L'Hippocampe 12

Insatiable Amalia.

 SECRETAIRE

« L'homme est un animal insatisfait, qui hésite entre plusieurs frustrations » (Frédéric Beigbeder)

Quand je me suis rancardée avec Amalia par téléphone, elle a tout de suite cru reconnaître Élodie à la voix. Une de plus qui me confond avec ma soeur jumelle, décidément, c'est une épidémie ! Il paraît que nous avions les mêmes intonations, le même phrasé. Bon, j'ai tout de suite démenti : « Non, ce n'est pas Élodie. Je suis sa soeur Marie-Louise ». Elle en était comme deux ronds de flan.

Passé le premier moment de stupeur, ma correspondante s'est montrée plutôt agréable avec moi. Nous avons bavardé quelques instants à l'appareil, avant de convenir d'un rendez-vous : « Où peut-on peut se voir ? À l'ancien Hôpital militaire, bien sûr, il n'y a rien de plus facile ! Disons ce jeudi 9, vers seize/ dix sept heures. Cela vous va-t-il ? Surtout, ne venez pas trop tard, car le vendredi, je suis en A.R.T.T., comme d'habitude. Ensuite, c'est le week-end et la semaine d'après, je pars en congés... une vie de chien, comme vous voyez ! ». Ce n'est pas vraiment l'impression que ça me donne, mais je m'abstiens de tout commentaire et bondis sur sa proposition.

Le rendez-vous qu'elle m'a fixé tombe aujourd'hui.

Au moment de la disparition d'Élodie, Amalia Tixador était simple assistante au Cabinet du préfet. Apparemment, elle l'est toujours. Ma soeur me la décrivait comme une éternelle insatisfaite. Au téléphone, elle m'a dit sa déception d'occuper un poste indigne d'elle, de n'avoir bénéficié d'aucun avancement, si ce n'est celui purement automatique par échelons. Dans l'Administration, pour monter en grade, il faut passer des concours ou bénéficier de la fameuse « promotion canapé ». Quand on se sent au bas de l'échelle et qu'on n'a plus rien à espérer jusqu'à l'âge de la retraite, on se consacre à la tchatche ou au tricot. Ou les deux. C'était déjà plus ou moins le cas du temps d'Élodie, si je me fie à son témoignage d'alors...

Je me résigne à subir les potins de bureau, préliminaire indispensable avec elle. Il me faut être diplomate avec Amalia, ne pas la brusquer, l'amadouer pour obtenir ses confidences, lui tirer comme on dit, les vers du nez. Cette femme représente un rouage important de mon enquête, si ce n'est le maillon essentiel. Deux années durant, elle a côtoyé ma soeur au quotidien. Si quelqu'un peut savoir quelque chose sur Élodie, a des révélations, que j'imagine importantes, à me faire, c'est bien elle. Il faut dire que les deux femmes ne s'aimaient gère. Pour quel motif ? Honnêtement n'en sais rien... C'est justement le point que j'aimerais éclaircir.

C'est avec émotion que je revois l'austère bâtiment XIXème qui fait fonction d'annexe à la Préfecture. C'est làque se trouvait le bureau d'Élodie. Elle détestait, je m'en souviens, cette obscure bâtisse et son ambiance feutrée, aux relents de poussière et de vieux cuir, où des murs épais conservent la fraîcheur en été ; même à cette saison, pas besoin de clim' ici pour travailler à l'aise (ou glander, pour certains). Cet immeuble a l'avantage de se situer en centre-ville. En période de soldes, à l'heure de sortie des bureaux, Élodie et moi nous donnions rendez-vous dans le petit square en bas (un espace convivial, havre de paix, qu'on a transformé depuis lors en parking). Nous mangions en hâte un morceau, puis nous dirigions vers les rues commerçantes pour faire notre shopping. Qui n'a pas farfouillé dans les rayons d'une boutique de fringues ignore ce qu'est la douceur de vivre. De cette période heureuse et folle, hélas révolue, il me reste une robe Baby Doll à imprimé Vichy, qui me vient très au-dessus du genou. C'était mon vêtement fétiche au début des années quatre vingt dix, qu'il serait amusant d'assortir avec ces boucles d'oreille tribales à pampilles et ce collier torque en métal et cuir, des bijoux typiques du courant « less is more » en vogue à cette époque. Aujourd'hui, cela fait terriblement vintage. Au final, je renonce à cette tenue décalée et me décide à porter un ensemble estival en jersey, ligne fluide et loin du corps, qui ne ne me fera pas remarquer dans les bureaux.

Je suppose qu'un visiteur lambda aurait du mal se à se repérer dans le dédale des corridors. En ce qui me concerne, j'arrive encore à m'y retrouver. En vingt ans, à de rares modernisations près, les lieux n'ont guère changé. Le personnel, si. J'aimerais croiser quelqu'un que j'ai connu, mais ne retrouve aucun visage familier. Une chance qu'Amalia soit encore là, j'imagine qu'elle est devenue la doyenne du service. Et moi, je me sens dans la peau d'une parfaite étrangère. Il me faut montrer patte blanche à l'accueil. J'ai l'impression que l'hôtesse en tailleur strict me regarde avec suspicion. Je demande à voir Amalia Tixador, précisant que nous avons rendez-vous. Pour quel objet ? Je triche, naturellement. L'hôtesse prend note sans broncher, me dit qu'on va prévenir ma correspondante. Je suis priée de l'attendre au point dit « l'espace-détente » : à savoir une table basse, une pile de revues de l'année précédente, trois ou quatre chaises installées près de la machine à café.

Une bonne demi-heure se passe. Je commence à me demander ce que je fais là, quand enfin paraît la fameuse Amalia.

C'est un choc pour moi comme pour elle. Nous éprouvons toutes deux un sentiment de malaise indéfinissable ; il s'agit en quelque sorte d'une superposition d'images, propre aux personnes qui se sont jadis fréquentées, puis perdues de vue, pour ne se revoir que longtemps après.

C'est une femme qui fut belle et d'ailleurs l'est encore, gardant au prix de force régimes, une silhouette que d'autres, plus jeunes qu'elle, lui envieraient. Sauf qu'elle approche de l'âge de la retraite, et camoufle les premières rides (pardon, ses plis d'expression) sous un maquillage outrancier. Bas résille et robe fourreau. Talons aiguille et démarche chaloupée. Une prédatrice qui se la joue femme fatale. Son premier geste consiste à sortir de son sac à main la trousse de manucure qui l'accompagne partout. Elle ne se départit jamais de cet accessoire indispensable au bureau pour se faire les ongles, écaillés par sa dure journée de travail, reconstituer la couche de vernis.

Bon, je la charrie un peu, mais au fond j'ignore comment elle-même me perçoit. À ma vue, elle demeure un moment bouche bée ; ensuite, elle se ressaisit, m'adresse un sourire institutionnel qui se veut de bienvenue. Et là, surprise, le moulin à parole s'enclenche de lui-même. Si j'étais mauvaise langue, je dirais que ce qu'elle a perdu de plumage, elle le gagne en ramage. Nous engageons la conversation, avec le plus grand naturel, comme si nous ne faisions que reprendre un entretien interrompu la veille.

Sauf que « la veille », c'était il y a vingt ans.

Question potins, je ne vais pas être déçue. Une vraie pipelette, que cette femme ! Je n'ai pas grand mal à l'entraîner sur son terrain favori, l'exercice qui consiste à dézinguer les Dircabs successifs qu'elle a connus (à la cadence moyenne d'un tous les deux ans, cela commence à faire du monde). Elle cherche à me convaincre qu'au temps de sa splendeur, elle s'en est emballée plus d'un. Je feins d'y prendre intérêt, mais tends l'oreille lorsque Amalia me parle, avec un zeste de rancoeur, d'un certain Laurent Dutilleul, l'ancien patron d'Élodie. Insolent et charmeur, ce jeune loup aux dents longues devait focaliser les regards (et les voeux) de la gent féminine. Une cible de choix pour les célibataires du service ! Avant l'arrivée de ma soeur, Amalia Tixador le considérait, je crois, comme sa chasse réservée. Elle pensait bien avoir réussi son coup lorsque, patatras, Élodie a fait irruption dans son jeu. Tout de suite, la petite nouvelle – qu'Amalia qualifie d' « enjôleuse » - semble s'être imposée auprès de son chef, au grand dam de sa rivale. Un agent de bureau non titulaire ne fait guère le poids auprès d'une jeune et jolie attachée, brillante qui plus est comme l'était ma soeur. J'ai tendance à croire que le sémillant Directeur de Cabinet n'a pas dû longtemps résister au charme de sa nouvelle collaboratrice et vice du versa. Jusqu'où les choses sont elles allées entre eux ? J'ai ma petite idée là-dessus, mais nous évoquons pudiquement : un « flirt poussé ». Où, quand, comment se voyaient-ils ? Amalia soutient que tout le monde à la préfecture était au courant de leurs relations, que l'on jasait sur les « heures supplémentaires » qu'Élodie étit censée accomplir avec son chef. On les avait vus ensemble au Cagarell, un lieu de perdition. Il fallait à l'assistante une bonne dose d'amertume et de dépit pour colporter de tels ragots. Le maintien de l'ordre public fait traditionnellement partie des missions d'un Directeur de Cabinet, rien à redire à ce sujet, sauf qu'à ma connaissance, il n'est guère d'usage qu'une attachée (personnel administratif) l'accompagne sur le terrain. Comment se faisait-il que Dutilleul eût entraîné sa collaboratrice dans un secteur aussi sensible du fait de sa population de marginaux et de dealers ?

Très vite, me confie Amalia, les choses se sont gâtées entre eux. Je la sens qui savoure perfidement sa revanche. Aux rares confidences qu'elle me fit alors sur sa vie privée, Élodie vécut un séisme. Elle qui s'était lancée follement dans cette aventure amoureuse, dut bientôt déchanter. Elle ouvrit enfin les yeux, se rendit compte qu'elle avait affaire à un « homme à femmes » ; pire, un manipulateur ; qu'elle ne représentait pour lui qu'un passe-temps. Je m'alarmai des dangers que cette situation comportait pour elle. Allez donc raisonner cette écervelée !

Aujourd'hui, sur la foi de ce nouveau témoignage, j'arrive à retrouver le fil des évènements : Dutilleul se lasse vite de sa facile conquête, il juge Élodie trop proche, si j'ose dire trop « collante ». Ayant cessé d'avoir besoin d'elle, ou bien parce que cette fille en sait trop, il commence à prendre ses distances. D'ailleurs, leur relation commence à « faire des vagues », sans doute lui fait-on des remontrances en haut lieu.... Sachant que la durée de vie d'un Dircab dans un poste déterminé se compte en mois, rien d'étonnant à ce que sa hiérarchie le presse de demander une autre affectation. Qui pourrait croire que cet énarque ambitieux serait prêt à sacrifier sa carrière pour les beaux yeux d'une attachée ? Oui, le classique scénario du désamour tient debout, mais il demeure une interrogation. La crise sentimentale que traverse alors ma soeur, si normale et prévisible qu'elle soit, n'explique pas qu'en l'espace de quelques semaines, elle s'adonne brusquement à la drogue au point de devenir accro. Élodie, une toxicomane ? Si tel est vraiment le cas, c'est qu'il s'est passé quelque chose de terrible, un événement qui l'a fait « disjoncter », qui peut être à l'origine de sa disparition.

Voilà ce qu'il me faut à présent découvrir.

Non, ce n'est pas la trop bavarde Amalia qui m'apprendra le fin mot de l'affaire. Si je fais le bilan de notre entrevue, elle n'a fait que régler un vieux compte, étaler ses frustrations. Je la remercie de son bon accueil, ajoutant que j'ai suffisamment abusé de ses instants et qu'il est temps de prendre congé d'elle. À une autre occasion, peut-être. Amalia me quitte perplexe. Elle n'a pas très bien saisi l'objet de ma visite et me prend toujours pour ma soeur...

 (À suivre...)

 Piste d'écriture : portraits « de biais ». Évocation indirecte d'un personnage au travers de son « look », des tenues qu'il porte.

Détails vestimentaires : tirés du supplément « Styles » au n°3306 du journal « l'Express »