La musique, ce sont aussi les rythmiques du quotidien... voici une belle impro jazz d'Isabelle.

Vélocipède

 

cyclisteIl pousse sur ses pédales en rythme régulier. Le cliquetis de la chaine s’entend à chaque tour de roue. Le pouce a deux millimètres de la sonnette, il slalome entre les piétons et ça swingue. Les reflets vernissés de la chaussée surprennent son regard. Il a plu, il ne pleut plus mais le vélo dérape à chaque coup de freins. Il corrige sa trajectoire in extremis et bascule le poids de son corps à droite ou à gauche selon. Les formes défilent, il a juste le temps de voir un détail, des bottes cavalières, un foulard à fleurs, une veste à carreau, un sac trop lourd. A mesure qu’il remonte la rue piétonne ses mains se crispent un peu plus. Encore 50 mètres et il saura. Sonnette, coup de frein, il peste, 2 jeunes filles traversent en riant sans le voir, sans l’entendre. Il a failli les renverser.

A l’intérieur, ça palpite, la machine s’emballe mais ce n’est plus possible de la ralentir. La roue avant rencontre brusquement le trottoir ; un mouvement sec de la hanche et le vélo file sur la placette comme un boulet de canon. Sa volonté est tendue vers son seul but, la grande bâtisse du 17ième, l’ogresse gonflée de sonorités diverses dont il connaît les moindres recoins. Freinage brusque, la clé plonge dans l’antivol avec passion, le vélo attaché, il est déjà en haut des marches. Il pousse la grande porte qui connaît ses empreintes par cœur et se précipite vers le tableau d’affichage…

 Coup d’arrêt final, seuls ses yeux courent à toute vitesse sur les feuilles identiques serrées les unes contre les autres, faisant front pudiquement aux regards scrutateurs… « Bon sang, 1ère, 2ième, 3ième, ah.. 4ième année, sont admis…Piano… Percussion, percussion…L..L.. Langlois Thomas ! prrrllllllllllllum pum pumpum pumpumpum! yes yes yes ! ». Son nom écrit en petites lettres clignote sur la ligne, ça lui rentre dans la peau, ça gazouille sur ses lèvres, ça le démange dans ses poignets, il frappe avec ses doigts sur le cadre en bois. Suspension… Bruit de la porte, grincement bien connu, ça pétille dans son regard quand il tourne la tête. Elle a du mal à la pousser, l’épaule droite est déjà prise par son violoncelle qui la tire en arrière … C’est son petit menton volontaire qui la sauve. Il la voit à contre jour, silhouette fluide et bossue dans un courant de lumière, derrière elle, le vieux battant est resté ouvert comme d’hab. La fille inconnue ralentit le pas au fur et à mesure qu’elle s’avance vers les résultats. Ils se disent bonjour, lui tout heureux, elle dans l’expectative et un peu inquiète. Elle garde son violoncelle contre elle, après tout, le concours ils l’ont passé ensemble… Un peu gênée de cette présence étrangère au moment où elle est sur le point de s’attrister ou de se réjouir, elle se perd dans les noms. Lui, la regarde en douce, curieux de sa réaction, un peu gêné de vouloir saisir sur le visage de cette fille, l’émotion qui va s’inscrire soudainement. Il perçoit sa tension sorte de tchador invisible, cela le pousse à se retirer, « Bonne chance » lance t-il en lui jetant un dernier regard, elle se retourne et lui dit merci. Il la voit pour la première fois… cheveux auburn, air mutin, sourire généreux, regard interrogatif ; plus il s’éloigne d’elle plus il s’en approche, ça pulse en mode hors temps…

Cheveux châtain, lèvres de femme, épaules musclées, un air de Dandy joyeux, une belle voix grave, c’est l’ange Gabriel venu m’apporter la bonne nouvelle pense-t-elle. L’ange disparaît derrière la porte et Thomas refait surface sur le perron, les mains dans les poches, la journée s’ouvre lascivement devant lui, un petit café en terrasse et justement ne rien prévoir… Il laisse son vélo appuyé contre la grille, le guidon entre les barreaux, c’est sa position de repos préférée, ça le calme… Thomas sent dans sa marche un moelleux tout nouveau et s’en amuse. Il descend la rue, se laissant aspirer par le fleuve aux multiples visages, tant de rythmes et de démarches, tant de mondes pour une même vie.

 Dans un de ces microcosmes, cela devient de plus en plus inconfortable, elle ne trouve pas son nom… Elle en est à sa deuxième lecture méthodique de la première année d’instruments à cordes et ça lui creuse l’estomac à la petite cuillère. Elle sent arriver la vague d’émotion qui coule dans ses artères, cela monte jusqu’à son regard qui se floute d’une larme au bord des yeux. Il n’y a rien qui colle tout à coup… sensation de chute pendant qu’elle repasse au peigne fin la liste, toutes les listes, de tout le mur, de haut jusqu’en bas et de bas jusqu’en haut. Elle se fige soudain en lisant, interdite… Bouquet Elodie… chant lyrique…admise en première année. Elle a dû glisser dans un univers parallèle où Elodie Bousquet n’est pas une violoncelliste mais une cantatrice en herbe. Ça décoiffe ! Elle s’appuie un peu sur la rampe pour descendre, un sourire aux lèvres, ne sachant comment réagir à cette nouvelle réalité qui lui fait une bonne blague.

« On est bien peu de choses… et mon amie la rose, me l’a dit ce matin… » Elle descend les marches en chantant, suivi de près par son violoncelle qui s’accroche à elle et se voudrait léger, léger, léger.