Piste d'écriture : une rencontre fortuite avec une complicité quasi immédiate.

Photo de Roselyne Crohin

 

 

- Buenas tardes, me llamo Miguel, Qué tal ?

Un bel homme élancé, la soixantaine sportive, vient de passer la tête par-dessus la claustra qui sépare sa terrasse de la nôtre. C'est le milieu de l'après-midi, nous venons juste de nous installer dans notre petit appartement situé face à la paroi vertigineuse de Montserrat, la montagne en dents de scie, particulièrement vénérée par les Catalans et où, dès le moyen-âge, ermites et moines se sont retirés pour vénérer Dieu.

Curieux de connaître ce haut-lieu à travers ses multiples chemins de randonnée, nous avons déniché cette location avec vue à couper le souffle sur ces parois verticales et étrangement découpées.

–       Si vous voulez connaître les chemins qui partent d'ici, n'hésitez pas à me demander, continue Miguel, toujours en espagnol. J'habite ici et je connais bien le massif.

Il tient à la main une petite brochure qu'il nous tend.

–       Tenez, je vous la prête. Il y a plein d'informations pour randonner ici.

–       Muchas gracias. Por supuesto, es muy interesante. On aime randonner et on est venus pour ça, répond mon compagnon.

Pointant le doigt vers la montagne qui nous fait face, Miguel ajoute :

–       Regardez là-haut, à droite de la chapelle, vous voyez un panneau blanc ? A partir de là il y a un chemin qui grimpe en un quart d'heure jusqu'à une grotte.

–       C'est la fameuse grotte de Colbato ? lui demandé-je. En venant on a vu sa direction indiquée.

–       Oui, c'est celle-là. Vous pouvez monter en voiture jusqu'au panneau blanc. Mais vous pouvez aussi partir à pied depuis la maison et vous y serez en trente minutes environ.

Nous scrutons ensemble la montagne et nous repèrons à peu près le chemin qu'il nous faudra suivre pour arriver à la grotte. Miguel nous désigne aussi différents rochers aux formes remarquables et se montre intarissable sur toutes les merveilles à découvrir ici. Bien sûr, mon compagnon et moi ne comprenons pas toutes ses explications. Notre niveau d'espagnol ne nous le permet pas. Mais notre voisin se montre très pédagogue et prêt à reprendre plus lentement s'il voit que nous n'avons pas tout suivi.

Au bout de quinze minutes de discussion à bâtons rompus, il nous fait une proposition : l'accompagner pour une grimpette de deux heures en début de soirée. On calcule que la balade va donc durer au moins 3h30 avec le retour, mais comme on a pas mal roulé, ça nous fera du bien. Il nous propose de le retrouver à 18h.

Il est alors environ 16h30. On vient de faire 3 à 4 heures de route et il fait encore chaud car on est fin août. La proposition nous va. C'est inespéré de trouver comme cela un guide qui se présente de manière impromptue, dès notre premier jour !

 

A 18h pétantes, nous sommes devant sa porte, dans la rue, en tenue de marche, avec sac à dos, appareil photo, gourde et quelques provisions pour tenir jusqu'au dîner qui, dès ce premier jour, promet d'être à l'heure espagnole.
Pas de Miguel. Nous faisons les cent pas pour passer le temps et découvrir les alentours. Dix minutes plus tard, toujours pas de Miguel. Nous nous décidons à sonner. Pas de réaction. Nous commençons à trouver cela bizarre. Enfin, cinq minutes plus tard, Miguel se pointe en short et T-shirt, sans sac, ni gourde.

Nous lui emboîtons le pas et nous nous rendons compte très vite que son allure est plutôt rapide. Nous avons déjà l'impression d'avoir du mal à suivre son rythme, alors qu'on est encore sur du plat, dans les ruelles du village et qu'il nous abreuve d'explications diverses.

Entre autres, nous apprenons qu'il doit s'entraîner pour une ascension qu'il va faire à la fin de la semaine avec une amie. C'est une course d'une seule journée, mais avec 2000 mètres de dénivelé !

–       Mon amie est meilleure grimpeuse. Il faut que je m'entraîne sérieusement

–       Ah ! Mais elle est sans doute plus jeune que vous ? l'interrogé-je.

–       Oh à peine quelques années de moins !

 

Photo de Roselyne CrohinQuand nous commençons vraiment à attaquer le dur de la paroi, Miguel nous distance réellement. Mon compagnon s'accroche pour le suivre au plus près, mais moi, je m'essouffle et je regrette déjà de m'être trop chargée avec des provisions, des jumelles et un appareil photo. Notre guide s'arrête de temps en temps, mais reprend toujours sa marche avant que j'aie rejoint son niveau.

Le paysage s'élargit, mais dommage, l'horizon est un peu brumeux. Les photos ne donneront pas grand-chose et les jumelles ne vont pas servir non plus. De loin, j'entends que mon compagnon et Miguel font plus ample connaissance. Miguel a fait carrière dans un grand groupe de travaux publics, avec des missions partout dans le monde. Il ne nous donnera pas le nom de cette entreprise qui apparemment lui a laissé un goût assez amer, après une fin de carrière plutôt gâchée.

–       Quand ils ont vu que j'en savais trop, ils ont cherché à m'écarter, confie-t-il à mon compagnon.

 

Nous faisons enfin une pause sur une plateforme qui offre une vue étendue jusqu'au port de Barcelone, qu'on devine assez vaguement ce soir-là, car c'est très couvert. A notre tour de parler de nos professions, maintenant derrière nous, ainsi que de nos enfants et petits-enfants, eux aussi catalans. Nous nous prenons en photo avec lui. Puis Miguel nous promet qu'en une demi-heure environ, on pourra apercevoir le fameux monastère ainsi qu'un petit ermitage. La lumière a bien baissé. Si nous étions seuls, nous rebrousserions chemin, à coup sûr, pour assurer notre sécurité dans la descente. Mais, là, nous nous laissons influencer et reprenons notre ascension avec notre guide.

 

Mais au bout d'un quart d'heure, nous voyons bien que le sommet n'est pas si près que promis. En suivant les replis de la montagne, c'est beaucoup plus loin qu'il n'y paraît.

–       Miguel, por favor, nous on préfère redescendre, dis-je. Ne vous inquiétez-pas, on saura retrouver tout seuls.

–       Non, pas question. Je vous raccompagne, propose-t-il sans hésiter.

Un peu ennuyés de ne pas avoir assuré, nous redescendons silencieusement, en faisant bien attention de ne pas trébucher dans ce chemin vraiment très escarpé. Très vite, on se félicite d'avoir rebroussé chemin à temps, car la visibilité est maintenant assez mauvaise.

 

Je commence à me détendre quand apparaissent les premières oliveraies. Puis le chemin s'élargit et nous pouvons à nouveau marcher de front et bavarder. Quand nous arrivons aux premières maisons, les lumières sont déjà allumées. Il n'est pas loin de 21 h et le soleil a disparu dans les nuages depuis une bonne demi-heure. On fait un dernier petit détour par le café du village, ouvert dès la première heure et jusqu'à tard le soir. Miguel nous y recommande chaleureusement les croissants du matin. On constatera par la suite que ce café est vraiment le cœur vivant du vieux village, presque toujours animé, à peine un peu moins à l'heure de la sieste. 

 

Les jours suivants, Miguel nous laisse à plusieurs occasions des petits messages : il nous transmet différents tuyaux sur les commerces, les restaurants, les balades, la magnifique piscine municipale. Mais nous nous manquons à plusieurs reprises. Il nous prête aussi sa longue vue pour mieux observer les rochers et guetter les chèvres sauvages qui se dissimulent dans le paysage.

Un jour d'orage, nous nous rendons à l'un des restaurants qu'il nous a indiqué, en plein milieu des bois. La soirée est un peu ratée car on ne peut pas dîner dehors sous les lampions et le lieu en perd beaucoup de son charme. C'est d'autant plus dommage que le lendemain, Miguel vient nous proposer de l'accompagner à ce même restaurant. Un peu bêtement, nous déclinons l'invitation, car nous y sommes déjà allés, mais surtout, en fait, nous sommes fatigués après une longue journée de marche.

 

Il aurait fallu rester plus longtemps à Colbato ! Nous aurions mieux fait connaissance. Nous aurions pu reprendre à zéro cette rando interrompue et passer ensemble une journée à crapahuter, d'ermitage en ermitage. Nous aurions pu partager un verre sur la terrasse et bavarder à bâtons rompus en profitant de la douceur de la nuit, nous aurions pu....

Mais c'est déjà tellement bien d'avoir rencontré cet homme affable, si accueillant et si disponible. Il a rendu notre séjour plus agréable et c'est sûr que nous ne l'oublierons pas.