Piste d'écriture: des noms prédestinés... et de l'humour

Mathieu Barot n’en peut plus ! Georges Eylan n’avait pas pu s’en empêcher. Il n’y a pourtant pas de sautoir à la prison de Prades sur Goves et la population des prisonniers est tellement dense lors de ce qu’on nomme les promenades, qu’il est strictement interdit de courir, lancer quoi que ce soit et surtout sauter. Mais pensez donc, Eylan ne sait faire que ça : sauter, s’élancer et sauter.

Il était même champion de saut en longueur quand la pandémie est survenue. Il s’est alors retrouvé coincé chez lui, au premier étage d’un immeuble avec juste un balcon filant de un mètre sur dix pour tout espace extérieur. Il a commencé à tourner en rond à l’intérieur de son appartement, puis à faire des allers et retours sur son balcon. Un jour, n’y tenant plus, il a pris son élan et a sauté le garde-corps pour essayer d’atterrir sur le balcon le plus proche pourtant situé à six mètres cinquante du sien, de l’autre côté du porche de l’immeuble. Mais voilà, d’habitude, il exécute une course d’élan de quarante-cinq mètres — pour un saut avoisinant les huit mètres cinquante, évidemment—, alors imaginez, dix mètres d’élan ! Bien sûr, il ne devait franchir que six mètres cinquante, mais Georges Eylan n’avait tout de même pas assez d’un élan dix mètres et il a raté sa réception. Il a atterri les deux pieds en avant sur une brave dame qui, son panier à provisions au bout d’un bras et sa baguette de pain sous l’autre, rentrait chez elle en vitesse, car elle avait dépassé le temps autorisé de sortie à cause de cette fichue baguette qu’Alphonse Meunier avait extraite en retard de son four. Quand elle a vu, en un éclair — qui n’était pas au chocolat— , les deux semelles de Georges Eylan lui fondre dessus, elle n’a rien compris et n’a donc pas eu la présence d’esprit de faire un écart pour éviter le choc. Encore que je me demande bien où elle aurait trouvé l’agilité nécessaire à cette esquive, encombrée qu’elle était de son panier à provisions et de sa baguette sortie toute chaude du four d’Alphonse Meunier.

 

Tentative d’homicide par agression pédestre : tel fut le chef d’accusation retenu à l’encontre de Georges Eylan. En l’absence de témoin, puisque toute la ville était confinée, et au vu de la description plutôt confuse de la victime puisqu’elle n’avait pas franchement les idées claires après ce choc frontal, mais constatant les traumatismes crâniens de celle-ci, le jury en avait conclu que Georges Eylan était coupable. N’avait-il pas sauté volontairement à pieds joints devant lui par-dessus le garde-corps ?

 

C’est ainsi que Georges Eylan était incarcéré sous la responsabilité de Mathieu Barot, à la maison d’arrêt de Prades sur Goves.

Quelle responsabilité d’ailleurs ! Mathieu Barot n’a jamais pu lui faire comprendre que le saut en longueur était impraticable dans la cour de la prison. Georges Eylan n’en avait cure et s’entraînait chaque après-midi au milieu de ses codétenus, à la grande joie de certains. D’autres se plaignaient. Et puis, il y avait ceux qui s’amusaient à lui barrer le passage, ou à le narguer au point de chute. Et voilà ! C’est arrivé aujourd’hui ! Mathieu Barot s’en arrache les cheveux — car ce Mathieu-là a plus d’un cheveu sur sa tête— Georges Eylan a cassé les deux jambes d’un prisonnier qui l’avait défié. Quel élan ! (Le geste). Une courbe parfaite après une course progressivement accélérée et une arrivée féline et puissante, en plein au milieu des tibias de l’autre.

Cet Eylan (le sauteur) ! se lamentait Mathieu Barot, une calamité ! Le gardien de prison a immédiatement averti sa hiérarchie qui a appelé le SAMU qui a envoyé sur place une ambulance qui a emmené la victime aux urgences où il fut pris en charge par Alexandre Sammus, l’urgentiste de service ce jour-là.