PostHeaderIcon La lointaine, Laurence Bourdon

La lointaine


Elise s’était installée devant la fenêtre d’où filtrait un soleil éblouissant. Elle choisit sa place avec application, cherchant le meilleur angle, celui qui lui procurerait le plus de lumière. Elle s’assit en tailleur par terre, plaça sa main droite devant les yeux et commença à faire bouger chaque doigt. A la voir on aurait dit une harpiste qui allait chercher des notes de lumière. Elle se balançait doucement d’avant en arrière… Parfois, s’arrêtait un instant, puis reprenait ce jeu, cette improvisation qui ne résonnait que pour elle seule. Mais il serait inopportun de parler de solitude, elle faisait un avec l’ombre et le soleil. Ses doigts s’agitaient avec agilité dans un tempo régulier. Elle était apaisée dans ces moments là. Entendait-elle une musique ou bien voyait-elle se dessiner une toile changeante et envoûtante.


Elise semblait effectivement envoûtée par ce mouvement lancinant qui accompagnait son regard quasi-hypnotique.


Elle poussait parfois de petits cris difficiles à interpréter ; ils ne disaient ni joie ni peine mais extériorisaient une espèce de pulsion irréfragable.


Elle pouvait rester des heures durant dans cette position, s’enfermant dans ce rituel.


Elise, autiste, ne communiquait avec personne, seuls, les jeux d’ombre et de lumière l’intéressaient. Lorsque sa mère la frôlait ou lui prenait doucement les mains, Elise faisait une véritable crise de nerfs, ne se maîtrisait plus, tapait, se frappait… comme si l’on effractait son espace. Et pourtant…Elle ne pouvait pas continuer ainsi à jouer indéfiniment de la harpe avec le soleil. Ses parents s’étaient opposés à une camisole chimique. Tant qu’elle ne souffrait pas, peu la différence d’Elise avec les autres enfants. Mais comment savoir si  elle était en détresse ou pas, si elle avait jamais eu le moindre sentiment de bonheur ?


Ses doigts, le soleil et l’ombre : était-ce assez pour la qualifier d’heureuse ?


Laurence Bourdon

 

PostHeaderIcon les ruines circulaires, par Christine Jouhaud Mille

Plusieurs titres sélectionnés:
L’aube est déjà grise
Les ruines circulaires
Un homme qui est fatigué
Les morts se taisent
***********

Les morts se taisent
Dans le cimetière voisin
Ma fenêtre donne sur les ruines circulaires
Un homme fatigué s’assoit sur une grosse pierre.

Les morts se taisent
Dans le cimetière voisin
Je siffle le refrain d’une romance
L’homme assis sur la grosse pierre lève la tête.

Des branches craquent dans les ruines circulaires
Les os des squelettes grincent
Les morts se taisent
Dans le cimetière voisin
Et l’homme assis reprend mon refrain.

L’aube est déjà grise
Mes cheveux aussi
Je referme ma fenêtre….

Lundi 10 mars 2008

PostHeaderIcon Sous l'oeil du photographe, Nicole

Ecrivez l’histoire qui aurait pour titre :

                                        "Sous l’œil du photographe"

 

C’est aujourd’hui le grand jour, le jour de la photographie. Les deux petites filles ont revêtu leur robe du dimanche au corsage brodé. Elles ont les cheveux bien lisses, la frange coupée bien droit.


Elles entrent guidées par leur mère dans la boutique du photographe. Elles ont le visage sérieux, un peu tendu. C’est leur première vrai photographie en studio. L’enjeu est important, la photo sera suspendue sur un mur de la chambre des parents.


Que d’appareils impressionnants, inconnus d’elles. Les deux sœurs se tiennent par la main pour se rassurer l’une l’autre.


Le photographe les accueille d’un sourire débonnaire. Il les place devant une grande tenture beige qui servira de fond. Il leur demande de ne plus bouger, il va régler les lumières. Elles s’impatientent un peu, ont des fourmis dans les jambes. Elles seraient mieux à courir dehors au soleil.

Elles se regardent, complices, elles ont déjà réfléchi à toutes les jolies poses qu’elles pourraient prendre. Comme des danseuses, elles feraient tournoyer leurs robes. Le photographe les rappelle à l’ordre. Il leur explique qu’il faut sourire, mais sans sourire. Interloquées, elles se regardent avec étonnement. Un petit rire neveux leur échappe, vite réprimé.


Le photographe se glisse sous le rideau noir qui prolonge la boîte carrée posée sur son trépied en face d’elles.

- Ne bougez plus, le petit oiseau va sortir !

Le petit oiseau ? Quel petit oiseau ?

Il y a soudain un éclair aveuglant qui les éblouit et les surprend yeux fermés et bouche ouverte.

- C’est raté, c’est raté, murmurent-elles désespérées d’une même voix.

Le photographe retire une plaque en métal de la boîte et en glisse une autre à la place.

- Je vais prendre plusieurs photographies et nous choisirons la meilleure. Surtout gardez les yeux ouverts et la bouche fermée.

Décidément cette séance est encore plus difficile que ce qu’elles imaginaient. La lentille ronde de l’objectif semble les juger aussi impitoyable que l’œil d’un cyclope. Elles sont bien conscientes que c’est le prolongement de l’œil du photographe.

Mais elles reprennent espoir, sachant qu’elles ont droit à quelques erreurs et qu’elles vont s’habituer au flash.

Elles se détendent un peu. Même si le regard reste grave, un léger sourire se dessine sur leurs lèvres. - Ce doit être ça sourire sans sourire ! se murmurent-elles entre deux éclairs de magnésium.

La séance de pose se termine enfin et elles peuvent de nouveau respirer librement et bouger. Elles ont hâte de retrouver au bout de la rue principale, proche de leur maison, la place ombragée qui leur sert de terrain de jeu.

Elles ont envie d’oublier pour l’instant, le résultat futur et le choix qu’il faudra faire.


Quelques jours plus tard, elles sont de retour à la boutique du photographe. Il leur présente plusieurs épreuves. Leur mère semble satisfaite et étudie attentivement les photographies pour être sûre de son choix.

Les petites filles regardent comme hypnotisées, elles ont un peu de mal à se reconnaître sur ces images si sages !

De plus le photographe leur explique qu’il va rendre le portrait un peu flou sur les bords et gommer tous les défauts : un faux pli sur un corsage ou un bouton disgracieux.

Elles sont impressionnées. Le résultat final est une belle photo artistique en noir et blanc, où l’on peut voir deux petites filles bien sages regarder l’objectif. Encadrée de noir et suspendue par une cordelière de la même couleur, la photographie sur le mur de la chambre des parents a été le témoin de l’évolution de ces enfants.


Devenues adultes, elles pouvaient toujours, sur ce portrait, se revoir enfants et de remémorer cette journée.

Est-ce que cela a vraiment influencé leur comportement face à un objectif ?


L’aînée, sérieuse, un peu rigide, présentera toujours ce même visage sur toutes les photos prises par la suite. Elle a décidé qu’une photo, c’est sérieux quel que soit le lieu et le photographe et qu’on peut toujours la retoucher !


La cadette au contraire présentera sur les photos futures des yeux rieurs et un grand sourire. Elle ressent une libération à pouvoir laisser paraître sa vraie nature et son appétit de vivre, quitte à passer pour un garçon manqué !


Une séance contraignante a ainsi révélé le caractère de deux sœurs en apparence très proches et dans le fond si différentes.


Nicole

03 et 31 mars 2008


 

PostHeaderIcon Lundi ou mardi, JM Faure

Lundi ou mardi


Monsieur Latière était un homme haut avec des jambes fines comme un cognac hors d’âge, d’énormes favoris gris et une blouse assortie. Son visage d’avant-guerre, qu’il n’avait jamais faite, n’était pas attirant. Sa peau était d’un moche ! Elle était toute grainée... On aurait dit du cuir mais avec plein de défauts comme on en trouve rarement dans les supermarchés mais souvent au Maroc. Une pas jolie gueule d’instituteur des années soixante-cinq qu’il avait l’père Latière ! Une gueule d’autrefois.
Mes camarades et moi l’appelions la Grande Vache par souci du jeu de mots et parce que c’était vrai.
La Grande Vache Latière qu’on disait entre nous... quand il n’entendait pas.
C’était il y a... longtemps.
Quarante années exactement que j’avais oublié cet homme à l’allure sombre avant que le hasard et l’envie de fruits frais me fassent ouvrir la porte d’un réfrigérateur où m’attendait le passé.

Dès que j’avais vu le bovin mauve et blanc qui illustrait au mieux une barre de Milka, je m’étais souvenu de lui, de ce Monsieur Grande Vache et de cette part d’enfance que j’avais mise de côté comme une lettre d’amour qui n’a plus d’intérêt. Pourtant j’en avais croisé des vaches depuis toutes ces années, qui auraient pu me rappeler ce passé noir et gris, mais hasard de la vie, c’était au bout du monde que j’allais le revoir.

Un effet incroyable qu’elle m’avait fait la garce mais je ne saurais jamais dire vraiment pourquoi, si ce n’est peut-être sa couleur spécifique aux cimetières d’antan ! Toujours est-il qu’elle était bien présente la laitière helvétique, posée juste devant moi sur l’étagère du haut, à côté de deux mangues et d’un gobelet tout blanc plein de soda orange. En la voyant ma main gauche avait tremblé maladroitement. Tout m’était alors revenu en pleine figure : les yeux de M’sieur Latière qui n’était pas content, mon village et son fleuve, et en prime tout le contenu du gobelet de... Fanta.
Pour la petite histoire une des deux mangues vertes, éprise de liberté, avait pendant l’instant roulé sous la varangue sans se faire remarquer.
C’est donc la face sucrée et le cœur emballé, que j’avais refermé la porte du réfrigérateur avant de ne rien faire, façon héron cendré dans une mare camarguaise... Immobile, ahuri et les pensées ailleurs.

C’était le mois d’octobre, je m’en souvenais bien. C’était même un lundi ou mardi il me semble... et il pleuvait beaucoup.
Je revoyais l’école et ses trois marronniers, mais aussi le préau qui nous servait à rire et à nous bagarrer. Les filles étaient toutes roses et toujours regroupées à côté des toilettes pour se moquer de nous.
Moi j’aimais bien les filles quand elles étaient toutes blondes comme des épis de maïs et surtout quand elles se prénommaient joliment Isabelle.
Faut quand même préciser que dans ces temps anciens, sévissaient chaque soir dans le téléviseur Thierry et puis sa fronde mais aussi Isabelle avec sa jupe plissée et son bonnet étrange. Isa pour le prénom et belle parce qu’elle l’était, je pensais à l’époque. J’étais tellement naïf... Je n’ai jamais changé.
Lundi ou mardi donc, juste après la dictée, l’instituteur Latière allait comme à son habitude nous dire une citation pour clore la journée.   
- « Partir c’est mourir un peu » avait-il aboyé après le point final d’une dictée ridicule.
- Réfléchissez à cela et vous me direz la semaine prochaine ce que ça vous inspire, avait-il rajouté en  ramassant l’ensemble des copies tout en réajustant... ses parties génitales.
- Encore faut-il être vivant ! que j’avais rétorqué sans vraiment réfléchir, (comme un immense orgasme avec la fille qu’on aime ou qui fait bien l’amour ce qui n’est pas pareil).
A observer la tête de mes camarades et celle du père Latière j’ai compris en l’instant que j’aurais mieux fait de me taire. Mais moi, je ne savais pas qu’il était malvenu de dire ce que l’on pense. On vous dit jamais rien quand vous avez dix ans ! Dix ans ça sert à rien.
- Qu’as tu dit Jean-Michel, tu pourrais répéter ?
- Encore faut-il être vivant, M’sieur.
- Pourquoi tu me parles d’être vivant quand j’évoque le « partir » ? Je ne te comprends pas.
- J’veux dire qu’on peut très bien être mort tout en étant vivant et que si on part quand on est mort tout en étant vivant on ne peut pas mourir un peu car on est déjà mort. Enfin moi c’est ce que j’pense !
Pour ceux qui n’ont jamais connu de cyclone tropical du type de celui qui fait s’envoler les bateaux, il faut savoir qu’après son passage totalement destructeur, il règne une odeur de désolation qu’accompagnent généralement un silence absolu et une très forte tension chez tous les survivants.
Les minutes qui suivirent ma remarque « déplacée » firent le même effet dans ma classe CM2.
Oh oui je m’en souvenais bien !
Ce fut effectivement un énorme silence à peine dérangé par deux ou trois soupirs de pupitres en bois rabattus à la hâte, et par un porte-plume qui voulait en finir. Au mileu de ce vide sonique toute une génération de joues s’était teintée d’un rouge au pigment inconnu comme pour faire encore mieux ressortir des bouches si déformées qu’on aurait dit des becs. Cela sentait les tranchées de Verdun et le cirque Barnum.
- Jean-Michel, nous ne comprenons vraiment rien à ce que tu nous racontes, pourrais-tu être plus clair ?
- Eh ben M’sieur, je veux dire qu’il y a sur la terre des gens si miséreux et si désespérés qu’on dirait qu’ils sont morts et que si vous leur demandiez de partir ils ne le pourraient pas car ils sont déjà morts. Et puis où iraient-ils ?
- Tu veux dire que la désespérance est synonyme de mort ? Et que quand on est dans cet état on ne peut même pas envisager de partir car on existe plus ?
- Oui Monsieur d’où l’inutilité de partir si c’est pour mourir un peu, sachant qu’on est déjà mort beaucoup. En fait c’est le « un peu » que je trouve ridicule car la mort n’existe qu’en une seule taille... unique !

Toute la classe me fixait du regard. C’était comme un dragon rouge avec des yeux partout et des dizaines de becs qui se mouvait devant moi. Un dragon Charentais, rouge comme du Pineau.
Pour me détendre un peu j’avais tourné l’regard et observé la pluie qui venait du Nord-Ouest et des Sables d’Olonne comme à son habitude. Il pleut toujours là-bas ! D’énormes gouttelettes venaient se suicider sur les parois vitrées de la fenêtre bleue qui donnait sur la cour. Je trouvais ça très beau.
- Mais mon petit Jean-Michel qu’est-ce-que c’est que ces propos ? Tu ne vas pas me dire que tu connais le désespoir à ton âge ! Voyons cela n’est pas sérieux, la vie c’est le bonheur, la vie c’est un cadeau et surtout à dix ans.
- Mais l’âge n’a rien à voir, c’est juste que j’ai cette impression qui me fait penser que la vie est trop souvent médiocre pour l’apprécier bêtement et clamer qu’elle est belle.
A observer l’dragon, il semblait bien l’aimer cette putain de vie.
- Mais la vie est vraiment un cadeau Jean-Michel ! Le bonheur est partout et même dans les prés !
- C’est plein de boue en ce moment, vous parlez d’un bonheur !
- Tu veux que je te dise mon petit Jean-Michel je suis inquiet pour toi. Tous ces surréalistes qui te fascinent tant sont d’étranges compagnons qui te noircisssent la tête et vont te perturber. Fais très attention ! Amuse-toi donc comme les autres enfants et profite de la vie... bon sang.
- Mais comment pourrais-je l’aimer cette vie obligée, qui fait beaucoup de peine aux gens très malheureux et qui leur sert à rien !
- Tu te sens concerné par le malheur des hommes ?
- Oui. La vie est injuste. Trop de guerres, de misère sans parler de famines, alors pourquoi partir ? La vie est pas pareille pour tout le monde et partout c’est pareil... ça j’en suis presque sûr !
- Tu t’écartes du sujet, cela n’a rien à voir avec la citation.
- Mais M’sieur, c’est vous qui avez parlé de mourir un peu quand on part et que vous nous avez demandé de réfléchir là-dessus.
La cloche venait de sonner, il était dix sept heures.
- Certes j’ai évoqué cette citation mais de là à tout confondre ! Et puis je pense que c’est un sujet trop difficile pour que nous l’abordions à ce niveau scolaire. Je pense que tes camarades seront d’accord avec moi. N’est-ce pas les enfants ?
- Oh oui Monsieur Latière vomirent en même temps mes vingt-huit p’tits collègues aussi intéressants que des grappes de raisins oubliées dans une vigne à la fin des vendanges.
Rien que du plat, du tout lisse, du mou dans ces cerveaux, et dire qu’ils vont grandir et devenir adultes ! J’étais très consterné.
C’était à mon tour de devenir tout rouge. Le rouge de la honte.
- Et puis on est trop jeune pour parler de la mort ! N’est-ce pas Monsieur Latière ? avait rajouté l’autre petite pucelle avec ses tresses hideuses et son tablier fade. Comme sa mère elle était... aussi conne et mielleuse ! Une vrai caricature la Marie Claude ! Fruit d’une union douteuse entre un notable boîteux et une vendeuse de slips à la poche marsupiale.
- Tu as tout à fait raison Marie-Claude, oublions tout cela avait dit le grand con. Et puis c’est de ma faute, jamais je n’aurais du aborder un tel thème.
- C’est ça, parlons de camping ou des glands dans les chênes, cela va nous aider à rentrer dans la vie ! avais-je balbutié à mon voisin Gérard.
- Mais qu’est-ce-que t’as, t’es dingue, tu vas te faire coller. Tu peux pas la fermer ? m’avait tonné Gérard, à la mèche noire plaquée et à la mère facile.
- Longue vie à vous les simples d’esprit ! que j’avais grommelé sur un ton clérical mais modéré quand même.
- J’ai entendu, Jean-Michel, tes propos insolents, j’ai l’ouïe fine tu sais.
Tu parles qu’il avait l’ouïe fine la Grande Vache, il était planté juste derrière moi. Je ne l’avais même pas entendu s’approcher tellement il n’était rien.
- Mais tu te prends pour qui ? Tu viens de faire offense à toute cette classe, j’exige des excuses sur le champ ou je te mets à pied. TU M’ENTENDS ?
- Mais j’ai rien dit de mal M’sieur.
- Des excuses... TOUT DE SUITE.
Toujours de couleur pourpre, limite carminé, je m’étais déplié avec difficulté et regardant mes pieds je m’étais excusé. Le dragon avait changé de tête.
Me répandre ainsi devant ces abrutis m’était insupportable et annonciateur d’une existence ardue. J’ai compris ce jour-là que le regard des autres me pourrirait la vie et que les trafiquants d’âmes, avec leurs canapés, deviendraient mes amis... Les seuls à me comprendre sans jamais me juger.
- On accepte tes excuses, mais dis à tes parents de venir t’accompagner samedi pour tes trois heures de colle car je tiens à leur dire combien ton comportement est des plus étrange et n’est pas de mise dans cet établissement. Comme si tu t’ennuyais avec nous, comme si t’étais une exception philosophique ! J’en parlerai aussi avec le proviseur. Sur ce les enfants, vous pouvez partir maintenant. A demain et n’oubliez pas vos devoirs.

Il était précisement dix-sept heures seize minutes quand nous sortîmes, mes camarades et moi, de l’école Jules Ferry. Seize minutes de retard à cause de moi et de mes réparties. Cette soirée là, aucun de mes copains ne m’avait dit « salut » et encore moins « à d’main ». Les chocos BN n’aiment pas attendre.
Très vite je me retrouvai seul à éviter les flaques devant la vieille mairie où travaillait Maman. C’est vrai que j’aurais pu grimper les quelques marches, histoire qu’elle soit heureuse et moi un peu moins triste, mais il y avait trop de pluie dans mes yeux pour que j’ose me vautrer.
J’étais rentré chez moi en passant par les quais. C’était un peu plus long mais j’avais tout mon temps et puis j’aime bien les fleuves qui partent à la mer pour de longues vacances.
Sur le trajet je n’avais rencontré qu’une péniche pleine d’Anglais visiblement très saouls, un couple de retraité marchant à petits pas et un ami de mon père qui promenait son chien car sa femme était morte.
- Alors Jean-Michel, l’école est finie, tu rentres à la maison ?
- Non M’sieur François, je rentre dans la ...vie.
J’avais rien entendu à ce qu’il m’avait répondu, j’étais déjà loin avec la tête ailleurs, enfouie sous la capuche, et je vous jure qu’c’est bien, une capuche, pour y cacher ses larmes.
- Et que c’est pas gagné, que j’avais rajouté en traversant la route.
Il me restait alors que deux cents mètres à faire pour arriver au numéro dix-neuf de la rue Abel Guy, là où nous habitions mes parents, ma soeur et moi. Monter la rue étroite de la Fonbadant, tourner à droite en haut,  revenir vers l’église et à son croisement prendre le bon trottoir. C’est ce que je fis.
Avant de monter dans ma chambre, j’avais trouvé la force d’écrire un mot comme quoi j’étais malade. J’avais posé le papier sur le formica rouge de la table de cuisine.
Vingt et une marches plus haut, enfin seul et au chaud, je m’étais empressé de clore les volets et de jeter sur l’antique parquet mon vieil imperméable qui n’avait pas totalement fait son boulot, tout imbibé qu’il était. J’avais souri méchamment en le voyant gisant, comme une algue toute sombre échouée sur une plage déserte du Nord du Finistère.
Bien fait pour lui.
Avant que de me fondre sous le gros édredon, j’avais sorti de sa cachette un gros cahier de brouillon d’environ deux cents pages qui me servait parfois à faire des dessins mais aussi à écrire de belles phrases toutes jolies comme les poètes en font. Enfin, c’est ce que j’essayais de faire !
Le cahier agrippé à ma main tremblotante je m’étais étendu, en prenant un grand soin de bien me recouvrir des sept kilos de plumes qu’enveloppait légèrement un tissu satiné. Me cacher dans le noir, voilà ce que je désirais pour fuir un peu ce monde et la médiocrité que j’avais vu œuvrer cet après-midi là.
Cela sentait l’humide et la lavande un peu. Peut-être aussi mes pieds !
Avant que ma grande soeur ne vienne m’embrasser et s’inquiéter beaucoup j’étais resté prostré de très longues minutes.
- Qu’est-ce que tu as p’tit frère ?
- Un peu mal dans le ventre et puis aussi au cœur avais-je susurré en découvrant seulement mon œil droit...  le moins rougi des deux.
- Papa et Maman vont bientôt arriver, ils appelleront le docteur.
- NON surtout pas de docteur. Je ne veux voir personne. Mon mal va s’en aller... ce n’est rien je t’assure.
- Mais c’est pas raisonnable, tu es trempé d’partout, je suis sûre que t’es fiévreux. Dis-moi, tu n’aurais pas pleuré ?
- Mais non c’est juste la pluie.
- Arrête tes bêtises et dis-moi ce qui ne va pas.
- Tout va bien je t’assure, et puis fiche-moi la paix.
- Comme tu voudras.
Je n’avais pas entendu la porte se refermer tellement la pluie cognait juste au-dessus de moi, sur les tuiles saumonées quoique un peu grisonnantes.
Mes pleurs ayant cessé et à nouveau tout seul, je m’étais replongé dans mon noir désir.
Ce tout petit déluge qui innondait la ville allait me transformer dans un rêve éveillé, le premier d’une série qui continue toujours, quarante années plus tard, à très bien fonctionner.

« J’étais dans un bateau pris dans une tempête rare. Un très vieux bateau. C’était même un galion rempli d’épices et d’or que chahutaient les vagues infinies et lourdes du golfe du Mozambique. A la barre du MILKA le commandant Latière à la vareuse en soie hurlait des ordres pas clairs à son jeune équipage. Vingt-huit membres au total. Essentiellement des mousses. Une dizaine d’entre eux s’agitaient sur le pont en gueulant des mots dont j’ignorais le sens. La peur était dans leurs gros yeux, ronds comme d’énormes boulets.
Fallait les voir s’activer sur le pont détrempé, tout ruisselant de mer et de poissons perdus ! Même que cinq moussaillons avaient été emportés par les grosses déferlantes pour finir avalés dans d’immenses gorges d’eaux. J’ai eu une vision triste en pensant aux parents, mais m’étais ravisé. Ce n’était que justice, ces  mousses étaient trop nuls.
Sur le gaillard d’avant, un affût de canon libéré de ses bouts s’amusait à valser, comme si c’était l’moment ! Il défonçait les bastingages, se tapait dans les mâts et quand il le pouvait broyait une ou deux jambes sans que cela l’dérange. Une vraie furie que c’était... il fallait réagir. C’est Latière en personne qui allait s’en charger. Il posa son tricorne sur un fût plein de rhum, enleva sa vareuse et comme au ralenti s’avanca vers la proue. En cinq petites minutes le problème fut réglé. Le héros est ainsi, il ne perd pas son temps ! Sauf que cette fois-ci le héros était con. A cheval sur le canon, croyant pouvoir l’dompter, le brave commandant fut aspiré avec lui dans l’Océan Indien sous le regard ému de requins ricanants. C’est alors que la panique s’empara totalement du bateau et qu’aucun des mousses ne vit arriver, comme sortie de l’enfer, une lame gigantesque qui allait à coup sûr noyer le vieux navire. Mais moi, je la voyais très bien la vague scélérate
».

J’étouffais vraiment trop sous le gros édredon et j’allais suffoquer. Alors d’un pied rageur je l’avais expédié s’écraser au plus loin. Très exactement, mais cela j’l’ignorais, là où venaient d’arriver... mon père, ma mère et puis aussi ma soeur !
Comme il ne pleuvait plus je trouvais surprenant de ne pas les avoir entendu envahir ma chambre.
Sans doute le bruit des vagues !
Tellement étonné de cette apparition que j’en avais lâché mon cahier à secrets que j’avais pas ouvert.
- « Y-a-t’il des survivants ? » que j’avais demandé aux trois ombres portées. J’étais couvert de buée.
- Des survivants de quoi ? m’avait interrogé maman légèrement décoiffée, pendant que ma grande soeur se relevait en boitillant un peu. Par chance mon père avait été épargné par le gros projectile.
En silence je m’étais assis sur le rebord du lit, les mains dans les cheveux pour fixer ce nouveau dragon à trois têtes. Deux dragons un même jour et en terre charentaise c’est assez étonnant, me dis-je un peu inquiet.
Mais celui là j’laimais contrairement à l’autre. Un véritable amour même si ce lundi ou mardi là je me serais très bien passé de la sollicitude ce vieil animal.
Alors lundi ou bien mardi, quelle réelle importance ! C’était un jour de trop. C’était un jour de pluie.

Et ma soeur qui frottait toujours sa cheville abîmée !


Jean-Michel Faure
Avril 2008

PostHeaderIcon A partir d'un titre, explications

Un certain nombre de titres existants ont été proposés. Il s'agissait de s'inspirer de l'un ou de plusieurs d'entre eux pour écrire un texte.


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