Piste d'écriture: un lieu, un personnage. Ou comment faire un portrait indirect, un décrivant un lieu emblématique d'une personbne.

Elle s’appelait Elise ou Louise, je ne sais plus, jeune femme célibataire habitant au rez-de-chaussée  un studio et partageant avec nous la cour fleurie de cet immeuble du quatorzième à Paris. On l’aimait bien, toujours un sourire, un mot gentil, proposant de garder les enfants hors de son travail (elle était vendeuse dans un grand magasin).

Toujours bien habillée, elle devait avoir une vie ailleurs, car elle semblait bien dans sa peau, et chacun lui inventait un passé et parfois un avenir ! Peu bavarde, elle n’aidait pas les curieux, mais nous pensions qu’elle avait eu une bonne éducation, elle semblait cultivée, écoutait de la musique, toujours le même morceau ajoutait un expert ! C’était sûr aussi, elle aimait les chats, elle en avait deux, elle les promenait parfois dans la cour et leur avait fabriqué une longue laisse en laine, pour qu’ils ne s’échappent pas. Cela amusait les enfants…

On l’invitait quelquefois aux anniversaires ; l’été quand on débordait dans la cour, elle arrivait avec un petit cadeau, puis restait dans son coin, se mêlant timidement aux rires et aux chansons. Elle était agréable à regarder, trop réservée pour certains, mais nous saluait ave un joli sourire, puis disparaissait ; cela nous amusait, on aurait bien posé des questions : sa famille ? son petit ami ? on en plaisantait, mais elle fuyait.

 *

Au Grand Palais de Paris, Christian Boltanski L’accident arriva un jour du mois de juin ; sur l’avenue d’Orléans, un chauffard  accéléra, Louise traversait, on la transporta à l’hôpital, jambe cassée et un choc cérébral qui demandait une longue immobilisation. La concierge fut prévenue et proposa d’ouvrir aux chats qui miaulaient lamentablement, mais la porte résista ; deux serrures supplémentaires avaient été installées à lintérieur… Il fallut casser le carreau de l’unique fenêtre sur la cour ;l’odeur qui s’échappa était insupportable, on poussa et ouvrit la porte…  Les deux matous filèrent entre nos jambes, et la lumière du jour s’infiltra dans un décor que je ne suis pas prête d’oublier… 

De chaque côté de l’entrée jusqu’au fond du studio, du sol au plafond , en piles branlantes des ,journaux, publicités, dossiers sans titres, vieux disques, bottins,  vêtements oubliés là. Une ou deux colonnes s’étant effondrées, on marchait sur des papiers et des chiffons, jusqu’à l’entrée de la salle de bains.  Sans porte , la pièce était encombrée d’étagères surchargées de flacons vides, de boites renversées ; un porte manteau au pied cassé pliait sous les peignoirs de bains et un blouson de faux cuir. Les WC étaient libres, juste une place pour poser les pieds, un petit meuble bas en diminuant l’accès.

Le séjour, pièce unique, contenait un large lit aux draps sales, mal dissimulés sous une couette  d’un bleu passé. Au pied, deux coussins pleins de poils : domaine des chats .

Le coin cuisine existait peut-être, mais je me souviens de la vaisselle au sol ; des casseroles sur le plan de travail ; et des placards ouverts partageant leurs étagères entre de l’épicerie, et de nombreuses revues entassées. Dans un coin un énorme sac plastique plein de bouchons  , un autre des bouts de ficelles de toutes couleurs ! Un carré au sol avec la litière des chats, pleine. Sur une table où l’on aurait pu manger, des catalogues, des ciseaux, des papiers découpés ; une lampe et un transistor, une cassette, « La habanera »  de Carmen par la Callas.

Nous étions trois à découvrir cet endroit, la concierge, son mari et moi. C’était pathétique, nous nous regardions, interdits, l’odeur de renfermé, de pisse de chat, un peu de tabac, de moisi, peut-être d’alcool, car sous l’évier de nombreuses bouteilles nous alertaient ; nous étions partagés entre le rejet et la compassion, comment pouvait-on vivre dans cet endroit ?

Louise, ou Elise, avait accroché en travers de la pièce une longue corde, là elle suspendait des vêtements : grands fantômes qui semblaient ne pas vivre en bas…

On referma la porte, sans toucher à rien, la concierge prit les chats en pension  jusqu’au retour de Louise ; ce jour-là celle-ci reprit ses pensionnaires, remercia, mais au regard que lui renvoya la gardienne, elle comprit que l’on avait découvert son monde secret… elle ne dit rien.

Depuis, malgré nos essais pour comprendre, elle fuit, promène toujours ses chats au bout de la longue laisse, elle sourit aux enfants, mais refuse tout discours, tout rapprochement. Elle part travailler chaque matin , un peu voutée, un peu plus vieille, et accélère le pas dès qu’on approche….