Bastingage, par Christine Jouhaud-Mille
Un yacht de luxe a fait escale dans le port de plaisance, il
mesure au moins huit mètres de long et tu apprends par des badauds qu’il appartient à un riche armateur
étranger. Comment le savent-ils ? Pour toi cela n’a pas d’importance.
Sur le pont qui domine de quelques mètres de haut le quai,
un mousse a des gestes larges, il lave à grande eau, tenant à deux mains la
puissante lance incendie. Elle lui échappe, la vague tombe en trombe et vient
te tremper des pieds à la tête.
Il se penche réalisant sa maladresse et te regarde, saisi
d’horreur en te voyant détrempé.
Le souffle coupé par la surprise, tu ne protestes pas et le
fixe, cloué au sol.
De la main il te fait signe de monter, tu acceptes pensant
aux excuses qu’il veut te faire.
L’échelle de coupée franchie, tu avances sur l’un des ponts
en direction du mousse qui t’attend sur l’avant du bateau près du bastingage.
L’équipage autour de toi ne s’interpose pas, te laissant approcher, comment se
peut-il que ce soit aussi simple ? Une fois que tu es près de lui, le mousse se
met à parler vite, tu ne le comprends pas mais devines et hoches la tête en
faisant des mimiques pour lui expliquer que la situation t’amuse ; puis tu
éclates de rire.
Soulagé par ton comportement et avec un fort accent, il te
fait une proposition inattendue.
Si tu es libre pour la journée, le capitaine sera d’accord
il en est presque certain pour que tu restes à bord. Il t’instruira, si cela
t’intéresse de découvrir les manœuvres
pour sortir le bateau.
Ensuite vous naviguerez jusqu’au port voisin de 50 kms
terrestre et environ 27 Milles nautiques. Ils vont retrouver la propriétaire et
celle-ci embarquera à son tour.
Ainsi, ajoute-t-il avec un regard embarrassé sur ta
physionomie, pendant le trajet tes vêtements sècheront.
Tes réflexions se bousculent, la situation est cocasse ;
comment un mousse peut-il faire une telle proposition ? Il n’est pas le propriétaire,
ni le Capitaine.
Une voix, à l’accent moins prononcé que celle du mousse, se
manifeste par un haut-parleur. Cherchant sa provenance tu découvres, en levant
les yeux, un homme derrière une grande baie vitrée, portant une casquette
blanche. Il te demande de monter pour le rejoindre dans la salle des contrôles.
Tu suis le mousse qui
te montre le chemin et vous empruntez plusieurs escaliers métalliques pour
enfin arriver dans la tour qui domine le bateau.
L’homme est accueillant et se présente comme étant le
commandant de ce navire. D’un regard circulaire, tu découvres une salle
spacieuse avec un tableau de bord en bois d’acajou aux multiples cadrans.
Il explique qu’il est déjà informé de l’incident et présente
à son tour ses excuses. Le propriétaire qui est sa patronne a un code
d’honneur, avoir toujours un contact courtois avec les personnes étrangères au
bateau.
Aussi tu as l’allure d’un naufragé, qu’il lui faut sauver de
L’empêchement majeur ne peut venir que de toi, de ta
disponibilité car c’est la journée entière qu’il te faut prévoir.
Dans ta tête sonne la sirène d’alarme, alerte, alerte banc
de sable à bâbord, nous allons nous échouer.
Tu tangues, tu blêmis, ton estomac vide hurle sa faim. Sans
donner plus de détail tu lui réponds avec naturel que tu ne peux réfléchir que
l’estomac plein. C’est à son tour de marquer la surprise.
Après lui avoir expliqué la cause de ton malaise il t’invite avec naturel à descendre dans le
quart des officiers pour déjeuner.
Vous descendez des escaliers, parcourez des couloirs où vos
pas s’enfoncent dans une moquette épaisse, incrustée tout le long de deux
lettres dorées entrelacées ; l’explication est simple, la propriétaire plutôt
mégalo aime par ses initiales rappeler que tout lui appartient.
Enfin pendant ce temps de marche, tu apprends à connaître un
peu mieux à qui tu as à faire.
Vous entrez dans une salle fonctionnelle, non moins luxueuse
que la salle des commandes, un arôme agréable embaume les lieux. Des hommes sont
assis à une longue table, un café devant eux. Ils s’arrêtent de parler pour te
saluer.
Tu es alors invité à te joindre à eux. On pousse vers toi un
panier en métal rempli de tranches de pain, du beurre et un bol de café fumant.
Le commandant, sans détour, propose de te fournir des
vêtements secs et réitère son invitation de naviguer en leur compagnie.
Et c’est ainsi qu’une heure plus tard, installé dans un
transat sur le pont, tu sirotes un deuxième café, en te rapprochant lentement,
vague après vague, de celle que tu aimes :
Moi, dont tu as reconnu le monogramme gravé partout.
Moi, partie depuis des jours de l’autre côté de la
Méditerranée…
Moi l’heureuse propriétaire de ce navire
Être spectateur de ta vie prend tout son sens en cet instant et te fait basculer, tu soliloques avec Moi, celle que tu as enfin reconnue.
Entre deux, par Th.Fr. Crassous
Entre deux
L’esprit flotte, le corps s’allège.
La métempsycose opère sa métamorphose.
Je ne suis plus moi mais une étrangère
Au quotidien amer,
Mesquin.
Qui suis-je ?
Princesse sauvée par un preux chevalier,
Midinette éprise d’un riche banquier ?
Non
Vogue le vague à l’âme,
S’épuise l’absurdité
D’un monde où je ne suis plus en phase.
Je m’absente de mes propres tourments,
Rêverie est mon destin :
Je vogue
Vers des rives sereines
En espérant demain.
S’évade le réel
D’une vie trop banale.
Divagation ?
Le temps est sans importance,
L’attente, un tremplin.
Dans mon cocon fragile,
Membres désintégrés,
En monde imaginaire
La valse-hésitation
Devient lors certitude :
Et je reste là :
Le cul entre deux chaises.
Thérèse-Françoise Crassous-25 septembre 2009
Eté, par Th.Fr. Crassous
Eté (ou Héliotropes)
Les écumes bruissantes sur des rocs saillants
Enracinent les graines sur les talus herbeux
Que les tempêtes couchent en pleurs tumultueux.
La sève déborde alors des plantules croissantes
Quand la terre se craquelle sous la canicule :
Soleil et pluies alternent…
Comme les héliotropes dansent avec le soleil,
La nature s’invite et chavire les têtes.
Fête de l’été,
Des blés dorés
Et des champs qui ondulent
Au gré des treize vents
Tour à tour grondeurs,
Ou charmeurs.
En fustigeant le temps
Pressé,
Hostile,
Elle chante chaque jour un hymne à la vie
Thérèse-Françoise Crassous-6 mars 2009
Un vieux fusil, par Aorica
Dans les couleurs de l’été indien,
Un vieux fusil
Le soleil couchant de septembre
Tout rouge dans le dos d’Aorica ;
A cette heure, tout le ciel se fondait dans la mer,
Un miroir plat d’où s’évaporait comme un voile léger,
De couleurs tendres irisées.
Les yeux d’Aorica ne se lassaient pas de plonger
Au plus profond de cette ouate pourprée
Pour distinguer encore la ligne de l’horizon bleu marine
Duquel tout à l’heure, une demi-lune blanche venait de poindre.
Aorica était figée dans le silence de cette minute,
Qui allait disparaître,
D’où émergeait seulement le cri d’un goéland,
Et le doux clapotis des fines vaguelettes
Qui caressaient l’extrémité de ses orteils,
Pendant que ses talons jouaient à faire des trous
Sur la grève poreuse.
Aorica se sentit soudain soulevée par la taille.
Sa longue jupe gonflée comme un ballon,
Aux couleurs de l’arc-en-ciel,
L’obligeait à faire demi tour,
Pour faire face maintenant à la boule,
Devenue brillante et jaune,
Déshabillée des senteurs et couleurs
Qu’elle laissait sur la mer.
Les longs cheveux gris bleu d’Aorica, pour voler
Lui servaient de voile ou d’aile.
Son chemisier vert étriqué
Tenait ses bras tendus et ouverts, pour embrasser
Ce Soleil qui brillait comme une grosse pomme.
Toujours il se dérobait,
Et pour le suivre, Aorica maintenant descendait.
Le parachute de sa jupe en vrille, entre deux rayons dorés,
La déposa comme une plume
Sur un tapis d’herbe mouillée
Derrière les tamaris verts auréolés de brume.
Devant elle se dressait la vieille baraque en ruine,
Devenue belle dans les couleurs de cet été indien.
Aorica le savait, le vieux fusil y était,
Elle n’avait plus peur.
Il allait falloir l’approcher, l’amadouer, lui parler,
Avant de l’enterrer.
Orages, par Michelle Jolly
Impatiemment elle ouvrit la fenêtre, « les vitres sont sales pensa-t-elle », et elle passa le doigt sur la poussière accumulée ; l’air entra, l’odeur de moisi se dissipa, toute la forêt pénétra dans la pièce : ses parfums, ses bruits, Lise était chez elle, elle se sentit mieux. La montée avait été rude, son corps pesait lourd et souvent elle s’était demandé si elle arriverait au bout, et s’il ne fallait pas rebrousser chemin. Mais la rage lui donnait de l’énergie, elle voulait être seule, balayer les hésitations puis les refus de Raphael, son compagnon.
Là-haut, dans le cocon de la vieille maison, elle se sentait mieux ; reprenait courage pour affronter les derniers jours de cette grossesse qui n’en finissait pas.
Le ciel était incertain, des nuages sombres s’installaient et promettaient un changement de temps que Lise redoutait un peu, elle reprit son souffle en se laissant tomber dans le vieux club rouge, fixa son regard sur la cime des châtaigniers, au loin, et attendit….
…Dans la vallée, la moiteur de l’air inhabituelle au printemps, ralentissait tout travail. Raphael, pour la énième fois ferma la petite porte grinçante de la serre, passa à ras des verveines prêtes à s’ouvrir, des pétunias dont l’odeur violette étonnait toujours, et il arriva prés des rosiers, ceux qui restaient en nourrice. Dans un large pot une tige robuste soutenait quelques rameaux, des feuilles saines d’un vert vif, et deux boutons encore fermés sur leur secret.
« Quelques heures à attendre se dit Raphael, je ne pouvais pas rater ça ! « il se rappelait les reproches de Lise :
« je veux aller là-haut, il y fera moins chaud ! Viens avec moi, Tu ne peux pas me laisser seule c’est important que tu sois avec moi, tu ne penses qu’à toi …. »
Il avait riposté qu’il y avait trois ans qu’il attendait ce moment, Créer une rose ce n’était pas rien ! il avait échoué à deux reprises, mais il était tenace ! Cette fois là il avait sélectionné le pied » mère » avec soin, le « père » était de la couleur choisie, les graines avaient été récoltées avec précaution, plantées au meilleur moment, suivi de A à Z l’évolution, il ne pouvait plus reculer car c’était la victoire, il en était sur, il effleura de la main les deux boutons fragiles, arrosa le pied, installa une chaise tout prés, et l’œil grand ouvert, attendit……
La soirée et la nuit s’étaient figées dans le silence, ce mois de Mai ressemblait à Juillet, dans les hauteurs on respirait mal car le ciel bas et gris était oppressant. Lise se réveilla tard, peu reposée, elle ruminait sa rancune. Elle descendit chercher un pot de confit dans la réserve, des tomates apportées la veille, et s’installa pour déjeuner sur la petite terrasse.
A plusieurs reprises son portable la fit sursauter, elle ne répondit pas « qu’il aille au diable !! » pensa-t-elle
Elle déjeuna sans hâte, s’étonna d’une douleur au coté qui passa vite, rentra à l’intérieur, le ciel avait pris une couleur de cendre ; la nature semblait courber le dos en attente d’un déchirement, rien arrivait.
Lise s’installa un moment prés de la fenêtre, les arbres faisaient le gué, le crassier prés de la mine de plomb, au loin, prenait des couleurs d’indigo, profondément assise, elle pensa s’assoupir un peu..
…En bas, résolument tout prés de son trésor, l’œil fixe et l’esprit habité par le moment présent, Raphael essayait d’être patient, pourtant il ne comprenait pas l’entêtement de Lise : « Cet enfant n’est pas le premier, pensa-t-il, enfanter est dans la nature des choses, comment peut-elle comparer son attente et la mienne ? à ce qu’il va m’arriver ? pour la première fois après tant d’années ! Guetter l’éclosion, deviner la couleur, peut être le parfum ? ! Le bébé sera là bientôt, je l’aime déjà comme j’aime notre fille. Etre avec elle à ce moment là n’a pas tant d’importance ! ici je suis indispensable, pas là- haut.. pourquoi être partie là-haut ? Un caprice… »
pour la troisième fois il appela Lise sur son portable, sans réponse, il renonça et repris sa place, excité car, délicatement, un bourgeon commençait à s’ouvrir !
…Lendemain gris, Lise n’a pu dormir depuis la veille, orage et pluie se sont éveillés, la petite maison n’en peut plus de résister aux assauts du vent, des trombes d’eau qui affluent, refluent, débordant et inondant toit et sol.
Tout craque autour d’elle, cette nuit elle est venue regarder le jardin par la petite fenêtre : des hulottes blanches plongeaient, cherchant leurs proies dans la lumière des éclairs, la terre, chauffée à blanc tout le jour, fumait un peu sous la douche violente de la pluie. L’odeur forte des lavandes sauvages s’infiltrait à l’intérieur, Lise ne savait où donner de la tête, c’était fuites et désolations, la vieille maison cédait.
Elle éponge le sol, calfeutre la porte, et, fatiguée, s’assied.
Dehors, elle voit le flot arriver de la colline, une coulée de boue longe la maison, transportant racines et herbes sèches, franchit le muret du jardin, et dans le grondement violent de l’éclair qui balaye le grand cerisier, le courant envahit le sous-sol.
Lise sent de l’eau mouiller ses jambes, la maison tremble, elle s’appuie au mur, une douleur dans le bas du dos l’arrête. La même, le matin l’avait surprise, elle se met à l’écoute de son Corps ; c’est alors que l’éclair qui suit la cloue sur place..
Elle devient remous et tourbillons, se plie, veut résister, mais l’orage est en elle, elle frissonne, s’allonge au plus près sur le petit divan, un poignard lui déchire le ventre, recommence, plus rapide cette fois, elle mord ses lèvres, c’est averses et larmes, cris et déversements, à fleur d’eau, à fleur de peau, des vagues arrivent, plus violentes ; dehors ? dedans ? elle ne sait plus. Elle bascule, roule, devient torche et flamme, fait craquer sa peau de toute la force qui lui reste….enfin un jaillissement, des cris ; l’orage s’éloigne, le calme s’installe..
Elle rassemble près de son ventre la couverture et son châle avec mille précautions, attrape son portable tombé, et dans un souffle : « Viens vite,… ce fils là on l’appellera Noé »
Elle regarde contre elle la vie qui bouge, et n’entend pas la réponse :
« j’arrive !! elle est née ce matin, elle te ressemble, je l’appellerai Lisebelle ».
Michelle Jolly 2009
Cérémonie sonore, par Carole Menahem-Lilin
Ecrit sur musique (une fugue de Bach)
Il est quinze heures vingt. Dans un fauteuil d’osier au dossier arrondi, la femme est assise, sous un plaid, bercée par les milliers de gouttelettes du bruit dans les arbres, derrière la maison, apaisée par les milliers de caresses sonores : la rumeur des canisses et des joncs, le froissement des ailes d’oiseau, un affolement d’eau quand les canards se posent. Puis elle se laisse entraîner par le grincement des roues d’un vélo aux freins mal réglés, sympathise au souffle un peu forcé du cycliste quand il gravit la montée devant le portail – voilà, il est passé, c’est du plat maintenant – oh quel son de velours que ce frottement des pneus s’éloignant sur les bas-côtés sableux…
La femme soupire et se balance, yeux fermés. Contre sa peau, elle laisse venir et glisser la rugosité des pierres de bruit, le frottement des galets lisses du silence, l’évasion du cri quand il s’évanouit, distingue chaque arbre ami au frissonnement de ses feuilles, sourit de la chanson subtile des rainettes. Contre son cou, la fraîcheur du temps qui passe se love, s’étire.
La femme a fini de travailler. A présent elle aime et ne fait rien, qu’écouter, et imaginer la texture des choses qu’elle écoute. Elle sent les sons sous ses doigts, voile de roseaux à la trame lâche, soie sauvage un peu rêche du ciel traversé de tramontane. Sa main bouge au gré des résonnances, ses pieds cadencent et sa peau frissonne, la voilà toute à cette création des rythmes vitaux.
La femme aime et ne fait rien, qu’écouter, et imaginer la texture des choses qu’elle écoute. Chaque après-midi, après avoir achevé son travail commencé tôt dans l’obscurité elle se poste là, en haut des marches, à l’intérieur de la véranda quand il pleut ou qu’il gèle, et sur le large perron dès qu’elle le peut, enveloppée d’un plaid ou d’un ciré s’il le faut. Son corps aux yeux fermés s’y laisse balancer, grandir, emporter, s’y laisse empreindre d’atmosphère. C’est son rituel à elle, une cérémonie intime, paupières closes ; après le fracas de la centrale téléphonique subi toute une partie de la nuit, toutes ces paroles murmurées, criées, imposées depuis l’autre bout du monde et qu’elle, grâce aux quatre langues qu’elle possède, doit traduire en simultané le mieux possible (et toute cette suractivité, grands dieux, pourquoi ? pour vendre et acheter des chiures de mouches, elle ne voit pas comment qualifier cela autrement) – après avoir subi, des heures durant, ce maelstrom sonore, sa longue station immobile et heureuse, visage tourné vers le ciel, est un hommage au silence habité qui fait la musique vraie du monde.
Il y a une heure le bus qui l’a ramenée sur ces rives a grincé puis est reparti. Elle en est descendue lentement, titubante de fatigue et de vertige, s’aidant de la canne qui ne la quitte plus à l’extérieur – revigorée pourtant dès qu’elle a humé le parfum des marais ; et c’est sans trembler, c’est presque triomphante, qu’elle a poussé le portail, traversé le jardin, monté les marches (sans même se tenir à la rampe), dépassé le large perron où elle se tient maintenant, enfin ouvert la porte et jeté sur la canapé la canne devenue inutile – pour mieux respirer, tête renversée vers l’arrière, narines écartés, l’aura épicée de son chez-elle. Après quoi elle se sera agenouillée précautionneusement pour remettre du bois dans le vieux poêle, se sera préparé un thé, aura enfin enfourné le gâteau préparé la veille, qui a eu tout le temps de lever et qui va cuire, à présent, dans ses odeurs de cannelle et de pommes, jusqu’à leur arrivée.
16 heures. Les bruits se font plus lointains, feutrés, comme arrondis. Il y a un silence, au cœur de l’envolée sombre des oiseaux, du balancement du fauteuil d’osier. Puis, au loin, cela arrive : l’annonce lente, fragile, presque voluptueuse, du chœur des voix d’enfants ; le crescendo de leurs rires, le glissando de leurs confidences, le bonheur de leurs cris.
La femme sur son fauteuil sourit. Elle aime le crescendo des voix d’enfants, et cette façon qu’ils ont de soudainement tout éteindre, pour reprendre plus loin. S’éteindre, pour reprendre toujours. Migrateurs des énergies, des émotions. Grimpeurs de corde du ciel. Les enfants ne sont jamais découragés, jamais abattus. Ou si peu longtemps, pense-t-elle.
Enfin, c’est ainsi qu’elle aime à se les imaginer, comme une échappée de jeunes canards au vol vertical, toujours en route, toujours en joie.
Il est vrai qu’elle ne les entend qu’à leur retour de l’école, n’a pas le temps de se lasser.
Parfois, puisque sa maison est si proche du village, certains s’arrêtent devant, la saluent. Il y en a même pour franchir la barrière d’un bond et venir déposer, sur ses genoux, un bouquet de feuilles sèches au parfum poivré ou un bonbon, collant d’avoir été tenu tout le trajet au creux des petites mains. Ils l’aiment bien, elle ne travaille jamais quand ils sont là, malgré sa fatigue elle n’est jamais pressée, elle sourit de leurs bêtises et a toujours le temps pour raconter des histoires d’une voix douce. Au printemps elle prépare une citronnade, un jour d’automne comme aujourd’hui ils viennent jusque dans sa cuisine, chaude des odeurs de pâtisserie : il y a toujours quelque chose pour eux.
Les parents, qui la connaissent, n’encouragent ni n’interdisent ces haltes : « La pauvre », disent-ils. Certains, parce qu’ils savent qu’ils seront en retard ou parce que le petit dernier est malade, lui téléphonent : « Pouvez-vous garder Cédric, ou Emilie, plus longtemps près de vous ? Je passerai le prendre avant la nuit. » Bien sûr qu’elle le fera. Pourquoi pas ? Alors elle s’installe au piano, et à l’oreille joue tous ses vieux airs ; propose à l’enfant de chanter avec elle. Le parent affairé arrive toujours trop tôt…
A partir de fin juin, le car du ramassage scolaire ne passe plus devant sa maison. Mais au septembre suivant, le vent ramène une nouvelle volée de cannetons aux plumes collées de bonne sueur et au bec sucré.
En entendant leurs voix aigues, d’enfants tout jeunes, d’aussi loin qu’ils soient la femme, sur son grand fauteuil, se redresse. Elle ressent sur ses bras nus comme des picotements de caresses : les caresses des poings menus d’un bébé, des ongles fureteurs, mais si doux, d’un nourrisson.
Et elle a le cœur qui bat, et s’épanouit. Nichée d’oiseaux.
Nichée d’oisillons pour une non-mère.
Une non-mère.
Des enfants à elle ? Elle n’en a jamais voulu.
Enfin quand même, une fois : elle aimait cet homme d’un amour tellement violent, qui passait par la peau, la bouche, le ventre. Alors son sang s’est arrêté. Alors elle a cru…
Alors elle a espéré, alors elle a eu peur. Puis le sang est revenu, insupportable, libérateur. Il n’y avait pas d’œuf dans le nid de son ventre.
Heureusement, au fond : l’homme était pris ailleurs, il le lui avait dit, et il n’aurait sûrement pas, pour elle et sa maison des marais, quitté l’autre. Le désir de la peau n’efface pas la différence.
Non. Sur sa véranda ou dans sa cuisine chaude, il n’y aura jamais d’autres voix d’enfants que celles, délicieuses, gratuites, de ces petits étrangers, hôtes bienvenus, mais de passage.
Lorsqu’elle sera à la retraite et qu’elle aura du temps, peut-être apprendra-t-elle à certains les langues qu’elle connaît, le langage frissonnant du vent, les dialectes sucrés des oiseaux, et même quelques-uns des idiomes dangereux des hommes… Oui, peut-être même initiera-t-elle certains à sa cérémonie, si bienfaisante, de l’écoute.
Mais à aucun de ceux qui viennent là pour s’asseoir en confiance, elle n’aurait voulu faire le cadeau de la vie.
Elle le sait depuis toujours : sa cécité est génétique.
Un blog relooké
La nouvelle présentation du blog, plus originale, claire et élégante, est due à Olivier (dont les textes sont publiés sous la signature de Draikhin). Un grand merci à toi, Olivier.
Carole.
Mozart, par Régine Vivien
Le moteur tournait, rageur, insistant, le bruit s’amplifiait, puis petit à petit s’éloignait. Le silence s’installait un instant. A nouveau une moto pétaradait. I l soupirait. Sa voisine laissa tomber crayons et feuilles. La chaise grinça quand elle la repoussa pour les ramasser.
La musique aurait dû occuper tout l’espace, pourtant….Mozart, Mozart n’arrivait pas jusqu’à lui. De temps en temps il reconnaissait une mélodie qui revenait dans le morceau. Que gâchis pensait-il. Il n’arrivait pas à faire cause commune avec son atelier d’écriture. Comment décrire la musique ?
La lumière d’octobre pénétrait encore agréablement par les trois fenêtres collées au plafond et barrées d’un x en barre de fer pour la sécurité. En cette fin de journée quatre ampoules à faibles lueurs jaunes pendaient misérablement aux quatre coins d’un rectangle au dessus des tables hétéroclites accolées les unes aux autres, flanquées des membres de l’atelier d’écriture. Le plafond était bas et il restait peu d’espace autour des dites tables ; bref il était à l’étroit, assis au bout, un peu à l’écart, juste devant la porte des toilettes. Mozart, Mozart n’arrivait pas jusqu’à lui.
En se retournant il apercevait l’armoire ouverte emplie à moitié de livres, cd, boite à archives, bouilloire. Il tentait de se recentrer sur la musique. La mini chaine stéréo lui faisait face. Il aimait sa petite taille, sa couleur gris acier et ce qu’elle représentait pour lui … du plaisir. Les écrans des ordinateurs voisins étaient cachés par une nappe ou un rideau à pompons blanc gris que l’on avait dû jeter là, à la va vite. Un enfant cria. Le froid le saisit sur les épaules. Il enfila sa veste. Mozart, Mozart, au secours.
Puis il repensa à sa soirée du vendredi précédent, à ce récital. La salle était petite, les chaises peu confortables. Il était accompagné d’un ami et avait attendu la venue des artistes. Après les applaudissements d’usage le silence s’était installé respectueux, attentif. Tous ces cœurs, toutes ces âmes en attente de la magie de la musique. Et le violon avait vibré, gémi, soupiré, le piano s’y était accordé. Et le temps s’était arrêté pour deux heures de plénitude.
Régine Vivien Le 28 octobre 2009
Toussaint, par Th. Fr. Crassous
TOUSSAINT
Champs de blés lézardés.
Torpeur brutale,
Embrasure du ciel,
Lames de granit,
Crépuscule de marbre,
Hors du temps
Les branches des mélèzes
Ma déchirure éclate en coupes écarlates.
L’amer amarre la barque des souvenirs.
Tu es là, blotti et je te parle ;
Oiseau, tu réveilles mes rives effilochées :
Ma source, mon épreuve, ma fortune effondrée. ?Les flammes de nos joutes passées
Raniment la voix du noir ;
Et les baisers absents fracassent mes espoirs.
Oh ! Les reliques de ces instants sereins.?Mon amour s’abîme et les images s’estompent.
- « Je t’attends, je t’attends !!!….
C’est ta fête aujourd’hui, mon enfant ! »
Mélopées lancinantes,
Sanglots et joies me fondent.
Mais toi, qui aspirais à t’en aller si vite……..
Thérèse-Françoise Crassous-1er novembre 2007
Toussaint (2) par Th. Fr. Crassous
2-Toussaint
Se fondent les branches des mélèzes ;
Au loin, les champs de blés lézardés saignent.
Une torpeur brutale écrase mon âme en pleurs
Et l’embrasure du ciel fustige ma douleur.
Puis l’or du temps se mue en larmes de granit,
Un crépuscule de marbre me noie cynique,
Ma déchirure éclate en coupes écarlates.
L’amer amarre la barque des souvenirs :
-« C’est ta fête aujourd’hui, mon fils, mon bébé blond ! »
Pourtant tu es là, blotti et je te parles ;
-Oiseau, tu réveilles les gouttes effilochées :
Ma source, mon épreuve, ma fortune effondrée.
Mes espoirs s’enivrent de nos joutes passées.
Mes baisers s’aiment face au vide trop plein.
Se ravivent les reliques de ces instants sereins.
Mon amour s’abîme et les images flouttent :
« Je t’attends, je t’attends !!!... »
Restent les sanglots de joie.
Mais toi, tu aspirais à t’enfuir si vite…..
Thérèse-Françoise Crassous-1er novembre 2007
stage peinture/écriture, "Lignes folles et mots apprivoisés"
Michelle Jolly et Carole Menahem-Lilin vous proposent
Lignes folles et mots apprivoisés,
une journée mêlant Initiation à l'expression picturale et Ecriture,
le dimanche 15 novembre, de 10h à 17h, dans le local ADRA du 6 place du Nombre d'Or.
A midi, repas tiré du sac.
Matériel de peinture fourni. Pour l'écriture, vous pouvez emmener votre support habituel (cahier et stylo ou ordinateur).
Participation aux frais: 35€/personne.
Tarifs spéciaux pour les étudiants et personnes en situation difficile: contacter Carole (carole.lilin@free.fr, tél 04 67 15 02 73)
Merci de nous confirmer votre venue au plus tard le 7 novrembre.
Carole
Au menu de cette journée :
- voyage surréaliste : dessin spontané, écriture automatique
- peinture gestuelle, jaillissement des couleurs et des mots...
Durant ces quelques heures, nous souhaitons privilégier, à partir de techniques simples, l'inventivité et le lâcher-prise. Débutants bienvenus.
Sommaire
Je m'appelle Carole Menahem-Lilin
J'écris et j'anime des ateliers d'écriture,
à Montpellier et au Crès (dans l'Hérault).
Vous pouvez retrouver mes textes en revue, en librairie ou sur mes blogs personnels : Nouvellesenligne.canalblog.com ou Menahemlilin.canalblog.com.
Mais ce blog est réservé aux participants de mes ateliers d'écriture.
Il contient des propositions et exercices d'écriture (regroupées dans le menu déroulant "Thèmes"), ainsi que des textes de plusieurs des participants des ateliers, co-auteurs de ce blog.
Textes par auteurs : Pour connaître tous les textes qu'un auteur a publié sur ce blog, cliquez sur son nom dans le menu déroulant "Les auteurs" !
- A visiter également : le blog des enfants et adolescents.
- Ce blog est référencé par l'annuaire Lexisarte.com.
La main blanche, par Yves Martin-Guillou
La main blanche
La main se dresse devant lui, paume ouverte, doigts écartés. Elle se rapproche, grandit, grandit plus encore. Etienne ne peut bouger un muscle. Il est tétanisé. Il sait qu'il devrait s'enfuir mais ses jambes sont lourdes, si lourdes que le moindre pas est impossible à esquisser. La main s'est rapprochée plus encore, elle est immense et il sait qu'elle va le broyer, le détruire.
Le cri inarticulé qu'Etienne parvient à émettre se termine en gargouillis mais le réveille: il est trempé de sueur.
Au soulagement de savoir le cauchemar effacé se mêle la terreur de constater que c'est ce même mauvais rêve qui revient périodiquement le torturer, qu'il reviendra encore et toujours...jusqu'à quand?
Etienne est ce que l'on appelle un homme paisible et sans histoires. Avec une petite maison et une petite auto, un salaire moyen dans une entreprise moyenne. Il n'a pas de grandes ambitions, de grands projets ni de grandes passions. Il connait bien cette chape de plomb qui empoisonne sa vie et qu'on appelle TIMIDITÉ.
Elle le tient depuis son enfance quand son beau-père le battait pour une faute qu'il n'avait pas commise, quand il tombait dans la cour de l'école sous les coups des garnements de sa classe, avec leurs maigres mains dressées au dessus de sa tête. Il était incapable de répliquer du geste ou de la parole. Il subissait et se maudissait de devoir subir. Et les choses empiraient.
Durant l'adolescence, s'adresser aux filles était un supplice: il ruminait une phrase pendant de longs moments avant de renoncer à la prononcer. Il pensait qu'on le trouvait sauvage, ou stupide.
Devenu adulte, ses épaules se sont voutées prématurément et son regard ne se détache plus du sol. Il traverse la vie comme un fantôme.
Et pourtant Etienne ne manque ni d'intelligence ni de clairvoyance. Il analyse le mal qui le ronge avec une calme lucidité. Ses tentatives pour soigner son handicap ont été réelles mais souvent velléitaires. Il a vu des médecins bornés, des psychiatres obsédés, des magnétiseurs illuminés. En vain.
La main blanche de ses cauchemars s'oppose à lui régulièrement, elle se dresse comme un signe d'interdiction à ses projets, comme un arrêt impératif à chacune de ses initiatives.
Le seul havre de paix et de sérénité est cette salle basse de l'atelier d'écriture qu'il fréquente depuis des années. Incapable d'affronter les autres, Etienne éprouve un grand plaisir à affronter sa page blanche. Elle ne lui répond pas, elle ne le juge pas. Il s'y libère et les personnages qu'il crée lui obéissent docilement. De nombreux textes et nouvelles ont coulé de sa plume.
Il a réuni quelques nouvelles en un recueil qu'il a adressé sans conviction à un éditeur local. Son frère avait tant insisté pour qu'il le fasse qu'il avait posté le pli surtout pour qu'il ne lui en parle plus.
Ce matin, en ouvrant sa boîte aux lettres, Etienne a trouvé un courrier assez aimable de cet éditeur qui souhaitait le rencontrer.
Quelques semaines ont passé à une allure vertigineuse. Etienne en est tout étourdi. Le prix littéraire qui lui a été décerné l'a obligé à s'expliquer devant des journalistes avides et parfois narquois. Mais il a tenu bon, même s'il a évité au début la radio et la télé.
Ce qui le rend heureux ce n'est pas tant ce prix mais que la main blanche ne soit plus jamais revenue le torturer la nuit.
Yves MARTIN GUILLOU, 5 octobre 2009
Zondi, par Paul Lilin
Zondi
Il y a dans le corps tout un planisphère ! Les veines sont comme les rivières qui traverseraient la terre de notre peau. La douce savane de l’adolescence est amenée à se remplir de hautes herbes noires, tandis que les pics des doigts attendent patiemment d’être gravis. Chacun est sa planète. Une terre en constante évolution qui s’agrandit au départ et finit par se rider.
Quant aux cheveux, c’est une jungle débordante de vie – ce que, d’ailleurs, les poux ont bien vite compris.
Mais pourquoi s’arrêter au corps ? Cela fait longtemps qu’on trouve des similitudes entre l’immense et le minuscule (la représentation de l’atome n’est-elle pas dite « planétaire » ?), le proche et le lointain, l’intime et l’inconnu. On comprend plus facilement les choses en les mettant à notre échelle, en les comparant avec ce qui nous entoure.
En parlant d’échelle, celle que Zondi venait de gravir n’était pas mal, pour sa taille. Même si elle s’apparentait plus à un long fil invisible qui reliait la brave araignée électronique à son port d’attache : le mollet droit. L’humain ne se doutait de rien, sans doute trop absorbé par son livre.
Pour Zondi, mettre les choses à son échelle donnait parfois des résultats étranges. Les villes, ces ensembles de dizaines de blocs d’immeubles, semblaient atteindre les limites de sa capacité à imaginer le très, très, très très grand.
Ca faisait des centaines, des milliers, des millions de recoins où se cacher, des centaines des gens à espionner, et avec eux des centaines de personnalités différentes (sûrement un peu moins que de personnes). De quoi vous faire rentrer la tête dans l’abdomen.
Zondi se secoua, se dit pour la énième fois depuis sa mise en route qu’on aurait pu lui attribuer une autre personnalité que celle de philosophe, et reprit son ascension. Avant de poser la patte sur la peau un peu rose, elle prit soin de l’enduire d’une pâte anesthésiante. Tant pis pour l’humain si elle attirait les moustiques.
La mission de l’araignée, ou plutôt l’objectif de son stage, était la collecte d’informations devant servir à un ciblage publicitaire. Le manuel, le Petit Livre Jaune, était formel : aucun cas n’était désespéré. Ainsi, Zondi devait rester en observation juchée sur l’épaule d’un abonné et enregistrer tout ce que celui-ci voyait, ce qu’il zappait et ce qui lui plaisait.
Elle faisait cela sur chaque membre de chaque « groupe familial » de l’immeuble. En tant que stagiaire, son avis devait être écrit en jaune clair et ne pas prendre trop de place.
Zondi soupira, ce qui ne donna pas grand-chose car le mode silencieux était activé. Elle était passée sous le t-shirt de sa cible. Les poils étaient rares mais collés par la sueur – c’était l’été – et l’araignée remercia elle-ne-savait-qui de ne pas lui avoir fourni de nez.
L’homme aurait pu la guetter qu’il n’aurait vu qu’un bout de sa chair se déplaçant d’un point à un autre. Zondi ne se soucia donc pas de sa visibilité lorsqu’elle vit la silhouette d’une Araignée Secrète se dessiner sur le rebord de la fenêtre. Elle se laissa tomber sur son abdomen : les Araignées Secrètes étaient les véritables espionnes, un poste rêvé par tous les stagiaires.
Après quelques secondes d’immobilité, l’araignée secrète l’interpela : « eh toi, j’ai besoin de toi, poupée ! » Zondi projeta son fil à côté du nouveau venu et se laissa glisser jusqu’à lui, façon tyrolienne. Elle atterrit à toute vitesse juste à côté : elle roula, se releva et lui demanda : « Qu’y a-t-il ? » En réponse, l’autre lui envoya un document explicatif. Zondi renvoya un accusé de réception et, à travers ses yeux transformés en écran, lut le message : il traitait d’un criminel se cachant dans la maison. La mention de son crime avait été cryptée. Zondi s’informa sur le nom de l’émetteur du message : c’était un dénommé Toutou. (Le dénominateur aléatoire réservait parfois de mauvaises surprises aux robots à peine sortis de la chaîne de fabrication).
Toutou demanda à sa collègue si elle avait remarqué quoi que ce soit d’anormal : « Hormis que cet humain supprime son historique et crypte tout ce qu’il peut, non, rien d’anormal. »
« Bien, on va vérifier ça ».
Zondi sursauta. « On ? » Mais avant qu’elle n’ait pu réagir, Toutou était partie à l’ascension de l’humain. Elle en conclut qu’il était inutile d’essayer de la raisonner : il devait avoir reçu la personnalité dite du « héros ». Les statistiques étaient formelles : le taux de risque augmentait dramatiquement sitôt qu’un de ces fous furieux intervenait.
Pour l’heure, Toutou était occupé à sonder chaque mur de la pièce. Puis, ayant constaté avec regret que la situation ne présentait aucun péril, et comme ses supérieurs lui avaient défendu de tirer sur la queue du chat, il prit son air le plus grandiloquent et piqua sa cible – en oubliant tout principe de sécurité.
Zondi poussa un petit cri et se hâta de se mettre hors de la zone de chute de l’humain. Toutou, qui avait « oublié » qu’on n’endormait pas un humain debout, manœuvra en revanche habilement pour atterrir sur la queue du chat, lequel poussa un miaulement suraigüe avant de faire volte-face et de lacérer le vide.
De son côté, à peine à l’abri, Zondi eut un « bip » sonore et la voix d’un de ses supérieurs lui demanda si la mission était accomplie. Elle lui répondit par l’affirmative : Toutou devait être trop occupé à mater son matou pour répondre.
Finalement, Zondi fut félicitée pour le sang-froid dont elle avait fait preuve dans l’arrestation du voleur de cannettes. Lequel fut relâché après un sermon et une légère amende. On ne retrouva jamais ni Toutou, ni le chat.
Il fut convenu que ce n’était pas une grande perte.
Un après-midi chargé, par Béatrice Laudicina
Le Crédit Lyonnais un vendredi après-midi, la queue au guichet. Il y avait trente ans, la précieuse, si précieuse carte bleue n’était pas encore née. Eva calcula grosso modo qu’elle en avait au moins pour une demi-heure d’attente. Son esprit, jamais en repos, s’évada et récapitula ce qui lui restait à faire : passer à la librairie pour enfants acheter « Petit ours brun dit non » pour sa petite nièce qui, à deux ans, traversait une phase d’opposition systématique ; s’arrêter chez le photographe pour chercher le développement de ses vacances en Grèce ; aller admirer la nouvelle vaisselle de chez Geneviève Lethu, les dernières tissus d’ameublement chez Bienvenue, aller acheter une composition florale aux couleurs vives pour son amie hospitalisée, faire un tour chez le disquaire écouter le dernier Francis Cabrel, passer au cinéma consulter l’horaire des films, en profiter pour s’arrêter aux Nouvelles galeries, acheter des billets de loto (on était le vendredi 13), passer chez Agatha pour admirer les derniers bracelets à la mode, aller chez Martelle, le grand libraire d’Amiens, pour acquérir un ou deux bons romans policiers, s’arrêter devant le parvis de la cathédrale pour contempler encore une fois l’ange pleureur, faire un tour de calèche autour du célèbre monument, pourquoi pas ? Et, pour finir cet après-midi bien chargé, se reposer devant un délicieux chocolat chaud à la vanille qu’elle dégusterait chez Arthur.
Ah oui ! il ne fallait pas oublier le permis de conduire qu’elle passerait une semaine plus tard : Eva avait besoin d’une boite de Sympathil (des comprimés légers contre l’anxiété, vendus d’ailleurs sans ordonnance).
Elle en était donc arrivée à la rubrique pharmacie quand l’homme derrière son guichet – costume à cravate, petites lunettes cerclées d’or – lui déclara : « Je vous écoute. » Alors, perdue dans ses pensées, elle demanda un tube de Sympathil. Lui, les lèvres pincées, le visage impassible, lui demanda de répéter : il n’avait pas bien compris. Lasse, elle avec insistance néanmoins, elle réitéra sa demande. Ce pharmacien ne connaissait pas ce médicament ? C’était curieux !
Alors le caissier, sans se départir de son air coincé et sérieux, lui déclara, d’un ton légèrement offensé : « Mais Madame, nous sommes dans une banque ! »
Réalisant enfin son erreur, devant le ridicule de la situation, Eva ne put s’empêcher d’éclater de rire. Le client qui la suivait, et qui avait entendu toute la conversation, lui fit chorus.
Béatrice Laudicina
