17 février 2007
Sommaire
Je m'appelle Carole Menahem-Lilin,
j'écris et j'anime des ateliers d'écriture,
à Montpellier et au Crès (dans l'Hérault).
Ce blog contient des propositions et exercices d'écriture, ainsi que des textes de plusieurs des participants des ateliers, co-auteurs de ce blog :
Andréa, Alice Padovamo Michaelef, Anne-Marie Salamandre 34, AnneSala, Mireille Aorica, Catherine Saramyl, Christiane ChrisKoberich, Chris Jouhaud Mille, Jacqueline ChauvetPoggi, Jean-Claude Boyrie, JMFaure, Laurence Bourdon, Marcelle Laurent, Marie Droullers, Michelle Jolly, Nicole, Régine Vivien, Valérie (Novakalei), Yves Martin-Guillou, Yvonne L., et moi-même, Carole Menahem Lilin.
Vous retrouverez nos textes par rubriques dans les catégories (situées dans la fenêtre de gauche).
Textes par auteurs : Pour connaître tous les textes qu'un auteur a publié sur ce blog, cliquez ci-dessus sur son nom!
Dernières catégories sur ce blog :
Portraits
Nouvelles à la 2e personne (tu)
Nouvelles à chutes : fins surprenantes, fins renversantes...
Récits : quand la réalité s'avère plus étonnante que l'imagination.
Nouvelles circulaires : dont la fin rappelle le commencement
Boîtes : rêver sur des boîtes...
Vider son sac : choisir, parmi les objets présents dans son sac, celui qui nous fera rêver, nous souvenir ou inventer...
Histoires, histoires...
Comment naissent les histoires, en atelier d'écriture ?
Présentation et Textes lus lors de La soirée du 11 avril 2008, atelier du Crès art et culture,
par Régine Vivien, Alice Padovano, Marcelle Laurent, Laurence Bourdon, Yves Martin Guillou, Carole Menahem-Lilin
(voir aussi, des mêmes auteurs, les "Textes sur l'enfance" présentés lors de la soirée de décembre 2007)
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La maison partagée, thème de nouvelles,
qui a réuni Jean-Claude Boyrie, Jacqueline ChauvetPoggi, Michèle, Andréa, Christiane Koberich.
Pour lire les Contributions de Jean-Claude Boyrie, cliquer sur ce lien.
4 éléments, consignes
Ecrire un texte contenant 4 éléments imposés :
Un élément de lieu, un élément de temps, un objet, une personne.
Choisir parmi les propositions suivantes :
La Poste:
La Poste, l'heure de l'ouverture, une paire de lunettes coûteuses, un chien.
La valise:
Un café, il est 22 h, une valise très encombrante, le garçon de café.
La panthère:
Une place, un bel après-midi, une tasse de café, une jeune femme déguisée en panthère.
Doux dingues:
Une ville déserte, 3 jours et 3 nuits, des déguisements, de doux dingues.
L'appareil photo : un ferry, la fin de l'hiver, un très vieil appareil photo, un voyageur(une voyageuse).
Seul en montagne:
Un sentier isolé en montagne, l'aube, un téléphone portable, un enfant.
Mickey et Minnie:
Une automobile noire, un pistolet, deux personnages : Une femme avec un masque de Minnie, un homme avec un masque de Mickey.
Aux marches du palais:
Les marches d'un palais, il est minuit, un soulier de femme (ou un masque de Colombine, un char abandonné), Arlequin.
Contes, consignes
Cartes contes :
Les cartes contes sont tirées au hasard, afin d'obtenir deux personnages, deux lieux, un objet magique, un événement. Il s'agit d'écrire ensuite une histoire réunissant ces éléments.
Conte "Hip hop à la jambe de bois" :
En atelier, ont été sélectionnés les éléments suivants : un enfant infirme possédant une jambe artificielle, un désir fou : danser le hip hop, un animal magique : une grenouille. A partir de cette trame décidée collectivement, plusieurs versions individuelles ont été écrites.
Conte "La licorne" :
En atelier, ont été sélectionnés collectivement les éléments suivants : une petite fille, un scientifique, la quête de la jeunesse éternelle, un navire magique, un voyage à travers les lieux et les temps, l'histoire débute en 2048. A partir de cette trame décidée collectivement, plusieurs versions individuelles ont été écrites.
lettre folle, consigne
Vous allez composer une lettre assez délirante, à vrai dire, mais d’une construction irréprochable, pour obtenir quelque chose (faveur, autorisation) qui sorte résolument du cadre du possible. Il faudrait que toutes les formules attendues soient représentées.
Propositions :
- Le miroir de votre salle de bains vous renvoie une image trop peu flatteuse. Demandez-lui d’être plus réfléchi, c’est â dire plus sympathique I
- Expliquez, posément, ses torts à votre ordinateur (trop lent, trop compliqué à l’usage...)
- Demandez aux candidats à la Présidentielle de construire des abris dans les arbres pour les SDF, qu’au moins ils bénéficient de ce dont bénéficient tous les oiseaux, un nid Développez arguments moraux et avantages.
- Demandez aux mêmes candidats d’instituer trois jours de carnaval des fous par mois, avec inversion des rôles au travail, à la maison et dans les institutions, port du masque et interdiction de la langue de bois.
- Ecrivez à l’un de vos anciens professeurs pour lui expliquer qu’il vous a dégoûté(e) de telle ou telle matière. Expliquez-lui pourquoi, et comment ne pas recommencer!
- Ecrivez à votre percepteur de impôts que vous ne pourrez le payer, cette fois-ci, qu’en travaux d’utilité publique, décrivez lesquels, et quel intérêt ils représentent pour vos concitoyens. Choisissez quelque chose qui entre dans vos capacités, mais qui soit résolument farfelu : tricotage de cache-bec ou de chaussons pour les oiseaux, confection de passages protégés pour escargots, éducation à la propreté canine pour les maîtres de chiens, initiation au langage des sourds des ouvriers de la voirie.
Etc.........
- Fantaisie bienvenue !
Carnaval, consigne
Contes, souvenirs, poèmes et documentation autour du Carnaval.
Le carnaval aujourd'hui, le carnaval hier.
En France, à l'étranger. Réalité et imaginaire.
Exercices de styles, consigne
A la manière de Queneau dans son ouvrage célèbre, racontez une histoire selon différents points de vue ou en adoptant différents styles.
L'histoire de départ, en style "Notations"
Sur la plage. Belle journée de printemps. Bourrasques. Un grand ado et un garçon (9, 10 ans) font voler un cerf-volant. Vent instable : risques de chutes pour l’engin.
Près des vagues, deux jeunes filles s’entraînent à faire leur taï-shi. Tee-shirt, collants. Gracieuses.
Le cerf-volant se rapproche. Danger ? Perte de concentration d’une des taï-shisters, en tout cas.
Patatras : à quelques pas d’elles, cerf-volant au sol. Fil tout emmêlé. L’ado démêle, le garçon, voulant aider, ré-emmêle. Parviennent tout de même à leur fin. Les taï-shisters se sont éloignées.
Eau frisquette. Pourtant, une baigneuse, en bikini. Regards du jeune homme, attirés.
Le cerf-volant tombé une fois de trop : dans la flotte. Ça ne baigne plus pour la baigneuse : elle est furieuse, et empêtrée dans le fil.
Elle crie et court après l’ado et le garçon.
Abandonné, le cerf-flottant s’éloigne. Paix.
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Raconter cette histoire deux ou trois fois, en adoptant,
au choix,l’un des styles ci-dessous.
Les numéros correspondent à la page du style dans le livre :
- double (répéter, redoubler l’info, la phrase, systématiquement, presque à chaque fois)
- métaphoriquement
- surprises (Surprise surprises !)
- exclamations (Ex !cla !!ma !!!tent !!!!tions !!!!!)
- rêve (onirique)
- pronostications (au futur. Cela devra arriver ainsi…)
- hésitations (Etait-ce ? N’était-ce pas ? Ce fut peut-être… ou bien…)
- précisions (d’ordre géographique, d’âge, de taille, de couleurs…)
- subjectif (du point de vue d’un des participants)
- animisme (du point de vue du cerf-volant
- lettre officielle (J’ai l’honneur de vous informer que l’autre jour…)
- ignorance (le témoin
qui fait semblant de n’avoir rien vu, ou presque, car il a peur qu’on
lui impute les faits, qu’on le rende responsable)
- varier les temps. Au présent, au passé simple, à l’imparfait...
- alors (Alors, il
s’agit de répéter à chaque phrase, alors quoi, alors vous avez compris,
quoi !). On peut varier : puis, moi je, si je te le dis…
- ampoulé (Mes chers
amis, je ne vais pas vous faire l’offense de croire que vous eussiez
besoin d’explications sur ce style qui se doit, comme son nom
l’indique, d’être lumineux, branché, multi-watt en un mot…)
- vulgaire
- apartés (Donc, on m’a demandé de vous raconter… je me demande bien pourquoi cette scène qui se déroulait un après-midi forcément je ne mets jamais le nez dehors avant midi…)
- Apostrophe (Oh mon stylo, de ton encre indélébile, je vais tracer ces extraordinaires lignes…)
- en mettant en avant l’un des sens, ce qui orientera le récit. Olfactif, gustatif, tactile, visuel, auditif…
- ode
- vers libres
- Autres propositions bienvenues !
Textes libres, consigne
Tous les textes qui n'entrent pas dans les autres catégories, ceux que vous avez écrits peut-être hors atelier mais que vous avez envie de partager ici... Récits, réflexions, nouvelles...
- A vous!
Licorne errante, par Carole Menahem-Lilin
Licorne errante…
« I |
l sera une fois… Il sera une fois, dans un bateau errant, une petite fille errante. Elle sera condamnée à aller de lieu en lieu jusqu’à ce qu’elle ait approché l’animal le plus pur qui soit au monde, si pur que nombreux sont les savants persuadés qu’il n’est qu’une potentialité, car les conditions idéales qui rendraient son existence possible n’auront été que très rarement réunies. Malgré tout, la fillette jurera l’avoir vue à plusieurs reprises – sans jamais réussir à la ramener cependant. La quête durera des années. Et lorsqu’elle aboutira enfin, lorsque la fillette et la licorne seront enfin réunies, leur félicité sera de courte durée : l’une d’elles devra mourir. Laquelle et comment ? On ne le sait pas encore ; car l’histoire n’a pas encore été écrite. Toutefois, la nécessité de la mort est certaine ; elle est inscrite dans les lois de ce monde… »
Erra referma le livre. C’était elle, la petite fille errante dont parlait l’auteur dans ce vieux manuscrit, ne pouvait-elle s’empêcher de penser. N’était-elle pas en route depuis des années ? Quant aux temps futurs, ils étaient presque écoulés : on était en 2491, il y avait six ans qu’elle recherchait la licorne, menant son bateau sur les océans et les rivières, jusqu’aux lieux les plus déserts de la planète, le menant par les autoroutes fluviales et les canaux souterrains qui traversaient les villes naguère surpeuplées, aujourd’hui mourantes, le menant à travers les temps, traversant les époques, remontant bien avant la mémoire des hommes. Elle avait vite appris à manier la boussole spatio-temporelle, sans se laisser dérouter par les courants infernaux ni démâter par les vents spirituels. A vrai dire, elle était devenue si vite une navigatrice hors pair qu’on aurait dit qu’elle était née pour cela.
Les épreuves imposées par la Quête était nombreuses, mais la joie sauvage de l’errance, et le sentiment intérieur d’accomplir son destin, surpassaient tout. Aussi, même quand son Maître était mort, lui rendant une liberté théorique, Erra n’avait pu s’empêcher de poursuivre la quête. Il l’avait supplié de disperser ses cendres sur les voiles du navire errant ; ainsi, disait-il, il ne quitterait pas tout à fait la Quête à laquelle il avait tant voulu croire, il continuerait de la guider... La guider… la surveiller plutôt, n’avait pu s’empêcher de penser Erra. Elle avait hésité : n’aurait-elle pas mieux fait de disperser ses cendres au-dessus de la mer, ou dans un désert, là où, elle en était sûr, il disparaîtrait pour de bon et ne reviendrait plus la hanter ?
Mais finalement elle avait eu pitié. Criscorne Colom ne s’était pas très bien occupée d’elle, certes, il l’avait sans cesse relancée dans la quête éprouvante, après chaque échec, sans lui laisser le temps de faire le point – ni de faire ses deuils. Mais c’est qu’il croyait si fort à la nécessité de leur tâche !
« La licorne est la dernière chance d’une humanité épuisée, disait-il. Vois, nous mourrons en nombre de plus en plus important, et il n’y a quasiment pas d’enfants pour nous succéder. Les progrès de notre médecine, les bulles technologiques que nous avons construites au-dessus de nos villes pour les protéger, notre lutte victorieuse contre la pollution, les colonies de peuplement que nous avons envoyées dans l’espace… Rien n’enraye le processus. Nous sommes si tristes, Erra. Nous pouvons vivre cent ans, mais nous ne nous reproduisons pas, dans quelques années il n’y aura plus personne à qui transmettre l’espoir. Nous n’avons plus ni gaieté, ni insouciance, ni courage. Nous nous sommes garantis de tout – même de l’aventure de la naissance, et de la renaissance. L’humanité disparaîtra, si la licorne ne vient pas à son aide. Sa beauté extrême, sa nature de symbole vivant, d’inexistant dans l’existant, d’âme incarnée, peut seule nous rendre la joie dont nous avons besoin. Or la licorne, cette poésie errante, ne peut être touchée que par une main d’enfant. Par une petite fille comme toi… L’une des rares qui subsistent encore en ce monde. Tu seras cette enfant, Erra, et tu sauveras l’humanité. »
C’était beau, c’était magnifique cela, et Erra n’avait guère hésité à quitter l’internat surprotégé où elle s’étiolait, en compagnie des quelques autres enfants de sa ville, pour le suivre. Elle n’avait que dix ans à l’époque, pourtant elle avait vite douté du conte merveilleux que lui avait raconté le Maître pour l’attirer dans ce voyage impossible. Non qu’elle accusât son mentor de mensonge. Lui était sincère ; désastreusement sincère. Maître Colomb était un spécialiste réputé de la licorne et autres chimères. Mais hors son domaine de spécialité, il était d’une naïveté exaspérante, et il était aisé de manipuler son mysticisme. Malgré son jeune âge, Erra avait vite soupçonné leur commanditaire, Isabelle de La Cathodique, de jouer double jeu.Il y avait certains regards… des sourires d’ironie réprimée… et surtout une manière d’abonder dans le sens de Criscorne, qui la troublaient. Isabelle finançait leur expédition et pansait leurs blessures ; elle les assurait que rien n’était plus important que cette Quête spirituelle. Mais Erra avait découvert que, parallèlement au financement des expéditions de Criscorne et d’Erra, elle poursuivait, via son laboratoire Vicorne, des recherches visant à créer une licorne de synthèse. A partir de l’ADN prélevé dans de vieilles poudres dites « de cornes de licorne » retrouvées dans une apothicairerie moyenâgeuse, l’équipe réussi à recréer le tissu génétique de l’animal et avaient conçu, en éprouvette, plusieurs embryons. L’un deux s’était révélé viable. Et c’est le pauvre destin de l’animal qui avait alerté Erra. Non, Isabelle ne partageait aucunement la conception vitaliste de Criscorne Colomb. Elle n’envisageait pas du tout de prendre, auprès de l’animal fabuleux, des leçons de liberté et de joie – mais bien de l’exploiter. En secret, elle réunissait toutes les conditions propres au pillage de la licorne…
Erra se trouvait dans la Clinique Vicorne quand l’animal chimique était né. Elle se remettait d’une des nombreuses blessures que lui valaient les mésaventures de la Quête. Elle était si jeune à l’époque, si menue pour son âge, elle paraissait à peine sept ans alors qu’elle ne venait d’en avoir onze ; elle parlait peu, et personne ne se méfiait d’elle. Depuis peu elle pouvait à nouveau marcher normalement, et elle avait pris l’habitude de « traîner » ici ou là, pour observer, pour entendre sans y paraître. Nul ne l’avait vue se cacher dans l’une des armoires métalliques du laboratoire. Quand le jeune animal avait été libéré de la couveuse, blanc et avide de caresses, elle avait bien manqué se trahir pourtant. Ah, prendre le bébé entre ses bras… Le câliner, le nourrir, orner sa jolie corne lisse de colliers de fleurs, le porter, puis lui apprendre à tenir sur ses pattes tremblantes… Elle-même se sentait si frustrée de tendresse ! Mais elle s’était contenue. Les adultes qui se trouvaient là devaient savoir ce qu’ils faisaient. Si, après l’avoir examiné, on transférait la bête nouvelle née dans une chambre stérile aux parois de verre ; si on la nourrissait par tuyaux ; si on ne rompait son isolement que par des chants et des images enregistrées, ce devait bien être qu’on avait étudié la question.
Malgré tout, c’était d’une tristesse… Cela lui rappelait la manière dont elle avait été elle-même éduquée après qu’on l’ait enlevée à ses parents, des bohémiens du fleuve (l’une des rares tribus à procréer encore). Dans l’institution surprotégée où on l’avait transférée – pour son bien, lui avait-on assuré - plus de musique, plus de jeux, ni de caresses ; plus de taloches non plus, d’ailleurs ; plus jamais de plongeons, depuis le pont de l’embarcation, dans l’eau pure du bord, ni de feux de camp sur les berges. Fini aussi, certes, les corvées de lessives, de ponçage du pont, de raccommodage des voiles. Envolés les rires, les disputes, les farces, les bouderies : ne subsistait que l’ennui. L’ennui vertigineux. Erra se voyait condamnée à une vie insipide, protégée de tout. Les enfants étaient devenus si rares ! En l’occurrence, ils étaient si précieux !
Heureusement, Criscorne Colomb, muni d’une autorisation de ses parents et d’une lettre d’Isabelle de La Cathodique, était venu l’enlever à cette mort en pleine vie.
La licorne aussi devait être infiniment précieuse, pour qu’on la traitât ainsi, songeait Erra. La pauvre bête paraissait s’ennuyer, pourtant. Elle pleurait souvent. Heureusement, elle grandissait vite ; et Erra ne doutait pas qu’elle serait libérée une fois adulte. Les adultes, après tout, n’avaient plus rien d’exceptionnel. Chacun était dévolu à une tâche précise, et devait se conduire selon son état – mais en dehors de ses fonctions, un adulte avait droit à une vie privée, ce qui était loin d’être le cas pour les enfants. La petite licorne, sans doute, accèderait à plus de liberté quand elle serait grande…
Erra avait dû repartir pour sa énième mission avant de voir cette heureuse issue. Mais elle était revenue deux ans plus tard, à quatorze ans, en plus mauvais état que jamais. Pour cette mission, le bateau errant lui avait fait remonter le temps jusqu’en l’an de grâce 1600 et des poussières… Tout avait bien commencé : pour la première fois, dans une prairie reculée du Centre de la France , elle avait approché la licorne à moins d’une toise, et toutes les deux s’étaient entre-regardées longuement. C’était un moment idyllique. Erra avait chanté et la licorne lui avait répondu par une danse blanche, vertigineuse… Lorsque l’adolescente avait fait demi tour, la licorne l’avait suivie presque jusqu’au bateau errant. Mais les braves gens qui l’avaient vue ramener l’animal fabuleux derrière elle, en plein village, avaient crié à l’enchantement ; heureusement, la licorne avait pu se sauver, mais elle, Erra, on l’avait arrêtée comme sorcière, et elle avait bien failli être brûlée vivre. Le Maître n’avait réussi à la faire évader qu’après plusieurs interrogatoires de l’Inquisiteur, lors desquels on lui avait fait subir la question…. Il avait fallu plusieurs semaines de soins intensifs pour résorber les dégâts infligés par la torture, et rien ne lui rendrait son annulaire gauche manquant.
Seul intérêt de la chose : Erra s’était réjouie de retrouver son amie immaculée, toujours enfermée derrière sa paroi de verre. On l’avait clonée, et à ses côtés se tenaient deux jeunes à qui elle prodiguait de tendres soins. Erra venait la voir à l’aube, à l’heure où les équipes de chercheurs permutaient, et où les couloirs étaient laissés sans surveillance. La cellule où était enfermée la licorne était d’ordinaire très calme ; Erra et la licorne avaient coutume d’échanger de longs regards, et il semblait à l’adolescente que des pensées voyageaient de l’esprit du bel animal au sien… Mais ce matin là, trois laborantins firent irruption, et Erra n’eut que le temps de réintégrer son armoire métallique. Elle s’y trouva à l’étroit, car elle avait grandi ; mais l’inconfort n’était rien : suffoquée, Erra vit qu’on lui enlevait les petits à sa mère, et qu’on les endormait – à jamais. Après quoi on avait prélevé leur sang, et on leur avait coupé la corne, qu’on avait réduite en poudre. Erra aurait voulu hurler. Mais alors elle aurait été découverte… Elle demeura donc dans l’armoire, tremblant et pleurant, blessée plus profondément qu’elle ne l’avait jamais été. La douleur se transforma bientôt en colère. Lors de son voyage temporel suivant, elle ne chercha même pas à approcher la licorne malade qu’elle n’aperçut que de loin, tapie dans une grotte gelée sous les glaciers. Elles se regardèrent de loin, des larmes tremblant au bord de leurs cils. Puis Erra, dans la descente, s’arrangea pour se tordre la cheville. Ce n’était qu’une foulure, mais cela suffit à la ramener dans la clinique, où elle poursuivit son enquête.
A force de discrétion – et d’indiscrétions – elle entendit qu’on avait utilisé ce sang et cette poudre pour fabriquer des produits pompeusement appelés « produits miracles ». Quelques « happy few », milliardaires et vedettes, en étaient les bénéficiaires. L’opération avait d’abord paru couronnée de succès : les hommes mûrs avaient retrouvé une jeunesse, une vitalité, une agilité remarquables. Mais il avait suffi de quelques semaines pour que le processus s’inversât, et que les stigmates d’un vieillissement accéléré n’apparaissent. Plusieurs boîtes de pilules « extra jouvence », des mois de musculation et plus d’une opération esthétique furent nécessaires pour réparer cela. Isabelle de La Cathodique dut faire taire la presse, discuter avec les avocats et pour finir payer des dommages et réparations importants. Furieuse, elle se retourna contre les chercheurs, qui expliquèrent (comme ils purent) ce brusque revirement par la mauvaise qualité de l’ADN. Après tout, la poudre dont était née la licorne mère était vieille de plusieurs centaines d’années, et les opérations de recréation in vitro et de clonage avait dû encore endommager les cellules.
Nul, à l’exception d’Erra, ne fit le rapprochement avec la douleur de la licorne. La pauvre bête était entrée dans un chagrin que rien ne put endiguer, elle vieillit en quelques semaines et se laissa mourir de douleur, peu après que les « bénéficiaires » du traitement ne voient leur peau se craqueler et leurs muscles fondre.... Après avoir tant fait pour l’amener en ce monde décevant, on n’avait quasiment rien tenté pour la sauver : l’expérience était manquée, autant faire disparaître les preuves…
Erra fut sans doute seule à pleurer la licorne génétique. Malgré toutes les précisions qu’elle rapporta à son Maître, celui-ci refusa de la croire ; ses trop nombreuses incursions dans l’espace temps avaient donné à l’adolescente des visions, soutint-il. Comment imaginer que la Quête dont dépendait la survie de l’Humanité fût ramenée à de sordides considérations financières ? Désormais, il considéra l’adolescente avec une certaine méfiance. Blessée, la jeune fille se referma. Elle était plus que jamais décidée, désormais, à entrer en contact avec une Licorne. Mais jamais elle ne la livrerait à la cupidité de ses commanditaires ; non ; au contraire, elle la mettrait en garde contre les expérimentateurs de tous bords qui – c’était couru – à mesure que l’humanité se rapprocherait de sa fin, partiraient de plus en plus nombreux en chasse, à bord d’autres navires spatio-temporels. A mesure que les années passaient, la technologie se faisait plus pointue, et Erra devrait bientôt compter avec ces chercheurs de prime d’un style nouveau. On lui avait demandé, à elle, de ramener une licorne consentante, pour la faire vivre parmi les humains et la cloner. Mais les chasseurs d’outre-temps se contenteraient de tuer l’animal à distance et de se faire payer sa corne à prix d’or…
Non, Erra ne pouvait laisser faire cela. Comme le disait le vieux bouquin qu’elle avait lu si souvent, les licornes étaient rares, les conditions de leur naissance et celles de leur survie ne se rencontrant qu’exceptionnellement dans l’espace temps. Les rencontrer était un privilège – un privilège qui se payait fort cher.
La première fois qu’Erra avait vu la licorne, elle avait dix ans, et avait navigué des jours dans le désert septentrional jusqu’à la caverne enchantée où d’anciennes légendes situaient l’habitat de la licorne. Assoiffée, brûlée par le soleil, elle avait entrevu l’animal fabuleux de loin : une réverbération blanche dans les profondeurs sombres. Cela avait suffi pourtant à l’émerveiller. A son Maître qui la pressait d’aller vers elle et de la ramener, elle avait répliqué que la pureté devait s’apprivoiser lentement. « Mais l’Humanité n’attend pas, s’était fâché le Maître. Ne sais-tu pas combien notre Quête est urgente, et plus Essentielle que tout ? » Erra sentait que le Maître avait tort, et qu’il n’était rien de plus essentiel que d’attendre – en cette circonstance particulière comme en d’autres. « Je ne suis pas prête, avait-elle argué, et Elle non plus. » « Tu n’es qu’une peureuse et une paresseuse ! s’était emporté le Maître. Je t’ordonne de faire ton devoir, tout de suite, immédiatement ! » A l’époque, Erra n’avait que dix ans après tout, et elle avait été intimidée par l’éclat de la colère du Maître. Le cœur serré, elle s’était donc avancée vers l’animal qui, dans l’obscurité de la caverne, paraissait flotter. A mesure qu’elle se rapprochait, la licorne s’éloignait. Elle s’éloignait à reculons, sans hâte et comme à regret ; mais elle s’éloignait. « Arrêtons-nous, Maître, supplia encore une fois Erra. Elle viendra d’elle-même – ou pas du tout. C’est à elle de choisir, après tout. » Mais le Maître s’était mis à fulminer, et Erra avait dû repartir, mi poussée mi soulevée par l’homme.
C’est alors que leur torche s’était éteinte, que la licorne, sur un dernier regard navré, avait tourné le dos, et qu’ils étaient tombés tous les deux dans un trou.
Le trou était profond, et il leur fallut des heures pour en sortir, contusionnés et défaits.
« Désormais, Maître, avait assené Erra, j’irai seule. Vous m’attendrez et me laisserez le choix des moyens. » « Pas question, avait répliqué son mentor. Je suis le Maître, et j’entends le rester. » Erra avait eu un petit haussement d’épaules fataliste. « Fort bien », avait-elle dit. Elle avait compris qu’il ne servait à rien d’argumenter, et qu’il lui faudrait désormais agir par la ruse, afin de suivre au plus près ses intuitions.
C’est ainsi qu’elle avait procédé en effet au cours des quêtes suivantes, qui les avaient amenés tour à tour dans les forêts primordiales de la Préhistoire, sur des plages de sable noir où, parmi des rochers volcaniques, s’ébrouaient les Centaures, parmi les chevaliers qui cherchaient le Saint Graal, sur les hauteurs de l’Himalaya, auprès des inquisiteurs ou bien dans un château moyenâgeux gardé par des ogres terrifiants, vêtus de peaux d’hommes. Chaque quête l’avait rapprochée un peu plus de son but ; mais chacune, aussi, avait multiplié les périls. On aurait dit que la licorne la mettait à l’épreuve. Ou bien, tout simplement, la suppliait-elle d’abandonner ?
Mais abandonner, Erra ne le pouvait pas. Aussi terrible que fût le prix à payer, elle devait toucher un jour le cou de la licorne, et plonger à nouveau ses yeux dans les yeux magiques. La licorne était devenue plus qu’un désir, elle était le désir même, elle était l’âme, elle était la vie. « Je suis liée à elle, songeait Erra. Nous sommes nées ensemble… »
Et une fois de plus, après avoir guéri sa cheville, Erra était repartie dans les temps passés et futurs, bien décidée à trouver la licorne pour la prévenir. Elle avait dû chercher longtemps, bien trop longtemps. C’étaient des errances sans fin… et le temps pressait. Bientôt, elle n’aurait plus l’âge. Toute trace d’enfance serait effacée en elle, et sa Quête deviendrait sans espoir… Elle se souvint de la prophétie du livre. « Si l’une de nous doit mourir, ce sera moi, décida-t-elle. Je l’avertirai – puis je disparaîtrai, d’une manière ou d’une autre. » En prévision de cette issue, elle avait dissimulé dans sa ceinture un flacon d’un poison extra rapide, et s’était équipée d’un poignard laser. Elle n’était pas triste à la pensée d’en finir : elle aurait bien vécu – avec plus d’éclat et de folie que la plupart des humains sur terre. A la poursuite de la licorne, elle avait subi maintes épreuves, certes ; mais aussi connu bien des plaisirs et des beautés presque irréelles. Le monde avait résonné en elle, fragrances des sous-bois, mystères des cavernes, euphorie des sommets, ivresse labyrinthique des cités.... Musiques et visages. Elle avait le sentiment, à tant traverser les temps, de n’avoir plus d’âge réel ; elle était de toutes les époques, en elle s’exprimait la mémoire errante de l’humanité…
Oui, j’ai vécu mille vies, se dit-elle. Je peux bien faire don de la mille et unième pour sauver la beauté…
Cette fois-là, son navire la mena jusque dans l’Espagne de 1492. Christophe Colomb venait de découvrir l’île d’Ispañola, pointe avancée du vaisseau Amérique. Pendant ce temps, les Juifs expulsés d’Espagne par le décret d’Isabelle la Catholique
A cet instant, la licorne leva vers elle un regard interrogateur.
« Mais j’avais raison aussi, pensa encore Erra. Il ne faut rien brusquer. Attendre qu’Elle vienne d’elle-même… Si elle doit venir. »
Comme pour répondre à sa pensée, la gracieuse bête fit quelques pas vers elle. Le cœur d’Erra se dilata d’émerveillement.
Mais à ce moment là, trois cavaliers firent irruption. Ils poussaient des cris de joie et de victoire anticipée. Ils en avaient après les jeunes filles isolées, sans défense, tout autant qu’après l’animal fabuleux. Erra comprenaient leurs interjections orgueilleuses, car ils parlaient un idiome proche de celui de sa tribu. Une douleur profonde la tenailla. « Pas eux, pensa-t-elle. Non. Pas nous ! » Les trois cavaliers croyaient tenir déjà leur butin entre les bras, lorsque Erra tourna contre eux son poignard laser. Elle envoya trois flammes blanches : la souffrance fut fulgurante. De leurs mains restées valides, l’un se retint le bras ; l’autre la joue ; le troisième l’oreille. « Attention ! cria Erra dans leur langue. Si vous repartez sans rien tenter, vos blessures guériront rapidement. Demain, il n’y paraîtra plus. Mais si vous attaquez de nouveau ces jeunes filles innocentes, la partie touchée tombera. Et vous serez mutilés. Partez-vous ? » En disant cela, elle fixait l’un des garçons, qui ressemblait à son cousin germain. Malgré la brutalité de ses intentions, elle ressentait presque de l’affection pour lui. On lui avait appris à considérer les Juifs, et les jeunes filles, comme des proies…A sa place, dans son corps, peut-être aurait-elle voulu elle aussi ce qu’il voulait à présent, se disait-elle. Mais elle ne pouvait le laisser faire. Elle espérait qu’il reculerait… qu’il comprendrait, sinon ses raisons, du moins la force de son avertissement.
Mais par bravade, le jeune homme choisit d’avancer. Erra fit jaillir le laser de son arme une nouvelle fois. L’oreille tomba. Le cavalier poussa un cri horrifié et s’enfuit, bientôt suivi des deux autres. « Ce n’est qu’une oreille… » se dit Erra. « Qu’aurai-ce été si j’avais dû couper le bras ? Ou la joue ? » Mais son cœur pleurait.
Cependant la licorne la regardait avec admiration, et les jeunes filles la remerciaient, avec une reconnaissance effrayée. « Qui êtes-vous ? » demandèrent-elles. Elles parlaient un vieux judéo-espagnol qu’Erra eut plus de mal à comprendre que l’idiome des cavaliers. « Une sœur, répondit-elle seulement, en castillan. Partez vite. Ils reviendront… avec d’autres, peut-être. » Les adolescentes remercièrent Erra et s’agenouillèrent devant la licorne, avant de courir réveiller leurs compagnons d’exil. Il y eut des cris de joie en les voyant guéries ; puis des exclamations de peur à l’annonce de l’attaque. Et quelques minutes plus tard, le convoi s’ébranlait, protégé par quelques cavaliers fatigués, aux armes dérisoires.
La licorne, elle, demeura auprès d’Erra.
- Tu ne me fuis pas ? demanda l’adolescente.
- Non, répondit le bel animal.
- Ainsi, tu parles ?
- Je parle à ceux que j’estime digne. Je leur parle dans leur langage, ou dans le mien…
- Oh, Licorne !
Erra approcha de l’encolure une main tremblante. La crinière était satinée, chaude… Erra y enfouit son visage. L’animal ne recula pas.
- Oh, Licorne, murmura Erra d’une voix triste. Il faut que tu t’en ailles à présent. Il faut que tu cesses de t’approcher des hommes. Je suis venue te prévenir qu’on en voulait à ta vie. Les chasseurs…
Et Erra résuma ce qu’elle connaissait à présent de son monde, et ses craintes.
- A présent, je dois te quitter, conclut-elle, les larmes aux yeux.
- Pas si vite, dit la licorne.
- Pourtant, tu connais la prophétie…
- Celle qui dit que nous mourrons l’une par l’autre ?
- Oui…
- Nous ne nous craignons plus. Je suis morte une fois déjà, dans ton siècle ; tu le sais, tu m’as pleurée. Quant à toi, tu viens de mourir à l’instant, tu es morte un peu, en infligeant la douleur à l’un des tiens.
- Tu as raison ! reconnut Erra, étonnée – mais brusquement soulagée.
- J’ai toujours raison… fit la licorne avec un sourire triste. A la fin, c’est ennuyeux.
Cependant, une étincelle de malice éclaira ses grands yeux.
- Quoique avec toi, Erra, je ne me sois jamais ennuyée. Nous avons connu de surprenantes aventures, toutes les deux, n’est-ce pas ?
- Oh oui, de surprenantes aventures… répété Erra soudain amère. C’était toujours moi qui en payais le prix. Toi, tu te contentais de me fuir…
La licorne sourit.
- Mais non, petite fille. Tu ne connais que ta version de l’histoire… Je pourrai te raconter la mienne, nous avons désormais tout notre temps.
Erra secoua la tête.
- Oh non, c’est la dernière fois que je te vois. Je serai bientôt adulte, et tu sais que…
La licorne se contenta de sourire – un sourire lent, mystérieux.
- Nous en reparlerons, dit-elle. Mais dis-moi, où donc est ce philosophe qui t’accompagnait toujours ? J’aimais ses paroles. Mais je ne pouvais souffrir son affolement, son impatience.
- Ainsi tu ne sais pas tout… remarqua Erra. Criscorne Colomb est mort l’an dernier.
- L’éternité lui aura appris la patience…
- Il m’a quittée, comme tous me quittent… m’abandonnent.
- Oh, Erra, garde ton courage. Détrompe-toi, Criscorne est toujours présent, je sens son aura auprès de nous…
Erra leva les yeux sur les voiles du navire, et salua mentalement son mentor. Elle était heureuse qu’il pût assister, d’une manière ou d’une autre, à la rencontre…
- Bon, reprit la licorne. Me voilà. Je suis prête. Quand partons-nous ?
- Mais tu ne peux venir avec moi dans mon monde. Ils sont nombreux à te chercher, à vouloir te détruire, t’exploiter.
- Mais je suis au courant, Erra. Cela fait des siècles que cela dure…
- Aujourd’hui, c’est pire et je… Après avoir vu mourir ta sœur, dans le laboratoire, je me suis promis de renoncer à toi. - Sage décision, mon amie, et marque d’un cœur pur.
- Alors tu…
- Chut, on n’interrompt pas une Licorne… Il se trouve, Erra, que moi je n’ai pas renoncé à toi. Je viens avec toi. Ensemble, unies, nous irons dans ton monde. Il est rempli de dangers, certes, mais d’espoir aussi. Il a besoin de nous pour réveiller la beauté.
Erra sentit les larmes inonder ses joues. Elle ouvrit les bras. La licorne vint s’y nicher.
- Alors tu resteras avec moi toujours… ?
La licorne eut un petit rire.
- Tu vois, Erra, que tu es toujours une petite fille… Non, pas toujours, mon amie. Mais la durée nécessaire…
- Ah ? gémit Erra. Tu…
- Je… répondit la licorne qui, altière, franchit la passerelle qui menait au navire, puis se mit à danser. Je, je suis ! je suis jeu, je suis danse, je suis renoncement et possession, je suis rire… Je suis l’errance, Erra, suis-moi…
Erra essuya ses larmes et, sourire aux lèvres, franchit à son tour la passerelle, pour pénétrer sur l’autre rive du temps.
La suite de l’histoire n’a pas encore été écrite. Mais on peut espérer qu’elle ne sera pas trop riche en malheurs… plutôt en péripéties, ce qui, chaque lecteur le sait, est la manière qu’a la vie de se faire des émotions… d’ébrouer et de hennir à la manière d’une licorne, en somme… En somme.
- Quelle somme ? Ne nous assomme pas, auteur.
- Non, j’en ai fini, lecteur. Faisons un somme. Dormons, rêvons… Errons.
Carole Menahem-Lilin, janvrier 2007
Doux et dingue, par Christine Jouhaud Mille
Une
heure du matin, la voiture cale, la jauge est à zéro ; attendre dans la
voiture sur le bord de cette route où je n’ai croisé aucune voiture depuis
plusieurs kilomètres me parait aléatoire. Il me faut agir.
Je
ne vois rien avec cette lune voilée, il ne faut pas que je panique. « Non
je ne panique pas au milieu de nulle part dans cette forêt avec ces géants aux
branches étirées qui m’entourent », dis-je tout haut pour me rassurer.
N’écoutant
que ma petite voix positive, je prends mon bidon et je longe la route au pas de
course.
Mon
corps tremble : « Est-ce le froid ou la peur ? »
Je
pense à Fabien, il va s’inquiéter, se demander où je suis. Et mon portable qui
ne capte pas !
Il
n’y a ni cabine téléphonique, ni hôtel, je ne trouve rien. C’est quoi ce
patelin qui indique « Rue principale », là où il n’y a que des
façades en bois, comme un décor de film. Que de questions qui m’interpellent,
et me laissent sans réponse.
Je
sursaute et me retourne d’un bond.
Je
me retrouve face à un masque au sourire fendu jusqu’aux oreilles. L’individu
porte sur le sommet du crâne une toque blanche de cuisinier, elle mesure au
moins un mètre de haut. Je détaille rapidement sa tenue dépareillée, il porte
un pantalon de clown, rouge foncé, retenu par de larges bretelles, et, couvrant
ses épaules, une veste noire de cérémonie à queue de pie. Enfin, pour compléter
cet étonnant accoutrement, des chaussures de cow-boy avec des éperons.
Le
masque répète :
-
Coucou… !
- Bonsoir
Monsieur ou Madame Coucou, lui dis-je, pouvez-vous m’indiquer où trouver
une station service ?
Le
personnage me tire la manche et continue à dire :
-
Coucou, coucou… !
Je
le poursuis en criant :
-
Revenez, revenez, ne me laissez pas seule !
Il
a disparu et je reste au milieu de cette ruelle lugubre. Une fois de plus dans
mon dos il se passe quelque chose. J’entends un grincement et me retourne
vivement, mon cœur bat à se rompre.
Je
m’interroge, toujours inquiète : « C’est un piège ou une ruse ?
Je le saurai en y entrant. »
Après
un regard circulaire dans la pièce, je ne remarque aucune présence.
Pourtant, je capte un cliquetis venant d’un recoin et j’aperçois alors une jeune fille blonde,
elle file la laine avec des gestes réguliers. Elle me regarde avec attention le
sourire aux lèvres.
Il
faut que je lui explique ma présence, me dis-je :
-
Je me suis permise d’entrer, parce que votre porte était ouverte !
La
jeune fille continue de filer et me regarde, son visage impassible est marqué
d’un sourire figé.
Que
penser : « Est-elle sourde ou muette ? »
J’élève
la voix pour lui demander :
-
Avez-vous le téléphone ?
Ses
cheveux tressés, parsemés de roses blanches, se déroulent et s’étirent comme
une chaîne lorsqu’elle se lève de son tabouret et s’avance jusqu’à moi. Elle
est habillée d’une robe blanche de mariée sur laquelle sont accrochés des
centaines de cœurs en forme de hochets. Les couleurs pétillent et les hochets
tintinnabulent accompagnant ainsi sa
démarche saccadée, ses pieds sont nus et elle cogne des talons à chacun de ses
pas. « Quelle étrange personne, serait-ce un automate ? »
Elle
s’arrête sur le pas de la porte et me montre du doigt une direction.
A
distance de deux pâtés de maisons, j’ai la surprise de découvrir une place
illuminée par des lampions. Une douce brise les agite, ils ressemblent à des
feux follets. Leur éclat glisse sur une foule déguisée de vêtements disparates.
En voyant ces gens, je pense qu’ils ont fouillé dans leurs greniers et placards
pour s’affubler ainsi. Je retrouve en cela l’allure du Coucou qui m’avait
accueillie à l’entrée de cette petite ville.
Il
m’invite à les rejoindre dans leurs danses endiablées. Leur gaîté s’infiltre en
moi et j’en oublie aussitôt les raisons de ma présence.
Nous
parcourons les rues avoisinantes dans une farandole effrénée, les heures de la
nuit s’égrènent et l’aube du petit matin nous salue.
Doucement,
sans que je ne m’en aperçoive d’abord, les gens à tour de rôle disparaissent
happés par les portes d’entrées, jusqu’à la dernière main dans ma main qui a
retiré ses doigts, me laissant seule dans le silence sans musique.
Je
retrouve le panneau de signalisation : « Visiteurs soyez les
bienvenus ‘Au bout du monde’ »
J’ai
des sueurs froides, la rue principale est déserte, vide de ses âmes rencontrées
cette nuit, vide de voitures, vide d’hôtel, de station service. Seul, le soleil
en ami me réchauffe.
La
fatigue m’étreint et je m’assoupis.
J’ouvre
mes yeux voilés de sommeil. Un homme articule des mots que je ne comprends
pas ; sur l’instant j’ai la sensation de tomber dans le vide.
-
Madame, elle est à vous la voiture sur le bord de la route ? Etes-vous
blessée ?
Qui
a lancé les dés, serais-je sur la case 19 qui laisse passer mon tour à poser
des questions ?
Je
découvre que mon interlocuteur n’est pas seul, un staff d’hommes et de femmes
l’accompagne.
-
Etes-vous entrée dans la ville ? me dit-il
-
Nous sommes le personnel soignant de ce centre qui accueille des gens
fantaisistes, ils ont la tête dans les nuages, avec eux c’est tous les jours la
fête. C’est pourquoi nous les avons surnommé les « doux dingues ».
Pour
une étude médicale, nous avons fait le choix de les laisser seuls quelques
temps. Nous venons aujourd’hui les
rejoindre.
Je
recouvre mes esprits et remarque que les gens qui m’entourent n’ont pas
l’allure des habitants de la ville. Je repense à Fabien, à l’inquiétude qui
doit être la sienne, et je n’ai aucun désir d’entamer une discussion. Pour
l’instant je n’ai qu’une préoccupation, je la formule sans autre
préambule :
-
Avez-vous un téléphone ?
Le
soulagement de m’entendre lui fait déverser ses tourments et sans reprendre sa
respiration, il me dit :
-
Où étais-tu passée, ça fait trois jours et trois nuits que je te laisse des
messages, la boite vocale saturée ne prenait plus mes messages, le bouquet de
fleurs s’est fané à force de t’attendre et j’ai perdu l’appétit à l’idée de ne
plus te revoir. Pourquoi ce silence ?
Trois
jours ? Je ne garde le souvenir que d’une nuit d’errance. Ma sieste du
petit matin aurait donc duré 48 heures ? Ou le temps ici est-il aussi fou
que le reste ? Etire-t-il les heures, habillant les minutes de bonnets
d’après-midi et les secondes de jupes d’éternité ?
Je
lance mentalement à la ville mes peurs en spirales, je suis incapable de
réfléchir au mystère de ces trois jours passés, dont Fabien me parle.
Seul,
l’éclat de mon rire s’échappe comme un chant de victoire, qu’il est doux et dingue
d’être aimée.
18 février 2007
Le café de la gare, par Christine Jouhaud Mille
Je viens de passer huit heures dans le train. Il est 22 heures à la pendule de la gare ; j’ai le temps de me désaltérer avant l’arrivée de ma correspondance.
J’entre dans le café de la gare, la salle est spacieuse, ses voûtes appuyées sur des colonnes monumentales me fait penser aux proportions d’une cathédrale qui raisonne des voix des clients attablés.
Ne trouvant ni chaise, ni table, j’appelle le garçon.
Celui-ci débordé, me fait remarquer :
- Votre valise est très encombrante, vous gênez le passage !
Je suis surprise par sa remarque ; a-t-il réalisé qu’il est désagréable ? « C’est normal que ma valise soit énorme, j’ai passé un mois de vacances en montagne, il ne sait pas que j’aurais pu avoir en prime des skis. »
Ma pensée renchérit ; « il dépasse les bornes celui-là ! » Je sens alors monter mes instincts primitifs et telle une chatte en colère, le poil hérissé et toutes griffes sorties, je décide de lui montrer que je ne n’ai nulle intention de partir. Je range ma valise dans un angle mort près d’une colonne et l’appelle de nouveau.
- Monsieur, ma valise est mon siège, et puisque me voilà assise dessus, je vous prie de me servir un jus d’orange bien frais ; j’ai très soif !
Le garçon de café me regarde, il montre son agacement et insiste :
- Très soif ou pas, vous gênez le passage avec votre valise !
Plutôt que d’éteindre le feu, je souffle un peu plus sur les flammes :
- Puisque vous avez tant à dire sur ma valise, et bien trouvez moi une place, c’est votre travail de me servir !
Notre discussion s’éternise, les consommateurs pressés réclament ; son plateau chargé de boissons il se trompe de clients.
Cette situation insolite attire vers nous les regards des gents, certains sourient, d’autres font mine de compatir ; je les vois incrédules, faut-il prendre parti ? Je devine leurs réflexions ; (à quoi jouent-ils ces deux là ?)
Je ressens alors la fatigue du voyage et assise sur ma valise, je me remémore une histoire relatée au cours d’un journal télévisé et qui posait la question suivante ; « l’hôtellerie en France, est-elle accueillante avec les touristes ? »
Dans ce reportage deux jeunes Chinois venus l’été en France se prêtent au jeu ; ils s’attablent à un café et demandent à consommer un verre d’eau du robinet. Aussitôt le serveur dans un anglais approximatif leur montre du doigt une fontaine toute proche : - pour l’eau c’est là bas, nous ne servons que des bouteilles à la terrasse !
L’espace d’un instant je me suis isolée du brouhaha. Les yeux dans le vague je réalise que deux jambes sont campées devant moi, un homme me parle et je comprends qu’il est le Directeur. Je me lève pour être à sa hauteur.
- Je suis désolé pour l’attitude désagréable de mon serveur ; j’ai maintenant une table libre.
Il y a des jours où l’homme cède à sa nature animale. Prendre le risque de gagner ou de perdre. De toute évidence, je n’en avais pas fini avec le besoin de déverser ma mauvaise humeur libératoire et de vouloir mettre dans l’embarras celui qui me tendait la main.
Je vais jusqu’au bout de l’absurde ; je regarde l’homme droit dans les yeux et lui réponds :
- Moi aussi, je suis désolée ; mais ma valise encombrante et moi avons un train à prendre !
Je fis de mon coeur un écrin !, par Christine Jouhaud Mille
Mon sac à dos lourdement chargé pesait
sur mes épaules, je marchais, imprégnant le sol vierge de mes empruntes
craquantes, et laissais derrière moi la marque compacte de mes semelles, que la
neige tombant silencieuse en flocons serrés faisait disparaître quelques
secondes après mon passage.
La nature enveloppée de son linceul
avait perdu les voix des oiseaux cachés grelottants, les arbres, décharnés, sans
feuillure, revêtaient des allures de sylphides habillées de blanc.
Pas un souffle de vent, que des sons,
courts, secs et sinistres, de branches trop lourdement chargées du poids de la
neige.
La lumière entre chien et loup m’incitait
à forcer le pas pour me rapprocher du village, signalé au loin par des lueurs
blafardes filtrant des fenêtres ; elles me servaient de balises pour ne pas perdre
mon chemin dans cet espace inconnu.
J’entrai enfin par la rue principale et
déserte ; seul, le halo des lampadaires alignés en enfilade soulignait sa
forme rectiligne.
J’aperçus une silhouette sortant
d’une bâtisse sans étage, elle s’en éloigna rapidement.
J’attendis d’être seule, je ne
voulais pas rencontrer les gens du village, la fatigue éprouvait mon corps et
mon seul souhait était de dormir, je n’avais pas la force de parler, de raconter
mon voyage, d’expliquer ma présence.
Je m’approchai de la porte refermée
l’instant d’avant, je levai les yeux pour lire sur la façade, inscrit en lettrines
noires, « ECOLE ». C’était une petite école au toit de tuiles grises,
avec ses volets fermés d’un vert délavé. Puis j’appuyai sur la poignée qui céda, n’ayant pas été verrouillée, un
oubli providentiel.
Je pénétrai dans l’entrée. Les bras tendus
en avant dans le noir, mes mains ne rencontraient pas d’obstacle, seulement le
vide, et mon cœur battait à se rompre : je savais que je prenais le risque
de me faire surprendre.
Tous mes sens en alerte, j’avançai à
tâtons vers une salle, j’étais guidée par l’imprégnation, dans l’atmosphère, de
la poussière de craie et par la chaleur tiède de la journée de classe.
J’étais comme une aveugle dans ce
lieu inconnu, mes jambes cognaient contre les bureaux et les chaises : Malgré
ma marche lente et hésitante, je trébuchai, plongeant comme un nageur sur
l’estrade en bois. Alors une de mes épaules tapa lourdement le pupitre qui trônait en son centre.
Légèrement étourdie, je me redressai
en m’appuyant sur le meuble, et d’un
geste circulaire de la main je trouvai la chaise ; la rapprochant du plateau
de la table je m’y assis, posai mes bras croisés comme un oreiller, sur lequel
j’appuyai ma tête. Fatiguée de ma marche je sombrai, malgré l’inconfort, dans un sommeil profond.
Mon cerveau m’entraîna dans un rêve, une
lanterne magique faite d’un cylindre éclairé se mit à tourner, montrant des
images que je ne pouvais reconnaître sur l’instant.
Je fixais avec attention cette
imagerie prise dans la vitesse et mes yeux capturèrent, parmi différentes
formes, trois petits flacons et un porte-plume en plastique de couleur. Par la
force centrifuge les objets furent projetés et je les vis chuter sur le bureau.
Le porte plume rebondit près de moi
et j’échafaudai l’hypothèse qu’il avait été confisqué à l’un des élèves : la plume Sergent Major gardait encore,
séchée, la trace de l’encre. L’enfant l’aurait reçu en cadeau d’un parent
revenu d’un voyage touristique, et comme un trophée il serait passé de main en
main pour que chacun, en collant l’œil devant la minuscule loupe, puisse se
replonger dans le site.
J’imaginai une boîte remplie de ces
trésors et rangée sur l’étagère d’un placard ; elle serait découverte un jour par un
calamophile averti.
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