L'hiver en fa mineur
L'hiver en fa mineur.
[Giambattista Tiepolo, "Cavalieri in bautta", dessin, Trieste, Museo civico]
Il y a deux ans, à Venise, dans une gargote, j'ai vu entrer quelqu'un que j'ai cru reconnaître.
Pour autant qu'il m'en souvienne, c'était une morne journée de fin février; dans la pénombre et la grisaille, le Carnaval battait son plein.
Que c'est triste Venise, au temps des amours mortes et des premiers frimas! Un épais brouillard baigne la lagune, enveloppe quais et gondoles, envahit le Grand Canal; il se répand en nappe sur les arcades gothiques des palais, l'empilement baroque des églises, dissimulant au regard dômes et campaniles. Il n'est pour l'éprouver, que de franchir la passerelle du vaporetto, de faire quelques pas sur les pavés luisants de pluie. Une humidité froide imprègne les vêtements, colle à la peau, vous transperce les os. Elle est bien légère par de tels frimas, ma tenue authentiquement settecento: haut-de-chausses, chemise et jabot de dentelle datant (ou presque) du temps de Goldoni! Elle paraît bien incongrue, ma perruque frisée aujourd'hui toute poisseuse de crachin. Bref, je claque des dents, je suis transi, gelé, bien conscient cependant du prix qu'il faut payer pour être « couleur locale ».
Cet estaminet, histoire de me réchauffer un peu, je l'ai repéré pour son ambiance follement carnavalesque, parmi tant d'autres osterie, locande, bothege di caffè qui servent ici de rendez-vous à la bonne société cosmopolite. Afin d'appâter le chaland, le patron se targue d'y servir le meilleur cappucino de la Péninsule.
"Venite belli maschere" ! Venez, beaux masques! En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, la salle est investie par une nuée de personnages de Commedia del Arte: Arlequin, Polichinelle, Pierrot et Colombine, et autres Pantalon... L'esclave mauresque accompagne le janissaire et l'ambassadeur de la Sérénissime y côtoie le Grand Turc. Oh, ce cortège de masques et dominos, déluge de tulle et de soie, avalanche de velours et d'or! On ne la trouve qu'à Venise, cette féerique profusion de tons rutilants, chatoyants ou bien passés qui donne à l'hiver les couleurs du printemps! Ici, tout n'est que fantasme, artifice, illusion. La troublante odalisque qui vous fait tant rêver (qui ne voudrait l'attirer dans sa gondole?) ne serait peut-être, une fois dépouillée de sa mantille et de ses voiles, qu'un laideron sans attrait. A même enseigne, le mystérieux personnage à la silhouette dégingandée qui fait irruption dans la gargote en égrenant une volée d'arpèges, ce grand escogriffe engoncé dans son manteau sombre un peu râpé, c'est peut-être (chi lo sa?) tout simplement votre voisin de palier.
J'aimerais en avoir le coeur net et m'approche de l'inconnu.
L'homme ôte la « bauta », capuchon de soie noire couvrant ses épaules. Voilà qu'il pose son tricorne en maugréant, laisse échapper par ce geste une flopée de cheveux roux . « Madre de Dio, il fait un temps de chien! Juste le temps de venir de l'Ospedale de la Pieta, qui n'est qu'à deux pas d'ici, me voici déjà crotté et trempé! »
Cet homme, je suis prêt à le jurer, je l'ai déjà vu quelque part, mais où? Hardiment, je m'installe à son côté, le conviant à prendre un verre :
- "Partagerez-vous avec moi cette fiasque de Malvoisie? Entre gentilhommes, cela ne se refuse pas!"
- "Excousez-moi, Signor, io ne souis pas gentiluomo, ma oun rotourier! Io voulus jadis entrer dans les ordres, ma...".
Mon interlocuteur s'embrouille dans ses explications, puis s'interrompt, secoué par une violente quinte de toux.
"Comme vous le voyez, Signor, reprend-il d'une voix égrotante, mes bronches sont en bien mauvais état, io souffre de toubercoulose! (nouvel accès de toux, suivi d'un crachat sonore). Pas moyen de dire la messe, on ne voulait pas de moi! Et puis, basta! Je n'aurais pas été à mon affaire! Voi sapete, la mousique est mon ounique passion, io ne sais rien faire d'autre! "
L'homme gratte nerveusement la table, fait claquer en mesure ses doigts fuselés, déferlement de pizzicati; ses ongles s'incrustent dans le bois comme autant de doubles, triples et quadruples croches. J'écoute distraitement la suite d'une histoire, qu'il me semble avoir déjà entendue, où cela? Dans une autre vie... Oui, je me souviens à présent: ce maestro, curé manqué, donnait des cours de violon dans une institution pour orphelines de la cité des Doges. Ses concerti rencontraient même, à ce qu'on m'a dit, un certain succès. Ce diable d'homme devait plaire à ses jeunes élèves. De sacrées gamines, entre nous! Certaines étaient réellement douées pour les cordes, d'autres promptes au déduit, toutes fort accortes, ma foi, ce qui ne gâtait rien.
L'habit ecclésiastique n'y faisait rien, les autorités fermaient les yeux, on avait la soutane entre les dents en période de carnaval (et celui-ci dure une bonne partie de l'année à Venise).... A l'époque, les intrigues amoureuses s'y nouaient et dénouaient avec une grande facilité. Partout la folia! La stravaganza! En un mot, la frénésie.
Bon. Où en étions nous? Continuant de tapoter la table entre deux gorgées de Malvesia, sans même effleurer son verre en cristal de Murano les doigts de mon voisin simulent, allegro non molto, des glissades et des chutes sur la glace, le claquement de dents de ceux qui grelottent dans le froid, sous la pluie. Puis il se calme, joue les premières mesures d'un majestueux largo, évoquant la douceur du foyer quand dehors, le vent souffle en rafales. Cette fois, aucun doute n'est possible, il s'agit de deux mouvements de « l'inverno », un concerto connu comme le loup blanc, si j'ose dire...
Je me lève et salue avec une profonde révérence Antonio Vivaldi . « Pas besoin de vous présenter, Signor, je me souviens très bien de vous, à présent: vous êtes le « Prete rosso ».
L'homme s'incline à son tour et me rend mon salut:
- "Et moi, io cherche à vous remettre. Aidez-moi... Nous avons du nous rencontrer à l'Ospedale..."
- "Non, vous n'y êtes pas. C'était au palais ducal, à une réception du Doge, il y a trois cents ans."
- "Per Bacco, c'est ma foi vrai! Come sta, caro amico? Vous devez atteindre un âge respectable!"
- "C'est selon. Nul ne peut m'assigner un âge, je suis jeune et vieux tout à la fois. Je suis né avec le siècle des Lumières, sous le signe du Phénix, ascendant Caméléon. J'ai traversé par la suite les siècles sans encombre: les flèches du temps ne m'atteignent pas. Diplomate avisé, intrigant sans scrupule, politicien hâbleur, mage et nécromant, je suis aussi joueur invétéré, buveur et séducteur, virtuose du sexe comme vous de la viole d'amour, j'ai mené plusieurs vies et passe de l'une à l'autre quand les choses tournent mal. Je vais et je viens, disparais et reparais où l'on ne m'attend pas. Heureux de vous retrouver à Venise, Maestro: je suis le comte de Cagliostro."
Se non e vero....
Mascarade, cavalcade, par Régine Vivien
Mascarade, cavalcade
poème de Régine Vivien
Mascarade, cavalcade,
Corso, serpentins, confettis.
L’air vibre sous la fanfare,
Les rires, la joie des enfants
Et la folie des grands.
Les pieds piétinent
Puis redémarrent
Au son joyeux des cymbales.
Un vilain Polichinelle
Fait une grimace
A un Pierrot lunaire et enfariné.
Est-ce une clique
Ou une banda ?
Au son des tambours
Les majorettes lancent
Leurs bâtons
Sous les yeux des messieurs
Attirés par leurs jambes
Jeunes et pleines de santé.
Mascarade, cavalcade,
Corso, serpentins, confettis.
Un domino mystérieux
Fait la cour à Colombine
Qui baisse les yeux modestement.
Le cortège s’est immobilisé.
Les musiciens soufflent
Dans leurs trompettes
Sous le regard des dames.
Les brésiliennes affolent
Les messieurs,
Leur charme dévoilé
Par des mini jupettes
Et des demi hauts
De couleur éclatantes.
Les cymbales claquent.
Les tambours tambourinent.
Les brésiliennes dansent.
Mascarade, cavalcade,
Corso, serpentins, confettis.
Du haut de son char fleuri
La reine du carnaval
Sourit, sourit,
Sur son trône elle joue
Son rôle.
Je suis la plus belle.
Les enfants assis
Autour d’elle
Lancent les confettis.
Le char s’ébranle.
Les enfants culbutent
Et crient.
Les pieds redémarrent.
Arlequin, caché sous son masque noir
Et son habit multicolore
Donne un coup de bâton
A une grosse tête qui trébuche
Et se retourne brusquement.
Les enfants rient.
Mascarade, cavalcade,
Corso, serpentins, confettis,
Puis le soir tombe,
La folie aussi,
Polichinelle, Pierrot,
Domino, Colombine,
Arlequin s’en retournent chez eux,
Quittent leurs costumes,
Leurs masques,
Se démaquillent
En attendant
Mascarade, cavalcade,
Corso, serpentins, confettis.
Carnaval au village, par Alice Padovamo Michaelef
CARNAVAL AU VILLAGE
Alice Padovamo Michaelef
Oh là! Qu’arrive-t-il ? Que se passe-t-il dans la rue ? Quel vacarme ! Quel bruit ! Y a-t-il quelqu'un que l'on tue ? Allons donc, courons à la fenêtre, ouvre vite... Sommes-nous sottes, tu vois c'est le Carnaval, petite ! Nous avions oublié, et si l'on descendait ? Tu as peur? Je suis là! viens, viens c'est sans danger, Ils ne sont pas méchants, ils n'ont pas encore bu. Ah'. mais voilà Pierrot, tu vois il nous salue. Oh'. que ces marquises et leurs cavaliers sont beaux ! Voilà les chars fleuris, mais, qui est donc là haut ? Ça y est, je sais, oui, c’est la petiote d’Amélie, Comme elle est belle ! Si belle, une déesse cette fille ! Je suis sûre que son char aura tous les honneurs, Il est bien arrangé avec ses jolies fleurs ! Mais que font là ces gueux? Ils sont vraiment horribles ! Leur maquillage est fantastique, ils sont terrible s!... Un autre char d'un vert fluo, plein de Martiens Précède Blanche-Neige, la méchante reine et les sept nains. Encore des gueux avec leur Roi sur une charrette, Un âne la tire, il est affolé, pauvre bête !... Des chars montent la rue, c’est un vrai défilé ! Vois fillette le second, je suis sûre qu'il te plait De jolis petits rats en chaussons et tutus Font pointes et entrechats, je te sens bien émue. Regarde le quatre petite, la Belle Qui couchée sur son lit, attend le Prince Charmant. Tiens, là, les Extraterrestres, je ne les aime pas ! Je préfère Fées, Princes, marquises et comtes d'autrefois. Enfin, sur les Camargues arrivent de beaux Gardians, Suivis des Arlésiennes qui montent superbement… On entend une musique, écoute, c’est « Magali », Cette chanson que petits et grands adorent ici. Ce n’est pas, bien sûr, le Carnaval de Venise ! C’est celui d’un village. Il faut que je te dise, Ce village, qui pour moi compte plus qu’une grande ville, Est une immense famille où chacun est utile, Tout le monde s’y connaît depuis la maternelle. Là garrigue, chevaux, taureaux, sont éternels. Tu les aimeras, oui ! Je vois dans tes grands yeux L’étonnement, la joie, et ton sourire heureux. L’année prochaine, petite, si tu es encore là, C’est promis, nous serons déguisées toi et moi…
Carnalevare, carnelevare, par C. Menahem Lilin
Carnalevare, carnelevare…
Carole Menahem-Lilin
Cette année là, la curiosité m’avait porté loin de mes circuits habituels ; dans la brume, j’égarai ma route. La lune était dans son dernier quartier et la nuit tombait vite. A défaut de trouver une grange ou une cabane de berger, je devrais me contenter d’un buisson pour la nuit, me disais-je en frissonnant, quand un charretier s’arrêta et me fit signe de monter à ses côtés. « Où vas-tu, Compère ? » demandai-je, soulagé, en m’installant sur le siège. « A Carnelevare », me dit-il. « Y aura-t-il là-bas de quoi manger et dormir ? » Il me regarda avec malice, et eut une sorte de ricanement : « ça, pour la ripaille, tu ne pourras pas te plaindre… Mais, pour ce qui est de dormir… je ne te le conseille pas. Tu pourrais te retrouver découpé en tranches, transformé en beignets ! » A nouveau ce ricanement. Je voulus descendre : le bonhomme me paraissait ivre, trop pour faire un bon compagnon. Mais déjà il avait fouetté ses bêtes, qui partirent en un train d’enfer, bien inhabituel pour ce type d’équipage. Le chemin, inégal, serpentait entre de grosses pierres, et je me serais rompu le cou en sautant maintenant. Je résolus d’attendre qu’il ralentît. L’étrange personnage s’était dressé sur son siège et chantait, d’une voix de fausset : « Belle lune, ronde lune, nous te payerons, nous t’aplatirons, nous te mangerons, et nos récoltes en cohortes, tu assureras ! Carnelevare, Carnelevare, Sépare-toi de ta chair ! » Il criait, il huchait, et me rendit presque sourd avec son chant. De temps à autre il se tournait de nouveau vers moi et me dédiait son ricanement.
Je m’étais déjà trouvé dans des situations dangereuses ; mais rarement aussi fantastiques que celle-là. Je raisonnai cependant pour me rassurer : nous étions fin février, la période de carnaval avait dû commencer par ici. Dans ces campagnes, c’est un moment de folie qui dure plus de sept jours, durant lesquels on fait ripaille avant le Mercredi des cendres et le Carême. Le curieux bonhomme qui m’avait pris dans son chariot devait être l’un des masques, et il avait dû s’enivrer hors de propos. S’il ne nous rompait pas le cou, il finirait bien par s’arrêter.
En cet an de grâce 1650, j’avais vingt-deux ou vingt-trois printemps. Après une enfance misérable, j’avais réussi à apprendre à lire, à écrire et compter, et pu ainsi racheter ma liberté : j’étais devenu colporteur. Dès que le temps le permettait, je parcourais les chemins de campagne, mon grand sac sur le dos. Je vendais des rubans, des mouchoirs, des almanachs, ces petites publications mal imprimées mais qui, pour deux sous, outre l’avancée des mois et les phases de la lune, reprenaient contes, fables, remèdes et pronostications… Je portais aussi dans ma musette quelques titres de la Bibliothèque
Nous parcourûmes en trombe je ne sais combien de lieues, avant que le charretier ivre ne décidât, en en forçant les portes, de traverser le village de Carnel. L’abord en était pourtant défendu par de grands personnages à la carrure impressionnante, au visage mâchuré de cendre, et qui se mirent à nous poursuivre, nous bombardant de boue. Le chariot n’en continua pas moins son trajet jusqu’à la place centrale, très blanche, parfaitement ronde. J’étais dérouté par l’étrangeté du lieu : les maisons étaient bien plus hautes que celles auxquelles j’étais accoutumé, et toutes serrées les unes contre les autres, au point que leurs toits en tuiles bosselées paraissaient n’en faire qu’un. Pour circuler dans leur masse compacte, il fallait emprunter des arcades ou des passages étroits qui creusaient directement sous les étages. Nombre de ruelles couraient ainsi sous les maisons..
Ce soir là un grand feu illuminait la blancheur de la place. Mon dément de charretier faillit m’y précipiter quand, dans un grand « han ! », il me jeta hors de son véhicule, avant de repartir dans un bruit de tonnerre. La plupart de nos poursuivants renoncèrent à le rattraper, pour se rabattre sur moi. Ils me saisirent qui par les bras, qui par les pieds, s’amusèrent un temps à me lancer entre eux, avant de me jeter dans un grand tonneau de mauvais vin. Heureusement, mon sac de colporteur avait atterri à mes pieds lors de ma chute, et ne me suivit point dans mon bain forcé.
Au demeurant, ces grands fous n’étaient pas si mauvais drôles qu’ils ne paraissaient, et après m’avoir copieusement roulé dans la lie, ils me sortirent de là en riant et jurant, et me firent asseoir près du feu, à la tablée commune. Je sentais désormais fortement le Bacchus et ne dépareillais pas dans cette assemblées de loqueteux, de travestis et de costumés en tous genres, tous plus éméchés les uns que les autres. Je vis une chèvre humaine, deux étranges figures coiffées de fourches, un homme bossu qui jouait une cantinière à soldats, un autre, jeune, une vieille maquerelle. Les autres étaient vêtus le devant derrière, et les femmes étaient nippées comme leurs arrière-grand-mères. Les visages étaient striés de noir ou peints, mi-craie, mi-boue. Les flûtes, les fifres et les tambourins résonnaient, lancinants. Des gens dansaient sur la table, d’autres faisaient la culbute en dessous. Tout cela au milieu des caquètements des poules, des aboiements des chiens et des plaintes de l’âne.
Mes agresseurs, que j’appris être des Paillasses, avaient pour mission de protéger le village de tout élément non initié Ceux qui se risquaient dans les rues sans leur aval recevaient le baptême du vin et de la boue, comme je l’avais subi moi-même. C’étaient des colosses aux abdomens imposants, aux épaules rembourrées de paille ; ils en avaient particulièrement après les « Beaux », qui avec leur costume immaculé avaient l’honneur de représenter sa Majesté la Lune
Sur ces entrefaites survint immense, monté sur des échasses et mitré de violet, un évêque aveugle ; puis la Justice
On m’avait donné asile dans la salle commune de l’auberge. Comme d’autres voyageurs retenus là, je m’étais endormi sur l’une des tables transformées en lit.
Ce fut, quelques temps avant l’aube, la petite Mort qui me réveilla. Son visage lunaire tout proche de ma joue, elle soufflait vers moi son haleine à la groseille. Lorsqu’elle vit que j’ouvrais les yeux, ses lèvres argentées s’écartèrent sur un sourire mutin. Elle ne devait pas avoir plus de quinze ans, elle était à la fois assurée et fragile. Cependant j’avais du mal à la contempler, tant le blanc de sa peau, tranchant sur le noir de ses vêtements, m’éblouissait.
« Viens ! » me dit-elle. Elle m’entraîna dehors, où un fifre isolé jouait seul, sous la lune déclinante. Puis elle se mit à danser, me tendant les mains pour mieux, d’une pirouette, m’échapper. Elle riait, d’un rire argentin, presque enfantin, qui me fit mal. Peut-être parce que je sentis, à ce moment là, combien ma propre enfance avait été misérable. Dès nos neuf ans on nous avait mis au travail, ma cousine Marie-Lune et moi. Nous avions passé nos jeunes années dans la puanteur des fumées, à trier les vieux chiffons que d’autres faisaient cuire, avant de les transformer en pâte à papier. C’était un miracle que j’en fusse sorti à peu près en bonne santé. A treize ans j’avais appris à lire et à écrire, sous la férule d’un ouvrier imprimeur qui m’avait remarqué. Grâce à lui, j’avais pu sortir du trou… Cousine Marie-Lune, elle, était décédée en crachant du sang. Et voilà que cette petite Mort, au visage d’un blanc de craie, à peine plus âgée que nous ne l’étions alors, m’entraînait pour jouer avec elle, dans les vapeurs pâles…
Plus la lune déclinait, plus ma fantasque danseuse bondissait, se rapprochait, s’esquivait, dans une sorte de folie qui ne me laissait plus de repos. J’étais en sueur, mais je ne voulais pas la perdre. Il me semblait que, malgré ses rires elle avait peur ; qu’elle m’appelait sans mots ; et qu’il fallait que je la protège, que je la retienne … moi qui avais failli à retenir Marie-Lune autrefois.
Au moment où l’aube étendit sur nous son voile gris, alors que j’allais enfin saisir la mince danseuse entre mes bras, il y eut un grand cri, et un médecin ridicule s’élança sur nous. Il était vêtu d’une robe noire et arborait le masque au long nez censé protéger, aux temps d’épidémie, les médicastres de la peste. Il tenait à la main une seringue à lavements démesurée, toute remplie d’un clystère répugnant. Il la braqua contre ma gentille cavalière qui, effrayée, s’enfuit en sautant et en poussant de petites. Le quidam la poursuivit. Lorsque je voulus leur emboîter le pas, d’autres échassiers noirs au bec blanc m’entourèrent. Leurs seringues claquaient ; leurs perruques, sur leurs têtes décharnées, volaient au vent. Ils me menacèrent.
Découragé, je fis demi-tour et allai me réfugier près des braises mourantes du feu.
Je voulus reprendre ma route plus tard dans la matinée ; mais il s’avéra que c’était impossible, ou du moins que ce n’était point permis. Je faisais partie des Carnavaleux à présent, me dit-on, j’étais initié. Encore deux jours de fièvre ; après-demain, ce serait la nouvelle lune, Mardi Gras et l’exécution du Roi Carnaval. Alors seulement je serais libre de m’en aller.
Et ainsi, dans une oisiveté forcée, errai-je à travers ce village circulaire, aux passages couverts, aux rues étroitement enchâssées aux maisons. Le temps paraissait inversé : le jour, on dormait jusque tard, et on se cadenassait dans sa demeure ; la nuit, on festoyait. Le jour était le règne de l’insécurité ; des bandes de masques erraient, faisant le charivari devant les maisons où résidaient de jeunes beautés. Au crépuscule Le Bouc, la Maquerelle la Justice
Durant ces deux jours, je ne fus pas à plaindre : je vendis quelques almanachs et presque tous mes rubans, quelques peignes aussi. Surtout, je mangeai, dansai et bus à profusion.
J’étais mélancolique cependant, comme si mon enfance perdue m’avait pris parla main. Ma danseuse lunaire me regardait de loin, de ses prunelles tristes, liquides ; mais dès qu’elle faisait mine de vouloir me parler, les médecins surgissaient – et de leurs grandes ailes noires, nous séparaient.
La petite Mort ne s’en désolait pas longtemps. Elle avait la légèreté des adolescentes, et elle courait et tournoyait entre les bras des cavaliers qui lui étaient permis, au son lancinant des flûtes. D’autres filles me donnèrent la main ; mais d’entre toutes, celle qui m’était défendue était la plus envoûtante et j’avais du mal à détourner d’elle mon regard. Pas une seule fois je ne la vis autrement qu’affublée de noir et maquillée de céruse. Pas une seule fois elle ne me parut réelle. Et pourtant ses rires, ses petits cris, ses rares paroles dites d’une voix essoufflée, résonnaient directement à l’intérieur de ma poitrine – réveillant le chagrin et la joie, réanimant une tendresse longtemps interdite.
Le dernier jour arriva l’Ours, ou plutôt Compère l’Ourson, mené par son montreur. Il avait des chaînes aux pieds et devait pourtant danser au son des tambours, faire des culbutes et promener les enfants sur son dos. En son honneur, le village s’anima dès midi et les fifres retentirent de plus belle, le faisant tournoyer jusqu’à l’étourdissement. Pour finir, de grands rires épuisés s’échappèrent de dessous la fourrure, et le dresseur s’écria : « Victoire, victoire ! L’Ourson rit. L’Ourson est redevenu humain ! » Alors, des enfants et des jeunes filles l’entourèrent, s’accrochèrent à lui et le dépouillèrent de son manteau de poils, pour faire émerger un homme en chemise. Le barbier acheva de le débarrasser de son poil hirsute d’Homme Sauvage. Et on le fêta comme l’ancêtre des bois venu à la civilisation. Et du haut de sa taille gigantesque – il nous dépassait tous d’au moins une tête – il souriait à son montreur, d’un sourire un peu niais, mais très doux. On le laissa dormir, roulé en boule sur sa fourrure tombée.
Il y avait de toutes façons beaucoup de choses à faire, car le soir même on exécuterait Carnaval, et il fallait auparavant le juger. Tout un tribunal siégeait déjà sur la place. On ne savait pas encore quel nom porterait l’énorme pantin d’osier, qui pour le moment trônait au-dessus de l’estrade. Qui, à travers lui, serait symboliquement brûlé ? Les avis cette année étaient trop partagés, et on décida de faire comparaître devant le Tribunal les différents accusés putatifs. Les travers des puissants des alentours, maire, prêtre, médecin, meunier… furent étalés là, à cette tribune carnaval. Les convoqués se prêtaient à la farce avec une bonne humeur forcée. Pour quelques heures, les humbles étaient devenus puissants, et ils usaient de leur pouvoir avec force rires, mais le plus souvent avec subtilité. De ma place à l’écart je m’émerveillais de cette libéralité, qui jusqu’alors m’avait été inconnue.
Mais le ton s’aggrava quand ce fut le tour de la Mort
Il y avait de quoi. Réunis par leur soudaine animosité, tous les individus présents se dressèrent autour d’elle, notables, commerçants, paysans, femmes, mendiants… même les enfants s’étaient mis de la partie et la désignaient du doigt. Plus terribles que tous, les médecins dressèrent au-dessus d’elle leur silhouette noire d’échassier. « Petite Mort, nous t’accusons de te moquer de nos remèdes, et d’apparaître en des lieux et à des heures inconnus de nous. Tu nous nargues depuis trop longtemps. Nous te condamnons! »
A ces mots, il y eut des huées. A peine s’étaient-elles calmées que la grande Justice se dressa. Sa balance tremblait dans son poing. « Petite Mort, fit-elle d’une voix chevrotante, je t’accuse de ne pas tenir compte de mes avis, et d’être prisonnière de tes sentiments. Je te voulais impartiale, je t’ai vue insouciante, égoïste, amoureuse, cruelle. Je te condamne ! » Des « Hou, hou ! » et des « A mort, la Mort
« Je ne suis pas celle que vous croyez, plaida la jeune fille éplorée. Je ne porte pas le nom que vous me donnez. Je suis celle qui multiplie ce que vous avez divisé et semé, celle qui ne disparaît que pour renaître… » Un silence tendu accueillit ces paroles énigmatiques. Un peu rassérénée, elle poursuivit : « Oui, vous m’accusez à tort. Mais je comprends que vous vous y soyez trompée, à vos yeux nous nous ressemblons… Et puis je ne suis qu’une novice encore, La Grande Lune la Maquerelle
La jeune fille s’était mise à pleurer, tandis que tous se rapprochaient d’elle, menaçants. La peur se mit à monter en moi aussi. Je soupçonnais que ce qui se déroulait sur la scène du tribunal n’était plus une simple farce. « Ecoutez !, criai-je. Cette jeune fille joue, elle n’est pas responsable de ce dont vous l’accusez… » Ils se tournèrent vers moi, ricanants. « Ah ?, firent les médecins. C’est ce que tu crois, grand fou ? Nous t’avons mis en garde pourtant. Nous t’avons protégé… » « Laissez-la ! », répétai-je, sans tenir compte de leurs remarques, ni du hourvari ironique qui gonflait autour de moi : « Il est amoureux de la Mort La Justice la Camarde
Tout en parlant, je m’étais rapproché de l’estrade. L’assistance s’était écartée pour me laisser le passage. Il y eut des quolibets et des ricanements de bouc, des : « Hou, le nigaud, il va l’emporter dans son sac, il va se la pendre au cou ! » - mais les derniers mots, les derniers cris s’éteignirent quand je saisis la main frissonnante de la petite accusée. Ses doigts étaient froids et fragiles comme de l’eau. Mais ses grands yeux noirs papillonnaient dans ma poitrine.
« Tu ressembles au feu et au ciel, dis-je. Tu ressembles à ma cousine disparue il y a longtemps. Tu es mon enfance revenue. » Je pouvais lire dans ses yeux : l’épouvante s’y mêlaient à l’émerveillement « Epouse-moi ! me supplia-t-elle. Ou ils m’enfermeront et me découperont, ils me priveront de lumière, et ce qu’ils me feront sera pire que la mort. Epouse-moi. » « Oui », dis-je.
Plus une protestation n’émanait de l’assemblée soudain grave. La Justice
A la croisée des routes, le charretier fou nous attendait. « Ah, je savais bien, ma Demoiselle, que je vous ramenais le bon gars. C’était lui, n’est-ce pas, qu’il vous fallait ? Il vous a tirée de là ! » cria-t-il à ma petite épouse, de sa voix avinée. Il avait mis sa carriole en travers de notre chemin. « Venez, ma princesse lunaire, je vous ramène là-haut. » « Non, pas maintenant », répondit-elle. Me saisissant la main, elle me fit quitter la route pour prendre à travers champ. « Venez, Demoiselle ! insistait-il. Celui-là a rempli son office, on peut le mettre au rebut ! Il fera de la bonne farine ! D’excellents beignets ! » Tremblante d’indignation, elle se retourna alors et lui cria : « Non ! Celui-ci est mon époux, je le garde. » « Mais votre grand-mère… » fit-il, suppliant presque. « Elle attendra ! » répliqua-t-elle. Saisissant ma main, la jeune fille se mit alors à courir – et moi je dus la suivre. A mesure que nous nous éloignions du village, elle paraissait prendre plus d’assurance et de légèreté. Je sentais mon cœur s’alléger lui aussi, et chanter d’allégresse.
Ce ne fut donc pas par essoufflement, mais parce qu’elle l’avait décidé, que dépassant le couvert des arbres, elle s’arrêta en bordure de ruisseau. Au-dessus de nous, la lune dans son dernier quartier faisait un demi anneau, qui se reflétait dans l’eau. La jeune fille tendit son doigt, qui scintillant sur l’onde noire, vint compléter l’anneau. « Voici ma bague, dit-elle. Prends-la ! » Emu, je tendis la main au-dessus du courant, n’osant le toucher, n’osant troubler le prodige. « Prends-la, voyons ! » répéta-t-elle, rieuse. Alors je fis pénétrer mon annulaire dans l’eau, et la bague brillante s’y inséra, froide et légère comme la lumière ; présente et forte, cependant, ainsi qu’une étreinte. « Voilà. Tu es mon époux à présent », murmura ma compagne. Elle me saisit le poignet et me ramena sous le couvert des frondaisons. Dans l’obscurité, j’entendis le bruit soyeux d’étoffes qu’on ôte, puis je sentis sur mes lèvres son souffle fleurant la groseille. « Viens ! » dit-elle encore. Et elle m’enlaça de ses bras frais, de son étreinte d’eau.
Plus tard, bien plus tard – il me sembla que ces quelques heures avaient duré une éternité – elle murmura : « Je devrai partir, hélas ! Souviens-toi de moi et quand ton cœur chantera, je reviendrai près de toi. » J’étais à demi endormi lorsqu’elle me chuchota cela ; et tout à l’euphorie du moment, je ne la crus pas.
Pourtant, quand je m’éveillai au matin, je ne serrais plus contre moi qu’une ombre, à l’enfantin masque lunaire mi noir, mi blanc. Ce fantôme ne respirait plus... Mais quand je voulus aller chercher du secours… quand je le soulevai dans mes bras pour franchir le ruisseau… il m’échappa et, léger comme un souffle, s’en alla glisser dans le courant.
Dire que je pleurai n’est rien. J’avais trouvé mon âme – pour la perdre aussitôt. Je me sentais réduit à la moitié de moi-même.
En peine, j’errai durant des jours et des semaines. A mon doigt, l’anneau pesait et me faisait mal. C’était le seul témoignage de ce que j’avais vécu, le seul signe de sa vérité. « Peut-être devrais-je l’ôter, me disais-je parfois, et oublier. » Mais non, je ne le voulais pas.
Il y eut d’autres villages, d’autres peignes et rubans, d’autres jeunes filles rieuses qui croisèrent ma route. Les voir me faisait souffrir et tressaillir. Mais aucune ne m’appelait du fond de la poitrine, comme ma petite épouse perdue.
Cependant l’année accomplit son parcours et un soir, il y eut cette musique de flûte dans les rues circulaires ; les premiers masques firent leur apparition. Plus de paillasses cette fois, plus de médecins au long bec, mais des visages blancs cerclés de noir, et une musique irréelle… Malgré sa blessure, mon cœur se mit à chanter, une drôle de petite chanson, endeuillée et gaie à la fois.
Et alors, soudain, la Disparue
Eberlué, je la regardais. Elle paraissait plus réelle, et plus jeune encore que dans mon souvenir. « Mais toi, qu’en penses-tu ? reprit-elle avec un léger vacillement dans le regard. Me veux-tu encore à tes côtés ? N’es-tu pas fatigué à l’avance de moi ? Je ne sais pas du tout comment je me comporterai, sais-tu ? Je n’ai pas encore bien compris ce que c’était, que de vivre parmi les hommes… Et puis, peut-être qu’un jour je regretterai de n’être pas restée là-haut, pour régler et dérégler vos saisons et pour souffler sur vous un peu de cette folie douce, de cette sagesse folle, dont j’avais menacée Grand-mère… »
Son parfum de groseille montait à mes narines, sa voix jouait dans ma poitrine. La gratitude me fit trembler. « Marie-Luna, Lunellita, murmurai-je. Lunella, Marie-Luna », répétai-je, jusqu’à chanter. Et je l’entraînai avec moi dans une danse ivre, une extase sauvage. Elle riait. Elle criait que j’avais deviné son nom, son nom caché. Elle sentait l’eau et la groseille, l’étoile et la myrrhe. Elle était ma ressuscitée du Carnaval, mon hostie tiède. Elle était un peu de ciel mortel blotti entre mes bras.
Les fleurs du Carnaval, par Yves Martin-Guillou
Amélie marchait à petits pas dans les rues du village. Elle avait pris sa retraite d’institutrice depuis plus de 25 ans mais pour rien au monde elle n’aurait manqué de participer à la préparation des chars du carnaval.
Dans la salle communale où elle pénétrait, on allait commencer la confection des fleurs en papier destinées à recouvrir les chars.
Un groupe était déjà assis autour d’une longue table formée de planches posées sur des tréteaux. L’air bruissait du bavardage de ces dames. On la salua aimablement et certaines vinrent lui faire les trois bises rituelles. Elle connaissait tout le monde et Antoinette, la responsable, demanda un peu de silence pour expliquer que cette année le char représenterait Mickey et Minnie. Il y avait une grande quantité de fleurs à fabriquer, notamment des fleurs noires pour couvrir les grandes oreilles des deux personnages.
Tout le monde se mit donc à l’ouvrage. Des rondelles de fin papier de couleur étaient empilées dans des étuis en cellophane au centre de la table. Amélie puisa une petite réserve qu’elle disposa devant elle. Prenant trois ronds de papier, elle s’assura qu’ils n’étaient pas collés entre eux et les plia ensemble plusieurs fois. Serrant la base du cône ainsi formé, elle se saisit d’un bout de fil de fer dans un fagot devant elle et entoura fermement la base de sa fleur de plusieurs tours. Puis elle déplia les pétales en une sorte d’œillet qu’elle déposa près d’elle. Il fallait veiller à confectionner des fleurs les plus régulières possibles et chacune calibrait son ouvrage en jetant des coups d’oeils vers ses voisines. Les premiers essais furent laborieux pour certaines, mais Amélie était une des plus expérimentées et sa production commença à s’empiler devant elle.
Les conversations reprirent. D’abord sur l’hiver qui était bien doux cette année, puis quelques souvenirs des carnavals passés, des nouvelles des absents, quelques médisances chuchotées aussi. On avait apporté des gâteaux, des limonades et des boissons sucrées qu’on dégusta gaiement à la pause au milieu de l’après midi. Amélie souriait, parlait aux unes et aux autres et réalisa soudain qu’elle devait probablement être la plus âgée. Il faisait nuit lorsqu’elle rentra chez elle. Elle but un bol de soupe et se coucha tôt, sans allumer la télé. Elle était fatiguée.
Elle rêva du défilé. Comme chaque année, tout le village commençait par se regrouper sur la place en admirant les chars disposés en ligne pour le départ. Les fanfares et les bandas s’échauffaient. Elle avait une classe entière autour d’elle, tenait deux enfants par la main, veillait à ce que les autres restent groupés et donnait des conseils de prudence. Tout le monde ou presque était déguisé et elle avait elle-même revêtu son habit de paysanne moyenâgeuse et le bonnet de coton blanc la rajeunissait. Le maire avait une moustache plus grosse que d’habitude et Amélie le voyait sous les traits du gamin joufflu qui avait fréquenté sa classe. Le cortège s’ébranlait, le piétinement de la foule s’amplifiait, les clarinettes s’époumonaient.
Près d’elle une voix de femme lui dit :
« Amélie ! Il va falloir que tu viennes avec moi un de ces jours ! Je t’attends ! ». Levant les yeux elle ne vit qu’un long voile noir qui recouvrait entièrement une maigre silhouette. La femme se tourna vers elle et Amélie tressaillit en voyant le masque de squelette qui lui souriait et la faux qui scintillait entre les plis de la robe.
Elle répondit à la femme d’une voix faible :
« Mais il y a encore beaucoup de fleurs à fabriquer »
« Oh, mais j’attendrai jusque là », répondit la forme noire qui disparut dans la foule. Amélie se réveilla le cœur battant et la poitrine oppressée.
Dans les semaines qui suivirent, elle s’en fut confectionner des fleurs en tentant d’oublier ce mauvais rêve et en cette fin du mois de Janvier, le froid devint plus vif et la pluie arriva. Amélie pensa que ses bottines devaient prendre l’eau car ses pieds étaient trempés lorsqu’elle poussa la lourde porte de la salle communale. Celle ci faisait partie d’un ensemble de salles aménagées dans l’ancienne maison de Mademoiselle Courbon, décédée sans héritiers. Amélie se souvenait bien d’elle, passant dans les rues, droite et sèche sur sa bicyclette. Elle se rappelait aussi les 147 paires de chaussures qu’on avait trouvées dans leurs boites ici même, après la mort de la propriétaire. Une paire, une seule, serait aujourd’hui la bienvenue pour les pieds d’Amélie.
Il y avait moins de monde cette après-midi dans la salle des fleurs, et l’ambiance était plutôt morne. Son tas de fleurs devant elle grossissait cependant rapidement. Antoinette collectait les brassées de fleurs dans des caisses, les comptait, les évaluait. Elle était contente. « Bravo, Amélie, tu bats ton record » lui dit elle gentiment. Amélie se moucha, répondit d’un vague grognement, puis ajouta brusquement : "il n’y aurait pas un autre char qui aurait besoin d’être re-décoré ? " "Non, pas que je sache. Et puis on a déjà assez à faire avec celui là."
De retour chez elle, Amélie se coucha sans dîner et s’endormit rapidement.
Elle était dans l’église et il y avait de la musique. Mais l’église était toute grise à l’intérieur, comme avant son agrandissement et sa rénovation. Elle était comme le jour de sa communion solennelle. Elle sentait l’odeur des cierges, mais ceux-ci, devant l’autel, brillaient aux quatre coins d’un cercueil. Sur celui-ci, en guise de couronnes, étaient disposées les deux grandes oreilles de Mickey, sombres et circulaires, recouvertes de tout plein de fleurs noires, sauf sur un petit arc de cercle où on voyait encore le grillage d’armature, brillant et dénudé. Un orage grondait au dehors et Amélie voyait triplement la scène : elle était elle même dans le cercueil, à l’ombre des deux oreilles noires, elle survolait aussi comme un ange la foule des villageois réunis dans la nef et elle était en même temps parmi eux, dans l’odeur des manteaux mouillés et de la naphtaline. Elle sursauta soudain : la femme au long voile noir était à ses côtés, tout près. Le masque osseux s’inclinait et après un bref ricanement s’adressait à elle :
- Tu es en retard, Amélie ! Ce n’est pas bien. Il faut que tu viennes vite…
- Je n'ai pas encore fini les fleurs, j’ai encore plein de choses à faire.
- Mais tes tes élèves ont grandi, ils peuvent aller seuls au carnaval maintenant.
- Non, non. On a encore besoin de moi. Il faut que j'y aille.
Amée voulait avoir un ton ferme, mais elle s’entendait pleurnicher. Elle voulut courir vers la porte, fuir ce voile noir qui commençait à l’envelopper, mais ses jambes étaient lourdes, si lourdes. Le bruit de sa respiration oppressée l’avait réveillée.
Le lendemain, le chemin lui parut bien long jusqu’à la salle communale. Elle avait froid ; elle embrassa ses compagnes sans mot dire et s’assit au bout de la table. Les caisses pleines de fleurs avaient été enlevées et seules quelques-unes, vides, étaient alignées contre le mur. On travailla un moment en silence. Les paquets de gros confettis ronds se vidaient au fur et à mesure que les fagots de fleurs s’empilaient. La vue d’Amélie se brouillait, ses doigts tremblaient. Le brouhaha des conversations l’endormait. Le rythme de sa production s’en ressentait. Antoinette était toute excitée. Elle remplit encore une caisse, se planta la dernière fleur sur l’oreille et esquissa un pas de sévillane. « Olé ! Trente deux mille !! On en a fait trente deux mille ! Rien que deux mille pour une face d’une oreille, ça fait euh, combien pour … »
Amélie, en bonne institutrice, avait posé l’opération à la craie sur un tableau noir imaginaire. Son cœur battait plus fort. On souriait autour d’elle. On se donnait rendez-vous pour le défilé, on confirma et on annonça la date du pot offert par la mairie pour les volontaires. Une à une, les fleuristes prirent congé. Amélie sortit parmi les dernières et s’enfonça dans la nuit.
Personne dans le village ne saurait expliquer pourquoi le jour suivant, on avait retrouvé le corps d’Amélie dans les anciens ateliers municipaux, là où on remisait les chars du carnaval. Personne n’a compris pourquoi elle s’était introduite subrepticement dans les lieux et avait arraché des poignées de fleurs aux chars, notamment aux oreilles de Mickey. Celui-ci avait un air piteux et inachevé. Amélie était couchée à ses pieds, à l’avant du char, un sourire moqueur sur les lèvres. Elle serrait sur son coeur un bouquet de fleurs en papier, noires et blanches.
Une soirée costumée, par Alice Padovamo Michaelef
Une soirée costumée
Par Alice Padovamo Michaelef
Il y avait : ... Philippe Denis Jean-Pierre Bruno Frédérique Marie Charlotte et Moi ...
La salle brillait de mille feux ! Oh, une vingtaine tout au plus ! Chacun de nous avait invité une ou plusieurs personnes, la plupart déguisées et masquées gardant jalousement leur anonymat, d'autres, simplement costumées, mais visages à découvert. Pour les fans du Carnaval, bas les masques à minuit pile !
La soirée s'annonçait joyeuse et pleine de surprises, vu la diversité des accoutrements qui défilaient devant nous... Bonne musique, bien dosée ; et côté apéritif et buffet froid : alléchants, à voir les morfalous installés contre la grande table...
Des couples se mirent à danser, mélange surprenant : la princesse hindoue avec le gorille, le général étreignant la belle gitane, le père curé avec la mauresque (« Qui convertira l'autre ? », pensais-je), un grand garçon en barboteuse et bonnet roses, sucette au bec, avec la sauvageonne, et enfin l'Homme de Cro-Magnon avec la bonne du curé.
Au milieu des danseurs, un couple – chemise de nuit, chaussons, cheveux en bataille, bougies à la main et l'air endormi – se déplaçait lentement, tandis qu'un beau romain (salade du même nom en guise de perruque) déambulait nonchalant, taquinant les filles en se plantant devant elles pour les saluer d' un tonitruant ‘Avé César' . . . Quatre scouts, à la recherche d'une ‘B A’, mettaient la pagaille ; une superbe espagnole, castagnettes au-dessus des têtes, tourbillonnait en jetant des ‘Olé’ ; un vieil arabe, djellaba blanche burnous noir, moustachu barbu, regardait de haut ce déferlement bizarre.
J'étais assise, ravie de voir autour de moi une telle gaieté… Chacun avait l'air de se régaler de musique, de danses, de rires, de gâteaux ou encore de jets de confettis qui nous faisaient un tapis moelleux et multicolore.
Vous ai-je parlé de mon déguisement ? Non, eh bien, je portais un costume de femme arabe noir et doré, un voile léger en zénana me descendait dans le dos, en laissant voir une chevelure luxuriante, aussi sombre que mes yeux agrandis par le khôl. J'étais méconnaissable, ce qui m'a poussé à accepter la compagnie d'un vieil arabe en burnous… et de flirter un chouïa.
La fête battait son plein, lorsque tout à coup surgit un couple étrange. Elle, grande, jupe longue, chemise en dentelle, châle noir, chapeautée, gantée, grosses chaussures (sans doute un homme !), lui (une femme sûrement), petit, en bleu de travail, godillots, cheveux frisés et courts, sourcils épais, grosses lunettes, faux nez, casquette en arrière ; ils s' installèrent sans dire un mot ! . . .
La grande femme fumait des blondes, l'homme l'invitait à danser ou lui servait de pleines assiettes de riz cantonnais, toujours sans parler.
L'assistance s'interrogeait, on entendait des :
- Tu les connais ?...
- Qui les a invités ?
- C'est qui ? Des amis à toi ? . . .
Cela devint un jeu, chacun donnant un nom, une idée. Un de mes fils fit même danser ‘l'homme’, il essaya en lui passant la main dans le dos de voir s'il y avait un soutien-gorge sous la chemise (il nous l'avoua plus tard). Personnellement, j'avais passé en revue toutes mes connaissances, sans succès ! . . .
Quand arriva l'heure fatidique où les inconnus devaient révéler leur identité, ce fut une ruée vers les stars de la nuit! ! ... Et là… bouches ouvertes, ébahis, ahuris, nous découvrîmes une de mes filles et son mari. Eux, qui avaient déclaré : « Nous ne viendrons pas, nous n'aimons pas les déguisements…» Oh ! . . . les monstres ! . . . Dire que je n’avais pas reconnu ma propre fille, et que ses frères et soeurs non plus ! . . . Dire que mon gendre avait ouvert la bouche pour demander où se trouvaient les toilettes, qu’il avait fumé des blondes alors qu'il ne fumait que des brunes ! Il avait mangé et remangé du riz qu'il n'aimait pas ! . . . Ils ont été très forts ! Ils nous ont eus ! Nous avons marché à fond !
Après avoir ri tout notre saoul, nous avons pu, dans un calme relatif, admirer qui était qui, ce qui fut facile !
La fête continua dans une ambiance folle dont nous nous souvenons encore avec nostalgie.
Carnaval, le fin mot de l'histoire, par Marcelle Laurent
Carnaval… Le fin mot de l’histoire.
Marcelle Laurent
Nous avions, ma fille Aline, ses deux enfants Célia et Pierrot, et moi fait quelques courses et allions quitter le supermarché. Soudain, Célia s’écria en désignant un couple qui passait dans la galerie :
- Regardez ! C’est le policier et sa femme. Tu te rappelles maman ? Mais si ! C’était au carnaval…avec Blanche Neige ! C’est eux ! J’en suis sûre !
Aline sursauta. Evidemment qu’elle se souvenait. Et sans lui laisser le temps de répondre, Célia, d’un « Hou Hou » juvénile avait attiré l’attention du couple qui s’arrêta en reconnaissant Aline.
Célia se jeta à leur cou en s’écriant :
- Je vous ai tout de suite reconnus ! Vous avez pas changé. Moi, j’ai dix ans maintenant et Pierrot huit. Avant, j’avais que quatre ans et je me croyais une grande fille ! Pierrot était tout petit…Vous aussi vous vous rappelez ?
Elle parlait vite, toute excitée de retrouver les acteurs d’une histoire vieille de six ans déjà ! Six ans, c’est énorme quand on a dix ans. Elle poursuivit :
- Maman avait promis de nous emmener au carnaval, au Crès. Mais elle avait du retard. Madeline, la fille des voisins, nous gardait. On avait fini de manger. Madeline nous avait fait enfiler nos costumes et nous avait maquillé. On était prêts. Et maman n’arrivait toujours pas ! On a attendu en regardant des dessins animés…mais qu’est ce que c’était long ! Alors on en a eu marre et on a décidé d’aller voir le défilé tout seuls ! On est passés, tout doucement, devant la cuisine. Madeline faisait la vaisselle et elle a rien vu ! On a traversé le jardin en courant. Le portillon était fermé. Le verrou était un peu coincé mais on a réussi à le tirer. Et voilà ! Nous étions dans la rue ! On s’était mis contre le mur en laissant le portillon un peu ouvert. Le défilé approchait. On entendait la musique de plus en fort. Pierrot voulait tout le temps courir jusqu’au bout de la rue pour voir plus vite. Moi, je l’empêchais d’y aller et il était pas content.
- Faut qu’on reste ici, que j’ lui disais. Dès qu’on entendra maman, on rentrera vite et elle saura pas qu’on est sortis ! Mais si on s’en va…alors …elle va nous chercher et…fff on aura une fessée.
La fanfare s’était arrêtée presque devant nous et les musiciens se reposaient. Ils étaient au moins huit ou douze ? Tous habillés comme des pompiers ou peut-être comme des policiers. Un jouait du saxo (comme tonton Michel) deux ou trois jouaient de la trompette, un du trombone à coulisse, de la clarinette, de la grosse caisse. Il y avait aussi une sorte de gros…truc : un hélicon a dit le monsieur.
Le policier leva un sourcil interrogateur…
- Oui, expliqua Célia, nous sommes un peu musiciens dans la famille : maman joue de la guitare et de la flûte, mes oncles jouent de la clarinette, du saxo, de l’accordéon. Alors les instruments de musique je les connaissais presque tous, sauf l’hélicon ! Même que je savais même pas que ça existait ! Et c’est là que Cerise, notre petite chatte est arrivée ! Elle est venue se frotter contre mes jambes. Je me suis baissée pour la caresser et…et… les musiciens ont recommencé a jouer . La minette a sauté en l’air et elle a traversé la rue ! Fallait pas qu’elle se sauve alors j’ai couru après et j’ai réussi à l’attraper. Ouf ! Fallait voir comme elle crachait : Ben oui, je la tenais par les pattes comme si j’allais la faire sécher ! Je l’ai rentrée dans le jardin et j’ai tiré le portillon. Comme ça, elle pourrait plus se sauver. Seulement, maintenant, Pierrot était plus contre le mur ! La fanfare avait avancé et beaucoup de monde marchait derrière. Les gens étaient déguisés, surtout les enfants, mais aussi des grands. Il y avait de beaux costumes : des princesses, des « Belle au bois dormant », des chats, des chevaliers, des clowns. Les gens riaient, dansaient parfois en avançant, jetaient des confettis, soufflaient dans des trucs qui se déroulaient. Blanche Neige arriva sur son char…ça c’était beau. Il était fait d’au moins…cent mille roses en papier. Blanche Neige, debout, saluait la foule et les nains marchaient à côté du char. C’était un petit tracteur qui le tirait. Mais où était Pierrot ? Je l’ai appelé et j’ai avancé un peu et je suis revenue prés de ma maison ; après, je suis partie de l’autre côté. Ah ! les belles danseuses ! Elles avaient des costumes multicolores avec les épaules nues. On voyait leur nombril ! Leurs jupes étaient méga courtes. Elles portaient des bracelets de fleurs aux poignets, aux chevilles, et une couronne sur la tête. Elles se balançaient en rythme sur la musique, passant d’un côté à l’autre de la rue. Les filles, sur le côté, essayaient de danser comme elles, et moi j’essayais aussi !!! J’ai encore crié pour appeler mon frère, mais avec tout ce bruit, il pouvait pas entendre ! Quand maman est arrivée, j’ai dit tout de suite : « Pierrot est perdu » ! Maman est devenue toute blanche, mais elle m’a pas grondé.
- C’est vrai, opina Aline. J’ai attrapé Célia par la main et l’ai pratiquement traînée derrière moi ! J’étais affolée. Pierrot n’avait que deux ans et même s’il savait dire son nom et où il habitait, il était tout seul au milieu de cette foule. Il pouvait lui arriver n’importe quoi ! Je courrais aussi vite que possible en me faufilant parmi les gens, cramponnant la main de Célia.! Je demandais à tout le monde s’ils avaient vus mon petit garçon ? Mais personne ne l’avait vu ! C’était horrible ! Leur gaieté indifférente me révoltait, me désespérait ! Je me décidais à aller voir les policiers qui réglaient la circulation aux carrefours. J’ étais si oppressée que les mots se coinçaient dans ma gorge !
Le policier se mit à rire.
- Je vous ai vue arriver comme une bombe ! Vous vous êtes tordu le pied, et vlan ! Vous avez atterri dans mes bras !
- Oui, bon ! Maintenant c’est drôle concéda Aline, mais là, ça ne l’était pas. L’agent de police continua.
- Surtout que ma femme arrivait pour me dire quelque chose…et que, vous étiez dans mes bras !
A son tour, Nadia, la femme du policier affirma, désignant Aline d’un index accusateur :
- Quand je l’ai vue dans les bras de mon mari, je n’ai pas compris que c’était par maladresse…J’ai failli l’attraper par les cheveux, mais elle hurlait par dessus le brouhaha ambiant :
- « J’ai perdu mon petit garçon. Il a deux ans. Cela fait une heure que je le cherche. Il est déguisé en clown. »
Cela m’a coupé les bras parce que je venais justement dire que j’avais trouvé un môme. Le gamin avait saisi la main de Jérôme, notre fils, et ne l’avait plus lâchée. Oui, oui, c’était un petit clown vert !
- Elle a repoussé mon mari d’un coup et j’ai bien cru qu’il allait tomber à la renverse !
- Je me suis excusée depuis, dit Aline mais j’avais hâte de récupérer Pierrot, qui n’était pas avec vous.
- Il est sur le char de Blanche Neige, assis avec les gamins, les renseigna Nadia.
Alors on a tous couru jusqu’au char en question mais, pas de Pierrot assis avec les enfants !
- J’ai bien cru qu’Aline allait me frapper confia Nadia en souriant, elle me regardait méchamment, prête à me sauter dessus.
- Et alors ? demanda Pierrot, du haut de ses huit ans.
- Et alors, Blanche Neige nous montra le petit cabanon derrière elle. Nous sommes tous grimpés sur le char et, dans la petite maison, il y avait le gros sac de confettis et, dessus, le petit clown endormi…raconta Nadia saisie par une soudaine émotion.
- Et vous vous êtes tous penchés sur moi, comme l’âne et le bœuf sur le petit Jésus ! conclut Pierrot, gentiment moqueur.
Carnaval Mouse, par Yves Martin-Guillou
La rue est plus animée qu’à l’ordinaire et la rumeur envahit la petite agence bancaire chaque fois qu’un client pousse la porte.
Julien est seul car sa collègue Sylvie a demandé son après-midi pour conduire ses deux enfants au défilé du carnaval. Chacun a soigneusement préparé son déguisement pour cette fête, très appréciée dans le village.
Un timide soleil de printemps a coloré les arbres du trottoir. L’air est encore vif mais il n’y a pas de vent. Le local est éclairé par la devanture vitrée, à peine assombrie par les deux affiches qui proclament les bienfaits du nouveau livret lancé par le siège. Après le passage de quelques clients juste à l’ouverture de l’après-midi, le silence est retombé et Julien voit passer des zorros et de spidermans qui se pressent vers la place de la République, point de départ du défilé. Il pense un peu tristement à son fils qui est encore à l’hôpital mais à qui il apportera un cadeau dès ce soir. La boîte est là, derrière le comptoir et ce répit va donner à Julien le temps de faire le paquet cadeau qu’il n’a pas encore pu confectionner.
Dehors il y a peu de circulation mais dans un chuintement imperceptible une longue voiture noire vient se ranger devant la banque.C’est une décapotable dont Julien ne peut déterminer la marque, mais elle a belle allure avec ses pneus à flancs blancs et sa capote rouge repliée vers l’arrière. Les deux passagers en descendent rapidement. Le chauffeur, tout en noir, porte un masque de Mickey qui paraît bien grand et ses épaules tournent en bloc en même temps que sa tête, ce qui donne une allure comique au sourire figé de Mickey. La passagère porte aussi un masque de même taille à l’effigie de Minnie, une Minnie bien élégante avec son corsage blanc et sa jupe plissée. Elle porte un sac vernis noir. Julien qui s’attend à voir des chaussures trop grandes à larges talons est un peu surpris et déçu de constater que Minnie porte des baskets. « C’est vrai que le parcours du défilé est bien long » se prend-il à penser.
Il est soudain alerté car les deux passants se dirigent droit vers la porte de la banque. Il a bien été instruit au cours des stages de la banque et on lui a fait visionner des scénarios de braquages. Les malfaiteurs y portaient invariablement ces masques. Il pressent comme au ralenti chaque séquence du film qui va se dérouler maintenant dans SON agence : Minnie s’est arrêtée devant la porte, vivement intéressée par la publicité. Mickey et son sourire figé pousse le battant. Il tourne vers Julien un pistolet énorme qu’il a tiré de sa poche. Un jouet ou une arme réelle ? L’employé fixe le canon sans pouvoir deviner. Mickey tient dans l’autre main un sac de sport souple qu’il jette sur le comptoir. La voix, étouffée par le masque prononce les mots que Julien attendait ; « l’argent, vite ! »
Il est trop loin du bouton d’alarme et les mots du Mickey résonnent dans sa tête. Soudain, il n’est plus tétanisé, respire un grand coup et lève doucement la main comme pour faire patienter poliment un client. Ramassant les liasses devant lui, il les enfourne vivement dans le sac et va jusqu’à refermer la glissière d’un coup sec. Il tend son butin à Mickey qui s’en saisit et trotte sans un mot vers la porte. Le temps que celle-ci se referme, les deux lascars sont montés dans la voiture qui démarre en bondissant et disparaît vers la droite.
D’abord pris d’une bouffée de chaleur qui l’étourdit et l’oblige à s’asseoir, Julien part d’un grand rire nerveux. Devant lui, le cadeau de son fils paraît ridicule : tous les billets du Super Monopoly qu’il lui destinait ont disparu.
Venise par temps de carnaval, par Régine Vivien
VENISE par temps de Carnaval Régine Vivien Venise. Froid glacial. Morsure des mains, du nez, des oreilles. Venise magique en ce temps de carnaval. Venise magnifique. Pour t’honorer, de toute l’Italie, de l’étranger même, ils sont venus en habits d’apparat. Ils posent sous les arcades de la place Saint Marc Une gondole glisse lentement sur le canal, guidée par les gestes calmes d’un Vénitien, debout, orgueilleux de sa magnifique embarcation. Sans se troubler il manœuvre son aviron, habitué depuis l’enfance à ces silhouettes somptueuses qui se reflètent dans l’eau. Les pigeons inlassablement picorent, s’envolent, se posent, entourés d’un groupe en soierie rouge et or, têtes enturbannées. Les appareils photos flashent puis les touristes se détournent pour admirer la façade sublime de la basilique Saint Marc. la balustrade. La Une femme, robe en velours et damas, pourpre, rose et doré, resplendit au milieu des promeneurs. Elle tient à la main un crayon prolongé d’une plume grenat. Sur sa tête les pages d’un livre volettent au gré du vent. Féerie des couleurs. Les masques, le plus souvent blancs, figés, aux yeux en amande, cachent des cœurs de notables ou de simples citoyens, de riches ou de pauvres…. mais toujours sûrs de plaire. Pas un mot n’est échangé. Mais ils se prêtent avec plaisir à la photo dans un décor somptueux : hôtels, villas, résidences, palais, les pieds dans l’eau, harmonie des toits en coupole, des fenêtres en ogive, des terrasses, des quais dallés où sont amarrées les gondoles, des ponts passerelles si charmeurs sous lesquels l’eau du canal s’étire paresseusement quand elle n’est pas animée par les bateaux de transport. Les différents styles architecturaux, roman, Renaissance, baroque, cohabitent pour le plaisir des yeux. Mais un instant, voilà un couple qui descend, imposant, lui la tête surmontée de plumes blanches, la veste en drap rehaussée de taffetas, bleue sur un habit noir, gants noirs, appuyé sur une cane, elle, tête de plumes bleues, robe bleue assortie, ceinturée de blanc, s’élargissant vers le bas ourlé de blanc, ombrelle à la main, gants blancs ; tous deux masque bleu. Est-il possible que deux cœurs battent sous cette apparence irréelle ? Peut-être ces deux là se baladent-ils éternellement dans Venise ? Un attroupement s’est formé près du débarcadère. Un homme et une femme en tissu chatoyant, doré garni de noir, se dressent miroitants sous les flashs et le soleil d’hiver. Elle tient coquettement un éventail, bien droite sous son haut chapeau pointu de fée. Son compagnon est imperturbable sous sa coiffe à armatures impressionnantes, s’évasant vers le haut et retombant en lourdes tentures dans son dos. Plus loin, toute vêtue de blanc, s’élève une éclatante apparition d’une beauté délicate, de superbes et hautes plumes blanches sur la tête ; elle nargue les badauds avec sa rose rouge à la main qui lui fait une tache de sang. Les yeux sans cesse sollicités des touristes font provision de sensations, de couleurs, de richesses, de fastes, de splendeurs pour des moments plus pauvres. Une visite de Venise pendant le carnaval vous illumine un coin de la tête à tout jamais. »
Carnaval, consigne
Contes, souvenirs, poèmes et documentation autour du Carnaval.
Le carnaval aujourd'hui, le carnaval hier.
En France, à l'étranger. Réalité et imaginaire.



