PostHeaderIcon Noces de Nickel, JC Boyrie

Noces de nickel

 

 

Entre elle et moi, c'est une longue histoire d'amour. une histoire impossible et charmante comme on se plaît à en raconter pour la Saint Valentin.

Tout jeune, à l'âge des projets et des rêves, je me suis engagé pour la vie. Trop tôt, peut-être? Par la suite, (c'est, convenez-en, une attitude exceptionnelle en pareil cas), je m'en suis tenu à mon choix. Résultat: quarante années de vie commune! Quarante ans que je l'entretiens! Quand on y réfléchit, c'est méritoire, car les hommes fidèles aussi longtemps ne sont pas cohorte.

 Donc, croyez-moi si vous voulez: après huit lustres de vie commune, je la regarde comme au premier jour. Si je cessais de la couver des yeux, elle en mourrait. Ma main frôlant sa nuque en col de cygne y met toujours autant de tendresse, y trouve autant de plaisir. Une même volupté l'inonde et m'envahit quand j'entreprends de l'astiquer. Nous vibrons à la même fréquence. Je vous en parle en connaissance de cause: une fois qu'on en connaît l'usage, c'est un magnifique instrument dont on peut tirer toujours de nouveaux accords. Renversant, non?

  Je la contemple posément, pieusement, de haut en bas, et me dis qu'elle ne marque pas son âge, qu'elle est toujours aussi belle. Bien sûr, elle a pris du ventre, un léger renflement épaissit sa taille. Evidemment, le bonnet ruché qui la coiffe est d'un autre âge, un tantinet décalé, tout comme la déparent ses jambes grêles et ses pieds nickelés. Question réflexes, elle ne réagit plus comme elle faisait autrefois à la moindre sollicitation du doigt. Mais je vous ennuie sans doute avec ces précisions sordides, ce sont de simples détails que tout cela. J'évite en tous cas de lui dire, ou même de lui laisser entendre « qu'elle n'est plus dans le coup ». Que « son café fout le camp » (1).

 Il faut reconnaître d'ailleurs qu'elle n'est pas loquace, elle compense en exprimant beaucoup de choses par son seul silence. Quand je lui parle doucement, elle me répond à sa manière, ronronne de bonheur au coin du fourneau. Car la cuisine, voyez-vous, est au coeur de son existence.

 De plus, elle est sérieuse, pour ça oui! Elle n'a rien d'une aventurière. Je lui dois beaucoup. Alors que j'étais étudiant, elle m'a tenu compagnie, aidé, soutenu, tout au long mes interminables de nuits de veille, passées à réviser mes examens. Lorsque plus tard, je suis entré dans la vie professionnelle, elle était présente  à l'ombre d'un ordinateur, je lui rendais visite aux heures de pause.... Tout en restant mienne, elle a su partager les moments d'échange et de convivialité entre collègues. Puis, le temps passant, la retraite est arrivée, avec les activités du troisième âge. Elle a réussi à s'immiscer jusqu'au sein de mon atelier d'écriture. Je suis persuadé que le jour venu, elle m'accompagnera sur mon lit de mort et recueillera mes cendres une fois qu'on m'aura torréfié.

 Il y a eu des hauts et des bas. Connaissez-vous une vie commune ne se déroule sans heurts ni sans à-coups. Pas moi!  Il y a même eu de sérieuses crises. Je me sens pleinement responsable et je les assume. Ainsi (un homme est un homme...), je n'ai pas su résister à la grâce féline de la femme-panthère de Lavazza (2). En guise d'excuses, je lui ai réitéré mon attachement indéfectible, expliqué qu'elle seule comptait, qu'il n'y avait rien de sérieux dans cette aventure avec une créature de vingt ans plus jeune. M'a-t-elle cru? M'a-t-elle vraiment pardonné cette incartade? J'en doute.

 Aujourd'hui encore, elle se manifeste à moi par des sautes d'humeur imprévisibles, juste pour me rappeler qu'elle existe. Oh, je me rends bien compte qu'elle me fait marcher... et à mon tour ferme les yeux sur ses caprices. Je tente de pallier ses accès de faiblesse, de prévenir ses pannes. Et j'y parviens. Bien convaincu que s'il se produisait un incident plus grave, il serait sans doute irrémédiable: elle rendait l'âme pour de bon, n'étant pas réputée économiquement réparable.

 En guise d'éloge funèbre, elle aurait droit à la mention « H.S. »: hors service.

 Tenez, aujourd'hui par exemple, elle râle, émet un gargouillis d'égrotante. Rote. Tousse. Suffoque. Crachouille lamentablement. La cause de son mal, je l'ai comprise très vite et tout seul sans qu'il soit besoin d'aller chercher de médecin ni d'apothicaire. Ses funestes symptômes tiennent à certaine décoction que je lui ai administrée, négligeant de consulter les indications pourtant bien en évidence sur l'emballage: « 100% Robusta ». J'ai agi de manière irresponsable. Commis une bavure, une tragique bavure!

 Car il est bien connu, c'est un peu fort de café, que la variété « Robusta », plus économique à l'achat, donne des allergies, crée des palpitations. A notre âge, assurément, et aussi pour toute personne plus jeune, qui serait de complexion fragile, il faut recourir à « l'Arabica », un peu moins corsé, mais plus suave à l'odeur, plus doux au goût, moins excitant,  plus parfumé. Donc inoffensif (en principe) pour la santé.

 Là, j'ai honte de ma désinvolture. Pan sur le bec! Cela m'apprendra à faire les courses en catastrophe au supermarché le plus proche, sans même lire les étiquettes des produits que j'entasse inconsidérément dans mon chariot! Je n'ai même pas l'excuse de la crise qui incite le consommateurs à se tourner vers ce qu'on nomme en rayon « l'entrée de gamme ». Le café moulu, fût-il du meilleur cru, n'est pas ruineux si l'on compare son prix à celui d'un produit analogue produit conditionné par exemple en « dosettes » (une astuce commerciale comme une autre).

 Décidément, je ne suis qu'un goujat. Je vide le filtre d'un reste de marc qui l'encrasse, nettoie soigneusement toute trace de l'odieuse mixture, sélectionne un Arabica tout ce qu'il y a de plus frais et de plus raffiné – provenance garantie: les Comores. J'y mêle quelques graines de cardamome aux vertus sédatives, limite hallucinogènes, riches de toute la magie de l'Orient.

 Ce sera le début d'un nouveau voyage, un périple lointain. Un voyage qui n'aura pas de fin, que nous accomplirons ensemble en tête-à-tête, ma vieille cafetière et moi, pour fêter nos noces de nickel.

CAFETIERE


Notes et commentaires:

 

 Cette proposition part d'une idée de Carole, mais ne répond pas à la consigne donnée pour les « Polyphonies ». Il s'agit plutôt d'une « nouvelle à chute » illustrant un certain rapport (visuel, olfactif...) avec l'objet.

  1. La légende attribue à Louis XV au seuil de la mort cette exclamation prémonitoire: « France, ton café fout le camp! ». Si ce n'est vrai, c'est bien trouvé!

  2. Voir sur le blog nouvelle du même auteur: « Prélude à l'après-midi d'un fauve ».

 

 Illustration de l'auteur

PostHeaderIcon Soucis de fêtes...

Le ciel est bas, gris et triste. Elle a froid. Elle remonte le col de son manteau. Les rues, elles, sont illuminées. Les gens se hâtent vers les magasins débordant d’articles brillants et neufs. Les vitrines sont attrayantes, engageantes. Les paquets multicolores, les sapins scintillants, la crèche posée dans un coin et la neige qui nimbe le tout sont une invitation à acheter.

Les portes monnaies bien pleins à l’abri dans les poches, dans les sacs à main sont à la fête. Ce  sont eux les rois de ces journées précédent Noël où les gens s’activent pour trouver un cadeau à chacun.

Elle s’y est prise encore au dernier moment. Elle a réservé son après-midi. Elle a listé tout son petit monde.

Petit Jésus, quelle effervescence !!!!

Pantalons, chemisiers, jupes, tailleurs, pull-overs l’attendent impatiemment apprêtés dans leurs rayons respectifs, bien rangés sur leurs étagères, exposés, dépliés, ouverts sur les étalages, prêts à être enlevés par la clientèle. Ils lui sourient, l’interpellent, cherchent à l’amadouer.  Mais la cohue est à son comble, la musique assourdissante, le brouhaha indescriptible. Les gens se pressent. C’est un piétinement continu. Les vendeuses sont occupées. Les caisses enregistreuses débitent les factures à une file d’acheteurs qui attend patiemment de sortir cartes bleues, carnets de chèques.

Il fait trop chaud dans ce magasin pense-t-elle. D’ailleurs les prix sont démentiels. Et puis rien ne me plait…… Il lui faut songer à s’introduire dans une autre boutique surpeuplée, surchauffée.

Petit Jésus, aides-moi !!!

Dehors le froid la saisit. Elle se donne du courage en songeant au soir de Noël, à la chaleur de son foyer familial, au bonheur des siens quand ils ouvriront les paquets multicolores. Leur bonheur c’est sa récompense.

Petit Jésus, songe-t-elle, cela fait longtemps que je ne fête plus ta venue. J’ai la nostalgie de ce temps de mon enfance où la messe de minuit était le moment le plus émouvant de Noël, les portes monnaies n’entrant que pour une petite part dans la magie de cette soirée.

Et, rêveusement elle pénètre dans une boutique regorgeant d’articles à consommer.

Régine Vivien. Décembre 2006 

PostHeaderIcon Cendrillon racontée par sa demi-sœur Javotte.

           Cendrillon racontée par sa demi-sœur Javotte.

           Quand notre mère, à Adelaide et à moi Javotte épousa ce Monsieur, il avait déjà une fille : Cendr...i...ne ? Je crois.( quel nom impossible). Bon, je continue. Nous arrivâmes en notre nouveau logis avec nos malles. Figurez-vous qu'il n'y avait pas l'ombre d'un domestique ! Personne pour transporter, déballer et ranger nos affaires ! Alors Cendr...ine, la fille de la maison, nous proposa son aide. Elle soufflait comme un phoque en traînant nos bagages ! Quelle pitié ! Nous choisîmes nos chambres. La bleue me convenait parfaitement puisqu' assortie à ma nouvelle robe ! La Cendrine protestait que c'était la sienne ! L'usage étant de donner la meilleure chambre aux invités de marque, le problème fut vite réglé. La fille n'était pas contente mais tant pis !

Non, la Cendrine n'était pas économe, ni raisonnable : comme elle ne sortait pas, elle n'avait pas besoin de toilettes. En ce sens, elle n'était pas du tout,du tout comme nous. Tout de suite nous l'avons appelée " Cendrillon ". Ca lui allait très bien : petite cendre, petit tison. Parce qu'elle s'asseyait toujours dans un coin de la cheminée...si...si...forcément elle n'était pas à prendre avec des pincettes...

plutôt sale...oui...Elle aimait beaucoup faire la cuisine et le ménage ! On ne peut pas dire qu'on se disputait à ce propos : elle aimait ça, on le lui laissait ! D'ailleurs, nous n'avions pas de temps pour ces enfantillages. Nous passions des heures et des heures à essayer des robes, des manteaux, des chapeaux. C'était épuisant. Alors, si en plus, il avait fallu s'occuper de la maison !

Quand le Roi nous invita au bal, on aurait cru qu'une puce avait piqué la Cendrillon

Elle nous tournait autour pour nous habiller, nous coiffer, nous chausser. Elle nous donnait le tournis ! Mère avait acheté quantité de rubans, de ceintures, de bijoux de toutes sortes. Après notre départ pour le bal, la Cendrillon n'a pas pu s'ennuyer, c'est un mensonge, avec tout ce bazar à ranger...

Je vous fais grâce des détails de ces trois soirées magiques où, une belle Princesse apparut. Le Prince n'eût d'yeux que pour elle...Ma foi, elle n'était pas trop mal tournée...Trop petite, peut-être ? Ah bon ! tu la trouvais trop grande,

Adelaïde !

Mais le troisième soir, à minuit, la belle princesse s'était enfuie en perdant un de ses escarpins ! Depuis, au palais, c'était l'enfer : le Prince se mourait d'amour pour la belle inconnue ! La Garde du Roi la chercha partout. Le Roi, en désespoir de cause fit annoncer que son fils épouserait celle dont le pied s'ajusterait parfaitement à la chaussure.

C'est le Prince, en personne qui vint chez nous. Adelaïde n'avait pas les pieds propres et refusa d'ôter ses bas ! Quant à moi, je n'eus pas plus de chance :

la veille, je m'étais rongé les ongles des pieds et ça saignotait encore...Je ne pouvais pas les montrer !

Mais alors là, le culot de la Cendrillon ! Elle s'est approchée furtivement et a dit

" voyons s'il ne m'irait pas ? " Ma sœur et moi avions ri très fort. Adelaïde s'était déboîté la mâchoire et tous les boutons de mon corset avaient sauté ! Elle ne manquait pas d'air la souillon !

Eh bien, eh bien...son pied était parfaitement entré dans le soulier !

Le Prince était tombé à genoux, les cloches de la cathédrale s'étaient mises à sonner et notre mère à sangloter !

Et là, la Marraine était apparue. Parce que nous autres, on ne l'a su qu'après qu'elle avait une fée pour marraine, cette souillon cachottière ! Voilà comment elle avait séduit le Prince ! Ben tiens, avec une fée pour marraine, tout s'expliquait ! Ca nous en avait bouché un coin !

Pour finir cette drôle d'histoire, Cendrillon a épousé son Prince et nous a trouvé des petits maris bien assortis...C'est dire tout le bonheur qu'on lui doit... !   

Marcelle Laurent décembre 05

PostHeaderIcon Angélina et l'oiseau bleu

                                                                           

Six cartes en mains : une princesse, une sorçière, une grotte, une ruine, un anneau et  « idiot ».

            Angelina était une princesse blonde et aveugle qui habitait dans un palais souterrain. L’entrée en était une grotte sombre et invisible car masquée par d’épais buissons.

Le prince Atlas, ophtalmologiste de renom et ivrogne invétéré avait entendu parler de la princesse qu’on disait fabuleusement riche. Comme il avait bu sa fortune, il décida d’épouser la jeune fille et de l’opérer, peut-être, après !

Pour entrer dans la grotte, il lui fallait l’anneau magique détenu par Tonnerre-le-Mécréant, bandit cruel et ennemi juré de sa famille.

Atlas se déguisa en paysan pauvre et apporta toutes sortes de pommes à Tonnerre qui en était friand. Ce fut un jeu d’enfant que de voler la bague. Le prince ophtalmologiste d’avant-garde s’était greffé un troisième œil et celui-ci voyait à travers tout !

Après s’être emparé du bijou, mais poursuivi par le troisième fils de Tonnerre, celui qu’on surnommait «l’idiot à la hache» parce qu’il ne sortait jamais sans cet outil, il lui échappa de justesse, hors d’haleine, en pénétrant dans une ruine traversée par un immense arbre parapluie. C’était la demeure d’Alzeimher, horrible sorçière, deux ou trois fois centenaire ou davantage ? (Elle ne savait plus très bien). Le prince ne reconnut pas la vieille, dont les cheveux filasses dépassaient du chapeau pointu en équilibre sur sa tête. Il lui demanda de cacher le coffret et lui tendit le fameux anneau qui brillait de mille feux.

Alzeimher fabriquait un breuvage dans un chaudron. La mixture bouillonnait. La vieille s’apprêtait à y laisser choir une grenouille aphrodisiaque mais, se trompant de main, elle y jeta l’anneau.

Le prince sursauta. Maintenant, il fixait, incrédule, le chaudron où l’anneau tourbillonnait, tourbillonait.

Une araignée, indifférente au désarroi du prince, tentait de goûter à la «soupe» mais la sorçière, furieuse, l’écartait avec le coude. Atlas réclamait son anneau à grands cris. La vieille tantôt se bouchait les oreilles en récitant des trucs incompréhensibles et inéfficaces, tantôt dansait la gigue en relevant haut sa jupe découvrant des mollets grèles et poilus ! Ecoeuré, Atlas plongea une grande spatule dans le chaudron et ramena l’anneau. Mais, aussitôt hors du bouillon, l’anneau devint oiseau et s’envola. En essayant de l’attraper au vol, Atlas bascula dans le chaudron. Et c’est en connaisseur qu’il y bu, à longues goulées jubilatoires, un excellent whisky d’au moins cent ans d’ âge !

L’oiseau bleu vola jusqu’au palais souterrain où vivait Angelina. Il s’installa sur son épaule gauche (celle côté cœur) et lui gazouilla joliment à l’oreille :

- Angelina, ma belle Angélina, désormais je serai tes yeux. Je jure de te conduire si bien que personne n’imaginera que tu n’y vois pas. Et, quand le temps sera venu, je te conduirai dans ce pays où tu recouvreras la vue. 

Angelina sourit. Elle l’attendait depuis si longtemps. Il était enfin venu.

Et Atlas, me direz-vous ?  Il est toujours dans le chaudron, où il macère sous le regard dubitatif d’Halzeimher qui trouve une drôle de tête à cette grenouille… ! 

                                                 Marcelle. Décembre. 07                                                                                                                                                                                        

PostHeaderIcon Le chapeau noir, Michelle Jolly

 Le chapeau noir


Il était une fois ; non, je ne peux commencer comme ça, parce que c'est mon histoire, que je vous raconte, aussi impossible que cela puisse paraitre.

Je m'appelle Julie, j'ai 26 ans ,je travaille au Polygone de Montpellier, comme vendeuse aux Galeries ,une vie sans problème. Il y a un an j'ai rencontré Jean, il enseignait l'Histoire, 32 ans, mon type d'homme, grand, brun, avec des gestes tendres et un sourire lumineux. Nous nous sommes aimés très vite, et en mars nous sommes allés habiter à l'autre bout de la  ville, nous étions un couple heureux.

En fin d'année, nous avions choisi de passer le réveillon du jour de l'an dans une belle demeure des environs, à l'ouest de la cité; on descendait à Odysseum derrière les grands bâtiments, une petite rue menait à une vaste maison, de style ancien, louée pour fêtes et banquets.

Ce qui me surpris à notre arrivée, ce fut le personnel qui nous accueillait, certains étaient entièrement vêtus de noir, avec un curieux chapeau melon sur la tète; cela semblait bizarre, mais ce soir là toutes les fantaisies étant permises, j'oubliais les chapeaux noirs.

Le diner fut raffiné, joyeux, Jean était amoureux et je me sentais sur un nuage; nous avons dansé, bu, dansé encore, à un certain moment quelqu'un a distribué comme partout ce soir là, des « cotillons » boas de papier, serpentins, chapeaux divers, nous étions gais et machinalement, Jean  saisit sur une table un melon noir qui trainait, planté sur l'oreille, l’œil malicieux, il m'entraina dans la farandole.

Dix, puis vingt, puis trente personnes s'agrippèrent les unes aux autres au hasard, tournoyant, Jean s'était un peu éloigné, je le vis, entre une marquise et un pirate! La musique devint de plus en plus rapide, nous tournions comme un manège......

Enfin, essoufflée, n'en pouvant plus, je m'assis dans la première chaise à ma portée, en jetant un coup d'œil autour de moi; la farandole se disloquait, je cherchais Jean du regard...c'est alors que je m'aperçus qu'il avait disparu!!!

Ce n'était pas possible! Je montais des étages, poussais des portes, des cabinets, des placards: rien; j'appelais, je criais: aucun écho...

Je sortis dans le jardin, fouillais les allées: c'était le désert......au loin les bruits de la ville montaient.

J'attendis, inquiète, une heure, deux heures, un siècle.. les gens partaient les musiciens emballaient leurs instruments, les chapeaux noirs s'étaient évaporés!

Je rentrais chez nous, peut être y était-il, fatigué, il n'avait pas voulu déranger la fête!

Je ne trouvais personne, le silence, notre désordre habituel, seul un petit mot glissé sous la porte.

« Allez demain, en tram, au delà de l'Odysseum, on vous attendra »

C'était une blague! Au delà de l'odysseum il n'y a pas de station!

Qu'est-ce que cela voulait dire?

Je me suis levée tôt, très tôt, j'ai pris le tram, et j'ai attendu calmement que le parcours se déroule. Arrivée à Odysseum tout le monde est  descendu, c'était le terminus! Incrédule, mais curieuse, je suis restée sur mon siège, lentement, la rame a démarré, roulé encore cinq bonnes minutes, puis, s'est arrêtée....

Sur le quai, j'ai vu un petit homme mal habillé, sale, avec un chapeau  noir sur la tète, je suis descendue, il m'a fait signe de le suivre..

Une rue qui montait, une impasse; arrivés devant un long mur gris une porte lourde, en fer, l'homme s'est arrêté:

« Vous n'allez pas plus loin, Jean va revenir, mais à une conditio

J'étais ahurie, c'était un rêve?

« Vous ne devez plus le regarder, jamais, dit il d'une voix grave, vous serez devant lui, partout, vous pouvez vous parler, vous toucher, mais ne plus  vous voir, sinon, il disparaitra, et cette fois ne reviendra plus. »

C'était grotesque! Décidément j'étais à l'intérieur d'une histoire qui n'avait ni queue ni tète! Mais par défi, j'ai répondu: » j'accepte »

La porte s'ouvrit, une main saisit la poignée dans une chemise bleue à fines rayures : je reconnus Jean et me détournais, pour jouer le jeu il m'attrapa la main, l'embrassa et dit: »rentrons chez nous »

Nous marchions, moi devant, le col de mon manteau relevé jusqu'aux  yeux pour ne pas bouger la tète, je tenais sa main, étroitement, il mettait ses pas dans les miens comme un enfant que l'on conduit.

Au bout d’un moment, je lui demandai: « mais qu'est-il arrivé, que signifie tout ça? » alors il me raconta:
«  Il y a quelques mois je déjeunais au soleil, sur un banc entre deux
 cours, quand j'aperçus, assis, tout prés, un petit homme qui me fixait. Il était bizarre, gris, poussiéreux, avec un vieux chapeau melon sur la tète; il s'approcha, et effet de l'alcool ou de la drogue, ou d'autre sorcellerie, il me dit que depuis deux ans, il voyageait dans le temps, passé ou futur! Je m’étonnais, perplexe, il ajouta, que ceci était venu après avoir ramassé un jour, dans une décharge, un vieux chapeau noir.

C'était magique, il ne s'en lassait pas, étant seul au monde, sa vie s'en était trouvée illuminée. Tu sais ma passion pour l'histoire, s'évader dans le temps! Un rêve! Ce personnage me fascinait, mais je l'avais oublié.... Quand, le soir du réveillon, j'ai saisi au hasard, ce chapeau sur la table j'étais loin de m'imaginer ce qui pouvait m'arriver!

D'abord tout devint flou, la musique s'éloignait, inaudible, je me suis senti transporté, physiquement, une sorte de vertige me saisit, je n'avais plus de membres, léger, transparent.....

J'étais loin, très loin dans le temps, je voyais mille merveilles, je côtoyais mes héros! Je pouvais me poser, participer là où j'avais envie, il n'y avait pas d'obstacle! J'allais vers le futur avec la même facilité, des paysages incroyables, d'autres planètes, d'autres sensations, mais, sur cette petite planète bleue, j'avais des souvenirs, il fallait que je te raconte......... »

Une secousse de la rame nous précipita l'un contre l'autre, heureux d'être ensemble, envie de le voir, je fermais les yeux par précaution et serrais un peu plus fort sa main. Arrivés à notre station nous descendîmes, c'est alors que je me souvins qu'il n'y avait plus de pain à la maison pour le diner;

J'entrais dans la boulangerie de la place, Jean sur mes talons, j'achetais une baguette et deux croissants: « merci pour les croissants » dit-il en m'embrassant dans le cou!

Puis, nous suivant avec prudence, nous sortîmes du magasin , quand, brusquement, le vent qui se levait, arracha le chapeau que Jean avait du garder sur la tète, il vola, roula au sol vers le tram qui arrivait.....

Machinalement, je lâchai sa main, je courus, le rattrapai, et, fière de mon exploit, je le lui lançais en me retournant!!!!!!!!

Jean riait en l'attrapant, puis me regarda droit dans les yeux; je le fixais, le fixais,.......la foule sortant du tram brouillait l'image, nous séparait, quand le dernier passant qui le cachait se fut écarté

        Jean n'était plus là................


Michelle Jolly 2008

PostHeaderIcon Qui craint le grand méchant loup?

                                                                                    Qui craint le grand méchant loup?

                                                                             Elle a tant, tant, tant, mangé de mon-on-onde,
                                                                            La bête-te-te du Gévaudan-dan, -dan, -dan,
                                                                             Qu'elle en est devenue toute ron-on-de
                                                                             La bête-te-te du Gévaudan-dan, -dan, -dan.
                                                                                       (Refrain populaire gabalitain)

                                                                                                     PROLOGUE:

   Voici la chronique d'un fait divers extraordinaire. L'histoire se passe  en Margeride, dans la région de Saint-Chély d'Apcher. Le plus étonnant de la surprenante affaire que je m'en vais vous conter, c'est qu'il puisse encore se passer quelque chose, surtout quelque chose de bizarre, à un endroit qui en a vu d'autres... Bizarre.... vous avez dit bizarre? Comme c'est étrange! 
    Certes, il y a belle lurette que la « Bête » a été abattue sous les balles d'un arquebusier du roi Louis XV. C'est du moins la version officielle, juste bonne pour rassurer les gens. Morte, la Bête? Pas dans les esprits. Certains disent qu'elle court toujours.
   L'affaire de la « Bête du Gévaudan » est ancrée dans l'inconscient collectif comme la plus obscure du Siècle des Lumières. Quand on vous dit qu'il ne se passe plus rien en Margeride, c'est que les acteurs potentiels font défaut, du fait de la désertification croissante. Pas à cause de la Bête -elle attire plutôt les touristes- , mais de l'exode rural.

   « Wikipedia »: la Margeride, massif granitique du sud est de l'Auvergne, fait limite entre les départements de la Lozère et le Cantal. Cette région se rattache historiquement à la province du Gévaudan (voir ce mot).
« Petit Larousse »: Le Gévaudan s'étend de la Margeride à l'Aigoual. Entre les vallées supérieures du Lot et de la Truyère, c'est un haut plateau granitique voué à l'élevage, dont le principal centre est Saint Chély d'Apcher. Dans ses forêts apparut vers 1765 la fameuse « bête du Gévaudan » (voir rubrique encyclopédique).
« Guide vert », p. 34 :   Grand amateur de chair fraîche, spécialement celle des toutes jeunes filles, le monstre terrorisait les populations. Il échappait régulièrement aux battues, ne faisant qu'une bouchée des chasseurs qui avaient l'audace de se lancer à sa poursuite. Les prières publiques ordonnées par l'évêque de Mende étant demeurées sans effet, l'animal fut considéré comme par les « Gabalitains » (ainsi nomme-t-on les habitants du Gévaudan -enfin ceux qui restent-) comme l'instrument de la colère divine.

   Nul ne connaîtra jamais la véritable nature (animale? humaine? démoniaque? Rien de cela? ou tout cela à la fois?) de la « Bête du Gévaudan ». Seule certitude: ses victimes ont toutes péri de la même manière, portant au cou des entailles profondes... comparables aux traces qu'eussent laissées dans leur chair les mâchoires d'un piège à loups. Les loups, eux, ont disparu de Margeride pendant trois siècles, grâce aux efforts des lieutenants de louveterie. Dix générations de petits Chaperons rouges ont pu tranquillement se déplacer d'un village à l'autre sans risque de se faire dévorer. A raison d'une grand' mère par petit Chaperon rouge et d'une dizaine de petits pots de beurre par grand' mère et par an, cela donne... enfin, je vous laisse faire le compte.
   Et puis les écologistes sont venus. Ils ont expliqué à qui voulait les entendre que le Loup est le prédateur naturel du petit Chaperon rouge. Que son rôle est indispensable à la régulation de l'espèce: « C'est la loi de la nature; quand il n'y a plus de loups, les petits Chaperons rouges prolifèrent, avec tous les risques de dégénérescence que cela comporte. Laissons plutôt faire la sélection naturelle: la réintroduction raisonnée des loups en Margeride aura pour effet d'éliminer les petits Chaperons rouges faibles ou mal formés au profit de proies mieux calibrées, plus sportives et pugnaces. »
   C'est ainsi que le Loup (lat. Lupus, mammifère carnassier de la famille des Canidés) a fait sa rentrée en force en Margeride en tant qu'espèce protégée. C'est pourquoi depuis quelque temps, on y voit de nouveau rôder cet animal à noire et sinistre silhouette, se rapprochant dangereusement des hameaux peuplés de petits Chaperons rouges. 
    Comme quoi, l'Histoire est un éternel recommencement.

                                                                                            PREMIER EPISODE:
                                 « Quand on parle du loup, on voit poindre le bout de sa queue » (dicton populaire).

   La petite Huguette a juste dix sept ans, c'est une adolescente « branchée » qui ressemble à toutes les filles de son âge, et dont il n'y a rien à dire, sinon que ses parents habitent Buffevent, un écart isolé de la commune de Saint Chély d'Apcher. Huguette, comme sa copine Corinne (fille d'un magistrat, avec elle en classe de Terminale au lycée de Mende) est véritablement « fondue » d'internet. A elles deux, pour s'occuper les jours fériés et pendant les vacances scolaires, elles ont créé un blog: « LOUPYES-TU.org », site très fréquenté par les Messieurs d'âge mûr. Des propositions de tous genres, jusqu'aux plus inconvenantes ou saugrenues y affluent, ensuite ces demoiselles n'ont plus qu'à éconduire avec un humour sans pitié leurs étranges prétendants.
   Ce 23 avril 2007, il fait un temps superbe, même carrément chaud pour la saison (encore un coup de l'effet de serre, bien sûr...).
   Huguette vient de trouver sur sa messagerie un S.O.S. de sa grand' mère, laquelle habite un mas éloigné dans la montagne du côté du Col des Trois Soeurs {N.d.a. carte Michelin n°76, pli 15]. La mémoire de Mamie est défaillante, plus exactement celle de son ordinateur est saturée. Il lui faut d'urgence 512 Mo de RAM supplémentaires pour recevoir Windows VISTA. Qu'à cela ne tienne, Huguette va lui porter deux barrettes de mémoire additionnelles. Elle a mis ce jour-là pour être plus alerte cotillon simple et souliers plats. La mini-jupette laisse apparaître ses cuisses bronzées. Les socquettes blanches et le petit capuchon écarlate  sur la tête lui donnent un air ingénu, vite démenti par la touche de rouge baiser sur les lèvres (Huguette vient de chiper le tube à sa mère).
   Pour se rendre de Buffevent au Col des Trois Soeurs, il faut longer le CD 559 jusqu'au Pont des Neuf Trous, enjamber à ce niveau la Truyère, puis à partir de là emprunter éventuellement des sentiers muletiers (ou « drailles » en parler local) si l'on souhaite écourter le trajet.
   Evidemment, à chaque virage de la route (et il y en a beaucoup), les automobilistes s'arrêtent. Huguette les attend au tournant: elle n'aurait qu'un signe à faire pour qu'un chauffeur attentionné la prenne en auto-stop. Selon le physique d'un chacun, l'adolescente repousse ces invites soit avec un sourire mutin, soit par une moue dédaigneuse. Elle préfère marcher pour garder la forme, d'ailleurs la randonnée pédestre est très « tendance ».
    Jusqu'au moment où... le loup idéal se présente, dents blanches, haleine fraîche, tempes grisonnantes; un vrai dragueur de Sous-Préfecture, un grand méchant loup comme ça ne s'invente pas, sous les traits d'un fringant quinquagénaire au volant d'une Land Rover version cabriolet: élue « voiture de l'année » par « l'Auto-Journal ».
|N.d.a. Le coupé-cabriolet Rover allie la tenue de route et la suspension tous-terrains (protection pare-buffles en option) à ce mélange de rigueur et de fantaisie qui le rend agréable à conduire à ciel ouvert. Souple, efficace, agile, il libère à la moindre sollicitation du pied ses 264 chevaux, ce qui n'est pas rien. Il permet de flâner le nez au vent, s'utilise par tous les temps, un filet anti-remous mettant le conducteur et sa passagère à l'abri des courants d'air. Nous aimons son grand méchant look et son rapport coût/ puissance avantageux (259000 €, prix conseillé). A saisir!]
    Du coup, la petite Huguette se sent fatiguée. « Celui-là, c'est juste ce qu'il me faut. Puisqu'il cavale, moi je marche...  pile... face... Je monte! »
    Un quart d'heure plus tard, pas de chance: panne d'essence. On est au coeur des Cévennes, et le poste le plus proche est à dix kilomètres.

                                                                                                     SECOND EPISODE:
                                                 Rapport du Chef de la Brigade de Gendarmerie de Saint Chély d'Apcher.

   « Ce jour, 30 avril 2007, je soussigné Gendarme CROCHOT, revêtu des insignes de mes fonctions, effectuant une patrouille de reconnaissance sur le CD 559 entre le Pont des Neuf Trous et le Col des Trois Soeurs, ai remarqué un véhicule de type Land Rover Cabriolet  garé plus ou moins de travers, débordant l'accotement pour empiéter sur la chaussée. Je me suis étonné que ce véhicule reste ainsi portes ouvertes, apparemment à l'abandon. Considérant qu'il pouvait s'agir d'une voiture volée, je me suis arrêté pour en relever le signalement. Ce nonobstant et subséquemment, j'ai constaté en m'approchant du susdit véhicule la présence d'un corps inanimé sur la banquette. Il s'agissait d'un individu d'une cinquantaine d'années, de sexe masculin, de taille moyenne. J'ai tout d'abord pensé que cet automobiliste pouvait avoir  été pris d'un malaise. Puis, en examinant le corps de cet homme de plus près, j'ai constaté qu'il portait des traces évidentes de violence. La chemise largement défaite révélait autour du cou des traces de morsures -ou griffures- profondes. Le sang n'avait pas eu le temps de sécher, preuve d'une mort récente. J'ai fait l'hypothèse d'un crime de rôdeur, peu plausible du fait qu'à ma connaissance, depuis que la brigade existe, aucun individu suspect n'a été signalé dans ce secteur. Le mobile du crime, si crime il y a, est tout aussi énigmatique, rien n'ayant été dérobé dans la voiture, ni à la victime. J'ai retrouvé un sac à main apparemment intact contenant les papiers d'identité de son propriétaire, son carnet de chèques, ses cartes de crédit et même une certaine quantité d'argent liquide. De mon point de vue, la position du cadavre et l'étrangeté de ses plaies évoquent une sorte de meurtre rituel. N'ayant aucune possibilité de procéder à des investigations supplémentaires sur ces divers points, j'ai alerté sans plus attendre la police judiciaire en veillant soigneusement à la conservation de tout indice utile sur les lieux.
  Le cadavre a été transféré en fin de journée à l'Institut médico-légal de Mende. La voiture a été remise à la fourrière.
   Procès-verbal clos les jour, mois et an que dessus, et transmis à Monsieur le Chef d'escadron de Gendarmerie, ainsi qu'à Monsieur le Procureur de la République à Mende.

                                                                        Troisième épisode: « Quo non ascendam? »
                                                                                           (Devise des Montenlair)

   Eric de Montenlair est le dernier rejeton d'une très ancienne famille d'Annonay, célèbre depuis le XVIIIème siècle pour sa contribution à l'essor de l'aérostat. Frais émoulu de l'Ecole de la Magistrature, le jeune Eric s'est vite acquis une réputation de pugnacité dès son premier poste au Parquet de Paris. Las! un excès de zèle ou de curiosité manifesté lors de l'enquête sur les frais de bouche d'une haute personnalité politique lui a valu d'être immédiatement muté en Lozère. S'il n'apprécie guère de se retrouver simple substitut du procureur de Mende, il reconnaît en privé que le bon air des Cévennes profite à sa fille Corinne. Coïncidence? Corinne est la camarade de classe de la petite Huguette, cette jeune fille de Saint Chély d'Apcher dont les journaux relatent la récente disparition...  Corinne en est bien entendu très affectée. Normal! Huguette était pour elle une amie intime. Après tout, peut-être s'agit-il d'une simple fugue; beaucoup d'adolescentes en font à cet âge, il ne faut donc surtout pas dramatiser.
     Il n'empêche. C'est lui, Eric de Montenlair, qui se trouve en charge du dossier. Et comme si ça ne suffisait pas, un automobiliste vient d'être assassiné le même jour à quelques kilomètres de là, sur la RN 559. A priori, pas de rapport entre ces deux affaires, quoi que... sait-on jamais, se peut-il qu'un tueur en série se mette à sévir dans sa circonscription? Eric n'ose y penser, lui qui ne rêve que de sa future promotion. Car en pareil cas, il tiendrait enfin son « mahousse », c'est ainsi que dans le jargon du métier, on nomme les affaires à sensation.
   On n'en est pas encore là. Le jeune substitut demande par voie hiérarchique qu'on procède à des prélèvements et analyses d'A.D.N.
« Vous n'y êtes pas? » fait le procureur en levant les bras au ciel. « Au prix que ça coûte! On ne fait ça que dans les circonstances exceptionnelles. Par exemple, à Neuilly, après le vol du cyclomoteur d'un fils de ministre. Mais ici, à Mende, et pour un simple crime de sang! La plus petite préfecture de France n'en a pas les moyens! »
    Eric de Montenlair persiste et signe. Sa requête est transmise par fax au Garde des Sceaux. Surprise! On est en période électorale, toute la presse ne parle que de « l'affaire », les crédits sont miraculeusement débloqués.
   La suite vient très vite. Le médecin légiste a relevé des empreintes digitales sur le cadavre et la chemise qu'il portait. A tout hasard, les enquêteurs demandent à la mère d'Huguette quelques cheveux ou rognures d'ongle qu'aurait pu laisser l'adolescente sur une quelconque brosse ou dans la salle de bains familiale. Puis on rapproche les traces génétiques. Stupeur d'Eric de Montenlair au vu des résultats de cette expertise: les deux A.D.N. coïncident. Le jeune substitut commence à douter de sa première hypothèse trop facile, trop séduisante d'un « serial killer », d'autant qu'il vient d'obtenir des révélations troublantes sur la personnalité des victimes. L'automobiliste assassiné aurait été (selon les R.G.), un habitué des réseaux pédophiles sur internet. Quant à la petite Huguette, aujourd'hui disparue, sa fille Corinne, qui la connaît mieux que personne, la qualifie en privé de «petite allumeuse »! Simple boutade d'adolescente? Pas si sûr! On n'est jamais si bien trahi que par les siens.

                            Quatrième épisode (dicton populaire): « A force de crier : Au loup! on risque  de ne plus être cru...»

   Quelques jours ont passé. L'enquête ne progresse pas. L'ambiance se fait lourde au Parquet de Mende, car le Ministère est pressé de conclure. On vote dimanche, cette affaire est ultra-médiatisée. Où trouver le suspect idéal? On manque en Lozère d'individus basanés, donc patibulaires [N.d.a. Coluche]  à placer en comparution immédiate.
   Pour détendre sa famille, Eric de Montenlair pose un après-midi d'A.R.T.T. (autant en profiter tant que ça existe, après les élections, on ne sait jamais). On décide d'aller faire un tour à la réserve de Sainte Lucie, du côté de Marvejols. Cette forêt profonde est peuplée de loups en liberté, qu'un fort grillage sépare prudemment du public. Depuis que les contes existent, les loups ont toujours fasciné les petits enfants, qui jouent à se faire peur. On dit qu'un loup qui hurle à la lune est l'animal qui trouve les accents les plus proches de la voix humaine. Dans le cas présent, l'accompagnateur explique que ce hurlement rauque constitue l'appel amoureux du chef de horde, un grand loup gris quinquagénaire classé « mâle + ».  Tiens donc, mâle +, qu'est-ce que ça veut dire? « Eh bien, reprend le guide, les loups vivent en bande, mais chez eux, une certaine inégalité sexuelle est voulue par la nature. Un mâle dit « dominant » s'approprie à lui seul toutes les femelles de la horde jusqu'à ce que ses forces déclinent. Alors, un autre individu plus jeune et plus vigoureux prend sa place et le met d'office à la retraite! »
    Corinne remarque une jeune louve particulièrement svelte et attirante, avec ses pattes fuselées et son torse galbé. Cette femelle aux yeux de velours qui se frotte affectueusement au mâle + lui rappelle étrangement quelqu'un, mais qui? « On dirait qu'elle a mis du rouge à lèvres... », plaisante Corinne. « Juste un peu de sang qui ruisselle sur ses babines, trace du quartier de viande qu'elle vient d'avaler! » répond son père prosaïquement. Mais Corinne n'écoute déjà plus. La jeune louve la regarde à son tour fixement, avec tristesse, c'est maintenant une larme qui coule de ses beaux yeux.

                                                                                      Cinquième épisode (coupures de presse):

                                                              Article paru dans le Midi Libre, édition lozérienne, 7 mai 2007.
Seconde disparition d'enfant en quelques jours dans la région de Mende: « Il était temps que M. Nicolas Sarkozy soit élu, car une recrudescence de criminalité semble affecter notre département. Cette fois, la victime n'est autre que la fille de notre sympathique substitut, elle est âgée de dix sept ans. L'adolescente a disparu du domicile familial après une visite à la réserve de Sainte Lucie. Une certaine similitude est à remarquer avec la fugue (ou l'enlèvement?) de la petite Huguette, à saint Chély d'Apcher. Nul doute que M. de Montenlair déploiera toute son énergie pour élucider  ces deux affaires. »
Entrefilet paru dans le même numéro du journal, rubrique « La vie des bêtes », sous le titre : « Folie cannibale à Sainte Lucie ».
    « Les moeurs de loups sont décidément bien cruelles. Hier soir, à Sainte Lucie, deux jeunes femelles (selon le personnel de la réserve) ont mis à mort le chef de horde, ex-mâle dominant devenu vieux. Le cadavre de ce grand loup gris porte au cou la trace de leurs cruelles morsures. Il est question de naturaliser, pour l'offrir au président élu, en souvenir de son débat avec Mme Royal. »

                                                                                            Epilogue: Ce qu'ils sont devenus.

   Huguette et Corinne, amies inséparables, n'ont jamais été retrouvées. Les deux jeunes louves de Sainte Lucie coulent des jours tranquilles à la réserve, en guettant le prochain mâle dominant. En attendant, elles trouvent plutôt confortable leur statut d'espèce protégée et ne souhaitent pas en changer.
    Le gendarme Crochot a été nommé à la brigade des moeurs de la ville de Saint Tropez, il vérifie avec beaucoup de conscience professionnelle la décence des tenues de bain à la plage de Pampelonne et envisage prochainement de se marier.
    Eric de Montenlair vient d'obtenir son affectation au Parquet de Nice, il s'est, pour sa part, spécialisé dans les affaires d'animaux de compagnie écrasés.
Le Procureur de Mende est toujours à Mende, où il compte finir sa carrière. Soucieux d'éviter « tout ce qui peut faire des vagues », il ne postule pas comme son ex-substitut pour rejoindre la côte méditerranéenne.
   Mais le plus heureux de tous est finalement l'automobiliste quinquagénaire assassiné. Là où il se trouve, dans un improbable au-delà, il a rencontré les trois Parques filant leur quenouille. Ces dames lui ont exposé tous les maux dont il aurait souffert si par malheur il était devenu sexa- puis septua- puis octo-, puis nonagénaire (on s'arrête là). Il se dit que finalement, la vie est bien faite et qu'il a eu beaucoup de chance de périr à cinquante ans sous la dent d'Huguette.

                                                                                                          Jean-Claude
                                                                                                                  LOUP

PostHeaderIcon Conte insolite, Andréa

Conte insolite

I

Année 2222. Nous sommes sur la planète du vieux Chen.

Il soupire : « Comme le Temps passe vite ici, Hier c’est Aujourd’hui, et Aujourd’hui, c’est déjà Demain… »

Le vieux chinois déambule sur une plage déserte. Des herbes hérissées. Une mer verte. Des vagues sans écume viennent mourir sur le sable, mort qui témoigne d’une existence puis d’une non- existence, comme le grondement du roulis devant le silence.

Spirale d’une nébuleuse à l’horizon, bateau errant perce la brume. C’est un hydra-ovni fantôme d’une autre planète.

Une fillette en descend, une rose à la main, et tenant en laisse un mouton et un renard.

Le vieux Chen affolé :

-   De quelle planète viens-tu, fillette ? Cette planète-ci n’est pas pour toi, la vie y est trop cruelle. Comment t’appelles-tu ?

-   On m’appelle Zéla, répond la fillette. Mon protecteur est un Prince. Il est resté sur sa planète. Mes amis sont les roses, les moutons, les renards et un aviateur… Mais celui-là, je ne l’ai vu qu’une fois, ajoute-t-elle avec des regrets dans la voix.

-   Appelle-moi Vieux Chen, dit le chinois. La vie de mes ancêtres remonte à la nuit des temps cosmiques. Je me suis habitué. Ici, c’est Terra Incognita. C’est la planète du daner, de la peur, des mystères, de toutes ces ombres noires qui rôdent autour de nous…

-   N’y a-t-il pas un moyen pour nous protéger ? s’enquiert Zéla.

-   Oui, dit le Vieux :

la Licorne

qui vit dans une grotte tout en haut de cette montagne, infranchissable barrière de rocs et de pics. La licorne a des pouvoirs magiques pour combattre le mal.

-   Mais, qu’est-ce qu’une licorne ? demande Zéla.

Le Vieux Chen se gratte la tête :

-   Je ne peux pas te l’expliquer, tu es trop jeune.

-   Alors, Vieux Chen, dessine une licorne.

Chen s’exécute, sa main retrouve la mémoire de ses calligraphies anciennes, elle ébauche une licorne de la taille d’un cheval ou d’une grande chèvre, une queue épaisse qui flotte au vent…

La main hésite un instant, puis la « corne unique », où des nervures nacrées s’enroulent en torsades, se dresse comme un phallus frontal.

(Aux lecteurs : Vous pensez peut-être à une question que Zéla ne pense pas à poser.)

Le Vieux raconte :

-   Le nom chinois de la licorne est Ri Lin, nuages et soleil. Les premiers apportent l’eau, l’autre la chaleur, la vie. Ki-lin est aussi Yin et Yang, qui se rapprochent et tendent vers l’harmonie. Mais tu es encore trop jeune pour que je puisse tout t’expliquer. Dormons, demain nous commencerons l’ascension de la montagne, car seule une pure jeune fille comme toi peut caresser la licorne. Alors, Terra Incognita sera sauvée des ombres du mal.

Comme

la Belle

au Bois dormant, ils dormirent longtemps, longtemps…

II

Chen s’agite puis sursaute dans son sommeil. Une sonnerie dans l’oreillette de son téléphone portable, oreillette intégrée dans le lobe de son oreille droite, le réveille. Parvenant de l’Hémisphère Nord, une menace se précise : en témoigne le message qu’il a intercepté. « Chercheur X 05 toujours en échec dans sa recherche sur poudre donnant éternelle jeunesse. Patron X 01 furieux ordonne à son Agent de ramener au plus vite la corne de la licorne qui, broyée, donnera la poudre miraculeuse de l’Immortalité. »

Patron X 01 vocifère : « Inutile de revenir sans la corne, tu seras explosé. »

Communication coupée.

Vieux Chen ne perd pas de temps.

« Allô Petit Prince, Zéla est en danger sur Terra Incognita. Agent X 05 en route pour tuer Licorne. Ramène-toi au plus vite. Prends Noé au passage, le Mont Arara étant sur ton chemin… »

Au petit jour, Petit Prince débarque avec Noé et son troupeau d’éléphants et de dragons qui s’étaient multipliés depuis le déluge.

Zéla se réveille. « Mon prince… » balbutie la jeune fille qu’elle est devenue… Puis elle rosit.

Un grondement lointain annonce le début des opérations de X 05. Matériels ultra sophistiqués : gaz asphyxiants, fusées, halogènes aveuglants…

Plus une minute à perdre, Prince et Noé, chevauchant les dragons, entraînent la masse des éléphants à l’assaut de l’assaillant.

A campement, Chen et Zéla effondrés se soutiennent. Le vieux répète, comme une prière :

« L’Idéogramme composé du signe Homme et du signe Montagne désigne l’Immortalité ».

III

X 05 est déjà à mi-parcours lorsque la caravane éléphants/dragons arrive au pied de la montagne, muraille menaçante.

Alors Noé déclenche ses dragons volants, qui crachent le feu en détruisant allègrement la haute technicité de X 05. Prince guide les éléphants sur les pentes : la route leur est ouverte. Rocs et pics sont gagnés de haute lutte et dépassés. La grotte de la licorne est proche. Un dragon se tient devant l’entrée, en sentinelle. « Plus de danger, Licorne, aboie-t-il. X 05 et tous son bazar sont écrasés par dragons et éléphants. »

« Licorne, appelle Noé, tu peux sortir, Zéla t’attend au campement ».

Euphorie à l’arrivée. Zéla se jette dans les bras de son prince. Les anciens amis, Chen et Noé, se retrouvent avec émotion (tant de siècles depuis l’aventure de l’Arche !!!)

La licorne gambade dans les rhododendrons. Zéla caresse son pelage soyeux.

Alors la licorne dans la danse de l’Amour et de la pureté.

Nous sommes en 2229. L’espace-temps continue sa route.

C’est peut-être cela, l’Immortalité ?

Fin.

Andréa, janvier 2007

PostHeaderIcon Dudule d'Avril, conte du 1er avril, par Marcelle Laurent

        Dudule d’avril.

A 17h tapantes,Alice rentrait de l’école. Le temps d’une caresse à Ozone l’affectueuse corniaude de six ans, grande mâchouilleuse de balles de tennis et Alice ôtait blouson et baskets et filait raconter sa journée à Dudule, son poisson. Dudule n’était pas un poisson rouge et il était plutôt petit, mais qu’importe, elle l’aimait beaucoup. Faut dire qu’elle lui avait sauvé la vie en l’arrachant de la gueule d’un chat. Et ça, forcément,ça crée des liens !

Mais ce soir là, au lieu de venir chercher son bisou, Dudule tourna le dos à Alice. Elle eut beau faire des demi-tours de table, Dudule faisait demi- tour dans son bocal ! Dialogue de sourds !

- Mais qu’est-ce t’as à la fin ? s’impatienta la blondinette.

Silence.

- T’es fâché pasque j’ai 5 mn de retard ?

Silence toujours.

- On est plus copains? Dis, qu’est ce qui va pas ?

- Blop-blop, bafouilla Dudule.

- Hein ? Répète, j’ai pas entendu...

- Blop-blop, répéta le poisson

- C’est bien c’ que j’avais compris,tu veux m’ quitter !

- Blop-blop mentit Dudule.

- Tu veux sortir de ton bocal, aller nager dans le Salaison...Vivre ta vie ! Mais, mon vieux...t’es tout petit...une grenouille te mangerait ! Si ! Ici, t’es en sécurité.  - Blop-blop se moqua le poisson.

- Et d’abord comment tu peux savoir que les grenouilles te mangeront pas ? T’es jamais sorti de...Bon ! d’accord. Moi non plus j’ aimerais pas tourner en rond... Allez, viens, je t’accompagne jusqu’au Salaison.

Et avec un « blop-blop » joyeux, Dudule sauta hors de sa prison, tout juste dans les mains d’Alice. Une fois près de la rivière, la petite se baissa et le mit à l’eau très doucement.

- Blop-blop, grelotta Dudule.

-L’est froide cette eau là, hein ! Normal, c’est tout juste le printemps. Vas-y maintenant...Mais...comment j’ vais faire, moi sans toi ?

- Blop-blop, frétilla Dudule.

- C’est d’accord, tous les soirs, après l’école, je viendrai te voir ici. Là, hein ! entre la touffe de fleurs jaunes et ces trois roseaux...T’oublieras pas, dis ? A demain.

Elle lui envoya un baiser du bout des doigts et partit vite, sans se retourner.

Et comme promis, ils se retrouvèrent tous les soirs. Peu de temps après, Dudule arriva en retard et tout essoufflé. Alice le regarda attentivement.

- T’ as grandi...et grossi...et...et tu changes de couleur on dirait !

- Blop-blop, minauda le poisson.

- Oui, j’ai remarqué. Les couleurs de l’arc-en-ciel ?

- Blop-blop, crâna Dudule.

- J’ai saisi, t’ es une truite arc-en-ciel ! Ben, t’es su-per beau !

Dudule lui fit son numéro : Il nagea comme ci, comme ça, fit des ronds, réussit même quelques sauts ! Il raconta la douceur de l’eau qui le caressait, les chatouilles des grandes herbes qui le frôlaient. Et qu’il terrorisait les grenouilles, et que les canards n’étaient pas les rois de la rivière, même s’ils le prétendaient. Qu’il fallait se méfier des pêcheurs : ces menteurs qui t’affolent avec une mouche dodue ou un asticot tout frémissant, alors que c’est juste pour t’attraper...Et les enfants qui...et...

Quelle vie aventureuse, s’émerveillait la petite fille.

Un grand mois s’écoula. Ce mardi là, Alice attendit en vain. Dudule ne se montra pas. Désormais, le poisson ne vint plus aux rendez-vous. Qu’elle était triste la blondinette ! Elle espéra longtemps. Il lui fallut pourtant se rendre à l’évidence : Dudule avait disparu.

Elle avait la tête ailleurs Alice. En classe, elle n’écoutait plus la maîtresse. Elle gribouillait, gribouillait sur son ,cahier. Et son gribouillage prit tournure...Elle s’aperçut que...ben que...c’était Dudule qu’elle dessinait sans même le vouloir ! Alors, elle le coloria, lui octroyant les couleurs de l’arc-en-ciel ! Qu’il était joli ! Et puis, elle le découpa et le mit dans sa poche. Comme ça, à n’importe quel moment de la journée, elle pouvait le toucher. Elle se sentait moins triste. Une fois, elle le posa sur son pupitre et un courant d’air le fit s’envoler et se poser sur le pull de Mélissa, assise devant elle. Un poisson dans le dos, comme ça, c’était beau ! Alors Alice eût une idée : Elle dessina, coloria et découpa pleins de petits Dudules en papier et, les apposant sur le dos de ses camarades de classe, elle s’esclaffait : « Dudule d’avril ! » C’était très amusant.

Mais les enfants, c’est bien connu, ont la mémoire courte. Ils oublièrent que le poisson s’appelait Dudule. Voilà pourquoi, aujourd’hui, ils disent tout simplement :  « poisson d’avril ! ».   

                                                    Marcelle.  Avril 2005.

PostHeaderIcon Conte insolite (La licorne), Andréa

Conte insolite

I

Année 2222. Nous sommes sur la planète du vieux Chen.

Il soupire : « Comme le Temps passe vite ici, Hier c’est Aujourd’hui, et Aujourd’hui, c’est déjà Demain… »

Le vieux chinois déambule sur une plage déserte. Des herbes hérissées. Une mer verte. Des vagues sans écume viennent mourir sur le sable, mort qui témoigne d’une existence puis d’une non- existence, comme le grondement du roulis devant le silence.

Spirale d’une nébuleuse à l’horizon, bateau errant perce la brume. C’est un hydra-ovni fantôme d’une autre planète.

Une fillette en descend, une rose à la main, et tenant en laisse un mouton et un renard.

Le vieux Chen affolé :

-   De quelle planète viens-tu, fillette ? Cette planète-ci n’est pas pour toi, la vie y est trop cruelle. Comment t’appelles-tu ?

-   On m’appelle Zéla, répond la fillette. Mon protecteur est un Prince. Il est resté sur sa planète. Mes amis sont les roses, les moutons, les renards et un aviateur… Mais celui-là, je ne l’ai vu qu’une fois, ajoute-t-elle avec des regrets dans la voix.

-   Appelle-moi Vieux Chen, dit le chinois. La vie de mes ancêtres remonte à la nuit des temps cosmiques. Je me suis habitué. Ici, c’est Terra Incognita. C’est la planète du daner, de la peur, des mystères, de toutes ces ombres noires qui rôdent autour de nous…

-   N’y a-t-il pas un moyen pour nous protéger ? s’enquiert Zéla.

-   Oui, dit le Vieux :

la Licorne

qui vit dans une grotte tout en haut de cette montagne, infranchissable barrière de rocs et de pics. La licorne a des pouvoirs magiques pour combattre le mal.

-   Mais, qu’est-ce qu’une licorne ? demande Zéla.

Le Vieux Chen se gratte la tête :

-   Je ne peux pas te l’expliquer, tu es trop jeune.

-   Alors, Vieux Chen, dessine une licorne.

Chen s’exécute, sa main retrouve la mémoire de ses calligraphies anciennes, elle ébauche une licorne de la taille d’un cheval ou d’une grande chèvre, une queue épaisse qui flotte au vent…

La main hésite un instant, puis la « corne unique », où des nervures nacrées s’enroulent en torsades, se dresse comme un phallus frontal.

(Aux lecteurs : Vous pensez peut-être à une question que Zéla ne pense pas à poser.)

Le Vieux raconte :

-   Le nom chinois de la licorne est Ri Lin, nuages et soleil. Les premiers apportent l’eau, l’autre la chaleur, la vie. Ki-lin est aussi Yin et Yang, qui se rapprochent et tendent vers l’harmonie. Mais tu es encore trop jeune pour que je puisse tout t’expliquer. Dormons, demain nous commencerons l’ascension de la montagne, car seule une pure jeune fille comme toi peut caresser la licorne. Alors, Terra Incognita sera sauvée des ombres du mal.

Comme

la Belle

au Bois dormant, ils dormirent longtemps, longtemps…

II

Chen s’agite puis sursaute dans son sommeil. Une sonnerie dans l’oreillette de son téléphone portable, oreillette intégrée dans le lobe de son oreille droite, le réveille. Parvenant de l’Hémisphère Nord, une menace se précise : en témoigne le message qu’il a intercepté. « Chercheur X 05 toujours en échec dans sa recherche sur poudre donnant éternelle jeunesse. Patron X 01 furieux ordonne à son Agent de ramener au plus vite la corne de la licorne qui, broyée, donnera la poudre miraculeuse de l’Immortalité. »

Patron X 01 vocifère : « Inutile de revenir sans la corne, tu seras explosé. »

Communication coupée.

Vieux Chen ne perd pas de temps.

« Allô Petit Prince, Zéla est en danger sur Terra Incognita. Agent X 05 en route pour tuer Licorne. Ramène-toi au plus vite. Prends Noé au passage, le Mont Arara étant sur ton chemin… »

Au petit jour, Petit Prince débarque avec Noé et son troupeau d’éléphants et de dragons qui s’étaient multipliés depuis le déluge.

Zéla se réveille. « Mon prince… » balbutie la jeune fille qu’elle est devenue… Puis elle rosit.

Un grondement lointain annonce le début des opérations de X 05. Matériels ultra sophistiqués : gaz asphyxiants, fusées, halogènes aveuglants…

Plus une minute à perdre, Prince et Noé, chevauchant les dragons, entraînent la masse des éléphants à l’assaut de l’assaillant.

A campement, Chen et Zéla effondrés se soutiennent. Le vieux répète, comme une prière :

« L’Idéogramme composé du signe Homme et du signe Montagne désigne l’Immortalité ».

III

X 05 est déjà à mi-parcours lorsque la caravane éléphants/dragons arrive au pied de la montagne, muraille menaçante.

Alors Noé déclenche ses dragons volants, qui crachent le feu en détruisant allègrement la haute technicité de X 05. Prince guide les éléphants sur les pentes : la route leur est ouverte. Rocs et pics sont gagnés de haute lutte et dépassés. La grotte de la licorne est proche. Un dragon se tient devant l’entrée, en sentinelle. « Plus de danger, Licorne, aboie-t-il. X 05 et tous son bazar sont écrasés par dragons et éléphants. »

« Licorne, appelle Noé, tu peux sortir, Zéla t’attend au campement ».

Euphorie à l’arrivée. Zéla se jette dans les bras de son prince. Les anciens amis, Chen et Noé, se retrouvent avec émotion (tant de siècles depuis l’aventure de l’Arche !!!)

La licorne gambade dans les rhododendrons. Zéla caresse son pelage soyeux.

Alors la licorne dans la danse de l’Amour et de la pureté.

Nous sommes en 2229. L’espace-temps continue sa route.

C’est peut-être cela, l’Immortalité ?

Fin.

Andréa, janvier 2007

PostHeaderIcon Réfléchis, miroir

« Réfléchis, miroir... »

LETTRINEI était une fois une méchante reine qui passait tout son temps devant la glace de sa salle de bains et ne
cessait de se morfondre. Car, au fil des mois, d'année en année, l'image que lui renvoyait son miroir se dégradait petit à petit,
insensiblement mais sûrement. Ici, des bajoues apparaissaient, là, le tour du cou s'empâtait, plus bas, le menton s'affaissait, plus haut on remarquait les paupières alourdies.    Et chaque jour, la reine répétait cette question lancinante: « Miroir, petit miroir, suis-je
encor la plus belle? »
et le miroir invariablement lui répondait: « Oui, reine, tu es la plus belle... », oubliant d'ajouter, car il était
fieffé flatteur et fin courtisan:   « ...Mais Blanche-Neige au fond des bois est mille fois plus belle que toi! »
    Qui s'intéresse à Blanche Neige lira la suite dans le conte de Grimm.
Fût-elle une négresse verte, nous ne la rendrions pas responsable des ravages que le temps cause au visage de la reine, le souci de la vérité nous pousse au contraire à dire qu'en attendant son Prince charmant, Blanche-Neige se fait aussi des cheveux blancs. De ses compagnons, point ne sera question: même les sept nains ont commencé petits.
    En attendant, le miroir essayait de tricher, assombrissant au maximum les cheveux blancs, gommant les pattes d'oie à la commissure des lèvres, transformant les rides en prétendus « plis d'expression ».
    Doux euphémisme! Quand la reine s'en ouvrait à son Directeur de Conscience, ce Père-la-Morale, perle amorale, cilice de silice, saint ascète de cinq à sept, ne savait que parler mortification: « Vanité des vanités, tout est vanité... ».
    Au diable l'Ecclésiaste! Sur les conseils de sa dame d'atours, à l'imitation de Joséphine, la reine prit jour après jour un bain de lait d'ânesse, partenaire jeunesse, nouvelle formule enrichie en vitamines, zinc, magnésium, sélénium et fibres,
particulièrement destinée aux seniors. N'est pas l'âne qui croit, ni l'impératrice qui veut. La sanction, c'est Napoléon qui vous répond:
" Pas ce soir, Joséphine! " .
    On lui dit que son problème venait d'un déséquilibre en neuro-médiateurs. Il lui fallait donc pallier ce
déficit en micro-nutriments, pour obtenir une sécrétion continue de sérotonine à partir du tryptophane par le cerveau. Complétant cette
cure interne par des soins externes, elle entreprit au hammam un rituel de purification: masques de boue, enveloppement corporel au rassoul, gommage au savon noir et gant de kessa sur table de marbre, drainage lymphatique et détoxifiant. L'effet amaigrissant ne fut évident que sur le Trésor royal, la reine retint surtout du traitement une sensation agréable: le va-et-vient (transformé sur sa demande en «va-et-ne-reviens-pas ») des mains du masseur à la chute des reins.

    On en vint aux grands moyens. Le chirurgien-barbier de la Cour avait ouï-dire (il le tenait d'une patiente anglaise) qu'on pratiquait là-bas le « lifting » pour faire la peau lisse. « Lift » signifie outre-Manche: « ascenseur », instrument dont le principe est tiré d'une
phrase célèbre de l'Evangile: « Quiconque s'abaisse sera élevé ».
    Ce qui fut fait: la peau du visage de la souveraine fut tirée par de minuscules pinces, puis tendue comme la membrane d'un tambour, au point que la patiente ne pouvait sourire ou piper mot sans froncer du nez ou cligner de l'oeil. Mais cela n'en restait pas moins une vieille peau.
   
    Pour ce qui est des mensonges en série, le miroir commençait à manquer de ressource, il s'en tirait de plus en plus mal, d'ailleurs la reine commençait à s'en méfier: elle voyait bien que le cercle de ses admirateurs s 'amenuisait, et que leur hommage se faisait de moins en moins empressé. Laissant le protocole au vestiaire, et sans se l'avouer, elle eût bien aimé qu'on la sifflât dans la rue, comme il arrivait à ses accortes sujettes, ou que les hommes se retournassent sur son passage. Mais on n'en était plus là, la chose n'était pas de saison.
      Du coup, elle détourna, pour mieux piéger le miroir, sa question rituelle:
- « Réfléchis une fois pour toutes, et dis-moi si ce soir je serai la plus belle...? »

Au lieu de chantonner: « ...pour aller danser hé hé hé... » ou de répondre une fois de plus: « Majesté, tu es déjà la plus belle! », le
miroir se lança dans un commentaire technique, style: « Une couche de fond de teint pour toi, du fond de tain pour moi ! »
La reine en remit une couche de part et d'autre, ce qui ne changea rien. Son visage devint aussi barbouillé qu'une palette de peintre et plus chargé qu'une bûche pâtissière. Quant au miroir, il réfléchissait tout comme avant, ni plus, ni moins.

    La reine prit alors l'avis du Chambellan-Grand Argentier- Statisticien du Royaume; l'éminent spécialiste de la Pompe à Phynance lui conseilla de se défaire sans tarder de son miroir: « C'est tout simple et même élémentaire », ajouta le ministre. « Quand la température baisse, on changer de thermomètre. Quand l'économie stagne, les prix dérapent ou le taux de chômage augmente, on modifie les indices y afférents! ».
    La souveraine crut bon de suivre ce sage conseil. Elle entreprit de se débarrasser de l'objet encombrant en le jetant sur un tas d'immondices. Peine perdue! Le centre Déméter, considérant que les règles de la collecte sélective aux fins de recyclage n'étaient pas respectées, en fit illico retour à l'envoyeur.
    Furieuse, la reine fracassa d'un grand coup de sceptre son miroir, qui vola en mille éclats. Ces débris se répandant dans la stratosphère, firent le tour de la planète et vinrent polluer durablement le coeur d'hommes et de femmes de toutes les races et de tous les âges, générant la haine et la guerre, car ils devinrent à leur tour très méchants.
    Mais ceci est une autre histoire, que nous conte Andersen dans « La reine des Neiges » (proche parente de celle dont il est ici question).

    Revenons donc à cette dernière. Afin de remplacer son miroir, elle envoya ses gens quérir dans les magasins de sa capitale de nouveaux produits du plus haut-de-gamme, de plus en plus chers, de plus en plus performants. En vain. Aucun ne lui renvoyait une image qui la satisfît.
Elle fit alors en sorte qu'il n'y eût plus aucune glace dans son palais, ne s'entoura que de centenaires auprès desquelles elle se sentait encore jeune, et s'enferma dans un profond mutisme, signe d'une irrépressible mélancolie.

    Il advint peu de temps après qu'un troubadour fut de passage en ce pays. Les Conseillers du Trône, généralement plus aptes à trôner qu'à conseiller, prièrent ce personnage de venir à la Cour pour esbaudir la souveraine. Il accepta.

    Le visiteur du soir jongla si merveilleusement, s'exprimant aussi bien en carme qu'en oraison solue, accompagnant ses vers des doux accents du luth, que la reine sentit les éclats de miroir fondre dans son coeur et s'esjouit pareillement.
- « Gentil troubadour, fit-elle, je ne cherche pas à savoir qui tu es, ni d'où tu viens, ni où tu vas, ni qui t'a mandé. Mais je te promets forte récompense si tu me dis de quel dieu, de quelle muse, tu tiens ton immense talent. »
Le jongleur répondit: « Majesté, je ne suis qu'un humble trouvère, je n'ai pas reçu de naissance tout l'art que vous dites, et n'ai sas doute pas le mérite que vous me prêtez. Le peu que je sais, je le tiens d'une fréquentation régulière de l'atelier du lundi. Inscrivez-vous de même, et vous jonglerez tout aussi bellement. »
  - « Et que me faut-il faire pour cela? »
- « Pas grand chose. Il vous suffit de vous munir d'un calame, d'un peu d'encre et d'une feuille de parchemin. »

    Ainsi fut fait. Pas très à l'aise au début, la reine prit goût à la chose, revint, persévéra. Après quelques essais plus ou moins
concluants, le premier Signe parut enfin sur la feuille vierge, comme un pétale sur la neige. Elle forma d'autres lettres qui se groupèrent
en mots, qu'elle entreprit d'assembler eux-mêmes en phrases. Le troubadour l'encourageait, tout en modérant ses éloges:
-
« Tout cela est bel et bon, dit-il, mais il vous faut maintenant
détricoter l'ouvrage ».         
      

    La reine dut se résoudre à disloquer les phrases, désosser les  vocables, regrouper autrement les signes, bref déconstruire son langage pour le mieux reconstruire.
    Sans le savoir, elle approchait du but recherché. Lorsque le troubadour jugea qu'elle avait atteint un niveau satisfaisant d'incohérence et d'absurdité, il lui fit signe que l'oeuvre était prête, signe qu'elle pouvait signer (Nota: Prévert, "Loiseau").
    Il demanda qu'on procédât enfin à sa lecture solennelle et publique. La souveraine était morte de peur. Sur cette page qu'elle avait elle même noircie, au fil des paragraphes, entre les lignes, au travers des mots, un visage apparaissait dans toute sa nudité.
    Ce visage, c'était le sien.
    Alors, la feuille se mit à parler: « Je suis le miroir que tu as injustement brisé, renié parce qu'il reflétait ta propre image. Et
maintenant, je t'en renvoie une autre encore plus fidèle, encore plus effrayante. Regarde-toi si tu l'oses, ou détruis-moi! »

    Sur la table de travail, une bougie éclairait les participants de l'atelier.
La reine approcha sa feuille de la flamme, et y mit le feu. Il y eut un crépitement clair, tout fut consommé, l'ouvrage instantanément consumé.


             
             
             
             
             
             
               
Tintin