Raymond le violoncelliste

violoncelleLa main droite, ça va encore : l'archet, un peu lourd avec le temps, hésite quelquefois, mais personne ne se rend compte de rien : Raymond a suffisamment de métier pour noyer dans les notes suivantes les légères imperfections de rythme : non , ce qui ne va pas du tout c'est la main gauche : les doigts n'obéissent plus comme avant, dérapent même parfois, ne pincent plus les cordes avec autant de force, s'échappent comme s'ils se révoltaient, comme s'ils cherchaient a s'évader : ne répondent plus que partiellement aux sollicitations de Raymond , et là , ça s'entend !

 Un silence gêné interrompt la répétition : il faut se rendre à l'évidence. Raymond range son violoncelle et sort sans un mot : de toute façon, quand c'est foutu c'est foutu ! Qu'est ce qu'il a dit le toubib déjà ? "Arthrose ankylosante" ou un truc comme ça ! Et ça va pas s'arranger ! Il parait que quand on a décidé d'en finir une fois pour toutes, on trouve une sorte de paix intérieure, une certitude tranquille… comme si on était déjà passé de l'autre coté, par anticipation. Il en a marre, le Raymond : Il va basculer de l'autre coté de la rambarde, personne ne le regrettera, à part son chat, et encore ! Il trouvera bien une bonne poire pour lui filer ses croquettes !

 Raymond s'assoit sur un banc de pierre, sort son violoncelle, fait vibrer les cordes une dernière fois, quelques passants lui lancent des pièces de vingt centimes. L'instrument de musique vole dans les airs, décrit une courbe majestueuse puis flotte au gré du courant. Raymond doit normalement suivre son instrument, comme un capitaine doit couler avec son bateau : c'est comme ça que c'est écrit. Normalement ! Mais quelque chose l'en empêche. Il s'emmitoufle dans son imperméable et marche au hasard : ses pas l'emmènent sous un autre pont, à l'abri, et là : il voit :

 Un jeune homme se déshabille et nage vers le violoncelle: seule sa tête dépasse ; l'instrument tourbillonne dans le courant : le jeune homme s'en empare puis regagne la rive, de l'autre coté. Il se rhabille et interpelle Raymond dans une langue étrangère. Celui ci lui fait signe de l'attendre : il va le rejoindre en traversant le pont. Aussitôt dit, aussitôt fait, le jeune homme se positionne, le violoncelle ruisselant entre les jambes et interroge du regard : Raymond acquiesce, rectifie la position, place l'archet dans sa main, et plaque les doigts de la main gauche sur les cordes. Le jeune homme, après plusieurs tentatives, réussit à jouer quelques notes : ça suffira ! Il remonte et invite Raymond à le suivre sur le même banc de pierre. Il baragouine un peu le français :"ici bonne place ! Toi gagné de l'argent tout à l'heure, montre- moi encore".

 Raymond place Roma, c'est son prénom, et le guide en posant ses doigts sur les siens ; puis dirige l'archet. Roma sourit, émerveillé, puis joue n'importe quoi en donnant à sa main droite un geste majestueux ; il fait trembloter les doigts de sa main gauche façon maestro, comme il l'a vu faire tout à l'heure : il prend un air inspiré et ferme à demi les yeux, comme emporté par le ravissement de ses notes ! Les passants qui n'y connaissent rien sont sous le charme, Roma semble faire corps avec l'instrument et tout son être semble vibrer en cadence. Raymond s'éloigne un peu, doucement, les pièces tintent, Roma joue toujours les mêmes notes, mais le bruit des voitures les efface : heureusement ! Raymond rit, applaudit, exulte, encourage Roma, lui montre une autre gestuelle encore plus évocatrice. Roma imite à la perfection, en rajoute, on croirait Pablo Casals : 13 euros 25 ! Une fortune ! Les deux compères se congratulent, s'embrassent. Raymond pleure doucement, par une journée sans soleil il s'est fait un copain.