Vivez joyeux (Sol Undergreen) par Vincent, scènes 1 et 2
VIVEZ JOYEUX !
Les personnages : Sol Undergreen, Bernard Choron dit ben choron dit Nanard, Sénator Point, Mme Virgule, Pivert Malakofffff, Candida Albicans, le Narrateur qui peut être une Narratrice.
SCENE I
(Candida Albicans, Pervert Malakofff)
CANDIDA : qui êtes-vous, vous êtes mignon vous savez, vous avez vos papiers, vous êtes en règle avec le territoire national, vous me trouvez jolie hein ? Je suis séduisante, non, dans la policerie on me dit la mieux foutue, on me dit : ô toi tu es bonne, vous voyez dans la policerie on m’apprécie malgré mon sexe, on se sert de moi comme appât pour…
PIVERT : excusi mi ji
CANDIDA : c’est incroyable cet accent, plein de i, c’est beau, vous savez même si vous n’êtes pas en règle, je m’en tamponne la procédure au papier cul si vous voyez ce que je veux dire, je suis si seule vous savez, toute seule avec la loi et des emmerdeurs autour
PIVERT : suivi mi mademoiselli, ji vou pri
CANDIDA : vous alors vous ne perdez pas de temps, je suis un peu ivre mais assez consciente pour ne pas suivre n’importe qui, qui point sur le i, je ne sais même pas qui vous êtes, moi c’est Candida, Albicans ,Candida de la fliquerie, à vos ordres mon commandant
PIVERT : veni
CANDIDA : non, lâchez moi, merde vous me faites mal
PIVERT : veni veni avi mi
CANDIDA : aaah au secours aidez moi, putain de connard tu vas me, y’a quelqu’un? aaaaaah je…
PIVERT : désoli, ji mi excusi li ordri ci l’ordri, obéi aux ordri désoli si jolie, si jolie, terribli ordri pardoni mi pardoni mi.
SCENE II
(Sol, le narrateur)
NARRATEUR : L’agent très spécial Sol Undergreen n’est pas si fou qu’on le dit mais quand même. Accepter de se déplacer en pleine nuit et ce sous une tempête de neige et ce à la suite d’un coup de fil anonyme et ce lui expliquant qu’il doit absolument se rendre à 80 km de chez lui et ce… cela n’est pas d’une logique transcendante, vous trouvez pas vous, vous trouvez jamais rien alors, pourriez pas être flic vous, flutepute !
Aucun appel à la raison non plus le fait qu’il dût trouver là bas, là haut, lui, (sur une route perdue de montagne) un cadavre au bord du fossé.
SOL : Pourquoi n’ai-je pas prévenu la policerie, Pourquoi why ? Pourquoi me ? Bien sûr je fais partie de la policerie. Pouvais-je décemment m’appeler, c’est absurde. Au poliçaria suis même pas le chef, c’est moi qu’on aurait envoyé de toute façon.
NARRATEUR : Ici et ailleurs, la police n’aime pas les indiens. Ce Sol Undergreen en est un comme son nom l’indique, s’il en était besoin, vous avez beaucoup de besoins vous ? C’est un vrai indien Cévenol, de pure souche, même si on connaît pas toute la souche, alors chaque fois qu’il y a du grabuge dans la montagne c’est lui que sa supèrieurerie administrative envoie dans la montagne, c’est lui qui s’y colle, « t’es d’la réserve Sol, t’y t’y colle » et le Sol s’y colle.
SOL: j’m’y colle j’m’y colle, ça alors j’aurais juré entendre une voix
NARRATEUR : Lui il aurait aimé faire les mœurs, les stups, voire l’antigang bien qu’il soit anti-rien et contre tous - mais le top du top aurait été les RG, les renseignements gênants, là bien sûr son infiltration aurait été des plus utiles, se renseigner sur les renseignements... Mais là actuellement il rame toujours dans le blizzard, c’est évident;
SOL : Je me coltine toujours des embrouilles de pov’ types alcooliques dans des bleds paumés où même la télé arrive avec de la neige sur l’écran tellement on capte mal à cause des antennes relais qui relaient rien.
NARRATEUR : Bon ceci dit, la nature sauvage des choses, Sol l’aime bien. Il lui arrivait fréquemment de pêcher au lasso pendant ses enquêtes, avant il chassait aussi, avec son 9 mm de service. Mais le garde chasse (son cousin « Geronimo « que l’on surnomme Jérôme dans le cadre d’une politique françisquée de tolérance active des indiens cévenols) « Gégé » quoi, il lui avait dit que l’administrature pourrait pas fermer les yeux plus longtemps sur des détournements de balles de service ; depuis il a cessé de buter lapins et perdreaux. De toute façon y bouffe plus de viande depuis qu’il a lu un article sur le soja et ses vertus. Et puis surtout il a découvert Lao Tseu dans le Tao te king à moins que ce soit l’inverse, bref même aux truites il leur fout la paix dorénavant, il les relâche dans la rivière non sans les avoir caressé d’un doigt humide. Une sorte de truc érotico-naturel avec le grand tout qui faut être indien ou oriento-asiatique pour comprendre.
Après le col du pendu dont le joli nom vient du latin paumus, (oui tous les pendus se sont perdus un jour l’autre en général le dernier jour), c’est là donc, chers amis et néanmoins clients, c’est leu c’est leu, c’est là (l’émotion m’étreint), à la lumière des lumières, que Sol Undergreen aperçut le cadavre.
Il s’en approcha et resta stupéfait. Flutepute, celui-ci gisait sur le coté droit de la route, là bas en bas, lambada lambada, je n’irai pas plus bas, ah tristes tropiques surtout quand il neige.
Le cadavre avait la particularité d’être entièrement nu et velu comme Sol n’en avait jamais vu. Prenant son courage à deux mains et sans moufles, Sol se pencha sur la victime et entreprit d’enlever la poudreuse qui recouvrait partiellement la pauvre chose. Quelle ne fut pas sa surprise en découvrant qu’il s’agissait de Milou, son fox terrier à poils longs
Sol sentit les larmes se geler elles aussi à son âme. Qui avait bien pu être assez salaud pour assassiner Milou, la seule chose qui lui restait de sa pauvre épouse qui l’avait quittée en laissant le chien, mais avec ses valises?
SOL : Milou mon chien ! Chienne de vie !
NARRATEUR : Hurla aux loups, qui n’y étaient pour rien, Sol Undergreen seul dans les bois.
La neige tombait, et malgré le calme du grand Tout (car dans l’ensemble tout est calme si vous relisez Lao Tseu), Sol sentit gronder le tonnerre en lui comme un bâton de feu. Il dégaina son Béréplat (c’est une arme basque, redoutable), un 9mm de service et vida le chargeur dans la nuit.
Et voila où nous en sommes de cette affaire, héhé, il ne me voit pas mais parfois il m’écoute, il ne peut pas me sentir non plus, ah oui c’est vrai, que je vous explique, je suis son narrateur, tout être vivant a son narrateur ou narratrice c’est ainsi, je ne pourrais pas vraiment vous dire qui je suis, je, je suis l’autre, je l’autre, heu bon bref, quel talent, mon numéro c’est le 06 06 00000000000000 8 fois enfin, je crois, suis pas sûr, j’ai pas tout compté, vous savez compter vous ?
SOL : Ça fait du bien, tiens prend ça salope de vie de chienne qui tue mon chien, ah je me sens comme Ronald Reagan dans son meilleur rôle.
NARRATEUR : vous constatez que l’épisode d’agressivité passé ,notre héros redevient aussi zen qu’un bonze japonais lors de l’attaque de Pearl Arbor, c’est étonnant la nature humaine, un coup bien, un coup rien, un coup bien, un coup rien Pourquoi moi, why, pourquoi lui ? Non.
FIN DE FAIM, par Laurence Bourdon
C’est toujours mon excuse ; venir prendre un expresso pour te voir.
Je sais. Tu as encore maigri toi…
Oui. Je fais une petite crise d’anorexie en ce moment.
Il n’y a pas de petite ou de grande crise d’anorexie. Il y a l’anorexie tout court. Arrête de te cacher derrière ton petit doigt !
Non, je t’assure, c’est par crise que ça fonctionne.
Et les laxatifs dont tu te bourres, c’est par crise aussi ?
Non, je te l’accorde.
Alors, on parle bien d’anorexie, que tu le veuilles ou non
Mais quand je vomis, ce n’est pas à dessein…
Pas si sûr que ça, tu t’empiffres à n’en plus pouvoir et logiquement tu finis aux toilettes à vomir.
Mais là, tu sais, je suis à mon poids de forme.
Tu parles, tu as l’air d’un moineau mouillé
Mais je vais régulièrement à la salle de sport, et je ne serais pas surprise d’être plus costaude que toi.
Tu éludes le problème.
Quel problème ?
Ton anorexie. Je n’ai pas parlé de faire un bras de fer avec toi.
Oh, tu me tues avec ça.
Non, c’est toi qui te tues, promets moi de faire un effort et de manger.
Oui, quand ma petite crise sera passée
Nous y revoilà, décidemment tu ne veux rien entendre. Il faut te faire soigner, ou tu vas y laisser ta peau…
Ne t’inquiète pas pour moi, je sais ce que je fais.
Je crois justement que tu ne te rends pas compte de ton état.
Brisons là, peux-tu m’offrir un deuxième café ?
Bien sûr ma chérie mais je n’en ai pas fini avec toi. Du fond de la cuisine, j’insiste : un ou deux sucres ?
Tu sais parfaitement que je n’en prends pas.
Oui mais on ne peut s’empêcher d’espérer…
Rêve ma belle !
Oh, c’est à toi que tu fais mal, ton corps que tu maltraites pour une histoire d’image alors que tu es épaisse comme une ablette de barrage
Mais sinon, je me sens grosse.
Je sais et je compatis, mais c’est pour ça que je reparle d’anorexie et de te faire soigner.
Ce n’est pas vraiment de l’anorexie.
Mais bon sang, tu en as tous les symptômes, il faut songer à consulter avant qu’il ne soit trop tard. Je te vois t’enfoncer jour après jour et tu ne fais rien !
C’est que je ne VEUX pas grossir, pourquoi consulter un médecin qui m’amènerait où je ne veux pas
Parce qu’il en va de ta vie, et que ta vie m’importe, que tu le veuilles ou non.
…
Oui, je te le répète : ta vie m’importe.
Laurence BOURDON
La rue tricote, par Michelle Jolly
La rue tricote
la chaleur qu'il fait,
impossible de continuer ce travail! Trop dur!
Doucement, les enfants, un
vieux manège avec des chevaux
rien que des chevaux
il vaudrait mieux te décider,
à ton âge, tu patauges mon vieux!
Le préféré de Tine c'est le
blanc: des courroies rouges, elle grimpe dessus!
la rue trie
pas de musique! Pas celle là!
Ils ont remué ciel et terre
pour trouver des raisons à leur refus
faire ce boulot ? Je
sais, enfin ils me l'ont dit!
Regardez-la! Elle ne sait pas
s'arrêter, cinq tours!!
du vent! Vas ailleurs!!
la rue tricote les mots, la
rue trie
Cherche! Mais quoi ? Je ne
sais faire que ça!
Vous croyez qu'elle descendra
sans colère ?
C'est écrit, un jour on vous
largue!
J'avais pas prévu......
ma guitare et moi on se
quitte pas, comment leur dire?
C'est sûr, il y a longtemps
j'aurai dû... pas eu le temps!
Elle est déjà sur le cheval
gris, vous savez un jour...
je jouerai, oui, je jouerai!
Viens par ici, pas plus de
deux, avec la chaleur qu'il fait
essayez de..........
Elle, par Michelle Jolly
« Chine ou Ceylan? Ça m'est égal, dit-elle, mais pas de sucre, s'il vous plait; je n'aurais jamais pensé qu'il y aurait tant de monde, même nos amis d'Aix, on a déménagé depuis plus de huit ans! Vous vous rendez compte! C'est gentil de m'offrir ce thé avant que je parte, il fait si froid, et attendre, au cimetière je n'aurais pas pu..... »
Elle frotte ses mains glacées, pose ses gants sur le fauteuil, et me regarde: un bloc, toute entière que je suis à la préparation du thé; enfin, lui répondant: « Je n'aurais pas cru qu'il veuille être enterré ici, au début, il n'aimait pas le village, nous y avons vécu dix ans c'est vrai, il s'était habitué, son travail, les enfants, mais, croyez moi, après tant d'années.... » Mes mains, tremblantes, versent l'eau dans la théière.
Elle se promène dans la pièce, « Vous avez une gravure de
Elle s'assoit, légère, encore jolie femme, visage un peu flétri par le tabac, mais des gestes élégants, « joli, élégant », ces mots je les ai eus dans la tête pendant des années, pour me trouver des raisons quand il était parti.. « Vous vivez à Nice? » « Oui, nos amis, des habitudes, et, seule maintenant, vaut mieux être en ville » Je pense, « Oui, elle est seule, moi, j'ai les enfants, j'ai toujours eu les enfants, une bouée de sauvetage! »
Elle prend délicatement, sa tasse, et avec une certaine gêne: « Merci encore; on est venu vous voir souvent, il est vrai, les anniversaires, quelques Noëls, vous aimiez bien tous deux rassembler votre monde, il était heureux ainsi! Mais entre nous deux, c'était un peu froid, enfin je le pensais, aussi ce thé, c'est si gentil........ » J'attends, suspendue à une idée, une évidence, puis : « Je crois qu'il aurait aimé cela, quand il y a eu beaucoup d'amour, il n'y a pas de place pour la haine disait il, il avait raison, on n’a rien voulu casser, rien détruit, il a toujours suivi ses enfants, je savais que je pouvais compter sur lui, il m'écrivait, parfois; il vous aimait et je vous ai détestée un moment, mais avec le temps, j'ai respecté son choix, je me suis éloignée, une autre vie,… Il est parti et aujourd'hui, il me fait un cadeau en revenant ici.. »
Elle boit lentement, pleure un peu, je me détourne, arrange des fleurs dans un vase, puis: « Ce n'est pas la peine de vous presser, mon mari vous accompagnera à la gare » ; et je me verse une autre tasse de thé.
" Oh ! Cousines !", par JC Boyrie
« OH ! COUSINES ! »
" Hier, Suzanne de Palavas, Denise de Marsillargues et
Jeanne de Bouzigues étaient les stars des bals de la région.
" Aujourd'hui elle ouvrent un salon de thé sur l'étang.
Pube de l'Union des Communautés d'agglos du Sud de l'Hérault
Grand prix de la communication citoyenne 2008.
Radio Grande Bleue : « Suzanne, Denise et Jeanne, merci d'avoir répondu à notre invitation à participer à cette émission dans le cadre de la Journée de la Femme 2009. »
Toutes trois: Merci à vous, tout le plaisir est pour nous !
R.G.B. Accordons-nous pour commencer quelques minutes de présentation : à ce qu'on m'a dit, vous êtes plus ou moins cousines....
Suzanne : Oui, mais cousines à la mode du Languedoc, c'est-à-dire au énième degré. Cela ne nous empêche pas de mieux nous entendre entre nous que si nous étions soeurs !
R.G.B. Pas difficile ! A présent, approchez-vous davantage du micro s'il vous plaît, nous allons échanger sur vous-mêmes et votre projet. Vous avez atteint l'âge où beaucoup songent à leur retraite. Pourquoi vous lancer si tard dans le commerce, pourquoi ouvrir un salon de thé, et pourquoi le faire à Falbala les Flots ?
Denise : Cela fait beaucoup de questions à la fois. Bon, je me jette la première à l'eau – c'est le cas de le dire, même au sens figuré, nous sommes au bord de l'étang. Pourquoi avons -nous tant attendu pour réaliser notre rêve ? Eh bien, parce qu'il n'est jamais trop tard pour bien faire ! Parce qu'il vaut mieux vivre son rêve que rêver sa vie. Et parce que que la vie commence après cinquante ans. Pourquoi un salon de thé ? Parce que tout y est luxe, calme et volup-thé. Enfin, pourquoi Falbala ? Sur ce point, je me contente de vous retourner la question : pourquoi pas Falbala ?
Jeanne : Si vous regardez la carte, Falbala les Flots se trouve pile-poil au centre de gravité du triangle Palavas/ Marsillargues/ Bouzigues (nos lieux d'habitation respectifs). De la sorte, il n'y a pas de jalouses. Nous avons toutes trois la même distance à accomplir pour nous rendre au travail.
Suzanne (riant) : Si vous n'êtes pas convaincu que notre salon de thé, c'est le centre du monde, eh bien remarquez ces deux axes touristiques majeurs: Dunkerque – Tamanrasset et La Rochelle -Pétaouchnok. Falbala les Flots est juste à l'intersection.
R.G.B. Comme par hasard ! Parlons à présent de vous. Mon petit doigt m'a dit qu'on vous surnomme ici « les trois Grâces »....
Jeanne : ...Dont une maigre !
R.G.B. Je me suis laissé dire aussi que vous étiez autrefois les stars des bals de la région....
Denise : Pourquoi autrefois ? Je suis toujours championne de cha-cha-cha, de fox trot et de charleston, que je sache !
Jeanne : Moi, je raffole du tango, c'est plus langoureux, ça vous donne plein de sensations.
Suzanne : Moi, je préfère le twist et la bossa nova. C'est plus tonique que les danses de salon. Et puis, on a plus de facilité à se défaire d'un cavalier qui danse mal.
R.G.B. Je veux bien vous croire ! A présent, sortons du bal-à-Papa, histoire de ne pas faire concurrence à Radio-Nostalgie. Puisque vous tenez le micro, dites-nous tout sur Palavas, Suzanne...
Suzanne : Je n'y suis pas née, c'est là que me suis installée, pour suivre mon quatrième mari. En fait, je suis Sétoise d'origine. Cela ne s'entend-il pas à mon accent « pointu » ?
R.G.B. Pas particulièrement. Ne sont-ce pas les Parisiens dont on dit qu'ils « parlent pointu » ?
Suzanne : Mais non ! Au sein de « l'Île Singulière », « Pointu » signifie tout simplement qu'on est « de Pointe-Courte ». C'est même un signe de distinction.
R.G.B. Pour celles et ceux qui nous écoutent, le nom de Sète évoque surtout la pêche en mer et les joutes nautiques. Les défilés, les flonflons, les pavois. La tintaine où s'affrontent les as de la lance.
Suzanne : On n'en sort pas. Vos auditeurs ont droit chaque année aux deux mêmes sempiternels reportages, l'un qui porte sur la remontée des daurades, et l'autre sur les fêtes de la Saint-Louis.
R.G.B. Oui, ce sont des lieux communs, mais le public en redemande. Revenons à l'établissement que vous venez d'ouvrir, pourquoi avoir nommé votre Salon de thé « le Cinq à Sète » ?
Suzanne : Elémentaire ! Comptez de cinq à sept (je parle en chiffres). Vous serez en plein dans le créneau d'horaire où l'on prend le thé. Morali-thé : rendez-vous ce soir au « Cinq à Sète ». Nous vous ferons découvrir notre spécialité et vous aurez peut-être droit en prime à un superbe coucher de soleil sur l'étang.
R.G.B. Je n'y manquerai pas. Poursuivons avec vous, Denise. Vous venez, je crois, du village juste en face d'ici : Bouzigues, le paradis de l'huître.
Denise : Vous voulez parler d'un « enfer », entre la pollution, les crises de malaïgue et la mévente du produit. Non, plus question d'huîtres, j'ai déjà donné ! Je suis bordigote, entendez : fille de la bordigue (pêcherie). Avec mon compagnon, nous avions notre mas de détroquage au Mourre Blanc, juste au débouché des égoûts. C'est vous dire que l'huître « profitait ». Pas souci. Mon homme s'en allait chercher le naissin sur la côte atlantique. Jusqu'au jour où il n'est pas revenu de voyage. Il avait refait sa vie avec une Arcachonnaise.
R.G.B. Avec une huître ?
Denise: Non, bien sûr, avec un fille qu'il a rencontrée là-bas, allez savoir comment ! Il s'agit comme par hasard d'une « jeunesse ». Il a cru que ça lui rendrait la sienne. Tant mieux pour lui, surtout bon vent!. En attendant, il faut bien que je gagne ma vie. Préparer le thé, c'est moins compliqué qu'élever des huîtres. Et surtout moins risqué. Il suffit d'avoir des sachets et d'inventer l'eau chaude.
Suzanne (l'interrompant) : N'écoutez pas ma cousine, elle galèje. Le thé, c'est tout un rituel. C'est comme le Chinois, ça s'apprend.
R.G.B. Mais je n'en doute pas ! A présent, parlons de Jeanne, qui n'a encore rien dit. Votre existence à vous, Jeanne, fleure bon la petite Camargue et l'étang de l'Or. Vous aimez les taureaux de course, les chevaux blancs et les gardians. Vous avez même été gardiane, je crois.
Jeanne : Oui, c'est aussi difficile d'être gardiane en Camargue que jouteuse à Sète. J'étais mal vue dans ce milieu. Si bien qu'à la mort de mon mari, j'ai dû liquider notre élevage à Marsillargues. Quand je reviens au village, ce n'est pas sans un serrement de coeur que je revois notre petite maison blanche à toit de sanils portant le chiffre de la famille (chacune a un signe distinctif qui sert marquer les bêtes de la manade au fer rouge). Mais je ne regrette rien, à présent, la page est tournée et bien tournée. Je me suis mise à la pâtisserie.
R.G.B. Vous avez inventé, paraît-il, avec vos cousines, une friandise inédite....
Suzanne : Ne me faites pas rougir Jeanne, c'est Jeanne qui a eu l'idée, même si le gâteau dont il s'agit porte mon nom, plutôt le diminutif de mon prénom : Suzette ou Zette.
R.G.B. Comment l'entendez-vous ?
Jeanne : Pour lancer le « Cinq à Sète », nous voulions bénéficier du prestige d'un produit d'appel, vous comprenez : nous avons cherché quelque chose qui soit emblématique de la région, comme par exemple l'obélisque à Louqsor ou la banane aux Antilles....
Suzanne : .... Il fallait, qui plus est, un truc jouissant (oui c'est bien le mot !) d'une « image forte ».
Denise : Nous avons pensé d'abord à la tielle.
Jeanne : Et puis, nous avons abandonné cette piste, parce que cela ne viendrait à l'idée de personne de tremper une tielle dans son thé. Du coup nous nous sommes rabattues sur un biscuit qu'on prépare avec une mesure de farine de froment, un filet d'huile d'olive, plus un verre de Picpoul. Une spécialité partout imitée, jamais égalée. De forme oblongue, plutôt dur d'apparence, mais qui devient moelleux quand on le laisse fondre en bouche.
R.G.B. Je crois que je vous vois venir...
Toutes trois (en choeur): Alors, nous avons créé la Zézette de Sète !
… où la brise se rue., Christine Jouhaud Mille
Thème de l'atelier (dialogues intérieur)
Dans l’exiguïté du hall, la foule se presse devant la
caisse pour retirer les billets.
- Oui
monsieur j’ai retenu ma place !
- A
quel nom ?
Elle répond les dents serrées au guichetier protégé
derrière sa vitre, indifférent à la foule.
Son agacement vient d’une personne qui persiste à enfoncer
ses poings dans son dos puis qui s’adresse à elle avec un sourire angélique en
gémissant, - ho la, la qu’est ce qu’on est bousculé !
Un soupir
de soulagement lui échappe ; enfin libre de cette intimité de dos et de ventres
qui se pressaient contre elle. Une ouvreuse prend son billet et lui indique son
siège.
Elle
remarque l’espace restreint entre les lignes de fauteuils.
Cocasse pour les
grandes tailles, une fois assises elles ont les genoux à la hauteur du menton.
A peine s’est-elle
installée, que…
- Pardon de
vous déranger, nous voudrions passer !
Elle
répond avec le sourire.
- Bien
sûr, je vous en prie.
Elle se
lève… rabat le siège, en passant ils laissent la trace d’une odeur de fritures
accrochée à leurs vêtements.
J’espère qu’ils ne vont pas s’assoir à côté de moi.
- Pardon
de vous déranger ! lui dit un homme seul.
Et rebelote, ils m’agacent tous à choisir mon coté. C’est quoi le
problème, ils ont mis un sens interdit à l’autre bout du rang ?
Il se retourne comme s’il l’avait entendu penser et lui
lance un sourire timide.
Bon je lui pardonne, il a un beau sourire… et son regard est pensif.
Enfin les lumières s’éteignent, le brouhaha se calme,
seules quelques toux discrètes persistent.
Sur la scène l’artiste, révélée par le halo bleuté d’un
projecteur, avance vers un tabouret haut.
Si menue, sa taille un mètre cinquante peut-être ? Habillée
d’une robe noire et portant un béret bordeaux savamment posé de coté sur ses
cheveux bouclés.
On ne va pas l’entendre cette petite bonne femme !
La jeune femme prend appui sur le tabouret et garde le
silence, à l’évidence le public la connaît car il l’applaudit chaleureusement.
- Merci
à vous tous d’être venus ce soir. Je
vais commencer par un poème qui me touche tout particulièrement. « La
vie profonde » écrit par Anna de Noailles.
J’aime beaucoup le timbre de sa voix, il faut que je retienne son nom.
L’artiste tend le bras en avant avec le plat de la main vers
le haut et fait un mouvement circulaire soulignant ainsi l’invisible image créée
par les vers qu’elle déclame.
Être dans la nature ainsi qu'un
arbre humain,
Étendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage,
La sève universelle affluer dans ses mains !
Vivre, avoir les rayons du
soleil sur la face,
Boire le sel ardent des embruns et des pleurs,
Et goûter chaudement la joie et la douleur
Qui font une buée humaine dans l’espace !
………
………
La soirée s’achève, l’interprétation des poèmes choisis était
magistrale et comme le public, elle se lève et applaudit pour saluer la
comédienne.
Dans le silence de l’habitacle de sa voiture, elle ne
tourne pas la clé de contact. Elle veut rester dans l’émotion de l’unité
rythmique entendue.
Dommage Anna ton obsession de
la mort, alors que tu me bouleverses lorsque tu déclines la nature en des vers
passionnés.
Elle ferme les yeux, autour d’elle la rue est déserte, le
titre d’un poème d’Anna de Noailles lui revient en mémoire
«exaltation » et elle se récite mentalement un passage.
L'aurore qui renaît dans l'éblouissement,
La nature, le bois, les houles de la rue
M'emplissent de leurs cris et de leurs mouvements;
Je suis comme une voile où la brise se rue.
On cogne sans violence son pare-choc avant. Un homme
descend de sa voiture et s’approche, - Excusez
moi mais je n’ai rien cabossé.
Elle ne bouge pas, ne baisse pas sa vitre.
Ils se sont tous donnés le mot ce soir pour m’empoisonner la
vie !
- Je
reviens du théâtre
Ha, lui aussi !
Il s’éloigne, rebuté par ce silence obstiné.
Est-elle une voile, une brise ?... Après tout pourquoi ne pas lui
répondre, il ne montre aucune hostilité ?
- Moi
aussi !
Il revient vers elle.
- Avez-vous
aimé ?
Le destin parfois insiste, ils se sont croisés dans la
promiscuité de leur rang, ils se retrouvent maintenant, vont-ils ne plus se
quitter ?
- Il
fera longtemps clair ce soir…
Il fera longtemps clair ce soir, les jours
allongent,
La rumeur du jour vif se disperse et s'enfuit,
Et les arbres, surpris de ne pas voir la nuit,
Demeurent éveillés dans le soir blanc, et songent...
Anna de Noailles
10 décembre 2008
La voile blanche de Saint-Malo, Jean-Claude Boyrie
La
voile blanche
de saint-Malo.
LUI
: « Mon Dieu, qu'est-ce qui s'est passé,
qu'a-t-il bien pu se produire? Ce
fut d'abord une secousse violente, une commotion. Puis un éclair,
un éblouissement... J'ai ressenti une douleur très
forte au niveau du thorax. Quelques secondes terribles... Une
sensation insupportable... quoique instantanée. Ensuite, plus
rien : le grand vide. Le trou noir. Le néant. »
ELLE : « Là, mon ami, tu ne l'as pas volé... le Docteur t'avait pourtant mis en garde. Les signes avant-coureurs ne trompaient pas, il fallait t'y attendre, crois-moi : l'accident cardio-vasculaire, ça n'arrive pas qu'aux autres. L'âge venant, tu aurais dû te montrer plus raisonnable. Mais tu n'as rien fait pour l'éviter. En matière de prévention, les bons conseils ne manquaient pas, faciles à suivre; même qu'on n'arrêtait pas de te les rabâcher : modérer ton alimentation, surveiller ta tension, limiter ta consommation d'alcool, supprimer le tabac, pratiquer un exercice régulier. Au lieu de cela, tu mangeais comme quatre, buvais comme un trou, fumais clope sur clope et passais tes journées affalé sur ta chaise-longue à regarder la mer. En plus, sans protection, même pendant les heures dites « dangereuses » : celle où tout le monde sait qu'il faut rester à l'ombre. Aujourd'hui, en plein mois d'août, avec le petit coup de chaud que nous venons d'avoir (un événement rarissime sur la côte bretonne) ça n'a pas loupé. Tu t'es effondré comme une masse. Je ne pouvais rien pour toi. Les voisins n'ont rien vu bien sûr, rien entendu, rien remarqué. »
LUI
: « C'est drôle : à présent je me sens
lucide et même étonnamment serein. Pourtant, rien ne va
plus. C'est comme si toutes les fonctions de mon corps avaient cessé.
Comme si le temps lui-même était suspendu. C'est
étrange, je ne sens plus mes membres, j'ai l'impression de
n'avoir plus ni bras, ni jambes. Je ne peux plus bouger. Rien remuer,
pas même le petit doigt. Je n'arrive pas à cligner des
yeux. J'essaye de crier et aucun son ne sort de ma gorge. Depuis un
moment, je vois du monde autour de moi. Il y a beaucoup de gens qui
s'agitent, qui parlent à la fois. Je ne sais pas ce qu'ils
font, je ne sais pas ce qu'ils me veulent. Je ne sais plus où
j'en suis .... »
ELLE : « Lorsque l'accident s'est produit, je me trouvais au bar de la plage. Normal, avec cette chaleur, on a soif. J'ai laissé passer une dizaine de minutes, le temps de finir mon Vittel – menthe. Ensuite, je suis allée au poste de secours, j'ai dit que tu avais un malaise. Un C.R.S. ( pas un méchant comme ceux qu'on envoie aux manifs', un gentil qui surveillait la plage ) est venu. Pas tout de suite d'ailleurs : ils ont beaucoup à faire en saison, ces gens là, ils ne savent pas où donner de la tête. Comme ils n'avaient pas de matériel de réanimation sous la main, ils en ont demandé aux pompiers. Transporter tout ce barda, ça leur a pris du temps. Le problème, c'est que tu n'avais pas une banale insolation, un malaise vagal comme disent les médecins, mais quelque chose de bien plus grave, ils ont fini par s'en apercevoir. Le sauveteur a parlé d'une angine de poitrine, il a tenté un massage cardiaque, accompli les gestes décrits dans son manuel au chapitre « premiers secours ». Peine perdue, il aurait fallu un défibrillateur. Comme rien n'avait pas l'air de marcher, les C.R.S. ont alerté le S.A.M.U. »
LUI
: « Tout ce qui s'est produit avant cet ... évènement me
semble loin, terriblement lointain. Je n'en ai pas gardé la
trace, c'est un songe évanoui. Mes souvenirs sont partis en
fumée, effacés... j'ai déjà tant de mal à
rassembler mes esprits, je n'y parviens que par bribes. A présent,
certaines choses me reviennent. Une image, surtout, me hante. Je
revois un bateau, un petit bateau, un simple point à
l'horizon, une silhouette insaisissable. Il n'y a pas de vent. Le bateau ne semble pas bouger. Il est encalminé. Je n'arrive pas à
discerner la couleur de la voile. Je voudrais tant savoir comme en
est la voile. Pourquoi scruter l'horizon ? Pourquoi mon oeil est-il
rivé à ce bateau ? Quel sens cela peut bien avoir ?
Pourquoi tant m'intéresser à cette voile ? Et
d'ailleurs, qu'est-ce que je fais ici ? »
ELLE : « Voilà beaucoup de questions. Là, tout de suite, nous attendons le S.A.M.U. Patience, mon ami, l'ambulance vient de partir de Saint-Malo, elle affronte un embouteillage au niveau du pont sur la Rance. En attendant, ton cerveau n'est plus irrigué. Si les secours tardent un quart d'heure de plus, (je compte à peu près ce délai pour qu'ils arrivent ) les lésions deviendront irréversibles. Tu seras paraplégique, au moins hémiplégique. Et ce sera bien fait pour toi ! Oh, ne me prends pas pour un monstre, mon ami, je t'en veux parce que tu en aimes une autre. Tu m'as bafouée, trahie, je suis jalouse, je me venge, voilà tout. Je te plains d'être allongé sur une civière, de même que tout-à-l'heure je te blâmais de rester vautré sur ton transat. Je ne voudrais pas être à ta place. Tu n'a pas changé de position, tu ne bouges pas. Ton regard est fixe. Tes yeux sont grand ouverts, glauques, déjà vitreux. Je crois que tu as encore ta conscience, j'aimerais bien savoir ce qui se passe dans ta tête, mais tu ne parviens pas à communiquer. »
LUI
: « Maintenant je m'en souviens. Ce bateau que je vois au
loin, c'est le voilier de Kaherdin, mon pote de Cornouailles. Un
fameux navigateur, celui-là. Un as du catamaran, baroudeur, risque-tout,
fin coureur de régates ( lorsqu'il est en mer) et de jupons (
sur la terre ferme ). Son projet, à ce qu'il m'en a dit, c'est
de s'inscrire au Vendée -Globe l'an prochain. Au fond, je
l'envie. Je l'ai toujours admiré. J'aurais bien aimé
faire comme lui, mais j'ai laissé passer l'occasion, à
présent ce n'est plus de mon âge. Assez parlé,
d'ailleurs personne ne m'entend. Voici que le bateau de Kaherdin
s'approche... Belle amie, de quelle couleur est sa voile ? »
ELLE
: « Tu vas bientôt le savoir, misérable !
C'est la seule chose qui t'intéresse, n'est-ce pas ?
Maintenant que la mort s'approche à grands pas, que ta fin est
inéluctable, il devrait pourtant y avoir pour toi des choses
plus urgentes. Tu devrais faire ton examen de conscience... Parmi tes
fautes, il y toutes celles que je connais, plus toutes celles que tu
me caches et qu'il te faut maintenant expier, il y a au moins ceci
que j'ai bien capté : avec Kaherdin, vous êtes tous deux
comme cul et chemise, copains coquins. La couleur de sa voile est un
code dont vous êtes convenus. Hier, sur tes instances
pressantes, ton ami est parti sur son bateau, cinglant vers la côte
anglaise. Il avait pour mission de ramener la créature que je
redoute, celle que je hais le plus au monde. Aujourd'hui,
si la voile était blanche, cela t'indiquerait que ladite
personne est avec lui. Pas de chance, mon grand, ce n'est pas le cas,
tu as tout faux : la voile de Kaherdin est noire, cela veut dire
qu'il revient en solitaire à Saint-Malo. Tu ne reverras
jamais ton amie. »
LUI
: « Elle me croit sans connaissance et pourtant j'ai toute ma
lucidité. J'entends tout ce qu'elle dit, mais elle l'ignore Je
devine ses pensées, même les plus secrètes, les
plus honteuses. Je lis la haine dans ses yeux. Elle me soutient que
la voile est noire et c'est la mort qu'elle m'apporte. Eh bien,
réjouis-toi, compagne indigne ! Si tu savais comme cela m'est
égal de mourir, lorsque tu m'apprends que Kaherdin
rentre seul, qu'elle ne l'accompagne pas, qu'elle ne sera pas à
mes côtés. »
ELLE
: « Qu'est-ce qui peut se passer dans ta tête en ce
moment, je me le demande bien, j'aimerais le savoir. Ah... suis-je
bête... Tu penses encore à elle, bien sûr. Eh bien
crèves-en donc, de ta folle passion ! Et surtout pars sans moi
! Quel jour de malheur fut pour moi celui où nous nous nous sommes rencontrés au casino de Dinard. On m'y surnommait
« Blanchemain » du fait que, pour jouer à
la roulette, je ne quittais pas mes gants beurre frais. J'étais
jeune alors, belle, riche, insouciante, les prétendants ne me
manquaient pas, la vie me souriait, j'aurais pu faire un bon parti. Pourquoi est-ce toi
qui m'as tourné la tête ? Car ton plan-drague,
laisse-moi te dire qu'il était plutôt moyen. Pourquoi
m'as-tu demandée en mariage ? Rien ne t'obligeait à
m'épouser. Une fois marié, tu n'as cessé de me
tromper, même en pensée. Il n'y avait que cette fille
qui comptait pour toi. Tu prononçais son nom jusque dans ton
sommeil. Seulement voilà : c'était l'épouse d'un
autre, il n'y a rien eu de possible entre vous, tu m'en as voulu, ce
n'était pourtant pas de ma faute ! Dire que j'étais
naïve au point d'avoir cru tes boniments, tes mensonges. Je
pensais que tu me courtisais pour moi-même. Eh bien, non ! Tu
m'as remarquée uniquement parce que je portais le même
prénom qu'elle. »
LUI
: « Décidément, l'existence est mal faite.
Aussi loin que remonte mon souvenir, je l'ai toujours aimée,
cette jeune fille blonde. J'étais allé la chercher pour
quelqu'un d'autre en Irlande, elle m'a conquis au premier regard. Et
pourtant, j'ai du mal à le croire, c'est bien moi qui l'ai
présentée et proposée à Marc. Marc à
qui je devais obéissance et loyauté. Marc
qui allait ensuite devenir son époux. Je l'ai royalement
cocufié. Que voulez-vous ? J'aurais dû me sentir engagé
par la parole donnée, respecter les liens sacrés du
mariage. Hélas, j'avais goûté au vin herbé
qu'elle préparé de ses mains, bu le philtre qu'elle
m'avait tendu pour mieux m'enchaîner, pour me garder captif
durant le reste de mes jours. Il m'eût fallu renoncer à
elle, définitivement oublier l'amour de ma vie, mais il était
déjà trop tard. Funeste enchaînement de
circonstances ! L'Homme est si peu de choses entre les mains de la
destinée ! »
ELLE
: « Tu es jaune comme un coing, ton regard se fait de plus
en plus vitreux, tu ne respires presque plus, je te sens prêt à
passer. Ah, si tu pouvais éprouver, ne fût-ce qu'un
instant de remords.... Mais non, cela ne te ressemble pas. La nef de
Kaherdin s'approche de la côte. Bien sûr, la voile en est
blanche, mais cela, je ne te le dirai pas, tu ne le sauras jamais, ce
sera ma revanche.
Tiens ! J'entends le pim-pon d'une ambulance. Le
S.A.M.U. arrive enfin à ton secours. Il serait bien temps, mon
ami ! Maintenant que ton encéphalogramme vire au plat, c'est
plutôt le numéro des Pompes funèbres qu'il
faudrait composer. Tu fais une ultime grimace, je te vois remuer les
lèvres, tu marmonnes quelque chose. Je me penche une dernière
fois sur toi. C'est ce nom détesté que j'entends,
tu l'as dit trois fois. Maintenant, les traits de ton visage
s'apaisent. Tu viens de rendre l'âme. Hélas, Tristan,
lorsque tu as prononcé le nom doux d'Yseult, c'est de l'AUTRE
qu'il s'agissait.
Notes
et commentaires:
Il s'agit d'une version moderne du roman de Tristan et Yseult, transposé sur la côte bretonne.
Ce
dialogue à deux voix, inspiré du texte médiéval
de Béroul et Thomas (voir la version d'origine
in fine), illustre
par séquences alternées un épisode dramatique du
récit, le moment où tout bascule.
Tristan,
gravement malade et sur le point d'expirer, guette du rivage la venue
de la nef de Kaherdin. Ce fidèle compagnon, chargé par
Tristan de ramener Yseult la Blonde, revient de Cornouailles. Les
deux hommes sont convenus d'un signe précis. Si la voile de
Kaherdin est noire, c'est qu'il est seul à bord. Si la voile
est blanche, c'est que la bien-aimée de Tristan l'accompagne.
Le
contexte et le dénouement de cette histoire sont bien connus.
Exilé par le roi Marc en Bretagne, pour avoir tahi sa foi,
Tristan a fini par épouser une autre Yseult, dite
« Blanche-main » qui n'a de commun avec
Yseult-la-Blonde que son prénom. L'épouse déçue
et bafouée use ici par jalousie et par vengeance d'un atroce
stratagème ...
En cette angoisse, en cet ennui,
s'en vient sa femme auprès de lui,
animée d'un sombre dessein.
Elle dit : « Voici Kaherdin,
mon ami, proche est sa venue.
Sa nef en la mer ai vue.
J'en suis sûre, à grand peine,
je l'ai reconnue pour sienne.
Fasse Dieu qu'elle vous apporte
la nouvelle qui vous conforte. »
Lui tressaille. Ses yeux pleurent.
Peu s'en faut que d'amour ne meure:
« Puisque tenez sa nef pour telle,
dites : sa voile, comme est-elle ? »
Elle répond: « Je l'ai pu voir,
sachez que cette voile est noire,
on l'a tendue et hissée haut
parce que le vent fait défaut. »
................................................
Tristan ressent douleur telle
que nul n'éprouva la pareille.
Il se tourne vers la paroi,
fait : "Dieu sauve Yseult et moi,
je ne puis retenir la vie.
Pour vous, je meurs, belle amie !
Le nom d'Yseult trois fois a dit,
la quatrième, il rend l'esprit.
Sous les arceaux, Carole Menahem-Lilin
- Tu n’as pas dit que… ? demandai-je.
- Non, je n’ai pas dit. Me répondit-il.
- Pourtant ce serait bien… (me hasardai-je).
- … (soupira-t-il).
- Tu ne crois pas ? - insistai-je pourtant.
- Je ne suis pas prêt encore. Conclut-il.
Il n’était pas prêt. Laisser passer le temps. Ranger mes rêves de maternité au placard.
- Mais, tu en parles tout le temps ?
- Moi ? Non, je n’en parle pas.
- D’accord, tu ne prononces pas le mot mais… hier encore, la manière dont tu regardais cette jeune femme enceinte…
- Je… ne me souviens pas !
- Mais si ! Dans le parc !
- Ah… C’est sans doute qu’elle… était belle.
- Alors, tu vois bien !
Non, il ne voit pas.
Les mois passent. Un dimanche, Marc et Aïcha nous invitent chez eux ; il passe tout l’après-midi, quasiment, à jouer avec les petits. Ce ne sont que fous rires, départs au galop et histoires essoufflées. Moi, coincée à la table de thé avec les grands, qui apparemment ne savent plus faire – mais seulement parler de faire – je l’envie presque. D’ailleurs à la fin je craque : j’embrasse, quitte à embarrasser. Ils ont de ces parfums, ces petits-là !
Quand nous remontons en voiture, je lui lance un regard interrogatif. Rien de plus. Je n’ai pas envie de harceler, ni d’être toujours celle qui invite, celle qui interroge. S’il a envie d’en parler, il comprendra mon regard.
Mais il embraye et garde les yeux fixés sur la route.
Bon, j’en ai pris mon parti. Pas de bébé cette année. Je ne vais quand même pas le faire dans son dos ?
Pourtant nous sommes prêts, je le sens. Ensemble depuis cinq ans, confiants l’un dans l’autre. Nous avons traversé le stress des concours, l’angoisse du premier emploi, la crainte – jamais si forte qu’à 29 ans ! – de vieillir ensemble… c'est-à-dire de mûrir trop tôt. Avons surmonté suffisamment de tempêtes, je crois, pour être sûrs l’un de l’autre.
Et puis il est temps. Je ne veux pas donner une vieille mère à mon enfant. (Quoi ? oui, d’accord, vous avez raison : je n’ai pas surmonté ma peur de la trentaine).
Et puis ce plaisir encore (qui tremble dans ma gorge) quand je le vois s’avancer vers moi. La détente qui m’envahit, eau fraîche, quand je l’entends entrer dans l’appartement. Non, je ne me suis pas encore habituée à son pas derrière moi– se rassasie-t-on un jour du soleil ?
En cachette, tandis que je passais une soirée entre filles, il a loué de nouveau « Trois hommes et un couffin »…
Et puis, et puis… il y a la manière dont il me regarde, avec cette intensité étrange, depuis que je lui ai parlé de… et qu’il n’a pas répondu.
Et pour moi que voulez-vous… ces regards-là… ça vaut tous les adjuvants érotiques du monde ! Il est beau dans ces instants là. Me donne une folle envie de le reproduire en trois ou quatre exemplaires, lui.
Pour finir, un exubérant matin de printemps, j’ai mis de nouveau les pieds dans le plat. :
- Je veux un enfant de toi, Mathieu.
- Je suis stérile, Noémie.
- …
- J’ai refait les analyses le mois dernier. Elles confirment le diagnostic.
Sté…rile ?
J’ai les larmes aux yeux. Il me prend la main.
Nous sortons marcher.
Quand les mots ne viennent pas, qu’ils bloquent dans notre gorge, aller, au moins.
Alors nous allons. Mains bloquées l’une dans l’autre sous les arceaux de la roseraie.
- Je n’étais pas sûr, dit-il. Tu comprends, jusque là j’espérais…
- Tu espérais.
- Mais maintenant…
- Oui.
- C’est si important pour toi ? Tu vas me quitter ?
- Non.
Nous nous sommes arrêtés sous les arceaux, nous sommes regardés.
- Il y aurait bien l’adoption, dis-je.
- Ou… le don du sperme, ajoute-t-il.
Là, je ne réponds rien. Envie de pleurer à sa place.
- Ou alors ce traitement… risque-t-il.
- C’est quoi ?
- Compliqué et sans garantie. Et…
(Il se tait. Je complète à sa place : « et humiliant, sûrement ».)
- Un traitement d’avant-garde, quoi, dis-je en souriant jaune.
Il sourit aussi. Me regarde tendrement. Mais le désarroi n’est pas loin.
Oserons-nous nous transformer en cobaye ? Le désir y résistera-t-il ?
Je chasse cette pensée. Une difficulté à la fois... Pour le
moment il y a son souffle si près du mien...
Sous les arceaux de la roseraie, nous sommes repartis, mains emboîtées l’un dans l’autre.
janvier 2009
Le cancre, Laurence Bourdon
Polyphonie :
discours direct ponctué de discours intérieur
« Marion Dubois, au tableau ! »
Mince, il faut que ça
tombe sur moi aujourd’hui, je n’ai pas trop révisé ma poésie…
« Alors Marion, c’est pour aujourd’hui ou pour
demain ? » A ce rythme là, je
ne suis pas prêt de boucler mon programme. « Je vous l’avais dit, vous deviez
apprendre une poésie parmi celles que nous avons étudiées au cours du
trimestre, et pour qu’on ne s’ennuie pas, chacun tirera au sort le ton,
l’intonation sur lequel il récitera son poème. »
Purée, avec le bol
que j’ai, je vais tomber sur « délirant » et ce sera bien ma veine.
« Qu’as-tu choisi comme poème Marion ?
- Ben… Euh… Le cancre »
Vu son assurance,
elle ne va pas nous le réciter, mais elle va nous le mimer…La belle
affaire ! Ca ne m’étonne pas d’elle ce choix : le plus court poème de
la liste !
« Tire ton papier et surtout ne dis pas à tes camarades le ton que tu dois
adopter, ce sera à eux de trouver. »
Fais le bon choix ma
vieille. Ferme les yeux, tire le papier, ouvre les et tu découvriras ce dont il
s’agit. « Oh
non, bordel, c’est le plus dur !
- Quoi ? Tu te permets de t’exprimer ainsi en cours de
français qui plus est ; tu m’apporteras ton carnet à la fin de l’heure, je
ne suis pas sûr que tes parents apprécieront la richesse de ton
vocabulaire ! » écuma l’enseignant. Qu’est ce que je vais faire de cette gamine, rien ne l’intéresse, elle
a un vocabulaire de charretier qu’elle ne choisit même plus ; ça sort
comme ça vient !
Aïe, ça commence mal,
mais en même temps, j’ai tiré « insolent » je suis dans le sujet
merde !
« Marion, nous t’écoutons.
- Le cancre, Prévert » lança-t-elle hautaine. Zut, par quoi ça commence cette histoire ? « Euh…
-Déjà ? As-tu lu cette poésie faute de
l’apprendre ? Non, c’est vraiment
impossible, pourquoi l’ai-je choisie en premier, on va y passer la demi-heure.
« Ouais M’sieur »
Allons-y encore pour
les « m’ouais » et les « M’sieur »… Inutile de relever, ça
ne servira à rien.
« Isabelle, tu souffles.
Il dit…
- Oui avec le cœur, non … la tête et il dit non avec
le cœur. » Enfin, voilà, ça de
passé, on continue…
« N’oublie pas le ton Marion »
Tu parles ! Si
déjà je me souviens de quatre vers ce sera le bout du monde, alors, la jouer
insolente par-dessus bonjour… « Il dit ouais à ceux qu’il kiffe.
- Quoi ???? »
- Ben, j’suis bien obligée, regardez ce que j’ai tiré
M’sieur »
Ah, juste ciel, il
fallait que ça tombe sur elle et sur ce poème. « Le ton Marion, pas les paroles de
la poésie, tu n’as pas le droit de les changer !
- C’est bien c’que j’vous avais dit, j’suis tombée sur le
plus dur, bon, je recommence » Elle sort un malabar de sa poche, le
mâchonne en vitesse et continue en faisant nonchalamment d’énormes bulles, les
mains dans les poches, les yeux levés au ciel « Il dit oui à ceux qu’il
aime, euh…
- Tu ne connais pas la suite ?
- Si mais je ne vous la dirai pas, c’est ça l’insolence
Mais que diable ai-je
eu cette idée saugrenue, moi qui croyais enthousiasmer la classe avec ce jeu
des intonations. Plus jamais ça
« Marion, retourne à ta place et surtout n’oublie pas le carnet à la fin de l’heure ! »
Côte à côte, Danièle Chauvin
Ils étaient arrivés en même temps. La
brasserie était encore vide. Ils s'étaient installés côte à côte, face à la
grande salle.
Tant d'années avaient
passé sur leur détresse. Assis l'un près de l'autre sur la molesquine de la
banquette, ils se regardaient sans se rassasier. Il prit une soudaine
respiration, profonde, comme au sortir d'un songe. L’âge te va bien,
s’entendit-il dire. Elle ne fut pas étonnée. Elle se détendit. Ils étaient là,
ensemble. Elle se redressa. La fatigue du voyage s’estompait. La voix de son
mari la dynamisait toujours. Il avait donc gardé ce timbre clair, chaleureux,
le rythme des mots dansant et cet art de lui adresser la petite phrase élégante
et affectueuse qui rendait tout à coup l’air si léger. Tu as fait bon
voyage ? s’enquit-elle. La question eut pu sembler banale. Mais lui savait
à quel point le confort de ceux qui lui étaient chers la préoccupait. Il lui en
fut très reconnaissant. Ça n’a pas été très long, tu sais. Et pourtant, ces
deux dernières heures m’ont paru interminables dit-il en plongeant son regard
dans celui de Sophie. Elle ne baissa pas les yeux. Elle se laissa sonder
jusqu’au fond de son cœur.
Le serveur s’approcha
et demanda : Que prendrez-vous ? Ils n’avaient pas regardé la carte.
Ils répondirent d’une même voix : Le plat du jour. Ils rirent. La vie
reprenait… Ou continuait ? Les clients commençaient à arriver. Le brouhaha
montait peu à peu, les enveloppant d’une chaleur rassérénante. Ils se
rapprochèrent l’un de l’autre et observèrent le garçon qui leur apportait leur
commande.
Ils étaient à nouveau
face au monde, mais ensemble, du même côté. Il lui passa les bras autour des
épaules. Elle se blottit contre lui. C’est ainsi qu’ils se transmettaient leur
énergie autrefois. Quelle chance nous avons ! dit-il en resserrant son
étreinte. Elle en était consciente et désormais, chaque instant serait encore
plus précieux. Même les gestes du quotidien comme ceux de cet instant : découper
sa viande, ajouter un peu de sel, avaler une gorgée d’eau. Les paroles
ordinaires étaient douces. Comment trouves-tu la sauce ? lui
demanda-t-elle. Excellente lui répondit-il d’un ton gourmand.
ll était affamé,
affamé de vie. Elle était heureuse, complètement. Toutes ces choses vécues
durant leur séparation, ces événements qui avaient éclaté leur famille et leur
cœur, ces démarches, ces luttes, ces ruses, ces espoirs et ces déceptions qui
les avaient enfin réunis étaient là, tenaces et vivaces dans leur esprit. Mais
ils les évoqueraient plus tard. Aujourd’hui, le plus important était de
partager un simple repas, dans une simple brasserie, comme un simple couple.
Le temps change
remarqua-t-il. Elle regarda le ciel. Oui, tu as raison, dit-elle. J’ai pris mon
parapluie.
Quel bonheur !







