Variations sur une boîte, acte 2, par Régine Vivien
Vincent se levait tôt, préparait le café et la bonne odeur réveillait tout à fait son amie Julie.
Vincent était dynamique. Son déjeuner avalé il consultait ses emails sur l’ordinateur. La douche avait été prise la veille.
Il s’habillait donc rapidement et après un baiser à Julie il se dirigeait vers son « Espace ». Il enclenchait la musique, réglait les phares et démarrait rapidement. Il conduisait un peu brusquement. Il fallait qu’elle donne ce qu’elle avait dans le ventre, sa voiture. Et ça l’amusait de se faufiler entre les autres véhicules. Il jouait, quoi. La vie, c’était excitant, non ? Au bureau, il saluait tous ses collègues, enfin il leur tapait sur l’épaule et il embrassait les filles. Il était un peu familier, dragueur sur les bords. Il plaisait à tout le monde car il cherchait toujours à arrondir les angles. Il ne se compliquait pas l’existence et, comme sa voiture, se faufilait allègrement dans les amitiés, les alliances, les haines concentrées dans son Service. Il ne prenait pas parti, ou si peu et était aimable avec chacun. Au fond, personne ne savait pour qui il roulait. Il n’affrontait pas son Chef mais savait habilement le manipuler. La vie, pour lui, était un jeu.
Dans son bureau, il possédait un tiroir qu’il fermait tous les soirs à son départ. Ses dossiers, les collègues pouvaient bien les consulter, non ce n’était pas ce qui le gênait. Il y gardait précieusement une boite à six côtés, dans les tons de vert, en marqueterie avec un superbe dessin sur le couvercle (chevaux et cavaliers). Cette boite venait du Maroc. Elle était abimée mais il ne voulait pas la porter à réparer et d’abord à qui ? Lui n’était pas bricoleur et cette boite, il ne la confierait à personne, ça c’est sûr. Même Julie ne connaissait pas son existence. Cette boite, elle l’avait suivi dans les emplois successifs qu’il avait occupé. Sacha, sa plus proche collègue l’avait déjà vu et avait admiré la finesse du dessin, la beauté des couleurs mais n’avait pu obtenir aucune confidence de Vincent. Cette boite était un mystère. Pourquoi en prenait-il tant soin? Qu’évoquait-elle pour lui? Sacha n’en savait rien. Et puis, quelle importance, avec tout ce qui se tramait dans le Service, elle n’avait pas le temps de se poser trop de questions sur une telle futilité, une boite banale.
Vincent était un garçon joyeux et pensait-on sans mystère, un bout en train avec qui on pouvait parler cinéma, musique, informatique, qui avait une copine, un appartement. En effet, Vincent avait, la plupart du temps, l’humeur guillerette et plein de désirs et d’espoirs. Seulement voilà, cette boite était là pour lui rappeler Leila, son premier amour. Elle était étudiante. Il l’avait rencontré à la Fac et l’avait aidé à s’acclimater aux mœurs françaises. Elle était timide. Il l’avait protégé. Un amour était né entre eux. Cela avait été merveilleux. Tout leur semblait possible. Elle était retournée au Maroc pour les vacances puis était revenue en lui disant que son futur mari lui avait été présenté pendant l’été. Elle pleurait. Il sut de suite qu’il ne pourrait pas la faire changer d’avis. Elle devait le respect à ses parents, à sa famille. Elle retournerait dans son pays et se marierait là-bas. Ils vécurent une deuxième année scolaire tout à la fois heureuse et triste. Il l’aimait tellement qu’il sut, même si jeune, profiter du bonheur qu’elle lui apportait. Leurs promenades, leurs discussions, leurs baisers lui suffirent. Lorsqu’elle repartit chez elle, elle lui laissa la boite à six côtés.
Vincent était un garçon sans problème, relativement communicatif, mais après le départ de Leila, il se noya dans les relations superficielles. Il multiplia les fêtes, les rires. Il ne sut pas parler de son chagrin. Ses anciens copains de fac ne connurent jamais la douleur cachée là, bien au fond de son cœur. Il soigna sa détresse comme il put. Il y réussit finalement plus ou moins, plutôt plus que moins. Deux ans après il rencontra Julie, si moderne, si sure d’elle et qui tomba raide dingue de lui. Il s’habitua à elle jusqu’à ne plus pouvoir s’en passer.
Seule, la boite, témoin fidèle, lui rappelait la petite douleur cachée qui persistait et qu’il ne voulait pas voir disparaître.
Régine Vivien, le 29 janvier 2008
Variations sur une boîte, acte 1, par Régine Vivien
La boite était sous un lit. L’enfant qui furetait dans le grenier poussiéreux depuis le début de l’après-midi la hissa sur le matelas. Ne pouvant pas dormir, il avait séché la sieste et s’était glissé doucement hors de sa chambre. A pas de loup il était arrivé devant l’échelle qui menait au grenier. Il avait gravi lentement les marches pour se trouver dans ce lieu plein de mystères. Sa grand-mère était occupée et concentrée sur les confitures qu’elle confectionnait. Il l’entendait qui marchait dans la cuisine. Il regarda mieux la boite.
Elle était rectangulaire, assez grande mais pas très haute. Il essaya de l’ouvrir. Peine perdue. Le couvercle se refusait obstinément à lui faire découvrir son contenu. Il continua donc ses recherches, son exploration du grenier. Il faisait chaud sous le toit et il sentait la sueur lui couler dans le dos. Puis il eut faim. Il attrapa la boite, elle était légère. Il l’emporta avec lui et descendit précautionneusement les marches. En moins de cinq minutes il avait glissé l’objet en bas de l’armoire, dans sa valise, que l’on sortirait seulement à la fin des vacances. Il se dirigea vers la cuisine en baillant ostensiblement. Un grand tablier bleu accroché par dessus sa robe la vieille dame lui lança.
-As-tu bien dormi ?
-Oh, oui mémé.
Elle lui tendit une assiette où la confiture de fraises n’avait pas encore complètement refroidi. L’odeur était enivrante. Il se lécha l’index avec. Sa grand-mère lui tapa sur les doigts.
-Prends donc cette tartine et voilà la cuillère.
-Merci mémé.
Elle contemplait avec bonheur ce petit bout de chou.
Comment sa fille avait pu lui faire ce bonhomme adorable. Elle se souvenait, il lui semblait, il n’y avait pas si longtemps de sa « Claire », si mignonne, si gourmande aussi. Elle soupira. Comme le temps avait passé vite !!!
Le garçonnet savourait avec délice le pain croustillant nappé de la confiture qui coulait allègrement sur les bords. Quand il eut terminé la mémé lui dit
-Essuies-toi et laves-toi les mains. Ensuite tu pourras aller jouer.
Il ne se fit pas prier. Le soleil lui clignait de l’œil à travers le rideau à lanières de la porte d’entrée.
Il s’installa sur la balançoire et se poussa, s’éleva dans les airs en songeant à sa boite, son trésor, son secret. Il réfléchissait à l’instrument qui lui permettrait de l’ouvrir. Il ne voulait en parler à personne. Cela voulait dire qu’il ne pourrait avoir aucune aide. Il prendrait donc un couteau, en cachette, dans le tiroir de la cuisine.
Il se lassa vite de la balançoire.
Il installa trois chaises qu’il était allé demander à sa grand-mère et une vieille couverture pour faire un toit. Ensuite il sortit ses soldats, les installa tranquillement sous son abri et il fit la guerre.
Lorsque son grand-père revint de la vigne, il rentra avec lui dans la maison, s’installa sur ses genoux et écouta les drôles d’histoires qu’il lui racontait.
Puis vint le temps du repas. Il oublia sa boite dans la valise.
Ce n’est que la tête sur son oreiller, bien au chaud, qu’il la revit.
Que pouvait-elle contenir ?
Il s’endormit sans avoir le courage de se lever pour vérifier si elle était toujours dans sa cachette.
Le lendemain un petit cousin vint passer la journée avec lui. Ce ne furent que jeux, cris, bousculades, rires. Mémé eut bien du mal à les contenir.
Le jour suivant, la pluie s’installa. Son grand-père lui lut « Le loup et l’agneau », joua avec lui aux dames puis sa grand-mère aux petits chevaux. Enfin il réclama à aller jouer dans sa chambre.
Assis sur son lit il examinait la boite, il la secouait sans ménagement. Puis il la posa par terre et lui monta dessus. La boite en fer ne frémit même pas. Alors il la tapa contre les pieds en fer du lit. Il fit un tel raffut que son grand-père vint voir ce qui se passait.
L’enfant, très occupé, en colère contre cette satanée boite ne le vit pas entrer.
Pépé regardait son petit- fils en souriant. Il ne disait rien.
Le garçonnet poussa la boite rageusement contre le mur et, en se levant aperçut son grand-père.
-J’ai trouvé cette boite, elle ne veut pas s’ouvrir.
-Et où l’as-tu trouvée cette boite ?
-Euh … Je ne me souviens pas.
-Ne l’aurais-tu pas déniché au grenier par hasard dit malicieusement le vieux monsieur.
-Si, pépé avoua l’enfant.
-Bon, nous allons voir ce que l’on peut faire. Donne-moi la boite.
L’enfant la lui tendit prestement, avec reconnaissance.
Le vieux monsieur appuya sur un ressort. Elle s’ouvrit aussitôt.
Rien, le vide.
-Zut dit le grand-père en souriant.
-Oh ! dit l’enfant désappointé.
...
Régine Vivien, le 23 janvier 2008
Les Poupées russes, Laurence Bourdon
Mamie l’avait ramenée de son voyage à Saint Pétersbourg à sa petite fille de 5 ans qui avait sauté de joie à la vue de cette poupée russe, poupée gigogne ou matriochka comme ils disent là bas. La petite, émerveillée en avait immédiatement compris le principe d’ouverture mais ne s’attendait pas à trouver un deuxième exemplaire, plus petit celui là, mais à la décoration différente. Si la grande semblait porter un foulard jaune couvrant partiellement des cheveux roux, la plus petite arborait des cheveux rouge vifs et un foulard moucheté, rouge lui aussi. La robe était également un peu différente mais dans les mêmes tons.
-« Oh, la maman et sa file ! » s’écria-t-elle cette dernière avec un plaisir non dissimulé. Elle remarqua que cette dernière pouvait, elle aussi, être déboîtée et ainsi de suite. Elle les aligna soigneusement, raccordant le haut et le bas afin qu’ils coïncident.
-« Rien que des mamans et pas de papa ? » demanda-t-elle intriguée par cette absence. La grand-mère ne s’était pas posée la question, elle n’avait vu que des modèles féminins et ne s’en était pas étonnée outre mesure : Elle savait qu’une mère gigogne était une femme qui avait beaucoup d’enfants et que ce terme était probablement issu de « cigogne », oiseau réputé pour son instinct maternel, mais ne s’était jamais posé la question de la position paternelle. La seule réponse qu’elle trouva fut :
-« Bien sûr, c’est parce que les bébés sortent du ventre des mamans, pas de celui des papas ».
Réponse satisfaisante pour la petite qui s’inventait des histoires avec ces similis clones. Sa matriochka préféré était la petite dernière, celle qu’on ne peut pas ouvrir :
-« C’est le bébé ! »
Elle s’amusait aussi à les emboîter et les secouait doucement pour entendre le bruit que faisait le bois. Selon les jours, elle décidait qu’elles jouaient à chat, d’autres, pensait qu’elles se disputaient. Bref, qu’elles avaient leur propre vie.
Elle les associait à d’autres poupées, et s’amusait parfois à mettre la tête d’une plus petite dans le corps d’une plus grande, et riait à gorge déployée de cette disproportion, de ces rires qui dégringolent, cristallins, qu’aucun adulte ne retrouve plus jamais.
Il lui arrivait aussi, de temps à autre, de les laisser traîner, passant alors à une autre occupation. Au bout de quelques temps, comme c’est le cas pour tous les jouets, elle s’en lassa un peu et les laissa traîner dans le coffre à jouets qui regorgeait de bien d’autres trésors qu’il est si jouissif de retrouver lorsqu’on les a oubliés.
Le temps passa, et par un beau jour de printemps, elle retrouva, au fond de la malle l’une de ces matriochkas, esseulée. Elle s’enquit alors de retrouver les autres pour reconstituer cette étrange famille de mamans, vida le coffre à jouets, n’en retrouva que 5 ½ ; 5 et une tête seule dont le corps avait disparu.5 ½ sur 7 que comptait le lot qui lui avait été offert, la pêche était maigre et de grosses larmes vinrent emplir ses yeux. Impossible même de s’en ouvrir à maman qui lui aurait seriné que depuis le temps qu’elle lui demandait de bien ranger ses jouets, cela devait bien arriver un jour. La tristesse lui suffisait, elle ne se sentait pas d’essuyer une rodomontade en guise de conclusion. Dieu merci, le bébé était bel et bien là, celui là, elle n’aurait pas supporté de l’avoir perdu, lui, si petit, si fragile, si désarmé, si aimé en son temps. Elle ne s’en serait pas remise, se serait sentie infanticide mais il était là, sauvé de la déconfiture.
Elle décida de ranger ces poupées gigognes par ordre de taille (la plus grande avait, elle aussi réchappé au naufrage, posa le tout sur une étagère. Ce n’était plus un jeu, mais le souvenir d’un jeu qu’elle n’était pas prête d’oublier.
Devenue mère à son tour, des années plus tard, sa petite fille lui pointa du doigt une étagère où se trouvait une étrange poupée de bois.
-« C’est quoi ça, maman ? »
Elle n’eut pas le cœur de lui raconter ce souvenir qui lui appartenait en propre, et répondit laconiquement
-« C’est pour faire joli
-Fais montrer maman, oh, s’il te plaît ! »
Elle accéda à sa demande mais se promit, dès qu’elle le pourrait, d’aller, elle aussi à Saint Pétersbourg, tisser un lien avec un passé qu’elle n’avait pas connu, afin de ramener l’ensemble complet des matriochkas, espérant que sa petite s’emplirait elle aussi, la tête d’histoires, comme elle l’avait fait en son temps et ne ferait pas la bêtise d’oublier ce qu’il y a de plus précieux dans le ventre des femmes auquel aucun homme ne peut accéder.
Laurence Bourdon
Janvier 2008
Mon premier plumier, Laurence Bourdon
Mon premier plumier m’a été offert lors de ma première communion, en même temps qu’un missel. J’ai égaré le missel, mais même à 60 ans révolus, alors que je n’écris plus qu’avec un Mont Blanc que je sors délicatement de sa pochette de cuir noir, Je dis premier plumier, sans doute en ai-je eu un préalablement ou bien une boîte qui en faisait office, toujours est-il qu’il ne m’en reste plus le moindre souvenir. Ce plumier là, je le considère comme étant mon tout premier et à ce titre, j’ai gardé une affection toute particulière pour ce cadeau, un attachement qui me relie à l’enfance. Je le conserve au fond d’un tiroir de mon bureau sans forcément l’en sortir, mais j’aime à le savoir là, à portée de main. Sa présence me suffit.
J’ai décidé de le laisser tel quel afin qu’il garde les traces de mon passé : le restaurer serait d’une certaine manière, renier ce temps révolu. Le haut du boîtier porte des ciselures. Elles ont aujourd’hui pris la poussière, il me faudrait au moins un coton tige si je voulais les désincruster, mais peut me chaut.
Les années l’ont marqué, tout comme moi. Peut-être suis-je moi aussi poussiéreux dans la tête, c’est du moins ce que doivent penser mes petits enfants. Le rénover lui ferait perdre la patine du temps passé, il est certes vieux, mais pas si abîmé que ça, il ne fait que porter les traces de mon enfance. Sur la paroi droite de mon plumier, on trouve là encore des ciselures. Je ne peux m’empêcher de penser à l’artisan aux mains calleuses qui l’a travaillé avec patience et amour (tous les artisans travaillent avec amour). Petit, j’avais crayonné la paroi gauche. A bien y regarder, ce ne devait pas être un jour d’ennui, mais de colère tant les traits sont vifs, je crois que si j’avais eu un canif en main, je l’aurais tailladé avec hargne. Ce n’était décidément pas du griffonnage, c’était une révolte qui se raconte devant mes yeux de sexagénaire. Que s’était-il passé ce jour là ? Je ne m’en souviens plus, mais elle est bien inscrite là. Aujourd’hui, je suis content d’avoir épargné le côté ciselé, mais l’aurait-il été que je n’y aurait tout de même pas touché.
L’intérieur du plumier présente un bois moins travaillé, il n’a pas été ciré, mais la gouge de l’artisan y a creusé deux sillons symétriques d’égale largeur, non polis. Dans chaque sillon pouvait se loger un crayon ou une craie. Là encore j’avais gribouillé de rouge le fond de la fente droite, mais visiblement avec moins d’amertume. Ce crayonnage aurait pu être fait de façon automatique, élève rêvassant en regardant la pluie tomber. Quant à la fente de gauche, quelques traits de crayon gris la balafrent. Ces gribouillis m’évoquent des photos de Doisneau, en noir et blanc, un enfant blondinet sans rien de spécifique, qui vivait sa scolarité sans grande contrainte, mais sans enthousiasme débordant pour autant.
Plumier d’exception pour une première communion, il avait deux étages : une vis à l’extrémité gauche permet de faire pivoter le premier niveau pour accéder à l’étage inférieur, formé d’une partie seulement, ce qui permet de ranger plus de crayons. Mes colères ou mon ennui n’ont jamais atteint ce niveau qui reste vierge de toute écriture.
« Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer » se demandait Lamartine ; il me suffit de regarder ce plumier, mon plumier pour répondre par l’affirmative.
Mon petit fils a voulu un jour que je le lui prête pour y ranger ses billes et monter un circuit, et moi, le papi gâteau, je lui ai refusé. J’avais peur qu’il ne me le détériore, ou plus grave, lui donne un coup de jeune avec ses jeux d’enfant.
-« Tu es égoïste papi !!! Tu ne l’utilises même pas !!! » m’a-t-il asséné.
Et soudain, je me suis retrouvé au pays de l’enfance, face au jugement négatif d’un comportement asocial à la différence près que c’était l’enfant qui critiquait l’adulte que j’étais avec justesse. Je n’étais pas très fier de moi mais ne voulais pas revenir sur ma décision.
-« Egoïste ou pas, je ne veux pas que tu abîmes mon plumier…
-Mais…
-Il n’y a pas de « mais », je ne prête mon plumier à personne, fin de la discussion. »
Le petit repartit en ratiocinant. Il est vrai que la décision de l’aïeul était totalement injuste, mais il savait qu’il était inutile de revenir à la charge.
Quant à moi, je me suis soudain retrouvé au pays de l’enfance, là où être égoïste est conspué mais existe bel et bien. J’assume bon an, mal an, mon égoïsme car c’est moi l’enfant quand je regarde ce plumier du haut de mes 60 ans. Il vieillit avec moi et le bois qui se fendille correspond à mes propres rides que creuse le temps qui passe.
Oh ! Je n’y prête pas une attention particulière au jour le jour, mais le savoir là me rassérène. Je n’ai pas d’inclinaison spécifique pour le temps qui passe, mais alors que je n’étais encore qu’un gamin qui se croyait déjà grand et voyais dans ce plumier une porte qui s’ouvrait vers un monde à dévorer à pleines dents.
Laurence Bourdon
Un précieux paquet, par Laurence Bourdon
Un précieux paquet
Dans son sac, des paquets de cigarettes ; pas moins de deux, au cas où elle viendrait à en manquer : Des Royal Sylver, histoire de se donner bonne conscience, les plus légères du marché : faible taux de goudron, de nicotine. Bref, il y avait tellement peu d’éléments nocifs qu’elle aurait pu vous en offrir comme garantie de bonne santé.
Elle tenait le paquet bien en main pour l’ouvrir et, avec un certaine délicatesse cherchait cette menue bande de cellophane qui permettait de désincarcérer l’objet de sa convoitise. Délicatesse un peu tendue lorsque la bande se faisait rétive ou discrète. Là, on sentait poindre l’énervement et l’impatience qu’elle aurait bien voulu cacher histoire de nous faire croire qu’elle maîtrisait la situation et que ce « léger » contre temps ne l’irritait pas outre mesure.. Elle y regardait de plus près puis, faute de voir où la languette démarrait, elle se léchait le pouce et suivait une ligne imaginaire : Une fois dans un sens, une fois dans l’autre.
Il lui aurait été beaucoup plus facile de chausser ses lunettes mais c’eût été avouer sa dépendance car le temps commençait à compter. Elle n’en n’était plus ou point où elle aurait fumé sa cigarette en rejetant avec volupté la fumée en volutes bleutées, farfadets aériens éphémères. Non, cette cigarette, elle la voulait, il lui fallait, cependant, elle avait son quant à soi.
Cet écueil passé, elle n’avait plus qu’à ôter la cellophane du paquet, puis la feuille argentée qui restait comme seul rempart à l’objet de son désir. Elle se trouvait toujours plus ou moins empotée avec ses papiers dont elle ne voulait pas encombrer le cendrier (ils allait s’enflammer à la première cendre venue) et se résolvait le plus souvent à les fourguer dans son sac (on peut être grand fumeur et écolo tout de même !)
Elle n’avait plus qu’à tapoter le fond du paquet posé sur sa main un peu inclinée pour que se désigne la première qu’elle allait griller. Elle aimait l’idée que certaines cigarettes aient du plaisir à se consumer comme on se consume lorsque l’on fait l’amour n’avait jamais osé en parler à ses amies de peur de passer pour une douce dingue.
L’élue était alors délicatement prise entre le pouce et l’index, puis passait entre l’index et le majeur avant d’être insérée entre les lèvres. S’ensuivait alors le rite du briquet. Elle disposait d’un Dupont plat du plus bel effet, mais ce dernier ne fonctionnait qu’une fois sur deux, elle se rabattait alors sur son bon vieux Bic, peu chic, certes, mais ô combien plus fiable.
Enfin : l’inspiration profonde, la première, la meilleure parce qu’attendue, les autres bouffées n’avaient pas la même saveur, juste un goût de « revenez-y », mais qui prolongeait tout de même, f^^ut-il minimisé le plaisir de fumer.
Et puis, il y avait des pauses qu’on pouvait se donner avec les cigarettes. Elle appréciait particulièrement imiter celles de Gretta Garbo dont elle avait vu de vieux film comme si cela lui était naturel alors que la geste avait été étudié longtemps devant sa coiffeuse
-C’était le bon vieux temps, dit la centenaire, du temps où fumer était encore autorisé….
Laurence Bourdon
Janvier 2008
La liseuse de boîte, par Christine Jouhaud Mille
Dans la boite dorée toute
cabossée et rouillée, posée ici sur la table au milieu de divers boîtiers, je
découvris des boucles d’oreilles aux fermoirs en laiton jaune, avec en
pendentifs des chauves-souris découpées dans un feutre noir; sur l’une des
faces les ailes et le corps scintillaient de paillettes violettes.
Je l’ai faite rouler lentement sur la table entre les boites, puis l’ai reposée à sa place.
En souvenir doré dans ma mémoire son contenu s’est blotti !
24 janvier 2008