Piste d'écriture: décrire avec une certaine ditance ironique. 

bernard en attendant noel

Alexandre venait d’arriver à l’aéroport Charles De Gaulle. Non, il ne partait pas en voyage, il était venu accueillir un certain Christophe Manipulos, un Grec qui venait faire une étude sur le mode de vie à la française. On était à quelques jours de Noël et c’est lui le célibataire du journal où il travaillait, parce qu’il n’avait plus d’attache familiale, qui devrait se le coltiner. Certes, il n’avait rien prévu pour les fêtes, mais un simple whisky devant la cheminée de son appartement parisien lui aurait donné une bien meilleure satisfaction.

 Qu’allait-il pouvoir lui raconter ? Il ne savait rien de lui sinon qu’il avait une certaine renommée dans son pays. Quel âge avait-il, était-il en couple ? Parlait-il le français ? Pourquoi avait-il voulu particulièrement être en France pour Noël, alors que pendant cette trêve des confiseurs tout était en une espèce de jachère ? Il avait des questions, mais aucune réponse.

 Il savait seulement que de temps à autre ce bonhomme communiquait des informations à leur journal sur la situation de son pays, sans être un correspondant attitré. Le journal avait accepté de le recevoir à Paris en remerciement des articles qu’il leur avait envoyés. Les affaires internationales n’étaient pas le domaine d’Alexandre, lui que tout le monde surnommait « le geek » passait ses journées à la recherche des nouveautés informatiques pour les faire découvrir à leurs lecteurs. Il n’était jamais allé en Grèce, préférant de beaucoup l’atmosphère des pays nordiques.

 Un jingle lui fit lever la tête et ses yeux se portèrent sur le tableau d’affichage, l’avion ne devrait pas tarder à atterrir maintenant. Cependant, il avait cru apercevoir « Delayed » avant que les images ne changent. Il tenta de se persuader que c’était pour un autre vol, mais non, quand le message apparut de nouveau, mais cette fois en français, il fallait bien l’admettre, c’était bien le vol Athènes-Paris qui avait du retard, une heure et demie ! Pas le temps de revenir en ville, il fallait attendre. Il se leva, alla au bar, commanda une bière et s’installa dans un coin à l’écart des va-et-vient des gens. Il était à côté du lieu de culte de l’aéroport et devant la porte, il y avait une crèche. Il la trouva laide et déplacée à cet endroit, puis malgré lui il se replongea dans les Noëls de son enfance.

 

La crèche que sa mère disposait, chaque Noël, sur la cheminée du salon, avait été fabriquée par son Grand-père. Elle était simple, quatre poutres en bois brut soutenant un toit en paille. A l’intérieur il y avait une mangeoire et bien sûr l’âne et le bœuf. Les personnages de Marie et Joseph étaient mieux peaufinés que les autres, leur visage et leurs mains étaient en cire, alors que les autres n’étaient qu’en terre cuite, peinte. Le petit Jésus, lui ne prenait sa place que le jour de Noël. Il leva la tête et regarda la crèche qu’il avait à côté de lui. Il y a bien longtemps qu’il ne s’intéressait plus à cette tradition, mais en voyant que l’enfant était déjà installé entre l’âne et le bœuf, il se surprit à maugréer en pensant que si on faisait les choses, il fallait les faire bien.

 Une odeur de pâtisserie venant du bar, le sortit de sa méditation, pour repartir aussitôt vers d’autres souvenirs. Il revit sa mère dépecer un malheureux lapin et le réduire en petits morceaux pour faire la garniture d’un pâté en croute qui faisait la renommée de la soirée du réveillon. Il se rappela comment sa mère préparait la gelée et le petit verre de cognac qu’elle ajoutait pour donner un goût plus prononcé à l’ensemble. Il se rappela un instant le conte d’Alphonse Daudet « Les trois Messes Basses » que Fernandez racontait avec son accent méridional, mais aussi sa propre impatience dans l’église à l’idée de découvrir les jouets devant la cheminée, une fois rentré à la maison.

 La voix impersonnelle d’une speakerine le tira de sa rêverie. Il regarda le tableau d’affichage, il avait encore une bonne heure à attendre.

 Sur sa gauche, un enfant regardait un petit livre, il se remémora le livre de « Blanche-Neige » qu’il avait justement trouvé devant la crèche le soir de Noël. On pouvait changer les images en faisant tourner une sorte de roue en papier. Il revit un instant la tante Claire et d’autres demoiselles esseulées que ses parents invitaient pour quelles ne passent pas cette veillée dans l’isolement. Il y avait une dame qu’ils appelaient tante bien qu’il n’y ait aucun lien de parenté. Cette femme habitait une petite maison construite dans le jardin de la propriété où ils résidaient. Elle offrait l’hospitalité à une pauvre personne du quartier. Mais elles ne s’appréciaient pas vraiment. Alors elles partageaient leur repas dos à dos sans se regarder. Les mauvaises langues prétendaient qu’elles se passaient un dentier s’il y avait quelque chose à croquer !

 Souvenirs souvenirs, pensa-t-il. Il se leva et alla dans la boutique qui vendait des journaux, des livres et des confiseries. Il acheta un livre sur la Grèce, il avait le temps de se documenter un petit peu, ça pourrait lui servir pour animer la conversation avec son hôte.

 

Enfin on annonça l’arrivée du vol Athènes-Paris. Il se dirigea vers la porte 25 d’où devaient sortir les passagers de ce vol, mais il lui faudrait encore attendre une bonne demi-heure avant de voir à quoi ressemblait son visiteur. Enfin les portes s’ouvrirent.

 Il vit un nombre impressionnant de voyageurs sortir précipitamment comme s’ils allaient prendre l’avion alors même qu’ils venaient d’en quitter un. Ici une famille, là un couple, deux femmes, deux hommes mais aucun célibataire. Il pensa un instant que l’homme n’avait pas pris l’avion et qu’il était venu pour rien. Puis, alors qu’il était sur le point de quitter la salle, il vit arriver un pope, robe noire, toque noire sur la tête et une longue barbe rousse. Alexandre était furieux, il venait de perdre trois heures qu’il aurait pu passer confortablement, installé dans son fauteuil à terminer la lecture du dernier Goncourt avec son chat sur les genoux.

 Le pope s’avançait vers lui, il n’y avait plus personne dans la salle en dehors d’eux. Ce n’était pas possible, il y avait certainement une erreur, mais l’homme, il devait avoir trente-cinq ans environ, lui adressa la parole.

 « Vous êtes bien Alexandre Midepain, je suis désolé, mais ils ont fouillé mes bagages, mon sac a été reniflé par un chien et ils ont imaginé que je transportais de la drogue. Alors que simplement je rapporte des huiles essentielles bénies par le patriarche d’Athènes pour la célébration du Noël orthodoxe.

- Bienvenue en France, je suis bien Alexandre », répondit notre homme, bien que contrarié par le nom qu’on venait de lui donner. D’origine écossaise, son vrai nom était : « Mypain ». « Venez, je vais vous conduire à votre hôtel, je suis en voiture.

– Comment ça à l’hôtel, mais je pensais loger chez vous pour découvrir comment vous célébrez Noël ! »

Alexandre devint rouge, ne sachant quoi répondre et surtout, il ne voulait pas avouer sa solitude, même si elle était en partie choisie.

 Mais Christos éclata de rire, lui tapa sur l’épaule et avec un accent délicieux il lui dit : « Va pour l’hôtel, on ira picoler au bar. Ne t’inquiète pas mon vieux, dans mon sac j’ai aussi un pull et un jean plus adaptés à cette activité ».

 Plus tard quand Alexandre le vit arriver au bar, il eut du mal à le reconnaître : il avait devant lui un homme qui avait tout du hippie ! Alors, intrigué par ce personnage loufoque et mystérieux, il se mit à penser qu’il allait passer son meilleur Noël depuis longtemps…