PostHeaderIcon Croissant de lune et chapeau melon

Croissant de lune


et chapeau melon.

 

CROISSANT


« Non, tu ne dois pas. Ne te retourne pas. Pas encore. »

 

    Ce pourrait la voix d'Eurydice avertissant Orphée. Ce cri émerge d'une profondeur glauque. La tienne. Elle te poursuit, tenace, quand tu cherches à fuir. Qui fuis-tu, que fuis-tu, Jeff? Rien d'autre que toi-même. Tu vis sous cloche, n'arrives pas à émerger. La voix qui parle est celle de ta conscience, un démon intérieur que tu prends pour ton ange gardien. Toi, l'homme au chapeau melon, tu penses beaucoup trop à ton ange gardien et pas assez aux autres. C'est pour cela que tu n'écoutes personne. Tu vis dans ta sphère, indifférent à tout ce qui t'entoure. Ton enfer est en toi.

- Pour l'amour du ciel, tente une fois dans ton existence de regarder devant toi!

  Rien à faire, Jeff, tu n'en es pas capable. Tu t'obstines à regarder derrière toi. Perpétuellement, tu rumines tes souvenirs. Tu ressasses ce que tu as fait. Où? quand? De quelle manière? Nul ne sait. Qui saura jamais les fautes que tu as ou n'a pas commises? Toi seul, peut-être. Rien n'échappe à ta continuelle introspection. Si tu n'as pas fait d'erreur, sans doute regrettes-tu les péchés que tu n'as pas faits. Au point d'en oublier de vivre.

    Perpétuellement, tu t'interroges sur le pourquoi du comment, le comment du pourquoi. Tu reviens sur ce qui a été, te demandant ce qui aurait pu être si ce qui qui fut n'était pas advenu.

  - Allume donc une cigarette et savoure l'instant!

  Ce moment précieux, unique, Jeff, tu le perds en vaines délibérations.

  Vas-tu fumer? Ne pas fumer?

Tu ne vis pas ici, maintenant, dans  l'instant présent, te voici revenu sur celui d'avant. Si tu allumes la cigarette, tu pèses les conséquences de ce geste fatal. Et si, tout bien réfléchi, tu décides de ne pas fumer, tu penses à ce qui se serait produit si tu en avais grillé une. Probablement la même chose...

    Mais de cela, tu n'as pas l'air convaincu. D'ailleurs, le débat n'existe que dans ta tête, le cendrier de ta « Deuche » est plein. Le dernier mégot dégage une âcre fumée qui obscurcit le pare-brise.

  - Je sais que c'est difficile, il faut que tu tiennes au moins jusqu'au prochain virage!

   Normalement, un automobiliste regarde devant lui. Mais au volant comme dans la vie, tu es quelqu'un d'un peu spécial. Tu as le regard continuellement rivé sur ton rétroviseur. Il t'arrive bien sûr de jeter un coup d'oeil sur la gauche, quand un autre véhicule te double (« Encore un fou du volant! Quel besoin la Merc' a-t-elle d'aller si vite? » penses-tu).

  Ou bien un coup d'oeil à droite quand tu entreprends toi-même un dépassement (« Pourquoi ce maudit camion lambine-t-il à ce point? » te dis-tu derechef).

  Accès d'humeur vite oublié! Te voici contemplant avec satisfaction la proue du camion qui s'éloigne lentement dans le champ de ton rétro. Tout reprend comme avant. A condition bien sûr que ton trajet soit rectiligne et qu'aucun autre usager ne se présente en sens inverse. Sinon....

   Bing! Boum! Crac! Un bruit de choc effroyable se fait entendre!

- Ce platane, Jeff, tu ne l'avais pas vu?

   Pas de réponse. Une fois de plus, tu ne m'écoutes pas. Ou bien c'est que tu ne peux plus m'entendre. Car ta « Deuche » n'est plus qu'une galette de ferraille aplatie contre un arbre. Quelle folie meurtrière prend les platanes de se jeter contre les automobilistes? Pourquoi celui-ci a-t-il traversé la route comme un lapin, juste au moment de ton passage?

    Si tu fais cette réflexion, ce ne peut être que de l'au-delà.

    La nuit est tombée sur le lieu de l'accident. La lune en est à sa phase ultime: un mince croissant, à la concavité tournée vers l'arrière. Elle éclaire d'un pâle lumière un horizon lointain, où tu devines quelque chose qui ressemble à un rideau de peupliers. La frontière qui sépare un monde de l'autre. Celui des vivants de celui des morts.

  - Que vois-tu, Jeff, de l'autre côté?

   Sûrement rien d'intéressant pour que tu éprouves le besoin de te retourner une dernière fois. : pour regarder ce que tu quittes, qui n'est sûrement ni meilleur ni pire que ce vers quoi tu t'en vas.

  - « Non, Jeff, t'es pas tout seul! » chante la voix de Brel dans ta tête.

 

Jean-Claude, 08-06-08.

 

Notes et commentaires:

 

Consigne de l'atelier: emploi de la deuxième personne du singulier, début et fin proposés.

Réflexion sur un visuel de René Magritte: « Le chef d'oeuvre ou les mystères de l'horizon », huile sur toile 50 x 65 cm, 1955. Frederick Weisman company, Los Angeles.

Références à Jacques Brel et Alain Resnais (« Smoking », « No smoking »).

PostHeaderIcon Pauvre Gaspard!

Pauvre Gaspard!

 

« Je suis venu, calme, orphelin,

Riche de mes seuls yeux tranquilles... »

Paul Verlaine

 

 L'histoire se passe à Lénojac dans les Cévennes.... un petit village tranquille... en apparence! 

 Gaspard venait d'être assigné par l'Administration des Eaux-et-Forêts pour une cascade d'infractions  relevées à son encontre en forêt domaniale. A son de caisse et de trompe, le garde-champêtre était venu lui notifier sur place une citation à comparaître. Il devait se présenter le lundi 3 juin, à 14 heures, devant le Tribunal correctionnel de Lofrac.

 Quelle faute avait-il donc commis ce pauvre bougre? Pourquoi l'autorité supérieure s'acharnait-elle contre lui, qui ne demandait qu'à mener une vie paisible au milieu des vertes prairies.... Il n'avait plus confiance en la justice de son pays. « Une drôle de justice, en vérité, pensait-il car elle s'exerce au détriment des plus démunis, pour servir l'intérêt des puissants et opprimer les faibles. »

 En attendant, le malheureux avait dû subir in extenso la lecture du procès-verbal qui lui était signifié. Bien sûr, il ne comprenait goutte à la prose de l'agent verbalisateur. Le garde, au rude accent lozérien, roulait les « rrr » de sa voix rocailleuse. Ces mots (pour lui vides de sens) tombaient drus sur Gaspard, telles des rafales de pluie lors d'un « épisode cévenol »: « frréquentation sans autorrrisation d'une voie forrrestière interdite à la cirrrculation publique,  infrrraction prrrévue et rrréprrrimée parrr  l'arrrticle RRRR 331-3 du Code forrrestier, violation d'un espace prrrotégé au titrrre de la législation de l'Envirrronnement,... »

 Gaspard, durant cette interminable litanie, regardait l'agent municipal de ses grands yeux tristes. Il avait le doux regard des humbles et la simplicité candide des innocents. Son casier judiciaire était vierge. Car jamais de sa vie, il n'avait fait de mal, ni causé le moindre tort à personne. Jamais il n'avait été traduit en justice, il ne savait même pas ce que cela voulait dire. Il savait encore moins quelle contenance adopter devant les magistrats, ni quel rôle endosser. D'ailleurs, fallait-il vraiment qu'il jouât un rôle? ... A moins que ce ne fût son propre rôle! Ne lui suffisait-il pas d'être lui-même, tout simplement lui-même et rien d'autre? N'ayant aucun bien au soleil, étant encore moins possesseur d'espèces sonnantes et trébuchantes, il ne pouvait compter que sur sa bonne mine.  Il userait de sa voix charmeuse pour clamer haut et fort son innocence. Le Tribunal, s'il était composé de gens honnêtes et sincères comme lui, ne pourrait que le relaxer.

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 Le grand public ignore généralement (c'est une exception en matière de procédure pénale) que la poursuite des infractions commises en forêt soumise ressortit à la compétence juridictionnelle de l'Administration forestière et non celle du Parquet. Plus précisément, c'est un officier des Eaux-et-Forêts qui joue en l'occurrence le rôle d'Avocat général.

 Ce lundi 3 juin, le Conservateur du Languedoc en personne, Adhémar de Sambucy Hautécourt, un Lorrain de pure souche, s'était déplacé dans la plus petite Sous-Préfecture de France pour procéder lui-même à la réquisition. En grand uniforme, comme il est d'usage. Il voulait sensibiliser les magistrats à la gravité des faits reprochés au prévenu. En clair, son objectif était de « qu'on fît un exemple ». Il fallait que la sanction obtenue fût à la hauteur des infractions commises.

 Ce Fouquier-Tinville des temps modernes prenait très au sérieux son rôle d'accusateur public.  Bien sûr, il n'avait plus loisir de  « réclamer la tête du client ». Cela fait quelques siècles qu'on ne pend plus les coupables en France, comme on dit:  « haut et court », et beaucoup moins longtemps qu'on a cessé de les guillotiner. Mais il est encore possible d'assommer sa victime à force d'éloquence.

 Monsieur le Conservateur ne lésina pas sur les effets de manche, il en mit et en remit pour accabler le prévenu. Il qualifia les faits de « viol aggravé de la forêt publique », tout en évitant soigneusement le mot « soumise » qui renvoie fâcheusement aux filles du même nom. Il accusa Gaspard d'avoir dévasté le sous-bois en déambulant sous les vertes frondaisons. Pire: le prévenu s'était attaqué au « Saint des saints ». Il avait saccagé un parcours floristique du Parc national des Cévennes, regorgeant d'espèces rares et menacées. Un pur désastre! Il faudrait des années pour pallier les funestes conséquences de cet acte « de pure inconscience » et reconstituer ce site protégé.

 Un silence gêné suivit ce long réquisitoire dans la salle d'audience. Le public était pléthorique par rapport à la capacité du prétoire. Des représentants de la communauté scientifique, des militants  écologistes et même des journalistes s'étaient dérangés pour cet événement.

 Le Président du Tribunal commençait à s'assoupir. Il réprima un bâillement, puis annonça laconiquement: « La parole est à la défense ».

 Réputé « économiquement faible », Gaspard bénéficiait à ce titre de l'assistance judiciaire. Un avocat stagiaire - un jeune homme boutonneux - avait été commis d'office pour sa défense. Manifestement, c'était loin d'être « un as du Barreau », d'ailleurs ses honoraires devaient être en proportion. Cet avocat connaissait mal le droit de l'environnement en général et son dossier en particulier. Il paraissait mal à l'aise et ouvrait fréquemment le classeur à sangle contenant ses « anti-sèches ». Il bredouillait de plates généralités sur un ton monocorde. Il plaida, comme il fallait s'y attendre, la bonne foi de son client. Quand on en vint à ses facultés mentales supposées, Gaspard s'indigna qu'on le fît passer pour un « demeuré ». Durant la plaidoirie, il marquait de signes d'impatience en tapant rageusement des talons sur la parquet de la salle d'audience. Les deux gendarmes préposés au maintien de l'ordre ne savaient plus comment faire pour le tenir.

 Sentant que son client allait faire un esclandre, l'avocat changea de stratégie. Il délaissa ses notes devenues superflues. Il prit à contre-pied les arguments du Ministère public, arguant du droit de tous à profiter de l'espace, de la verdure et du bon air des Cévennes. Autrement dit, il prenait fait et cause pour l'accès à une nature libre et gratuite. Un parfum d'herbe tendre chatouillait le museau de Gaspard.

 Monsieur le Conservateur prit un air excédé, il se permit même – c'était contraire à tous les usages, il ne l'ignorait pas- de répondre à la défense sans y être invité par le président du Tribunal: « Apprenez, Maître, que la forêt n'appartient pas à tout le monde pour en faire n'importe quoi. Une forêt a toujours un propriétaire, et ce propriétaire, en l'occurrence, c'est  l'Etat . »

 - Mais enfin, l'Etat, c'est nous tous, rétorqua l'avocat! Allons-nous revenir à la société médiévale où l'usage d'un chemin donne lieu à la perception d'un péage!

 Le ton de cette joute verbale s'envenimait, l'ambiance du prétoire devenait houleuse.

 Une partie de l'assistance (encore et toujours les écolos!) manifesta par des cris son hostilité aux arguments de la défense, jugés désobligeants pour l'environnement. D'autres, venus en simples spectateurs ou curieux, ne cachaient pas leur hilarité. Un journaliste non prévenu se tenait carrément les côtes. Bref, l'audience tournait à la chienlit.

 Exaspéré par ce tumulte et le manque de sérieux des débats, le président agita sa sonnette. « L'audience est suspendue! » proclama-t-il. Il eut un bref échange avec les assesseurs et conclut: « L'affaire est mise en délibéré. Jugement à quinzaine! »

 Ce pauvre diable de Gaspard ne sut donc pas ce jour-là à quelle sauce il serait mangé. Il manifesta son peu de déférence envers ses juges en leur présentant son postérieur. « Tiens, il a oublié son bonnet! » s'exclama un mauvais plaisant. Ce spectateur, qui n'avait pas dû beaucoup vivre à la campagne, ajouta d'un air finaud: « D'ailleurs, ce n'est pas un Monsieur, c'est une Madame ». Gaspard lui prouva le contraire en pensant très fort à Fernande... et à Félicie aussi.  Sa performance atteignait un bon mètre, les hommes n'en font pas autant. L'avocat lui caressa la croupe et prit congé de son client sur un propos convenu, style: « J'ai bon espoir pour vous... ». Malgré cet optimisme affiché, il n'avait pas l'air très convaincu.

 En guise de remerciement, Gaspard lui répondit par  un braiment sonore « hi - han » et lança une ruade avant de se retirer dignement. Décidément, c'est cette attitude-là qu'il fallait choisir. Les ânes sont des animaux plus intelligents qu'on ne le croit.

 

Ô vous tous, ma peine est profonde:

Priez pour le pauvre Gaspard!

 

Notes et commentaires:


 Cette nouvelle part d'un fait divers authentique, qui fit en son temps la joie des lecteurs du « Canard enchaîné »: l'affaire des ânes de Génolhac, en Lozère. En 1995, une association de cette commune, qui louait des ânes bâtés aux randonneurs, fut citée en justice par l'Administration forestière pour avoir emprunté sans autorisation de voies interdites à la circulation publique. Ces routes ou pistes en forêt domaniale, habituellement utilisées pour la surveillance et l'entretien du massif font partie du domaine privé de l'Etat, géré par l'Office National des Forêts.

 Le procès-verbal de l'O.N.F. (25-07-95) donnait les précisions suivantes: « Nous avons constaté la présence d'un âne, attaché à un arbre avec une longe de 3 m de long environ pâturant dans la parcelle forestière n°65. Il s'agit d'un mâle de couleur grise, caractérisé par un filet noir sur l'échine et la crinière, filet descendant sur les épaules pour s'arrêter à la racine des antérieurs. Les sabots sont d'un gris très foncé. Un petit pansement adhésif est fixé sous l'oeil droit. L'animal est équipé d'un licol de couleur rouge et d'un bât à armature croisillonnée et toilée. Cet âne répond au nom de Gaspard. »

 Considérant qu'un préjudice était causé à l'Environnement pour « abroutissement d'espèces protégées et piétinements ponctuels de part et d'autre du sentier revêtu d'arène granitique compactée », le Parc national des Cévennes s'était également porté partie civile.

 Un grave débat juridique s'ensuivit sur le point de savoir si les ânes bâtés constituent ou non des « véhicules » au sens de l'article R 331-3 du Code forestier, et si l'association incriminée agissait en qualité de « détenteur » ou de « propriétaire ». Le second alinéa de l'article sus-mentionné punit de l'amende prévue pour les contraventions de cinquième classe « tout détenteur d'animaux de charge ou de monture trouvé en infraction en forêt hors des routes et chemins, sans préjudice des dommages-intérêts ». L'affaire fut d'abord évoquée au Tribunal de simple police de Florac (16 février 1996). Le président de l'association condamnée interjeta appel devant la Cour d'Appel de Nîmes. « Imaginez, déclarait-il à la Presse,  que l'écrivain Stevenson ait été condamné pour déambuler dans les Cévennes avec son ânesse Modestine... »

 

 Las! L'arrêt du 4 mars 1997 de la chambre correctionnelle confirma le jugement le condamnant à 5000 F d'amende, dont 3000 F avec sursis et 2000 F de dommages-intérêts. Aussi têtu que son âne, la président de l'association, qui était aussi maire de la commune, se pourvut en Cassation (pourvoi 97-81-788). Le 12 décembre 1997, au motif que « le détenteur n'était pas sur le terrain aux côtés de l'animal lors de la verbalisation », un arrêt de ladite Cour de Cassation annula la décision de la Cour d'appel de Nîmes, renvoyant la cause et les parties devant la Cour d'Appel de Montpellier.

L'affaire des ânes de Génolhac fut à nouveau jugée et se conclut par un non-lieu.

 Un second débat est venu se greffer sur le premier, concernant cette fois le sexe de l'âne verbalisé -  pour avoir circulé sans autorisation préalable et brouté la bonne herbe du Parc. « L'hebdomadaire satirique paraissant le mercredi » avait soutenu que l'âne Gaspard était en réalité une ânesse. L'objet du litige ne sera jamais tranché du fait que l'association louait simultanément des animaux de l'un et l'autre sexe et aussi que certaines personnes ne font pas clairement la différence entre un âne et une ânesse, ou encore entre un âne et un baudet...

 Le titre de la nouvelle (« Pauvre Gaspard! ») est tiré d'un poème de Verlaine (« Gaspard Hauser chante » - Sagesse, 1889) mis en musique par Georges Moustaki durant les années 70.

  « Quand je pense à Fernande... » se réfère à la célèbre chanson de Brassens.

PostHeaderIcon Une nécrologie anticipée

 Une nécrologie anticipée....

 

« Un mort allait tristement

 s'emparer de son dernier gîte

 Un curé s'en allait gaiement

 enterrer ce mort au plus vite... »

 La Fontaine.

 

 Il ramassait des journaux défraîchis à force d'avoir été lus et relus;  un menu fretin juste bon pour occuper des pensionnaires, mis à la corbeille ensuite par le personnel de l'établissement. C'était de la lecture kleenex. De la presse à tuer le temps. Des revues comme on en trouve sur la desserte du salon de coiffure ou dans la salle d'attente du chirurgien-dentiste. Des magazines aux pages détachées pleins de grilles de mots croisés à moitié remplies.

 Parce qu'il se sentait lui-même épave, Ludovic récupérait ces scories du quotidien. C'étaient autant de bouteilles à la mer, échouées sur son morne rivage. Peut-être l'une d'elle contenait-elle un message? Une tranche de vie, si ténue, si mince fût-elle, est un bien précieux: des mots de rien du tout peuvent changer une existence où il ne se passe rien. Il y a toujours quelque chose qui vous interpelle dans la profusion des scandales à la voili-voiçà. Des histoires de pipeules, en veux-tu, en voilà!  Au milieu du bling-bling, du clinquant, du strass et des paillettes gît une part de rêve. On en a grand besoin, de rêve, aux « Camélias »....

 Parfois, Ludovic trouvait dans la poubelle un quotidien, trésor oublié par un visiteur de passage.  Qu'importait que les pages en fussent en désordre, désassemblées? Un journal quel qu'il fût, c'était le seul lien qui lui restait avec le monde extérieur. Pour un infirme, être relié au monde, c'est important. Ce Robinson du quatrième âge s'évadait de son île déserte. Ludovic lisait dans son journal une information vieille de quelques heures, parfois quelques jours. Quelques heures, quelques jours, ce n'est pas beaucoup quand on a l'éternité devant soi. Et rien d'autre, d'ailleurs. En pareille situation, ce qu'on peut glaner dans la presse est toujours bon à prendre.

  Ludovic, instituteur en retraite,  n'avait pas librement fait le choix de finir ses jours en ce lieu, qu'il tenait pour un un « mouroir »; d'ailleurs aucun pensionnaire ne se trouvait là de son plein gré. Leur famille en avait décidé pour eux. Dans son propre cas, il n'y avait pas d'autre solution, c'est en tous cas ce qu'on lui avait dit et répété. Trop heureux qu'on eût trouvé de la place aux « Asphodèles ». Pour franchir le Styx, la file d'attente est longue, sans compter l'obole à verser au passeur Caron.

 Ludovic n'avait qu'un vague souvenir de son accident cardio-vasculaire. Pourtant, c'était le jour funeste où il en avait pris pour perpète. Après l'infarctus, atteint d'hémiplégie, il ne se déplaçait plus qu'en fauteuil roulant. Au début, l'équipe médicale avait tenté la rééducation des membres inférieurs. Avec une certaine volonté, il aurait pu retrouver en partie la motricité perdue. De fait, durant les premiers mois après l'accident, des progrès (pas spectaculaires) s'étaient manifestés, il avait même cru pouvoir « récupérer ». Ensuite, il avait, comme on dit,  « plafonné ». Au final, il n'avait plus grand chose à espérer.

 Ce qui handicapait le plus ce vieil enseignant, naguère brillant, c'était sa nouvelle difficulté à s'exprimer. Un rictus facial gênait son élocution, entamait sa capacité de langage. Un interlocuteur feignait de comprendre et se lassait vite. Qui prolongerait la conversation avec quelqu'un qui ne peut répondre que par une grimace? Les visites de la famille, des amis, se faisaient de plus en plus rares. Ses propres enfants s'éclipsaient vite, il les sentait moralement repartis avant même d'être arrivés.

 Seul, le médecin-chef de l'établissement affichait en sa présence un sourire optimiste: « Ne vous plaignez pas, lui disait-il, vous avez gardé l'essentiel de vos facultés intellectuelles! »

 Il appuyait lourdement sur le mot « l'essentiel ». Où donc était passé l'accessoire?

  Depuis son entrée aux « Asphodèles », Ludovic avait perdu la notion du temps. Plus exactement, il apprenait à distiller le temps, un fluide qui s'écoule incolore, inodore et qui ne procure aucune sensation. Les jours de la semaine se succédaient, toujours semblables, accompagnés de leur rituel immuable. Repas, toilette, collation, re-séance de soins, ces menus évènements fractionnaient la journée.... Un charcutier débite ainsi des tranches de salami.

 On déjeunait à onze heures et l'on dînait à six, quelle que fût la saison. Avec le décalage horaire, six heures du soir en plein été, cela tombe pour ainsi dire au milieu de la journée. Cela fait drôle de se retrouver en pyjama sur une chaise quand le soleil est encore haut et qu'il fait si chaud. Mais, que voulez-vous, les personnels du centre ont droit comme tout le monde à leur vie de famille. Il faut bien qu'ils puissent se libérer à une heure raisonnable. L'infirmière a deux enfants en bas âge dont elle doit s'occuper. Le garçon de salle a sa pelouse à tondre et son amie qui l'attend. Ainsi vont les choses.

 Ludovic aurait pu, comme tout le monde ici, passer sa vie à  regarder la télévision. Ah! Parlons-en, de la télévision! Aux Camélias, elle ronronnait à longueur de journée, appareil à distraire les pensionnaires. Tel le vain effort d'un moteur qui tourne à vide. Tel le goutte-à-goutte incessant d'un robinet que nul ne songe à fermer. Telle la lampe qui brûle inutilement dans une pièce où il n'y a rien à éclairer.

  La télévision tuait le temps et comblait un vide: elle prenait la place aux Asphodèles de conversations qui, de toutes façons, n'auraient pas eu lieu. Elle représentait le point de convergence de dizaines de paires d'yeux éteints, les regards hébétés de créatures humaines rivées à leur siège, à qui personne n'a rien à dire et qui n'ont éternellement rien à dire.

 Décidément, ce Ludovic n'était qu'un vieil original. Contrairement aux autres pensionnaires, il n'éprouvait nulle fascination pour « l'étrange lucarne ». Il rejetait viscéralement les images diffusées en boucle, les phrases martelées, la désinformation qui sature les ondes, toutes choses qu'on cherchait à lui imposer et qu'il n'avait pas la faculté de trier.

 Alors, il se rabattait sur le seul petit écran qui pût refléter son imaginaire: la fenêtre de sa chambre.

Elle s'ouvrait sur une cour assez quelconque, où l'on voyait défiler quelques visiteurs parmi des hommes et des femmes en blanc. Ludovic restituait mentalement le paysage qu'il aimait, celui de son village natal. Avec plein de fleurs aux balcons. A l'arrière-plan, il avait l'illusion de voir se profiler les silhouettes affrontées du pic Saint Loup et de l'Hortus: la canine et la molaire qui proéminent seuls sur une mâchoire édentée!

 Le pic Saint-Loup: le «seigneur des garrigues » n'évoquait pas pour l'ancien instit' qu'un vin d'appellation. Archéologue amateur à ses heures perdues, il avait cru faire la découverte de sa vie en identifiant au sommet de ce pic emblématique un oppidum celto-ligure. Un chercheur du CNRS avait même fait l'ascension tout exprès. Hélas, le scientifique, suant et soufflant sous l'effort, eut tôt fait de le détromper. Il s'agissait d'un campement de boys-scouts. Les Cuculliens en rient encore.

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 Ce lundi 26 mai, la corbeille à papiers fit à Ludovic son plus précieux cadeau: un exemplaire du « Réveil du Midi » daté du jour-même!

 Pendant quinze ans, il avait été correspondant de ce journal pour le canton de Saint Mathieu de Tréviers. Il avait même un temps rêvé, de pigiste qu'il était, d'accéder au rang de vrai journaliste en s'essayant aux articles de fond. Hélas, le Rédac' chef avait toujours refoulé ses projets jugés trop ambitieux. « Je sens chez toi un certain talent, lui avait-il dit d'un air embarrassé. Même un talent certain pour écrire. Quand tu démarres dans un projet, c'est toujours au quart de tour. Hélas, le ton dérape illico. A sujet ambitieux, propos sérieux! Si tu n'as pas compris ça, mieux vaut que tu renonces à écrire! Dommage pour ta carrière que  tu ne saches pas te retenir de déconner. »

 Ludovic avait acté cette fin de non-recevoir du Rédac'chef. Depuis lors, il avait pris le parti de se cantonner aux sujets de la vie locale. Il fournissait régulièrement à la rédaction du « Réveil du Midi » son contingent de faits divers: chiens et chats écrasés, motocyclettes dérobées, vols à la tire. Il se faisait l'écho de l'ire légitime des riverains d'une épicerie de nuit, excédés par le tapage nocturne. Il annonçait les festivités des villages: lotos, braderies et vide-greniers, donnait la liste des gagnants à la tombola des oeuvres de la Paroisse ou de l'association de parents d'élèves.

 Ce n'était pas grand chose, mais à présent, tout cela lui manquait.

 Ludovic s'assit et se mit en devoir de lire son journal. Il passa très vite sur les seize premières pages pour en venir à la dix septième, intitulée: « Lez et Pic -Saint-Loup ».

Prades-le Lez: « Fantaisies nature 2008, fête du jeu ». Les modifications d'horaire,c'est noté! Assas: « Grand prix cycliste ». Super, mais je ne m'y vois pas trop! Voyons un peu Saint Mathieu de Tréviers: « Contes, portes ouvertes au Clos des Augustins ». Que du bonheur! Ah! Me voici enfin à la rubrique: « Saint Jean de Cuculles »! Que se passe-t-il d'intéressant chez moi?

 Le coeur battant, l'infirme se précipita sur les nouvelles de SON village. Le journal annonçait le décès de Monsieur Sabaté. « Tiens, le cousin Jacques est mort...  » se dit Ludovic perplexe. Il est pourtant bien plus jeune que moi, avant hier, lorsqu'il est venu me rendre visite, il pétait de santé. »

 En dehors de son cousin, et bien sûr de lui-même, il ne voyait pas d'autre Sabaté dans le secteur. Curieux tout de même, s'il était arrivé quelque chose à Jacques, que la famille ne l'en eût pas directement avisé. Il poursuivit avidement la lecture du quotidien. Plus de doute, c'est bien de lui qu'il s'agissait dans le court paragraphe qui suit  - en fait, un entrefilet:   

  « Notre ancien instit' nous a quitté:

  Nous apprenons avec tristesse le décès au Foyer pour personnes âgées « les Asphodèles » de Monsieur Ludovic Sabaté, qui fut maître de l'école communale jusqu'à sa retraite en 2005, mais aussi, pendant dix ans, responsable du Club Âge d'Or de Saint Jean de Cuculles et animateur de la société d'archéologie du Pic Saint Loup.  Bon père, bon époux, ravi trop tôt par un accident cardio- vasculaire à l'affection des siens, Monsieur Sabaté laisse des regrets éternels à sa famille, ses amis du Journal, du club Troisième Âge et à ses anciens élèves.
Ses obsèques auront lieu ce jeudi 29 juin à la Collégiale. Le présent avis tient lieu de faire part. » 

  Ce qui gênait le plus le vieil infirme, ce n'était pas de se voir enterré si gaillardement par la Presse, Chaque âge a ses plaisirs. Passer, quand on arrivait au sien, c'était plutôt dans l'ordre des choses. Non, Ludovic était contrarié que son successeur, en tant que correspondant local, annonçât dans les colonnes du Réveil du Midi qu'il serait enterré à l'église, alors que toute sa vie il avait défendu la laïcité  pure et dure, qu'il affichait son anticléricalisme et se proclamait ouvertement mécréant. Décidément, pensait-il, il n'y a pas de justice en ce monde. En faisant un effort de mémoire, il se souvint cependant avoir écrit (sans doute après avoir lu « Da Vinci Code ») un truc sur Marie-Madeleine et ses rapports avec le Christ: « La fille du Calvaire ». Cela pouvait passer pour un acte de piété. En réalité, avec ce pétard mouillé, il espérait bien faire enrager Monsieur le Curé. Manque de chance, l'autre avait bien ri et publié la nouvelle dans le bulletin paroissial.

   Seigneur, en quel monde vivons-nous?  

 De son fauteuil roulant, Ludovic fit signe à l'infirmier de service, un certain Pierrot. Une certaine connivence s'était établie entre eux, car le petit Pierre avait été son élève en CE2. Depuis, le temps avait passé. Pierrot avait grandi, s'était marié,  tandis que lui devenait un vieillard grabataire.

 « Peux-tu m'apporter de quoi écrire? » demanda-t-il à l'infirmier.
  - Bien sûr, Monsieur l'Instituteur, je vous amène tout de suite votre bloc de papier à lettres et un stylo. Je peux même vous proposer d'écrire à votre place,
si vous vous sentez trop faible. je prendrai le texte en dictée, cela vous rappellera le bon vieux temps!
  - Non, Pierrot, ce n'est pas nécessaire, je puis me débrouiller encore tout seul! répondit fièrement le malade.

Quand il fut en possession du bloc et du stylo, Ludovic laissa sa plume courir sur le papier. Une page, deux pages, trois pages se succédèrent... l'infirmier n'en revenait pas. L'encre à peine sèche, Ludovic plia les feuilles dans une enveloppe et ajouta la suscription.
  - Cette lettre est destinée à Monsieur le Rédacteur en Chef du « Réveil du Midi ». Plutôt que de laisser à quelqu'un d'autre le soin de rédiger mon éloge funèbre, je préfère faire moi-même le travail. Certes, la mort est une chose sérieuse. Je démarre sur un ton grave, mais ensuite....  Enfin, tu verras le résultat demain dans le journal, ma prose surprendra plus d'un.

  Le malade s'interrompit. Il haletait, suffoquait, sa poitrine agitée par des spasmes. Puis s'effondra inanimé. « Il na pas résisté à cette nouvelle attaque, pensa Pierrot. Qui sera aussi aussi la dernière, car cette fois la crise l'a terrassé. Après tout, cela vaut mieux pour ce pauvre homme. »

 Il vit que l'enveloppe ne contenait que trois feuilles. Pas besoin de la peser: cela passerait à la Poste avec un timbre ordinaire.

PostHeaderIcon Les harpes d'Andromède

   
   
   
   
   
   

Les harpes


d'Andromède.


« Ce jour-là, nous ne lûmes pas plus avant ».
(Dante -Enfer, C.5)

     Il est six heures du soir, la nuit commence et mon verre est aux trois quarts vide...

    Il eût mieux valu qu'il fût aux trois quarts plein, pourtant il y a un progrès.

    La semaine dernière, à la même heure, j'eus déjà vidé mon verre, ensuite un autre eût pris le même chemin....
C'est un cycle infernal quand on carbure au Saint- Chinian. Pour surmonter la déprime: parce que les amis sont dispersés à tout vent et que la copine a claqué la porte.   

    Là, je parle de « celle d'avant ». Gaëlle a déclaré tout de go: « Si tu veux écrire, arrêted'abord de picoler », ajoutant, perfide: « Le sevrage aurait aussi des effets bénéfiques sur ta libido! » 

    Ce n'est pas très gentil pour moi, mais je ne la contredis pas, elle a raison. Mon inspiration s'est  comme noyée dans la boisson, perdue entre le pourquoi de l'écriture et le comment de la sexualité.

    Plongé dans cet état pâteux, je n'éprouve plus le besoin d'écrire, ni d'ailleurs de quoi que ce soit d'autre, sexe compris.

    Rassurez-vous, tout cela va bientôt changer: le mois prochain, mon verre sera à nouveau plein, mais cette fois d'eau minérale.

    On peut toujours rêver....

    Car entre temps, j'ai rencontré Sonia. Dans un bastringue, autant l'avouer. Je l'ai tout de suite repérée à son allure slave. Cette fille de l'est, un peu saltimbanque, je la trouve à mon goût, bien roulée. Elle grande, lumineuse – osons le mot: solaire- avec sa chevelure blond cendré.

    Rien d'étonnant: Sonia Zaskine appartient à une famille d'émigrés russes, installée en France du côté des années vingt.

    Elle m'a raconté par bribes la saga familiale. Après la Révolution d'octobre, son grand père, peintre d'avant-garde, avait adhéré dans un premier temps à l'idéal nouveau. Il croyait que l'art pourrait s'affranchir de la classe possédante, qu'il cesserait d'être une valeur bourgeoise, élitiste, pour se poser à l'avant-garde du progrès universel. Que l'artiste se devait d'améliorer le monde, préparer pour les générations futures un avenir plus humain.

    Hélas, après l'euphorie, l'effervescence intellectuelle, la fièvre créatrice, il fallut déchanter... des fameux « lendemains qui chantent ». Tout était permis... à l'aune du réalisme soviétique, id est à condition d'être conforme aux canons officiels. On avait le choix entre se soumettre à l'idéologie prescrite – le réalisme soviétique- ou se démettre.

    Iouri Zaskine se démit, plus exactement fut « démissionné » de salibre académie des Beaux-Arts. Il émigra. La suite se passe à Paris.

    C'est à cette époque que naquit Lily, mère de Sonia. Lily Zaskine devait être, trente ans plus tard, une instrumentiste réputée.
Dans les années cinquante, elle gagnait sa vie en donnant des leçons de chant et de piano. Des cours particuliers d'abord, entre autres petits boulots. Ce n'est que par la suite qu'elle est entrée au Conservatoire. Pour mieux situer son talent, c'est elle qui fit découvrir au public français un instrument jusqu'alors méconnu: la harpe slavonne.

    Sonia ressemble par certains côtés à sa mère, ou ce que je sais d'elle: étonnamment douée, perpétuellement fauchée. Elle brille de mille feux, pétille de vie, fourmille d'idées. Elle chante avec une belle voix de mezzo, dans un répertoire bien à elle, tout ce qu'il a de contemporain. J'aime ce quelle fait. Elle met en musique des textes qu'elle compose elle-même. Sonia soigne la diction; les mots, pour elle, ont une valeur magique, essentielle, ils sont une musique en eux-mêmes. L'accompagnement doit être discret, soutenir la parole sans s'imposer. J'imagine qu'il en fut ainsi de la poésie antique.

    Sonia s'adapte à tous les lieux, tous les publics, toutes les situations, elle a une faconde incroyable. L'illusion, le faux-semblant, le clinquant, le trompe-l'oeil, ça me connaît. D'emblée, nousavons sympathisé, nous nous rejoignons dans la ressemblance et ses contraires. Elle adore se produire en public: ça tombe bien, je fuis la société, bonne ou mauvaise (surtout la seconde). Nous étions faits pour nous entendre. Elle décline son vocabulaire comme les notes d'une partition, jongle avec l'accord du participe comme avec ceux de la guitare. Pour ce qui touche à la bagatelle, ma nouvelle égérie a des improvisations tout aussi géniales qu'en écriture.

  -  Au fait, me demande-telle, pourquoi as-tu rompu avec ... je ne sais plus, Gaëlle... enfin, ton ex?

  - Je crois bien qu'elle me considérait comme un pochard.

  - Normal. Boire ou faire l'amour, il faut choisir: conjonction alternative. Être sobre et faire l'amour, conjonction copulative. Simple nuance grammaticale.»

    J'ai mis longtemps à lui parler de mon roman, que j'ai virtuellement abandonné.
Quel intérêt pour elle? D'ailleurs, tous ceux à qui j'en parle haussent les épaules. La Science-fiction, c'est un genre un peu spécial, casse-pipe au possible. On ne l'aborde pas sans bonnes raisons, moi qu'en ai-je à faire?

    Mais Sonia manifeste de la curiosité pour ce projet, elle demande même le titre de mon oeuvre future:

  - Eh bien, je pensais d'abord quelque chose comme:  « Destination Andromède ». Ensuite, « destination » m'a paru d'une banalité consternante. N'importe quel voyage dans l'espace peut s'intituler ainsi.

  -  Tout-à-fait d'accord. Gomme le mot « destination », laisse « Andromède ». Pourquoi ce nom?

  -  C'est celui de la constellation la plus proche de la notre, la Voie lactée. On peut imaginer que le premier voyage interstellaire se fera dans ces coins-là. Sans oublier le clin d'oeil mythologique: Persée qui délivre d'un monstre la fille de Céphée.

  - Ah oui? Dans ton roman, le monstre, c'est qui?  - La société terrienne, injuste, oppressante et inhumaine, que les astronautes cherchent à fuir.... il faudrait que je te résume l'histoire... ça se passe en 2090, à la fin de la 3ème Guerre mondiale. Notre monde est devenu invivable. Ses habitants ont fait tout ce qu'il faut pour se rendre mutuellement la vie impossible. A deux doigts de l'issue inéluctable, l'autodestruction de la planète, il ne reste qu'une ressource aux survivants: s'échapper de cet enfer coûte que coûte. Ces pionniers de l'évasion vont s'en donner les moyens. Ils lancent dans l'espace une station perfectionnée, véritable microcosme, en somme une Terre en miniature. Techniquement parlant, tous les ingrédients sont réunis pour que les derniers représentants de l'humanité puissent y vivre libres et heureux. Seulement voilà: chemin faisant, ils reconstituent une forme de société pire que celle qu'ils ont connue, réinventent des castes, retrouvent des normes, créent de nouveaux codes -autres diktats- commettent davantage d'injustices, font le mal, vivent de terribles conflits, et pour finir, se déchirent à qui mieux mieux.

- O. K. Je décerne la mention « passable » au thème de ton roman. Reste à voir comment tu vas traiter ça. Sur un trajet qui représente des milliers d'années-lumière, les passagers doivent trouver le temps long. Comment font-ils pour se reproduire? A moins qu'on les mettre en hibernation ou qu'on ait trouvé le moyen de prolonger indéfiniment la durée de la vie humaine, il ne peut s'agir des mêmes à l'arrivée qu'au départ, mais plutôt des enfants des enfants de leurs arrière petits-enfants, etc....

  - Objection non fondée. Je pose le principe que les voyageurs sont clonés, donc indéfiniment duplicables, sans recours à lareproduction sexuée. Les couples n'ayant plus de raison de se former, voici le vaisseau spatial prémuni contre les débordements qui pourraient s'ensuivre et accentuer le désordre ambiant. Est-ce qu'un peuplier connaît des émotions amoureuses? Un individu parfaitement identique remplace le précédent usé par les années de service, voilà tout.

  - Eternellement égal à lui-même, donc exclu de l'évolution!

  - On peut dire les choses comme ça. C'est l'inconvénient du clonage.

  - Au point où nous en sommes, vu que c'est ma spécialité, j'aimerais que tu me parles de tout ce qui touche à la vie intellectuelle et artistique dans l'astronef.  - Eh bien, j'imagine qu'il existe à bord trois catégories de créateurs: les « assembleurs de mots », les « synthétiseurs d'images » et les « compilateurs de sons ». En langage terrien, on dirait: des écrivains, des peintres, des musiciens. Tous ces artistes se cooptent entre eux, l'ordinateur de bord faisant le tri entre les gens bien et mal pensants, selon qu'ils agissent ou non en conformité avec les canons du groupe. Le susdit processeur classe les propositions selon des critères d'appréciation dominants, les plus révélateurs possible de la mentalité des citoyens. On les recoupe par des tests de cohérence et de validité, effectués par télépathie sur un échantillon représentatif de l'humanité moyenne. En fonction du résultat de ces tests, les Comités d'artistes distribuent des satisfecits, des avertissements, des réprimandes, des blâmes, prononcent l'exclusion de ceux qui persistent dans l'erreur ou, pire: récidivent dans l'innovation, Ici, la dissidence a valeur de crime, la différence est traitée comme une maladie psychiatrique.

  - Cela me rappelle quelque chose! Et les femmes, comment réagissent-elles? Il doit bien y avoir une héroïne dans ton histoire!

  - Oui. Elle s'appelle Edmée. Pas Sonia, note bien. Car elle ne te ressemble pas, j'ai soigneusement brouillé les pistes.

  - C'est drôle, j'ai lu dans un journal chez mon coiffeur que neuf Français sur dix rêvent d'une fille grande et bonde, de mon genre en fait, alors qu'ils vivent avec une petite brune.

  - Après tout, qu'importe le physique!  Edmée est préposée à la réception des signaux venus de l'extrême-ailleurs. Pendant des années, des siècles, elle -ou l'un des ses nombreux clones successifs- n'a capté que des radiations diffuses, sans intérêt. Et puis un jour, les signaux s'ordonnent pour former des sons organisés, ceux que produiraient des cordes pincées. D'abord ténus, presque imperceptibles, ces artefacts s'amplifient peu à peu à l'approche de l'objectif. Ce sont les harpes d'Andromède.

  - Des harpes dans ton récit? Je dresse l'oreille! Que viennent-elles faire?

HARPE

  - La harpe, dans la peinture ancienne, c'est une métaphore du sexe féminin, une toile d'araignée en quelque sorte où l'homme se fait prendre comme un insecte maladroit. La harpe, c'est à l'origine des temps: l'arc bandé, trait d'union entre ciel et terre, entre passé et futur. La harpe relie l'homme à ses racines, à la nature encore vierge; à travers ses cordes tendues, l'énergie tellurique rejoint les forces du cosmos. Sa voix a des résonances abyssales. Elle vibre à la fréquence de l'âme. Elle fédère les individus et les peuples.

  - Est-ce qu'il ne  serait pas plus simple de dire que les êtres se rejoignent dans la musique?  - A condition qu'ils soient sincères avec les autres et avec eux-mêmes. Dans le cas d'espèce, mes spationautes ne le sont pas, car formatés pour le mensonge et l'hypocrisie sociale.

- Et comment cela finit-il?  - Mal, mais je ne peux t'en dire plus, car je ne sais pas trop comment terminer mon roman.

       Sonia encore moins.

    Elle bâille à se décrocher la mâchoire... en fait, c'est de mon récit qu'elle décroche. Ce n'est pas elle qui va le conclure à ma place. Et puis, il est minuit passé... Nous verrons la suite demain. Dans quatre vingt trois ans, la reproduction par clonage aura banni toute forme de sexualité. « Profitons des plaisirs de la vie pendant qu'il est encore temps! », dit-elle avec un sourire mutin, tout ense lovant contre moi.

    Le lendemain, Sonia pense à tout sauf à la science-Fiction. Elle est à des années-lumière du roman. Sereine, détendue, elle arbore même un sourire radieux. « J'ai une surprise pour toi, fait-elle d'un ton câlin. Devine..... un trente trois tours... qui ne date pas d'hier! »

     Je jette un coup d'oeil sur la pochette de ce disque. L'illustration représente Lily Zaskine jouant de la harpe. L'instrument se détache nettement sur fond sépia. C'est une photo d'époque, je n'ai pas de mal à mettre un nom sur le modèle, tant la mère (au même âge) et la fille se ressemblent.

   - Où as-tu déniché ça?

  - Au fond d'un tiroir. J'ai pensé à toi: tu m'as dit collectionner les enregistrements d'autrefois, ceux qui sont pleins de souffle et de
   grésillements...

  - N'exagère pas, tu vas me faire passer pour ringard, moi le candidat à la Science Fiction. C'est vrai, je l'avoue, à l'heure du lecteur MP3, je fais partie du dernier carré de dinosaures qui écoutent encore des galettes noires. Ce n'est pas « tendance »!

  - Un jour, ta platine des années soixante tombera en panne, et pour de bon. Alors, je te fiche mon billet que tu ne trouveras personne pour la réparer.

    C'est un moment de recueillement. La fluidité du jeu de Lily Zaskine est stupéfiante. En dépit de l'imperfection technique, nous restons émerveillés, sans bouger, ne voulant rien gâcher de ce son venu du ciel: l'émotion à l'état pur. Un mystère que tout cela! L'artiste ne vieillit ni ne meurt, sa création le situe en marge du temps, l'âge et la mort ne peuvent l'atteindre.

  J'hésite toujours sur la façon de conclure mon roman. Je soumets à Sonia deux fins possibles:

-  Ou bien les harpes d'Andromède constituent un signe fort venu de cette galaxie. Un comité d'accueil, en quelque sorte: ce sont les
   porte-parole d'une exo-planète, d'un monde hospitalier qui attendrait gentiment les cosmonautes, où ils n'auraient plus qu'à se poser en douceur.

  - Super! Ce serait trop sympa!

  - Laisse-moi poursuivre. Il existe une autre éventualité: les harpes accompagnent les voix de sirènes dangereuses. Elles cherchent à attirer l'astronef dans un piège mortel, version moderne de la toile d'araignée de Bosch. Je pense par exemple à un trou noir de la galaxie, où nos voyageurs de l'espace pourraient s'engloutir corps et âme.

  - Cette fin serait carrément terrifiante!

  - Tu as a raison, ce serait moche de terminer comme ça. Et si, tous comptes faits, le roman n'avait pas de fin? Car on peut imaginer aussi que les harpes d'Andromède sont vides de sens. Donc ne sont porteuses d'aucun message. Et qu'alors, l'astronef va continuer indéfiniment sa route absurde, en direction d'une autre galaxie, où nul ne sait ce qui l'attend. Vers une improbable transcendance, en somme quelque chose qui n'existe pas.

  - La chute est astucieuse, mais je trouve tout ça trop abstrait. La Science-Fiction, comme tout le reste, d'ailleurs, c'est lassant quand il faut se prendre la tête. Pense au cinéma d'anticipation, par exemple: tu trouves Alien et E.T.  Entre les deux, c'est l'attitude envers « l'autre » qui diffère. « Alien », c'est l'angoisse de ce qui vient d'ailleurs, la fermeture, le repli sur soi. « E.T. »,  c'est l'ami venu de loin, l'étranger à qui l'on s'ouvre et qu'on a plaisir à recevoir.  Terriens ou extra-terrestres, conclut-elle, nous vivons, nous n'existons qu'à travers le regard des autres. Sans autrui, nous serions des « marins perdus » de l'espace, errant indéfiniment dans notre astronef sans boussole et sans but.

   Ce n'est pas con, ce qu'elle me dit. Sans méchanceté, sur un ton de moquerie gentille, elle cherche à mettre un peu d'ordre dans ce déluge d'imagination, ce flot d'idées que je n'arrive pas à maîtriser. Seulement voilà. Je n'aime pas redescendre sur terre. Me voici à deux doigts de l'injurier grossièrement, comme le plombier du coin qui n'arrive pas à  réparer une fuite à la maison!

    Nous avons tous droit à l'erreur, c'est capital pour avancer. L'écriture est un miroir. Elle renvoie une image de nous-même, jamais neutre, faussement rassurante, qui nous échappe si nous n'y prenons garde. Cette drôle de femme propose des pistes, des idées, surtout pas de solutions prêtes.

    Elle m'offre sa capacité d'écoute et de communication, plus un zeste de bon sens, au ras des pâquerettes. « Je te révèle, mine de rien, des forces cachées, à toi de les mobiliser, mais attention! N'ouvre pas sans précautions la boîte de Pandore! »

    C'est tout. Ce n'est pas rien. Qu'ai-je à faire d'Edmée? Autant abandonner cette l'héroïne de fiction, qui n'arrive pas àprendre corps. N'est-il pas temps de s'intéresser à la personne en face de moi, bien réelle, palpable, au fond tout aussi fragile? Ce rêve, qu'un faux pas risque de briser.

    Comment ai-je pu être aussi aveugle? C'est le visage de Sonia, d'elle seule, qui dans ce moment importe. Pas son visage de scène, maquillé, brillant de paillettes et de strass, mais son visage de tous les jours. Celui qu'elle retrouve quand elle vient de finir son tour de
chant et qu'elle sort des « Mille et une mélodies »par la porte des artistes pour aller faire ses courses à l'épicerie de nuit.

    Encore un instant, c'est une silhouette qui va disparaître au coin de la rue, qui va se fondre ensuite à l'obscurité. Est-ce qu'on laisse
ainsi partir une amie?

      La vie est trop courte pour oublier de prendre quelqu'un dans ses bras.

- Ce n'est pas tout ça, fait-elle brusquement, il faut vraiment que j'y aille. Je répète dans une heure avec la section rythmique. Pour ce qui est de ton texte, j'ai rendu ma copie, à toi de voir. Je te donne l'imprimatur, contacte un éditeur, celui que tu veux, la liste est dans les pages jaunes. Un conseil tout de même: à ta place, je commencerais par un tirage à mille exemplaires. Un pour toi, dix pour la famille, vingt pour les amis. Les neuf cent soixante neuf autres iront garnir tes placards ou ton  grenier, méfie-toi, ça prend de la place. Bye, je m'escampe.

           Je froisse rageusement mon brouillon, plantant là...

     ... ce  projet inorganisé, déjanté, mal calculé. Ce roman. Le mien. Un jour le notre?

 

 

 


PostHeaderIcon C'est dur de vieillir, par Anne-Marie (Salamandre 34)

 
  J’ai toujours eu un âge, mais c'est seulement maintenant que je suis âgée.

   Je monte allégrement dans le tram :

   - “Voulez-vous vous asseoir, Madame ?”

   Je ne réagis pas ; une petite tape dans le dos. Un grand beau garçon m’offre sa place. C’est donc à moi qu’il parlait ? Je parais donc si vieille et, de plus, il a du penser que j’étais sourde. Remerciement souriant mais quelque peu douloureux. Il me semble que le fait se produit assez souvent.
   "Eh bien voilà, j’ai  eu un âge mais maintenant, je suis âgée."

   J’allais à l’école à pied. Ma mère ne voulait pas me payer un ticket et je courais après le bus, me faisant toute petite sur la plate forme, descendant à l’arrêt suivant ; sous l’oeil bienveillant du contrôleur. Aujourd’hui, je me dépêche mais la porte du tram se referme sur moi, sous le regard ironique du conducteur.
Une vie, toute une vie faite de tant d’évènements, de bonheurs, de catastrophes ; d’amours déçues, de quelques folies. Tout cela vécu par une petite bonne femme. Une petite bonne femme qui rêvait de grandir, d’aller plus loin, ailleurs ; de progresser mais aussi de prendre quelques centimètres. Et maintenant que je suis âgée, je rêve de perdre quelques kilos.
Jeune dans l’esprit, je projette toujours quelque voyage, je prépare des tableaux, j’écris, je lis mais ne peux m’empêcher de penser que le futur se raccourcit inexorablement chaque jour. Là réside l’expérience la plus dure.

   Je feuillette ma vie comme on parcourt un livre ; le chapitre africain casé dans un petit tiroir de ma mémoire, haut en couleurs et en odeurs. Le chapitre américain, aboutissement d’un désir déjà enfantin et qui s’est concrétisé dans la série des 5.0 La promenade à dos d’éléphant entre 5 et 6. Le grand évènement avec la maternité, maternité d’autant plus attendue que mon premier bébé n’avait pas eu le courage d’affronter la vie. Le bébé à la peau douce est un homme à la barbe rugueuse ; il ne se rase jamais au week-end. Il se penche vers moi et je me dresse sur la pointe des pieds pour l’embrasser. Je l’ai tant serré contre moi et aujourd’hui je suis devenue l’enfant qui a besoin d’être rassurée contre lui.

   Ado au coeur d’artichaut, j’ai cessé un jour d’effeuiller la marguerite. Années de bonheur trop rapides. Revenir en arrière ; tout est si loin. Disputes, réconciliations ; envies de partir pour ne partir jamais. Le couple s’est soudé ; malgré la maladie, je ne vois pas vieillir mon compagnon ; tandis que je me sens transparente; malgré tout, je veux rester coquette. Est-ce par habitude ou par amour qu’il ne parait pas voir mes rides ; les rides, vous savez ces fameux petits sillons salvateurs lorsque le tram est bondé.

   Habitudes et intimité d’un couple vieillissant finissent par ôter quelques fantaisies ; plus de départ inopiné é, plus de décision rapide. Tout parait organisé, planifié.

   Jusqu’au jour, espoir après espoir, plan après plan, le départ fut décidé. A la dernière minute, je ne voulais pas y croire et lorsque l’avion toucha la terre d’Afrique, je vis un aéroport à travers une brume.

   Ciel bleu, souks, buffets tentants, la jeunesse nous revenait à tous deux. - Pour mon mari, après des mois de maladie, de pensées moroses, sortir au soleil, patauger dans le jacuzzi, boire du thé à la menthe dans de petits cafés, le ramenait à une vie antérieure qu’il pensait ne plus jamais retrouver.
   "J’avais envie de m’occuper de moi ; paréos, massages odorants, le rêve éveillé."

   Quel fut mon âge pendant ce séjour ; je n ‘y pensais même pas. Quand un Tunisien m’appelait Gazelle, j’avais le même âge que dans mon adolescence, en Afrique, on m’appelait Libellule. Pas d’état d’âme ; j’étais une gazelle et non une dame vieillissante, potentielle acheteuse de quelque horrible souvenir.

Les jours défilaient, je rajeunissais. Un soir, pour aller dîner, j’étrennais un paréo acheté l’après midi ; dessins indéfinissables, couleurs fondues, bracelet entourant un bras légèrement halé Bref ..... si je n’avais peur de vous choquer, je dirais “ la totale”.

   Ai-je eu des compliments ? Le principal pour mon Prince charmant était que je lui rapporte un assortiment de petits gâteaux fourrés au miel et aux amandes.

   Patience, le soir viendrait ; le Prince charmant s’allongea et quand le paréo tomba, c’est toujours moi qu’il regardait.

        C’est dur de vieillir!

Anne-Marie

 

PostHeaderIcon Un gratin gratiné !, par Nicole

 

Joséphine poussa un cri et lâcha l’éplucheur. Le couteau avait dérapé sur la pomme de terre et entaillé largement la peau à la naissance du poignet.


Du sang, du sang partout, et pourtant elle n’a même pas mal. Pas encore. Elle regarde un peu étonnée ce liquide rouge et chaud qui s’écoule, et reste sans réaction quelques instants.


Un semblant de douleur la rappelle à la réalité. Sa première pensée est d’agacement contre elle-même. Quelle maladroite ! Elle est déjà en retard pour son dîner de 14 personnes dans deux heures !

Un peu de calcul mental : le gratin doit cuire pendant une heure quinze, pendant ce temps, elle peut se pomponner et mettre la table. Donc il lui reste trois quarts d’heure pour finir l’épluchage, couper les pommes de terre en rondelles (fines, c’est meilleur) ajouter ail, lait et crème, sans oublier l’assaisonnement, et… se soigner !

D’abord arrêter le sang. Heureusement qu’elle n’avait que le gratin à faire. Le reste pouvait se préparer à l’avance, c’est beau l’organisation ! Mais revenons à cette coupure, qui commence vraiment à faire mal. « Pourvu que je ne me sois pas ouvert une veine, je pourrais me vider de mon sang lentement, et les invités me trouveraient là, allongée sans vie sur le carrelage, et… » le téléphone sonne !

Bien sûr elle se précipite pour répondre, en laissant des traces de sang un peu partout. Il va falloir nettoyer tout à l’heure : est-ce qu’elle prendra le temps sur les trois quart d’heure ou sur les une heure quinze ?

Pour l’instant, le plus important est d’écourter la conversation téléphonique avec sa mère. Ce n’est pas facile de lui faire comprendre, sans la vexer, que ce soir, elle n’a vraiment pas le temps. Surtout ne pas commettre l’erreur de lui dire qu’elle vient de se couper, sinon, elle va avoir droit à l’énumération de ce qu’il faut faire pour bien se soigner et éviter l’infection.

Ouf ! Elle a réussit à raccrocher. Il faut qu’elle épluche encore quelques pommes de terre, elle les mettra à tremper, ira se soigner, puis finira l’assemblage du gratin. Il faut toujours être méthodique !

D’ailleurs ce n’est sans doute pas si grave, elle a l’impression que la coupure ne saigne presque plus. Elle passe quand même son bras sous l’eau pour constater les dégâts. Alors qu’elle frotte un peu trop fort du sang séché, l’entaille s’ouvre à nouveau et le saignement repart de plus belle.

C’est à ce moment que la sonnette la fait sursauter. En râlant, elle attrape un torchon qu’elle entortille autour de son poignet et va ouvrir la porte : c’est le fleuriste, avec un énorme bouquet de la part des amis qui viennent ce soir. C’est une charmante attention de lui faire livrer les fleurs en avance pour qu’elle n’ait pas à disparaître un quart d’heure pour les mettre dans un vase quand ils arrivent. Sauf que maintenant, c’est un nouveau quart d’heure de perdu !

Elle doit chercher un vase assez grand et en accord avec la forme du bouquet. Elle voit lequel il lui faut. Mais où est-il ? Comme elle s’en sert rarement, il doit être tout au fond du placard, derrière tous les autres. Il faut qu’elle les sorte tous pour pouvoir l’atteindre. A quatre pattes la tête dans le placard, elle sort les vases un à un et trouve enfin celui qu’elle cherche tout au fond comme prévu. Pour une fois elle ne va pas passer un temps infini à arranger les fleurs : elles s’arrangeront bien toutes seules !

Bon voyons, quelle heure est-il ? Le gratin doit être au four dans un quart d’heure. Elle a le temps de couper les pommes de terre en rondelles, pas de stress. Mais au moment de couper la première, elle s’aperçoit qu’elle n’a pas encore épluché l’ail pour le gratter au fond du plat. Vite elle attrape une gousse, mais elle a les doigts humides, la peau de l’ail reste collée à sa peau à elle. Il faut qu’elle s’essuie les mains, c’est alors qu’elle se rend compte qu’elle a toujours le torchon entortillé autour du bras. Sa coupure lui était sortie de l’esprit. Elle enlève le torchon : ouf, ça ne saigne plus.

Enfin un quart d’heure après le gratin est au four, les pommes de terre bien régulièrement coupées baignant dans un mélange onctueux de crème et de lait.

C’est l’heure de mettre le couvert, tans pis, elle passera un peu moins de temps dans la salle de bains, mais va faire une belle table pour ses invités.

Une demi heure passe et elle contemple fièrement son œuvre. Avant d’aller se changer, elle passe par la cuisine juste pour vérifier que tout va bien. C’est bizarre, aucune odeur ne se dégage du four, elle s’approche et s’aperçoit qu’elle a oublié de l’allumer ! Le thermostat est bien réglé à la bonne température, mais elle n’a pas tourné le bouton de mise en route !

Surtout pas de panique ! Quelle heure est-il ? Il lui reste une demi heure avant l’arrivée des invités mais elle n’est plus à se demander sur quel temps elle va prendre du temps : il faut juste mettre le four en marche et aller se changer. Ah oui et aussi mettre un pansement sur sa coupure pour qu’elle ne se rouvre pas intempestivement.

Donc tout va bien. Elle fera un peu traîner l’apéritif et elle peut aussi compter sur le retard certain de quelques personnes. » De toute façon après un tel début de soirée les choses ne peuvent que s’améliorer » positive-t-elle.

Et elle est tout à fait prête au premier coup de sonnette, bien qu’un peu ébouriffée n’ayant pas eu le temps de s’attarder sur le brushing.

Lorsque les derniers invités sont partis, elle pousse un soupir de soulagement, elle va enfin pouvoir s’occuper correctement de sa coupure qui lui fait assez mal maintenant. Mais la soirée était parfaite, tout était délicieux et le gratin particulièrement réussi, l’avait-on félicité.


Nicole



PostHeaderIcon Des heures à attendre... par Michèle


Des heures à attendre, des heures égrenées en file indienne comme des perles en toc sur un fil à gigot…

…Vincent regrettait de penser ainsi mais il ne pouvait s’en empêcher car c’était le jour…

Ce matin là, comme chaque année, il se prépara pour la fête de St Gervais et son pèlerinage ; car il devait monter au sommet, nettoyer le vieux cimetière, ranger la chapelle et le reposoir.

… Sans hâte mais avec application il prit sa binette, la faucille, sans oublier un petit balai de jonc, il attacha le tout à son sac, appela Tine qui portait le déjeuner, ferma la porte de la maison en sifflant ce qui amena le chien sur ses talons, il était temps. La journée serait belle, et tous trois prirent le sentier qui montait à St Gervais.

… La montée était rude, plus rude chaque année et il sentait dans ses jambes que ça faisait longtemps…

… Comme il grimpait vite alors : ils attendaient le moment où le village d’en bas somnolait et sans s’être dit un mot se retrouvaient tous les deux sur le chemin, elle sa longue jupe s’accrochant aux buis, lui l’herbe à la bouche, ils allaient vite…

… A mi pente, Vincent s’arrêta, il fallait souffler un peu, le vent était doux, Tine lui tendit la gourde d’eau : « Bois, et ne vas pas si vite, dit-elle. On a bien le temps. »

Ils reprirent le chemin, le chien en premier, ils avaient eu raison de partir tôt, bientôt le soleil serait trop chaud pour tout ce travail qui l’attendait là-haut ; il arriva au portail au moment où le Grand Causse Noir frissonnait sous le soleil…

… Le Grand Causse Noir ! Le grand témoin, complice muet autrefois, en accord sans doute avec le Méjean, l’un fournissait le lieu de rendez-vous, l’autre veillait. Quelle saga quand arrêtés en haut, ils s’effondraient tous les deux dans ce creux moussu du roc, riant, saouls de vent et d’amour……

…. Vincent prit son sac, sortit le balai, les outils. « Tine, nettoie l’autel du reposoir, nous déjeunerons après. »

Ils débarrassèrent les pierres des insectes morts, des mousses, avec la faucille ; les graminées et les ronces, maîtresses des lieux, s’effondrèrent ; on distingua bientôt les dentelles souillées des vieilles tombes, les pierres et les marbres…

Quand le chien, las de tant d’énergie déployée, se fut endormi sous l’autel, Tine ouvrit le panier et calmement, sans se parler, ils prirent leur repas, frugal mais bien mérité.

… Vincent était sombre, absent, il mâchait, mais il n’ait pas là, il se souvenait encore.

… Elle aimait bien cet endroit, donc il l’aimait aussi. Combien d’années ? Combien de courses là-haut ? De fuites ailleurs, pour oublier ceux d’en bas ?

« Me voici au rendez-vous », pensa-t-il ; il manqua s’étouffer, but un peu de vin.

Puis, il alla, seul, vers le fond du cimetière, frotta pour qu’elle brille la plaque noire d’une petite tombe :

« Marie Truel – 38 ans »

Puis, pour conjurer son chagrin, il revint prendre son sac, appela le chien, s’arrêta encore un instant face au Grand Causse, lui demandant : « Pourquoi ? Pourquoi ? »

Tine, silencieuse, lui prit enfin la main, et ils entamèrent la descente vers le village ; au bout d’un moment, elle murmura :

- Et moi dans tout ça ?

- Oh toi, rien, je t’aime bien.

 

Michèle, novembre 2007

 

 

PostHeaderIcon Joséphine, par Yvonne Libmann

Joséphine poussa un cri et lâcha l’éplucheur. Le couteau avait dérapé sur la pomme de terre et entaillé largement la peau à la naissance du poignet. Du sang, du sang partout……

            La patate est tombée en compagnie de l’objet du délit; Jos épluchait le légume en pensant à cet OCNI*, chopé la veille – merci les grèves! – sur TPS star, en V.O, luxe inhabituel sur cette chaîne câblée - ‘’ Moi, toi et les autres’’ (1).

            Petit bruit mat et discret, plutôt sans conséquence si ce n’est ce flot coloré qui s’offre aux yeux surpris des deux sœurs : ça coule, dégouline, se répand vermeil et tiède depuis là où l’homme de l’Art prend le pouls – zone vitale s’il en est – toc toc toc, ça bat encore mais Jos pâlit des joues et  chancelle un peu sous le regard rusé d’Agnès, sa jumelle, tout de même…

            Reprenons : l’éplucheur a ripé des mains de Joséphine, des mains estimées pourtant précises, adroites et caressantes, au dire de son entourage. Deux mains qui préparaient un plat d’anniversaire. Sa spécialité, dit-on de cette ‘’œuvre’’.

            Mais elle en a d’autres, José-Joséphine.  Pas culinaires, certes……Des spécialités.

Ainsi elle chante, dans une chorale depuis six ans. Elle aime danser, souple et libérée (ce qu’elle pense d’elle-même en ces moments heureux). Elle lit autant que faire se peut et le RER n’est pas mal pour s’isoler ! Elle dorlote et chérit ses trois enfants, également, autant que le temps le lui permet……

            Le sang coule et la femme pleure; elle perd son sang bien rouge et signe de vie. Mais quel crime a-t-il été commis tout récemment pour cet effluve indésirable ?

Il souille le chemisier de lin écru, s’étale sur le lin de la jupe couleur châtaigne, se répand sur les sandales en cuir fauve (chères, disproportionnées rapport qualité / prix / aspect).

            Plouf ! De grosses traînées qui vite vireraient au brunâtre et répugnant. Du goutte à goutte de vie qui s’échappe, insaisissable. Vite, laver les traces. Leurs regards se croisent, bourreau et victime ? Effacer quoi ? Un affront, une insulte, un aveu indigne ? Une confidence blessante ?

            Jos a donc entrepris la préparation de son gratin par ce geste trivial : l’épluchage, nous l’avons dit. Mais voilà : sa sœur Agnès l’a rejointe dans la cuisine dont elle a refermé la porte. Un geste inhabituel, incongru, car elles n’aiment pas être isolées, séparées de leurs hôtes et amis convives, reléguées à un rôle de ‘’maîtresse de maison’’ (maîtresse, oui, peut-être ; en fait pas encore pour l’une ou l’autre, trop tôt dans leurs couples respectifs. Qui sait ?).

Ces femmes qui sortent impeccables de la cuisine. Souillons, puis parées au salon. Vous avez aimé ‘’Cuisine et dépendance’’ ? Ou préféré ‘’ Hanna et ses sœurs ‘’?

            Nous en sommes là . Zabou / José ; Hanna / Agnès. La vie c’est du cinéma, ou inversement. Des trahisons, des confidences trop intimes, des reculades ou des élans, des demandes d’affection inabouties on ne sait pas pourquoi. Pour qui ? ‘’Tears, blood, sorrow’’. Ils chantent ça mieux que nous. ‘’Le chagrin, les larmes, le sang’’. C’est cela que tu m’offres ce soir, chère sœur ?

            Agnès hésite à parler. A redire ici et maintenant après l’accident. Fixer un fait, officialiser un trouble. Elle sait qu’elle a parlé trop tôt, trop vite, pas à bon escient.  ‘’Déjà un verre de trop’’ s’est elle accusée). Mais il y a le besoin égoïste, narcissique, d’énoncer, de claironner à sa sœur, cette phrase qu’elle ne sait pas être lapidaire (Une pierre en pleine poire !).

            ‘’J’ai – enfin - un amant. Tu le connais. Puisque tu le rencontres chaque mardi soir à ta chorale…..’’

      …….Mon refuge, mon lieu de prédilection.

      C’était, pense Joséphine, ces moments là où j’ai cru à un présent, en confiance en un bref futur, espéré des lendemains. Non avenus.

Camille. Mon chef de chœur. Le père naturel – car notre Nature est impérieuse quand il s’agit d’aimer – de ma troisième fille, Claire-Euterpe. Mon bébé et ses yeux verts, reflets du père.

            C’est donc en ces instants de révélations que le couteau a dérapé.

            Mais jamais, au grand jamais, Miss Agnès ne sera mise au courant  de cette vérité majeure. Qu’elle garde pour elle sa confidence misérable. Je garderai pour moi cette vie qui ne la concerne pas. Traîtresse.

            Le poignet de Jos est orné de gaze rose. Elle ouvre grand son bac congélateur bien garni, attrape un paquet de pommes de terre à la crème . Deux kilos. Le fourre dans le four à micro-ondes, bourré de gruyère râpé, de crème fraîche allégée (superflue), saupoudré de cannelle et de curry (elle a confondu les deux épices !). A gratiner douze minutes.

            ‘’Un peu plus d’apéro’’ fait–elle signe à Louis, son conjoint. Et quelqu’un (ou quelqu’une) sort d’un sac un litre de pastis. Ce n’est pas leur boisson favorite mais, ce soir, va pour le Ricard ! C’est la fête ! On parle, on se sourit, on boit.

            Ouf ! Ça gratine, ça sent bon de loin, de la cuisine au salon.

Jos a enfilé son corsage noir, ce qui lui fait une tenue un peu sombre, mais ses joues sont rouges. Rage, colère, jalousie, émoi…… et les invités à satisfaire. Allez savoir…..

‘’Demain, Miss Agnès, on parlera. Je te prendrai entre mes deux mains. Tu n’y échapperas pas’’. Pour ce soir, on s’amuse.

‘’Viens danser, ma Josée’’ lui dit Louis. Et la société renchérit :

‘’ Ton gratin était une merveille’’

OCNI* : Un OCNI est un objet cinématographique non identifié, rare, original, hors des sentiers battus

(1) ‘’Me, you and everyone, I know !! – Miranda July - 2005

PostHeaderIcon Début et fin imposés, consigne

Une phrase de début, une phrase de fin, souvent tirées de nouvelles existantes. Entre les deux, à vous d'écrire votre texte.

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