Plongeon, par Michelle Jolly
PLONGEON
Ah si la planche avait tenu et tout ce monde qui regardait elle avait la sueur qui coulait dans son cou j’arriverais pas c’était trop haut dit elle pourrais jamais avec tous ces yeux qui disaient arrivera arrivera pas ils étaient tous là ceux qui attendaient la chute et ceux qui prenaient pitié elle l’avait voulu sans réfléchir regardant loin vers le chêne dans le carré de prairie elle fixa l’horizon sentit qu’ils retenaient tous leur souffle se hissa sur la pointe de ses pieds douloureux de ses jambes qui tremblaient regarda au ciel car regarder les gens ça lui coupait le souffle pensa à sa mère son père qui battaient des mains ses frères qui l’enviaient de monter si haut elle essaya enfin les bras en l’air les yeux fermés se dit que si elle mourait là c’était en vedette pensa à toutes les stars qui n’avaient pas autant de public qui n’étaient jamais venues jusqu’ici si haut si loin si DANGEREUSEMENT perchée et c’est là qu’elle SAUTA sentit le froid le chaud le vent des
picotements aux oreilles des fourmis du vent encore du vent duVENTTTTT TTTTTTTTTTTT et se réveilla le nez dans l’oreiller la plume sous la tète respirant à peine dans cette nuit agitée qui l’avait collée au fond de son lit après un orage qui
n’en finissait pas……
michelle
Corps prisonnier, par Michelle Jolly
corps prisonnier
à l’intérieur, s’accrocher aux parois, en apnée,
bruits sourds et mouillés,
tout prés un lac, une eau profonde grise et noire ;
peu de lumière, les sons se voilent ;
il faut décoller un peu, peau griffée et ongles à vifs,
ramper, la machine tourne, immuable..
alors, tisser sa toile mais à contre sens,
là où la déchirure est béante, où l’on peut échapper !
s’accrocher aux parois, flots et marées s’interposent
un rythme qui ne surprend plus,
des étoiles se sont installées, la machine tourne ;
envie de dérapage, sortir de cette coque fermée
comme une noix ;
grimper, ongles à vifs,
tourner comme un derviche et dans ce mouvement,
monter hors de la peau, monter,
accrocher ,enfin, le fil et sa toile , loin……
michelle jolly 2009
Evasion, Salamandre 34 (Anne-Marie)
Depuis combien de temps n’avait elle pas revu la Provence, depuis combien de temps ne s’était elle pas évadée ? Une opportunité se présentait ; modeste, trois jours comprenant une incursion en Cévennes, mais elle en faisait une expédition. Dans la petite valise prêtée par son amie, elle jetait quelques rechanges, pouvant pour une fois donner cours à son coté fantaisie, pour ne pas employer une autre expression
La gare de Montpellier avait pris un air Aéroport International ; à tout instant un grésillement annonçait un retard. L’angoisse la prit, si le train n’était pas à l’heure, si elle n’avait pas la correspondance en Avignon ? Derrière elle, une voix grave s’éleva : « Mon enfant, vous qui êtes déjà allée seule au bout du monde, vous voilà paniquée. Regardez mieux le panneau des horaires… » Son train était annoncé, sagement, à l’heure dite. « Merci Monsieur », balbutia-t-elle. « Ne me remerciez pas, je suis Saint Christophe, le patron des voyageurs en détresse ! ». Elle se retourna : des voyageurs tirant des valises, des regards anxieux sur les annonces « départ arrivée », des jeunes ployant sous des sacs à dos, des uniformes d’employés à la gare ? Que nenni. Où était passé son inconnu, avait elle rêvé ?
Elle monta dans un bocal à poissons, aux vitres ruisselantes d’eau. Affalés, la plupart des passagers dormaient. D’où venait le train, d’ailleurs ? Elle ne s’en était pas inquiétée. Le but était Avignon et la Provence. Conséquence de l’émotion du départ, elle se sentit fatiguée mais rassurée, et, le train n’allant pas plus loin qu’Avignon, elle s’assoupit.
La voix S.N.C.F. la réveilla ; la première partie de l’expédition se terminait. Sur le quai, un vent glacial fouettait la pluie dans tous les sens ; c’était ce bon vieux Mistral ; dix minutes de ce régime, qu’est ce au pays du soleil. ?
Au milieu d’une foule plutôt jeune, elle aperçut un monsieur sorti d’un autre monde. Déjà âgé, coiffé d’un grand feutre noir, col de chemise de gardian sortant de la parqua : il ressemblait au portrait de son arrière grand père. Pourquoi ne serait-il pas un héritier de Frédéric Mistral, dont les chants hantent toujours la belle campagne autour d’Avignon ? Bousculée par des touristes impatients de monter, elle agrippa sa valise, essaya de se frayer un chemin. « Il ne sera pas dit que je laisserai une dame porter son bagage ! » Phrase qui eut pu être banale si elle n’avait pas été prononcée d’une voix chantante aux accents de pleins et de déliés.
« Je vous en prie, Madame, prenez place… ». Il installa la valise, s’assit face à elle.
« Notre Provence vous accueille bien mal ; je ne pourrai vous en parler bien longtemps car je descends à Tarascon. Je n’aime pas conduire sous la pluie et ai décidé de prendre le train pour aller visiter mes cousins. Je ne le regrette pas aujourd’hui. »
« Vous êtes trop aimable Monsieur. Je connais bien la région ; originaire des Cévennes, j’ai vécu longtemps en Vaucluse ; je fais aujourd’hui un pèlerinage, hélas sous la pluie »
« Dans ce cas, prenez le parti de fermer les yeux ; de faire revivre vos souvenirs, tous ceux qui sont demeurés en vous. Oubliez ce qui vous entoure et faites un voyage intérieur »
Tarascon était annoncé. Avant de descendre, il lui donna une carte de visite, espérant lui faire connaître sa manade aux beaux jours. Elle acquiesça avec enthousiasme. Otant son chapeau, il lui souhaita bon voyage. Elle tenta de l’apercevoir sur le quai ; peine perdue, à travers le brouillard sur les vitres. Soigneusement, elle plaça la petite carte dans une poche, bien décidée à s’évader un jour vers la Camargue
En préparant son voyage, elle n’aurait jamais imaginé passer un tel moment de charme ; il lui semblait avoir vécu dans une autre époque ; il fallait qu’elle prolonge un tel état. Suivant les conseils du Provençal, elle ferma les yeux. Elle pouvait suivre le parcours à l’annonce des gares où s’arrêtait le train ; loin des TGV, il stoppait dans chaque pays dont elle connaissait bien le nom. A l’annonce de la petite ville où elle avait passé tant d’années, elle ouvrit les yeux. Au loin, sous le déluge, s’élevait une colline. Sa maison était à flanc de coteau. Elle y avait été heureuse et connu aussi des périodes de désespoir. L’odeur du figuier sous lequel elle faisait la sieste l’été traversa la vitre du compartiment ; le parfum sucré des genêts bordant la petite route aux beaux jours s’insinua dans ses narines ; le visage d’une amie aimée mais endormie maintenant se dessina dans la brume. Comme le vieux monsieur avait été sage ; son âge lui avait tant appris, appris à vivre les mille bonheurs de l’existence et à s’en souvenir comme d’une thérapie aux mauvais moments de la vie.
Elle n’allait pas tarder à arriver. Ses yeux ne devaient pas être bordés de rouge ; garder en soi ses émotions, ne rien montrer.
Sur le quai, ses petits enfants l’attendaient sous un immense parapluie. Petit coin de parapluie contre un coin de paradis. Leurs bras l’enserraient très fort, leurs lèvres tièdes étaient autant de caresses. Vite vers la maison. Ce soir, l’on dînerait chinois, on ferait de la musique, on se grouperait sur les deux canapés ; la petite minette était devenue une grosse dame prête à s’installer sur ses genoux. Dehors, la pluie faisait rage. La ballade en Cévennes ne serait pas pour demain.
Premier accroc, Michelle Jolly
Sur la pile de linge, repassé du matin, Jeanne avait mis en évidence, bien à plat, un mouchoir, petit carré de coton couleur paille avec des lettres brodées dans l'angle.
Quand Martin, son mari, entra dans la cuisine à l'heure du déjeuner, elle demanda, en essayant de plaisanter: « il était dans la poche de ton blouson gris, où as-tu pris ce mouchoir? »
Martin le retourna et retourna dans ses doigts, l’œil vague: « je l'ai pris.au hasard » dit-il, l'orage montait, « pas ici en tous cas, cria Jeanne, je ne l'ai jamais vu!! »
Martin s'installait pour déjeuner et, voulant changer de sujet: « on livrera la nouvelle télé ce soir, tu verras elle est super! » « mais enfin insistait-elle, ce F.D. brodé rouge c'est qui? »
Dehors le ciel était bas, cette fin d'aout annonçait un automne précoce, les feuilles tombaient déjà, et le week-end avait été orageux, la foudre était tombée sur l'antenne télé et sur un acacia du jardin, « je t'assure, Jeanne, je ne sais pas d'où il vient ton mouchoir .......... tu vas me faire une histoire pour ça d'abord, es-tu sûre que ce n'est pas Vincent le coupable? Il me prend parfois mes affaires! »
« F.D.,je connais des Françoise, Fanny, mais D? « elle se creusait la tète, en vain; « je l'ai peut être ramassé quelque part, dans les vestiaires au stade, au bureau, je sais pas! Ça traine partout ces choses là , ......ton gratin n'a jamais été aussi bon, tu permets, j'en reprends un peu »
Jeanne plia le petit carré de coton, laissa au passage Martin l'embrasser dans le cou, puis mit dans sa poche ses reproches, ses craintes, sa rage, et le mouchoir par dessus.
Orages, Michelle Jolly
Le jour était levé depuis longtemps, mais le ciel restait gris, aucun changement à l'horizon, depuis trois jours orage et pluies; la petite maison d'en haut n'en pouvait plus de résister à l'assaut des éclairs, du vent, des trombes d'eau qui affluaient, refluaient, débordaient, inondaient toit et plancher.
Tout craquait autour d'elle, mais occupée comme elle l'était, Lise ne savait plus où donner de la tête, c'était fuites et désolation, pourtant il fallait tenir, pensait-elle..
Fatiguée, elle s'assit près de la fenêtre; elle regardait le flot arriver; une coulée de boue descendit contre la maison, transportant racines et herbes, franchit le muret, longea le jardin et, dans le grondement sauvage de l'éclair qui balayait le grand cerisier, le courant envahit la cave; Lise sentit l'eau mouiller ses jambes, la maison semblait décoller! Mais c'était sans doute une illusion, elle se leva, inquiète, c'est alors que l'éclair qui suivit la cloua sur place .
Elle devint alors remous et tourbillons, se plia, voulut résister, mais non, l'orage était en elle, un bruit d'eau, un bouillonnement se répandit, elle frissonna, mordit ses lèvres car elle avait mal, c'était averse et larmes, cris et déversement, à fleur d'eau, à fleur de peau des vagues arrivaient, s'écoulaient, se déversaient se déchiraient; enfin, un jaillissement!....... Elle bascula, roula, s'arrêta; dehors l'orage s'éloignait, le calme s'installait.
Dedans Lise rayonnait et, regardant contre elle la vie qui bougeait elle pensa: « Ce fils là, on l'appellera Noé! »..
Le match de foot, par Régine
Le match de foot
La compétition battait son plein sur le terrain de foot. Tous les regards étaient tournés vers la meneuse de l’équipe. La première mi-temps avait été somptueuse. Myriam avait fait des passes… un vrai caviar… et l’avant centre n’avait eu qu’à ajuster ses tirs, deux buts à zéro.
Le match avait repris depuis dix bonnes minutes et il avait basculé. L’équipe adverse n’était plus repliée en défense. Elle avançait dangereusement.
Les arrières décontenancés par l’attitude prostrée de Myriam ouvrirent une brèche où s’engouffra une adversaire. Deux buts à un.
Une ovation et des cris de joie montèrent d’une partie du public. De l’autre côté un « ah » de stupéfaction s’éleva puis un silence pesant s’installa rapidement suivi d’un :
- Ce n’est pas fini, allez-y les filles !!
Myriam pirouetta, fit une reprise, se dégagea d’une adversaire pour enfin perdre le ballon.
- Qu’est-ce que tu as, bon sens ?
L’entraineur, sur le bord du terrain hésitait. Devait-il sortir Myriam ? Les filles, habituées à son énergie, se décourageaient devant sa baisse de régime. Elle avait pourtant bien commencé. Que se passait-il ? Il réfléchissait. Elle avait eu un bref coup de fil pendant la mi-temps.
Myriam se reprit et ajusta une superbe passe. Aurélie n’eut qu’à reprendre le ballon et le glisser entre les cages. Trois buts à un. L’entraineur respira.
Il n’eut pas le temps de souffler. Après l’engagement, sur un très mauvais geste l’arbitre siffla un pénalty. Myriam se mit en place. L’entraineur surprit son visage contracté. Elle leva brièvement la tête pour observer le goal. Cette dernière dut sentir le manque de concentration de la buteuse. Myriam tira sans conviction sur la gauche. Le goal partit du bon côté et arrêta le ballon.
Un « Oh !! » s’éleva d’une partie du public. L’autre partie trépignait de joie.
Le doute s’installa sur le terrain. L’entraineur ne se rappelait pas avoir vu Myriam dans cet état-la. Et c’était une demi-finale !!! D’habitude c’était toujours elle qui boostait les autres… Que faire ? Myriam le regarda.
- Qu’est-ce que tu me fais ?
Alors, en un instant, tout bascula. Une fille venait de pousser Myriam. Elle l’attrapa méchamment par le cou. Ses coéquipières, croyant à une attaque, vinrent la défendre. Ce fut la mêlée. Il fallut cinq bonnes minutes pour que les deux équipes se serrent la main de mauvaise grâce.
Le jeu reprit. Myriam avait été sortie. Magali, toute jeune recrue, sut remonter le moral de son équipe. Elles finirent 3 à 1.
L’entraineur vexé n’adressa pas la parole à Myriam. Celle-ci se mura dans le silence. Elle se doucha parmi les autres, but un verre avec elles et s’éloigna rapidement vers sa voiture….
…………………………
Son père venait demain à Montpellier. Elle était oppressée et son esprit tournait sans cesse autour de cette rencontre. Elle se revoyait, adolescente, sur le terrain de foot, son père guettant ses actions sur le bord de la pelouse. Elle n’était pas une mauvaise joueuse dans son enfance, non, elle avait des capacités, mais l’énorme attente de son père, ancien très bon joueur, ne lui laissait pas l’espace pour s’épanouir et encore moins pour le plaisir de la gagne. Elle se contentait d’être moyenne, ce qui déplaisait souverainement à son père. Elle aurait bien voulu qu’il soit fier d’elle mais elle était dépassée par ce qu’il espérait. Chaque match était une épreuve.
Déçu, il n’était plus venu la voir. Mais Myriam sentait sa présence. Dès le retour à la maison, c’était le difficile moment de relater le match, de donner le score, ses performances. Elle se sentait minable, aurait bien voulu arrêter ce sport. Cela avait duré jusqu’au départ de son père de la maison. Elle avait quatorze ans.
Loin de lui, elle avait continué le foot. Elle avait évolué dans l’équipe avec un plaisir de plus en plus grand. De ses performances et réussites elle avait retiré un gain énorme de confiance en elle. Elle était même devenue la meneuse.
A l’intérieur du cocon rassurant de sa « fiat punto » Myriam pensait
« Voilà, en un coup de fil, à la mi-temps, il m’annonce son retour à Montpellier. »
Rageusement elle soupirait, elle n’arrivait pas à se défendre de se sentiment qui l’avait envahi toute entière. Elle se sentait à nouveau misérable, diminuée, dominée.
Régine Vivien Le 3 décembre 2008
Les trois sucres, d'Yves Martin-Guillou
Les trois morceaux de sucre tombent dans le café avec un petit bruit : ploc ! ploc ! ploc ! Parfois l’un deux plonge un peu à plat et envoie une goutte du liquide noir sur la toile cirée. Gérard l’essuie alors avec son index qu’il lèche et, saisissant son bol, boit d’un trait son petit déjeuner. Le sucre non fondu apparaît alors au fond du récipient et, vite, vite, Gérard racle avec sa cuillère et avale avec délice le magma doux et encore cristallin.
Il est comme çà Gérard. Il veut tout et tout de suite. Quand il lit un roman policier, il survole toute l’histoire en feuilletant rapidement les trois quarts des pages et ne s’attarde que sur le dernier chapitre, ravi de constater qu’il a deviné juste, ou un peu surpris quelquefois parce que la fin n’est pas celle qu’il espérait.
Au travail il a la réputation d’être un fonceur car il ne s’embarrasse pas de détails. Quand il négocie un contrat il va, pense-t-il, à l’essentiel pour convaincre son client.
Avec les femmes c’est un peu la même chose. Il ne faut pas lui parler de préliminaires. Il appelle çà des « chichis », et il prend son plaisir dans des étreintes lascives mais brèves.
Aussi Gérard est il tout déboussolé ce matin par le départ de sa compagne qui a fait ses valises hier et lui a laissé un mot sur la cheminée. Il le lit et le relit au bord de la table de la cuisine. Il a jeté machinalement les trois sucres dans son bol. Il n’a pas pris la peine d’essuyer la petite éclaboussure quotidienne. Il tourne tristement la cuillère dans le café en relisant les mots de reproche de celle qui est partie, mots qu’il trouve particulièrement injustes.
Mais, en portant le bol à ses lèvres, il a un mouvement de recul : le café est douceâtre ce matin et moins chaud que d’habitude. Gérard ferme les yeux car la première gorgée a été particulièrement réconfortante. La seconde aussi. C’est comme une révélation. Il fait une pause et regarde pensivement son bol. Les grains de sucre ne seront pas au fond, à leur rendez-vous quotidien. Ils ont fondu pendant le long tournoiement du liquide. Mais il a pris tant de plaisir à boire qu’il réalise que c’est sans importance : « J’ai pris le temps, et c’est bon ! » s’exclame-t-il à voix haute et après un soupir de satisfaction, il sirote la fin de son café.
Sur le chemin du bureau, au volant de sa voiture bloquée dans les embouteillages, il continue de réfléchir. Il se remémore les paroles du patron qui lui reprochait hier le non renouvellement du contrat annuel de fourniture à Mauvier. Ce Mauvier avait dit que cela n’avait pas répondu à ses besoins, qu’on ne l’avait pas écouté à fond l’an dernier et que Gérard l’avait un peu trop pressé de signer à nouveau cette année, pensant que c’était « du tout cuit ». Gérard admit qu’il aurait peut-être dû « touiller un peu avec la cuillère » dans les problèmes de Mauvier . Celui-ci aurait sûrement été plus satisfait.
Et c’est ainsi que Gérard a changé de vie. Il obtient aujourd’hui des contrats plus solides qui ouvrent la voie à son avancement. Il se délecte à lire les romans in extenso et quand il prend une femme dans ses bras il entend le tintement de la cuillère dans son bol.
Il prend son temps et il est le plus heureux des hommes.
Yves Martin-Guillou
LA REPASSEUSE, par Jacqueline Chauvet-Poggi
Il a soufflé un vent léger toute la matinée. Elle va au fond du jardin chercher la lessive qui a séché sur l’étendoir. C’est une scène très photogénique, la femme qui évolue parmi les draps déployés. Elle l’a vue mille fois au cinéma, mais chaque fois elle a été irritée de la façon dont le linge est entassé en vrac au creux du bras, sans respect pour cette blancheur lisse qui évoque la pureté. Elle, elle fait tout pour ne pas le froisser.
Il sent bon le propre et le soleil, il est comme empesé. Elle le plie sur le fil avant de le mettre dans un panier.
Elle le dépose soigneusement sur le fauteuil de la lingerie, branche le fer et s’assied pour griller une cigarette. Elle aime ces moments de pause, face à la fenêtre.
A travers le quadrillage des petits carreaux elle regarde le jardin, son jardin, familier et rassurant dans sa constance, marquant le rythme des saisons mais sans vieillir en apparence.
Il y a longtemps, au cours d’un de ces jeux psychologiques qui amusent les réunions, on avait demandé à chacun de décrire l’image spontanée que déclenchait le mot ‘’bonheur’’. Pour elle, sans hésitation, c’était un mur ensoleillé devant lequel se tient un couple, tourné vers quelque chose qui est sans doute un jardin qu’on ne voit pas. Les bras sont tendus vers l’avant, les mains paumes ouvertes, dans une attitude d’accueil.
Depuis, le mot ou seulement la pensée du bonheur fait surgir immanquablement cette même évocation, avec ce couple dont on ne distingue pas les traits, figé comme des santons, dans l’attente d’on ne sait quoi.
Maintenant, elle sait comment est le jardin, il est là, et aussi le mur et le soleil. Dans la légèreté des feuilles qui dansent, dans la puissance des grosses branches trapues, dans la fragilité des fleurs passagères, elle puise et repuise de tous ses yeux la certitude qu’elle a jeté l’ancre dans le bon port.
Le témoin rouge du fer s’est éteint, il est temps de s’attaquer au repassage. Elle va commencer par les torchons, puis les serviettes, puis les mouchoirs. Elle les pose au fur et à mesure sur le bout de la table, ensuite elle les plie : les torchons en trois et trois, les serviettes en quatre, les mouchoirs en quatre et quatre.
Elle dit souvent que c’est une méthode rationnelle et intelligente. En fait, cette routine qui tient du rituel est surtout reposante. Elle permet, tandis que les mains transforment le désordre en piles rassurantes, de laisser l’esprit essayer des réponses à des questions permanentes.
Par exemple : ’’ pourquoi un couple ?’’.
Il lui est arrivé à certaines périodes de vivre seule. Il lui manquait alors quelque chose, comme quand il fait froid et qu’on a oublié son manteau ou que la couverture a glissé pendant la nuit. Besoin d’être entourée ou habitude ?
Entourée, voilà un mot à plusieurs tiroirs. On peut être entouré par l’affection, la bienveillance, l’attention, en somme la chaleur du nid dans la petite enfance. Tout est transparent. On se dit tout, on voit tout, même si chacun a un petit coin secret, tout le monde sait qu’il y a un secret. C’est à la fois enfermant et rassurant, trop peut être.
Comme lorsque son grand père lui a appris à monter à bicyclette. Il tenait la selle et courait derrière elle. Elle pédalait, en sécurité, jusqu’au moment où elle s’est rendue compte qu’il ne suivait plus. Au lieu de se sentir fière elle s’est affolée et a tout lâché.
Il doit y avoir une heure pour prendre son envol, mais qu’arrive-t-il quand on s’aperçoit qu’on l’a laissée passer ?
Entourée peut aussi faire penser à ‘’entourage’’, les relations, les collègues, les amis, pour communiquer, apprendre, recevoir mais donner aussi, sans pouvoir mesurer le solde de ces échanges.
Elle a souvent rêvé de vivre au XVIII° et de tenir un salon comme Madame Du Deffand. Elle aurait offert son accueil, son écoute, créé un confort attentif pour que puisse vibrer sans contrainte l’esprit de ses hôtes. Transposer cela au siècle actuel serait difficile, ce qui ne l’empêche pas d’y rêver. Quelle est la grâce nécessaire pour être à la fois rassembleuse et effacée, faire éclore le talent chez les autres en restant discrète ? Sans doute une intensité de personnalité, une capacité d’attraction qu’elle n’a pas.
Finalement elle a surtout besoin que flotte autour d’elle une présence, réelle ou pas, devant laquelle elle puisse vivre sans faux semblant, montrant aussi bien ses manques, ses doutes, ses échecs que ses réussites.
Voilà pourquoi le couple devant le mur du bonheur.
Les petits carrés sont empilés, leur géométrie nette est apaisante : tâche accomplie, propreté, ordre. A présent c’est le tour des chemises. Là aussi il y a un protocole : d’abord le col, ensuite les poignets et le boutonnage, tout ce qui est épais. On termine par les parties plus fines. Pourquoi ? Ces conseils viennent de sa grand’mère et datent du temps où les chemises étaient amidonnées, alors pourquoi les suivre ?
Elle réalise qu’elle se glisse ainsi dans une lignée de femmes qui transmettent la tradition dans le domaine domestique dont la noblesse est ignorée. Refaire leurs gestes est une manière de les honorer, d’ajouter son chapitre à la longue histoire familiale. A quand remontent ces habitudes ?
Il ne s’agit pas seulement d’une transmission gestuelle, comme il existe une transmission orale dans certaines civilisations. Les gestes ne sont que la partie visible d’une façon de vivre, de penser, de concevoir le monde et la société.
Chaque génération s’en empare et les modifie, en fait ce qu’on appelle tradition n’est pas immuable. Comment se comporteront ses filles ? Que retiendront elles, que rejetteront elles ? C’est difficile de transvaser son expérience dans des contenants nouveaux et si différents.
Les chemises sont terminées, lissées, comme neuves. Elle considère qu’un homme à la chemise mal repassée est un homme mal aimé. Elle n’ose pas le dire tout haut, c’est le genre de stimulant secret qui donne du sens à toutes ses activités ’’au foyer’’.
Elle suspend les chemises sur des cintres et va les placer dans la penderie. Les deux portes ouvertes, elle reste en arrêt devant tous ces vêtements rangés côte à côte.
Quelle puissance d’évocation ces habits vides ! Il s’en dégage toujours de la tristesse. Il y a le vide provisoire d’une saison à l’autre, mais il mesure tout de même le temps qui passe. Elle a été bouleversée quand son fils est parti pour ses études et qu’elle s’est trouvée face à ces habits pleins d’absence. Il s’agissait aussi d’un vide provisoire mais tellement poignant, tellement symbolique d’une étape sans retour ! Elle a senti ses bras inutiles, sa sollicitude sans objet, elle en a eu le ventre serré.
Chaque fois qu’elle a eu à affronter la mort d’un proche, elle a exorcisé au plus vite le tourment de ces évocations en empoignant les vêtements, en les faisant bouger, en les lavant, les pliant, les distribuant autour d’elle ou en les enfermant dans des malles, jusqu’à ce que les armoires vides et béantes soient rendues à leur rôle passif de meubles. Elle avait dans ces moments l’impression d’un pillage, d’un viol de mémoire, mais cela lui semblait le prix du retour à la sérénité.
Comment faisait-on autrefois ?
Dans son enfance, les textiles avaient une destinée programmée par étapes. Aux chemises et taies usagées, on enlevait les boutons qui allaient enrichir le contenu de vieilles boîtes de bonbons. On les découpait pour en faire des chiffons à usages divers selon la texture. Les draps étaient d’abord ‘’retournés’’, c'est-à-dire coupés par le milieu et recousus de sorte que les bords soient au centre, et ils étaient bons pour quelques années de plus. Ensuite, lorsqu’ils étaient devenus plus fins à cause de l’usure, ils servaient à faire des torchons.
Les vieilles robes, les restes des tissus qui avaient servi à les fabriquer, devenaient coussins, rideaux, sac à linge, ‘’abaisse pignate’’, c'est-à-dire poignées matelassées par des surpiqures. Elle s’attendrit en utilisant encore, ça et là, le vestige d’une robe d’été, d’un tablier, où se nichent quelques molécules d’une existence passée.
Maintenant elle s’attaque aux draps de la chambre où elle vient de recevoir des amis.
Elle n’a pas toujours eu le temps de repasser ces grosses pièces. Aujourd’hui, elle peut le faire et y prend même un certain plaisir, elle y trouve une occasion de prolonger sa méditation.
Elle aime bien recevoir des amis qu’elle n’a pas vus depuis quelque temps.
Le scénario est toujours le même. La préparation se fait dans l’effervescence. Il ne faut rien oublier de ce qui pourrait leur faire plaisir, il faut rendre leur séjour parfait, prévoir ce qu’ils vont aimer, ce qu’ils pourraient désirer. Tout cela s’organise, se planifie, elle se sent aux commandes d’une tâche importante, elle se plaît dans ce tourbillon d’activités.
Ça la fait songer à Mrs Dalloway, qui veille à tout en poursuivant le brassage de ses réflexions et de ses souvenirs.
Et puis ils arrivent. La première phase est un élan de joie, des étreintes et des embrassades dès le seuil. Ensuite on entre, on s’installe, on s’observe, quelque chose est en suspens. Ont-ils changé? Me trouvent-ils changée? En moins bien? Tout se passe comme s’il fallait se réapprivoiser, retrouver ses marques. Cela ne dure pas longtemps, le thermomètre de l’amitié reprend son niveau d’autrefois, on s’étourdit de paroles, on fait le bilan des derniers mois, on se raconte, on craint d’en oublier.
Plus tard, on se met à évoquer le passé, on en rit souvent, on exhume des personnages que l’on croyait enfouis dans l’oubli……
Elle constate chaque fois que ce passé, qui devrait être le fondement de ce qui leur est commun, a voyagé différemment dans les mémoires. Les faits sont là, en gros, mais les détails, les circonstances, les retentissements, ont été filtrés par chacun et varient même au fil de leurs diverses rencontres. Elle pense à un film où on montrerait la même scène vue par la même personne à des moments successifs. Elle conclut que la vérité n’existe qu’à un instant donné, pour une personne donnée. Comment les historiens font-ils pour raccorder entre elles les facettes disparates du souvenir d’un même évènement ?
Elle trouve ces dernières pensées bien fumeuses. C’est d’ailleurs le moment de débrancher le fer et d’apprécier le travail accompli. Elle est contente, son regard parcourt le résultat final, tout est en place, tout est en ordre.
Elle prend conscience que toute sa vie, aussi loin qu’elle se souvienne, est jalonnée de ces infimes victoires, petits défis à sa portée. Ça a été sa façon à elle de monter par modestes marches vers quelque chose à quoi le mot ‘’idéal’’ ne convient pas. Il ne s’agit pas d’un personnage précis trônant sur un podium, qui guiderait son ascension vers la perfection. Elle progresse plutôt comme elle marche en montagne, trop occupée de choisir où poser ses pas pour regarder le sommet.
Il lui a toujours suffi d’avoir la sensation de monter, d’avancer vers le ‘’haut’’. D’autres portent en étendard une ambition flamboyante, s’en drapent comme un objet dans un emballage de luxe. En général on les envie, on les admire même s’ils n’avancent pas très loin sur le chemin d’un but si haut placé.
Pour elle, elle a deviné que son attitude passait quelquefois pour de l’inertie, de la mollesse voire de la lâcheté. Elle l’a pensé elle-même en se demandant pourquoi elle contournait sans cesse les conflits, fuyait les affrontements et ne se montrait énergique que dans les situations graves. Existe-t-il une réponse à ce genre de question ?
Et s’il s’agissait tout simplement de l’instinct de conservation ? Les situations d’agressivité, de compétition, les atmosphères de haine, de cruauté, la mettent en danger. Elle s’en préserve en se repliant dans un recul de précaution et ne se jette dans le combat qu’au nom de la préservation de quelque chose d’important.
En passant devant le grand miroir au bas de l’escalier, elle regarde cette femme qu’elle est devenue, assortie à son décor, enveloppe bien réelle d’un monde bouillonnant de pensées diffuses.
Elle s’assied sur une marche et sur les autres marches, comme dans un amphithéâtre, lui apparaissent toutes les images qu’elle a convoquées au cours de cet après midi de soliloque intérieur.
Elle n’arrive pas à voir le détail des personnages. Constamment leur visage actuel et celui d’autrefois s’échangent comme en fondu enchaîné. Elle les considère comme les mille racines qui l’ancrent dans sa réalité actuelle, chacun lui a apporté de quoi se construire et évoluer. Serait- elle devenue autre avec des rencontres différentes ?
A sa mémoire refluent des mots qui lui sont venus au cours de sa réflexion : ordre, rangement, propreté, rassurant, apaisant, sérénité, conservation………
Est elle vraiment tout cela? N’est elle vraiment que cela ?
Ceux qui la connaissent mal peuvent le croire, elle s’en est aperçue, mais elle sait que ce ne sont là que des balises qui canalisent le trajet de son torrent intérieur.
Voilà que sur les plus hauts degrés de la scène de son spectacle intime arrivent d’autres silhouettes d’elle-même, qu’elle aurait pu être, qu’elle porte en elle mais qui n’ont pas éclos. Il y a celle qui n’hésite pas à occuper beaucoup d’espace, celle qui prend naturellement le contrôle de toute situation, celle qui ose l’autorité et tranche victorieusement les conflits, celle qui capte l’attention et qui est toujours au premier plan sur les photos. Elle ne les aime pas vraiment, elle aurait seulement souhaité être l’une d’elles de temps en temps.
Elle a vécu une fois l’expérience d’un changement de milieu et d’activité où il lui a été possible d’endosser un de ces personnages. Elle a eu alors l’impression d’assister en spectateur à sa propre vie, intéressée, voire amusée par le jeu de son double. Elle en a gardé quelques traces, certes, mais elle est revenue tout naturellement vers ses bases comme on revient sur la terre ferme après un voyage aventureux.
La lumière a baissé, le soir tombe, il faut allumer quelques lampes. Il est temps de refermer le couvercle sur ces fantasmes et de les renvoyer à l’opacité de l’inconscient.
Demain il y aura une autre lessive peut-être, d’autres tâches utiles qui occuperont son corps, et d’autres moments de tête à tête avec elle-même où son esprit continuera sa divagation dans l’archipel de ses pensées.
Réflexions mensuelles, Nicole
Méditer à partir d’une situation banale,
C’est de nouveau la fin du mois. Je le réalise ce matin en arrivant quand je vois la pile de feuilles de papier bien rangées qui m’attend sur le bureau.
Quatre cents avis d’échéances à plier, mettre sous enveloppes et timbrer.
Comme tous les mois, j’ai un bref instant de révolte, c’est encore moi qui fait le travail de bas étage, j’ai un peu l’impression d’être la bonne à tout faire dans ce bureau !
Je me raisonne, même si ce n’est pas un travail intellectuel, c’est important qu’il soit fait.
En soupirant, je m’assied après avoir préparé les enveloppes et les timbres, et peste une fois de plus que le papier soit trop épais pour passer dans la plieuse automatique.
Après quelques minutes, je m’aperçois que mes mains travaillent toutes seules comme dissociées de ma volonté. Mon esprit s’évade, m’entraîne sur les chemins d’une réflexion de ce qu’aurait été ma vie si j’avais décidé il y a quelques années de rester à Paris. Si j’avais refusé ce travail où en serais-je maintenant ? Est-on toujours sûr de faire le bon choix ?
De temps en temps, la sonnerie du téléphone me tire de mes réflexions. Il faut que je fasse un effort pour répondre aimablement et ne pas laisser percer une pointe d’agacement pour cette interruption intempestive.
Ce qui me contrarie aussi, ce sont d’éventuels clients de passage. Il faut sourire et débarrasser un coin de bureau pour prendre des notes. Parfois c’est dur de revenir sur terre.
Au moins est-ce que de mois en mois mes réflexions progressent ? Est-ce que je ne rumine pas toujours les mêmes rancœurs et les mêmes contrariétés ?
Je me pose ces questions pour la dix millième fois sans doute, sans y répondre vraiment. Est-ce que la réponse me fait peur ? Sûrement éviter d’y répondre franchement est une forme de fuite.
Et soudain, comme une illumination, je réalise : c’est donc cela, je fuis ! Je fuis le passé, sans doute le présent et surtout l’avenir si incertain. J’évite de m’attacher pour ne plus être déchirée. Je ne suis bien nulle part, l’herbe est toujours plus verte ailleurs et aller voir ce qui s’y passe, évite de se remettre en question.
Ce travail manuel contre lequel je ronchonne pour la forme, qui n’implique pas une attention soutenue est devenu un moment de calme et d’introspection qui a fini par porter ses fruits.
Je me sens soulagée, plus légère, encline maintenant à enrayer ce phénomène de fuite. Et c’est avec un grand sourire que j’accueille le prochain client à la recherche d’une location.
Nicole
10 mars 2008
Galet, Carole Menahem-Lilin
(Imaginer un lieu ; y faire surgir un personnage… Une histoire naît-elle de leur rencontre ?)
La presqu’île insinuait son corps étroit dans l’étendue verte, parmi les vagues qui la giflaient. Les flots, autour d’elle, sifflaient constamment leur colère. Malgré une cohabitation de plusieurs millénaires, leur rage ne s’était pas calmée. La langue rocheuse venait contrarier les courants ; elle limitait l’eau profonde. Et les rouleaux, qui ailleurs rongeaient leur frein, ici attaquaient de plein fouet. Mais les arbres faisaient des nœuds et s’agrippaient, par leurs racines au sol, par leurs branches aux nuages ; mais les hommes s’arc-boutaient et avançaient contre le vent ; mais les maisons grises courbaient leurs formes aplaties entre les rochers pour mieux durer, pesant de toutes leurs ardoises, de toutes leurs pierres…
Une pierre. Gaëlle avait justement le sentiment d’être un caillou ébréché, lassé par allers, retours, maelstroms et fusions. Enfant il lui avait fallu résister à l’oppression de la mésentente parentale – se faire sourde et silencieuse comme un grain de mica au fond de la caverne familiale. Puis, ç’avait été le divorce de ses parents. Et, comme un hommage paradoxal à leur échec, avaient suivi ses propres naufrages successifs. Enfin aujourd’hui, à son arrivée pour le week-end chez Raoul, dans l’espoir fallacieux d’une réconciliation amoureuse, était survenue l’odieuse dispute qui l’avait jetée, haletante, sur le port – avec le besoin urgent de larguer les amarres. Ne plus écouter, ne plus subir. Fuir.
Raoul, outré, l’avait prévenue, alors qu’elle claquait la porte : « Tu ne pourras aller loin ! Tu vas te renverser ! » Elle avait ri. Pour qui se prenait-il ? L’eau était son domaine, pas le sien. Sourire de défi aux lèvres (mais sanglot bloqué dans la gorge), elle avait sauté dans sa voiture, freiné brutalement aux abords du quai, haussé les voiles du petit dériveur et, enfin, avait quitté le port dans le chuintement apaisant du courant contre la coque, sans un regard pour lui, qui arrivait haletant et, mains en porte-voix, hurlait depuis la jetée.
Regard braqué sur l’horizon et sur la presqu’île, là-bas, elle l’ignora superbement. Se confronter à la houle l’aiderait à se reprendre. Elle avait peur de ce que ferait Raoul si elle le quittait définitivement. Oui, elle s’inquiétait pour lui ; mais peut-être devrait-elle s’inquiéter pour elle-même ? Il la mettait parfois dans des états… Mais elle avait beau s’y efforcer, elle se sentait pas grand-chose, une caillasse esseulée, morceau détaché de la caverne familiale.
Cependant la mer, ses courtes vagues crêtées de blanc, la narguait, la taquinait, et Gaëlle ne put s’empêcher de sourire : elle avait le sentiment de courir parmi une horde de cavales charmeuses. La beauté, avait-elle remarqué, se donne plus volontiers à ceux qui veulent vivre…
Soudain, elle éprouva sous elle un rebond, puis une succession de remous, qui n’étaient pas liés à l’environnement liquide mais au bateau même. Il y eut un craquement, et le dériveur se mit à danser sur les vagues comme un bouchon de liège privé d’assise, à croire que la quille s’était soudain rétractée. Gaëlle n’y comprenait rien. Jamais le petit voilier ne s’était comporté ainsi. Elle décida qu’il était temps de faire demi-tour. Mais le vent avait forci et le bateau semblait devenu fou. Un de plus dans la longue série des esquifs inconstants auxquels pourtant elle avait cru pouvoir se fier.
Après avoir viré laborieusement, elle dut renoncer à faire cap sur le port : cela impliquait de tirer de nombreux bords et c’était chose impossible tant le voilier, désormais, répondait mal. Mieux valait repartir vent arrière et tenter d’accoster la mince baie de la presqu’île, plutôt que de chavirer si loin de la côte.
Mais s’introduire dans l’étroite passe relevait, dans ces conditions, du défi… Tandis qu’elle perdait tout contrôle sur le bateau, la honte avait submergé Gaëlle. Voilà ce qu’on gagnait à vouloir s’échapper. Elle avait envisagé quitter Raoul, et c’était le petit voilier, son allié de toujours, qui la quittait…
Dans sa tête, une voix ancienne, méchante, scandait. Tout était de sa faute : il ne fallait pas tourner le dos à son chemin, à son destin, ou bien on récoltait la tempête. Justement, le grain lui arrivait dessus : elle allait se noyer.
Merde ! s’insurgea-t-elle. Elle refusait d’écouter davantage la voix. Reportant fermement son regard vers la presqu’île, elle avait entrepris une fois de plus d’infléchir son cap.
Un chalutier de pêche retournant vers le port s’était dérouté et les avait récupérés in extremis, lui et elle, alors que le petit voilier menaçait de naufrager dans les eaux furieuses de la passe.
***
Gaëlle, enroulée au chaud dans un pull trop grand qui sentait le poivre, se souvenait du goût acide de la peur. Il s’en était fallu de peu que la culpabilité ne la paralyse ; à présent, elle reprenait vie. Avait le sentiment de ressusciter, à vingt-cinq ans, dans l’endroit le plus improbable, au fin fond de l’unique bistrot d’une presqu’île perdue… Mais enfin, on ne choisit pas le cadre de ses renaissances. Les grands types qui l’avaient repêchée l’entouraient sans paraître lui prêter attention. Cependant leurs voix étaient un brin orgueilleuses, et parmi les histoires qu’ils se racontaient, figurerait désormais la sienne, celle de son sauvetage.
Gaëlle trouvait agréable d’être le sujet d’une histoire qui finit bien. Elle comprit qu’elle avait atteint un point de gravité. Pas la gravité dramatique à laquelle elle était habituée, mais une autre, inattendue et douce : celle de la gratitude. Ce soir, la vie l’encerclait ; et elle se sentait un petit galet réfugié au fond de la poche ventrale de la presqu’île. Cette nuit, elle s’y endormirait. Personne ne l’obligerait à déguerpir trop vite, ni à obéir aux injonctions coléreuses d’un destin nocif.
Bien sûr demain, au plus tard après-demain, il lui faudrait affronter Raoul. Il lui apparut soudain qu’il n’était pas étranger à sa mésaventure. Elle se souvint de son attitude affolée sur la jetée, de ses mains en porte-voix. Cependant, s’il redoutait quelque chose, son souci d’elle n’avait pas été jusqu’à prévenir la Sécurité ou à emprunter un zodiac… Elle le voyait déjà, niant toute intention négative et la suppliant jusqu’à plus soif de demeurer encore, malgré les dissensions – malgré le mépris. Il affichait une chose et voulait son contraire. Une nausée de dégoût l’envahit. Mais non, elle ne l’écouterait pas, cette fois. Raoul n’était ni son père, ni sa mère. Elle ne lui devait pas la vie. D’ailleurs, qu’est-ce que ça voulait dire, devoir la vie ? Aussi important était ce qu’on faisait de ce qui vous avait été donné…
Dehors, le vent sifflait. Une bourrasque plus violente que les autres fit gémir la toiture. Mais dans le café, il faisait chaud. On l’avait placée contre le poêle, qui exhalait un agréable parfum de résine. Plus loin, autour du bar, ça sentait l’alcool de prune, le café et le tabac. D’habitude, elle n’aimait pas l’odeur du tabac, mais mêlé à celle l’iode qui s’infiltrait sous les portes, elle s’y faisait. De toute façon, elle était trop épuisée pour critiquer quoi que ce fût de son abri.
Sur la presqu’île, avait-elle entendu dire, la tradition n’était pas de mettre les réfugiés dehors ; elle était plutôt de faire résistance aux vents, si impérieux fussent-ils.
Pour la première fois, elle songea qu’elle aussi pouvait faire pièce aux intempéries. Non plus aller à leur rencontre vent debout comme elle avait coutume de le faire, avec pour seul lest un cœur en désordre. Ni davantage se soumettre et plonger, perdant pied dans un tourbillon d’injonctions contradictoires. Non. Mais faire pièce. Paisiblement, obstinément. Se dresser au cœur des éléments, luisante dans son armure salée ; être elle-même et, simplement, résister.
Prendre confiance en son rythme propre, retrouver sa respiration.
C’était cette respiration profonde qui, l’épuisement aidant, s’imposait maintenant en elle… Elle s’assoupit d’un coup – ronde, polie et luisante comme un petit galet roux. Autour d’elle, les voix se firent plus basses, presque discrètes.
***
Mathieu sourit. C’était lui qui avait vu, le premier, cette fille en perdition sur son voilier de rien. Elle s’était renversée en arrière pour équilibrer la voile qu’un vent violent gonflait ; le poignet droit tétanisé sur l’écoute, elle repoussait le gouvernail de son pied gauche. Evidemment, cette posture malcommode n’aurait pas suffi longtemps à les sauvegarder, elle et son bateau. Le grain arrivait sur eux et le courant les faisait dériver irréversiblement loin de leur cap. Curieusement vite, d’ailleurs, eu égard à la capacité normale de résistance de l’embarcation, s’était-il dit alors... Lorsqu’au port ils avaient soulevé le bateau malmené pour le mettre au sec, il avait remarqué la dérive endommagée, brisée aux deux tiers. Salopée, c’était sûr : la ligne de cassure était trop égale pour avoir été causée par un choc contre un rocher. Il s’y connaissait, réparer ou transformer les bateaux était sa passion. Le gouvernail se trouvait, lui aussi, dans un drôle d’état, il avait été en partie démis de ses gonds…
Mathieu n’avait rien dit encore – il serait bien temps demain, lorsque tout se serait calmé – mais il lui semblait évident que quelqu’un ne portait pas la barreuse dans son cœur. A moins que celle-ci n’ait adopté un type particulier de suicide ?
Non. Cela ne collait pas avec son attitude. Il avait aimé la flamme déterminée dans ses yeux lorsque, après le sauvetage, elle les avait remerciés de s’être détournés pour la secourir. L’absence de pathos témoignait d’une force, d’une habitude de lutter seule. Un léger rictus aux lèvres elle regardait, au bout du câble de remorquage, son voilier balloter, voiles affalées, piteux. « On a l’air bien ridicules lui et moi », avait-elle dit seulement. Puis elle leur avait serré la main. Dans l’urgence de l’action, ils n’avaient pas pensé à lui demander son nom : jusqu’à nouvel ordre, flamme et détermination tenaient donc lieu d’identité à cette étrange fille rousse. Ce n’était pas plus mal, songea Mathieu, ainsi pour quelques heures il avait l’illusion que, dépourvue d’état civil autant que d’attaches, elle leur appartenait un peu.
De fait, elle s’était confiée à eux… Dans le sourire nu qu’elle leur avait adressé, Mathieu avait lu une sorte de révérence – et surtout, une gratitude émouvante. Elle n’avait pas l’habitude d’être secourue, cela se voyait. Le patron avait grommelé deux phrases vagues, gêné à l’idée d’une effusion. Elle avait souri un peu plus, presque moqueuse. Après quoi elle s’était recroquevillée dans un coin de la petite cabine, histoire de les laisser travailler en paix. Soudain grelottante, les lèvres bleues au-dessus du pull de grosse laine qu’il lui avait prêté.
A leur arrivée, se redressant comme un automate à leur appel, elle avait marché toute raide et tétanisée par le froid, jusqu’à ce bistrot, le plus proche des quais. La patronne s’était activée efficacement : elle l’avait ravitaillée en nourriture et boisson chaude. Et à présent, enroulée dans le pull trop grand de Mathieu qu’elle avait gardé, la fille dormait là, sur un fauteuil poussé près du poêle ; dans un abandon d’enfant.
Déjà le grain se calmait. Mathieu repartirait dans quelques heures, avant l’aube. Dans le projet de se payer son propre garage de réparations navales, il travaillait tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre patron, multipliant les chantiers et les embarquements… Mais demain en fin de matinée, au retour de la pêche, il rapporterait à la jeune femme un bouquet de fruits de mer. Oui, un bouquet mais salé, iodé, âcre un peu: varech, praires, crustacés. Il espérait qu’elle décoderait l’allusion, et que le geste l’amuserait autant que lui. Quoiqu’il en soit il le lui offrirait, puis il demanderait à la patronne de le préparer : ils mangeraient sur la terrasse. Alors seulement il lui parlerait des avaries bizarres de son dériveur, et de leur cause : une probable malveillance. Il saurait bien alors, en la voyant pâlir ou tressaillir, s’il avait raison…
Eventuellement aussi, il lui demanderait son nom. Si elle était encore là, évidemment. Mais l’hypothèse d’un départ rapide ne l’inquiétait pas vraiment. Les événements prenaient leur temps, ici. Ils étaient annoncés parfois bien avant qu’ils ne surviennent, et bien après leur disparition projetaient encore une ombre, un reflet.
Il toucha au fond de sa poche un galet roux, fulgurant, de la même couleur que les cheveux de la rescapée ; cette pierre à l’extrémité ébréchée, il l’avait trouvée une semaine auparavant sur la plage. Du bout des doigts il la ramena dans sa paume et la caressa doucement. Il constata une fois de plus combien le poids tiède et rond l’équilibrait. Les copains pouvaient l’accuser d’être devenu sauvage, depuis son divorce, et le moquer de préférer courir les grèves plutôt que les filles : lui savait qu’hommes et pierres pouvaient se faire du bien, parfois.
Il y eut une bourrasque plus forte et la dormeuse se mit à gémir, à bouger la tête et les mains, à se défendre en rêve.
- Non, Raoul ! Tu ne peux pas ! protesta-t-elle d’une voix d’enfant.
Mathieu s’approcha. Il y eut une suite de marmonnements incompréhensibles, puis il entendit distinctement :
- Papa… Il faut… me laisser vivre.
Peut-être alertés par le ton de la rêveuse, dans le café on avait fait silence. Le cœur serré, le garçon se pencha :
- Tout va bien, murmura-t-il. Tranquillisez-vous. Vous êtes… Tu es en sécurité ici.
Mais la dormeuse continuait de gémir et de se débattre faiblement. Alors il saisit sa main et y glissa la pierre tiédie. « En sécurité », répéta-t-il en refermant, un à un, ses doigts.
Sans doute l’entendit-elle cette fois ; car la bienveillance qu’on projetait sur elle fit rayonner un instant son visage. Ses cils battirent, les commissures de ses lèvres s’étirèrent. Puis la lumière s’envola, telle une mouette de passage ; mais la détente qu’elle avait apportée s’attarda sur le visage de Mathieu.
Les hommes plus âgés, en voyant naître l’émotion, détournèrent le regard, pudiques. On se remit à parler pêche. Du réchauffement climatique. Des dernières mesures de Bruxelles et des quotas…
Dans les étages, un téléphone sonna, auquel personne ne prit la peine de répondre. Dehors, la mer léchait sa colère.
Sur le sentier qui le ramenait chez lui, Mathieu allongeait le pas dans les bourrasques amollies. Il rêvait au petit galet roux. Doux secret minéral, désormais partagé.
Au chaud dans le café protecteur, Gaëlle respirait profondément, calmement. Il lui semblait qu’on lui avait parlé…
Carole Menahem-Lilin, septembre 2007- mars 2008