A partir d'un extrait de Nage libre, de Boris Bergmann, Calmann Lévy 2018, Le Livre de poche n°35795

Comment commence-t-on à connaitre les autres ? Un jour… quelque chose arrive, une lézarde dans le trop connu, et soudain l’autre devient « visible », il s’est créé une alliance, une solidarité, la curiosité a surgi. Parfois, la complicité est immédiate – et peut-être fragile, qu’importe : le temps de la rencontre, quelque chose a lieu. 
Dans ce texte, deux personnes se rencontrent sans se connaitre auparavant, mais dans un espace commun.

planche

"Issa s’essaye à la planche en mousse – accessoire de grand-mère habituellement. C’est usant, la planche, rien ne va vite, on traverse le bassin tel un pachyderme passif. Mais il y a un avantage : le regard à la plancha dépasse tout le reste, surplombe le bassin. On peut observer en toute sûreté, dans toutes les directions comme du haut d’une tour, la tête voit tout venir. Posture unique en natation : d’habitude, le regard est soumis, il ne croise ses semblables que par erreur, sans le vouloir, quand il dévie suivant la bouche en quête d’air. Les regards se rencontrent alors sur le bas-côté, furtivement, dans des angles interdits, entre les lignes, sans y prendre garde. Souvent sans avenir.
Avec la planche, le regard émerge, prend de la hauteur : il domine. Issa observe en continu (…)
Alors qu’il divague, il croise le regard d’une autre planche, dans la ligne d’en face. Elle vient à lui, au ralenti, sur son îlot de mousseline. Elle a les cheveux recourbés sous le bonnet – cachette habituelle – mais elle a fait tomber les lunettes pour cette longueur hors de l’eau. Elle fixe longuement Issa alors qu’ils se croisent, chacun allant dans la direction opposée. Elle lui sourit."

On l’a compris, l’espace commun est ici une piscine, il s’agit de jeunes gens pour qui sans doute, la nage est une activité régulière. Ils en connaissent les arcanes. On aurait pu imaginer une telle rencontre instaurée par la danse, la musique, une pratique qui met le corps en jeu. Il est question de désir, mais pas seulement, c’est une rencontre dans un lieu et milieu qu’ils apprécient tous les deux, ils partagent ce plaisir, cette pratique. Ils ne se connaissent pas, mais sur fond de familier. Bien sûr, cela ne suffit pas à faire la rencontre, mais cela aide.
J’aime aussi beaucoup dans ce texte la manière dont le corps est présent ; et pourtant, il s’agit surtout de regards.

"Issa sent :
« Je te veux
Toi
Moi ?
Toi
Vraiment ? »
et il ne sait pas comment lui répondre alors il rougit d’un seul coup, mûrissement fatal, puis détourne la tête. Elle l’a touché avec sa courte paille, l’unique boucle qui dépasse du bonnet et qui laisse percevoir une chevelure brune. Issa a envie de faire demi-tour pour la revoir, honteux de sa réaction qui traduit son inexpérience.
Un cours d’aquagym les repousse à chaque extrémité du bassin. Issa veut la rejoindre mais trop tard, la Brune est déjà partie.
« Elle reviendra, j’espère. »

Racontez une rencontre mêlant, comme ici, étrangeté et familiarité. Le connu peut être un lieu, une activité, une culture, une langue, un groupe… sur ce fond, l’espéré ou l’inespéré surgit. La rencontre peut être amoureuse, amicale… voire hostile, mais d’une hostilité spéciale. Partage d’une connivence, d’une complicité, dont on ne peut être sûr encore qu’elles soient réelles, tant on connait si peu l’autre, tant on peut interpréter à tort. Pourtant, au fond de soi, on sait.