Fossile dans la gangue de sable, par Christine Jouhaud Mille
Fossile dans la gangue de sable
Ma caisse est prisonnière,
Affleurent ma table d'harmonie
Mon manche aux barrettes encore intactes
Et retenues par mes clefs, mes six cordes tendues
« Il est venu le
temps des cathédrales »
Où il m’a donné
l’obole de quelques jours
Pour mon chant
religieux,
L’amour dans son
regard,
Le troubadour
Il fait une pause dans
sa vie
Il oublie la voiture, la ville
Pieds nus il m’emporte
Vers un ailleurs…
Dans la Jamaïque de
Bob Marley
Légère sur son dos, il
me porte en bandoulière
Au long de ses nuits
aux flammes du feu
Il y a de la musique
partout
Et sur mon bois doré
Le parfum de la mer
« Un beau jour où
peut-être une nuit »
Je me suis endormie
Retournant au pays
d’autrefois
Pour jouer ses
rêves...
Dans ses souvenirs d’enfance
« C’est une
maison bleue »
S’égosille le
guitariste
Qui tend une main aux
ongles salis de sable
Le sable où j’avais
échoué…
Et avec lui je joue l’Hymne Universel
05 septembre 2009
Désirée guitare, par Draikhin
Le texte qui suit est extrait d'un écrit plus long, en cours de réflexion-rédaction-gestation. Tout a démarré lors d'un atelier (du lundi soir) où Carole, en vue des Internationales de la guitare nous a proposé un exercice en faisant tourner les choses autour d'une guitare. S'en est suivi un atelier à sec, une traversée du désert de la frustration, qui s'est en fait révélé très riche. Cela m'a permis de poser une structure dans laquelle je suis encore aujourd'hui, en train d'écrire la substance.
Donc...
Désirée guitare
Le soleil illuminait les poussières de bois qui flottaient dans la boutique, en de minuscules paillettes d'or. Derrière ce fin rideau, M. Etargui s'appliquait à poncer le coffre de ce qui deviendrait, dans quelques semaines, une guitare. Cet homme trapu, aux cheveux aussi gris et ébouriffés que sa barbe, apparaissait rayonnant. Ses mains, sèches et agiles, semblaient caresser le bois poncé. Sans en percevoir le moindre signe, de ses gestes lents et assurés, il apaisait l'âme disloquée de Charlotte qui se sentait de bric et de broc, si éclatée de contradictions, profond mélange d'amour, de haine, de tristesse et de joie, déchirée par la disparition de son père au profit d'un homme qu'elle ne reconnaissait plus.
Elle avait connu le berceau rassurant de ses bras, lorsqu’il la portait contre son torse. Elle sentait encore son odeur et vibrait au rythme de sa respiration, posée sur son cœur puissant. Elle n'éprouvait ni désir, ni doute, ni mot; elle était, simplement. Dans l'antre du luthier, Charlotte retrouvait un peu de ce temps perdu et même oublié, naturellement.
Son regard fasciné par les gestes répétés, ses narines exaltées qui humaient avec bonheur l'odeur du bois tout juste raboté, la rassuraient comme une étrange familiarité.
- Vous êtes encore une jeune fille, Mademoiselle Charlotte, mais ce regard je ne l'ai vu que chez les femmes qui attendent avec amour la venue de leur enfant. Vous regardez cette guitare comme votre ventre qui serait bien rond.
- Non monsieur Etargui, je la regarde comme j'aime une part de moi-même perdue depuis longtemps, avortée, et j'espère bientôt lui permettre de s'exprimer.
- Les choses perdues, mademoiselle Charlotte, il faut savoir vivre avec leur absence. Il vous faudra être patiente, encore un petit peu.
Etargui l'appelait toujours "Mademoiselle Charlotte", et cette modalité la ravissait. Ils jouaient tous deux du plaisir d'user avec humilité d'un langage d'autrefois. Ce vieux bonhomme préparait les plus beaux instruments pour des musiciens d'orchestre et disait toujours : "Je ne fais que forger l'instrument. C'est le musicien, avec son talent qui lui donnera son souffle.".
Il avait connu sa mère lors de sa participation à un ballet qu'elle avait donné à l'Opéra de la Comédie. Son père n'avait jamais vraiment apprécié cet homme qui resta le plus fidèle ami de sa compagne, jusqu'à son dernier souffle... justement.
Charlotte n'était pas encore née, quand l'odeur du bois emplissait le sang de sa mère. Ici elle se sentait chez elle. Elle y restait des après-midi entières, contemplative, et s'autorisait parfois, invitée par Monsieur Etargui, à jouer quelques airs de classique.
« Allons, mademoiselle Charlotte, vous ne connaissez donc que la musique de chambre », raillait le vieux luthier. Devant tous ces instruments superbes, à l'acoustique parfaite, la jeune adolescente ne s’autorisait guère à jouer autre chose que du classique. Monsieur Etargui prenait alors sa guitare et entamait un blues, auquel elle s'empressait de se joindre, ses yeux débordant de joie.
Une après-midi de septembre, lorsque Charlotte entra chez le luthier, elle vit sa guitare, posée sur un trépied.
- Mademoiselle Charlotte, j'ai une très bonne nouvelle ! J'ai terminé votre guitare hier, le temps de laisser sécher le vernis. Voulez-vous l'essayer ?
Elle ne put retenir les larmes de joie qui débordaient à présent de ses yeux océan et se précipita dans les bras de Monsieur Etargui, qui fut surpris par cette effusion.
- Allez-y, Mademoiselle Charlotte, jouez-moi quelque chose.
Au moment où ses doigts fins se posèrent sur le manche, elle frissonna, saisie d'une sensation étrange. "Seul un cœur pur peut s'emparer d'Excalibur. Le magicien reconnait sa baguette et la baguette reconnaît son magicien", songea-t-il avec un peu de moquerie pour elle-même.
Assise sur le tabouret en face de l'atelier, elle entama un air de Jazz manouche, rythmique et ensorcelant : un air appelant la fête.
- Votre mère aurait été heureuse de pouvoir vous entendre. Pour ce seul moment, de vous voir ainsi aujourd'hui, je suis récompensé de mon travail.
- Je peux vous payer en liquide ?
- Hors de question. Cette guitare, je vous l'offre.
- Je ne peux pas accepter, Monsieur Etargui, c'est beaucoup trop, cet instrument vaut bien...
- C'est un cadeau Charlotte, en souvenir de mon amitié pour votre mère, en signe de notre amitié et pour la liberté de votre part perdue.
- Merci Charles, susurra-t-elle.
Le regard, profondément bienveillant, de Charles Etargui, s'imprima si fort dans sa mémoire qu'elle pourrait l'invoquer pour l'éternité. Ils jouèrent toute l'après-midi, au milieu des violons, des guitares, des outils et des bois patinés d'amour. Sur le chemin du retour, Charlotte préféra marcher, à coté de sa bicyclette. Elle savourait le présent et pensait que si elle devait revivre sa vie pour l'éternité, alors il y aurait cette après-midi, cet instant passé à venir.
Arrivée devant l'imposant portail métallique, elle s'arrêta un temps, observant sa légèreté nouvelle, s'envoler puis disparaître nulle part au fond d'elle même. Ses pas craquaient lentement dans l'allée de graviers, au milieu des buis taillés. La grande porte d'entrée semblait de glace, son cœur commençait à battre trop fort, trop vite, et l'adrénaline lui faisait mal. Elle posa la bicyclette sur sa béquille puis sa main gelée sur la poignée, et entra. Son père s'imposait de toute sa droiture, ne dégageant rien d'autre que l'image d'un cerbère. Que gardait-il ainsi ? A présent son torse n'était plus le lieu rassurant et chaud d'un nid, mais un roc infranchissable.
- Une guitare ! Une guitare ! Mais j'aurais pu en jouer, d'une guitare ! Vulgaire instrument ! Populaire ! Mais pas du piano, c'était trop cher, inaccessible à notre classe.
- Papa je veux jouer de la guitare.
- Qu'est-ce que tu sais de ce que tu veux, ma fille ? Tu as tout ce que tu veux.
- J'ai tout et je ne suis rien. Au moins c'est à toi que je dois le désir d'autre chose, d'un lieu où mon être laissera s'échapper quelque chose de lui. Mais tu n'entends rien de tout cela, hein ?
Dans une colère noire, le regard agité par une folie encore inconnue de Charlotte, le père Bazart jeta hors de portée tous les objets alentours. En quelques minutes, dans le hall d'entrée s'amoncelèrent des monticules de débris et d’objets soi-disant si précieux jusqu’alors. Il poussa brusquement Charlotte ébahie, avant de se saisir de la guitare. Il la tenait dans son poing tremblant, au dessus de sa tête, prêt à la fracasser contre le sol.
- Papa ! Non !
Charlotte était paralysée devant le déploiement de cette fureur, incapable de réagir. Son père s'arrêta net, le regard fixé sur sa fille; la guitare à la main, d'un pas pressé et décidé, il sortit de la demeure, laissant la porte ouverte derrière lui.
Chanson douce, par Salamandre
CHANSON DOUCE
Blottie au fond du canapé, la jeune femme a ouvert son corsage, découvert un sein légèrement bronzé. Attentive, elle dirige une petite bouche affamée, caresse doucement la tête blonde. Elle respire doucement, état de bonheur total ; état de la mère qui nourrit son enfant, chaque goutte du breuvage laiteux est une goutte de vie.
Et moi, à l’autre extrémité du canapé, je l’observe ; elle ne me voit pas, seul le bébé retient son attention. Je suis depuis au moins un mois à la même place, dérangée de temps à autre par quelque nouvel admirateur. Comme son visage a changé ; depuis sa maternité, elle paraît plus douce, plus réfléchie. Elle a fait raccourcir légèrement ses cheveux.
Je la connais depuis si longtemps cette jeune maman ; j’ai été son jouet, son souffre douleur, son journal intime. J’ai vécu ses folies, ses tristesses, ses projets.
Elle rêvait de jouer de la guitare ; ce fut l’un de ses plus beaux cadeaux de Noël. Au début, application et désespoir se succédèrent. Les longs cheveux blonds se mêlaient à mes cordes ; elle tapait alors du pied. Placer la main droite, la gauche, attraper les accords ; comme une pianiste, elle fit ses gammes assidument. Ses progrès la calmèrent, lui donnèrent confiance. Elle osa se lancer, improviser, blues, jazz : le summum fut le soir où, les copains assis à croupetons autour d’elle, elle interpréta la musique d’Indiana Jones.
Etudes ni adolescence n’eurent raison de son amour pour moi. A la fois amie et mère. Ses larmes coulant sur mon corps, étreintes de joie aux résultats d’examens ; tendres mélodies, romances ponctuant des rencontres. Je ne suis jamais restée seule ; j’ai suivi tous les stages, les voyages linguistiques, les séjours mi-éducatifs, mi baba cool. Et puis un jour, elle m’abandonna dans un coin de sa chambre ; des heures de SMS, de mails remplirent ses journées. L’ado était devenue une jeune fille ; un peu triste mais philosophe, je compris que c’était à moi de grandir avec elle.
Un soir, après m’avoir fait une toilette soignée, elle me présenta à un gaillard ; pas mal, le mec. Je frémis de toutes mes cordes ; elle lui fit le grand jeu du talent. Sur le dernier accord, je glissai doucement sur le tapis, fermais les yeux sur un bonheur mitigé d’une douce mélancolie. Je sentais la vieillesse arriver.
***
Bébé s’est endormi. Doucement, elle le pose dans son berceau ; en revenant dans la pièce, me regarde, me sourit. Mon vieux cœur bat la chamade. Elle se penche, me prend contre elle. Son corsage sent encore la bonne odeur du lait tiède et de l’eau de toilette qu’elle passe sur les petites mains de son poussin après la tétée. Elle effleure mes cordes comme elle a caressé les joues de son petit garçon. Temps calme, temps des souvenirs. Va-t-elle jouer ? Comme à un bébé ; elle fredonne la chanson douce que lui chantait sa maman, en suçant son pouce écoutait en s’endormant
J’étais devenue grand mère.
Concert sauvage, par Nicole
CONCERT SAUVAGE
Je suis un rocker, un globe-rocker devrais-je dire. Je parcours la terre, ma guitare en bandoulière.
C'est une guitare sèche, bien que mon rêve soit de posséder une guitare électrique pour être un rocker authentique.
Pour l'instant j'en ai le look: débardeur noir, pantalon de cuir noir, banane gominée et RayBan aux verres miroirs. J'ai peint ma guitare en rouge pour avoir l'air plus sauvage.
Je donne des concerts improvisés dans tous les pays du monde, jusque dans les rues des plus petits villages. Quel bonheur cette vie vagabonde qui permet les rencontres et les surprises.
J'accepte tous les publics, même les plus improbables.
En Afrique, dans je ne sais plus quel pays, au fin fond de la savane, ma musique a attiré un groupe de girafes, alors que je jouais pour le plaisir entre deux villages. Je voyais bien qu'elles appréciaient les sons: leurs longs cous se balançaient pratiquement en rythme.
J'ai trouvé fabuleux que ces animaux si élégants, aient une conscience musicale. Bientôt tout le troupeau s'est rassemblé en demi-cercle autour de moi. Les plus intrépides ou les plus curieuses, pattes avant écartées inclinaient la tête vers moi pour me renifler.
Survolté, comme dans un état second, j'ai donné le meilleur de moi-même. Ce fut un jour parfait pour un concert parfait dans la chaleur d'un après-midi africain.
Quel dommage qu'aucun imprésario n'ait été là ! Je suis sûr qu'il m'aurait signé sur le champ un énorme contrat !
Mais je divague ! Pourquoi un imprésario serait-il présent sur une piste africaine ? Pour un safari, bien sûr ! Voilà pourquoi ! Mais ce ne fut pas le cas. Tans pis !
Enfin, épuisé, j'ai plaqué bien fort le dernier accord et me suis incliné bien bas devant mesdames les girafes. Quoique ? Pourquoi mesdames ? On dit une girafe, mais il doit bien y avoir des mâles aussi ! La langue française est curieuse parfois !
Quoi qu'il en soit, j'ai été très applaudi. Si, si, je vous assure, j'ai distinctement entendu leurs appréciations et je peux vous affirmer que je n'avais rien fumé ! Ou alors, je ne m'en souviens pas !
Petit à petit, les girafes ont quitté la clairière, par petits groupes. Le silence est revenu, la poussière est retombée. J'étais prêt pour le prochain concert.
Voilà le genre de souvenirs que je me fabrique et que je raconterais plus tard à mes petits-enfants. Car j'aurai des petits-enfants, bien sûr, puisque d'abord j'aurai des enfants, et que avant cela j'aurai rencontré une superbe jeune femme. Une groupie sans doute, suite à mon succès planétaire, dû à ma découverte par un producteur important dans les couloirs des métros de Londres, de New York ou d'ailleurs.
Je crois dur comme fer en moi et en ma bonne étoile !
Kiki de Montparnasse, par Michelle Jolly
Elle s’appelait Kiki, et était toujours en retard, aujourd’hui, c’était le bouquet ! L’artiste l’attendait depuis une heure, piétinant de long en large dans l’atelier vide.
Pourtant il tenait son idée, un instrument, il voulait un instrument, ou plutôt la quintessence de l’instrument, viole ou guitare il ne savait pas, mais la musique, il l’entendait, et il savait comment l’obtenir.
Elle arriva enfin, essoufflée, s’excusant vaguement dans un éclat de rire ; elle avait drapé autour de ses cheveux un turban de soie, ça lui allait bien..
par habitude, elle se déshabilla, il ne disait rien ; pas de draperies, pas de décor, elle s’assit.. il tournait autour.
Comme ça, non, penche la tête, profil, lève un peu le menton, bien, avec ce turban, de dos c’est mieux… il regardait, pensif, la ligne qui courait de la nuque au bas des reins, la courbe de la hanche, il pensa au bois blond et précieux que les luthiers patinent avec amour sur cette rondeur là ! Se reculant il prit alors un pinceau et de l’encre noire et dessina sur la peau blanche, là où la taille bascule, les deux S qui ouvrent l’instrument pour libérer l’âme de la musique, enfin, sûr de lui, Man Ray, prit la photo.
Michelle Jolly 2009
Man Ray, Le Violon d'Ingres, 1924
Epreuve gélatino-argentique montée sur papier
31 x 24,7 cm (hors marge : 28,2 x 22,5 cm)
Achat 1993
AM 1993-117
© Man Ray Trust / Adagp, Paris 2007
La poule aux yeux d'or, par J.C. Boyrie
La poule aux yeux d'or.
" Ses yeux sont toujours aussi noirs... d'un noir si intense qu'il en paraissent d'or "
( Malika dans "Mouvement des corps" )
[ Voici pour conclure le "cycle du Gitan" un quatrième et dernier épisode. Après les trois autres personnages de cette histoire - dont la guitare - c'est au tour de Carmen Escudier, l'Inspecteur de police devenue entre temps Commissaire principal, de s'exprimer ].
La dernière fois que j'ai rencontré Lluis, c''était pour la mission d'inspection qui a suivi la prise d'otages au Centre Commercial. J'aurais préféré revoir mon ancien chef en des circonstances moins éprouvantes. Pourtant, croyez-moi, j'assume pleinement le rôle que j'ai joué dans cette affaire. Inutile de tout vous raconter. Au sens propre comme au figuré, la fusillade a fait « du bruit dans Landernau », je devrais dire à Clapas-sur-Lez.
Tout le monde ici connaît la Galerie des Marques. Chacun se souvient des bisbilles entre élus qui ont précédé son implantation. Tout(e) Clapassien(nne) digne de ce nom se doit de l'avoir parcourue en long, en large et en travers pour chercher la « bonne affaire ». Entendez les fringues dégriffées ou prétendues telles.
Laissons de côté ces futilités. Les évènements dont je parle ne relèvent pas de la rubrique « faits divers ». Ils ont fait un mort (le terroriste abattu par la B.L.I.N.G.) et trois blessés parmi les clients de la Galerie, dont un grave.
Tous trois victimes de « balles perdues » dont on ne sait pas bien qui, des gendarmes ou des terroristes, les a tirées. Sale affaire !
Croyez bien que ce n'est pas ce ramdam qui me tracasse le plus. L'expertise balistique en cours permettra forcément d'y voir plus clair. Seulement, la balistique n'est pas tout : elle n'empêche pas que des rumeurs de tous ordres m'éclaboussent. D'où cette enquête actuellement menée par l'I.G.P.N., la Police des polices, qui peut mener loin.
Elle porte sur le contexte de la prise d'otages et l'opportunité du recours à la la B.L.I.N.G.
C'est pour ce motif que l'Inspecteur Général Lluis Llobet vient de se rendre à Clapas-sur-Lez, investi de pouvoirs d'investigation spéciaux. Tout le monde a capté qu'il s'agit essentiellement d'une mission politique. « En haut lieu », on compte sur lui pour désamorcer la bombe, éteindre le brûlot.
Car le drame qui vient de se dérouler a fait la « une » des journaux, la France entière s'en est émue. Les polémiques vont bon train, l'opinion cherche un bouc-émissaire. Alors pourquoi pas moi, faible femme, égérie de la Cellule de crise, considérée comme à l'origine de l'intervention « musclée » de la Brigade ? Non, rien de rien, je ne regrette rien, je n'ai rien à me reprocher, est-ce ma faute si l'assaut final a mal tourné ? Je m'expliquerai de tout cela le moment venu.
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Autant vous l'avouer : mon coeur battait la chamade lorsque Lluis a poussé la porte de mon bureau du Commissariat Central. Ce n'est pas que je redoute l'interrogatoire en règles qu'il envisage de m'infliger. Non, simplement, je suis émue. Aujourd'hui, j'atteins, avec le mitan de la vie, le faîte de ma carrière. Et pourtant moi, Carmen Escudier, quarante cinq balais, Commissaire principal en charge d'un service important, bientôt à l'échelle-lettre, me surprends encore à réagir comme une adolescente. On ne se refait pas.
Voyez-vous, il y a vingt ans, dans mon premier poste, à Castell Rossello, Lluis Llobet est quelqu'un qui a beaucoup compté pour moi. Non parce que c'était mon patron de l'époque, mais parce que.... Zut ! Juste parce que c'était lui. Lorsqu'il arrive ( Dieu, c'est si rare... ) que nos pas se croisent encore, je le regarde, non pas avec les yeux d'autrefois, mais pour ce qu'il est devenu : un homme aux tempes grisonnantes, à la calvitie naissante, plutôt voûté. Un vieux flic, en somme. Rien à voir avec le fier-à-bras des années quatre-vingt.
Si Lluis a définitivement cessé de rouler les mécaniques, il n'en est tout de même pas encore à sucrer les fraises. Tout bien considéré, je le préfère comme il est aujourd'hui.
Moins d'abattage, plus de professionnalisme, égalent : que du bonheur !
Le fin limier qu'il est conserve son regard perspicace et malicieux. L'homme se devine sous la carapace du fonctionnaire. Son formalisme apparent masque une grande sensibilité.
En ce moment, je cherche une épaule pour m'appuyer. La sienne. Pas celle du premier matamore venu. Ce n'est pas non plus d'un gourou dont j'ai besoin. Moins encore d'une étoile filante.
Et lui ? me dis-je. Comment me voit-il, à présent ? Me voici devenue quadra-, bientôt quinquagénaire. Je crains qu'il ne me refuse le droit de vieillir. Et même celui d'évoluer. Qu'il s'accroche à des souvenirs usés, périmés. A cette image absurdement décalée de la Carmen d'il y a vingt ans, éternellement jeune, inusablement belle. Trop belle pour être authentique.
Sa représentation mentale méconnaît de toute évidence ma réalité d'aujourd'hui.
Au fond, je me trouve plutôt con. J'envie Lluis de se sentir bien dans sa peau. A lui, tout va comme un gant : la presque soixantaine, ce rôle d'ami fidèle et sûr. Sa vie de météore qui périodiquement le ramène à moi. Je calcule que son occurrence de retour est mitoyenne entre le battement du métronome et la révolution de la Comète de Halley. A l'occasion de chaque passage, la comète m'embrasse sur les deux joues. Là, changement de scénario. Le grand frère me serre fort dans ses bras.
[ Arrête un peu tes simagrées, Boss, tu n'es pas ici pour mes obsèques ! Mais enfin, qu'est-ce qui te prend ? Le regret subit de n'avoir pas su me voir – ou m'aimer ? La nostalgie de notre rencontre manquée ? Non, ce serait trop beau, ça ne te ressemble pas, je rêve. Crois-tu que tu vas découvrir des éléments compromettants sur mon compte ? Tu n'as rien à craindre de ce côté-là ! ]
L'essentiel est qu'il m'embrasse. J'aurais préféré bien sûr qu'il me roule une pelle. Même comme ça, je fonds carrément. Je trouve à son étreinte le goût des émotions oubliées. Comme enfouies au fond de moi-même.
Heureusement, cet homme habituellement prolixe a la bonne idée de ne rien dire. Mieux vaut se taire en un moment pareil. Les mots n'auraient pas de sens.
Un ange passe. La minute de silence achevée, mon interlocuteur toussote pour s'éclaircir la voix.
« Ce n'est pas tout ça... fait-il.
[ Tout ça pour ça ! Comme si m'embrasser n'était rien ! Lluis poursuit d'un ton plus officiel : ]
Carmen, je suis venu m'entretenir avec toi de la fusillade de la Galerie.
[ Qu'est-ce que tu crois que je m'imagine ? Qu'on est là pour taper le carton ? Bien sûr que je le
sais, pourquoi tu viens : c'est pour me tirer les vers du nez ! J'esquisse un geste évasif : ]
- On en parle tant que tu veux, Lluis, fais-je d'un ton las. Tu sais déjà tout sur cette affaire. Tourne et retourne les faits dans tous les sens, tu ne les changeras pas, ils sont têtus !
- Calme-toi ! Je ne suis pas le Grand Inquisiteur et tu n'es pas en position d'accusée, Carmen ! Maintenant, dis-moi : lorsque tu as fait demander par ton préfet l'intervention de la B.L.I.N.G., tu avais, j'espère, pesé le pour et le contre....
[ Voilà une insinuation franchement injurieuse pour moi, je bondis ]
- Non ! protesté-je. Je m'attendais au pire, gros malin ! Sérieusement, Lluis, crois-tu que j'aie eu ce jour-là d'autres priorités que la vie des otages ? Tu t'y serais pris comment, toi ?
- Il me semble que j'aurais tenté de négocier avec le commando. Feint de céder à ses exigences.
- Facile à dire après coup !
- Les contacts permettent d'évaluer l'état psychologique des preneurs d'otages... En même temps, ils détournent leur attention.
- On dirait que tu récites par coeur un extrait du manuel antiterroriste ! Monsieur le bon élève, tu n'oublies qu'un détail et non le moindre : la consigne de fermeté donnée par le ministre. Je n'ai fait que l'appliquer. Enfin, cela prouve une fois de plus que lorsque les choses tournent mal, l'autorité supérieure se défile, donc c'est le fonctionnaire de service qui trinque. Vrai ou faux ?
- Ce n'est que trop vrai, Carmen. Mais ne monte pas sur tes grands chevaux. Reste zen. Reprenons méthodiquement le film des évènements. Que se passe-t-il sur site après que les forces de l'ordre ont procédé aux sommations d'usage ?
- Les tireurs d'élite font feu. Pan pan ! Ce sont des gens censés connaître leur boulot, non ?
- En principe, leur mission consiste à réduire les terroristes à l'impuissance. Pas à les buter, autant que possible... Pour ça, viser les bras et les jambes... Quant à ces fameuses « bavures »...
- Lluis, tu pratiques toujours la langue de bois ! Tu dis tout ça, tranquillement installé dans ton fauteuil ! Sur le moment, j'aurais voulu t'y voir ! Bon, je te prends au mot. Viens avec moi sur les lieux. Tu situeras mieux la scène du drame et ses acteurs. Ensuite, tu jugeras.
Lluis accepte et me chine un peu :
- Commissaire principal Escudier, je crains que tu ne sois encore à me donner des ordres. Comme autrefois dans l'affaire du Gitan, tu te souviens ?
- Nuance, monsieur l'Inspecteur Général : à Castell Rossello, je t'avais seulement proposé de m'accompagner. Et tu avais gentiment accepté.
- Tu as toujours raison, Carmen, on ne peut rien contre toi !
Ce disant, Lluis pose doucement sa main sur la mienne.
[ J'adore cette façon qu'il a de me dire : « Va, je ne te hais point ! » ]
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Ma 908 de fonctions ronronne devant la porte de l'Hôtel de Police, prête à démarrer. Je m'installe au volant. Lluis prend place à mon côté. Rien que pour le faire enrager, j'observe que mon carrosse de Cendrillon en uniforme est autrement fastueux ( plus neuf, plus rutilant, plus tout ) que sa vieille casserole minable de Castell Rossello. Preuve éclatante de l'importance qui s'attache à mes fonctions d'aujourd'hui. Bien sûr, il prend la mouche, relève le gant.
« Mais non, fait-il, le bling bling du véhicule auquel tu as droit n'a rien à voir avec ta fulgurante ascension. Si ce modèle est tape-à-l'oeil, c'est que le constructeur a élargi sa gamme, voilà tout.
- En tous cas, rétorqué-je, ma conduite est plus cool que la tienne. Te rappelles-tu comme tu t'énervais au volant dans les embouteillages parce que c'était l'heure de sortie des bureaux ?
- Je dois avoir une mauvaise mémoire Carmen. Aussi mauvaise que l'excuse dont je me prévaux : Ce soir-là, j'avais très envie de t'embrasser. [ Ce mot lâché me fait rougir de honte... ]
- Tiens donc ! Que ne l'as-tu fait, grand nigaud ?
- Parce que j'étais ton chef. Parce qu'il me fallait garder les distances avec toi.
- Allons, Lluis... Tu craignais surtout que je ne me laisse pas faire. Rien d'original à cela. Les hommes n'aiment pas qu'une femme résiste à leurs avances.
- Crois-tu, Carmen, que les choses auraient tourné différemment si... euh ... enfin si je t'avais embrassée pour de bon ce soir-là ?
- Honnêtement, je ne crois pas... enfin, je n'en sais rien.
[ J'interromps cette conversation qui ne mène à rien. Si je la transcris ici, c'est pour que nul ne croie plus jamais qu'un fic et une fliquette, lorsqu'ils sont seuls ensemble en voiture, n'échangent que des propos professionnels. ]
Donc, point final sur cette question. Nous voici parvenus à l'esplanade du Centre commercial. Un emplacement réservé ( selon l'expression consacrée ) aux seuls ayant-droit.
« Eh bien, Lluis, nous voici à pied d'oeuvre, fais-je. Regarde à présent vers l'escalator. Imagine le commando terroriste massé en haut de l'escalier roulant, les gendarmes de la B.L.I.N.G. faisant irruption par l'accès inférieur ( là où nous nous trouvons ). Représente-toi les clients pris otage coincés sur les marches, sans pouvoir avancer ni reculer. Que dis-tu de la situation ?
- Je dis qu'il faut l'analyser lucidement en prenant les problèmes par ordre d'importance. Primo, l'escalator est-il à la norme ?
Je sursaute, désarçonnée par cet interrogatoire. Je trouve la question carrément incongrue.
- Franchement, aucune idée. Je n'ai pas eu le temps de vérifier sa conformité. Vingt mille personnes passent là chaque jour. Si l'escalator n'était pas à la norme, ça se saurait.
- As-tu vérifié l'identité des membres du commando ?
- Pas facile d'identifier des terroristes cagoulés et armés. Je savais seulement qu'ils venaient du Bachi-Bouzoukistan...
- Waouh ! Le pire état-voyou sur l'axe du Mal ( selon Bush ). Truffé de camps d'entraînement pour islamistes purs et durs! T'es-tu au moins renseignée sur leurs exigences ?
- A ce que j'ai compris, ils voulaient chasser tous les vendeurs-hommes des magasins de lingerie féminine.
- Je ne vois pas bien le problème.
- Parce que tu ne connais pas les femmes musulmanes et leur goût effréné pour les dessous chic.
- Mais elles sont voilées, ces mousmées, enfin pour la plupart...
- Justement. Leurs maris veulent être seuls à savoir ce qu'elles portent. Ils ne supportent pas l'idée que leurs sous-vêtements passent entre les mains du personnel masculin de la Galerie.
- En ce cas, pour épargner la vie d'otages innocents, il fallait annoncer sur le champ que les boutiques de lingerie ne recruteraient plus que des femmes.
- Tu n'y es pas, Lluis ! Une telle discrimination serait contraire au Code du Travail. Et puis que pouvais-je faire là, tout de suite ? Pour calmer la folie meurtrière des Bachi-Bouzouks, on n'allait tout de même pas licencier sur le champ tout les vendeurs !
- Il y avait peut-être une autre solution, qui eût satisfait les islamistes...
- Je ne vois pas laquelle.
- Eh bien, proposer que leurs odalisques, au lieu de fréquenter la Galerie, restent confinées au harem, que leurs maris ou compagnons fassent les courses à leur place.
- Objection ! Dans ce sens, tu ne fais qu'inverser le problème et même l'aggraver. Lesdits époux se trouvant alors en contact direct avec de jeunes et jolies vendeuses dévoilées, [ je n'ai pas dit : dévoyées ] seraient exposés à de multiples tentations.
- Laisse les vendeuses où elles sont. Inutile de les chasser. Je suis persuadé que les islamistes se feront une raison, même les plus enragés sauront tirer parti de la situation.
A ce point d'absurdité de notre raisonnement, nous avons du mal à garder notre sérieux. J'éclate de rire. Sans oublier pour autant que Lluis est investi d'une mission très officielle à mon sujet :
« Puisque tu as réponse à tout, Monsieur l'Inspecteur Général, puis-je te demander comment tu comptes conclure ton rapport ?
- Je te trouve bien curieuse, Carmen. Eh bien, si tu veux le savoir, je compte écrire ceci : « Nonobstant les circonstances tragiques et un contexte émotionnel difficile à supporter, le Commissaire Principal Carmen Escudier n'a pas failli à sa tâche et a su garder tout son sang-froid. Subséquemment, c'est à juste raison qu'elle a demandé l'intervention de la B.L.I.N.G., unité réputée la mieux entraînée à la maîtrise de la violence et au tir en milieu clos. On ne peut donc faire grief à la susdite de dommages collatéraux parmi les otages. Etant bien entendu que le sigle même de B.L.I.N.G. ( Brigade légère d'intervention non garantie ) sous-entend que cette structure a l'obligation de moyens mais non de résultats. »
[ Ah, qu'en termes galants... Vraiment, le charabia de mon ancien chef me dépasse un peu. D'ailleurs, je ne pratique pas le langage institutionnel. Je comprends juste que Lluis n'a pas l'intention de me dézinguer, c'est l'essentiel. ]
- Trop heureuse que tu ne cherches pas à m'éreinter. Scellons notre réconciliation devant le verre de l'amitié !
- Mais nous n'avons jamais été fâchés, Carmen !
[ Décidément, cet homme est désarmant de candeur ! Je reprends : ]
- Raison de plus pour boire quelque quelque chose ensemble. Il y a une « station uvale », comme on dit, au rez-de-chaussée. Tu n'y consommes que des fruits pressés devant toi. Je t'offre un « smoothie jus plus » ou quelque chose d'approchant.
- Eh bien, si c'est ta tournée, va pour le cocktail sans alcool ! fait-il avec une pointe de regret dans la voix. Au moins, les islamistes ne trouveront rien à redire.
- Eux non, soupiré-je. Mais il reste encore pour tout casser les activistes du Comité régional d'action viticole. Le lobby des vignerons n'apprécie guère les jus de fruits.
- On ne peut pas plaire à tout le monde, Carmen. Et puis, s'il n'y avait plus de casseurs, notre Société n'aurait plus besoins de ses flics.
- Si tel était le cas, mais j'en doute, je chercherais volontiers du travail ailleurs.
[ Que des lieux communs ! Je constate avec dépit que notre entretien tourne à la discussion de Café du Commerce, autant parler de la pluie et du beau temps. Dommage. Nous avions tant de choses à nous dire et si peu de temps pour le faire. Alors, je risque le tout pour le tout :]
- Lluis, je vais te faire un aveu. Je voudrais de tout coeur que nous revenions tous les deux par la pensée au bord de la Fosseille, un soir de février 1989 où nous enquêtions sur la mort du Gitan.
- Il m'arrive aussi de songer, Carmen, à cet instant magique que nous n'avons pas su fixer. Depuis, le temps a passé. Mais hélas, la Grande Roue ne tourne que dans un sens. Revenir vingt ans plus tôt, repartir à zéro, comme si rien n'était, cela se voit dans les fictions.
- La vie réelle aussi peut nous faire des cadeaux. C'est rare, bien sûr, mais ça arrive. Sachons d'autant mieux saisir l'opportunité qui se présente pour en faire une seconde chance.
Lluis... si cela se pouvait, ce serait merveilleux.
[ Mon interlocuteur me gratifie d'un beau sourire énigmatique. Cela veut dire, soit qu'il a tout compris, soit qu'il n'a rien compris. Je poursuis, feignant de croire ce qui m'arrange... ]
- Au fait, je ne te l'avais pas dit, j'ai revu récemment Malika, l'ancienne prostituée marocaine. Elle est devenue depuis lors assistante sociale. Cela signifie que rien n'est écrit. Que celui ou celle qui le veut peut infléchir son destin.
[ J'espérais, par cette diversion, conduire Lluis à faire un parallèle avec notre cas personnel. Il n'en est rien. Mon interlocuteur, loin de saisir la balle au bond, revient à l'affaire « Manouche ». ]
- Ah oui, Malika ? Elle nous a bien eus, cette petite !
- Certes, à la lecture de sa déposition, n'importe quel crétin pouvait deviner qu'elle nous menait en bateau. Rien ne concordait, son histoire était cousue de fil blanc.
- Il y a tout de même eu un rapport médical...
- Parlons-en ! Le médecin concluait qu'elle aurait pu se faire elle-même les traces de coups qu'elle portait sur le corps !
- Ce n'était donc qu'une affabulatrice...
- Pas si sûr. C'est pour en avoir le coeur net que je t'ai proposé de poursuivre l'enquête à Sant Jaume. Puis sur les lieux du crime, au bord de la Fosseille...
- ... Où nous avons trouvé la guitare de Manouche accrochée aux branches d'un arbre.
- Avec cet instrument auquel il manquait une corde, je t'ai joué « Mélodie au crépuscule ».
- J'ai bien vu qu'il manquait une corde, mais je n'ai pas attaché grande importance à ce détail.
- Tu n'as pas remarqué que la corde manquante traînait dans l'herbe à deux pas de toi. A l'endroit précis où Manouche a été assassiné. Où son cadavre a été jeté à la rivière. Puis repêché.
- Cela ne donne pas le fin mot de l'affaire.
- La clé de l'énigme, tu me l'as fournie toi-même sans le savoir, en évoquant l'histoire du Calife et de sa Favorite. Rappelle-toi : Zahra chante une romance en s'accompagnant sur son luth, avant d'étrangler son Seigneur et Maître. Avec une corde de l'oud.
- Eh bien ?...
- La « corde qui tue » est l'arme du crime. Manouche est mort de la même manière.
- Ce qu'a confirmé par la suite le rapport d'autopsie ! Mes compliments, Mrs. Holmes !
- Elémentaire, mon cher Watson !
- Une fois à la retraite, j'envisage d'écrire un bon polar, un livre dont tu serais l'héroïne. Ce roman pourrait s'intituler : « La poule aux yeux d'or ».
- Si c'est de moi qu'il s'agit, permets-moi de te dire que je trouve le jeu de mots très moyen ! Va pour « les yeux d'or », c'est plutôt flatteur, d'ailleurs on me l'a déjà dit. Mais « poule », non, je n'accepte pas ! C'est malme connaître. Je n'ai rien d'une géline.
- Excuse-moi, Carmen. A l'approche de Pâques, je trouvais cette image d'actualité. Je ne pensais pas te vexer.
- Tu ne me vexes pas, crâne d'oeuf ! Tu me déçois, c'est pire ! Je pourrais te sonner des cloches pour tenue de propos machistes. Heureusement pour toi, les cloches sont parties à Rome. D'ici qu'elles reviennent, tu as encore le temps de t'amender. De changer ton regard sur les femmes [ en particulier sur moi... ]. De changer la femme-objet en femme-sujet.
Aie les yeux en face des trous, Lluis. Comprends surtout, Monsieur l'homme de ma vie, que si l'oeuf fait la poule, c'est d'abord la poule qui a fait l'oeuf....
[ Avec ces points de suspension s'achève "Le cyle du Gitan". La fin d'un rêve est forcément frustrante, ainsi vont les choses de la vie : Carmen et Lluis prendront-ils conscience que leur histoire d'amour, la seule, la vraie, est celle qu'ils n'écriront jamais ? ]
Café Django, par Jacqueline Chauvet-Poggi
Ce matin quand j’ai acheté Libé au kiosque de la gare, la souriante vendeuse m’a souhaité ’’Bonne journée, Madame’’.
Ce ne fut pas une bonne journée. Pas la peine de rouler deux heures en train pour tomber dans ce traquenard. Maintenant j’en ai marre, mes jambes sont lourdes, ma tête dans le brouillard et par-dessus le marché voilà le soir qui tombe.
Pas question de reprendre le train, je ne pense qu’à m’écrouler sur un lit et plonger dans un sommeil noir. J’ai soif, aussi. J’ai acheté une grosse bouteille de Perrier dans une épicerie juste avant qu’elle ne ferme, il n’y avait pas d’autre eau minérale. Tant pis, elle fera l’affaire. Tout comme fera l’affaire cet hôtel, l’Hôtel Erato, qui est là devant moi. La rue est étroite, déjà obscure, les fenêtres et les portes environnantes sont closes, tout semble calme et accueillant.
C’est une petite chambre aux persiennes à clairevoies que je n’ouvre même pas. Je ne me suis jamais couchée d’aussi bonne heure, mais là, ça y est, je suis déjà happée, aspirée vers le fond de l’inconscience.
Est-ce que je rêve ? Des images floues et colorées passent derrière mes paupières. Vertes, d’un vert glauque, martien, qui aussitôt me met mal à l’aise. Ah non ! Pas de cauchemar. Pas quitter le sommeil, surtout rester les yeux clos. Tiens, ça va mieux. L’ambiance est rose à présent. Les formes qui défilent ne ressemblent à rien non plus, mais elles sont apaisantes, douces, familières. La tension se relâche. Peut-être même que je souris. Mais non, revoilà les monstres verts, le froid, l’anxiété, la crispation des mâchoires, l’oppression qui s’assoit sur ma poitrine.
Et de nouveau, bien-être, relaxation, rose tendre, ambiance angélique.
Je finis par avoir le mal de mer. Passer du vert dont l’intensité croît jusqu’au criard puis redescend pour laisser place au rose, tendre puis de plus en plus vif qui lui-même s’assourdit pour laisser gagner le vert hideux.
Cette fois je suis tout à fait éveillée. Je me suis beaucoup agitée, j’ai chaud, j’ai besoin d’air frais et d’un peu d’eau. Ma bouteille à la main, j’ouvre la fenêtre. En fait, ma chambre donne sur la rue et, juste en face, un café branché qui ne fonctionne qu’en soirée, qui était fermé tout à l’heure et que je n’avais pas remarqué, a ouvert ses portes. Le ‘Café Django’, c’est écrit dessus en lettres de néon blanc blafard. Et, pour souligner le style de l’endroit, une énorme enseigne s’illumine successivement de vert puis de rose, dans un savant fondu enchaîné dont l’intensité monte et descend. Je comprends le yoyo que j’ai fait entre bien-être rose et mal-être vert ! Mais là, c’est pire. L’enseigne a une forme de monstrueuse guitare.
Une guitare. C’est bien ma veine. J’ai toujours détesté la guitare. Non, pas toujours, mais depuis que…… Ce serait trop long et trop pénible à raconter. Mais je ne supporte plus de rencontrer cette forme faussement féminine, avec son nombril obscènement décoré, son long cou raide et sans grâce que n’importe quel imbécile maladroit gratouille en se croyant musicien, terminé par des excroissances en faux ivoire comme autant d’yeux saillants et immobiles.
Et voilà que ce soir….C’est la deuxième fois dans la journée qu’une guitare me saute aux yeux. Tout à l’heure sur ce banc, dans la pénombre, faussement innocente, pleine de sous-entendus agressifs. Je n’avais pas besoin de ça. Je me gonfle de colère, tout ce que je veux, c’est dormir, dormir et oublier, mais pas en couleurs. Il faut que ça cesse. Je vais….Quoi ? Crier ? Me jeter par la fenêtre ?
Je tiens toujours mon Perrier à la main. Je prends mon élan et vlan ……
La guitare s’éteint dans un bruit de verre cassé. Plus de vert. Plus de rose. Plus de fantôme d’instrument à cordes.
Je ferme les persiennes. Ni vu ni connu. Qu’importe demain ? Maintenant je dors.
Jacqueline Chauvet-Poggi
Pourquoi je n’aime plus la guitare, par Jacqueline Chauvet-Poggi
Tout est remonté à la surface.
Nous étions trois, jouant à l’amour/amitié. Trois acteurs de la comédie des jours, soudés par notre engouement exclusif pour la musique. Jules, brun, massif, musclé, la voix grave, on l’appelait ‘la basse’, ou plus simplement ‘Bass’.
Jim, genre lutin blond, rigolard, léger, c’était ‘la claire’ ou, pour lever toute ambiguïté, ‘Clair’. Moi, Marie, j’oscillais entre les deux comme une aiguille sur un cadran.
Notre monde était une bulle à travers laquelle on pouvait voir l’extérieur, où nous habitions comme si c’était pour toujours. Lequel d’entre nous a ressenti les premières envies d’évasion, lequel a voulu le premier traverser la bulle ?
Notre frénésie semblait atteindre son point culminant. C’est chez moi que s’accumulait notre butin de collectionneurs. Toutes sortes d’instruments à cordes, aux ventres plus ou moins rebondis, de qualité inégale, certains assez précieux, d’autres sommaires, simples calebasses colorées plus décoratives que musicales. Nos préférés étaient les guitares classiques. Les garçons en jouaient vraiment très bien, butinant dans tous les répertoires, mais aucun ne désirait en faire un métier. La guitare, c’était notre âme, le creuset où nous fusionnions.
Un jour où nous débattions depuis des heures à propos de lutherie, ils se lancèrent un défi : fabriquer une guitare avec uniquement les matériaux disponibles chez Monsieur Bricolage. Chacun de son côté se lança dans un vaste et encombrant chantier de croquis, de mesures, de confection de moules, de recherche de recettes accommodées à sa manière, de fabrication de serre-joints improvisés ‘maison’. Mon rôle était d’arbitrer et de contrôler la traçabilité des matériaux. Ils me demandèrent seulement de faire cuire un pot-au feu pour récupérer l’os à moelle et y découper un chevalet qui avait vraiment l’air d’être en ivoire.
Le résultat, ma foi, n’était pas mal du tout. Je ne sais comment ils s’y étaient pris pour courber le bois de placage, choisir les vernis, mais les deux instruments avaient de la gueule et un son très acceptable. Je fus leur première auditrice, je les déclarai ex-æquo. Le pari gagné s’est fêté avec de la sangria et une débauche de flamenco. Puis nous sommes partis dans les rues du quartier comme une bande de tziganes faire le tour de tous nos amis.
Je crois que c’est la dernière fois que nous avons tant ri ensemble. C’est juste après qu’il y eut cette proposition faite à Jules d’un voyage d’étude de quelques mois en Afrique. Du coup Jim a reconsidéré son projet de reprendre et de terminer sa thèse de sociologie.
On a fait bonne figure pendant la période des préparatifs. Mais c’est devant les cartons et les valises que nous avons craqué. La sortie de notre bulle, l’angoisse inavouée qu’elle provoquait, le sentiment de la fin d’une époque, le déchirement de la séparation – même si nous faisions des serments de fidélité et de retrouvailles- nous a conduits à des attitudes sordides dont nous nous croyions incapables. Sur tout ce que nous avions toujours considéré comme biens communautaires voilà que nous jetions des regards de propriétaires.
Quand on en vint aux guitares-brico, l’atmosphère était bien plombée. Jules voulait donner la sienne à Jim et inversement. Mais non, garde-la, celle-ci est bien à toi. Et moi, que veux-tu que j’en fasse ? Si on les donnait à Marie ? Chacun gesticulait, faisait des moulinets avec sa guitare, jusqu’à ce que ce qui était prévisible arrivât. Un grand bang sonore, des éclats de bois, une corde qui s’éteint dans une dernière vibration.
C’était aussi l’éclatement de notre groupe. Je me suis retrouvée seule, le cœur transi, en compagnie de la guitare survivante. Je ne savais pas en jouer. Je l’ai casée tant bien que mal dans le coffre de ma voiture avec les autres dépouilles de notre existence passée. Elle m’a un temps accompagnée dans mes déplacements, elle a décoré les murs de mes habitations successives. Elle me narguait de son œil rond, je la détestais un peu plus chaque jour. Je suis devenue réfractaire à tout son de cordes pincées. Je l’ai discrètement déposée un soir près d’un endroit où se réunissaient des jeunes ados. Le lendemain, elle n’y était plus. Qui sait quels ongles l’ont fait vibrer depuis ? Qui sait contre quels ventres elle a résonné ?
Je la croyais disparue. Et aujourd’hui elle est là, sur un banc, incarnation du reproche, comme un chien triste abandonné qui attend le remord de son maître.
Je suis restée un moment, figée sur place par la brusque vague des souvenirs. Puis j’ai entendu des pas. Je me suis dissimulée dans une encoignure et j’ai vu une dame s’en approcher, intriguée. Elle a regardé autour d’elle, regardé à nouveau la guitare, s’est éloignée, est revenue, puis a sorti son portable.
Je me suis enfuie discrètement – et lâchement- émue par cette résurgence du passé mais presque réconfortée par le fait que quelque chose de réel en survivait.
Jacqueline Chauvet-Poggi

