Piste d'écriture: à partir d'une des photos de Roland Laboye (in Le sirop des rues), imaginer des points de vue croisés, des vies qui s'ignorent ou peut-être se rencontrent. La photo qui m'a inspirée est la même que celle de Jean-Claude Boyrie, dont le texte Au creux de l'oreille a été publié hier.

L’homme qui marche n’a l’air de rien. Un flâneur comme tant d’autres, veste de jean, barbe légère, de celles qu’on laisse grimper durant les vacances le long de joues hâlées, et aux pieds des sandales aux semelles de pneus, portées pieds nus, malgré la température encore fraîche de ce mois de mai. L’homme qui marche a l’air de qui prend l’air, de préférence loin de chez lui.

Or il n’en n’est rien. La ville est son port d’attache, où il revient entre deux reportages. Ses derniers sujets ont été graves, sociaux, mondiaux. Aujourd’hui il a juste besoin d’aller le nez au vent, son ombre bien à sa place sous ses semelles. Cette exhalaison de rue pavée bien tenue au matin, lessivée et arrosée par les camions balais, lui est devenu plus exotique que les piments, boissons fermentées et pollution franche des villes du monde tiers.

Ce matin il avait besoin de se dépayser, alors le voici, pas loin du Palais de Justice et de la population aux chaussures bien cirées, dans le crac crac crotale des deux roues et le bagout des portables. Il porte son appareil en bandoulière, il est en mode photo, mais ces photos-là il les espère drôles et peut-être même un peu perverses. Il veut s’évader de lui-même.

Il en a quelques-unes dans la boite, déjà. Les gens ne se défient pas quand on arrive par le débouché d’une rue, ils restent eux-mêmes, et c’est cela qu’il veut, les gens tels qu’en eux-mêmes, pris dans le lacet d’une circonstance, le filet d’un hasard. Ses semblables, ses frères, penserait-il un autre jour, mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui il n’a l’air de rien, il ne ressemble à personne.

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En fait il fuit la photo qu’il a laissée chez lui,. Celle d’une noce des années 80, l’une des premières qu’il a jamais prises, un peu décadrée, mais il en avait été si fier. Sa mère et son beau-père figuraient dessus, son petit frère faisait partie de ceux qui tenaient la traine. C’étaient eux, les enfants, qui avaient décidé que leur mère avait droit à une traîne, après des années de non-demande de la part de leur père, plus d’une décennie de galère, et toute cette tendresse pourtant qu’elle avait pour eux. Le jour de cette noce-là ils étaient à la fête, leur futur beau-père était un peu sérieux mais droit, il tenait le bras de la mariée avec une fierté qui les aurait fait l’aimer si ce n’était déjà le cas.

C’est après cela, sûr que sa mère était en de bons bras, qu’il avait pu commencer à s’évader. Il avait fait son apprentissage chez un photographe de quartier, il aurait pu poursuivre dans les photos de noces mais ce qu’il voulait était ailleurs, scènes rock, compétitions de moto, voyages, avec ou sans bourse, avec ou sans sujet de reportage, on trouvait sur place. Payé ou pas, joignable ou pas, heureusement il y avait le petit frère puis il y eut la petite sœur pour occuper l’esprit de sa mère et l’empêcher de trop s’inquiéter au sujet de son aîné.

Aujourd’hui il est un Rimbaud bedonnant et pourtant il plait encore. Peut-être parce qu’il a tant de plaisir à faire plaisir.

Mandarine, qui vient chez lui depuis quelques mois, dont il aime le parfum et les écarts – de corps, de langage, de rêve – regarde un peu trop la photo ces derniers temps. Oh, elle la regarde comme une femme rêveuse, amoureuse, regarde une jolie photo du bonheur des autres. Sans demande. Sans remarque. Mais ça l’englue, lui, ça le frissonne, il se demande s’il n’est finalement pas un décevant comme l’a été son père, toujours à promettre sans beaucoup tenir. Il se demande, alors que Mandarine ne lui demande pas.

Il arrive au coin et va bientôt atteindre la Coquille. Il a appris que cette mandorle creusée à l’angle d’un hôtel particulier, avec sa forme qui fait songer à une queue de paon déployée, a été aménagée pour permettre aux carrosses, et autres charrettes moins paonnantes, de prendre leur virage sans se bousculer, ni verser. Aujourd’hui la Coquille ne sert qu’à intriguer les touristes, et attirer la lumière.

Ah ! non. Aujourd’hui s’y tient un homme, un genou à terre, l’autre formant angle devant lui. Dans tout ce noir qu’il porte, le visage, pâle, et les mains, blanches, sont des fragments de lune. Ce Pierrot dégarni plaque un téléphone contre son oreille, il ne parle pas, il écoute, et il regarde dans le vide devant lui, il regarde sans voir. Bernard, lui, le voit, il se dit que le corps ramassé de cet homme représente assez bien le corps du paon, il aimerait le photographier ainsi, avec sa traine de pierre relevée derrière lui. Il serait arrivé par l’autre côté, du côté de la petite place qui fait biais à la Coquille, il aurait zoomé sans se poser trop de questions. Mais là, il ne peut pas. Cet homme, avec son regard fixe et sa main abandonnée, l’émeut. Alors il passe vite, sans céder à la tentation d’écouter, sans céder à la tentation de prendre.

 

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Thomas a eu besoin, pour passer ce coup de téléphone, de s’abriter. Presque, de se recroqueviller. Il est tôt encore, les rares passants pressés ne s’étonneront pas de voir ce patron d’un des bars du quartier, en posture enfantine. Pour se donner contenance au cas où, il tient une cigarette non allumée au bout de sa main gauche.

Il a composé le numéro et maintenant il attend que, dans cette autre coquille bien plus importante, où les voix et décisions font écho, ça décroche, ça réponde. Son fils a eu un accident hier, dans l’un de ces bouts du monde que le trop jeune homme s’obstine à arpenter. Thomas a appris ça dans la nuit, on lui a dit de rappeler ce matin, depuis il ne dort pas, il attend seulement l’heure probable de la fin de l’opération. Autrefois, lui aussi avait tenté, à travers les coques ramassées sur la plage, d’entendre le monde. Aujourd’hui il presse éperdument ce bout de coquillage branché à son oreille. Il attend. Décrochera, décrochera pas ?

Ils s’étaient disputés, avant le départ du fils. Une fuite de plus, et pourquoi ? il ne comprenait pas. Ils se sont dit des choses qu’on ferait mieux de ravaler, quand on est un père. De la part d’un fils c’est moins grave, on a le temps de changer, de revenir sur, de revenir tout simplement. Mais de la part d’un père accroché comme un Bernard L’Hermite à sa routine, était-ce raisonnable ?

Merde, se dit-il, c’est déjà le troisième service où on le balade. Il n’en peut plus. Il attend. Il va pleurer. Ah, voilà enfin une voix humaine, mais que dit-elle ?

       

Bernard a pris la résolution de ne pas photographier, mais à présent qu’il se retourne, la scène lui semble trop belle pour la manquer. À cette distance, l’homme toujours accroupi dans sa coquille n’est pas reconnaissable, il ne se rendra compte de rien… en quelques secondes il a levé l’appareil, opéré les réglages de lumière, cadré sans zoomer, et voilà, flash.

         

Cet éclat qui a ricoché sur ses lunettes... la pluie qui vient, l’orage ? un éclair attardé ? Thomas se redresse, ulcéré. L’inconnu là-bas, avec ses sandales de baroudeur comme celles dont rêve, rêvait… ? son fils… Il a rêvé, ou il l’a photographié ?

Il se sent trahi, à bout, la voix dans le téléphone s’est à nouveau éloignée, il n’a rien compris de toute façon, merde ce ne doit pas être si difficile de dire, de dire… dead or alive… non, alive, alive forcément, your son is alive, your son is safe. Il n’aurait pas besoin d’en entendre plus pour le moment. Mais ces mots-là on ne les lui a pas dits, ou alors il ne les a pas reconnus.

Il n’a jamais été doué pour les langues étrangères, lui. Jamais été doué pour les étrangetés. Hier la femme qui l’avait joint pour lui apprendre l’angoissante nouvelle parlait français. Où est-elle ? Il a beau répéter son nom, la demander sur tous les tons, on ne la lui passe pas. D’énervement, il écrase sa cigarette non allumée. Il n’en peut plus, la pluie crépite maintenant, les éclairs flashent, il va hurler.

       

Bernard va pour se mettre à l’abri, mais il entend des pas derrière lui, c’est l’homme qu’il vient de photographier, il savait bien que c’était une connerie, pas pu s’empêcher et maintenant… Il se retourne, l’autre lui court après, il ouvre la bouche, il va l’engueuler, il va crier, c’est le souci quand on photographie dans la rue, on entre dans la vie des gens, celui-là va me dire que je lui ai volé son image… Allez, m’en fous, je vais la lui rendre son image, vais l’écraser, erase.

L’homme l’agrippe maintenant, il a toujours la bouche ouverte, sa langue bouge mais il ne dit rien, en tout cas Bernard n’entend rien. Comme si on lui avait effacé la voix. Il est pâle, Bernard le sent partagé entre l’envie de cogner et celle de pleurer, il ne sent pas l’alcool pourtant. « Je m’excuse, dit-il avec douceur, je ne voulais pas vous bouleverser. Juste prendre une belle image. Si vous voulez, je vais l’effac… - Non ! n’effacez rien ! » La voix a jailli, rauque, un geyser, et ça y est, le type pleure. Un gabarit, pourtant, à ne jamais pleurer, très droit, les muscles noueux, noué c’est sûr à force de se tenir droit. « N’effacez… surtout pas. » Bernard le prend par les avant-bras. Il le maintient et le repousse en même temps. « On va s’assoir, hein ? sous ces branches, ça suffira à nous abriter, et vous allez m’expliquer. »

« C’est ce… téléphone. Ce maudit téléphone. Les toubibs…  Etienne… J’ai été un père si effacé… »

         

L’averse a cessé, ils sont assis tous les deux sur le banc face au massif de roses, c’est Bernard à présent qui a le téléphone à l’oreille tandis que Thomas tient l’appareil photo, pour que son voisin ait les mains libres. « Ok. Le numéro ? » celui-ci avec cette voix rassurante qu’il a, malgré ses semelles pneumatiques. Thomas le lui dicte, tonalité, crépitement, tonalité, il n’en peut plus… Enfin ça répond, les questions, réponses s’organisent en anglais. Silence, re-crépitement, re-dialogue. À mesure que les paroles s’échangent, Thomas voit naitre le soleil sur le visage de ce parfait inconnu, son semblable, son frère. « Thanks a lot. Yes, the father is here. Yes, OK. » Et, souriant : «  Il s’est réveillé, il va bien, il vous réclame. Vous pouvez partir quand? »

         

 Cette photo-là, personne ne la prendra, pourtant elle restera gravée dans son cœur. Mandarine a répondu oui à sa proposition de faire un enfant. Ensemble. Pourquoi ce jour-là ? Pourquoi après avoir vu ce père en souffrance ? Quelque chose du désir d’un fils vivant, est-il passé de l’un à l’autre ? Ou est-ce parce que Bernard avait réussi à lui venir en aide, lui entre tous ?

Mandarine a répété d’une voix grave et les yeux bien dans les siens, oui. Ils ont retourné la photo où la mariée sourit au marié, et ils ont fait l’amour.

Carole Menahem-Lilin, mai 2015,
d’après deux photos de Roland Laboye, in Le sirop des rues, éd le bec en l’air, 2014.