PostHeaderIcon Café de la gare, par Jacqueline Chauvet-Poggi


18h tip top c’est bien le moins que le serveur du Café de la Gare soit aussi exact que les trains.

Après la pause, boulot jusqu’à 22h

C’est assez cool cet horaire. Calme jusqu’à 21h, quelques habitués.

Tiens voilà la petite dame du 18h45.

Bonjour Madame, un peu frisquet ce soir. Ce sera un amer Picon comme d’habitude ?

Elle arrive toujours dans ces eaux là, elle consomme lentement son amer. Il n’y a guère plus qu’elle pour ce truc là, c’est presque sa bouteille.

Un peu dodue, mais un joli visage avec la peau des joues fraîche. On a envie d’y faire de gros poutous.

Elle lit son Télérama. Enfin, elle le tient devant elle mais souvent ses yeux regardent la salle en rêvant. Elle s’imprègne de tous ces signes d’activité extérieure avant de retourner dans son deux pièces, bien rangé, ses plantes vertes, sur la télé les photos de quand elle avait du charme et une vraie vie, et son chat qui lui paie en caresses le droit de ronronner sur ses genoux pendant qu’elle somnole devant Julie Lescaut

Enfin je suppose je ne suis jamais allé voir.

Je vais aller en griller une sur le seuil, j’ai le temps.

Oh pardon monsieur, attendez je vous tiens la porte.

C’est que vous avez une valise bien encombrante.

Tenez installez vous ici, vous pourrez la caser dans l’angle.

Et pour vous ça sera ?

Une bière ? Pression ? D’accord, vous aimerez, elle est fraîche.

Jamais vu celui là. Beau bagage, pas la malle Vuitton mais grande et chic.

Lui aussi chic, sans épate, pardessus bien coupé, écharpe de soie, sans doute, souliers de cuir fin, l’air neufs…..

C’est trop tard pour le 18h45, c’est peut être pour le 19h 30.

Qu’est ce qu’il transporte dans cette valise ? C’est un représentant ? En quoi ? En enclumes ? En produits de luxe ? Mais alors, encombrants !

Je parie plutôt que c’est un intello, journaliste, écrivain voyageur ou quelque chose du genre.

Justement il sort un stylo, un bloc de papier, et hop que je te gratte des mots et des mots. On peut dire qu’il a l’inspiration ou qu’il est pressé d’écrire quelque chose d’urgent. S’il écrit d’après nature peut être que je serai dans son prochain roman. ‘’Celui qui essuie les verres au fond du comptoir’’

Voilà votre bière, Monsieur, ce sera tout ?

J’ai pas pu voir ce qu’il écrivait, c’est écrit petit et serré

Et voilà le roi du p’tit blanc. Le distributeur de prospectus qui a fini sa tournée.

Salut, alors pas d’invendus? mais non je me moque pas, je rigole.

Vous les lisez toujours pas vos illustrés ? Des fois qu’il y aurait de bonnes affaires !

Bon vous avez raison sinon vous ne les trimballeriez pas tout l’après midi.

Le pauvre, il ne gagne même pas de quoi s’acheter les articles en promotion.

Mais pour le p’tit blanc, il s’y tient.

Il a une bonne tête, un peu amochée par ses balades à pied par tous les temps et sans doute aussi par les stations p’tit blanc ici ou là. Il paraît qu’il a été rupin, comptable ou autre, ça se devine quand il regarde les autres clients, l’air de rien on voit qu’il les évalue, puis il pousse un soupir et finit son verre. De temps en temps je lui double la mise, en douce, il me remercie d’un clin d’œil.

Et l’intello là bas il écrit toujours ? Ah non, il a levé le nez, le regard fixe, il réfléchit peut être.

Mais c’est pas tout ça, quand on s’incruste, il faut consommer.

Autre chose, Monsieur ?  Un café ? Serré ? Bien

Voilà ! Si vous le permettez je vous offre une petite fine maison et je vous accompagnerais bien. Merci, c’est que j’aime rencontrer de nouvelles têtes et bavarder pendant les moments creux

Vous aussi vous profitez du calme, on dit que beaucoup d’écrivains aiment s’installer dans les bistros, que ça stimule leur inspiration, qu’ils piquent des sujets sur le vif.

J’ai vu juste ? C’est presque ça ? Non, non vous n’êtes pas obligé de me répondre. C’est vrai que je suis curieux des gens et en plus j’adore lire et quand je n’ai pas de livre je m’en raconte dans ma tête.

 Vous dites que je devrais les écrire ? Je pourrais, avec tous les gens qui passent ici il y aurait de quoi faire plusieurs romans.

Mais je sais pas m’y prendre.

Il suffit de commencer ? Mais par quoi ? Ah oui, prendre des notes, faire comme un croquis de ce que je vois, me fixer sur un client, un objet. Oui, oui, oui, pourquoi pas ?

 Mais quand je vois à quelle vitesse vous remplissez les feuilles, comme ça sans avoir l’air de chercher vos mots, ça m’impressionne.

C’est que vous êtes pressé?  Il vous reste peu de temps? C’est vrai que pour le 20h30 c’est raté et après, le dernier est à 21h45. Et moi je ferme à 22h. Alors je vous laisse.

D’ailleurs voilà la bande du 21h45 justement.

Ils font le ménage dans les bureaux de 18h à 20h30 environ. Après comme ils habitent tous sur la même ligne, ils se retrouvent ici. Ils sont gais, ça met de l’ambiance.

 Par contre vous devriez pousser un peu votre valise, c’est le coin où ils se mettent toujours. Là merci ça ira, je vous la surveille.

Alors qu’est ce qu’on arrose aujourd’hui ? Qui paye la tournée? Non, non, c’est pas moi ! Bon je prends les commandes. Bière pour tout le monde ? Ah non, c’est vrai, trois limonades ! Bonnes nouvelles du Sénégal ? Vous y retournez quand ? Quand les crocodiles n’auront plus de dents ? Elle est bonne !  D’ailleurs il vous manquerait le Café de la Gare!

Allez pour une fois je vais trinquer avec vous. Santé !

Eh, c’est pas tout ça, les copains, c’est l’heure ! Faut pas rater le train, vos bourgeoises vous attendent! Ciao!

Ben où est passé l’écrivain ? Parti ?

Bah, il a laissé l’argent sur la soucoupe, correct. Il a dû partir pendant que je bavassait avec les rigolos.

J’ai encore un petit quart d’heure avant de boucler. Si j’essayais d’écrire comme il m’a dit ? Chiche !

Je vais commencer par lui.

‘’Le café était calme, lorsque le voyageur entra portant une énorme valise…….’’

Valise ! Valise ! Mais elle est toujours là ! Il l’a oubliée. Il reviendra peut être la chercher. Mais quand ? C’est que je vais fermer, moi !

Et d’abord qu’est ce qu’il y a dans ce gros machin ?

Allez, je la prends, je l’ouvre et je regarde !

…. ….Mince !!!!!!

 

 

PostHeaderIcon REALITE PAS NET, par J. Chauvet-Poggi

REALITE_PAS_NET

REALITE PAS NET

de   alexandre@free.fr             à      sharon@wanadoo.fr

Chère correspondante fidèle

Depuis six mois que nous échangeons sur le net je te connais de mieux en mieux.

Et plus je te connais plus je constate que nous avons des points communs.

Il me semble que nous sommes prêts à nous retrouver face à face.

Je t’imagine venant vers moi, souriante comme tu me dis que tu l’es toujours.

Je sais que tu as des cheveux bruns et je les vois déjà flotter sur tes épaules.

Tu arriveras avec tes longues jambes bottées de cuir, le blouson de laine bouillie que tu as acheté récemment, je sens comme si tu étais à mes côtés ce parfum, Y, que tu aimes tant

Alors, ne me fais pas languir plus longtemps, accepte un rendez vous, que je voie si la réalité est aussi merveilleuse que l’image que j’ai construite peu à peu et que je vois même les yeux fermés

de sharon@wanadoo.fr                     à   alexandre@free.fr

Cher fou d’Alexandre

C’est tellement bon cette complicité que nous avons créée sans nous être jamais vus.

Je te parle en toute confiance, sans peur d’être jugée, sans voir sur ton  visage un éventuel signe de désapprobation ou un  sourire narquois.

Ne crains tu pas que tout s’effondre quand nous nous matérialiserons chacun devant l’autre ?

de   alexandre@free.fr             à      sharon@wanadoo.fr

Ma sotte petite amie

Mais non rien ne s’effondrera !

Nous ajouterons au contraire le plaisir d’entendre nos voix et nos regards donneront plus de sens à nos mots.

Ne sens tu pas toi aussi la frustration de s’adresser à de l’irréel ?

N’as-tu pas envie de me voir, de sentir ma présence à tes côtés ?

de sharon@wanadoo.fr                     à   alexandre@free.fr

C’est vrai que l’expérience me tente

Mais alors il faut que ce soit dans un lieu neutre, avec des gens autour de nous,

parce que j’ai peur d’aller trop vite, peur que ce que j’éprouve pour ton personnage virtuel ne se voit trop et  peur d’être sans défense face à ta réalité

de   alexandre@free.fr             à      sharon@wanadoo.fr

Eh bien voilà !

N’aies pas de crainte. Moi aussi j’ai besoin de garde – fou, je suis si impulsif que je serais capable de sauter au cou de ta beauté au mépris de toutes les convenances.

Alors je te propose de choisir un café, à l’heure que tu voudras

A toi

de sharon@wanadoo.fr                     à   alexandre@free.fr

Quelle émotion !

Je suis toute remuée à l’idée que je vais enfin te serrer la main, m’asseoir près de toi !

Maintenant que je suis décidée, il me tarde de voir ta grande silhouette dans ta tenue de sport (dis, tu me permettras d’assister à un de tes tournois de tennis ? je ne joue pas mais je serai un bon supporter !).

Samedi je dois aller à une soirée chez une copine et je pourrai m’échapper vers 22h. Je propose

la Grande

Brasserie

, c’est tout près de là et ensuite j’aurai le tram tout à côté.

de   alexandre@free.fr             à      sharon@wanadoo.fr

Merci, Sharon, de cette grande joie que tu me fais.

J’espère être à la hauteur de ce que tu attends de cette rencontre.

Je serai à

la Grande

Brasserie

Samedi à 22h, promis.

Mais comme nous avons convenu de ne pas échanger de photo, comment nous reconnaître ? Pour moi j’ai l’idée de tenir une mallette à la main, comme si j’attendais d’aller à la gare.

de sharon@wanadoo.fr                     à   alexandre@free.fr

Bonne idée, je n’y avais pas pensé.

Moi je serai en robe blanche avec un foulard rouge sur les épaules.

A samedi

Samedi – 22h –

la Grande

Brasserie

Quelle plaie ! Me voilà avec cette énorme chose, une vraie malle cabine ! Cet idiot  de Pierre n’en avait pas d’autre à me prêter et c’était trop tard pour en trouver une autre.

Je dois avoir l’air d’un voyageur de commerce qui trimballe des appareils à raclette ! Je pourrai toujours dire que c’est ma collection de raquettes de tennis, mais il faudrait qu’elle soit drôlement idiote pour le croire !

Déjà qu’elle va être surprise de ma ‘’grande ‘’silhouette ! Enfin je suis pas si petit, mais 1m65, même avec des boots à talons, ça fait pas haut.

Sur le net, elle paraît assez intelligente et elle a dit que les apparences ça n’est pas important, que ce qui compte c’est l’âme. Et je suis sûr d’avoir une belle âme, même si mon âme ne joue pas au tennis !

Je vais m’asseoir là, je vois la porte, je ne la manquerai pas. Posons cette fichue valise sur la chaise en face, elle me cachera un peu, que je puisse voir à qui j’ai affaire.

-Bonjour, qu’est ce que je vous sers ?

-J’attends quelqu’un, mais donnez moi une bière blanche

-Une bière blanche, d’accord. Il faut pas laisser votre valise là, elle gêne le passage. Posez la par terre, là, ça va.

Regardons si par hasard elle ne serait pas déjà là. il y a bien sur la banquette ce boudin en robe blanche, on dirait un gros tas de crème chantilly. Elle a même un foulard rouge autour du cou,  enfin, une bandana, mais ses cheveux sont aussi rouges que le foulard. Ce doit être une shampouineuse qui a eu des réductions sur la teinture invendue !

Alors que moi j’attends une étudiante des beaux arts aux longs cheveux bruns, on peut dire que j’ai de la chance. Quand les potes viendront me rejoindre à la demie ils seront épatés.

-Et pour mademoiselle ce sera ?

-J’attends quelqu’un, mais donnez moi un coca light

-Un coca light ? C’est comme si c’était fait.

Mon Dieu, faites qu’il n’arrive pas trop vite, que j’aie le temps de reprendre mon souffle et mes esprits. Là, je retrousse un peu mes cheveux, je lui dirai que je les ai fait couper pour servir de modèle à l’atelier de peinture. Quelle idée d’avoir parlé des beaux arts, comment je vais m’en tirer ?

J’ai dit aux copines de venir me rejoindre à la demie, comme ça elles me sauveront la mise si je suis trop embarrassée et puis elles seront mortes de jalousie en voyant mon grand sportif !

Est-ce que j’ai bien regardé ? Il serait pas déjà là ?

Apparemment pas. Le seul client tout seul c’est cette espèce de nabot aux cheveux gras qui furète du regard dans toute la salle et ne pense même pas à boire sa bière au citron. Et sa valise, grands dieux, c’est loin d’être une mallette ! Ce n’est pas mon Alexandre qui ferait un telle faute de goût.

Samedi – 22h30 –

la Grande

Brasserie

Trois jeunes, jeans sur les talons, casquettes de base ball à l’envers sur leurs crânes rasés, entrent bruyamment.

-Salut, Gaston ! Alors tout seul ? Elle t’a posé un lapin ? Qu’est ce que tu fous avec cette malle ? Elle est à toi ? Qu’est ce que tu as mis dedans, ton trousseau de mariage ? C’est pour quand la noce avec la belle Sharon ?

Eh, attends, pourquoi tu te tires ? On est tes copains, t’en va pas comme ça ! Et ta valoche ? Et ta consommation, qui va la payer ?

Trois filles, grosses fesses moulées dans des petits jeans, les yeux fardés de paillettes, du chewing gum plein les dents, se précipitent vers la robe blanche qui sanglote.

-Et alors Josette, ça va pas ? Il est pas venu ? Salaud d’Alexandre, te faire ça !

Ton rimmel va fondre, ne pleure plus ! Viens plutôt avec nous on a rencontré quatre gars super sympas. Ils ont  décidé de faire le fête pour consoler leur copain Gaston qui vient d’avoir un chagrin d’amour.

PostHeaderIcon Coup de sifflet!, Andréa

Consigne

4 éléments : une place, une jeune femme déguisée en panthère, une tasse de café, un bel après-midi

Coup de sifflet !

Un train entre en gare

Sur la place du village

Une jeune femme court,

Se précipite, ouf !

Elle saute dans son train !

Elle avance dans le couloir,

Longe les compartiments

Son regard scrute les voyageurs…

Trop de monde à son gré.

Enfin un compartiment

Un voyageur seul

Elle s’installe en face de lui

Il lève les yeux de son journal

-         Quelle belle journée, dit-il

-         Oh oui, répond-elle, ce soleil, ce paysage, étincelant de lumière

C’est excitant comme un café africain.

-         Vous connaissez l’Afrique ?

-         Oui, j’arrive du Sénégal, dit-elle en croisant les jambes.

Silence.

-         Puis-je vous offrir une tasse de café, même européen, il peut être excitant.

-         Pourquoi pas ? répond-elle,

déjà consentante

Un garçon de wagon restaurant

Les servira rapidement.

L’homme replie son journal.

Après une première gorgée de café,

Il détaille la voyageuse venue d’ailleurs.

Au-dessus de sa tasse,

Des yeux à la fois mystérieux

Et impérieux

De longs doigts fins tiennent la tasse

Avec délicatesse

Et des jambes… des jambes…

Imagination s’enflamme.

« Ce n’est pas une femme

C’est une panthère », pense-t-il.

Un bruit métallique.

-         Vous avez fait tomber votre boucle d’oreille.

Il se penche pour la ramasser

En se redressant la main frôle la jambe soyeuse.

Leurs regards se croisent

Et se décroisent

Regard hypnotisant de la panthère.

D’un geste lent elle déboutonne son chemisier…

Surpris mais subjugué

Il vient s’asseoir près d’elle…

Les préliminaires seront rapides.

Une caresse, une autre caresse,

Des vêtements qui voltigent

Le compartiment devient oasis…

Les corps s’agitent au rythme du désir

Mais aussi au rythme des boogies du train.

A ce moment là, retour du serveur du bar

Il a l’allure du Facteur de Mr Hulot !!!

Il passe sa tête surmontée d’une casquette

Par l’entrebâillement de la porte du compartiment.

Son index s’agite plusieurs fois ! Non Non Non

Et il chante : « Pas de boogie boogie avant la prière du soir !!! »

La panthère s’endort dans les bras de son Pasteur…

PostHeaderIcon La valise, par Yvonne Libmann

 

Nous avons pris le train en gare de Lyon, l’expresse de onze heures quinze. Qui a démarré à midi moins vingt.
Les couloirs étaient comme je l’avais prévu « bondés. » Nous allions devoir voyager, soit debout, soit dans le meilleur des cas, assis sur nos bagages. C’est effectivement ce qui c’est produit.

Mon sac était presque « léger ». Mais Nathan, outre un sac à dos style militaire, s’était chargé d’une valise monumentale, sur laquelle je me suis installée. Le poids de la « chose » a donc pu supporter le mien, « plume »

L’arrivée à Valence était prévue « là aussi dans le meilleur des cas » vers dix-sept heures et quelque. Un autocar devait nous mener ensuite jusqu’à Dieulefit. Si tout allait bien.
Au fil des passages à niveau, je m’interrogeais.
- Mon « siège » transportait-il des dictionnaires ou une encyclopédie ?
Etant donné notre destination, l’hypothèse de libres savants était peu plausible ; mais je suis restée discrète.
Le trajet fut, bien sûr, éprouvant : personnes âgées angoissées, femmes seules transies de peur. Chacun voguant vers un destin via une destination problématique.

J’ai tout de même réussi à somnoler. Nathan m’a réveillée en gare de Valence. Nous n’avions « que » vingt-cinq minutes de retard, ce qui semble après tout raisonnable étant donné les circonstances…

Le chauffeur de l’autocar nous a accueillis et salués d’un air bourru. Puis a démarré aussitôt.
On s’en moquait ! Il nous tardait seulement d’arriver.
Je sentais Nathan devenir de plus en plus tendu, ne parlant pas, lointain, allumant sa cigarette sur le mégot de la précédente. Je suffoquais, en me demandant : « - Où s’en va-t-il déjà, vers quoi ? ». Comme une intuition que j’ai comprise plus tard.

Une petite chance dans ce chaos fut que le chauffeur bourru, connaissait l’adresse du café où nous devions faire étape, et consentit à nous y déposer. Je le gratifiais d’un sourire forcé ; dois-je le reconnaître, mais bon !
Les « Planates » : Un bistrot typique, au bord d’une place ombragée avec sa fontaine, son jet d’eau. Tables et bancs de bois.
Nathan s’est dirigé sans hésiter vers le bar où il serra la main du garçon qui se tenait bien droit, un visage bien dessiné, pommettes hautes, teint hâlé.
« La fin d’une saison de ski ? » Cela me semblait bien improbable… Un marcheur sans doute.
- Salut Claude !
Et se retournant vers moi.
- Voici Rebecca !
Ils semblaient se connaître. Quand, où, comment ?
Le dénommé Claude fit de la main un signe, qui me parut empreint de sympathie. Je lui souris, avec sincérité.
Il était déjà vingt et une heures et je défaillais de faim. Mais je n’ai rien eu besoin de réclamer : Du pain complet (un miracle !), des œufs brouillés, des pommes de terres rissolées, nous furent offertes avec un demi de vin rouge. Un vrai festin.
Pourtant je remarquai deux choses : le regard de Claude qui s’attardait souvent sur moi, et surtout la manière dont mangeait Nathan : En silence, distant, il commanda un quart de vin blanc.
- Pour le dessert ! Précisa-t-il comme pour s’excuser, ou se justifier.

Le sommeil me gagnant, la question se posait de savoir où nous allions bien pouvoir dormir, en tous cas passer la nuit et nous reposer. Curieux que nous n’en ayons pas discuté ensemble auparavant ?
Quand l’horloge ronde aux belles aiguilles noires sonna vingt deux heures, je vis mon cousin se lever et s’approcher de moi. Il se pencha pour murmurer.
- Souhaite moi bon courage et bonne chance, Cousine. Claude prendra soin de toi !
Je sursautais et me mis à trembler bien qu’il me serrât dans ses bras.
Il s’empara de son sac à dos et sans un regard, fila. Non, vers la porte d’entrée du café, mais par une porte arrière, abandonnant donc à mes cotés l’énorme valise.
Je n’eus heureusement pas le temps de le rappeler. Claude me touchait légèrement l’épaule en disant :
- Venez ! Ma mère et Michèle ma sœur, nous attendent.
Il avait déjà saisi le monstre, je ne pouvais que le suivre et obéir – sans Nathan –

J’ai passé quinze mois rassurants et fêté mes seize ans auprès de la famille Bernard.
La fameuse valise contenait en autre, des livres, papiers, crayons, de quoi me vêtir durant les quatre saisons.
J’ai appris, plus tard, que ma mère et ma tante avaient pris ensemble cette précaution.

Nathan m’a rejointe à Paris, rue de Sévigné, en avril 1945. Il m’a appris le Chant des Partisans. Michèle, devenue mon amie, mon aimée, a été désigné « Juste-parmis-les Nations ».
Janvier 2007

PostHeaderIcon Prélude à l'après-midi d'un fauve/ Ronron sur le Canigou

Prélude à l'après-midi d'un fauve.

PANTHERE

Fernand Khnopff, "l'Art", 1896, Bruxelles, musées royaux des Beaux-Arts

[cf. ingrédients proposition n°1: une place/ une tasse de café/ une personne déguisée en panthère/ un bel après midi.]

    La place du Nombre d'Or, un quinze août à quinze heures.

    Il faisait déjà 37°2 ce matin. Désert absolu, décor chauffé au rouge, rien ne bouge.

  Les habitants sont à la plage, un mirage: improbable oasis née
du vibrato de l'air brûlant. Tout fume au ras du bitume.   
    Du bitume, ai-je dit. Pas des pâquerettes, mazette! (comme dit la Gazette: elles vont mal dans ce décor minéral; à juste raison, ce n'est pas la saison).
    La fontaine de Neptune est tarie, Amphitrite esttrahie, le maire a suspendu son jet rafraîchissant.

    L'homme de bronze s'ennuie, on bronze idiot, ici.
    Personne pour admirer sa «divine proportion »:
    hauteur totale/ distance sol-nombril = distancesol-nombril/ distance du nombril au sommet du crâne.
    Vous n'avez rien compris? Reprenons.
    Soit « a » le grand côté de la place et « b » son petit côté, je vous démontre par a+ b que: a/ b = b/ (a-b). C.Q.F.D.
    Parole, Carole, ça colle: on calcule ainsi le fameux « nombre d'or ».

    Sur la place, où ne passe aucun passant salace, Manpower n'est que sexe
    au centre de l'espace: [N.d.l.r. Devise du Ploygone au moment des soldes: « Le meilleur se trouve au centre... »]
   
Infortune: Neptune, l'homme nu, nombre devenu, désigne de son bras tendu l'immuable horizon de béton.

    Soudain, qui peut sauve, on sent le fauve:
    le parfum de la dame en noir, panique du soir, plus d'espoir.
    Un ange passe: de guerre lasse, on trépasse.
    Issue de la savane, une panthère se pavane.
    Semis de taches d'or sur fond de léopard (pourquoi vient-il si tard pour boire un petit noir?),
    sombre fourreau fourré de jaune moucheté, tout le monde s'en fout, contrefout,
    nul ne sait, tout se tait: quand trois heures sonnent, il n'y a personne, vraiment personne, à Antigone.

LAVAZZA

 « The most incredible dosette experience di Lavazza »: tel est son progamme... de femme.
      Quand la panthère rosse (...atroce!) s'emmêle (...même elle!).... elle sort ses griffes pour un café... dégriffé!
      Offre un petit noir à Neptune. Sans rancune!
       Alors, le centre du monde s'anime, formidable! Ô Manpower, ce dieu n'est pas un mauvais diable!

    Morale de l'histoire:
    Elle tirait le diable par la queue. « Pourquoi seulement le diable? »
    se dit-elle.
    Et elle fit fortune.

Ronron sur le Canigou.

[ cf. ingrédients de la proposition n°3: un sentier en montagne, un téléphone portable, un enfant, l'aube.]

    L'ennui quand on est au sommet d'une montagne, c'est qu'il existe une infinité de solutions pour en descendre. Soit une infinité de chances, moins une, de se perdre.
    Tom Pouce fait cette amère réflexion, alors qu'il erre comme une âme en peine sur le « Pla Guilhem », épuisé par une nuit sans sommeil, affamé, terrorisé, frigorifié, sans personne pour lui porter assistance, ni nourriture, ni couverture, ni quoi que ce soit dont il ait besoin.
    Tom Pouce, est un petit garçon catalan, comme son nom ne l'indique pas. Ses copains s'appellent Puig, Roig ou Coll; lui, c'est Tom Pouce, il n'y peut rien.
    Tout avait pourtant bien commencé. Hier encore, l'enfant n'était pas peu fier d'avoir été choisi pour accompagner la flamme au sommet du Canigou. Aux accents traînants d'une « cobla » (orchestre de sardane), il avait participé parmi d'autres garçonnets et fillettes de son âge, tout de blanc vêtus, à la procession rituelle.

    Le Canigou, tout le monde est au courant, c'est la montagne sacrée des Catalans. On le voit de la plaine du Roussillon, de la Cerdagne, du Vallespir, on le distingue par beau temps de Montpellier jusqu'à Barcelone. Sa silhouette évoque la dent d'un chien, c'est pour cela d'ailleurs qu'on l'affuble du nom d'une marque célèbre de pâtéesour animaux domestiques.
    Tous les ans, lors du solstice d'été, lorsque la nuit la plus courte succède au jour le plus long, le paysage environnant s'embrase de mille feux. Les sorcières profitent de l'occasion pour mener leur sabbat nocturne. On en voit, à cheval sur leur balai, qui battent la campagne, à la recherche des quatre herbes de la saint Jean (composante essentielle de leurs philtres d'amour).

     Il se chuchote qu'au temps des Ibères, on sacrifiait, pour célébrer la fête de la lumière, un enfant de sept ans: le sang de la petite victime étant censé alimenter en sève l'Arbre de Vie. Tom Pouce a même cru surprendre à ce sujet des échanges à mi-voix, et certaine réflexion étouffée d'un accompagnateur de son groupe: « Il serait grand temps d'en finir avec cette tradition ....». Promptement, les
autres l'ont fait taire, en dévisageant notre héros avec compassion...

    Il est vrai que le petit garçon, né avec le siècle, vient juste d'avoir sept ans... Surtout, il ne faut pas l'effrayer... Précaution bien inutile, au demeurant: il a capté ce propos sans en comprendre la portée.

    Au terme de la folle nuit, Tom Pouce exténué s'est vaguement assoupi, le groupe qui l'entoure n'est plus que rumeurs indistinctes. Les heures passent, le brouillard a tout englouti, le froid du petit matin saisit l'enfant, qui ne trouve nul endroit pour s'abriter. Tom Pouce réalise à présent que le groupe l'a complètement abandonné, qu'il est seul, tout seul, dans un paysage désolé. Pas d'âme qui vive, ni de repère identifiable entre les blocs erratiques et les touffes de végétation éparse.

    Le « Pla Guilhem » (pour qui ne connaîtrait pas ce lieu de perdition), est un plateau d'altitude aussi embrumé que le Loch Ness et plus dangereux que le triangle des Bermudes. Qui s'est laissé prendre à ce piège infernal peut tourner en rond des jours et des nuits durant, sans en trouver l'issue, jusqu'à ce que mort s'ensuive.

    Ici, c'est comme dans le vide, l'espace intersidéral d'un roman de Science-Fiction, personne vous entend crier.

Crier, Tom Pouce n'en aurait d'ailleurs pas la force, il est si petit, si faible, si fluet... Va-t-il se laisser mourir...? Eh bien non,
l'instinct de conservation est le plus fort. Convulsivement, l'enfant s'accroche à son téléphone portable, comme un marin naufragé à sa bouée de secours. Ce portable est son cadeau d'anniversaire, son gri-gri, sa mascotte, ce qu'il a de plus précieux au monde. Alors, Tom Pouce s'est empressé de composer les numéros d'appel codés de tous ses proches, ses parents, les copains... Même à cette heure matinale, quelqu'un va bien décrocher... Sinon, il laissera son message de détresse sur un quelconque répondeur.

     Hélas, trois fois hélas, l'écran du téléphone affiche inexorablement le même message: il est hors de la zone de couverture par le réseau.

    Cette fois, c'en est fini, bien fini... plus d'espoir, plus de recours possible, sauf... Tom Pouce y pense brusquement: on lui a naguère expliqué que dans les situations même les plus critiques, les trois lettres S.O.S. sont comprises de tous, partout dans le monde. Ici, maintenant, pourquoi pas? Qu'est-ce qu'il risque à essayer? Alors, les petits doigts engourdis tapent péniblement sur le clavier une S, puis un O, puis une autre S.

    Et brusquement, c'est le miracle, l'écran s'allume, s'anime, une musique suave émane de l'appareil.
- « Il y a quelqu'un ici? » demande l'enfant qui ne sait pas comment s'annoncer.
    Alors, une grosse voix aux timbre caverneux se fait entendre:
    - « Oui, je suis là, mon fils, je t'attends. »
    Tom Pouce hésite. II reprend la gorge nouée, d'un ton presque imperceptible:
- « Il n'y a vraiment personne d'autre? »

   CANIGOU

Détail d'u dessin de Plantu paru dans le joural "l'Express" (Jean-Claude)

PostHeaderIcon Le café de la gare, par Christine Jouhaud Mille

Je viens de passer huit heures dans le train. Il est 22 heures à la pendule de la gare ; j’ai le temps de me désaltérer avant l’arrivée de ma correspondance.

J’entre dans le café de la gare, la salle est spacieuse, ses voûtes appuyées sur des colonnes monumentales me fait penser aux proportions d’une cathédrale qui raisonne des voix  des clients attablés.

Ne trouvant ni chaise, ni table, j’appelle le garçon.

Celui-ci débordé, me fait remarquer :

- Votre valise est très encombrante, vous gênez le passage !

Je suis surprise par sa remarque ; a-t-il réalisé qu’il est désagréable ? « C’est normal que ma valise soit énorme, j’ai passé un mois de vacances en montagne, il ne sait pas que j’aurais pu avoir en prime des skis. »

Ma pensée renchérit ; « il dépasse les bornes celui-là ! » Je sens alors monter mes instincts primitifs et telle une chatte en colère, le poil hérissé et toutes griffes sorties, je décide de lui montrer que je ne n’ai nulle intention de partir. Je range ma valise dans un angle mort près d’une colonne et l’appelle de nouveau.

- Monsieur, ma valise est mon siège, et puisque me voilà assise dessus, je vous prie de me servir un jus d’orange bien frais ; j’ai très soif !

Le garçon de café me regarde, il montre son agacement et insiste :

- Très soif ou pas, vous gênez le passage avec votre valise !

Plutôt que d’éteindre le feu, je souffle un peu plus sur les flammes :

- Puisque vous avez tant à dire sur ma valise, et bien trouvez moi une place, c’est votre travail de me servir !

Notre discussion s’éternise, les consommateurs pressés réclament ; son plateau chargé de boissons il se trompe de clients.

Cette situation insolite attire vers nous les regards des gents, certains sourient, d’autres font mine de compatir ; je les vois incrédules, faut-il prendre parti ? Je devine leurs réflexions ; (à quoi jouent-ils ces deux là ?)

Je ressens alors la fatigue du voyage et assise sur ma valise, je me remémore une histoire relatée au cours d’un journal télévisé et qui posait la question suivante ; « l’hôtellerie en France, est-elle accueillante avec les touristes ? »

Dans ce reportage deux jeunes Chinois venus l’été en France se prêtent au jeu ; ils s’attablent à un café et demandent à consommer un verre d’eau du robinet. Aussitôt le serveur dans un anglais approximatif leur montre du doigt une fontaine toute proche : - pour l’eau c’est là bas, nous ne servons que des bouteilles à la terrasse !

L’espace d’un instant je me suis isolée du brouhaha. Les yeux dans le vague je réalise que deux jambes sont campées devant moi, un homme me parle et je comprends qu’il est le Directeur. Je me lève pour être à sa hauteur.

- Je suis désolé pour l’attitude désagréable de mon serveur ; j’ai maintenant une table libre.

Il y a des jours où l’homme cède à sa nature animale. Prendre le risque de gagner ou de perdre. De toute évidence, je n’en avais pas fini avec le besoin de déverser ma mauvaise humeur libératoire et de vouloir mettre dans l’embarras celui qui me tendait la main.

Je vais jusqu’au bout de l’absurde ; je regarde l’homme droit dans les yeux et lui réponds :

- Moi aussi, je suis désolée ; mais ma valise encombrante et moi avons un train à prendre !


PostHeaderIcon Doux et dingue, par Christine Jouhaud Mille

Une heure du matin, la voiture cale, la jauge est à zéro ; attendre dans la voiture sur le bord de cette route où je n’ai croisé aucune voiture depuis plusieurs kilomètres  me parait aléatoire. Il me faut agir.

Zut, je me suis cassé un ongle, saleté de coffre il faut que je le fasse réparer. Ce coffre est comme un sac sans fond, je suis pourtant sûre qu’il y a un bidon ; misère il est vide !

Je ne vois rien avec cette lune voilée, il ne faut pas que je panique. « Non je ne panique pas au milieu de nulle part dans cette forêt avec ces géants aux branches étirées qui m’entourent », dis-je tout haut pour me rassurer.

J’aperçois au loin entre les arbres un point lumineux, « Y aurait-il un espoir tout là bas ? »

N’écoutant que ma petite voix positive, je prends mon bidon et je longe la route au pas de course.

Mon corps tremble : « Est-ce le froid ou la peur ? »

Je m’essouffle, la lumière est toujours éloignée de la route. Comment la rejoindre ? « Si je prends ce chemin je m’enfonce encore plus profondément dans la forêt ; de toute manière je n’ai pas vraiment le choix, il me faut continuer ou dormir dans la voiture. »

Enfin, j’arrive devant un panneau et je lis « Au bout du monde ». Je trouve le nom prometteur ;  était-il signalé au début du chemin ? Ou se découvre-t-il à la dernière minute par le promeneur égaré ? Je remarque alors que la rue très éclairée est déserte.

Je pense à Fabien, il va s’inquiéter, se demander où je suis. Et mon portable qui ne capte pas !

Il n’y a ni cabine téléphonique, ni hôtel, je ne trouve rien. C’est quoi ce patelin qui indique « Rue principale », là où il n’y a que des façades en bois, comme un décor de film. Que de questions qui m’interpellent, et me laissent sans réponse.

- Coucou !

Je sursaute et me retourne d’un bond.

Je me retrouve face à un masque au sourire fendu jusqu’aux oreilles. L’individu porte sur le sommet du crâne une toque blanche de cuisinier, elle mesure au moins un mètre de haut. Je détaille rapidement sa tenue dépareillée, il porte un pantalon de clown, rouge foncé, retenu par de larges bretelles, et, couvrant ses épaules, une veste noire de cérémonie à queue de pie. Enfin, pour compléter cet étonnant accoutrement, des chaussures de cow-boy avec des éperons.

Le masque répète :

- Coucou… !

- Bonsoir Monsieur ou Madame Coucou, lui dis-je,  pouvez-vous m’indiquer où trouver une station service ?

Le personnage me tire la manche et continue à dire :

- Coucou, coucou… !

Puis, il s’enfuit dans une ruelle étroite sans lumière.

Je le poursuis en criant :

- Revenez, revenez, ne me laissez pas seule !

Il a disparu et je reste au milieu de cette ruelle lugubre. Une fois de plus dans mon dos il se passe quelque chose. J’entends un grincement et me retourne vivement, mon cœur bat à se rompre.

Une lumière vive s’échappe par une porte qui s’ouvre et son faisceau inonde l’espace où le Coucou m’a plantée là comme un clou.

Je décide d’avancer vers cette porte ouverte, et, pas très rassurée, je toque trois coups discrets pour avertir de ma présence. Pas de réponse.

Je m’interroge, toujours inquiète : « C’est un piège ou une ruse ? Je le saurai en y entrant. »

Après un regard circulaire dans la pièce, je ne remarque aucune présence.

Pourtant,
je capte un cliquetis venant d’un recoin et j’aperçois alors une jeune fille blonde, elle file la laine avec des gestes réguliers. Elle me regarde avec attention le sourire aux lèvres.

Il faut que je lui explique ma présence, me dis-je :

- Je me suis permise d’entrer, parce que votre porte était ouverte !

La jeune fille continue de filer et me regarde, son visage impassible est marqué d’un sourire figé.

Que penser : « Est-elle sourde ou muette ? »

J’élève la voix pour lui demander :

- Avez-vous le téléphone ?

Ses cheveux tressés, parsemés de roses blanches, se déroulent et s’étirent comme une chaîne lorsqu’elle se lève de son tabouret et s’avance jusqu’à moi. Elle est habillée d’une robe blanche de mariée sur laquelle sont accrochés des centaines de cœurs en forme de hochets. Les couleurs pétillent et les hochets tintinnabulent
accompagnant ainsi sa démarche saccadée, ses pieds sont nus et elle cogne des talons à chacun de ses pas. « Quelle étrange personne, serait-ce un automate ? »

Elle s’arrête sur le pas de la porte et me montre du doigt une direction.

Une musique nous parvient de la direction qu’elle m’indique, je me hâte pour rejoindre sa source : « J’aurai peut-être des réponses à mes questions, » pensè-je.

A distance de deux pâtés de maisons, j’ai la surprise de découvrir une place illuminée par des lampions. Une douce brise les agite, ils ressemblent à des feux follets. Leur éclat glisse sur une foule déguisée de vêtements disparates. En voyant ces gens, je pense qu’ils ont fouillé dans leurs greniers et placards pour s’affubler ainsi. Je retrouve en cela l’allure du Coucou qui m’avait accueillie à l’entrée de cette petite ville.

L’un de ces personnages, monté sur des échasses, me fait signe. Il a l’allure d’un oiseau mutant, ses longues jambes en bois le perchent comme un héron ou un flamant rose, il porte dans le dos de grandes ailes aux couleurs vives rappelant le plumage d’un ara et, pour parfaire le délire, agite une queue en tirebouchon.

Il m’invite à les rejoindre dans leurs danses endiablées. Leur gaîté s’infiltre en moi et j’en oublie aussitôt les raisons de ma présence.

Nous parcourons les rues avoisinantes dans une farandole effrénée, les heures de la nuit s’égrènent et l’aube du petit matin nous salue.

Doucement, sans que je ne m’en aperçoive, les gens à tour de rôle disparaissent happés par les portes d’entrées, jusqu’à la dernière main dans ma main qui a retiré ses doigts, me laissant seule dans le silence sans musique.

Incrédule, je regarde autour de moi, je suis de retour à la case départ, c’est l’entrée de la ville. J’ai la désagréable impression d’être enfermée dans la spirale du jeu de l’oie ; à quel moment ai-je emprunté la case 58 qui m’a ramenée au début du jeu ? Qui a jeté les dés ?

Je retrouve le panneau de signalisation : « Visiteurs soyez les bienvenus ‘Au bout du monde’ »

J’ai des sueurs froides, la rue principale est déserte, vide de ses âmes rencontrées cette nuit, vide de voitures, vide d’hôtel, de station service. Seul, le soleil en ami me réchauffe.

J’appuie mon dos contre le panneau et me laisse glisser lentement tout le long pour m’asseoir sur le sol ; j’ai besoin de réfléchir. Un café, voilà ce qu’il faut que je trouve, c’est le lieu qui rassemble, qui palpite du cœur des habitants.

La fatigue m’étreint et je m’assoupis.

- Madame, madame…

J’ouvre mes yeux voilés de sommeil. Un homme articule des mots que je ne comprends pas ; sur l’instant j’ai la sensation de tomber dans le vide.

- Madame, elle est à vous la voiture sur le bord de la route ? Etes-vous blessée ?

Qui a lancé les dés, serais-je sur la case 19 qui laisse passer mon tour à poser des questions ?

Je découvre que mon interlocuteur n’est pas seul, un staff d’hommes et de femmes l’accompagne.

- Etes-vous entrée dans la ville ? me dit-il 

L’homme continue son monologue, il enchaîne ses phrases comme un secouriste qui tente de garder éveillé un noyé, qu’il vient de ranimer. Son regard exprime l’inquiétude, de toute évidence il ne comprend pas ma présence, mon mutisme le force à insister, à se justifier.

- Nous sommes le personnel soignant de ce centre qui accueille des gens fantaisistes, ils ont la tête dans les nuages, avec eux c’est tous les jours la fête. C’est pourquoi nous les avons surnommé les « doux dingues ».

Pour une étude médicale, nous avons fait le choix de les laisser seuls quelques temps. Nous
venons aujourd’hui les rejoindre.

Je recouvre mes esprits et remarque que les gens qui m’entourent n’ont pas l’allure des habitants de la ville. Je repense à Fabien, à l’inquiétude qui doit être la sienne, et je n’ai aucun désir d’entamer une discussion. Pour l’instant je n’ai qu’une préoccupation, je la formule sans autre préambule :

- Avez-vous un téléphone ?

- Allo ? Fabien c’est moi !

Le soulagement de m’entendre lui fait déverser ses tourments et sans reprendre sa respiration, il me dit :

- Où étais-tu passée, ça fait trois jours et trois nuits que je te laisse des messages, la boite vocale saturée ne prenait plus mes messages, le bouquet de fleurs s’est fané à force de t’attendre et j’ai perdu l’appétit à l’idée de ne plus te revoir. Pourquoi ce silence ?

Trois jours ? Je ne garde le souvenir que d’une nuit d’errance. Ma sieste du petit matin aurait donc duré 48 heures ? Ou le temps ici est-il aussi fou que le reste ? Etire-t-il les heures, habillant les minutes de bonnets d’après-midi et les secondes de jupes d’éternité ?

Je lance mentalement à la ville mes peurs en spirales, je suis incapable de réfléchir au mystère de ces trois jours passés, dont Fabien me parle.

Seul, l’éclat de mon rire s’échappe comme un chant de victoire, qu’il est doux et dingue d’être aimée.


PostHeaderIcon 4 éléments, consignes

Ecrire un texte contenant 4 éléments imposés :
Un élément de lieu, un élément de temps, un objet, une personne.

Choisir parmi les propositions suivantes :

La Poste:

La Poste, l'heure de l'ouverture, une paire de lunettes coûteuses, un chien.


La valise:

Un café, il est 22 h, une valise très encombrante, le garçon de café.


La panthère:

Une place, un bel après-midi, une tasse de café, une jeune femme déguisée en panthère.


Doux dingues
:

Une ville déserte, 3 jours et 3 nuits, des déguisements, de doux dingues.


L'appareil photo : un ferry, la fin de l'hiver, un très vieil appareil photo, un voyageur(une voyageuse).


Seul en montagne:

Un sentier isolé en montagne, l'aube, un téléphone portable, un enfant.


Mickey et Minnie:

Une automobile noire, un pistolet, deux personnages : Une femme avec un masque de Minnie, un homme avec un masque de Mickey.


Aux marches du palais:

Les marches d'un palais, il est minuit, un soulier de femme (ou un masque de Colombine, un char abandonné), Arlequin.


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