PostHeaderIcon Petits riens... JC Boyrie

petits Riens

- et autres propos de « bas étage » -

 

     Le vieil homme s'approche à pas comptés de l'entrée de l'immeuble. Cassé en deux. Plié sous le poids de l'arthrose. Sans doute aussi celui de ses nombreux soucis. Sans compter ce sac à provisions visiblement trop lourd pour lui, qui le gêne dans sa marche.

 Devinette: combien de temps va mettre l'octogénaire pour franchir les vingt mètres qui nous séparent ? Combien me va-t-il falloir l'attendre: deux... trois... dix minutes ? Pauvre homme ! Plus il progresse dans ma direction, plus l'intervalle entre nous paraît s'accroître (et non se réduire...). Illusion d'optique? Effet de la relativité ? Non ! C'est une vieille histoire: la course d'Achille avec la tortue ! Vous connaissez ce paradoxe ?

 Je m'impatiente en lui tenant la porte ouverte. Je ne peux tout de même pas la lui fermer au nez... La muflerie a des limites, même quand on se donne l'excuse des gens pressés. Je maugrée. « Quatre vingt balais! Quand je pense qu'un jour, j'en serai là! » - enfin, c'est ce que je me dis. Notez qu'il ne peut pas m'entendre, il est trop loin. D'ailleurs, je suis sûre que l'aïeul est un peu dur de la feuille. Bon. J'essaie de me raisonner: « Un peu de respect humain ne ferait pas de mal. Entre voisins, on est faits pour s'entraider, pas pour s'enfoncer la tête sous l'eau, on n'est pas des monstres ! »

 Tout de même, je n'ai pas que ça à faire, si l'autre pouvait activer un peu l'allure..... Mon réveil n'a pas sonné ce matin. Je n'ai même pas eu le temps de me maquiller, juste celui d'avaler un café. La chaudière est tombée en panne. Corentin (mon petit dernier) a fait une poussée de fièvre, j'ai dû appeler le médecin. Si je pouvais en trouver un qui soit aussi chauffagiste, ça ferait d'une pierre deux coups. Pas question, vous pensez, que mon mari s'occupe de ça... avec toutes les responsabilités qu'il a !

 Du coup, une fois de plus, je vais être en retard au bureau. Le boss râlera, comme d'habitude; je n'y puis rien, je vais en prendre plein la figure, il me répétera que je ne suis pas payée à ne rien faire. Et il aura bien raison. »

 Enfin, voilà mon voisin qui rapplique.
  - Il fait beau, aujourd'hui! me lance-t-il en me remerciant de mon geste - pas vraiment spontané.

 Rien d'original à son constat de beau temps. S'il pleuvait, ventait, grêlait, ça se saurait. Disons que c'est une entrée en matière comme une autre. J'essaye de répondre aimablement:
  - Ah, bonjour Monsieur... euh...

 Je n'arrive pas à dire « Machin ». D'ailleurs, il ne s'appelle pas Machin. Je fais comme si j'avais son nom au bout des lèvres, mais n'arrive pas à le retrouver. C'est triste, au fond. En prise avec les  vicissitudes de la vie moderne, on arrive à oublier jusqu'à l'existence de son voisin de palier.

 Lui pourtant se sent encouragé à poursuivre la conversation. Il reprend comme si rien n'était:
  - Il fait beau, hein ?

  -  Oui, acquiesçai-je machinalement.

 Croyez-moi si vous voulez, mais mon interlocuteur a tout l'air de se satisfaire d'une réponse bête à sa question qui ne l'est pas moins. Il est vrai que je fais représente à ses yeux une génération qui se croit déshonorée de faire simple quand elle peut faire compliqué. A laquelle il ne viendrait pas l'idée de se contenter d'un « oui » tout sec, même et surtout quand il n'y a rien d'autre à y ajouter. Trop courte, cette monosyllabe! Alors, on recourt à des circonvolutions du genre « tout à fait » ou « ça, c'est clair! ». Autres temps, autres moeurs, autres façons de parler....

 Au fait (quelqu'un me l'a dit récemment, qui donc?... la concierge, je crois) cet homme est un ancien militaire, du genre Colonel à la retraite. Petite explication de texte: dans l'Armée, il est d'usage de remplacer « Oui » par « Affirmatif! ». C'est sans doute aussi en tant qu'officier qu'il a pris la détestable habitude de toiser les gens de haut en bas. L'âge venant, il est passé de: « Courbe-toi, fier Sicambre ! » à : « Cambre-toi, vieux si courbe! ». Enfin là, tout de même, j'exagère un peu.

 Car - je ne l'ai remarqué que par la suite – mon voisin a la nuque emprisonnée dans une « marquise », ça ne doit pas arranger les choses!

 Il en revient à son propos sur la pluie et au beau temps: « ça nous change des jours précédents... »
  - Oui.

 Ce Rambo d'entresol doit penser que je ne sais rien dire d'autre. Mais il poursuit,  imperturbable:
  - Il était temps. Toute cette pluie , ça a déprimé ma femme....

- Ah, j'espère qu'elle va mieux ?

 Il bredouille:
  - Oui, oui... elle...

 Je sens qu'il va se lancer dans un long discours. Impossible de le laisser m'entraîner sur ce terrain glissant, pas question qu'il me raconte sa vie, qu'il déballe tous ses malheurs... là, je suis vraiment obligée de l'arrêter, il en aurait jusqu'à demain matin. Quant à sa femme, je ne sais pas grand chose d'elle, à dire vrai. Certes, il m'est arrivé de l'entrevoir sur le palier à l'heure du facteur. Elle a même fait peur à Corentin, qui l'a prise pour la fée Carabosse. Enfin, l'image qu'en donnent les contes. Je reconnais que la ressemblance est accentuée par son vieux chat, comparse habituel des sorcières. Une vraie bête de l'Apocalypse, en tous cas un sac à puces, celui-là!

SORCELLERIE

 Question santé, j'en suis convaincue d'avance, ça ne doit pas aller très fort: ma voisine tousse et crachote sans arrêt, ses mains sont agitées d'un constant tremblement. De plus, elle ne sort pratiquement jamais, ne pouvant ne se déplacer qu'à l'aide d'un déambulateur.

 Il paraît que le vieux couple a des enfants adultes, « on » (Madame Pipelette encore et toujours, qui d'autre ?) La concierge est dans l'escalier ! m'a dit qu'ils habitent loin, d'ailleurs personne ne les a jamais vus dans l'immeuble. Aujourd'hui, c'est la veille de Noël, ils pourraient être là, mais sans doute ont-ils autre chose à faire. Et puis, soyons francs: la compagnie des aînés n'a rien de réjouissant à leur âge.

 J'arbore une mine contrite et coupe court à la conversation:
  - Vous lui transmettrez mon bonjour. Excusez-moi, je suis pressée !

 Je ne lui dis pas ça méchamment, bien sûr. Ce vieil homme a la journée devant lui. Quelque part,  il faut qu'il comprenne que moi, je travaille; même qu'il me faut « badger » avant neuf heures du mat', faute de quoi la pointeuse va me passer en anomalie, et là ce ne sont qu'embrouilles en perspective !
  - Ah ? Bonjour chez vous, quand même !

 Je le sens déçu, mais résigné. Fût-ce au travers d'une banale conversation de couloir, il vient de manquer l'unique occasion de la journée de se confier à quelqu'un, de se décharger put-être un court instant du fardeau de ses soucis, d'entendre une voix amicale (on peut toujours rêver). Dommage, ce sera pour demain, peut-être, ou bien la semaine prochaine. Mon voisin me tourne à présent le dos. Il se dirige en hésitant vers la cage d'ascenseur, retourne à sa solitude à deux.

 Effectivement, lui n'a guère de raisons de se presser. Le réveillon de mes voisins sera vite préparé. Dans leur filet à provisions, il y a une demi-baguette, des carottes, une boîte de sardines à l'huile et deux oranges. Plus du moût pour leur vieux chat, qui seul leur tiendra compagnie.

 Au fond, peut-être aurais-je dû ajouter: « Bonnes fêtes! ». Cela se fait.

 

 

 

PostHeaderIcon Rencontres, par Régine Vivien

Rencontres

 

Station « Notre Dame De Sablassou », sept heures vingt,  les portes se ferment enserrant la multitude d’adolescents qui était massée sur le quai. Dans la rame, quelques adultes sont disséminés au milieu de ces filles et de ces garçons en devenir, mal réveillés, grognons, silencieux et méprisants, silencieux et endormis, bruyants et mal élevés, bruyants et provocateurs.

C’est l’heure d’affluence. Tous les sièges sont occupés. Chacun se fait sa place, trouve une barre où accrocher sa main, où se maintenir en équilibre, un endroit où s’appuyer, un espace où respirer.

La musique déborde des écouteurs et ça fait : tac, tac, tac, enfin un bruit de machine à laver. Certains sont jumeaux, une oreillette pour l’un, une oreillette pour l’autre. Ceux-là se parlent de temps en temps pour changer de morceau, ils sont à deux dans leur ailleurs

Beaucoup sont seuls, leurs oreilles fermées à ce qui les entoure par l’écran musical.

De temps en temps résonne un :

- Allo ! Je suis à « Jeu De Mail  », tu m’attends ?

- Tu es où ?

Ces questions énoncées au portable demandent une réponse que les autres voyageurs, indiscrets malgré eux, imaginent.

Quelques apartés animés entre copains :

Tu as vu la prof de maths, comme elle explique, je comprends rien.

- Et l’anglais, ne m’en parles pas, c’est chaud.

Ces apartés ne peuvent échapper aux oreilles de leurs voisins immédiats.

A chaque arrêt une voix immatérielle annonce le nom de la station et répète, imperturbable la destination « Saint Jean De Védas centre » aux nouveaux entrants et aux autres ….

Adossé à l’articulation du tramway, un garçon, cheveux bouclés aux épaules entourant son visage d’ange, bandeau blanc sur la tête, sûr de son charme, discute avec sa cour de lycéennes

Une fille, contre la fenêtre, révise son cours de sciences sur une feuille agrémentée de croquis. Sa voisine pose des questions à la troisième sur sa chimie. Un autre rêvasse.

Debout, appuyée et calée entre deux sièges, une dame lit le journal gratuit « Montpellier plus » happée prestement sur le quai avant de monter. Les faits divers, les nouvelles de la France, les actualités internationales s’insinuent dans la rame.

Un monsieur, costard cravate, cartable en cuir, regard sérieux, qui tangue dans le roulis et les oscillations du tramway détonnent au milieu de cette jeunesse remuante.

La dame lance un regard sur cette foule d’ados et se projette dans un film de sciences fiction où ne resterait sur terre qu’une poignée d’adultes. Elle frissonne.

Une blonde longue et fine, pull échancré et pantalon près du corps, interpelle une brune, boudinée dans son jean installée sur le siège de l’autre côté. Un dialogue s’installe à haute voix, toute la rame bénéficiant des détails de leur bavardage.

Les rires fusent, agréable musique, tout autant que les « elle ne va pas me casser les couilles », langage ordinaire de la jeunesse.

Le tramway, lui, glisse, indifférent aux humeurs et sentiments de ses passagers. Une grande boucle se présente. Il prend son élan et vire élégamment.

A l’intérieur, les passagers glissent sur leurs sièges, vacillent, titubent, se tiennent aux portes, à tout ce qu’ils peuvent accrocher.

Puis le tramway retrouve sa ligne droite et reprend sa course, le nez au vent.

Dans la rame la fille est là comme tous les matins. Ces mitaines qu’elle porte jusqu’aux coudes lui donnent un air dix neuvième siècle mais c’est sans compter avec son bas de jogging noir et informe qui interpelle et attire l’attention. Sa veste, on ne saurait dire, elle est indéfinissable. Ses cheveux sont noirs, épais et bien plantés, à mi-longueur. Constamment elle déplace une mèche qui la gène et la met derrière une de ses oreilles. Elle ne ressemble à personne, même pas maquillée, mais des yeux vivants, brillants et chatoyants.

Elle est debout et parle à un adolescent immense, taille adulte, mais cœur d’enfant. Elle lui raconte sa vie, son univers. Elle est sûre d’elle, enfin elle est sûre qu’elle veut attirer son attention.

Lui, il est encombré de ce corps d’adulte. Il ne se sent pas à la hauteur. Mais il se rend compte qu'elle l'attire dans ses filets. Il s'oublie un instant. Il se fond dans la fille. Elle le flatte, lui demande son avis, ses gouts. Et il se perd. Son grand corps lui pèse moins.  

Zut, une secousse, un soubresaut et le voilà projeté contre elle. C’est l’arrêt au Corum. Les portes s’écartent, la fille rit, ses yeux scintillent de joie.

- Vite, descends.

Elle le pousse sans ménagement.

Il se retrouve seul sur le quai en un instant au milieu de la foule indifférente qui s’éloigne et monte les marches vers la Comédie. Son cœur saute dans sa poitrine. Ses oreilles se débouchent lentement. Et soudain, il réalise.

Mince, je l'intéresse. Il cherche à se la rappeler. Mais il n'a vu que ses yeux, enfin son regard. En fait il s'est vu dans les yeux de cette fille comme dans un miroir.

Il rayonne. Il exulte. Le ciel est plus bleu. L’air est plus pur. Les gens sont plus heureux.

Il accélère le pas pour ne pas être en retard au lycée. Mais il ne voit personne autour de lui. Il avance dans une auréole de bonheur. Il est beau ou intéressant. Enfin, il plait. Il ne pense même pas à demain, à la revoir.

A cet instant, il est plein d’allégresse. Rien ne compte que cet instant, où tout lui est possible.

La fille, elle, s’accroche à un siège, ballotte, balance au gré de l’accélération du tramway. Elle a déjà oublié ce grand dadais qui ne sait même pas qu’il a un sourire craquant, qui ne sait même pas que sa timidité lui donne un charme fou.

Régine Vivien, le 10 octobre 07         

 

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