Piste d'écriture: les toiles qu'Ivan Dmitriev, jeune artiste avignonais, a prêtées à l'atelier d'écriture durant une semaine. Elles étaient 4, toutes dans des tons noir et blanc, et dans une tonalité fantastique. 
ivandmitriev90@gmail.com, ou https://www.facebook.com/#!/pages/MOLOTOFS-ART/437600772983980?bookmark_t=page

 

Envoûtement cyclope

 

la_cyclopeDu plus profond de mon enfance, ce visage accompagne mes rêves. Sans pouvoir le définir ni en trouver la source jusqu'à ce jour où mon professeur de Latin se mit à nous parler de mythologie. Le monde des dieux, nymphes, demi-dieux, mi-hommes mi-animaux régissent la terre et les hommes qui y habitent.

Réveillée brutalement, en sueur, perdue dans mon grand lit, le regard fixe, immense, mes mains courant sur mon front tentent d'en dessiner le contour, s'offrent à un oeil unique béant surplombant mon arête nasale. Je ne retrouve pas l'équilibre des cils de part et d'autre. La terreur de mon cauchemar prend forme sous mes doigts, je ne vois plus sur les côtés, ma tête est un faisceau qui pivote sur son axe. J'enserre mon oreiller, ma vision nocturne imprègne ma rétine. Je repars dans le songe, comment cela est-il arrivé?

Au départ il y a cette cabane de contrebandiers à la frontière de l'Espagne où je me cache avec ma mère et mon frère fuyant nos poursuivants. Le passeur qui nous a demandé de ne pas bouger revient, la lune est fine et froide, un grand vent s'engouffre quand la porte de bois grince à son entrée. Il y a conciliabule autour de la table sentant le remugle de chèvre, puis le silence, la tension nous tiennent en apnée, les dos plissés quand des coups de poing secs et courts retentissent, c'est le signal, nous sortons ombres furtives. Je m'assois sur la carriole avec l'homme cagoulé dont je ne distingue pas les traits, ne saisissant que son Le_moineprofil et ses mains épaisses que j'imagine rugueuses. Il tient les rênes d'un cheval de trait massif et stoïque, eux mon frère et ma mère seront cachés dans la remorque sous des kilos d'habits surmontés de chaises attachées entr'elles simulant un déménagement. Nous arrivons au petit jour dans une forêt de l'autre côté et au moment où ma mère et mon frère sont libérés, l'homme m'enlève, tirée par le bras, nous décollons de la terre, je m'évanouis. Sortant de mon aphasie c'est là qu'apparaît face à moi l'homme à la carriole, il est ténébreux et quand il fait glisser sa cagoule un oeil unique me torpille, je suis tétanisée. Il s'approche, je m'enfonce, je m'enfonce.....

Ce visage, je sais maintenant que c'est le cyclope, il réapparaît soudain dans mes rêves, je l'affronte et il se dilue, mais cette nuit-là son visage se colle sur le mien, tel un masque.

Bien qu'épuisée je me lève blanche, à la lueur de la lampe de chevet j'atteins le miroir qui trône au-dessus de la commode de bois de chêne, l'homme que j'avais affronté m'a absorbée, s'est immiscé en moi, et je me découvre moi lui en un seul oeil immense et unique barrant mon front à l'horizontale croisé de l'arête nasale, symbole de l'épée aux pouvoirs funestes que je dois remettre à minuit au pied du château de Prac dans le cimetière, sur la tombe incrustée de la même croix, si je réussis je serai sauvée et pourrai enfin vivre en paix.

 

Chantal Joanny