Piste d'écriture: les îles, et quelques vers évocateurs. Ici, le début d'un poème de Victor Hugo

Je la revois, vingt ans après, l’île…

A 14 ans, son espace entièrement clos me terrifiait, l’ enfermement dans la masse bleue étourdissait mon âme. Je m’y sentais vieillir à petit feu. Naître et mourir sur une verrue de chair amollie, insuffler énergie et force dans un appendice oublié des dieux puis se ratatiner et rejoindre les ancêtres. Telle était ma vision à cette époque lointaine et pénible.

La langueur propre aux îles, célébrée par les poètes tel le nectar de l’ultime,  je la vivais comme un bouton d’acné hideux et rougeoyant, que l’on essaie de gommer, entre obstination et désespoir. Je subissais cette malédiction en me répétant qu’il devait bien y avoir autre chose. Et la journée était réduite à cette exaspération croissante, répétée et que rien ne semblait apaiser. Mais quand cela va-t-il cesser !

A cet âge de la vie où rien n’a encore fait réellement sens, un trou éloigné des regards aurait bien suffi pour y ranger ma carcasse en pleine croissance. Oui, tout était insupportable pour l’adolescent que j’étais. 

Comme ces rangées de filles assises en rang d’oignon au bord du quai, sur le port, à l’endroit où accostaient les bateaux en provenance du continent et dont je connaissais chaque prénom. Les noms des rues, le nombre de réverbères, la boutique de souvenirs-tabac-presse-articles de plage, la fille de l’épicier qui attend ton passage chaque soir à la sortie des cours et se pavane en se trémoussant à ton approche, guettant un sourire, un échange de regard appuyé. Les rires gras des pêcheurs. Leurs récits enjolivés ou dramatisés du naufrage d’ untel ou du sauvetage de tel autre.

Les copains d’ école qui peu à peu s’éloignent et pêchent, chassent, boivent sans doute pour oublier qu’ils lui appartiennent, à cette camisole dérivante.

Ce sentiment lourd et suffocant d’appartenir à la communauté, renforcé et conditionné par les fêtes de familles, de rues, de quartiers, de villages où tout le monde connaît tout sur tout le monde.

Lorsque l’ humeur est à la solitude, au glapissement intérieur, lorsque la seule issue  serait : curiosité, nouveauté, inédit, transgression, révolte, saccage, oubli, indifférence, silence. Mais, une île ! Ovale, ronde ou carrée, cela reste une île. Etriquée, lointaine, fermée…inaccessible pour qui ne sait pénétrer son mystère.

Alors, un jour, partir, fuir cet univers oppressant.

S’ exiler loin, très loin pour un pays sans bleu à l’âme, sans bleu tout court. Une contrée sombre et herbeuse, peuplée de gens silencieux et besogneux.

Devenir  clandestin, orphelin, ignoré de tous. Tracer son chemin dans l’ indifférence la plus totale et enfin trouver la paix.

 

IMG-20141005-01230Aujourd’hui, cette carte postale.

L’ île qui ressurgit du passé.

Et me revient le parfum des fleurs et ce bleu…

Intense et refoulé… le corps se cabre à cette évocation et quelque chose, dedans,  s’est accéléré.

Une sensation trouble, un malaise étrange. Je desserre ma cravate afin de mieux respirer. Sur le balcon, une grande goulée d’ air vif achève de me calmer.

Une pluie crachoteuse et fine remplit l’espace de ses crépitements réguliers. Les clarines des vaches résonnent dans la vallée. Il fait frais. Je dois rentrer à présent.

Demain, je parlerai aux enfants.

Jonas vient d’avoir 14 ans. Les joues ravagées par l’ acné, il traîne son corps longiligne dans le salon en soupirant, avant de s’ affaler bruyamment dans le canapé et d’allumer la télé. Rien ne le motive, rien ne le passionne. C’est terrible de voir ça.

Oui, demain,  je lui montrerai la carte postale. Je lui parlerai. Je lui parlerai de l’île.

Je lui parlerai de son père et de l’île.

Surtout, je lui dirai qu’il existe toujours un autre possible.

Et s’il le souhaite, il partira.

 

Corinne FRANÇAIS

Atelier sur l’ île