Dans une boutique, par Th. Françoise Crassous
Dans une boutique
Gisèle, se plaint son mari, est mal fagotée et ne fait pas honneur au sous-directeur qu’il est – titre ronflant mais hélas sans le salaire correspondant.
Un jour, donc, la directrice et propriétaire de la librairie où il travaille, pas une petite de quartier mais un magasin de 800 m2, rare dans le centre de la ville universitaire de Nancy, invite la jeune femme de son employé à profiter des soldes des Grands Couturiers. Gisèle, habile de ses mains, confectionne par économie sa garde-robe, des robes toutes simples à la mode. Avec deux enfants, elle ne peut pas faire d’extravagances avec les seuls émoluments d’un employé, à plus fortes raisons d’entrer dans le Saint des Saints d’un de ces salons calfeutrés pour seuls initiés et s’acheter si ce n’est le quart de la moitié d’un caraco. Elle copie des modèles dans des tissus bon marché. Elle n’a jamais osé rêver de revêtir de telles beautés. Elle s’arrête quelquefois, juste pour jeter un coup d’œil et chiper quelques idées. Et voilà qu’on lui propose de pénétrer et d’y acquérir quelque chose !
A la suite de Madame Schmitt, dame blonde, un peu forte et sûre d’elle, au parfum entêtant mais voluptueux, elle s’aventure sur la moquette marron, entre, tête baissée, en prenant soin de ne pas faire de bruit. Ses souliers à talons, hauts de 9 cms, s’enfoncent dans le tapis moelleux. Elle s’assoit tremblante, un peu godiche, dans un profond et enveloppant fauteuil crème. Elle s’y enfouit. Elle est petite, Gisèle et replète avec ses seins encore gonflés après le sevrage du dernier. Mais elle est épanouie et heureuse de ses deux enfants. Elle rit facilement de la vie et se contente de ce qu’elle a. Alors vous pensez bien, elle est chagrinée de la réflexion de son mari un soir devant des invités.
Le carillon de la porte d’entrée attire une flopée de vendeuses autour de Mme Schmitt. On voit bien que cette dame est une habituée. Elle parle avec assurance et fort, fait de grands gestes. La gérante du magasin s’avance la main tendue et toutes courbent le dos et attendent patiemment ses désirs.
- « Pour ma petite compagne, il faut une robe de laine, un tailleur et une jupe droite. Bien sûr vous lui ferez un prix ».
Et la valse des arpètes commence.
Dans leurs chaussures haut perchées, on croirait des oiseaux. Elles virevoltent et tournicotent, étendent les bras puis en mouvements gracieux posent les mains sur les hanches, font admirer le plombé, les découpes et le tissu de chaque modèle. Elle, Gisèle, est invitée à toucher la douceur du textile, la souplesse des matières. C’est un régal. Puis vient l’essayage. Dans une cabine feutrée, elle enfile ces merveilles. Et fait un tour dans la pièce devant la directrice. Elle se sent transportée, elle est une autre. Elle se meut tranquillement, s’inspecte devant la glace, cambre son dos, s’admire. Elle hésite, réfléchit. Combien cela peut-il coûter ?
Et la voix de la gérante de dire à la cantonade :
- Elle est transformée, son mari sera fier. Et d’ajouter :
- Il faut que cela lui plaise et soit de bonne qualité pour durer.
-« Elle a raison. » pense Gisèle
Son choix se porte vite sur des vêtements classiques qui lui feront plusieurs années. Une robe marron clair en laine, boutons et col contrastés, bien chaude, deux plis devant et derrière. Une ceinture complète la parure. Une trapèze verte pour le soir de Courrèges pour sa modernité, ravissante avec ses emmanchures très échancrées au tombé impeccable et un tailleur Chanel gansé de rose. Une veste toujours en laine, noire aux coutures surlignées, complète le tout. Elle est élégante. Elle imagine le regard admiratif des passants sur sa silhouette parfaite et les compliments qu’on ne manquera pas de lui faire. Et son mari ? La regardera-il avec les yeux de l’Amour d’autrefois ? Ou serait-elle un meuble transparent comme d’habitude, insignifiante et sans relief ?
Elle est tirée de ses rêveries par la voix péremptoire de la directrice et des éclats de rire des vendeuses. Elle se mêle à elles.
Elle rougit un peu et se trouve embarrassée lorsqu’on lui annonce le montant exorbitant de la facture, plus d’un mois de salaire. Et c’est en solde à plus de 60%. ! Elle n’en revient pas de sa bonne fortune. Elle prend les paquets et sur le chemin du retour remercie joyeusement et du fond du cœur, pour sa bonté, la directrice de son mari. Elle n’y voit aucun mal et accepte simplement ce que la vie lui offre, la chance plutôt.
Rentrée chez elle, elle apporte ensuite un soin méticuleux à se pomponner : se lave les cheveux longs et de soie auburn, s’enroule deux boucles anglaises de chaque côté du visage. Le reste est relevé en chignon crêpé à la mode comme B.B . Sur les joues, elle étend, avec un pinceau épais et court, du fond de teint ambré et du rouge sur les pommettes. Du noir sur les cils pour les épaissir et un surlignage au crayon pour lui faire des yeux de biche. Sur les paupières enfin, la poudre verte, accentue la clarté de ses yeux gris bleu. Un vernis rouge orangé qu’elle affectionne sur ses ongles polis et du rouge aux lèvres de la même couleur affinent sa silhouette. Elle revêt la robe Courrèges, émeraude comme ses paupières et son collier de perles. Une flamme nouvelle brille dans ses yeux. Elle se sent belle, belle, la plus belle pour aller danser…
Hop, elle est prête !
Elle concocte en vitesse un repas aux chandelles, sort le service en porcelaine de Limoges à fleurs, donné lors de ses noces, décore la table avec la nappe damassée blanche. Les verres en cristal de Baccarat reflètent la lumière tremblotante des flammes des six bougies. Sur les bords, deux chandeliers se tiennent prêts pour cette soirée de rêve, intime et sensuelle.
Elle attend…
Une heure passe, deux peut-être. La clé dans la serrure. Son cœur bat. Enfin son mari !
Elle esquisse un geste, et va s’élancer à sa rencontre.
Mais il se jette sur le canapé, sans un regard et sans un mot comme d’habitude, ouvre son journal et crie :
- Qu’est-ce qu’on mange aujourd’hui ?
Thérèse-Françoise Crassous-21 septembre 2009
Mélodie 1, par Thérèse-Françoise Crassous
Mélodie...
Ce texte formant une longue nouvelle, il sera publié en plusieurs parties. Bonne lecture!
Gisèle, soixante ans alanguie sur son sofa, voit à la télévision trois jeunes artistes jouant à la guitare le Concerto d’Aranjuez. Les picati s’accordent à la mélancolie de cette fin d’après-midi pluvieuse… Elle n’a plus voulu entendre cet air-là depuis qu’à la naissance des triplés, son cœur s’était déchiré. L’attente des enfants durant laquelle elle devait se reposer, les coups des minuscules pieds en bosses sur son ventre et cet immense repos, elle si active, pour arriver au terme de la grossesse… Une joie incommensurable en apprenant qu’elle aurait trois petits.
Puis ce néant. Ce vide soudain. Cette mélancolie qui affaissait ses épaules. Son visage s’était figé en masque de tristesse. Pourtant elle en était sûre, elle avait entendu trois cris. Elle était à moitié dans les vapeurs de l’inconscience, ayant eu ce jour-là une piqûre calmante. Et à présent plus rien, plus rien dans ses bras aimants.
Elle avait eu tant de plaisir à tricoter la layette, choisir les chaussons, acheter les berceaux. Mais le sort s’était acharné sur elle. Elle était anéantie, perdue dans sa douleur.
Vingt-trois après, à l’écoute du Concerto, les souvenirs affluent. Son bonheur d’être mère, son immense fierté et son insouciance : tout cela balayé en un instant. Après, elle a dû supporter les remarques acerbes et les murmures des gens. Comme si cela ne suffisait pas à son malheur ! La vie l’a emportée mais elle n’était plus la même. Plus rien ne l’intéressait. Elle était un zombie. Et comme un fait exprès, elle entendait toujours cet air dans sa tête, la musique du bonheur si vite disparu. Elle l’avait tant écoutée en pensant à l’avenir ! A la gaieté des jeux, aux cris de ses bébés, et comme de les voir grandir aurait été un plaisir. Tout cela et bien d’autres rêves s’étaient enfuis. Son couple était en quenouille, ses désirs annihilés. Seules demeuraient la méchanceté de sa belle-mère l’humiliant, et son mari si lâche : elle ne vit que ça tout au long des années.
Soudain l’image de ses jeunes musiciens, élancés et rieurs, complices dans leur jeu et la mélodie, fait qu’elle compte les ans. Son cœur bat, bat si fort en les entendant. Inconsciemment elle se dit : « Mes triplés auraient le même âge qu’eux . Ils seraient aussi beaux».
°°°
Il y a vingt trois ans à l’autre bout du monde, un enfant de quelques semaines, Manolo, arrivait à Mexico avec ses parents. Yeux bleus pervenche, cheveux dorés, une fossette au menton, il avait la peau rosie par le soleil de ce pays. Lorsqu’il était petit, le père avait été ambassadeur du Mexique à Paris. La famille vivait alors dans l’opulence, et elle s’agrandit de cinq autres enfants, courtauds, tous bruns de peau aux yeux noirs. Puis le père, rappelé au pays, fut assassiné. La mère n’ayant plus de famille (celle-ci emprisonnée puis décimée, question de changement de président), ne pût compter sur personne pour subsister et fit des ménages. Très pauvres, ils étaient devenus très pauvres et s’étaient exilés dans les faubourgs de Mexico. Les frères de Manolo, insouciants, s’adonnaient frénétiquement au foot comme Maradona et rêvaient de faire carrière dans ce sport. Mais lui ne goûtait qu’aux plaisirs de la campagne et le plus souvent, pour échapper aux quolibets de ses frères et des copains, courait à perdre haleine vers la fin du bidonville. Là, allongé dans l’herbe rare sous les arbres il suivait les formes des nuages, la lumière sur les feuilles, écoutait les chants des oiseaux. Il reproduisait tous les bruits qu’il entendait. Il inventait des chansons qu’il hurlait dans le vent. Sa peau devenait peau de pêche. Sa fossette se creusait et ses traits s’émaciaient. Elégant, il dénotait au milieu de la fratrie. Il s’exerçait à composer des mélodies ou à reproduire des airs entendus. C’était son plaisir à lui. Tous les enfants du quartier se moquaient mais lui, s’en fichait. Il était heureux comme cela. Oui, il était différent. Mais Caramba ! Il voulait être comme ces musiciens qu’il avait vus un jour dans les rues de la ville où il s’était aventuré, guidé par la musique.
Il en rêva longtemps, et le jour où croisa de nouveau leur route il n’hésita pas : Il leur demanda de le prendre avec eux. Ils acceptèrent, et après de brefs adieux il était parti sans regret. Au bout de quelques mois, ses compagnons lui avaient appris les rudiments de leur art. Il savait maintenant chanter, danser les danses paysannes et jouer de la flûte de pan. Des flûtes devrait-on dire, car il en existait de différentes grosseurs et de diverses longueurs. Chaque instrument avait une sonorité et s’harmonisait avec telle ou telle ritournelle.
Dans le groupe, tous chantaient et jouaient de bon cœur. Lorsqu’il dansait en costumes de fête, ses pieds frappaient en cadence le sol de terre battue des places de villages. Un attroupement se formait et en son centre, à perdre haleine, il s’épanouissait.
Jusqu’à ce jour où il aperçut une guitare accrochée à un clou. Elle était incongrue dans ce lieu, ce bouiboui. Si élégante, en bois précieux, en bois de rose avec des entrelacs floraux en essence plus claire, elle l’attirait irrésistiblement. Il la prit, la caressa et ses doigts coururent sur les cordes, involontairement : un son mélodieux sortit de l’instrument… Il réalisa qu’il était en train de jouer le Concerto d’Aranjuez. ! Manolo ne savait pas comment il avait connu cet air. Il était comme sorti de son âme, racontant son enfance, sa vie, sa souffrance, ses bonheurs, ses espoirs. Sous doigts agiles déroulaient des arpèges qui dans le ciel ensoleillé s’envolaient en dentelle.
Autour de lui, tous écoutaient subjugués. C’était d’autant plus étrange qu’il ne l’avait jamais appris.
Quelle était l’âme sœur, son autre lui-même qu’il sentait jouer à travers lui ?
Lui, d’un faubourg misérable de la capitale, jouait divinement. Lui, si différent que les gosses lui jetaient des pierres et le battaient à bras raccourcis. Lui, si frêle. Lui, le paria. Lui, l’étranger…. Rebelle comme sa mèche de blés mûrs retombant continuellement sur son regard dur. Son regard métallique s’attardait et fouillait jusqu’aux tréfonds des gens, les rendant mal à l’aise. Mais tous réclamaient le Concerto d’Aranjuez.
Puis la renommée aidant, la troupe se produisit dans les restaurants des quartiers chics et ils furent de plus en plus demandés. Jusqu’à ce jour de février où un impresario le remarqua et l’emmena étudier. Manolo y mit tout son cœur et bientôt se produisit dans les théâtres du monde entier, jusqu’à ce qu’un hurluberlu voulût le faire jouer avec deux autres jeunes artistes ce même morceau, le fameux Concerto.
°°°
épisode 2
Mélodie 2, par Th.F. Crassous
Il est pourtant fier de son nom et le clame bien haut. Son père, noblesse hollandaise, lui a montré son devoir : il s’y plie avec charme et met tout le monde dans sa poche. Il est adulé des médias ainsi que des v.i.p.
A ses dix-huit ans, il avait été reçu par la Reine Elisabeth en personne au château de Winsor. Il n’en tire aucune gloire. Car seul lui importe de faire de son mieux son métier de musicien et surtout d’exécuter le Concerto d’Aranjuez avec célérité sur sa vieille et aimante guitare…
Malgré cette aisance apparente, il demeure souvent plongé dans ses pensées profondes. Il lui manque quelqu’un. Il ne sait pas qui. Il a été choyé en étant tout petit, sa mère le dorlotait bien plus que de raison… Mais il a toujours su qu’il avait été adopté à Paris. Peut-être son énigmatique sentiment de manque venait-il de là ? Plus tard il rechercherait sa mère biologique. Pour l’instant seul comptait ce concert en Amérique où il serait confronté avec deux autres artistes. Ils joueraient ensemble le Concerto aimé, le Concerto D’Aranjuez.
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Mélodie, 2e épisode
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A Paris, une jeune fille de vingt trois ans, blonde aux yeux pervenche, mèche rebelle sur le front, au menton une fossette, rieuse et fière, joue l’air du concerto d’Aranjuez. Elle y donne son âme. Les vibratos et trémolos s’arpègent sous ses doigts fuselés. Elle a étudié au Conservatoire de Paris et a passé avec brio les concours jusqu’à se produire elle aussi sur les cènes des Opéras mondiaux les plus prestigieux : Salle Gaveau d’abord puis entre autres au Carnegie Hall à New York et à la Scala de Milan. Son père industriel et sa mère musicienne ont fait qu’elle a pu choisir son métier. Son papa aurait bien voulu qu’elle reprenne son entreprise mais elle n’avait aucun goût pour être une femme d’affaires. Rêveuse, elle préférait partager la passion de sa mère pour la musique. Manuella, prénommée ainsi car sa maman est Italienne, s’était ainsi dirigée naturellement vers une discipline qu’elle adorait. Aujourd’hui spécialiste reconnue de guitare, elle aimait par dessus tout ce Concerto.
Mais dans sa jeunesse heureuse et comblée, il lui manquait souvent quelque chose ou quelqu’un. Elle le cherchait partout et ne s’expliquait pas ce sentiment d’abandon et de mélancolie qui la laissait prostrée pendant des jours entiers. Elle avait la sensation d’avoir un cœur coupé, une mutilation qu’elle ne pouvait définir. Un je ne sais quoi qui la faisait frémir et penser à quelqu’un qu’elle reconnaîtrait pourtant. Un autre elle-même.
« Un autre être vous manque et tout est désolé » disait Lamartine et c’était bien cela qu’elle ressentait souvent. Pourtant ses parents et ses amis étaient près d’elle et l’accompagnaient dans ses déplacements.
En Namibie, un jeune homme dégingandé, fossette au menton, œil dévastateur aux couleurs de pervenche, traverse la vie sans trop se la fouler. Il a vingt trois ans et se nomme Manuel. Bien sûr il a étudié comme tous les enfants jusqu’au bac puisque son père, propriétaire terrien fortuné, le voulait mais au fond de lui, il est un artiste, un homme mystérieux qui tombe toutes les filles. Beau parleur, élégant dans un frac noir, écharpe de soie blanche, il donne lui aussi des concerts. Teint à peine buriné, un rien lui suffit et il ne s’encombre pas de tout cet artifice qu’ont les riches. Il dit tout de go ce qu’il pense, mais personne ne lui tient rigueur car il le susurre avec un air blagueur. Il reste un enfant insouciant. Rêveur, il écoute les disques des poètes et des musiciens célèbres. Son savoir est éclectique car il s’intéresse à tout. Rien n’a de secret pour lui. Il touche avec facilité à tous les domaines, parle l’Anglais, l’Allemand, le Français. Il a pour compagnon aussi bien des artistes, des personnes de la haute société, que des Noirs des classes populaires ou des indigents. Il aime ses amis pour eux-mêmes et non pour ce qu’ils représentent.
Mélodie 3, Th. Fr. Crassous
Mélodie, 3e épisode
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Donc ce Vingt trois Août 1973, ils sont réunis, chacun dans sa loge, dans les coulisses du Carnegie. Ils doivent donner un concert pour l’enfance maltraitée, suivi d’un grand dîner. Les femmes en robes du soir et bijoux scintillants mettent de l’éclat parmi les costumes queues de pies noirs luisants des hommes. Tous sont heureux et font résonner leurs rires sous les lustres en pampilles des cristaux de Baccarat ; leurs bons mots fusent dans l’air du soir. Les cabochons aux doigts des dames lancent des éclairs sur les rideaux pourpres.
Puis le brouhaha s’estompe car les artistes arrivent sur cène. Et là c’est la stupeur ! Tous trois, élégants dans leurs habits noirs, ont le même sourire sur leurs lèvres bien ourlées, une identique mèche rebelle couvre la moitié de leur front et leurs yeux de pervenche, dans leur teint hâlé, donnent à leur visage un air de bonté.
Curieux de se découvrir si semblables, ils se dévisagent durant un moment qui leur paraît éternel. Mais, tout à leur devoir, ils se reprennent vite et saluent avec grâce les spectateurs ébahis. Tous trois, même allure et même taille, jouent divinement l’air connu. Avec ferveur, Ils y mettent leur âme et se fondent dans l’instrument… Ils ne forment plus qu’un. Pas un couac, pas une mesure plus rapide : le chœur est parfait, les guitares résonnent ensemble en harmonie, sur un vibrato admirable.
Les spectateurs stupéfaits acclament à tout rompre. Les bravos sont nourris et les rappels nombreux, si bien que les trois musiciens doivent reprendre un extrait de la pièce et excellent encore dans leur exécution. Le public trépigne d’enthousiasme, les mains claquent, l’air vibre dans la salle. Sereins et fiers, ils saluent encore et encore avant de s’éclipser par le fond.
Les cheveux mi-longs dansant au même rythme, ils arrivent dans les coulisses en riant et même chahutant. On peut entendre des Carambas, des Boudis et des Mein Got. Ils n’en reviennent pas et se congratulent de cette merveilleuse entente. Ils s’assoient à la table au milieu des invités qui ont payé leurs places à prix d’or. Manuella, au centre des jeunes gens, commence à poser des questions :
- Quel âge as-tu ? demande-t-elle à Manolo qui répond aussitôt .
- Vingt trois ans Senorina et toi ?
- Vingt trois.
- Mein Got, moi aussi ! s’exclame Manuel
- D’où venez-vous tous deux ? continue-t-elle
- De Mexico senorina
- De Wallis Bay. Mein Got !
Un silence s’insinue dans le brouhaha des tables
- Mais j’ai un studio à Paris car j’aime l’ambiance d’ici.
- Où êtes-vous nés ? s’enquit-elle
- Mais à Paris ! lance l’Africain.
- Moi, je ne sais pas vraiment mes papiers sont restés dans ma chambre mais je vais les chercher, dit Manolo.
Il file aussitôt et sa silhouette disparaît dans l’ombre du couloir. On perçoit seulement le frôlement des pas sur le tapis moelleux des marches. En un éclair il reparaît. Il s’assoit, félin de la pampa, et sort sa carte d’identité.
- A Paris également. Un sourire éclaire son visage.
Mes parents en effet revinrent de France au Mexique et mon père, fût arrêté et assassiné lors du changement de président. Un traître disait-on. Depuis ma mère s’est mis en ménage avec un fainéant, un poivrot qui ne m’aimait pas du tout et m’en faisait voir de toutes les couleurs. Ils eurent beaucoup d’enfants, en plus de mes frères. Aussi bien souvent je me réfugiais à l’église et j’appris à chanter, accompagné de l’orgue. Je participais à toutes les processions et aux cérémonies de nos Saints Patrons.
- Moi, dit Manuel, mes parents hollandais s’expatrièrent dans ce pays et achetèrent des terres incultes et firent l’élevage de bovins. Ils cultivèrent le désert. Avec amour et patience, ils m’élevèrent et à onze ans j’eus une guitare et appris la musique. Puis pour mes études nous déménageâmes à la Capitale. Si j’avais une mauvaise note j’étais puni et privé de musique quelques temps. Mais ce ne fût pas souvent car j’aimais faire des gammes et y passais du temps.
- Quant à moi, ajoute à son tour Manuella, ma mère musicienne m’éleva entourée de musique. Je vécus à Paris et j’allais de concert en concert. Je fus attirée par la guitare et eus un professeur qui me donna sa passion. Mes parents m’aidaient beaucoup… Mais, je pense à quelque chose : à quelle heure êtes-vous nés et où ?
Quand chacun eut répondu, stupéfaits ils se regardèrent car ils étaient nés le même jour à pratiquement la même heure à Paris.
Et de bavardage en bavardage ils arrivèrent à convenir qu’ils avaient tous été adoptés.
Ils touchèrent à peine aux mets délicieux et ils étaient heureux, heureux d’être ensemble.
- Je suis né la maternité St Jean ajouta Manuel.
- Moi aussi moi aussi dirent-ils en écho.
- Mais qui sont nos parents ? et pourquoi avons-nous été séparés si nous sommes des triplés ?
- Sans doute les mystères de l’administration, jette mi-figue mi-raisin Manuella.
- Nous sommes frères et sœurs ! Conclurent-ils, et de rire…
La soirée passa vite en confidences et en conciliabules. Ils jurèrent de se retrouver et de garder le contact.
Ils se quittèrent avec la promesse de retrouver leur mère. Manuella qui vivait à Paris proposa de faire les recherches. Elle avait tous ses papiers et sa mère adoptive l’appuya et l’accompagna dans ses démarches. Enfin, le secret venait d’être levé par décret : les enfants abandonnés à la naissance pouvaient consulter leurs dossiers. A l’orphelinat, après bien des déboires, elles retrouvèrent une infirmière décatie qui leur expliqua enfin :
- Une bohémienne voulait vendre trois bébés qui avaient quelques heures à peine et la police l’avait arrêtée. Ils furent placés en attendant de trouver leur famille. Mais personne ne s’est présenté pour les réclamer. Au bout de quelques mois, ils étaient adoptés par des Hollandais, des Mexicains et des Français. Mais de leur mère biologique pas de nouvelle.
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Mélodie 4, par Th. F. Crassous
Mélodie, 4e épisode
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Pendant ce temps, Gisèle, elle aussi, s’est mise en quête de connaître ces artistes qu’elle avait écoutés à la télévision. Son cœur lui crie que ce sont ses bébés. Son sang, en les voyant, bat si fort. Elle en est sûre ce sont les siens.
Elle a bientôt la confirmation de son intuition : en fouillant dans les cartons de sa belle-mère décédée, cartons remisés au grenier, elle fait une découverte importante : des lettres, des lettres de sa belle mère, adressées à son fils, donc à son mari, qui expliquaient clairement une machination. A la maternité, elle ferait kidnapper les enfants par une bohémienne qu’elle paierait. Tous deux seraient alors débarrassés de ces bouches à nourrir. Elle, la marâtre, ne voulait pas d’enfants qui feraient trop de bruit. Sa tranquillité revenue, elle coulerait des jours heureux avec son fils et sa bru soumise à ses fantaisies.
Elle a réussi se dit Gisèle. Et elle qui se mourrait de fièvre et de tristesse. Pourquoi leur avait-elle fait confiance ? Pourquoi les avait-elle crus lorsqu’ils assuraient qu’elle avait perdu ses enfants à la naissance et qu’elle n’était pas capable de leur donner de beaux petits ? Pourquoi, les connaissant, avait-elle avalé leurs mensonges ? Pourquoi ? Ils avaient été tellement persuasifs et elle tellement faible ? Ah ! Pourquoi lui avaient-ils fait supporter cet enfer ? Cette douleur atroce et lancinante ? Elle avait pensé à ses triplés chaque minute, chaque seconde de sa malheureuse vie. Elle les aimait tellement.
Maintenant elle va se rattraper, leur donner toute l’affection d’une mère. Elle vivrait encore assez longtemps pour voir ses petits-enfants grandir. Elle rêve, rêve de les embrasser, de les toucher. D’ailleurs n’est-ce pas ce qu’elle a toujours fait ?
Rêver ?
Des années durant, chaque nuit elle entendait une musique de guitare, le concerto, son concerto, celui qu’elle écoutait lorsqu’ enceinte elle devait se reposer, les petits pieds frappant son ventre. Comme elle était heureuse en ce temps-là. L’impatience de l’attente éclairait ses journées. Elles avaient hâte de les serrer, de les couvrir de baisers. De les voir jouer et crier. Leurs visages qui la hantent. Pour oublier, elle se réfugiait dans des songes où sur une île, des oiseaux l’enlevaient pour les retrouver, ses chers anges. Elle goûtait alors une joie sans nuage. Elle ne se lassait pas de les cajoler et leurs rires enchantaient ses nuits. Elle s’étendait sur un lit de fleurs parfumées et enchanteresses qui la grisaient. Elle s’épanouissait aux chants des oiseaux mélodieux et la guitare jouait cet air d’Aranjuez qu’elle affectionnait tellement. Une vraie vie de plaisirs et de joies. La vraie vie quoi ! Elle était la reine de ce royaume de paix. L’air transpirait de tout l’amour dont son cœur est rempli, elle le dispensait au monde. Elle était habillée d’une robe transparente de lin blanc ; sur ses mèches de geai, un diadème de perles multicolores. Ses longs doigts, effilés et graciles, pinçaient les cordes de l’instrument magique. Elle était transportée dans un monde magique, elle rajeunissait. Emmenée au pays des rêves assouvis, elle tremblait aux souvenirs de ces moments fugaces où elle était avec ses enfants, lovés contre ses jambes. Dans ce halo qui l’emportait elle goûtait aux plaisirs de toutes les mamans. Elle donnait le sein à ses bambins avides. Ah ! que la succion est douce ! Comme en ces instants, sa tête se chavirait. Elle était bouleversée. Oui, elle était une maman parfaite : allant les consoler, leur donner le goûter, les embrasser, les cajoler et les gronder. Elle jouait avec eux et faisait la ronde avec ses petits et chantait, chantait. Son visage penché souriait à la vue des colombes de neige voletant en cadence tout en se bécotant. Des larmes perlaient de ses yeux en amandes, tellement se pressaient des gouttelettes argentées.
Ces rêveries l’ensorcelaient, l’aidaient à poursuivre sa route et à combler ce vide que sont ses jours sans joie où elle ne veut pas s’enliser.
Mais le réveil fut rude !
Pourtant depuis elle s’est durcie avec ce drame atroce : ses triplés, bébés arrivés pourtant à terme, aussitôt enlevés. Elle se souvient des jours sombres où son espoir de berceau s’est envolé. Sa chair s’était ternie. Passés aux oubliettes ses désirs de famille et cette flopée d’enfants, leurs jeux et leurs bruits…. Maintenant le silence, une chape de silence s’était abattue sur son toit et l’écrase. Jusqu’à cette indifférence d’une vie morne dont elle était prisonnière. Le soir, elle s’échappait. Alors elle vivait une autre vie.
°°°°°°
Mais maintenant elle sait qu’ils sont vivants. Elle peut rêver à leur rencontre comme lorsqu’elle fantasmait.
L’attente est insoutenable.
Alors, Gisèle se démène pour connaître la vérité, compulser les articles de presse, interroger les rares témoins. Elle rencontre les policiers qui ont arrêté le trafic des bébés, retrouve l’infirmière de la Maternité. Tout concorde. Ses soupçons se confirment. Les jeunes gens de la télévision sont bien à elle, ce sont les siens. Cette idée se fixe insidieuse. Elle en est sûre, elle le sent.
Un jour, n’y tenant plus elle prend un stylo dans le tiroir du secrétaire en bois de rose, relique de sa famille, et une feuille de papier blanc. Elle ne sait pas quoi mettre et veut dire tant de choses. Des larmes en flots ravageurs s’échappent et troublent les lettres. Une flaque translucide brouille les quelques mots qu’elle vient avec peine d’écrire. Puis un silence s’agrippe aux rives désertées du pont de sa mémoire ; alors des cacophonies silencieuses se bousculent dans sa tête. Le temps se suspend aux phrases hébétées.
- Ah comme c’est difficile et que dois-je leur écrire ?
D’un geste tremblant, elle froisse la missive et recommence. Elle se frotte les yeux d’une main impatiente et aspire un bon coup. Mais sa poitrine se serre. Elle relève la tête, mâchonne le manche de son stylo. Son regard se perd dans le miroir des étoiles et s’assombrit aux recoins du malheur. L’absence de ces êtres chéris. Le manque. Le temps suspendu à tant d’attente. Et enfin, cet espoir. Elle jette les feuillets sans lever le nez et reprend sa tâche. Elle en a tant lancé qu’il forme une couronne autour de la corbeille. Elle s’applique encore plus.
- Que mettre en en tête ?
Elle trace en lettres déliées et en majuscules, un peu penchées à droite comme on le lui a appris à l’école : « Ma ou mes Chéris »…
N’est-ce pas trop rapide ? Voyons, soyons impersonnelle ce sera plus commode. Tiens je n’ai plus de feuille !
Elle se lève encore, va dans l’autre pièce chercher un autre bloc, fait quelques pas, s’étire, s’assoit et reprend le cours de son message :
« Mademoiselle, Monsieur, »
- Oui c’est mieux ! Elle aura l’air de quoi si elle est trop familière et même trop empressée. Ne pas les effaroucher surtout. C’est qu’elle les aime tant.
Une touffe de chaleur l’envahit peu à peu et un sourire effleure ses lèvres blêmes. Comment leur faire comprendre qu’elle a toujours su qu’elle les reverrait un jour ?
Mais il est là, ce jour, et son esprit galope. Elle ne trouve plus les mots.
Du calme, du calme !
Tout simplement, elle laisse parler son coeur : elle leur dit son désespoir de les avoir perdus, sa tristesse puis cette certitude qu’elle les retrouverait. Cet espoir insensé qui la tenait en vie.
Elle leur écrit tout, en vrac.
Elle y met tout son Amour, son amour de maman meurtrie. Elle leur raconte tout, sa vie avec Gaspard et sa belle mère, son départ. Et sa vie maintenant solitaire, mais si pleine et surtout apaisée. Elle leur redit, encore et encore, ses angoisses, ses désirs, sa santé chancelante après tant de détresse. Enfin elle leur redit son espoir de les revoir un jour.
Elle finit par ces mots « ne me faites pas languir, j’ai tant d’amour à vous donner »
Mélodie 5, par Th. F. Crassous
Mélodie, 5e et dernier épisode
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L’attente est insupportable. Elle guette le facteur. Descendre voir le courrier est sa seule distraction. Elle se terre chez elle et n’ose plus sortir de peur de manquer la sonnerie aigrelette du téléphone ou celle de la sonnette. Elle aimerait tellement entendre leurs voix. Elle a tant rêvé de ce premier appel, formant autant de scénarii que de jours qui passent. Et s’ils ne répondaient pas ?
Le jour où elle reçoit enfin la réponse, son cœur bat trop vite, s’emballe. C’est le soir et elle rêve comme d’habitude. Dring ! dring ! Elle sursaute, court, se prend le pied dans le boutis qu’elle a cousu elle-même, se rattrape au dossier du canapé. Il a encore glissé. Il est bien joli mais pas très commode et tombe trop souvent du même côté. « Ah ! mon grand père avait raison lorsqu’il disait en riant. ‘ Voilà l’imbécillité des choses inertes !’ »
Vite, elle soulève le combiné, appuie sur la touche verte :
-Hallo, Hallo ! lance-t-elle d’une voix criarde qu’elle ne reconnaît pas.
- Bonsoir, Madame, C’est Manuella. J’ai bien reçu votre lettre
-Bonsoir ! Elle défaille, sa gorge se sèche. Elle se laisse glisser sur la chaise. Elle ne veut pas tomber.
-- Comment ça va ? ajoute une voix fluette dans l’écouteur. Si vous le voulez bien - mais oui, elle veut tout ce qu’on voudra ! - nous pourrions nous rencontrer tous les trois. Manolo, Manuel seront à Paris jeudi. Etes-vous libre ? Que pensez-vous du café Le Flore ? A 19 h, cela vous va ? Nous prendrons un verre là mais gardez votre soirée.
Sa voix s’assure et elle ose
-A jeudi donc. J’ai hâte de vous rencontrer. J’ai tellement aimé votre interprétation du concerto d’Aranjuez. Au revoir, Manuella.
Elle n’est plus qu’attente, gestes habituels automatiques et rêveries….
« Deux jours, deux longs jours. Comme mes minutes s’étirent. Les secondes ralentissent les battements de l’horloge. Ce n’est pas possible. »
Elle jette un œil à son poignet. Elle n’en peut plus : c’est trop dur. Elle tremble et ne peut lire. Une seule pensée : Comment cela va-t-il se passer ?
Elle rêvasse, même sa musique préférée ne la déride pas.
Le soir du Jeudi, elle se pomponne un peu. Met un peu de vernis transparent sur ses ongles manucurés et polis Un soupçon de rouge à lèvre et du fard à joues, donne un peu de couleur à son visage blanc. Elle regarde par moments derrière elle, prend le métro jusqu’à la station Opéra puis un autre pour la Sorbonne et elle descend la rue à petits pas pressés qui claquent sur l’asphalte du trottoir et font un bruit d’enfer dans sa tête anxieuse. A droite, enfin elle aperçoit les tentures du Flore qui flotte au gré du vent. Les lumières commencent à envahir la rue et les vitrines ont mis leur habit du grand soir. Un groupe attend, ombre vacillante sous les phares. Les étoiles forment le vœu de joyeuses retrouvailles. Un bonsoir sonore retentit, celui de Manuel suivi d’un « mein Got ! » quand il voit Gisèle ; son visage poupin se fend alors d’un sourire avenant. Puis Manuelle s’approche et spontanément lui tend les bras. Gisèle s’y blottit pour que l’on ne voie pas son trouble et sa joie. Enfin, les voilà, ses petits ! Manolo pour ne pas être en reste lui tape dans le dos en lançant « Caramba ! ». Ils rient tous les trois. D’un même mouvement, les jeunes accrochent leur mère par le bras et le groupe s’engouffre dans la lumière chatoyante du café. Bruyamment, il s’installe à une table.
Un temps d’abord, on s’observe. Puis les langues se délient et à tour de rôle ils racontent leur vie. La maman écoute et fixe intensément les traits de ses enfants. Puis timidement, elle se raconte. Les « Genau », « Pas possible ! », « Boudi ! » s’entremêlent et au bout d’un moment :
-Et si on allait manger ?
- Oui, on vous emmène au Grand Véfour près du Palais Royal !
- Mais c’est que… balbutie Gisèle
- Ne vous inquiétez pas, nous vous invitons. L’endroit est assez calme et nous pourrons bavarder sans déranger les gens. Nous avons tout prévu.
C’est une joyeuse bande qui bras dessus bras dessous arpente les rues en ce soir d’été. Le menu est fantastique et, gourmande, Gisèle savoure les plats tout en causant. Les rires et les bons mots fusent souvent et les accents font vibrer les notes du piano-bar.
- Hélas ! il est l’heure des braves. Demain, nous devons jouer. Il faut nous reposer… annonce Manuella.
Ils se séparent.
Un soleil remplit leur âme.
De visites en rencontres, de cafés en restaurant, de gâteries en caresses, les jours passent à toute vitesse.
Le temps se rattrape-t-il ?
En tous cas, Gisèle, heureuse, ronronne. Ses enfants veulent lui faire une vie confortable et l’entourer de leur affection.
Ils lui donneront, elle en est certaine, de beaux petits enfants.
Et ensemble, ils écouteront le vibrant concert d’Aranjuez, leur mélodie du bonheur.
Thérèse-Françoise Crassous-1er mai 2009
Un soir (Gisèle chez elle), par Th.F. Crassous
Bof ! Ce roman finalement n’a pas grand intérêt. Gisèle pose le livre sur le guéridon et allume la lampe. Dehors les branches font claquer leurs membrures dénudées. Soudain une ombre traverse la pelouse, un chapeau enfoncé jusqu’aux yeux. Elle lève la tête et aperçoit la silhouette.
- Qui vient à cette heure ? Je n’attends personne !
Des pas feutrés, un feulement lointain, puis un crac. Un bruit sourd sur le sol fraîchement gazonné. Elle n’aperçoit qu’un morceau de bois tombé. Elle va vers la porte-fenêtre, essaie de pénétrer dans le noir du jardin. Mais ne distingue rien. Elle écoute encore. Son cœur bat. Elle ne perçoit que les coups sourds de ses veines.
« T’as rêvé pense-t-elle, calme-toi. »
Quand un toc toc à la porte d’entrée la fait sursauter. Un frôlement furtif
- qui est là ? hurle-t-elle.
Personne ne répond. L’attente est insupportable. Quant à nouveau on toque. Elle recule, se blottit dans le profond fauteuil en velours rouge, le club 1930 qui lui a toujours déplu, celui tout avachi d’avoir trop servi.
°°°°°
Au même moment, Renée a mis sa toque des grands jours, celle avec une voilette, celle qui lui cache les yeux, ses yeux de braises. Elle s’apprête à courir car elle est en retard- elle est d’ailleurs toujours en retard. Elle va retrouver Gisèle pour une soirée impromptue entre filles, celle où on parle de rien et où on rit de tout. Il y aura sûrement de quoi passer un bon moment et de quoi boire. Du champagne. Elle aime s’affaler dans le fauteuil rouge, au dos défoncé, qui a gardé l’empreinte de nombreuses fesses, et qui lui fait penser à son grand père. Elle le revoit, son grand père, la pipe toujours à la bouche, qui clignait constamment des yeux. Il avait un air comique, la lèvre ainsi retroussée d’un côté. Et ses bruits de succions. C’était à mourir de rire. On aurait dit un bébé avec son pouce. Il avait l’air d’un clown, avec sa balafre à la joue et son nez rouge - rapport qu’il chopinait sec, le grand père. Il dodelinait de la tête puis s’endormait. Sa trogne avait au fil des ans pris l’aspect d’une patate, pas bien lisse et ronde, une toute bosselée. Et il ronflait, ronflait comme une marmite qui soulève son couvercle avec des claquements secs et des chuintements, dans sa baraque faite de bric et de broc, à laquelle il avait ajouté des pièces pour sa marmaille qui était née par la suite. Cinq, ils étaient ! Cinq à crier et à galoper ! Lui, le Léon, se rappelait plus quand ni comment il avait pu les faire vu qu’il était toujours entre deux verres, deux goulées de vin aigre car il avait pas le sou pour acheter du Bordeaux. Il y avait bien les alloc mais la chopine passait avant tout. Enfin…Les enfants s’étaient élevés à la va comme j’te pousse, grâce à leur mère – et à leur propre volonté de vivre ! Puis les petits enfants étaient venus. Et lui, il avait continué à ronfler dans son fauteuil…
Jusqu’au jour où la cendre de sa belle pipe blonde enflamma son pull de laine. Et il avait cramé avec sa maison de bric et de broc…
Et là Renée s’en souviens : elle était en visite et jouait dans le jardin du voisin, avec son copain Max, laissant Pépé cuver en paix.
Quelle horreur, l’incendie ! Elle était toute couverte de cendres noires, poisseuses, et s’était brûlée en voulant sauver Grand-Père…
Elle veut tout oublier. Elle veut se croire belle malgré ses cicatrices, se faire plein d’amis. Aussi elle se tient droite et suit des régimes insensés pour rester mince – pas comme sa mère ! Cependant elle n’arrive pas à perdre son accent goguenard de titi parigot, le même que Pépé. Ça la fait gerber, Renée. Ça lui rappelle l’odeur de cramé…
On reconnaît de loin son accent pointu. On l’entend encore quand elle a pris la porte et accélère le pas.
°°°°°°
Quant à Joseph, il a pris la porte. Il en a bien assez des remontrances de sa douce moitié. Il reviendra pourtant. C’est pas qu’il tient à elle mais il y est habitué et elle sait faire la soupe presque aussi bonne que sa mère. La soupe aux choux et aux pommes de terre avec un morceau de lard rance. Ça lui rappelle son enfance. Hum ! Il s’en lèche les babines et se frotte la panse. Passons. Gisèle n’est sans doute pas prête. Il l’imagine en train de faire sa toilette et se mettre du rouge sur ses lèvres sensuelles. Il est comme ça, Joseph. Il reluque les filles du voisinage et va même jusqu’à les épier. Il fait comme Sherlock, s’affuble d’un imper et d’un feutre noir sur le front, enfoncé jusqu’aux yeux…
Puis il va à pas de loup les zieuter ses belles voisines par la fenêtre les soirs de grand vent. Il espère les voir avec leur dessous. Il a surpris ainsi Gisèle en petite culotte et justement ce soir on annonce une tempête. Le craquement des branches couvrira le craquement de ses pas.
°°°°°°
Pendant ce temps, ça tempête dans le crâne à Renée. Son Pépé, la maison, le feu attisé par le vent de ce jour-là… Aujourd’hui aussi fait grand vent. Mais avec Gisèle, entre copines, elle craint rien : elles vont sortir danser. Au diable les mauvais souvenirs !
Tiens, c’est c’type tout tordu ! Bouffarde au bec, devant la fenêtre de Gisèle ? Qu’est-ce qu’y fait là ? Ma parole, mais il s‘rince l’œil ! Mais ! Et y va foutre le feu, en plus tant qu’y est ! Mais ! Oh là là, cette dégaine… Son Pépé réincarné, à n’y pas croire !
Elle s’approche à pas de loup, et lance un « Ah ! je t’y prends ! » qui fait fuir le voyeur à grandes foulées tordues. Elle a envie de rire, Renée. Elle ne parlera pas à Gisèle de sa découverte… à moins que ! Elle ne sait pas encore. Le fantôme a abandonné sa pipe, trophée encore chaud, sur le gazon. Elle s’en saisit, et toque à la porte. Seul un hurlement lui répond :
« Qui est là ? ».
A tous les coups, elle a encore oublié leur rendez-vous, la copine Gisèle…
Thérèse-Françoise Crassous-4 mai 2009
La boîte en carton, Thérèse Françoise Crassous
Gisèle va encore déménager : elle a trouvé du travail dans le midi. En vidant la maison, elle remarque une boîte en carton remisée au grenier. Une écriture penchée, des lettres dans tous les sens. Et une énorme tache… une tâche d’encre noire, noire comme ses pensées et ses désillusions. Elle se rappelle le divorce de ses parents et sa nouvelle école à la campagne où elle avait revu son petit copain du parc Monceau. Quel âge avait-elle quand elle avait rempli cette boîte ? 10 ans ?
Curieuse, elle ouvre le couvercle.
Tiens une photo ! Un rivage, des vagues, un toit rouge dans la verdure. Sur le sable, un bateau. Vogue le bonheur de ces jours enchantés où ils avaient pris leurs premières vacances en famille, elle était si petite... Leurs rires, leurs jeux. La première fausse note et la voix dure de sa mère lançant à son père « tu as trop bu ». Gisèle n’y avait pas pris garde. Mais c’était resté inscrit.
Une lettre de sa grand mère bordée d’un trait noir : le décès du grand père. Elle devait avoir onze ans. Les chuchotements, les pleurs de sa mère et le service à chocolat qu’elle avait rapporté, et qui est transmis dans la famille maternelle de génération en génération. Son regard se perd en évoquant ces moments, puis la maison de Lunéville désertée.
Un livre dédicacé : son premier prix de français, peut-être d’autres choses. Voyons la liste à l’intérieur, collée à la première page : Accessits de math et de sagesse. Hum ! je ne m’en rappelais plus. De sagesse ! mazette ! Ça, ça n’est plus jamais arrivé. Je devais être bien jeune. Sept ans ? oui c’est ça.
A chaque objet retiré, les souvenirs se pressent.
Un ours ! Son doudou qui a remplacé l’éléphant gris tombé dans les toilettes du train alors qu’elle voir son père en stage à Nancy. Elle n’aimait pas cette ville froide et rectiligne, aux larges avenues, ni le jardin public où elle avait piqué une tête dans la fontaine, ni les grilles dorées de la place Stanislas, pas plus que la Cathédrale immense où elle avait été baptisée, et fait sa communion privée, où l’hôtel de ville où elle avait été au bal costumé et avait remporté un prix. Mais elle aimait bien son école où elle avait appris à nager. - avec le programme des bébés nageurs, nouveauté à l’époque-. Depuis ce temps-là elle aimait l’eau qui lui procurait une sensation de flotter, d’être irréelle. Son frère était né aussi dans cette ville. Il avait fallu alors déménager, son père avait changé de métier.
Dans un coin du carton, une bague minuscule de son premier amour. Le premier baiser sur la joue, les regards amusés des parents qui lui demandaient en douce : « C’est ton amoureux ? ». Leur séparation, son chagrin et sa peur de faire de nouvelle connaissance. On lui avait expliqué que c’était la vie.
Une lampe de poche ! Ah ! son séjour à la ferme sous la tente avec ses amies. Sa déception et leurs chamailleries. Les frictions avec sa mère. Comme elle était malheureuse en ce temps-là d’être incomprise et toujours surveillée. Leur vie à Rouen. L’école qui ne l’intéressait plus. Puis l’année suivante un nouveau professeur et son admiration pour lui qui lui avait fait ranimer l’envie d’apprendre et de se cultiver. Leurs discussions endiablées et leurs apartés. Même leur rencontre avait été approuvée par toute la famille. Son presque fiancé. Trois longues années à l’attendre pour finir ses études à Paris. Puis la rupture et Sébastien, son nouveau copain. Son mariage, le mas et les champs de lavandes, les enfants, une fille et un garçon. Les années d’allégresse avec eux puis le malheur. Le veuvage.
Et son nouveau et triste compagnon, Gaspard. Le bar. Les enfants en pension. La maison vide. La belle-mère, surtout la belle mère.
Et sa fuite. Sa liberté toute neuve et ce travail très loin, loin de Gaspard et de la Capitale. Au moins si elle est malheureuse elle saurait pourquoi.
Elle se sent plus légère, son coeur bat, bat. Elle prend à pleine main la douceur de ce jour de printemps.
Thérèse-Françoise Crassous-2 février 2009
En camping, Thérèse-Françoise Crassous
A 15 ans, Gisèle rêvait d’évasion, d’aventure. Elle tenait constamment tête à sa mère et ne faisait plus rien en classe. Michelle son ami d’école, lui fit miroiter de pouvoir s’évader, de se retrouver entre filles du même âge. Elles se comprenaient si bien. Leurs parents trop vieux jeu, trop stricts, trop si et trop ça à les entendre, leur rognaient les ailes. Libre, elles voulaient se sentir libres, faire des expériences. Justement à la campagne, au contact avec la nature, elles en feraient des découvertes ! Et avec ses six amies ! Elles iraient en camping à la ferme, chez la mère Bonnard que la mère de Michelle connaissait bien puisque pendant la guerre, elle s’était réfugiée chez elle. Elle avait tout combiné, Gisèle, avec son amie. Il ne manquait que l’accord de sa mère, son père, lui, s’en fichait qu’elle soit à Paris ou au diable : il ne s’intéressait qu’à son travail. Et pour avoir la paix, il lui permettait tout. Elle en ferait son affaire, de son père. Mais sa mère c’était autre chose. Surtout que ses notes n’étaient pas fameuses, pas bonnes du tout même, avec quelques zéros.
Elle alla à l’attaque un matin au petit déjeuner et fit tant et si bien que sa mère, pour avoir la paix lui donna l’autorisation. Car elle lui donna mal à la tête avec son insistance et ses allégations percutantes. Elle avait réponse à tout, scandait des « Tu verras ». Tout y passa : le bon air de la nature, le sport, le dépaysement, les paysages et touti quanti… Elle l’avait convaincue avec ses arguments. Elle avait ajouté même que la mère de Michelle viendrait quelques jours les surveiller. C’est cela surtout qui avait fait fléchir sa mère.
En un rien de temps elle fût prête, ses affaires dans le sac à dos, l’itinéraire sur la carte, le papier à lettres pour écrire et sa veste en peau de tigre assorti à un foulard pour sortir le soir au village retrouver les jeunes qui ne manqueraient pas de les intégrer à leur groupe.
Ce lundi 13 juillet, billet en poche, elles avaient abrégé les effusions et s’étaient engouffrées dans la dedeuch de la mère de Michelle qui les accompagnait à la gare. La route les balançait mollement. Un petit crachin n’atténua pas leur humeur ; En riant et en chantant à tue tête, elles avaient atteint le hall où toutes deux devaient retrouver la bande de copines. Les portières de la voiture claquaient sur sa vie de collégienne. En route, légère, Gisèle s’abandonnait au bonheur. A nous, la liberté et les vertes prairies !
Vite, vite, la gare les aspira. Elles durent courir car le train était déjà en gare. Le sac s’incrustait dans son dos, les sangles tiraient sur les omoplates. Elles n’eurent que le temps de lancer leurs bagages et de sauter sur le marchepied : le chef de gare sifflait. Tant bien que mal elles atteignirent leur place au milieu du wagon. Elles n’étaient pas seules dans le compartiment de seconde classe. Un gros monsieur moustachu en costume trois pièces, les jambes allongées leur barrait le passage. Un pardon insistant le fit se redresser et, les yeux hagards, Il sortit de ses pensées qui ne devaient pas être roses car il avait l’air soucieux et ses sourcils noirs et touffus se rejoignaient au milieu du front en un sillon profond. . Des poils s’échappaient de sa chemise et ses mains toutes velues attiraient le dégoût. « Cela commence bien pensa Gisèle. Et toutes se regardèrent, embarrassées.
Dans un coin, une dame chapeautée, les ongles peinturlurés d’un rouge grenat, regardait par la fenêtre. Les six se concertèrent, tête contre tête. Et un rire déferla jusqu’à devenir strident. La dame offusquée, sous les quolibets des donzelles, s’en alla promptement. Alors elles prirent leurs aises. L’homme tristement, sous l’affront de ces rires, la suivit peu après. Elles eurent ainsi le champ libre. Et commencèrent à se laisser aller, les pieds sur la banquette pour atteindre leur sac dans les filets. Elles sortirent carte à jouer, livres et gâteaux, s’empiffrèrent de bonbons. C’est qu’elles avaient le temps ! douze heures pour le Midi. Elles arrivèrent à la nuit avec deux changements et une attente sur le quai, je ne vous dis que ça. Elles trouvèrent le temps long, le voyage épuisant.
Elles étaient attendues par la fermière qui le premier soir les invitait à dîner : après elles se débrouilleraient et feraient un feu pour cuire leurs repas, enfin elles verraient.
Elles arrivèrent à la nuit. Personne à la gare : le train avait du retard. Elles demandèrent leur chemin, la route était toute droite et elles n’en pouvaient plus. Enfin elles trouvèrent le jacquot, le fils de la ferme, qui s’était assis sur l’herbe à la sortie du village et celles-ci lui emboîtèrent le pas. La route était bien longue. Les souliers faisaient du bruit et leur faisaient peur car la nuit était noire sans étoile. Parvenues au bivouac, elles se déchaussèrent et montèrent les tentes. Heureusement que Martine avait fait du camping avec ses parents. Les maillets frappèrent les piquets que le fils du fermier avait apportés. Avec tout cela, le premier soir passa comme une traînée de poudre. Il était trop tard pour dîner. Elles s’endormirent bien vite. A l’aube, les cocoricos les réveillèrent. Les vaches et leurs pas lourds firent tinter les cloches attachées à leurs cous. Le sol en trembla. Encore ensommeillées, elles se dirigèrent vers la porte d’un bâtiment d’où venait le concert. L’odeur et la tiédeur les firent se boucher le nez et se sauver bien vite. Pouah ! pensa Gisèle. Où sommes nous tombées ?
Gisèle quant à elle, trouvait un peu morose la dureté du matelas de mousse et l’humidité de l’aurore. Le coq tonitruait encore et la basse cour s’ébrouait de la quiétude de la nuit. Et fit un charivari…
Effrayées, les filles s’engouffrèrent dans une salle, croyant que c’était la cuisine. Des pots de métal, des tuyaux, des tables rutilantes, et des masques leur firent penser à une salle d’opération. Hallucinées, certaines commencèrent à geindre. Sans compter qu’au dehors, des gouttes de pluie s’assemblèrent en flaques et qu’avec le purin en tas dans un coin de la cour, des effluves écœurantes leur soulevèrent le cœur.
Elles avaient faim, très faim, d’autant plus que la veille elles n’avaient presque rien avalé. Ah ! s.v.p. un bol de lait avec des Krutzli ! Enfin la fermière les entendit et les récupéra en riant. Le liquide crémeux n’avait pas le même goût que celui de la ville. Il n’y avait pas de Krutzli mais de larges tartines , un tas de beurre, du pâté, du jambon et de la confiture. La fermière coupait dans la miche dorée des tranches épaisses qu’elle recouvrait à la demande. Les filles épouvantées se voyaient déjà grosses d’avoir à s’empiffrer de toute cette mangeaille. Elles firent les dégoûtées, picorant quelques miettes.
- C’est nourrissant. Vous rentrerez requinquées. Vos mamans seront contentes de vos mines rosies et des quelques kilos que vous aurez pris. Allez, Allez, mangez, leur dit la fermière, s’essuyant les mains sur un tablier bleu. J’ai tiré le bon lait ce matin pour votre déjeuner. Il est encore tout chaud. Buvez, dépêchez-vous, je n’ai pas que ça à faire, à vous regarder chipoter. Allez, mangez de tout !
Les voyant rechigner, elle ajouta
- Que faîtes-vous aujourd’hui ?
Quoi, il fallait faire encore quelque chose ? Elles étaient encore si fatiguées du tohu-bohu de la veille !
Puis le soleil ressurgit et elles partirent en riant dans les prés, où elles improvisèrent parties de colin maillard et de balle au prisonnier.
Les jours qui suivirent passèrent comme un rêve.
13 février 2009
Naissance du petit frère, Thérèse-Françoise Crassous
Gisèle avait cinq ans. Elle voyait sa mère qui jusque là était dolente- son gros ventre la faisait s’essouffler facilement- s’activer avec frénésie ces jours-là. Elle avait rangé ses armoires, passé la paille de fer sur le parquet ciré. Puis mis sur deux chiffons de laine, la cire d’abeille odorante et en dansant d’un pied sur l’autre, coloré les lattes du plancher en bois. Gisèle ne comprenait pas cette agitation subite, suivie d’une immense lassitude qui forçait sa mère alors à s’allonger, à s’essuyer le front, se croiser les bras derrière le dos et se cambrer. Alors épuisée, elle fermait les yeux.
Elle ne pouvait plus jamais jouer avec elle sur le tapis. Son ventre prenait trop de place et elle avait pour cela du mal à se relever. Tout effort lui coûtait et lui arrachait des cris de douleur. La fillette se sentait abandonnée. Tout le monde autour d’elle parlait d’un petit frère qu’on attendait avec impatience. Elle l’attendait elle aussi mais avec colère. Il lui volait sa mère, lui volait leurs rires et leurs jeux. Et il n’était pas encore là. Qu’est-ce que ça serait lorsqu’il dormirait à la maison ? Elle avait l’impression d’être reléguée à la deuxième place.
Elle sentait la fébrilité de sa mère croître au fur et à mesure des jours qui restaient. Elle l’avait vu se déformer, se languir, sourire et s’attendrir pour cette chose qui poussait, se développait en elle, la petite graine que son père avait déposé une nuit. Elle ne la reconnaissait plus sa maman qui, avant, lui disait qu’elle était, elle avant, sa poupée, son trésor. Elle ne l’entendait plus lui chuchoter ces mots tendres à l’oreille. Elle n’entendait plus leurs éclats de rire… Maman ne riait d’ailleurs presque plus et la repoussait maintenant lorsqu’elle voulait un câlin et montait comme autrefois sur ses genoux. Elle se contentait de la renvoyer d’un ton sec puis d’une voix plaintive
« Tu me fais mal, descend vite !»
Elle ne prenait plus le temps, sa mère, de bavarder, de l’écouter, de jouer à la poupée et à la dînette.
Un jour où elle était sur le divan, elle lui avait fait sentir les coups de pieds de son frère dans son ventre . Gisèle avait du mal à comprendre pourquoi on s’extasiait sur les coups que donnait son frère. Il faisait mal à maman : pourquoi on ne le grondait pas? Elle, lorsqu’elle se mettait en colère et donnait des coups de poings ou de pieds, on la grondait et souvent elle recevait des gifles. Pourquoi pas son frère ?
Un après-midi, sa mère avait rapporté des paquets. Curieuse, croyant que c’était pour elle, la petite avait regardé dans les sacs. Elle avait tiré des habits minuscules et avait pensé que c’était pour sa poupée Claudine. Mais sa mère l’avait franchement disputée et mise au coin.
- C’est pour ton frère qui va naître bientôt. Tu ne dois pas les salir !
Quelle guigne ! Toujours pour lui, rien pour elle…
Sa mère l’avait mise à la crèche deux matinées par semaine pour s’habituer disait-elle à l’école de l’an prochain. Gisèle aimait bien y aller. A la maison on parlait à voix basse, pour ne pas fatiguer maman, là elle pouvait courir et rire Elle s’amusait avec Frédéric et Sylvie et s’entendait bien avec tous ses autres camarades sauf avec Noémie qui pleurait tout le temps. Elle aimait bien sa maîtresse, Mlle Françoise qui lui apprenait de belles chansons : Le petit cerf et la grenouille verte, par exemple. Elle se chamaillait quelquefois avec René mais pas longtemps puis ils jouaient à la maman ensemble. Une maman attentive à ses enfants, elle !
Puis un jour, sa mère avait fait sa valise et lui avait dit
- je vais avoir mon bébé bientôt.
Un peu plus tard Gisèle l’avait entendu pousser un cri puis se mettre à compter. La fillette trouvait ça drôle. Puis à nouveau des cris de plus en plus rapprochés. Sa mère se tenait des deux mains le ventre. Son père appelait un taxi au téléphone, il marchait de long en large d’un air soucieux. Maman compta jusqu’à cinq et poussa un cri déchirant qui lui entra dans la tête de la petite qui se boucha instantanément les oreilles. Elle ne comprenait pas pourquoi c’était normal d’avoir mal. Elle en voulait déjà à son frère de faire du mal à sa mère…
On avait confiée Gisèle à une voisine car Mammy n’était pas encore arrivée. Elle venait par le train du Sud de la France. La gamine avait bien sûr promis d’être sage. Ses parents lui avait annoncé une surprise, un petit frère. Elle voulait bien le voir, jouer avec ce nouveau compagnon comme elle faisait au parc avec les enfants. Elle était curieuse de voir quelle tête il avait, son frère. Pourrait-elle le bercer comme ses poupées et son ours préféré Teddy, celui qu’elle prenait dans son lit pour s’endormir.?
Courageusement elle avait dit au revoir de la main par la fenêtre ouverte mais elle en avait gros sur le cœur qu’on la laisse à la maison. Elle aurait voulu comme les autres fois où elle prenait un taxi, se blottir entre son père et sa mère.
Après mammy lui ferait à manger. Elle l’aimait bien mammy. Elle lui racontait toujours l’historie de Boucle d’Or et les trios Ours avant de s’endormir. Elle ne se lassait jamais de l’entendre une fois, deux et même trois fois. Elle faisait exprès Gisèle de garder les yeux ouverts. Elle luttait malgré le passage du bonhomme de sable qui lui faisait cligner des paupières et se frotter les yeux jusqu’à ce qu’elle s’endorme d’un coup. Elle sentait la chaleur des draps, les baisers légers de sa grand mère, la couverture qu’elle relevait doucement sur ses épaules.
De temps en temps elle se réfugiait dans un coin, Gisèle, se racontait des histories et serrait très fort son doudou. Elle pensait à son petit frère. Sa mère lui avait dit un matin
- Laisse ton doudou maintenant, tu es grande, tu as cinq ans.
Mais elle en avait encore besoin de son doudou, besoin de tendresse, des baisers de sa mère. Elle se rappelait les jours où elle avait été insupportable, fait des bêtises, piqué des colères sans résultat. Sans attirer un reproche. Sa mère la laissait. Elle avait de drôles d’idées qui lui passaient par la tête. Elle en voulait à cette chose qui retenait toute l’attention de sa maman. Elle, elle devait être toujours sage, ne pas faire de bruit, laisser sa mère se reposer, se détendre. .. Et elle, alors? Qui se souciait d’elle?
A ces moments-là, elle se passait tendrement les poils de Teddy sur la joue, fermait les yeux et sentait les caresses douces comme celles que lui donnait sa maman, avant. Elle se sentait réconfortée, pour un temps.
Et ce silence! Plus de bruit, plus de cris, plus de rires, plus de courses dans l’escalier. Elle devait descendre doucement car elle était grande.
Un jour mammy a dit:
- Tu veux, on va rendre visite à maman et nous ferons la connaissance de ton frère.
Elle avait demandé:
- Où elle est maman?
- A la maternité
- qu’est-ce que c’est une maternité?
- Presque comme un hôpital. Mais c’est là où les mamans vont pour mettre leur bébé au monde et où les docteurs soignent les mamans.. Tu seras bien sage car maman est encore très fatiguée.
Elle se souvient bien de cette journée, Gisèle
Mammy lui a mis ma belle robe bleue, de la couleur de mes yeux. On est allé en taxi et on est descendu devant une grande maison avec de grandes fenêtres, orientées vers le sud
- pour la clarté a précisé grand mère.
On a pris l’ascenseur, un grand couloir tout blanc et à une porte mammy a frappé et elle a reconnu la voix de maman. Elle avait hâte de rentrer mais il fallait attendre. Elle étouffait de joie. Enfin. Maman … Mais elle n’a pas crié.
- Entrez
Elle s’est précipitée mais mammy l’a retenue par la manche et maman a fait
- Chut ! Ne réveille pas ton petit frère!
Mammy l’a hissée jusqu’au dessus du lit de maman et elle s’est blottie dans ses bras. A nouveau elle sentait son odeur, son parfum n° V , sa chaleur lui faisait du bien et ses baisers la couvraient toute. Mais elle se retenait de rire car son frère dormait. Maman la fit assoir à côté d’elle, se penchait sur le berceau, soulevait le Bébé et lui mit dans les bras
- Ne le fais pas tomber conseilla-t-elle
Elle l’examina en fronçant les sourcils. Il fermait ses deux poings tout petits, il avait un drôle de nez en trompette et presque pas de cheveux. Mais il n’était pas beau, il était jaune et tout ridé. On nous aurait livré un bébé déjà vieux comme grand mère Rose ? (Sa figure avait de grands sillons surtout lorsqu’elle souriait et elle n’avait plus de dent.) Puis bébé a pleuré. Alors elle vit que lui aussi n’ en avait pas. Elle était fière de le porter. Elle avait voulu le bercer mais il était très lourd. A ce moment, il a fait un rôt et il a vomi. Ça sentait mauvais, le lait caillé. Pouah ! et elle ai failli le lâcher. Elle en avait assez. Elle voulait jouer avec sa maman. Elle s’est fait gronder.
Au bout de quelques nuits, maman a débarqué avec Bernard. C’est son prénom. Et là, rien n’a changé. Elle ne devait pas faire de bruit, pour ne pas le réveiller. Maman était trop occupée à le langer et à lui donner à téter. Et elle, elle restait seule à les regarder. Elle détestait voir les sourires que sa mère lui adressait. Les mimiques, les mots doux et les jeux avec lui. Tous les guiliguili et les areuh areuh, qu’elle lui murmurait.
Mais voilà c’est la vie ! Il faut s’y habituer comme disait mammy. Il en prend de la place, son petit frère avec son berceau dans sa chambre à elle, son landau et ses affaires. Les siennes ont été poussées.
Les jours ont recommencé : pas de bruit, pas de rires et maman épuisée…
Heureusement en septembre, comme elle est grande maintenant, elle ira à la nouvelle école tous les jours. Peut-être que d’ici là, on va déménager dans une plus grande maison. Maman veut la campagne. elle, elle aura des copains et des copines de son âge. Et puis elle aura sa chambre.
15 décembre 2009