Piste d’écriture : la rencontre de deux inconnus mais dans un contexte qui leur est familier à tous deux.

Arthur avait une bonne cinquantaine et des tempes grisonnantes. Il avait l’habitude de fréquenter un atelier d’improvisation. C’était chaque mardi en soirée. Cela faisait bientôt six mois qu’il s’était inscrit. Il avait été bien accueilli bien qu’il soit sensiblement plus âgé que les autres participants. Il est vrai qu’il troqué pour l’occasion son costume gris pour un ensemble jogging et polaire, beaucoup moins strict.

Il effectuait les exercices avec conviction et ça l’amusait beaucoup de faire des grimaces, des sons bizarres et des gesticulations en tout genre. Il appréhendait un peu plus les petites scénettes qu’ils devaient jouer à partir d’un thème et d’un lieu donné par Fred l’animateur. Il faisait comme il pouvait, ce n’était pas toujours réussi, mais dans l’ensemble il recevait un accueil plutôt chaleureux.

En arrivant ou en partant il échangeait quelques mots avec les autres, mais cela n’allait pas plus loin.

De toute façon, il devait rentrer pour préparer le diner de sa sœur, Maria. Elle était handicapée. Dans la journée, elle allait dans un centre spécialisé, mais le soir il la récupérait, la faisait diner avant qu’elle n’aille se coucher. Il s’était accordé cette récréation du mardi soir après avoir trouvé une jeune femme qui allait chercher sa sœur et restait avec elle jusqu’à son propre retour à la maison.

 

Arthur n’avait, jusqu’alors, pas cherché à approfondir les relations avec ces partenaires de jeu.

Ce soir-là, Il était arrivé à l’atelier contrarié parce qu’on lui avait annoncé que le centre où allait sa sœur, déménagerait à l’autre bout de la ville. Cela lui compliquerait énormément la vie et il pensait qu’il devrait abandonner cette sortie récréative.  Il avait effectué, néanmoins, les exercices qu’on lui avait donnés.

Assis dans les gradins, il avait regardé distraitement le couple qui venait de faire son petit numéro. Il entendit alors son nom et celui de Capucine, une toute jeune fille qui venait de commencer des études supérieures. Il réalisa qu’il devait monter sur la scène et que ce serait à leur tour de jouer pour les copains.

Sans conviction, il se leva et gravit la marche qui permettait d’accéder au plateau. Capu, c’est ainsi que les autres l’appelaient, était déjà en place.

Fred sortit d’une première boite le sujet de l’improvisation. Il y avait un mot et un seul : « aveugle ». Dans la deuxième boite, il prit un papier qu’il froissa et jeta après l’avoir lu. Il chercha à nouveau et cette fois, content de lui, il lança : « bureau de poste ».

 

Arthur en général laissait son partenaire commencer. Il resta donc un instant immobile, puis regarda la jeune fille qui s’était mise à trembler, comme si elle était prise de panique. Elle était si jolie dans sa robe à fleurs et son petit foulard dans les cheveux, assorti. Il pensa à elle comme si ç’avait été sa sœur qu’il fallait sortir de l’embarras.

Alors il s’avança en cherchant son chemin avec sa canne imaginaire jusqu’à ce que celle-ci rencontre le pied de la jeune femme. Il avait effectué des gestes précis pour que les spectateurs comprennent ce qu’il faisait. Alors, s’adressant à sa partenaire, il s’excusa et demanda si elle pouvait l’accompagner au guichet des envois de colis.
Prenant garde à ne pas tourner le dos au public, Capu le dirigea vers le comptoir. Libérée par cette action à faire, elle se détendit ; puis, comme elle imagina qu’il y avait la queue, elle lui expliqua qu’il devrait attendre un moment. Pour la remercier, Arthur lui raconta la vie de son personnage, mélangeant des faits complètement imaginaires avec quelques anecdotes bien réelles et même des faits qui le touchaient. Ainsi, il parla de son problème du jour, c’est-à-dire du déménagement de l’institution où allait sa sœur Maria.

La jeune femme expliqua alors qu’elle avait des cours à proximité et qu’elle pourrait amener Maria à l’atelier le mardi soir.

Arthur et Capu s’étaient enfoncés dans cette bulle grâce à la complicité et à l’écoute de l’un par l’autre. Ils avaient, un instant, oublié le monde réel. Quand Fred frappa dans ses mains, pour donner le clap de fin, Ils mirent quelques instants pour sortir de ce monde proche de l’hypnose. Alors seulement, Ils se regardèrent. Chacun avait des larmes dans les yeux. Puis, prenant conscience de la présence de leurs camarades, ils se rappelèrent que c’était du théâtre. Devant leur étonnement, le public les ovationna.

 

A la sortie, ce soir là, ils engagèrent la conversation pour la première fois. Capu n’avait plus son père et Arthur, qui avait le bon âge pour remplir ce rôle, la rassurait. De son côté, lui le professeur de français un peu perdu dans ses devoirs familiaux et son métier de professeur à la Fac, trouvait dans la jeunesse de la jeune fille une raison de se réjouir ; peut-être à l’occasion pourrait-il l’aider dans ses études de Lettres.

Les choses en seraient sans doute restées là. Mais les quelques vérités dites pendant leur improvisation leur donnèrent l’occasion de se voir régulièrement en dehors de l’atelier.  

 

Quelques semaines après cet évènement, le mardi Capu amenait Maria à l’atelier. Très vite cette dernière fut adoptée par le reste de la troupe. On l’installait confortablement dans les gradins et elle regardait le spectacle. Elle savait mieux que quiconque détecter si l’impro était réussie ou non. Si elle n’applaudissait pas, tout le monde comprenait que ça ne valait rien. Arthur se rendit compte que malgré son handicap, sa sœur avait une faculté à l’enthousiasme et à l’émerveillement qu’il n’aurait jamais imaginée.