Légende

 

Une jeune femme partit de son pays pour aller à un mariage auquel elle était conviée.  Elle partit seule car son mari ne pouvait l’accompagner.

Un soir, lorsqu’elle sortit d’une épicerie, elle traversait le carrefour quand tout à coup une voiture qui aurait dû s’arrêter au feu rouge, fonça sur elle, la renversa, et prit la fuite.

Personne ne se souciait de cette malheureuse jeune femme, personne sauf son mari, qui était incontestablement amoureux d’elle.

Après ce terrible accident, il décida de s’installer sur ce carrefour et tous les jours et toutes les nuits, il resta assis en tailleur sur le trottoir que sa femme avait pour la dernière fois parcouru avant de trouver la mort.

Il était droit comme un I, assis sur un petit tapis, sa flûte dans les mains ; à coté de lui se trouvaient une couverture pliée et un carton dans lequel l’épicier, très gentilhomme, avait la bonté de lui déposer de quoi manger. L’homme lui donnait tout l’argent qu’il recevait des passants. Les gens l’appelaient Légende.

Légende se dit qu’il ne partirait plus, car il était entré en lutte contre les chauffards : il sauveraient la vie de toutes leurs victimes avant qu’elles ne rendent l’âme sans l’avoir mérité.  Il faut dire que ce carrefour était célèbre pour son nombre d’accidents : on l’appelait le carrefour maudit. Personne, ni même les policiers, ne venaient interrompre cet homme : ils l’aidaient au contraire. 

Le chauffard qui avait tué sa femme était mort un peu plus tard. Fantôme, il fut condamné à errer sur terre.

Chaque semaine, le mari de la défunte se purifiait le corps dans la salle de bains de frères d’église, en mémoire de sa femme qui lui faisait des sermons quand il oubliait de se doucher. Un de ces jours-là, le chauffard fantôme prit le contrôle d’un camion et fonça sur une pauvre femme. Quand Légende revint à sa place, il vit le corps de la victime ; il pleura de toutes ses larmes sur cette femme qu’il ne connaissait même pas, et appela au secours, mais elle ne put être sauvée. Il ne se le pardonna pas. Il décida de prendre une bassine et de se laver sur place désormais.

Dans l’année qui suivit, Légende réussit à sauver cinq jeunes femmes du mystérieux chauffard au camion. Pour le remercier, elles lui apportaient tout ce dont il avait besoin.

 

Des dizaines d’années plus tard Légende, toujours aussi jeune et sans une seule ride, restait assis là. En tout durant ces longues années, il avait sauvé quarante femmes, mais n’avait pu venir à bout de l’enchantement du fantôme, qui s’acharnait à faire de nouvelles victimes.

Jusqu’au jour où, au volant de son camion, il visa une jeune fille. Légende la sauva en criant Non ! Il tendit la main et fit des signes ce qui ramena la jeune fille sur le trottoir comme par magie, comme si elle avait été aspirée par une force.

Le fantôme se rendit alors compte que cette fille ressemblait étrangement à la femme qu’il avait aimée autrefois. Il s’aperçut que c’était la petite-fille de sa bien-aimée, qu’il n’avait pu épouser car il avait été accusé de meurtre à tort.

Bouleversé, il décida de s’enfermer dans une tombe en fer dont il ne pourrait s’échapper, pour éviter que sa folie meurtrière ne revienne prendre possession de lui.

Légende resta là, assis, car le Seigneur avait été touché par son courage mais ne pouvait pas faire revivre sa bienaimée. Mais il lui accorda tout de même une chose : tous les cinq ans, il pourrait la revoir pendant une journée. Légende décida d’attendre cette journée en jouant de la flûte sur le trottoir et en surveillant les chauffards, comme avant. Personne ne venait le déranger.

Ce carrefour s’était transformé, de Carrefour maudit, en Carrefour Espoir.

 

Et maintenant chers lecteurs, je vais vous demander une chose : rappelez-vous bien de cette histoire durant l’année qui va suivre.