PostHeaderIcon Frissons dans l'Eyre, Jean-Claude Boyrie

Frissons dans l'Eyre.

 


Question de Grand' mère à ses élèves du Cours complémentaire :

« Je suis un rond qui s'aplatit,

& G 2 L pour voler.

Qui suis-je ? »

Réponse : une ellipse.

BARSACQ

 

Pierre Dubosc ( alias : Pierrot) sursaute en parcourant la rubrique nécrologique du Journal « Sud-Ouest ». Il vient d'y trouver un avis de décès qui le trouble fort. C'est quelqu'un qui porte le même nom de famille que lui : il s'agit de sa cousine au second degré Françoise Dubosc, dite « Fanchette », « ravie »... [ pas « ravie de mourir », mais si l'on se fie aux termes du communiqué ] : « ravie à l'affection des siens au terme d'une éprouvante maladie ».

 Sa cousine Fanchette, Pierrot l'avait plus ou moins perdue de vue. Une situation aisément compréhensible, sachant que les deux branches de leur famille étaient brouillées de longue date pour une sordide histoire d'héritage.

 Ce sont des choses qui arrivent. La pauvrette n'était pour rien dans cet obscur conflit. Dommage pour elle, dommage pour lui.

 Car tout enfant, quand sa grand mère le menait aux Jacons, Pierrot était tombé amoureux de « la fille aux cheveux de lin » (1). Soupirant sans espoir : on lui défendait de jouer avec elle. Il ne l'avait revue que quarante ans plus tard. Elle était venue à lui, l'avait embrassé, elle avait tout fait pour apaiser les vieilles rancunes. Trop tard. Voilà qu'à présent elle était morte. Qui verrait disparaître sans émotion une personne juste de son âge ? Et puis, est-ce qu'on meurt à soixante ans ? Si c'était le cas, comment pourrait-on profiter de la retraite ?

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 Barsacq sur l'Eyre (2) est un gros bourg des Landes. Pour tout dire un Chef-lieu de Canton. Une commune forestière  noyée dans une mer de pins. Un point sur la carte, un nom sur la route nationale, une étape de second ordre pour le touriste de passage. Mais pour Pierrot, Barsacq représente beaucoup plus : c'est le village de son enfance.

 Il éprouve à présent un ardent besoin d'y revenir. De retrouver le chemin perdu de ses origines. Il veut se rendre au cimetière. Se recueillir sur la tombe de Fanchette. S'excuser de son (trop) long silence. Réconcilier enfin « post mortem » les deux branches ennemies de sa famille.

 Pierrot allume son ordinateur, tape « pelerinage.com » sur internet. Cherche la destination « Barsacq sur l'Eyre », affiche les horaires et les prix. Réserve une place de seconde classe côté fenêtre dans le TGV de quinze heures dix, départ Gare d'Orléans - Austerlitz.

 Puis réfléchit. Comment peut-on prendre un billet de T.G.V. pour une gare où justement aucun T.G.V. ne s'arrête ? Ni d'ailleurs aucun train, quel qu'il soit, du fait qu'il n'y a jamais eu de gare à Barsacq. Lors de la construction de la ligne Bordeaux-Hendaye, le Conseil municipal de l'époque avait fait des pieds et des mains pour dérouter son tracé vingt kilomètres plus loin, épargnant au village les inconvénients supposés du Chemin de fer : le bruit, la pollution, tout ce qui s'ensuit...

 Moralité : les bourgeois de Barsacq ont eu ce qu'ils voulaient, ils ont garanti leur tranquillité et perdu par là-même un moyen de transport vital. Heureusement, comme dit la publicité : « avec le train, tout est possible » (3). Surtout le train du souvenir. Il est rapide, silencieux, ne pollue pas. Il file au travers d'un paysage virtuel, s'arrête où l'on veut, quand on veut, avant de mener à sa destination finale : le Pays des Ombres. Là, c'est le fameux : « Terminus, tout le monde descend. »

 Ultime particularité : pour cette destination, l'ordinateur n'édite que des allers simples.

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 Pierrot a retrouvé son ancienne école, ci-devant « publique », devenue le : « Groupe éducatif primaire Serge Gainsbourg». Le profil de l'artiste en mal de rasage est affiché sur la façade. Son nom s'étale en gros caractères, telle une enseigne publicitaire. Il n'empêche. Sous un dehors non conformiste, malgré son habillage flambant neuf, ce sanctuaire de l'Instruction Publique ( pardon ! on dit à présent, « de l'Education ») délivre depuis un siècle un message uniforme.

 Cette école représente trente années de la vie de Grand mère. Six lustres durant, elle y a exercé le métier d'institutrice.

 Il y a trente ans les choses ne se passaient pas tout-à-fait comme aujourd'hui. Le bâtiment comportait deux parties distinctes, l'une pour les garçons, l'autre réservée aux filles. Les garçons entraient par une porte, les filles par l'autre. La classe commune était réservée aux tout-petits.

 Les écoliers des deux sexes étaient tenus de porter la blouse, leur terne uniforme préservait jupes et culottes des taches d'encre et gommait les distinctions sociales. A la sonnerie, ils se rangeaient sagement par deux dans la cour avant d'entrer dans la salle de classe, leur joyeux babil cessait jusqu'à l'heure de la récréation.

 En ce lieu, Grand' mère a rabâché les tables de multiplication et de division. Inlassablement fait réciter à ses petits élèves les Fables de la Fontaine. Vérifié qu'ils savaient par coeur le nom du chef-lieu de chaque département. Corrigé les dictées et les compositions françaises. Récompensé les bons élèves. Réprimandé les cancres impénitents, dont Pierrot, qui l'eût cru ? Grand' mère assurait accessoirement les cours de morale et d'éducation civique.

 Aujourd'hui, sa voix résonne encore distincte dans la salle déserte, enjolivée par une pointe d'accent gascon. L'instit' à l'ancienne manière articule soigneusement chaque syllabe. Elle prononce toutes les consonnes. Fait un sort aux liaisons, au pluriel et à l'e muet.

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 La maison de Marraine, au coeur du village, a gardé son aspect d'origine, mais perdu son identité. « Son âme » eût dit Grand' mère. Grand' Père est mort en dix huit, intoxiqué par le « gaz moutarde » à Verdun. Pierrot ne connaît de lui qu'un portrait en uniforme, en bonne place dans la salle de séjour. Celui d'un éternel jeune homme aux yeux très doux. « Veuve de guerre » à l'Armistice, Gabrielle n'avait que vingt cinq ans. On la surnommait « Gaby », personne n'eût songé à l'appeler Grand'mère à l'époque. Elle est venue s'installer là, chez sa soeur « Lolotte », avec le petit Paul, le futur père de Pierrot. Charlotte, qu'on appelait au village « la femme du Docteur »  sera plus tard sa grand' tante et Marraine du susdit, mais nous n'en sommes pas encore là ! Le Docteur Lalanne est mort hypocondriaque au début des années cinquante, la Tata Marraine lui a survécu dix ans. Par la suite, Grand mère a du se résoudre à vendre la maison désormais trop vaste pour elle et trop dure d'entretien, même en épandant sur les parquets, les lambris et le mobilier des tonnes d'encaustique.

 Chef de famille et nanti d'une belle situation, constamment accaparé par son travail, Père était devenu pour les gens d'ici « quelqu'un de la ville ». Il ne revenait que rarement au bercail. Tout jeune, Pierrot faisait de longs séjours chez sa grand mère, surtout pendant les vacances. Puis, il a grandi, les séjours se sont espacés, ainsi va  la vie.

 Aujourd'hui la maison de famille, aux allures de poule couveuse, est devenue une agence immobilière. Elle a gardé pignon sur rue, on voit toujours les moellons de garluche (4) en façade. Leur rouge sombre contraste avec les blanches embrasures des fenêtres munies de volets bleu-charrette.

 Parfois, des mains invisibles écartent les rideaux de dentelle. On entrevoit deux visages de femmes, tour à tour souriants et tristes, deux bonnes fées, deux anges gardiens qui veillé sur l'enfance de Pierrot. Deux femmes si différentes entre elles et si complémentaires pourtant. Gabrielle et Charlotte. Grand mère et Tata Marraine. L'une férue de valeurs civiques et de laïcité. L'autre avec sa sensibilité maladive et sa religiosité quasi-mystique.

 Sous leur double regard, les souvenirs d'enfance de Pierrot se résolvent dans un parfum de la cannelle et de la fleur d'oranger. Grand' mère disait de lui « il est gourmand comme une padère (5) de Carnaval ». Un effluve puissant s'échappe, embaumant la cuisine. L'odeur du « sitôt-fait » (6) qui finit doucement de dorer.

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 La place du village s'anime. C'est l'heure de la fin de la messe, celle aussi des mondanités. Les femmes toutes de noir vêtues, sortent de l'église. Les hommes émergent du Café du Commerce. Une fois remisée leur aube blanche, les enfants de choeur redeviennent des gamins comme les autres, ils  jouent aux billes sur le trottoir. Monsieur le Curé déambule, saluant ses ouailles, son bréviaire à la main. Il doit avoir chaud sous sa soutane aux petits boutons près serrés (au fait, qu'est-ce qu'il peut bien porter sous sa soutane, Monsieur le Curé ? ). L'abbé Daudignon a juste entrebaillé le col à rabat blanc sur son double menton moite. Au passage, il marmonne à l'adresse de Pierrot une phrase édifiante. Juste un de ces adages qu'il tient en réserve à l'usage de ses paroissiens. Pierrot connaît bien son répertoire, qui n'a pas varié : « Garde-toi des tentations de la chair ! » (les jours pairs) et « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » (les jours impairs).

 Ces conseils, le bon abbé les met-il lui-même en pratique ? Il y a une bien jolie servante au presbytère. On rit sous cape dans l'arrière-boutique chez Sentucq de mystérieuse disparition d'une louche en argent le jour de la visite pastorale de Monseigneur d'Armagnac. Figurez-vous que l'évêque avait malicieusement caché la louche entre les draps du bon Abbé. On ne l'a retrouvée que longtemps après (7). Cette histoire de servante peu farouche et de curé fait définitivement partie du patrimoine barsacquois, les commères du village font encore les gorges chaudes. Leurs maris se gaussent de la virginité supposée des demoiselles Balhadère, éternels « coeurs à prendre » du lieu.

 Monsieur Ducourneau, le Maire ne rit jamais, surtout pas des choses de la religion. N'est-ce pas sa dame qui fait réciter le catéchisme le jeudi ? Séraphin Ducourneau, c'est aussi le patron de la Scierie, un personnage considérable et considéré : de lui dépendent vingt emplois dans le village. Pour l'heure, il est en grande conversation avec son premier adjoint : le notaire, Lucien Romégas. Les deux hommes sont copains coquins. Un notaire, c'est quelqu'un d'important. Il contrôle toutes les transactions du canton, passe les actes d'achat, de vente et de succession de ses administrés. C'est par l'entremise de Me. Romegas et sans doute grâce à lui qu'à la mort de Grand' père, le petit Paul a été dépouillé par ses oncles. Le service qu'il a rendu à la branche cadette de la famille, celle de Jean Piano, valait bien une caisse de Saint-Emilion. La maison du notaire est la plus grande, la plus belle, la plus cossue du village. Lorsqu'il mourra, il aura droit aux obsèques les plus somptueuses et au caveau le plus en vue du cimetière. Son nom figurera en lettres d'or sur la dalle funéraire avec la date de sa naissance et celle de son décès, les titres qu'il a portés, les décorations qu'il a reçues. « Bon élu, bon père, bon époux » : ces quelques mots résument bien la vie d'un homme convenable. Sans leur secours, son souvenir serait à jamais perdu pour la postérité.

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 Pierrot a repris le chemin des Jacons. Retrouvé sans peine la demeure de Jean Dubosc dit « Jean Piano », le musicien de la famille. Les oncles sont morts depuis longtemps, puis est venu le tour de Jean et ensuite celui de sa fille Annie : la pécheresse honnie de tous, pour avoir « conçu hors des liens sacrés du mariage »( dixit Monsieur l'Abbé ). Galipette que traduit bien le parler local : « elle a fait lanlaire au bord de l'Eyre ».

 Avec la disparition récente de Fanchette, la « fille aux cheveux de lin », le lignage ennemi s'est éteint. Inutile désormais de faire un crochet pour éviter ce lieu de perdition.

 Circulez, il n'y a plus rien à voir !

 D'ailleurs, le paysage a changé, comme tout le reste ici : le hameau d'autrefois laisse place à un lotissement, avec ses maisons préfabriquées. Le jardin familial, vert paradis de son enfance,  est maintenant englouti sous l'asphalte. Rassemblant ses souvenirs, sous le portillon de la mémoire, Pierrot parvient tout de même à identifier l'emplacement des tomates en espalier, du carré de choux, le coin des herbes aromatiques, la plate-bande où poussaient les glaïeuls.

 Descendant vers la rivière, il s'installe sur une grosse pierre au bord de l'Eyre. En ce lieu précis, il venait jadis avec Grand' mère prendre le frais dans la torpeur d'un après-midi d'été.

 Pierrot fait le vide dans sa tête, en chasse les idées parasites, pour mieux goûter ses souvenirs. Son regard se perd parmi les frondaisons, glisse sur le miroir d'eau ferrugineuse. Au niveau des seuils d'alios (4), l'Eyre se brise en minuscules cascatelles. Des remous se forment, toujours mouvants, toujours changeants. Mirage des  reflets se jouant sur l'eau frissonnante, miracle de la lumière qui scintille et sautille. La rivière semble à Pierrot plus propre qu'autrefois, les rives sont maintenant recépées, la commune a fait nettoyer les branches qui traînaient dans l'eau. Une petite plage a même été aménagée. On peut faire aujourd'hui trempette dans l'Eyre, y canoter, pique-niquer en famille.

 Aujourd'hui, c'est bizarre, il fait beau, mais on ne trouve pas âme qui vive. Seul s'agite à l'envi le microcosme des insectes : nèpes, moustiques, libellules voletant parmi les iris nains, les renoncules et les lentilles d'eau. Ce petit monde grouille à la surface de l'Eyre, émerge pour aussitôt mourir et sans cesse renaître.

 Aux yeux de qui sait regarder, ces créatures infimes livrent un immense secret : celui de la survie.

 Seul l'éphémère dure.

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 Tout est calme à présent. Le dialogue peut reprendre entre Pierrot et sa grand'mère.

 « Tu vas te faire tirer les oreilles, mon enfant ! A quand remonte ta dernière visite ? Allons, avoue, sacripant  : six mois.... ? Deux ans .... ? Cinq ans ... ?
  - Ben.... Cela va faire trois ans tout juste, Grand' mère, que je suis venu fleurir ta tombe.
  - Petit coquin ! Sais-tu seulement où elle se trouve, ma tombe ? A l'autre extrémité du cimetière, à l'opposé de celle de Jean Piano. Tu ne t'imagines tout de même pas que j'allais reposer pour l'éternité avec ceux qui m'ont dépouillée ?   Cinq travées séparent nos deux caveaux.
  - C'est possible ! Je n'ai pas compté les rangées. A propos du cousin Jean, je trouve bien triste que sa petite-fille l'ait déjà rejoint sous la terre.
  - Ce n'est gai pour personne, petit. Cette drolesse, je la croise de temps à autre en mon ultime séjour devenu le sien. Nous devons nous supporter mutuellement.

  - Je ne vois pas ce que tu lui reproches. Avant de s'en aller, Fanchette avait essayé de me parler...
  - Je ne lui en veux pas personnellement, note bien. Même que ce n'est pas une mauvaise fille, et polie avec ça : quand on se rencontre, elle me fait un signe de la tête, je la salue de même, et nous passons notre chemin. Bien sûr, nous n'irons pas jusqu'à tenir salon.
  - Je réalise à  présent qu'outre-tombe comme ici-bas, il y a des conflits de voisinage !
  - Parce que tu croyais le contraire ? Décidément, les
« pas-encore-morts » se font des idées préconçues sur les « non-vivants ». Ils s'imaginent que  leurs chers disparus résident à perpète sous une dalle de pierre entre quatre planches. Eh bien, ils ont tort. « Ceux de l'au-delà » (comme ils disent) sont libres d'aller et venir à leur guise. Certains retournent de préférence vers les lieux qu'ils ont fréquenté de leur vivant.Ils habitent chez leurs enfants, leurs petits-enfants, ceux qui les ont connus et aimés. D'autres choisissent l'errance, ils s'éparpillent partout dans la nature, se trouvent là où on les attend le moins. Ta cousine Fanchette, tu l'as peu connue et pourtant elle est présente dans ton souvenir. Quelques notes de piano te suffisent à la faire revivre. Juste le temps de l' émotion.
Mais souviens-toi, c'est important : les morts n'existent que quand on pense à eux.
  - Je t'entends, Grand' mère....
  - Non, tu m'écoutes sans comprendre, ce n'est pas la même chose, c'est même tout-à-fait différent.
  - Sois indulgente, Grand' mère. Tu me demandes de percer le mystère de l'au-delà.
  - Je ne te demande rien. D'ailleurs, il n'y a pas de mystère de l'au-delà, mon petit. La maladie et la mort sont normales, elles font partie de la vie. Il faut juste croire au miracle de la vie.

 La voix de l'aïeule s'estompe, se fait de moins en moins distincte. A présent, ce n'est qu'un murmure qui se fond parmi les bruits de la nature et se perd. Un souffle échappé de sa bouche défunte et qu'emporte le vent d'ouest.


Notes et commentaires :

 Cette proposition a été formulée en atelier sur la consigne de «l'ellipse ». Elle prolonge deux nouvelles antérieures, figurant sur le Blog « Atelierdecrits » :

  1. Voir « La fille aux cheveux de lin » - Souvenirs d'enfance – (2008). L'épisode ci-dessus se situe trois ans plus tard.

  2. Barsacq est un village imaginaire. L'Eyre est un petit fleuve côtier qui draine la Grande-Lande et débouche dans le Bassin d'Arcachon.

  3. Cet alinéa paraphrase une publicité connue de la S.N.C.F.

  4. La garluche (alios) est une concrétion ferrugineuse.

  5. Voir « Une histoire louche » (2007).

  6. Poële.

  7. Pâtisserie locale.

 Illustration de Fabrice Boyrie (10 ans)

PostHeaderIcon Escapade, Thérèse-Françoise Crassous


Un enfant, car il n’a que huit ans, marche le nez en l’air sur le chemin qui longe son jardin. Il aperçoit un papillon oscellé de carmin qui l’attire vers des contrées inconnues  de lui, également de sa mère. Elle lui a pourtant recommandé

- Ne t’éloigne pas. Ne dépasse pas le bout du pré !

 Car ils viennent d’emménager dans ce hameau plein de mystères. Lui, sans penser au danger, court après ces ailes avec son filet à la main. L’animal lui fait envie, il le veut pour sa collection. Il se voit apportant sa prise sous les ovations de l’entourage. Il aura ramené le représentant d’une espèce rare. Le lépidoptère volette d’herbe en herbe, d’herbe en fleur, de fleur en feuille, de feuille en haie, de talus en fossé, de fossé en ornière, de pied d’arbre en sa cime, en de savantes arabesques. Et Petit Pierre, toujours derrière, pénètre dans les fourrés du petit bois du Père André.

 Soudain il sursaute. Les branches se referment sur lui ; le jour est devenu sombre ; il s’arrête tout étourdi. Eberlué, il regarde les feuillus. Il ne reconnaît plus rien. Dans une clairière, le papillon, lui, s’est posé sur un brin à portée de main et le nargue. Il a même replié ses ailes pour se délasser. Furieux, le garçonnet prend son élan et d’un bond se plaque car il est bien plus malin. Il va saisir sa proie ;  Il en est certain. Mais il s’abat sur des orties. Qu’il aplatit !  Les plantes pour se venger le piquent de leur venin. Il a les paumes qui le brûlent. Son visage a des blessures et son pantalon déchiré. Alors il réalise qu’il est perdu au milieu de la forêt… PERDU !

En un éclair, il se remémore les histoires de loup garou, de sorcières et de brigands que lui racontait sa maman. Il n’est pas fier et il est las d’avoir trottiné comme un rat. Il s’imagine, transformé en lapin qu’un renard vient défier à la course pour  le grand prix de Diane. Pour rentrer, il lui faut encore avaler des milliers de kilomètres. Il est trop fatigué, il tremble. Le vent devient froid et souffle sa rancœur sur le petit désobéissant qui a peur, peur de ne pas retrouver sa maman. Il appelle d’une voix fluette

- Maman ! Maman ! Comme si elle était près de lui.

Pris de panique il crie. Seul le hibou hulule et répond. Il se sent tout, tout petit dans ce labyrinthe immense. Des bruits crépitent alentour : un cri perçant déchire la nuit ; un vol d’on ne sait quoi le frôle. Il croit alors voir des fantômes. Il se recroqueville, se terre, rampe sous des rameaux tombant à terre, se roule en boule dans cette cachette et attend en grelottant. Des larmes jaillissent de ses prunelles. Sa chemise d’été est bien mince ; Il relève d’un geste son col  comme il avait vu faire son père, pour se protéger de la brume.  Puis un pouce dans la bouche, il se morfond et gémit par intermittence :

- Maman !

Mais personne ne l’entend.

- J’ai perdu mon filet. Je vais me faire gronder. Pense-t-il.

Les minutes s’éternisent. Il hurle désespérément. Le noir l’envahit. A travers la ramure, des étoiles s’allument et clignotent. Il se sent un peu rassuré.

- Maman ! Maman ! Crit-il à perde haleine.

Au bout de trop longtemps, une lueur vive l’éblouit.

Sauvé, il est sauvé !

Il distingue maintenant des craquements de brindilles et des voix qui s’interpellent.

Il sort de sa cache comme un diablotin puis court, court en direction des silhouettes. Il n’a jamais couru si vite et se jette dans les bras de sa maman. Des larmes coulent sur ses joues sous les lueurs des lampes tempête. Il jette ses bras autour du cou de sa mère si contente et s’y blottit si fort, si fort à la mesure de sa frayeur. Il pose confiant sa tête sur son épaule sur le chemin de la maison. Apaisé il s’endort un sourire aux lèvres. Il rêve de son aventure et du récit qu’il fera demain.

Il a côtoyé des bêtes féroces, des elfes et des lutins. Mais, il retournera un jour, c’est certain, dans des forêts pleines de promesses et rapportera des spécimens car il sera explorateur.

 

2 novembre 2008.


PostHeaderIcon La fille aux cheveux de lin

La fille aux cheveux de lin.

(souvenir d'enfance)

FANCHETE

"" Sous le portillon de la mémoire...

on regarde ce qu'on croit être le passé,

mais avec le regard d'aujourd'hui."

Jacqueline Chauvet.

 

 Onze heures du matin. C'est la fin du mois d'août. « Il fait lourd pour la saison! »  se plaint Tatie Marraine. J'entends grincer les persiennes. La maison se ferme au soleil. Dans les Landes, on a coutume de clore les volets, quand la chaleur commence à monter. De la sorte, les murs épais conservent la fraîcheur du matin. Cette pratique choque le petit Parisien que je suis, féru de lumière et de chaleur. Insidieusement pourtant, le soleil parvient à s'infiltrer. Ses rayons se faufilent au travers des claire-voies, se projettent en stries parallèles sur le pavement de terre cuite .

 Je me sens petit, tout petit, dans cette maison immense et vide. Ma grand' mère et ma tante, qui est aussi ma Marraine, y vivent seules. Je passe chez elles le plus clair de mes vacances d'été, lorsque mon Papa et ma Maman sont à leur travail ou en voyage.

 Aujourd'hui la cuisine embaume la fleur d'oranger. J'aime mieux ça que l'odeur d'encaustique. Mamie prépare un « Sitôt-fait » (le bien nommé, c'est justement le gâteau dont je raffole). Elle m'associe aux préparatifs: « Allez marmiton! Mets donc la main à la pâte! »

 J'y vais de bon coeur. La main à la pâte, je ne demande que ça, j'y mettrais même les deux, s'il le fallait. Oh! La recette est simple. On commence par vider un pot de yaourt dans le fait-tout. Le pot vide sert de récipient pour verser l'huile, le sucre et la farine. Une mesure de chaque! Ensuite on touille, on brasse tout. Grand' mère contrôle tous mes gestes. « Plus vigoureusement que ça! fait-elle. Maintenant, ferme les yeux, je vais ajouter la potion magique ». Parfois, elle change ce terme en: « poudre de perlimpinpin ». Mais mon aïeule en garde jalousement le secret, ne révèle à personne ce qu'est cet ingrédient mystérieux.

 Puis, elle met le mélange au fourneau. La pâte doit cuire à feu doux, pas trop vite pour que le gâteau lève et soit bien doré. Miam! miam! Je me lèche les doigts où traîne un reste de crème parfumée.

 Là, je sais que je vais me faire disputer. Mamie vient s'est aperçue que des projections d'huile ont malencontreusement souillé ma salopette toute neuve. Elle est furieuse contre moi, j'ai honte.


JACONS

 

Quatre heures du soir. « Prépare-toi, Pierrot, nous partons au jardin! ». Cette injonction met fin au pensum de la sieste imposée. La seule évocation du nom des « Jacons » me procure un frisson de volupté. Aller aux Jacons est une récompense, c'est un plaisir qui se mérite. Pour s'y rendre, il faut sortir du village, attraper un chemin qui file en bas du pont, remonter l'Eyre sur la rive où se trouvent les jardins familiaux. Pas question d'aller là-bas tout seul, c'est loin, c'est compliqué, je risquerais de me perdre en route ou de me faire écraser par une auto. Même les grandes personnes ont du mal à se repérer dans ce labyrinthe. Bizarre tout de même: Grand' mère et Tatie Marraine ne prennent pas le chemin le plus direct, elles font un crochet pour éviter l'atelier de Jean Piano. Pourquoi ce détour? « C'est la maison du Diable! », s'exclament-elles avec une grimace d'horreur. Pour un coup, me voici dûment chapitré: je sais qu'en ce lieu, mille dangers me guettent.

 On ne m'a dit la raison que plus tard, lorsque j'ai grandi. C'est difficile à expliquer. Même aujourd'hui, je ne suis pas bien sûr d'avoir compris. Jean, c'est le menuisier du village. Tout le monde le surnomme ici « Jean Piano », en réalité il porte le même nom que nous. Parce que c'est un proche parent: le cousin germain de Papa. Quand Grand' père est mort, juste après la Guerre, ses parents à lui (que je n'ai jamais connus) ont fait beaucoup de mal aux miens. Jean vit toujours, mais il incarne l'Ennemi, c'est la bête noire de notre famille. On me défend de lui parler, même pour un simple bonjour. Je dois éviter de croiser sa fille Annie, qui pourrait être ma mère. Annie a une gamine de mon âge, Fanchette. Et pas de mari. Tiens donc! Comment cela peut-il se faire? Grand' mère fredonne: «  Annie aime les sucettes... »  Moi aussi, j'adore les sucettes; je ne vois pas où est le mal.... Marraine renchérit sur le ton du catéchisme: « Annie a fauté... ».
  Puis ajoute: « Quant à Fanchette, je ne veux pas te voir
frayer avec cette drôlesse! »

 Dommage pour moi, car il n'y a pas d'autre enfant avec qui je puisse jouer aux Jacons.

 Et puis zut! Je mets mon mouchoir par dessus. Ces histoires de grandes personnes me dépassent, je ne cherche pas à en savoir plus.

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 Le potager de Grand' mère est un lieu magique, le vrai Pays des Merveilles. Un paradis où l'on n'accède qu'en sabots pour ne pas crotter ses chaussures. Mamie et Marraine portent invariablement la même robe noire à pois blancs. Le même chapeau de paille à larges bords, rond comme une roue de charrette, les coiffe toutes deux. On dirait qu'une ombrelle portative les met à l'abri du soleil.

 Quand la chaleur tombe, étirant à loisir ce morne après-midi d'été, quel soulagement de venir là! Quel bonheur de se promener parmi les carrés de choux et les rangs de salades frisées.

 Tiens! Un éclair blanc: le derrière entr'aperçu d'un petit lapin qui détale à notre arrivée!

 Je sais où se trouvent les herbes que Mamie utilise en cuisine: persil, ciboulette et cerfeuil. Les aulx dressent leur tête ronde. Grand Mère m'a montré d'autres plantes aromatiques: le thym, le basilic et l'origan. J'apprends à les identifier, sans trop savoir à quoi elles servent. Je ne sais pas comment je ferai pour retenir tous ces noms. Sur l'espalier, s'étagent des tomates bien mûres, rubicondes, charnues; lisses comme des joues de bébé. Au ras de la terre fraîche, j'ai déjà repéré la reine des friandises: une fraise toute rouge, cachée sous le feuillage sombre. Celle-là, croyez-moi, ne parviendra pas jusqu'au compotier, car je l'aurai mangée bien avant. Je fais au passage un clin d'oeil aux potirons dont la panse se dore au soleil. Marraine m'a lu « Cendrillon »: dans ce conte, une citrouille se change en carrosse, ou bien c'est l'inverse; je m'embrouille toujours.

 Les haricots, sont faciles à cueillir en s'armant de patience et quand ils sont à point. Les coutelles, vertes et tendres, fondent comme du beurre entre les doigts. Les monjettes aux  blanches coiffes,  se cachent dans leur gousse, qu'il faut faire éclater pour en extraire les grains nacrés. 

 Aujourd'hui, le gros problème au jardin, c'est le manque d'eau. Avec la sécheresse qui sévit, l'Eyre est à son plus bas niveau. « Impossible d'arroser, gémit Grand' mère. Notre puits s'est tari! »

 Je suis petit, mais futé, je n'ai pas les yeux dans ma poche! Je suggère:
  - Mamie, il y a la fontaine publique en haut des Jacons, nous pourrions y remplir l'arrosoir!

L'aïeule me lance un regard noir:
  - Dis donc, Pierrot, tu me vois coltiner un décalitre d'eau à mon âge? Avec mes rhumatismes? Mets-toi à ma place. Imagine un peu que tu aies soixante ans, ça finira bien par t'arriver un jour à toi aussi!

    Non. Cela, je ne l'imagine pas. Impossible de me représenter que je puisse devenir aussi vieux! Pour l'instant, je suis tout fier de de mes dix ans, je me dresse sur mes ergots de jeune coq.

 Oui, je suis un grand, je peux aider Mamie à porter l'arrosoir. Plutôt vide que plein, d'ailleurs.

 Pour sauver sa récolte, pour éviter qu'advienne cette « fin des haricots » qu'elle cite souvent, Grand' mère se résigne à gravir la calade en ma compagnie jusqu'à la fontaine des Jacons. Bien sûr, elle n'a pas dit le vrai motif de sa réticence. Moi, je le connais: la fontaine en question se situe juste à côté de la « maison du Diable ». En cette soirée étouffante, par la véranda grand ouverte, on entend s'égrener les notes d'un instrument désaccordé. Un bruit de jet d'eau. Le « ploc, ploc, ploc » des haricots en grain tombant dans la casserole. « Jean Piano fait ses gammes! » commente Marraine, sarcastique. « Quelle cacophonie! » soupire Grand' mère. Je fais semblant de rire avec elle, mais au fond, je trouve que Jean Piano joue bien. Sa musique à lui ne m'endort pas comme celle de l'harmonium à l'église; je suis captivé par cette mélodie, rauque et douce à la fois. Elle se mêle au son métallique et rafraîchissant qui vient de la fontaine. L'eau vive tombe par saccades. Elle éclabousse mes oreilles, tintinnabule, crépite en percutant la paroi métallique de l'arrosoir. Mamie et Tatie évitent de regarder du côté de l'instrumentiste. Moi, je risque un coup d'oeil à la dérobée. Jean Piano, tout à son jeu, ne nous prête nulle attention. Il n'a pas quitté la blouse pleine de poussière et de sciure qu'il porte pour travailler à l'atelier. Le diable, si c'est lui, dissimule sa queue; elle est sans doute enroulée sous cet ample vêtement. Qu'il ôte seulement ses gros souliers, c'est sûr et certain que j'apercevrais ses pieds fourchus. Au vu de son crâne dégarni, je doute néanmoins qu'il porte des cornes, ou qu'il ait les oreilles en pointe....  C'est comme ça, vous savez,  qu'on représente le diable!

    Vient alors une vision de rêve: j'entrevois une petite fille de monâge, une fille aux cheveux de lin, avce des nattes, assise auprès du pinaiste. Elle a l'air en extase, attentive à le seule mélodie qui naît de l'instrument. Elle, c'est Fanchette, sûrement. J'entombe instantanément amoureux. Si Jean Piano, c'est le diable, pour moi Fanchette est un ange du ciel.

  Post scriptum.

 Je n'ai revu « les Jacons » -et la fille aux cheveux de lin- que quarante ans plus tard.

 Tout est parti de cette courte missive:

 « Mon cher cousin,

 « Nous pouvons bien nous tutoyer, n'est-ce pas, du fait que nous sommes parents au second degré!

 « Je me prénomme Françoise. Quand j'étais petite, on me surnommait Fanchette, de même que toi: Pierrot.... Tu dois te souvenir de tout cela. Eh bien oui! Toi et moi portons le même nom de famille. Je suis la fille d'Annie et la petite-fille de Jean Piano. Mon histoire personnelle est simple: après le Conservatoire, un début de carrière de soliste, il m'a fallu déclarer forfait. Les enfants sont venus, aujourd'hui ce sont les petits-enfants, tu sais ce que c'est. Plus possible dans ces conditions  de continuer le piano. Je donne encore des leçons par ci par là, mais je ne me produis plus en public. La généalogie est ma consolation. Je m'intéresse à ceux qui nous ont précédé tout autant qu'aux jeunes qui nous suivent. Au fait, j'oubliais de te le dire, j'ai retrouvé ton adresse par Internet.

 « J'aimerais bien te rencontrer, Pierrot,  pour reconstruire mes souvenirs, pour y voir enfin clair dans l'histoire de la famille. De notre famille.

 « Je t'embrasse affectueusement, surtout réponds-moi vite,

 Fanchette.

 Bien sûr, je n'ai pas hésité, j'ai répondu: « Oui ». Voilà pourquoi j'ai entrepris sans tarder ce pèlerinage sur les lieux de mon enfance.

 C'était couru d'avance: impossible de trouver mes repères aux « Jacons ». Les jardins familiaux que j'avais gardés en mémoire se sont mués en lotissement d'habitation, dont les parcelles se succèdent, régulières, comme taillées au cordeau. De toute évidence, un point de chute idéal pour maisons préfabriquées; là-dessus, il n'y a pas photo.

 L'atelier de menuiserie a disparu. Il n'est plus besoin d'ébéniste au village. Les nouveaux résidents se meublent en grande surface, à l'enseigne de Trucmuche ou Machinchouette.

 Si je n'ai pas reconnu les « Jacons », j'ai retrouvé mon ange du ciel. Fanchette est aussi belle que dans mon souvenir. Encore plus brillante que son père au clavier.

 Car de la maison de Jean Piano, il ne reste que... le piano. Sa fille l'entretient pieusement.

 « Je m'en sers encore. Hormis le fait qu'il a fallu le ré-accorder, me dit-elle, je n'ai rien à reprocher à cet instrument, il est d'une excellente facture. D'ailleurs, tu n'as qu'à l'écouter! »

 Fanchette joue avec âme et brio les premières mesures d'une pièce de Ravel: « Jeux d'eau de la villa d'Este ». Pour moi, c'est le jaillissement d'une gerbe de trilles éblouissantes. Que du bonheur! Elle précise:
  - Grand' père aimait beaucoup Ravel. Entre autres, ce morceau. Plus tard, il m'a fait travailler des Préludes de Debussy:
« Ce qu'a vu le vent d'Ouest », « La cathédrale engloutie », j'en passe.... C'est ainsi que ma vocation de pianiste est née. Elle s'est ensuite éteinte, hélas, pour les raisons que tu sais!
  - Mais non! protesté-je.  Tu es une virtuose. Je mesure les difficultés que tu as dû affronter.
  - Ne te moque pas de moi, c'est du passé, tout ça. D'accord, j'ai connu des problèmes, des vrais. Pas ceux qu'on se crée. Ni ceux qu'avec le temps, l'absence de solution finit par régler. Mais je bavarde, cela ne mérite pas de commentaires... Nous sommes ici  pour parler de la famille.
  - Eh bien, allons au fait! Sais-tu pour quelle raison nos parents étaient brouillés?
  - Je crains que ce ne soit pour une sordide question d'héritage. Ton grand-père paternel est mort prématurément, comme tu sais. Il laissait une veuve, feue ta grand' mère et un orphelin: Paul, ton Papa.
Certes, Mamie a eu du mérite à élever seule son fils. Avec son modeste traitement d'institutrice, elle n'a pu s'en sortir que grâce à sa soeur, ma Tatie-Marraine, veuve de guerre, elle aussi.
  - Eh bien oui! C'est le drame de toute une génération! Presque un siècle après, les blessures ne se sont pas refermées. J'en arrive au chapitre le moins reluisant. Profitant de la situation, les oncles de ton père se sont, paraît-il, appropriés les biens de la famille, la maison de village, la métairie, les pins, tout ce qui s'ensuit, au détriment du petit Paul.
Tout de même, il doit y avoir une justice quelque part. Contrairement à ton père qui, par la suite, a dû travailler dur et a brillamment réussi, mes parents sont restés au pays, ils ont végété dans ce village. Maintenant, pas de jaloux, tout le monde est mort et enterré! Alors, elle est bien loin, cette histoire de gros sous....
  - Je ne trouve pas. En tous cas, ta version correspond bien à celle qu'on m'a donnée. C'est à la fois risible et tragique. Même avec le recul du temps, ton témoignage est accablant.
  - Pierrot, ceux qui ont écrit cette histoire ne sont plus là pour en parler. Là où ils se trouvent à présent, ils ne risquent guère de profiter des biens mal acquis! J'en reviens à notre arbre généalogique; je n'en finis pas, tu sais, d'inscrire les noms et les prénoms de ceux qui nous ont quittés. Figurent entre parenthèses deux dates pour chacun: l'année de sa naissance et celle de sa mort, en ajoutant une petite croix après la seconde. Maintenant, que nous sommes les plus vieux de la famille, ne serait-il pas temps de nous réconcilier?
Qu'en penses-tu, mon cousin?
  - Tu as raison, Fanchette. A quoi nous a mené tout ce gâchis? Pourquoi ce temps perdu, quand la vie est si courte?

  - Embrasse-moi, idiot!

 Ma cousine ne dit plus rien, je sens qu'elle a le coeur lourd. Pourtant, Fanchette me sourit:
  - Oublions tout cela! Veux-tu prendre une tasse de thé à la bergamote avec moi? Tu pourrais aussi goûter mon « Sitôt-fait »... Tu dois connaître, c'est une spécialité de la famille.

 Là, je dresse l'oreille, tant le seul nom de ce gâteau m'évoque de souvenirs! J'en prends délicatement un morceau, que je laisse fondre un instant dans ma bouche, et demande:
  - A propos, Fanchette, les ingrédients secrets dans la pâte, c'est quoi?
  - Mais tu sais bien, Pierrot: une pincée de cannelle et une cuiller à soupe d'eau de fleur d'oranger.

 Voilà qui est fait; j'ai obtenu le fin mot de l'énigme: la recette mystérieuse est enfin déchiffrée. Vient à présent le moment de se quitter. Fanchette s'installe au piano, pour me dire adieu en musique. « Qu'est-ce que je vais bien pouvoir te jouer, Pierrot? »

  - Je ne sais pas, moi... Pourquoi pas un Prélude de Debussy? Par exemple:  « La fille aux cheveux de lin ».RAVEL

Notes et commentaires:

        Texte composé en atelier pour être présenté au concours de nouvelles: "Souvenir d'enfance", lancé par l' Association Mancie-Passion à Agen.

    L'"incipit" est une "phrase déclencheuse" de l'Atelier d'écriture (Sous le portillon de la mémoire...). La suite de la citation est de Jacqueline Chauvet.

  Illustrations et photos de l'auteur, à l'exception de l'extrait de la partition de "Jeux d'eau de la Villa d'Este", de Maurice Ravel (source: "Wikipedia")...

   L'histoire est en grande partie autobiographique. Les noms de personnes et de lieux ont été changés. Certaine expressions locales issues de la langue d'oc figurent dans le texte. Les "coutelles" sont des haricots verts, les "monjettes" des haricots blancs, une "calade" est un chemin présentant des marches d'escalier.



 

PostHeaderIcon Une petite fille

   

J’ai connu une petite fille qui se nourrissait de rêves.

Elle dormait avec ses poupées, toutes ses poupées, et surtout sa poupée noire qu’il fallait particulièrement protéger. Elle leur préparait et leur servait le repas dans une jolie dinette. Elle les habillait, les lavait, les grondait et les cajolait. Sa maman leur tricotait des minis vestes, des minis pantalons. Elle donnait le biberon à ses poupons dans un  biberon magique où le lait coulait quand on le penchait sans jamais disparaître. Elle arrangeait les draps et la couverture dans un lit en bois, un lit miniature.

Quand elle était lasse de ses jouets, elle découpait dans la « La Redoute » les belles dames et les beaux messieurs figés dans le catalogue. Elle les installait, les pliait en position assise. Et elle leur faisait la classe.

Trop timide, trop peu sûre d’elle, elle ne se faisait pas d’amies à l’école et jouait seule à la maison. Sa maman tenait un pressing au rez-de-chaussée. La petite fille vivait ses rêves à l’étage.

La télévision était sa compagne. Ses feuilletons revenaient à heures régulières. Celui qu’elle aimait le plus se nommait « Rintintin ». C’était un beau chien intelligent et brave avec son maître « Rusty », un jeune garçon orphelin. Tous deux étaient les héros de multiples aventures. Ils bravaient tous les dangers, indiens belliqueux et bêtes sauvages, bandits, traitres. « Zorro », le justicier masqué venait tout de suite après dans ses préférences. Mais elle se projetait surtout en « Delphine », ce petit rat de l’opéra de Paris, qui affrontait la dureté du monde de la danse classique, sous les toits. Ses démêlés avec ses camarades, l’envie, la jalousie, la haine même, elle, la petite fille les ressentait au fond d’elle.

Lorsque ses jouets et la télévision l’ennuyaient, elle se tournait vers ses amis, les livres. Elle en possédait toute une collection, qu’elle avait notée dans un carnet.
Toute petite, elle avait été bercée par « Le Petit Chaperon Rouge ». D’ailleurs sa maman l’habillait souvent de cette couleur. Et elle avait toujours peur du « loup », mais oui, du loup,  de ce qu’elle ne connaissait pas.
Puis après les contes, elle avait rêvé être « Martine », « Martine en bateau », « Martine à la mer »…. Les images, dans le livre, étaient attrayantes, simplifiées et colorées. Martine était gracieuse et heureuse.
Maintenant, après avoir admiré cette « Sophie » intrépide et ses malheurs,  après avoir envié « Les Petites Filles Modèles »,  après avoir rit de la malice « d’Un Bon Petit Diable » de La Comtesse de Ségur, elle s’était tournée vers « Le Club Des Cinq ». Elle suivait François, Mick, Annie, Claude et leur chien Dagobert dans  leurs aventures avec passion.

Quelquefois elle allait au théâtre avec sa maman. Les acteurs, les danseurs qui venaient faire nettoyer leurs vêtements au pressing  donnaient la pièce pour la petite ou des billets de spectacles. Elles allaient donc « au Capitole » voisin. La fillette adorait l’ambiance. Les gens dans leurs beaux habits s’installaient un à un. La magnifique salle bruissait, s’animait petit à petit dans un décor prestigieux, ouaté et protégé. C’était le luxe. Elle sentait tout cela sans bien comprendre mais se doutait qu’elle avait de la chance d’être là. Quand le rideau s’ouvrait sur la scène, elle se laissait emporter par la magie des costumes, des maquillages, des voix, des danses et de l’histoire souvent cocasse. Elles allaient voir des opérettes légères, légères « Les cloches de Corneville », « Les vingt huit jours de Clairette »  etc… Seule, « Carmen », cette belle femme, pulpeuse et sombre, cette mangeuse d’hommes la fascinait et l’apeurait. Elle se sentait toute petite sur son siège en face d’elle.

Pourtant cette fillette solitaire avait une amie, oui, une amie d’enfance qu’elle retrouvait tous les étés pour les vacances et avec qui elle partageait ses rêves.

Mais d’abord il fallait que son grand-père vienne la chercher à « Toulouse » et l’emmène avec sa valise par le train. C’était le bonheur. Dans le compartiment, il sortait son « opinel », sa serviette à carreaux, un bon morceau de « cantal », le saucisson sec, et tous les deux, l’enfant et le vieux monsieur en costume et béret, entamaient leur petit repas. Les autres voyageurs contemplaient  « ces paysans » avec dédain. Mais eux se régalaient et ne boudaient pas leur plaisir. Quand ils avaient terminés, son pépé, c’était ainsi qu’elle l’appelait, essuyait proprement le couteau à la serviette et rangeait leurs restes dans la valise.

A l’arrivée, dans ce hameau de l’Aveyron, elle montait,  en courant devant son grand-père, le chemin de la maison. Elle se précipitait à la porte de la villa voisine et tapait hâtivement.
-Bonjour, est-ce que Mireille est arrivée ?
La grand-mère de son amie, agacée par l’empressement de la petite fille, mais touchée par son émotion, lui répondait.
-  C’est son père qui l’emmène demain matin.
- Merci.
Elle était déjà repartie à la poursuite de son pépé qui riait de la voir courir.

Puis  elle prenait possession de la maison. Elle s’asseyait tout d’abord sur la balançoire accrochée à la treille sur le perron. Et elle s’élançait en l’air, se poussant vivement avec les pieds, de toute la force de sa joie de vivre qui éclatait. Elle montait ensuite à l’étage, vérifier que son lit était bien à sa place, un grand lit, très haut, avec un bel édredon sous la croix bien sûr et non loin du « Saint Laurent », tout auréolé dans son cadre. Elle était ravie de retrouver les odeurs familières. Le parquet en bois exhalait une senteur poivrée. Elle reniflait aussi le vieil édredon, les draps rêches. Elle posait rapidement ses affaires dans la profonde armoire et allait inspecter la petite, celle, en haut de l’escalier. Les confitures, confectionnées par son grand-père étaient bien là, au garde à vous, leurs étiquettes annotées soigneusement de la belle écriture de son pépé « fruits et date de fabrication ». Elle en choisissait une « pomme et coing » et dévalait les marches. Son grand-père allait dans la grande marmite en cuivre prendre la grosse miche de pain. Il lui en coupait une large tranche qu’elle tartinait de l’onctueuse préparation translucide et dorée.

Le lendemain matin la retrouvait, après une excellente nuit, même si elle avait bâclée sa prière, impatiente, impatiente. Elle avait avalé un copieux petit déjeuner, avec lait de la ferme.  Et maintenant, elle trompait le temps en marchant sur le muret qui longeait le jardin potager devant la maison. Elle regardait les belles tomates quand elle entendait la voiture qui grimpait le chemin. Les portières claquaient et elle apercevait son amie. Comme toujours, malgré son jeune âge,  Mireille respirait la tranquillité, l’apaisement. Elle lui faisait un grand signe et rentrait avec son père chez ses grands parents.

Pour tromper l’ennui, la petite fille rentrait,  attrapait « Les Fables De La Fontaine » sur le buffet. Son grand-père les lui avait toutes lues. C’était son livre de chevet, avec le dictionnaire et « Le Chasseur Français ». Elle, elle se sentait « cigale », « agneau » et «lièvre ». Elle serait sage plus tard…. Elle savourait à l’avance les retrouvailles de cet après- midi, après le déjeuner.

Dès le repas terminé, son pépé installé dans le fauteuil, elle allait taper à la maison voisine. Mireille sortait. Les jeux pouvaient commencer. L’espace ne manquait pas pour  mettre en place les cowboys et les indiens.

Lorsqu’il pleuvait, elles se réfugiaient dans le palier, une sorte de grange en face de la maison, où un grand tas de foin était entassé dans un coin. Une vieille armoire, de l’autre côté renfermait un trésor « des livres abandonnés » qu’elles liraient, un à un. Elles frissonneraient aux amours tumultueuses du beau et cynique « Rhett Butler » et de l’orgueilleuse « Scarlett O’hara » dans un épais et  vieux bouquin, à la suite des adolescents qu’avaient été en leur temps, le père et l’oncle de Mireille. Les éclairs et le tonnerre pouvaient bien éclater, elles étaient à l’abri de la tourmente et des adultes, dans ce palier plein de poussière.       

J’ai connu une petite fille qui ne se nourrissait pas que de rêves.
 
   

Régine Vivien, le 12 novembre 07   

PostHeaderIcon Textes sur l'Enfance, atelier du Crès

Voici le programme de la veillée littéraire et musicale consacrée à l'enfance, le vendredi 14 décembre, au CAEC, rue de la Monnaie, au Crès.

Cleveland (d’Alexander Corbin), joué par Thierry Schrotz

L’enfant qui battait la campagne (de Claude Roy), lu par Carole Menahem-Lilin

Un jour l’enfance se souvient (de Carole Menahem-Lilin, recueil Enfances d’Ecorces)

L’enfant (de Yves Martin-Guillou)

Ah vous dirai-je Maman (Mozart), joué par Thierry Schrotz

Sa petite enfance (d’Alice Padovano)

Ah vous dirai-je Maman (variation n° 8)

Une mère (d’Alice Padovano)

Lorsque l’enfant paraît, extrait (Victor Hugo), lu par Yves Martin-Guillou.

Ah vous dirai-je Maman (variation n° 5)

La petite Julie (de Marcelle Laurent)

Fantasy (de Peter Vega), joué par Thierry Schrotz

Un vol pour l’envol (de Laurence Bourdon)

Fantaisie en la (de Bach), joué par Thierry Schrotz

Le goûter vitrail (d’Yves Martin-Guillou)

L’enfant sage (de Claude Roy), lu par Carole Menahem-Lilin

Le chant bleu pâle des jeudis… (de Carole Menahem-Lilin, recueil Enfances d’Ecorces)

Chagrin d’enfant (de Louis Dauphin), joué par Thierry Schrotz

Une petite fille qui se nourrissait de rêves (de Régine Vivien)

Musique d’Amélie Poulain (de Yann Tiersen), joué par T. Schrotz

La blondinette préférée (de Marcelle Laurent)

Badinage, joué par T. Schrotz

Enfant bonheur (de Régine Vivien)

Regard sur une peinture (d’Yves Martin-Guillou)

Adagio (Bach), joué par T. Schrotz

Alphabet (de Laurence Bourdon)

Alphabet (Mozart), joué par T. Schrotz.

PostHeaderIcon Mon alphabet, par Laurence Bourdon

                                                    Cher Monsieur le Président de
                                                                      la République,


Je m’appelle Joachim, je suis en C.E.1, j’ai 7 ans et j’ai demandé à ma grande sœur Léa d’écrire pour moi parce que je fais des fautes d’orthographe et il ne faut pas faire d’erreurs quand on s’adresse à quelqu’un d’important, et s’il y avait des fautes d’orthographe, vous ne me prendriez pas au sérieux. Or, ma question est sérieuse et j’espère que comme vous êtes le chef de l’Etat, vous êtes le chef de tout le monde, et donc que vous remettrez les choses dans l’ordre.


En C.P. j’ai appris mon alphabet, mais il n’est pas bien rangé du tout ! Il faudrait commencer par les lettres les plus faciles à écrire, puis celles qui ont besoin d’un bâton puis les plus petites : bref, faire des familles de lettres qu’on apprendrait par paquet, et que l’on retrouverait par paquet.


Dans mon alphabet, le i vient en tête : le plus simple en fait, bien qu’il faille penser au point (mais on supporte, à la lecture un i sans point). Puisque nous parlons du point, je vous propose le j : un i avec une queue en boucle à la fin (là, on retrouve le i suivi du j comme dans l’alphabet actuel et vous constaterez que tous les enfants savent qu’après le i vient le j (premier paquet : [i; j])


Pour la suite, on fabrique les lettres qui ont des bâtons verticaux au dessus de la ligne. Commençons par le l, puis le t, le b trouverait sa place suivi du d puisque le trait vertical vient après la demi lune.

J’ai un petit problème avec deux lettres un peu compliquées qu’il faut bien caser quelque part, j’ai donc décidé de les mettre ici puisque jusqu’alors l’organisation était facile. Nous poserons donc ensuite le f et le k (je suis sûr que mes copains et moi serons d’accord pour faire cet effort, même si je trouve le k plein de défauts : il est très difficile à écrire et puis ne sert à rien puisque nous avons déjà le c et le q pour faire le même son ! Pourrais-je même vous demander s’il est possible de le supprimer ? (Mais j’en demande peut-être un peu trop…)

Le h permet de retrouver le bâton vertical suivi d’un pont (deuxième paquet donc : [l ; t ; b ; d ; f ; k ; h]


Puisque nous en sommes au pont, nous avons le pont tout seul n puis le double pont m. Avouez quand même que dans l’alphabet actuel, il n’est pas juste que la plus grosse lettre passe devant le plus petite ! Troisième paquet [n ; m]


Mais revenons à nos barres verticales. Il y a celles qui descendent sous la ligne : de la même manière que l’on a placé b devant d, nous aurons p devant q, puis, enfin le y puisqu’il faut bien le mettre quelque part, il sera suivi du g qui n’est qu’une forme un peu plus accomplie du q (j’avoue que j’ai hésité à former un groupe constitué des lettres dont le barre verticale tombante finissait par une petite queue, on aurait eu [j ; g ; y] , mais pour un premier groupe ça faisait des lettres peu utilisées… ma réflexion sur l’inutilité du k vaut aussi pour le y (qui fait coup double avec le i) … Notre quatrième paquet est donc le suivant : [p ; q ; g ; y]


Nous avons maintenant les lettres que j’appelle sages parce qu’elles s’inscrivent entre les deux lignes sans les dépasser. Elles sont certes sages, mais difficiles à écrire car il faut surtout rester dans les limites.

Je propose de commencer par le c, en forme de demi lune, suivi du a pour lequel il n’y a qu’un petit bâton à ajouter, puis le e en forme de c avec une barre centrale horizontale, on finit enfin ce paquet par le o que je mets en derniers car pour le faire bien rond sans dépasser, il faut faire très attention.


Il ne reste que des lettres éparses à mémoriser simplement. On peut commencer par le s qu’on utilise souvent puis le r ; des lettres qui se ressemblent u, v, w et enfin x et finalement z.


Voici donc ma première proposition d’alphabet :

[i, j] ,[ l, t, b, d, f, k, h], [n, m], [p, q, y, g],
 [c, a, e, o], [s, r, u, v, w, x, z]

Je sais qu’au début ce ne sera pas facile (mais le passage à l’euro ne l’a pas été non plus) et il faudrait changer les dictionnaires, mais là encore, on ferait comme pour l’euro, on aurait un temps pendant lequel les deux systèmes cohabiteraient puis l’ancien disparaîtrait peu à peu.


J’ai plein d’autres idées pour changer l’ordre des lettres qui pour l’instant sont si mal rangées et mettent en difficulté beaucoup d’élèves. On pourrait commencer par les plus utilisées jusqu’au plus rares (ce qui aiderait ceux qui n’ont pas beaucoup de mémoire : ils connaîtraient au moins le plus important).


Voici donc ma seconde proposition d’alphabet :

e, s, a, r, i, n, t, u, l, o, m, d, p, c, f, b, v, h, g, j, q, z, y, x, k, w

J’ai bien conscience que mon système ne fonctionne qu’avec les lettres minuscules et non les majuscules. Mais a-t-on vraiment besoin d’elles. Un point suffit pour savoir que le phrase est finie et que par conséquent une autre va démarrer, la majuscule qui suit fait donc double emploi, et n’est pas forcément nécessaire. Maintenant, si vous y tenez, on pourrait écrire la minuscule plus grande (et ce serait le véritable sens de majuscule) et même, pour faire joli, changer de couleur (mais ce n’est pas pratique).


                                      Jespère Monsieur le Président de
                                                                   la République,
 


que ma démonstration vous aura convaincu et que nous aurons bientôt de nouveaux dictionnaires plus faciles à utiliser, donc plus de facilité à consulter quand nous lirons.


Vous faites beaucoup de choses pour beaucoup de monde, je le sais, ce n’est pas une raison pour nous oublier, même si nous ne votons pas. Et puis (je n’ai pas encore compris pourquoi), je sais que plus tard, quand vous serez vieux, nous paierons pour vous… Alors vous pouvez bien nous faire cette faveur.


Merci d’avance,

Joachim

Le Crès, Laurence Bourdon

PostHeaderIcon Regard sur une peinture, Yves Martin Guillou

  Regarder une peinture, réfléchir et s’émouvoir est une expérience qui m’est un peu étrangère, moi qui suis sensible au fugitif, à l’art de l’instant, la musique ou la poésie. Cependant j’ai eu récemment l’impression de pouvoir comprendre et partager la pensée sur l’enfance d’un artiste peintre qui vivait il y a 500 ans.

   Domenico Ghirlandajo est un peintre de la Renaissance. Il a été un des maîtres de Michel-Ange et a travaillé avec Botticelli à la Chapelle Sixtine.

   La peinture dont je voudrais vous parler s’intitule « Portrait d’un vieillard et d’un jeune garçon ». Elle se trouve au Louvre, mais elle figure aussi sur de nombreux manuels scolaires et illustre à l’occasion des ouvrages de psychologie.

   Rappelez-vous : un vieillard en haut à gauche se penche affectueusement vers un enfant blond en bas à droite. Le cadrage est resserré et seuls apparaissent leurs têtes et leurs épaules. Tous deux sont habillés de rouge et se regardent. Ce ne sont pas des nobles ou de grands personnages, peut-être seulement des bourgeois et on pourrait presque penser que le même coupon de tissu rouge a servi à les vêtir Ils sont dans une pièce neutre, le fond est grisâtre. L’éclairage vient d’une fenêtre qui couvre un vaste rectangle en haut à droite du tableau. Dehors une rivière serpente dans un jardin agréable et verdoyant. Une montagne claire et blanche se devine au loin.

   C’est le nez du vieillard qui choque en premier lieu : énorme, boursouflé, rosacé, malsain. A part ce stygmate de la maladie, l’homme a l’apparence de n’importe lequel des grands pères, le front dégarni et les cheveux blancs. L’enfant, parfaitement de profil, présente un visage lisse et sérieux. Sous sa calotte rouge, un flot de cheveux blonds se déroule en une verticale de boucles, comme un prolongement des méandres de la rivière extérieure. Il a la main posée sur la poitrine de son grand-père et lève les yeux vers lui.

   Je pense que ce sont ces regards échangés qui sont la raison d’être de cette peinture. Leur vibration couvre toute la diagonale du tableau et s’oppose à la permanence du cadre de la pièce et du paysage extérieur : à la bienveillance du vieil homme répond la confiance et l’élan de l’enfant. Mais celui-ci est aussi perplexe et interrogatif ; peut-être demande-t’il avec candeur : « Dis, Papi, pourquoi t’es moche ? Si tu es vieux, c’est que tu vas bientôt mourir ? ». Les yeux de l’ancêtre traduisent en effet une certaine lassitude, une lenteur un peu massive face à la vivacité de la jeunesse. On devine le desarroi, pour ne pas dire la crainte des personnes âgées confrontées à la malice des enfants.

   Ce qui prédomine dans cette œuvre est une intimité tendre. Et elle fait écho à celle qui me rapproche de mes propres petits enfants lorsqu’ils sont sur mes genoux et que, sans une parole, comme dans ce tableau, on se regarde.

Yves Martin-Guillou

Le Crès, Octobre 2007


PostHeaderIcon Enfant bonheur, par Régine Vivien

Enfant bonheur.
Enfant désiré, adoré.

Tu m’aimes.
Je t’aime
Enfant revanche,
Mais enfant déchiré,
Porteur de nos désirs,
Porteur de nos espoirs,
Enfant, tu penches
Déséquilibré, désabusé
Devant nos attentes.

Garçon, tu dois être fort.
C’est dans tes gènes,
Mais dans tes yeux
Je lis ma propre faiblesse.
Tu dois avancer sans fléchir
Mais dans ta bouche
Résonnent mes propres doutes,
Mon esprit de contradiction.

Fille, tu dois être gracieuse,
Heureuse et maternelle,
Mais dans tes gestes
Je vois la simplicité
Sans apprêt de ton père,
Sa bienveillance,
Son ouverture aux autres
Et aussi son anxiété.

Enfant, tu me fais mal,
Enfant, je te fais mal,
Mais, lentement, tu t’aguerris,
Et tu résistes.
Tu vas droit devant toi,
Tu t’éloignes de moi,
Vers tes propres vœux,
Vers tes propres dieux.

Enfant bonheur,
Enfant estimé, considéré.

Régine Vivien. 
Le Crès, 27 novembre 2007


PostHeaderIcon Un enfant, par Alice Padovano


Un enfant ne demande pas à venir sur terre !
Quand ‘on fait’ un enfant, je crois qu’on lui doit tout !
On lui doit : l’amour, le respect…on en est fier,
On découvre ses yeux, son nez, sa bouche, ses joues,
On s’étonne qu’il soit aussi parfait, on l’admire…
Il a des petites mains, des petits pieds aussi !
Dans son berceau douillet, on le regarde dormir,
On veut fixer l’image avant qu’il ait grandi ;
Dans ses premiers regards on découvre la confiance,
Il faut faire attention, ne jamais le blesser.
C’est vraiment la plus belle chose de notre existence :
Un enfant, ‘fruit’ de l’amour que l’on s’est donné.
Offrons lui donc avec passion notre tendresse,
Le voir grandir heureux, c’est ce que nous voulons,
Couvrons le de baisers, de sourires, de caresses,
C’est si simple à donner, et puis c’est tellement bon !
Ne disons jamais à ce petit qui nous aime :
Remercie-moi, tu sais, ‘je t’ai donné la vie’…
C’est le contraire je crois, et croyez le de même
Car il nous donne bien plus, nous, disons lui MERCI.

Alice Padovano

Le Crès, Novembre 2007


PostHeaderIcon La blondinette préférée, par Marcelle Laurent


  Elle a eu onze ans en septembre, juste pour la rentrée en sixième. Elle était contente et un peu inquiète avec raison car, de sa classe de CM2 elle n’a retrouvé ( quelle chance tout de même) que Laure, sa meilleure amie. Les autres élèves ont été dispatchés dans les différentes classes de sixième.

   Alice est grande, l’a toujours été pour son âge et elle est la plus grande de sa classe : 1m54 et chausse du 38. Blonde aux cheveux longs qu’elle porte tressés ou libres sur le dos, elle découvre de ses yeux bleus un univers très différent de l’école du village. Le bus ? Elle connaît. La cantine ? Elle connaît aussi, comme la plupart des enfants d’aujourd’hui. Mais pas cette pléiade de professeurs !

   Elle veut être a-que-trice plus tard et nous la joue à toutes les sauces en se regardant dans tout ce qui peut renvoyer une image : Micro ondes, porte du four, casserole ! Théâtrale et drôle, elle est tous les personnages, y compris le chien, la chatte ou le chaton culotté, le dernier adopté. Ma petite fille est une fine mouche et son joli sourire éclaire une frimousse toute fraîche. Alice est intelligente, affectueuse et pleine d’humour. Elle comprend vite et renvoie la balle sans être méchante. Beaucoup de choses l’intéressent. Elle utilise l’ordinateur, aime les jeux de société, saute à la corde, joue à « l’attrape », court, nage, dessine, fait de la pâte à sel, de la peinture, des collages, du sudoku, des mots fléchés et de la gymnastique.

   Elle est conservatrice… et ne donne RIEN, ne jette RIEN ! C’est toujours son ou sa chose préférée ! Je lui dis qu’elle se fout de moi ! Elle n’est ni boudeuse, ni rancunière et plutôt franche sans malice.

   Elle est bien dans ses baskets et a plein de copines.

   Mais mercredi, en jouant au Monopoly, je l’ai entendue dire un gros mot.

Marcelle Laurent

Le crès, Novembre 2007