il ne m’entraînera dans aucun pas de deux, et jamais ne me soulèvera, telle une vivante image de l’extase. Mais il sait me regarder. C’est précieux, un regard, à cette heure où trop plein équivaut à vide.
Lui
Il est très tôt, mais je suis réveillé depuis des heures. D’ordinaire, j’aime travailler pendant que les autres dorment, leur sommeil m’apaise. Pas cette fois. Aucune importance : autant la nuit me parut lourde, agitée de problèmes peu surmontables, autant le jour s’annonce léger. J’aime saisir la lumière de l’aube. Enfilant un pull et des sandales, je suis donc descendu marcher dans le parc.
Comme souvent, j’ai vu sa fenêtre allumée. Ce ne serait pas la première fois, depuis que nous avons été présentés lors d’un repas de quartier, que nous partagerions, chacun rivé à sa vitre, nos fins d’insomnie. J’ai levé la tête vers sa silhouette pour un rapide salut ; à ma surprise, elle m’a fait signe de monter. J’ai donc poussé la porte, grimpé les marches ; et me voilà devant sa fenêtre ouverte. Non je ne suis pas pressé de m’asseoir, trop fébrile pour cela, mais à mesure que le ciel s’ouvre, je me détends.
Dieu qu’il est bon de recevoir, sur ma nuque, la caresse vivifiante de la brise. Dieu qu’il est bon être debout dans le regard intense de cette femme… Tout à l’heure je nous ferai du café, peut-être : j’ai aperçu en passant, dans la petite cuisine joliment désordonnée, la cafetière italienne et la machine à moudre... Mais pour le moment je reste debout face à mon hôtesse. Un léger mais irrépressible sourire court de ses lèvres aux miennes – il semble que nous partagions, ensemble, un secret dont séparés, nous perdrions la clé. Enigmatique, délicieuse complicité.
J’aime l’observer. Son visage me sied, si affiné, écrit, travaillé. On y lit la volonté de toute une vie ; mais aussi une sensibilité frémissante à l’instant. C’est peut-être ce plaisir à recevoir l’inattendu, qui nous unit ?
On m’a dit hier qu’elle a été danseuse, assez renommée paraît-il ; que je ne l’aie pas identifiée signe mon ignorance complète de la danse contemporaine. Cependant aujourd’hui je m’en veux : à observer ses attitudes, comment n’avais-je pas deviné ? Moi qui me dis peintre… Ses postures étranges, sa grâce hiératique, auraient dû suffire à me mettre sur la voie.
- Vous êtes belle aujourd’hui, dis-je. J’aimerais faire votre portrait, telle que je vous vois : calligraphie sombre sur fond indigo.
Elle a un léger recul du buste, ses yeux s’agrandissent.
- Qu’avez-vous dit ?
- Accepteriez-vous de poser pour moi ?
Elle semble surprise ; va-t-elle refuser ?
Elle
« Calligraphie, sombre, indigo… » Il a prononcé les mots qui virevoltaient dans ma tête. Décidément cet homme me plaît, capable de rester un long moment silencieux pour mieux accueillir l’aurore ; et capable d’attendre mon consentement sans rien brusquer. Car il se tait à nouveau : seules ses lèvres frémissent sur un sourire contenu.
Ce ne sera pas la première fois qu’on m’invitera à poser. J’ai toujours décliné : entre les chorégraphies à créer et ma lutte contre une douleur de plus en plus intense, où aurais-je trouvé la concentration nécessaire ?
Aujourd’hui l’expérience me tente, surtout menée en cette compagnie là. Je vais accepter de faire l’essai. Après tout, qu’ai-je à perdre ?
Depuis que la maladie a pris mes jambes, laissant pourtant intact mon désir de brûler - j’ai tout mon temps.
Ce regard là peut-être saura me faire, quoiqu’immobile, danser.
Elévation, par Carole
La consigne de cet exercice était: écrire à la troisième personne, en focalisation interne. J'ai été inspirée par un visuel, très inventif, du Théâtre des 13 vents.
ELEVATION
Quand il entra dans le théâtre vide les fauteuils se mirent à onduler puis, à mesure qu’il passait au milieu d’eux, s’élevèrent, par couples ou seuls, s’arrachant à la fois du sol et des fixations qui les solidarisaient par rangs.
L’homme n’en fut pas étonné : il avait l’habitude. Quoique… ces fauteuils là étaient d’un beau rouge, et d’un velouté qui montrait que leur rembourrage avait été refait récemment. Jamais il n’avait fait se pâmer sièges si élégants. Bien sûr, il les aurait préférés un peu plus larges : les personnes fortes éprouveraient un vertige accru lors de l’envol. Et puis le plafond était bas, et parcouru de lustres de cristal, déjà frémissants : il ne faudrait point prendre trop de hauteur. Penser, penser absolument, à dire aux comédiens de réprimer leur exaltation. Mais enfin… il fallait faire avec les conditions de chaque lieu, n’est-ce pas ? Celui-ci était un écrin. Il y faudrait des mots intimes, des sentiments feutrés, une cruauté… une cruauté douce. En bref, des passions propres.
L’homme bailla. La pensée des limites apportées à sa nouvelle œuvre l’ennuyait déjà. Lui qui n’aimait rien tant que le lyrisme, qui faisait battre les accoudoirs, frissonner les cœurs, se crisper veines et cannelures, dans l’attente, l’insupportable attente, que cela s’intensifie jusqu’au sommet, jusqu’à l’acmé… Ah, la déroute des assis, l’orgasme des tabourets… Qui n’a jamais connu cela n’a rien connu, songea l’homme.
Tout de même, ces limites apportées à son œuvre par la topographie des lieux étaient ennuyeuse. Et puis ce rouge, ce rouge partout, faisait un peu dégueuloir. Appliqué à ce gueuloir que se devait d’être une scène qui se respecte, c’était un manque de goût flagrant. Après tout, il n’y avait pas que le Théâtre des 17 Brises dans la vie. L’administrateur était un vieil ami, certes, mais tout de même… On l’avait invité à se produire à Bruxelles, en Avignon, et même au Théâtre Français de Londres. Londres, vous pensez !
Oui, il lui fallait encore réfléchir.
Sans même prendre la peine d’examiner la scène, l’homme fit demi-tour et remonta l’allée. Il ne remarqua pas que derrière lui, les sièges retombaient dans un chuchotement déçu, des froissements amers – et même des claquements de rage. Ou peut-être le remarqua-t-il, mais il n’en tint pas compte, jusqu’à ce qu’un ressort pétât, et vînt emporter son chapeau. Il poussa la porte en haussant les épaules. S’il avait fallu prêter attention à tout…
Tandis que la porte se refermait dans un gémissement, il songea : « Ah la rupture, quel beau sujet… »
La cabine, par Jacqueline Chauvet
LA CABINE
Allo, Bob, devine d’où je t’appelle ? Non, pas de Villeneuve, gros malin. Je devrais y être mais j’ai raté la correspondance. Le train m’a laissé au milieu de la nuit dans la gare vide d’un patelin paumé, fenêtres closes, rues mortes, places désertes. Pas de nom de rues, pas d’indication d’un quelconque hôtel ou café….
J’ai erré un bon moment comme dans un rêve. Quand j’ai enfin aperçu une cabine téléphonique, éclairée, avec le combiné, le fil, la boîte à pièces, normale, quoi, eh bien, elle n’était pas normale. Elle était couchée là, de tout son long sur le trottoir.
Puisque j’étais dans un rêve, je m’y suis glissé tout de même, j’étais bien à l’abri, allongé dans cet aquarium de verre. Je m’y suis endormi.
C’est au petit matin que j’ai découvert que la cabine était restée branchée, en service comme on dit. Alors, je t’appelle. C’est marrant, non ? Je suis un peu engourdi, je vais sortir de là.
Ah, non ! J’entends qu’on s’approche. Ce sont des enfants. Je vais faire semblant de dormir, je laisse le combiné décroché, tu pourras les entendre comme moi.
Dis donc, qu’est-ce qu’elle fout là cette cabine renversée ? Qui l’a fait tomber ?
Ah ! T’as vu, il y a quelqu’un dedans. Il bouge pas, je crois qu’il est mort.
Tu crois qu’il est là depuis longtemps ? Si on pouvait le toucher pour voir s’il est froid.
Il a peut-être été électrocuté quand la cabine est tombée. Touche pas, tu vas prendre une décharge
Viens, on s’en va, j’aime pas ça. On devrait appeler les gendarmes.
Mais non, attends que les autres arrivent, il faut pas qu’ils ratent ça.
Trop tard, les voilà, les gendarmes, la voiture fait sa première ronde.
Hep, là-bas ! Les gamins, ne vous sauvez pas. Qu’est-ce que vous faites là, à cette heure ? Vous devriez être à l’école.
Et qu’est-ce que vous avez fait à cette cabine ? C’est du propre !
Regardez, brigadier, il y a quelqu’un dedans.
C’est vrai ! Qui est cet homme ? Pas d’ici, habillé comme en ville. Sûrement un de ces mecs qui s’encanaillent avec de la drogue. Quand ils en manquent, tu sais, il leur faut absolument de l’argent liquide.
Il a dû vouloir récupérer la monnaie du téléphone et il a tellement secoué la cabine qu’il l’a fait tomber.
Et il est resté dedans, assommé.
Assommé ou mort ?
Mais non, il bouge, il a ouvert les yeux et même il rigole.
Il va pas se foutre de nous, en plus.
Sortez de là, s’il vous plaît ! Vos papiers ! On va vous apprendre à détériorer le mobilier urbain et à occuper indûment le trottoir !
….Allo, Bob, tu as entendu ? Non, ce n’est pas une blague. Ils me tirent par les bras et les jambes ! Ce n’est plus un rêve, c’est un cauchemar …….. C’est un cauch……….. ;
Jacqueline Chauvet
Le fil de soie, par Aline
Le fil de soie
Entre les yeux, entre les doigts, la bouche s’est entrouverte. Le regard est fixe mais la pensée positive.
La toile d’araignée, posée comme un voile sur son visage, semble être la limite entre ses rêves et sa réalité.
Quel peut être le lien de cette image avec la jeune fille à vélo, qui roule sur ce chemin caillouteux menant dans la garrigue embaumée de thym et de lavande ? Plus étonnant encore, elle porte sur son dos une contrebasse !
Et si ces deux jeunes filles n’en faisaient qu’une ? Comme l’envers et l’endroit ou le blanc et le noir posés sur un drapeau…
Au milieu des genévriers, des arbousiers et des chênes verts, elle suit son chemin, elle avance sans peine car ses pensées sont ailleurs. Elle ne se concentre que sur quelques repères pour ne pas s’égarer.
Là, à ce moment précis, elle pense qu’elle a bien fait de se lever si tôt ce matin. Pourtant elle a dû se hisser hors de son lit, aller en tâtonnant allumer la lumière, ouvrir l’un de ses volets pour regarder la couleur du ciel, essayant de se donner une vraie raison pour faire ce qu’elle aime le plus au monde : partir à la rencontre de la nature. Sa vraie nature, pense-t-elle en souriant au fond d’elle-même.
Ce matin pourtant elle n’a pas pris que son sac à dos. Elle est montée au grenier et est allée chercher la vieille contrebasse de son grand-père. C’est qu’elle a décidé de donner, bien que ne sachant pas jouer, un concerto pour une corde à ses amis les oiseaux. Se nourrirait-elle de rêve et de vent ? C’est pourtant dur de pédaler sur les chemins de la vie, mais exaltant. Regarder dans la lumière étincelante du matin les fils de soie des petites araignées, accrochés dans les herbes vertes du sentier…
Comme leurs toiles, ses pensées se sont entremêlées dans sa tête, unissant ce concerto qu’elle doit jouer d’un doigt sur la contrebasse, aux crêtes des collines bleutées qui enchantent son regard.
Aline
Comme un jardin, par Michelle Jolly
Théo :
J’avais tout juste 20 ans en 51 pour la première expédition, c’était près de Nudglit, dans le grand Nord, ils cherchaient un dessinateur pour prendre des croquis, des documents pour la Société anthropologiste de Paris.
La proposition était tentante, ma peinture ne me rapportait pas grand-chose, et là j’étais bien payé.
C’est là bas que j’ai rencontré James, il était déjà venu chez ces chasseurs esquimaux qui avaient tant à nous apprendre.
Nous avons chassé l’ours ensemble, partagé les peurs,
les nuits avec les chiens, la promiscuité, les chants et les odeurs . Mon travail avait plu, et, en 1961, quand ils montèrent une autre expédition, j’eus envie de les suivre, un sas de liberté dans les grands espaces blancs ! Qu’était devenu le monde du grand nord ?
Ce que je vis en arrivant là bas me prend encore à la gorge, plus d’igloos ni de chasseurs, des cabanes alignées le long de la banquise, des hommes bouffis, gras, ivres souvent d’alcool ou d’ennui ; l’argent, la paresse les pourrissaient dans l’inactivité, la corruption et les rêves impossibles.
James m’avait raconté que lors de son premier voyage il avait souvent partagé ses nuits avec une certaine Nanaout, en esquimau petite flamme, cela se faisait là haut, et cette petite flamme en valait bien d’autres : Nanaout, vivait seule, maintenant, cinq enfants, dont, Immera, la blanche.
Celle-ci avait I6 ans, fragile, têtue, elle suivait l’expédition partout, nous renseignait, nous apportait les boissons, se plaignait des occupants venus de l’ouest. Le soir, dans la cabane, je racontais chez moi : le sud, la mer, l’été, les couleurs, les fleurs… Immera écoutait les yeux clos, la tête sur les genoux de sa mère.
Mon travail n’avait plus le même intérêt, aussi, quand on plia bagages, je fus heureux de partir, et c’est là que Nanaout vint me voir et me dit : « Théo, c’est mieux, emmène Immera »
Lina :
C’était une impasse, dans le quatorzième, des ateliers d’artistes, uniquement. J’y allais deux fois par semaine, pour nettoyer un peu, enfin, pas trop, car le peintre m’avait dit : pas ici, pas là, touchez pas à ça, je savais plus pourquoi j’étais là !
Il m’avait fait venir pour le ménage, l’année d’avant, en 78, sa compagne était souvent malade, moi, ça m’arrangeais, j’avais déjà deux clients dans l’impasse.
Il l’appelait Immera , drôle de nom !
Elle vivait là avec lui, je l’aie toujours vue dans une sorte de robe de chambre en soie fleurie, très jolie avec de longues manches ; presque nue. Elle était son seul modèle, il n’a jamais peint que cette femme, enfin, je crois…
Elle était petite, brune, des pommettes hautes, des yeux un peu bridés, belle, fragile, la peau transparente et pâle, je me disais avec mon air bronzé : « comment fait-elle pour garder cette blancheur ? » Elle ne bougeait pas de l’atelier, c’était peut être ça.
Lui, la faisait poser à tous moments, j’arrivais parfois, vers dix heures, c’était tôt pour eux, elle était assise, frileusement sur un tabouret, il drapait un châle autour d’elle, ajustait un bras , une jambe, et il travaillait ; j’aimais bien regarder..
Je ne comprenais pas ce qu’il faisait : ils vivaient dans un décor strict, un lit, une table, un ou deux tapis, quelques sièges, juste le nécessaire, un désert blanc… Et pourtant lorsque je revenais , deux ou trois jours après le début du tableau, il l’avait peinte nageant dans une multitude de fleurs, une profusion de couleurs, elle faisait partie d’un jardin, je respirais presque leur odeur…. où allait-il imaginer tout ça ?
Sur le mur de l’atelier, elle était partout : assise, dans une robe chamarrée, des pivoines, des œillets d’inde entourant ses cheveux noirs ; ou debout : son peignoir ouvert, des anémones à ses pieds, derrière elle, un massif de roses, et serrant contre elle un bouquet d’iris jaunes ; sa poitrine était nue, seule blancheur dans cet océan de couleurs
Ils étaient peu bavards tous les deux, mais gentils avec moi. J’avais toujours le café en arrivant, et parfois une part du gâteau qu’elle avait fait la veille, elle aimait bien faire la cuisine, et je me souviens qu’elle chantait doucement à ce moment là. Ils venaient d’un pays du nord, lequel ? je sais plus.
Mais ils parlaient souvent dans un drôle de langage, des larmes dans la voix.
Elle est morte la semaine dernière, c’est la concierge qui m’a prévenue, j’arrivais pour le ménage.
Lui, était là, hébété, on s’est rien dit, je lui ai seulement serré longtemps la main ; et puis je suis partie, j’avais plus rien à faire chez eux
La voisine à coté m’a dit que le matin de sa mort, il avait dévalisé tous les fleuristes du coin, il l’avait couchée sur un lit de pétales et recouverte de tant de bouquets qu’on ne distinguait plus son petit visage, ni son peignoir brillant..
Je ne sais plus où il est maintenant, l’atelier est désert, j’ai vu ses toiles chez un marchand, il parait que c’est un grand peintre ! Moi, je n’y connais rien !....
Nanaout :
Elle avait toujours su, dans la longue nuit de l’hiver arctique, distinguer, entre tou,, le bruit régulier et sourd du brise-glace ; le trajet fréquent maintenant entre Melville et le port rompait les plages de silence.
Ah ! le silence ! Nanaout se souvenait de l’importance de ces moments là !
Mais les cris de la petite ville, les jeunes désœuvrés qui trouvaient dans le bruit une raison d’être, les touristes qui arrivaient d’on ne sait où et ne savaient pas se taire, lui faisaient regretter le temps d’avant…
Elle se leva, plus lourdement qu’hier, de tenaces douleurs aux genoux et dans le dos la torturaient, elle s’approcha de la fenêtre et guetta les lumières.
Il n’était pas en retard, il avait écrit six heures ; pourquoi ce retour ? pensa-t-elle.
Elle n’avait pas eu souvent de nouvelles, si loin ! si différentes leurs vies ! à quoi bon ! les années étaient passées, ses fils l’aidaient un peu, de petits boulots pour les Américains, mal payés, c’était toujours ça !
Elle le reconnut tout de suite, chargé de lourds bagages, sa haute taille, ses cheveux frisés et déjà gris, il se voûtait un peu, il était seul….elle questionna...
Alors il la prit contre lui, un long moment, avec toute la tendresse qu’il lui devait ;il raconta les années, la patience, l’amour partagé, le bonheur de chaque instant, l’enfant désiré, jamais venu, la maladie qui lentement creuse sa place, la lutte, l’espoir, et puis le renoncement, les forces qui manquent, la fin, le désespoir.
Il raconta le vide, la place qu’on ne trouve plus, le goût des choses que l’on perd, il raconta sa beauté, son corps comme une fleur, son rire, et puis il s’assit.
Un long temps ils restèrent ainsi, sentant sa présence, puis il ouvrit un paquet, en sortit une toile qui apporta la lumière dans la pièce, l’accrocha au mur de bois noirci … Ce fut comme un jardin, un rêve, aux yeux étonnés et souffrants de cette petite vieille, découvrant,blottie en son milieu, Immera, serrant contre elle, des iris jaunes.
Visage macabre, par Rayhina
Visage macabre
Je cours dans le dédale des rue désertes afin d’échapper au funeste destin qui se dessine à l’arrière de ma cape, celle ci se soulève sous le courant d’air de mes pas, mes jambes me semblent peser une tonne et me brûlent sous l’endurance de l’effort, mon souffle saccadé me rend l’exercice de plus en plus pénible, l’air qui s’engouffre difficilement dans ma gorge embrase mes poumons, la sueur de mon visage se mélange à mes larmes et me pique les yeux.
Je bute sur un pavé et trébuche puis m’étale de tout mon long sur le sol telle une poupée de chiffon. Je tente de me relever maladroitement mais l’appui de ma cheville gauche m’est douloureux, je me redresse quand même faisant fi au possible de la douleur qui me lance terriblement et je me remets à courir derechef.
Les rues se croisent et se dévoilent à mon passage, devant moi se dessine la silhouette du clocher de l’église, je distingue son horloge qui affiche minuit passé.
L’espoir gagne mes jambes, ma poitrine, et envahit mon coeur.
Une fois sur le parvis de l’église sa main s’abat sur ma capuche telle la faux de la mort
elle-même.
«Pensais-tu m’échapper ?» siffle mon bourreau, tel un serpent qui vous chuchote à l’oreille ses plus noirs secrets. Cachant mal son excitation et sa satisfaction d’avoir mis la main sur sa proie, il me retourne pour mieux jouir de ma peur et me mettre face à ma terreur, face à mon existence et à la dague luisante d’un éclat argent sous les rayons lunaire.
«Non pitié» balbutiée je entre deus sanglots.
Un tressaillement parcoure ma nuque et ma colonne vertébral, je sent pénétrer mon flan gauche aussi mon corps n’oppose aucune résistance il et aussi tendre que du beurre, un liquide chaud épais ruisselle sur mon corps, puis coule tel le bras d’un fin ruisseau créant une flaque tout autour de moi, deux et un trois coup de lame dans ce qui reste de mon corps, dans dernier relent de vie mon j’étouffe un cri, le corps las de tous mes efforts précédents regardant ma fin dans les yeux de mon assassin, son visage rendu flou par mes dernières larmes. Je meurt emportant son image avec moi.
Panique, par Rayhina
Panique
«De grâce faites que je ne commette aucune erreur», telle est la supplique que je me répétais à moi-même depuis des semaines.
De me montrer dépend ma vie, si seulement je pouvais respirer convenablement ! Mais le corset savamment noué autour de ma taille empêche mes poumons de s’emplir comme ils le réclament.
Le rouge me monte aux joues et je sens une goutte de sueur qui dévale des hauteurs de ma colonne vertébrale, le drame...! Il ne manquait plus que ça, la sueur, elle s’invite à chaque moment de panique ; après mon dos elle envahit mes mains, me donnant l’impression désagréable de n’être qu’un morceau de papier buvard trop plein.
Quant à ma bouche, elle se fige en un pauvre sourire statique exécuté par un peintre cubiste.
Le rythme de mon coeur bat la chamade et menace de traverser la coque de mon corset trop serré.
Je tente de me raisonner mais je sens le plancher se craqueler et se tordre à chacun de mes pas.
Vais-je m’effondrer et me laisser engloutir par l’abysse de ma panique ?
Oui je suis au bord du précipice, mes pieds taquinent le vide et le sol se dérobe.
Mais soudains je le sens ce bras sauveur qui me rattrape par la taille en me redressant avec douceur et fermeté ; je réalise alors que le sauvetage de ma pauvre personne fut un succès in extremis.
Il m’a sortie de cette angoisse étouffante, il est beau dans son costume d’officier de la garde royale, me dépassant de deux têtes, son buste droit et parfait carré par de larges épaules.
Un sourire compatissant et rassurant dessiné sur son visage, mon chevalier me tient.
«Prête ?» me demande t-il
«Oui...» lâchè-je dans un soupir, et plaçant son poing sur sa hanche en guise d’invitation, je l’enlace prudemment, et me redresse pour affronter l’épreuve qui m’attend .
Mon entrée dans le monde, mon premier bal des débutantes.
Rayhina, octobre 2009
Jean de la lune, 3 figures, par Michelle Jolly
Jean de la Lune première figure
Pauvre Marion ! son café est toujours imbuvable! comment, après un an de mariage, se débrouille t- elle aussi mal, cette gamine !
C’est vrai elle est bien jeune, et elle a d’autres qualités, mais, partir travailler avec cette mixture dans l’estomac, je ne m’y fais pas ! Je m’arrêterai chez Yvonne pour un express bien serré …
Je prends le parapluie ; je ferais mieux de prendre
l’imperméable, mais en voiture je ne sais jamais où le mettre ; l’essentiel : ne pas paraitre négligé, avec ma situation, mes relations, les affaires ! la réussite ça tient à un fil…
La petite ne comprend rien à tout ça ! Elle rit de me voir avec le chapeau, la cravate, mais je représente la boite, moi !
Oh ! elle est bien gentille, avec son air enfantin : ça m’a plu.
Je ne suis pas tout jeune, et une belle fille comme elle à mon bras, les gens m’envient souvent !
N’empêche, que je prolonge quand même les journées au boulot ou au club avec les copains ; on discute, joue aux cartes ; à la maison, c’est la télé non stop, les magazines ciné, les jeux vidéo ; pas de mon âge. Une bonne soirée avec les gars du foot, quelques bières et de bonnes rigolades, ça entretient l’amitié.
Dimanche, je l’emmènerai peut être au stade, la petite, et ensuite à la brasserie chez Yvonne, et puis, je lui achèterai quelque chose, pour me faire pardonner, peut être un pot avec une fleur, elle aime ça, j’ai pas à me plaindre, elle est gentille..
Jean de la Lune deuxième figure
Il faut que j’attende encore, patience !
Laver les tasses, essuyer la table. Je rajuste sa cravate, lui donne son chapeau, surtout qu’il n’oublie pas son parapluie,
qu’il n’oublie rien. Il n’aime pas mon café, j’ai jamais su doser, et puis j’aime pas le café.. Lui ouvrir la porte, un dernier coup de brosse sur le col, l’embrasser, il sourit ; il a l’air d’un vrai patron avec le costume ! il ressemble à mon père, le dimanche… A ce soir, oui, à ce soir, je dormirai sans doute car il rentre de plus en plus tard, je lui laisse le diner au chaud, je regarde mon feuilleton, un ou deux jeux télé, puis le film, parfois, je m’endors avant la fin.
Il est gentil, quand il rentre, je l’aime bien dans le fond, j’ai la belle maison, plein de jolies robes, et on va en Italie cet été !
C’est pas ce que je voulais, avant, mais c’est comme ça….
Il est monté dans sa voiture, et je ne le vois plus, je range un peu, j’ouvre vite la fenêtre, sors le géranium rose, bien en évidence, j’arrange mes cheveux, retire mon tablier ; de la cuisine, derrière, je vois loin, jusqu’à la place, je guette, le vélo apparait, il descend, j’attends…..
Jean de la Lune troisième figure
Depuis quelques temps je ne tiens plus en place : levé avec le soleil, je déjeune à peine, je passe et repasse devant la glace, ce jean là ? Non, l’autre, je n’en ai que deux, facile de choisir ! Le petit pull marin ? ou la chemise qui colle ? ça me grandit un peu, faut dire j’ai pas la taille des grandes pointures, mais je compense ! Je souris, des gestes tendres ; « Jean ? dit-on, petit et gentil. » « Et bavard », ajoute ma mère, c’est vrai, je raconte beaucoup d’histoires, même tout seul, sur mon vélo.
C’est trop tôt , chaque matin c’est la même chose, j’ai tant envie de la voir, Marion, je pédale à fond, il est à peine huit heures, si je ne me méfie pas, je vais arriver au moment où l’homme au parapluie sort pour aller travailler.
L’homme au parapluie c’est son mari, à Marion, il est vieux, bien plus vieux que moi, il l’a mise dans la jolie maison près du périphérique, une maison bien à elle.
Il est grand, porte le chapeau, la cravate, elle, c’est une dame maintenant, et je crois qu’elle aime ça. Elle sort en ville, va à des réunions avec lui, même à la mairie, car il est important le Monsieur ! Il a le bras long comme on dit, Marion en profite.. Des robes avec de la soie, des bijoux qui brillent, et la voiture pour les voyages.
Moi je la connaissais, Marion, avant le périphérique, à l’époque de la zone, quand il n’y avait que de grands champs déserts où l’on jouait au ballon avec les potes.
Elle habitait près du cimetière, et venait souvent nous rejoindre avec son petit frère ; je lui racontais des histoires. Parfois je lui prenais la main, quand le gamin courait après son ballon. Elle avait l’air de croire tout ce que je disais, j’inventais des parents un peu mieux, des études réussies, j’osais l’embrasser, en douce !
Après mon CAP de menuisier on était presque fiancés, c’était bien nous deux ; puis, je suis parti un an en apprentissage dans l’ouest, j’écrivais, peu de réponses. Au retour, elle était dans la maison avec le vieux. Il avait dû lui en promettre et moi je faisais pas le poids !..
J’ai eu le cœur gros, pas moyen d’oublier, je lui en voulais, jusqu’au jour où, au bal du quartier, elle m’a dit : « J’aimerais bien te revoir ! », ça m’a fait chaud , je décollais, et c’est là qu’elle a eu l’idée du pot de fleur sur la fenêtre : « Il y est, tu peux venir, il n’y est pas, tu passes ton chemin »
Depuis deux mois on se voit, c’est comme avant, en mieux
On rit, on s’aime, on se regarde assis tout contre, c’est fragile
ces moments là ; aussi il faut faire attention… ce matin, c’était
trop tôt, j’aurai pu croiser l’homme au parapluie, vaut mieux
faire cinq fois le tour de la place à vélo…

