AFF. "POT DE TERRE C./ POT DE FER"
aff. « Pot de terre c./ Pot de fer »
Ce 10 décembre 2007, à 19 heures. Je reçois la dernière cliente pour ce soir. Décidément, j'ai toujours du mal « boucler » mes journées. Lorsque je ferme mon Cabinet d'avocat – en général aux environs de 20 heures- il y a trois plombes que mon assistante est partie. Je ne vous raconte pas lorsqu'elle est en A.R.T.T., la peste soit des trente cinq heures!
En ce qui me concerne, je ne ménage pas mon temps de travail. Pas plus que je ne compte les heures passées à recevoir mes clients, ou pour défendre leurs intérêts. Jusqu'au moment de leur facturer mes honoraires, sur la base d'un barème horaire. Là, bien évidemment, je me rattrape.
Ma
visiteuse est une toute jeune femme. Grande, mince, intéressante.
N'était son buste avantageux, je dirais qu'il émane
d'elle un charme impalpable. Cette personne a tout pour inspirer la
sympathie: avec elle, au moins, on a envie de communiquer. Elle se
présente:
- Virginie
Dupont, d'Avignon. Mon nom vous dit sans doute quelque chose....
Je me creuse. Ce patronyme évoque pour moi certaine célèbre comptine, quelque part il renvoie à Georges Brassens: « Tout le monde ne peut pas s'appeler Dupont. ». C'est vrai que « Corne d'auroch » est moins courant dans notre pays!
Cette
fille, au fait, où l'ai-je vue?... Mon interlocutrice vient opportunément
secourir ma mémoire défaillante:
- Ne
cherchez pas, Maître, il n'y a qu'une Virginie Dupont élue
Miss Clapas 2007: c'est moi. Maintenant que je me suis identifiée,
vous comprendrez facilement ce qui m'amène....
Bien
sûr! Où avais-je la tête?
- Votre affaire, tout le
monde en parle!
Virginie,
c'est une reine de beauté sans couronne, ou tout au moins
menacée de la perdre. Ses démêlés avec la
présidente du Comité, Geneviève de Montholon,
ont défrayé la chronique. Tout cela pour une absurde
histoire de photos, qui traînent dans un magazine pipeule.
Pour connaître les détails, il faudrait être
lecteur de « Voili-voiçà »;
personnellement, je n'accorde à cette revue qu'un coup d'oeil
distrait, lorsque j'attends mon tour chez le coiffeur. A présent,
l'héroïne de cette histoire, celle par qui le scandale
arrive, se présente en chair et en os dans mon cabinet. Voilà
qui est original. La situation ne manque pas de piquant. Je considère
ma vis-à-vis avec curiosité.
Assise
en face de moi, sanglée dans un tailleur bon chic bon genre,
son sac à mains posé sur les genoux, Virginie Dupont ne
donne pas l'image d'une fille de magazine. Son allure ferait plutôt
penser à Bernie en plus jeune, une contractuelle en mal de
contredanse ou quelque secrétaire des années soixante
en train de prendre le courrier en dictée. Un métier,
me confie-t-elle, auquel elle se destina quelque temps.
- Donc,
vous êtes originaire du Vaucluse....
- Oui.
Ma famille habite Avignon, rue des Teinturiers.
Cette rue, si pittoresque avec le canal qui la jouxte et ses roues à aubes, je la connais pour l'avoir maintes fois parcourue en touriste. A défaut de teinturiers – il n'y en a plus ici depuis belle lurette - on trouve dans ce quartier des boutiques d'antiquaires, des galeries de peinture, des librairies d'art. En été s'y donnent des spectacles du festival « off ».
Quelque
chose m'intrigue, tout de même:
- Comment
se fait-il que provençale d'origine, vous ayez concouru pour
le titre de Miss Clapas?
- Le
Rhône n'est pas une frontière infranchissable. Il
suffit de passer le pont, et c'est tout de suite l'aventure
(re-Brassens).
Tout cela parce que j'avais envie en fait de faire mes études
à Montpellier.
- Quel
genre d'études?
- Sociologie
aggravée. Hélas, je n'étais pas douée
pour l'abstraction. Alors, je me suis rabattue sur la sténographie
allégée. Mais la perspective de faire du secrétariat
toute ma vie, fût-ce de Direction, n'était guère
plus affriolante. Au final, le travail de bureau ne m'intéresse
pas. Alors, j'ai répondu à une annonce parue dans le
« Réveil
du Midi ».
- Ah
oui? Précisez....
- L'avis
de recrutement d'une agence de « top
models ».
Entre filles qui rêvent d'être mannequins, la
concurrence est effrénée. Ce n'est pas facile de
réussir dans cette branche. Il y a d'abord le barrage de la
taille. En dessous d'un mètre soixante quinze, inutile de se
présenter. Mais ne croyez surtout pas qu'il suffit d'être
grande et mince pour faire ce métier, mieux vaut être
carrément filiforme ou le devenir. L'obsession de la ligne
rend anorexique. Au régime d'un yaourt par jour, plus un
verre de jus de citron, j'ai fini par craquer.
- Je
compatis. C'est alors que vous êtes entrée en contact
avec Madame de Montholon?
- Par
agents recruteurs interposés. Le comité « Miss
Clapas » est à la fois plus et moins exigeant
qu'une agence de mannequins. Pour sa présidente, le moral
compte autant que le physique. Non seulement Geneviève de
Montholon demande aux candidates d'avoir la silhouette idéale,
elle veut que leur maintien soit parfait, mais elle apprécie
aussi qu'elles soient élégantes et raffinées,
bien pensantes, intelligentes et cultivées. Rien que ça.
Le « plus » qui fait la différence!
- D'après
ce portrait, vous étiez pour elle l'archétype même
de la Montpelliéraine idéale?
- Au
début, oui! On peut dire les choses comme cela. Nos rapports
étaient bons, la présidente m'appréciait, me
trouvait très « classe », elle me
traitait même comme sa propre fille. J'étais très
fière en ce qui me concerne de répondre à des
critères de sélection si restrictifs. Ce qui m'a
permis de franchir avec succès les étapes successives
du concours de Misses.
- Pour
finalement triompher le grand soir, sous les sunlights!
Cela dut être une sensation grisante?
- Ô
combien! Mais hélas, pour peu de temps! Après cette
éclatante victoire, je n'aurais jamais cru que
les choses se gâteraient si vite.
- La roche tarpéienne est
près du podium! Mais d'abord, une question... ces fameuses
photos, qui ont tout gâché, sont-ce bien les vôtres?
Sont-elles authentiques?
- Si
l'on veut; il s'agit de prises de vue anciennes. Elles ont été
réalisées en manière de jeu par un ami
photographe, lors de mes débuts dans le mannequinat.
- On peut les voir?
- Bien sûr. Je vous ai amené
les originaux pour constituer un dossier.
Virginie
me tend l'objet du litige. Honnêtement, il n'y pas de quoi
fouetter un chat, ni même exciter la concupiscence des esprits
mal tournés! Sur le cliché réputé le
plus « osé », Virginie pose en bikini,
bras et jambes allongés sur deux poutres disposées en
croix. Avec un peu d'imagination, on peut y voir l'évocation
d'un crucifix. L'image n'est pas neuve. Je n'irais pas crier au
blasphème.... Madonna n'en était pas à ça
près. Si j'ai bonne mémoire, elle s'est permis une
provocation de ce genre à l'occasion de je ne sais plus quel
show. Un pétard mouillé, qui a fait « pschitt! »
et lui a valu quand même un commentaire aigre-doux dans
l'Osservatore
Romano.
Le problème, c'est que les photos de ma cliente, qu'elle
croyait oubliées depuis belle lurette, ont circulé sur
internet après l'élection de Miss Clapas, avant d'être
publiées à grand tapage dans « France-Machin »
et « Voili-voiçà ».
- Quand elle a appris cela, Madame
de Montholon était folle de rage... elle m'a demandé
de démissionner immédiatement de mon titre.
- Il
faut la comprendre. Elle tient à l'image de ses Misses!
A présent, qu'attendez-vous de moi, Mademoiselle Dupont?
- Que vous m'aidiez à faire
reconnaître mes droits par la Justice.
- Excusez-moi... Je ne saisis pas...Vos droits? Quels
droits?
- Eh bien, la validité de
mon élection, et tout ce qui s'ensuit... les perspectives qu'on m'avait fait miroiter... .
- Ne rêvez pas, Virginie. Rien n'était
dû!
Ce
qu'elle ignore, cette petite, c'est que le Droit est une science
exacte. Il ne suffit pas d'être de bonne foi pour avoir raison.
On ne va pas au Tribunal comme ça, en claquant des doigts. Mon
rôle d'avocat consiste d'abord à évaluer son
dossier pour mieux la conseiller. Se précipiter ne sert à
rien. Mais je ne veux pas non plus la décourager.... Je sors
de mon tiroir une chemise cartonnée où j'inscris au
crayon: « Aff.
Dupont/ c. Montholon. ».
J'y range les photos litigieuses. Puis, je demande sur un ton
bienveillant:
- Avez-vous un écrit? Il
faut que je voie exactement ce que vous avez signé.
- Je vous ai apporté l'acte
d'engagement réciproque.
- Fort
bien! Je vais l'étudier. Comme vous le savez, c'est le
contrat qui fait la loi des parties. Rien qu'à voir son
en-tête, il faut déjà que je change l'intitulé
de votre dossier. Je biffe la mention
« Lonthomon »
pour inscrire à la place: « Comité
Miss Clapas ».
- Je ne vois pas la différence,
c'est bien Madame de Lonthomon qui a signé le document...
- Oui, mais elle l'a fait au nom du
Comité, lequel a le statut juridique d'une S.V.H.L.
- A savoir?
- Société à
vocation hautement lucrative.
- J'aurais pu m'en apercevoir....
- Et
surtout lire les clauses en petits caractères. Oh, je ne vous
en fais pas grief, personne ne s'intéresse à ces
fameuses « conditions générales »
tant qu'elles n'ont pas servi. Ce qui me fait encore rectifier le
titre du dossier pour inscrire: Aff.
« Pot de terre c./ pot de fer ».
C'est à peine une boutade, l'expression n'a rien d'exagéré.
Virginie se bat sans moyens, à mains nues. Elle a pour elle
sa jeunesse et son enthousiasme; contre elle, tout le poids d'une
structure qui bénéficie de solides appuis juridiques
et financiers.
- Enfin, tout ça, c'est la
vie. Il se fait tard, nous nous reverrons dans huit jours.
Contrairement
à ce que me dicte ma longue expérience d'avocaillon de
province, spécialisé dans le contentieux commercial et
les servitudes foncières, je ne réclame pas de
provisions sur honoraires à Virginie. Son cas est, il est
vrai, peu courant. Elle ne roule pas sur l'or et ne se rend pas
compte de ce que coûte une procédure. Pour l'instant,
son dossier ne me semble pas très solide. Si d'aventure elle
obtient gain de cause, il sera toujours temps de lui présenter
la note. Et puis, que voulez-vous, l'empathie a joué.
Deux ou trois jours passent, je prends le temps de lire à fond le fameux contrat d'engagement. Ce qu'elle n'a sûrement jamais fait. Comme je le craignais un peu, les dispositions en sont léonines. Non seulement, les postulantes au titre envié de « Miss Clapas » s'engagent à observer une conduite irréprochable, mais tout incident susceptible de ternir leur image ou d'entacher leur réputation relève de la seule appréciation du Comité. Ce dernier, régenté par l'omnipuissante Geneviève, est et reste souverain en cas de propos impertinents ou déplacés, d'attitude inconvenante, j'en passe. Je ne parle pas des photos de charme, elles sont explicitement citées comme une faute irrémissible et entraînent à ce titre la résolution du contrat.
Bon. nous voilà propres! Reste à savoir ce qu'on nomme « photos de charme ». Où se situe la frontière entre l'art et la provocation, l'érotisme et la pornographie? D'éminents spécialistes en ont abondamment disserté. Comme il on l'a galvaudé, ce corps féminin « qui tant est souefv et précieux » (Villon). Même à court d'arguments, je puis toujours pérorer là-dessus.
Ainsi, les plus grands artistes du XXème siècle et même celui d'avant ont usé et abusé des photographies de modèles nus. En 1878, sous le titre évocateur de « La tentation de saint Antoine », un certain Félicien (pas Daniel) Rops campe dans une pose avantageuse une belle fille dévêtue sur un crucifix. Saint Antoine au visage effaré tente, mais en vain, de se concentrer sur quelque lecture édifiante. Vade retro, Satanas! On peut voir à son choix dans cette oeuvre une gravure licencieuse, une satire anticléricale primaire, une représentation symboliste ou le surréalisme avant l'heure. Ce thème abondamment illustré par les clichés croustillants de E. Bayard, publiés dans « Le nu esthétique » en 1905. Messieurs les censeurs, bonsoir! Point n'était point besoin d'attendre Madonna, ni Virginie!
Ces considérants ne vont pas figurer dans mon argumentaire, ils n'auraient pour effet que d'égayer la magistrature. Je me verrais assez bien conclure:
«
La présidente du Comité soutient que les photos de ma
cliente sont obscènes. Que ne dénonce-t-elle une image
absurde et frelatée, celle de la femme-objet? Justement
l'image que donne son prétendu concours de reines de beauté!
Non, l'abjection n'est pas dans ces photos. Je la trouve dans le
regard du spectateur, reflété par la Toile avec
complaisance, ou dans les commentaires des revues à
scandale. Par ces motifs, plaise au Tribunal de réhabiliter
Mademoiselle Dupont d'Avignon, lui restituer son titre de Miss Clapas
et sa couronne. »
Tout bien réfléchi, lors de l'entretien suivant avec la susdite, je lui déconseille formellement d'ester en justice. Elle proteste pour la forme:
- Sans doute pensez-vous que je vais perdre mon procès!
- Je
n'ai pas dit cela! Une affaire n'est jamais perdue d'avance. Ni
jamais gagnée non plus, d'ailleurs. Selon la sagesse
populaire, un mauvais arrangement vaut mieux qu'un bon procès.
Et si je négociais pour vous un compromis
avec Madame de Lonthomon?
- Aucun compromis n'est possible
avec cette femme: on ne discute pas avec l'arbitraire
- Vous sans doute ne le pouvez pas.
Moi, si! C'est mon métier. Je suis avocat d'affaires.
- Quel rôle me reste-t-il à
jouer, dans tout cela?
- Organiser la rencontre, ce ne serait pas si mal!
Virginie
se révèle efficace. Loin de la réputation qu'on
fait aux blondes, cette fille n'est pas une potiche ni godiche, je
l'ai capté. Mieux, elle se lance avec moi dans un jeu de
rôles, qui prend la tournure d'une vraie mission de
« coaching ».
Ceci pour mieux me préparer à mon duel proche avec
cette redoutable adversaire.
- N'en faisons nous pas un peu
trop? Ce n'est qu'une femme, après tout!
- Vous ne connaissez-pas Geneviève
de Lonthomon! En affaires, elle est diabolique. Vous ne voyez qu'une
apparence, elle avance masquée et ne révèle à
personne son jeu. Pour l'avoir approchée de près, je
connais son caractère, alors que j'ignore ses traits.
Geneviève dissimule constamment son visage sous une capeline
à large bords.
- Elle
a raison, cette petite! A l'intérieur comme à
l'extérieur, qu'il pleuve, qu'il neige ou qu'il vente, la
présidente de Miss Clapas ne se départit jamais de cet
incroyable galure qu'on lui voit sur toutes les photos. A croire
qu'elle dort avec! Je renchéris:
- Je
suppose qu'elle a de bonnes raisons pour cacher son visage. A force
de liftings, cette femme doit avoir
la peau tellement tendue que lorsqu'elle ouvre la paupière....
- Je
connais la chanson, épargnez-moi la suite. Ou bien, chantez
comme Johny: ça
ne change pas un homme, un homme ça vieillit.
Les femmes sont plus vulnérables aux ravages du temps...
- Avec
celle-là, convenez qu'il est difficile trouver
« le point G ».
- G comme
Geneviève. G comme gourmandise. Invitez la donc à
dîner. Ce n'est pas une idée, ça?
Ce
que je fais. Le rendez-vous est fixé au 13 décembre,
jour de la sainte Lucie, proche du solstice d'hiver. C'est « la
nuit la plus longue », la nouvelle lune selon le
calendrier. A Lyon, dont je suis originaire, les habitants placent à
leur fenêtres de petites bougies, infimes lumignons pour fêter
le retour prochain de la lumière.
En
attendant, quelque chose me chiffonne. Il faut que j'en sache un peu
plus sur la Lonthomon. Pour cela, je fais appel à un témoin
« incontournable ». Un certain Jean Robidou,
journaliste au « Réveil du Midi »,
généalogiste à ses heures, qui connaît
bien la famille. Robidou me reçoit sans façons. Il est
à la retraite depuis bientôt trois ans, ce qui lui
ménage du temps libre et une grande liberté
d'expression.
- Les Lonthomon? C'est un sujet sur
lequel je puis, Maître, satisfaire votre curiosité. En
toute modestie, car il n'est pas difficile de suivre cette famille
montpelliéraine à la trace, du XVIIIème siècle
à nos jours.
- C'est surtout son histoire
récente qui m'intéresse.
- Eh bien, en 1974, j'ai
personnellement rencontré Claude Aglaé, « la
colonelle Fabienne », à l'occasion d'une
interview. J'étais alors journaliste débutant en
charge d'un reportage sur Montpellier pendant l'Occupation. Je ne
suis pas sûr d'avoir fait l'article qu'on attendait de moi,
mais cette rencontre a changé beaucoup de préjugés
que j'avais sur cette période douloureuse.
Claude Aglaé est morte en
76. Je fus aussi l'auteur de sa fiche nécrologique. Dix ans plus tard, en 86, l'hiver du grand gel, j'ai fait la
connaissance à Mauguio de sa fille Brigitte, l'amie des
animaux. Elle s'occupait alors d'une opération de sauvetage
des flamants roses.
- Venons en à Geneviève,
l'actuelle descendante des Lonthomon. Que savez-vous d'elle...?
- Désolé de vous
décevoir...Je n'en sais que ce que dit la Presse à
propos de la présidente du Comité « Miss
Clapas ». En fait, je n'ai pas eu de contact direct avec
elle.
- A ce qu'il paraît, c'est
quelqu'un de très dissimulé. Quel âge lui
donneriez vous?
- Ce n'est pas le genre de
questions qu'on puisse poser à une femme! Si l'on compte un
intervalle moyen de 25 ans entre générations, Geneviève
pourrait avoir... mettons: une soixantaine d'années
aujourd'hui. Faute de possibilité de recoupements, je ne
garantis rien.
- Ce calcul m'a tout l'air
plausible.
- Oui, mais il y a un « hic ». Tout le monde sait que Brigitte a été mariée trois fois,
pour ne pas citer ses innombrables amants. Or, on ne lui connaît
pas de fille...
- Alors, Geneviève...
- Est-ce
que je sais, moi? Faisons deux hypothèses : ou bien Geneviève
appartient à une autre branche de la famille! C'est très
possible, on trouve aujourd'hui partout des descendants des
Montholon ... jusqu'aux Etats-Unis. Ou bien... là, je recule
devant quelque chose de terrifiant. Il
règne autour de cette femme une ambiance singulière!
On dirait qu'elle porte la mort avec elle. Je n'irai pas plus loin.
Cela sort du domaine de la généalogie pour franchir la
frontière du surnaturel. Si vous tenez à en savoir
plus, consultez Père Dupanloup.
Père
Dupanloup, c'est une sorte de Nostradamus des temps modernes, le mage
attitré de la presse du Midi. Il prédit la pluie et le
beau temps, les soubresauts de la Bourse, les résultats des
élections municipales et ceux du Quinté plus. Père
Dupanloup dès le berceau montrait qu'il n'était point
un sot. Vagissements de nourrisson ne sont que vaticinations.
Aujourd'hui fort âgé, Père Dupanloup mène
une vie de cénobite tranquille au sommet du mont saint
Baudile.
Je
rencontre en son ermitage l'auteur des
« Nouvelles Centuries »,
identifiable à sa barbe blanche et son bonnet pointu. « La
Saga des Montholon s'achève, me dit-il, la malédiction
qui les frappe touche à son terme. Lorsqu'une pure jeune fille
se présentera sur l'autel du sacrifice, munie d'un crucifix et
d'une gousse d'ail, alors un ultime quatrain des Centuries s'inscrira
sur l'album de la Comtesse en lettres de feu: la faute d'Albine sera
rachetée et le maléfice rompu. A présent,
j'en ai assez dit. Qu'il soit fait ainsi qu'il est requis.»
Ainsi parla Père Dupanloup. Ce qu'il a prédit doit advenir. Maintenant, le mage se réfugie dans un profond mutisme et je réfléchis au sens caché de ses propos. La jeune fille de l'oracle, c'est Virginie, un prénom prédestiné. Le crucifix dont il est question ne peut être que celui de la photographie où elle pose à peu près nue, objet du scandale.
Il
manque un troisième ingrédient: la gousse d'ail.... On
dit que les exorcistes usent de ce végétal pour
conjurer les vampires.
Epilogue:
Dans la cour d'honneur de l'hôtel de Montholon, on apprête le festin de pierre. En fait, une « messe noire » qui va se dire à l'ombre portée de deux poutres disposées en croix. Au milieu du péristyle, des laquais en livrée s'affairent pour disposer la table: un cénotaphe où est gravé le nom d'Albine. Sur cette « fabrique », tombeau factice, repose un cercueil de verre, pour l'instant vide. Des pénitents bleus encagoulés marmonnent leurs funèbres litanies. La scène est éclairée par des « bras de lumière ». Les flambeaux sont tenus par des mains humaines, surgies de nulle part, des murs ou des colonnes, on ne sait d'où. Ces torches vivantes répandent sur les convives une lueur fuligineuse.
Au menu figure l'aïgo sau, le plat des jours de Carême et du Vendredi Saint. Cette vielle recette des pêcheurs de l'étang de l'Or est à base d'anguilles bouillies dans l'eau salée, avec des pommes de terre et de l'ail.
Virginie s'avance vers l'autel, telle une prêtresse antique vêtue de voiles transparents. Elle tient une gousse d'ail à la main. Elle le broie avec un pilon dans le mortier où se prépare l'aïoli. Puis elle prononce une conjuration rituelle:
- « Albine,
regagne ton sépulcre! Geneviève, rends-moi ma
couronne! »
L'assistance
retient son souffle, le silence s'établit. Minuit sonne. Onze
coups s'égrènent. Tout le monde attend, mais en vain,
le douzième qui ne se décide pas à venir. On
sent qu'un événement exceptionnel est sur le point de
se produire. Geneviève arrive à pas comptés. En
robe de mousseline blanche, la présidente ressemble
étrangement à son aïeule. Soudain, la capeline
tombe. Cri d'horreur: la tête d'une momie apparaît sous
un bonnet ruché. Le visage grimace, les membres se
contorsionnent, les chairs se disloquent. Enfin s'ouvrent les mains
aux doigts crochus crispées sur le diadème scintillant
des misses.
Albine abandonne cette parure à Virginie avant d'entrer dans
le cercueil et de s'y allonger pour toujours. Maintenant, ce n'est
plus qu'un cadavre rigide.
Au loin, du mont Saint Baudile, parvient la voix caverneuse de Père Dupanloup. Un souffle de tramontane a porté jusque là l'ultime quatrain des « Centuries ». Cette épitaphe s'inscrit sur la tombe en lettres de feu sur le tombeau:
Par une nuit sans lune, un fantôme sans os
A la vierge sans tache a rendu sa couronne.
Aux signes réunis de la Croix et des aulx,
Albine dort en paix. L'empereur lui pardonne.
HEUREUSEMENT, IL Y A EU LE VINGTIEME CONGRES
« Heureusement, il y a eu le vingtième Congrès... »
Rumeurs croisées des années cinquante.
« La France doit à Staline tout ce que, depuis qu'il est à la tête du parti bolchevik, il a fait pour rendre invincible le peuple soviétique, et dans son Armée rouge, et dans sa confiance en Staline, l'homme qui disait que gouverner c'est prévoir, et qui a toujours prévu juste. »
Louis Aragon, « Les lettres françaises », mars 1953.
10 septembre 1976:
Cela faisait deux ans -oui, deux ans déjà... même un peu plus- que Jean Robidou avait publié dans « le réveil du Midi » son article resté fameux sur la vie à Montpellier pendant l'Occupation. Sa prestation d'alors n'avait pas peu contribué à l'essor de sa carrière journalistique. Aussi fut-il touché d'apprendre par une lettre de Suzie (une amie commune) le décès de Claude Aglaé de Lonthomon, qui fut à la source dudit article.
Cette octogénaire au brillant passé de résistante avait impressionné Robidou par la lucidité de ses réponses, la précision de ses souvenirs, la force de ses convictions. Convictions - faut-il le dire? - que le jeune journaliste ne partageait pas....
En tout bien tout honneur, Jean Robidou, dit aussi: « le passeur de temps » ou « Tintin sans Milou » ne prétendait en rien connaître son interlocutrice au terme de leur courte entrevue. D'importantes « zones d'ombre » demeuraient dans son esprit; il se demandait avec étonnement pourquoi Claude Aglaé avait aussi peu fait parler d'elle après la Libération.
En 45, et par la suite, de par ses antécédents, son autorité morale, son charisme, cette militante chevronnée aurait pu faire une carrière politique. Elle fut d'ailleurs candidate - avec un succès inégal- successivement aux élections législatives, cantonales, municipales... puis de guerre lasse elle renonça finalement à se présenter à quoi que ce soit.
Quoi qu'il en fût, à partir de 1953, on ne trouvait plus trace d'elle sur les listes électorales du Parti. Quelque chose s'était passé. Mais quoi? Jean Robidou n'en savait rien. Quelle qu'en fût la raison, Claude Aglaé s'était ensuite uniquement consacrée à la gestion de son domaine viticole. On eût oublié jusqu'à son nom si sa fille Brigitte n'avait alors fait parler d'elle en tant qu'actrice, puis « sex symbol » des années cinquante. Mais cela, c'était une autre histoire....
17 septembre 1976:
Jean Robidou essuya les gouttes de sueur qui perlaient sur son front moite. Décidément, cet été torride n'en finissait pas. Il resterait fameux dans les annales, tant par l'ampleur de la sécheresse qui sévissait sur le territoire que par celle des rapports sociaux ambiants.
L'inspiration lui manquait pour alimenter la rubrique nécrologique du « Réveil du Midi ». Eh bien oui, ça le saoulait d'intituler son futur article: « Une héroïne de la Résistance vient de nous quitter » et de caser là quelques banalités sur la fidélité de cette dame à ses engagements politiques. Bien sûr, personne n'y eût prêté la moindre attention. Cette année 76 avait tout de même vu disparaître Jacques Prévert et Nabokov, Goscinny et la Callas, Charlie Chaplin et Groucho Marx. Alors, Claude Aglaé de Lonthomon, je vous demande un peu....
Pourtant, ce chroniqueur sagace ne se résignait pas à passer sous silence une période obscure de l'histoire où quelque chose -il ne savait pas trop quoi d'ailleurs- l'intriguait. Comme un mystérieux trou noir eût fasciné ce curieux d'astrophysique.
Robidou
décrocha le téléphone et composa le numéro
de Suzie au Comité du Tourisme:
- Coucou,
ma grande, c'est Jeannot à l'appareil.
- Dis
donc, mon p'tit gars, cela fait une paye que tu ne t'es pas
manifesté!
- Excuse-moi,
Suzie, mais je mène un train d'enfer au journal. Je n'ai
jamais une minute à moi pour souffler. Tu vois sans doute
pourquoi je t'appelle?
- La
mort de « Madame Claude », je parie... elle me
peine plus que toi... ça mis à part?
- Justement...
je voulais te demander... Sais-tu comment joindre Brigitte?
- C'est-y
que tu veux lui présenter tes condoléances?
- Non.
Enfin, si. En fait, je voudrais surtout obtenir une interview.
- Ben,
mon gars, tu ne manques pas d'air! Pourquoi tu n'irais pas
interviewer le pape ou le président de la république,
pendant que tu y es?
- Ecoute,
Suzie, je suis très sérieux. Il me faut ab-so-lu-ment
un témoignage sur la vie de Claude Aglaé durant les
années cinquante. Brigitte seule peut me le donner.
- Puisque
tu le dis...! Bon, tu as gagné, je te file les coordonnées
de son impresario. Tente ta chance auprès d'elle, et surtout
arme-toi de patience et bon courage!
- Merci,
Suzie, tu es un amour!
27 septembre 1976:
Finalement, Brigitte de Lonthomon n'était pas si chochotte qu'il le croyait. Jean Robidou eut la surprise en ouvrant son courrier de trouver une lettre manuscrite de l'actrice. C'était bien le témoignage attendu... Cette lettre (postée à Saint Trop', comme il se doit) comportait même un luxe de détails inattendu de la part d'une femme qui n'avait pas précisément la réputation d'être écrivassière:
« Cher Monsieur Robidou,
Je suis désolée, absolument dé-so-lée, de ne pouvoir vous accorder l'interview que vous demandez.
Où trouverais-je le temps? Mon agenda est plein à craquer, je mène une existence délirante, dingue, survoltée. Entre la « Mostra » de Venise, un tournage prévu la semaine prochaine à Cinecitta, le prochain congrès de la S.P.A., je trouve à peine le temps de me délasser quelques heures sur la plage ensoleillée, à ramasser coquillages et crustacés.
Depuis le mort de Maman, c'est vrai, j'ai tendance à négliger l'hôtel de Lonthomon. Cette vieille bâtisse me donne vraiment trop de soucis. J'envisage de m'en défaire. D'ailleurs, lorsque je suis de passage à Montpellier, c'est toujours en coup de vent, pour m'occuper de la Fondation. Juste le temps d'aller voir ce que devient notre cher refuge de Maurin. C'est là que nous hébergeons les chats et les chiens abandonnés par leur maître, en attendant que quelqu'un veuille bien les adopter. Il y a beaucoup de cas de ce genre, croyez-moi! Décidément, les animaux sont moins décevants que les humains. Dans le regard de ceux que je recueille et soigne, il m'arrive parfois de lire au moins une lueur de reconnaissance.
Mais là, je m'éloigne du sujet qui vous intéresse. Vous souhaitez, cher Monsieur Robidou, recueillir quelques souvenirs de ma part sur ma défunte mère, Claude Aglaé de Lonthomon. C'est bien volontiers que je vous livre ici le peu qui soit de nature à alimenter un futur article dans le « Réveil du Midi ».
Auparavant, laissez-moi vous dire à quel point votre chronique de Montpellier sous l'Occupation, parue voici deux ans , m'a agréablement surprise. Trop souvent, les journalistes sont en quête de sensationnel, de détails morbides ou scabreux, quand ils ne cherchent pas uniquement à créer le scandale. J'en sais quelque chose, pour avoir été plus souvent qu'à mon tour éclaboussée par une certaine presse!
Heureusement, avec vous, il n'en est rien. Vous avez mené sur les années 1942 à 44 une enquête honnête, lucide, courageuse. J'ai trouvé rafraîchissant qu'un jeune comme vous aborde sans a priori ni parti pris un sujet difficile, sur lequel, même aujourd'hui, les témoins qui demeurent ne s'expriment pas facilement. Encore une fois bravo pour ce travail!.... »
[Je trouve, se dit Robidou, que la susnommée Brigitte manie un peu trop la brosse à reluire. C'en est même à la limite suspect! Personne ne va tout de même confondre le « réveil du Midi » avec France-Machin ou Voili-Voiçà! Enfin, voyons la suite....]
« ....Au sujet de la période dont il s'agit, je ne trouve rien d'autre à vous dire que ce que Maman vous en a pur évéler. Mère n'emporte aucun secret dans la tombe. Du reste, elle avait horreur du sensationnel. Elle n'eût sans doute pas apprécié qu'on ouvrît sur elle une rubrique nécrologique.
Il faut aussi vous dire, cher Monsieur, que je ne me trouvais pas à Montpellier durant l'Occupation. Si les choses avaient mal tourné, si le véritable visage de « Madame Claude » eût été découvert, le risque eût été grand qu'en tant que fille de résistante, je fusse arrêtée par la Milice ou par les Allemands. Dieu merci, il n'en a rien été. Jusqu'à fin 44, je demeurai bien à l'abri dans une famille d'agriculteurs en Lozère. Ils me traitaient comme leur propre enfant. J'y vécus des jours heureux entre l'aligot, le brame du cerf et la saucisse au choux.
C'est là que j'appris à aimer la nature en général et les animaux en particulier. C'est aussi là, mais ce détail n'a guère d'intérêt pour vous, que je perdis mon innocence entre les bras d'un beau gars du village.
Mais revenons aux choses sérieuses. Début 45, je retrouvai l'hôtel familial chamboulé par l'usage que vous savez. Malgré cela – ou à cause de « cela » - Lonthomon demeurait (allez comprendre!) en bon état.
[Oui, mais entre temps, réfléchit le journaliste, le contexte politique avait changé. Les ex-responsables des F.F.I. et F.T.P. s'étaient retrouvés, une fois la paix revenue « gros Jean comme devant ». C'est triste à dire, mais les autorités de la France Libre avaient hâte d'en finir alors avec le « Parti des Fusillés », en tous cas d'écarter les « rouges » du pouvoir....]
« Maman retourna sans protester à la vie civile. Rappelez-vous, on manquait de tout à ce moment là. La priorité pour Claude consistait à s'occuper d'urgence du domaine viticole laissé quatre ans à l'abandon, la vente du vin ne rapportait pas grand chose. Bref, elle tirait le diable par la queue. Pourquoi seulement le diable, se dit-elle? Suzie, mon amie d'enfance, avait déjà trouvé la bonne réponse.
Suzie, c'est une chic fille! Croyez-moi, questionnez-la plus souvent. Vous devez avoir un fameux ticket avec elle, tant elle s'est donné de mal pour vous recommander... Mon Dieu, que c'est bête, un homme!...»
27 septembre 1976 (un peu plus tard):
Plutôt vexé de cette remarque, Jean Robidou s'interrompit dans la lecture de la lettre. Brigitte avait raison, la galanterie n'était pas son fort. Mais il n'allait tout de même pas laisser une actrice refaire son éducation sentimentale, fût-ce par correspondance!
Puis il se ravisa, glissa dans la pochette quelques photocopies d'articles allant de 1950 à 1956 approximativement. Dans son dossier de presse, il était question de l'éviction du Parti communiste du gouvernement de l'époque, de la Guerre froide, de l'invasion de la Corée, du manifeste de Stockholm, de la déstalinisation. Tout cela lui semblait très lointain, très flou. Il avait tout au plus une dizaine d'années au moment des faits et s'intéressait plus alors à son jeu de Mécano qu'à l'actualité.
Sa
mauvaise humeur calmée, Robidou se dit que puisque sa copine
du C.D.T. avait voulu lui rendre service, autant valait la remercier.
Le téléphone était fait pour ça.
- Allo
Suzie... je te demande pardon pour la semaine dernière. La
faute au stress, quoi!
- Il
a bon dos, ton stress. Enfin, c'est oublié, mon lapin! Au
fait, tu as la réponse de Bri?
- Oui.
C'est même à toi que je la dois, si j'ai bien compris.
Ah, tu m'as bien fait marcher, ma grande!
- Bof!
C'était juste la B.A. du jour.... au fait, ça me vaut
quoi, ma B.A.?
- Une
invitation à dîner au « Jardin
des Délices ».
Au cas bien sûr où tu serais libre ce soir.
- C'est
selon.
- Selon
quoi?
- Ben,
mon travail au Comité. Avec ces cadences infernales, juge un
peu. Quinze heures: j'ai vendu six billets de promenade-conférence
dans l'Ecusson. Seize heures: il m'a fallu expliquer à deux
touristes
british
que l'hôtel de Lonthomon n'est pas ouvert au public. Dix sept
heures: un choriste de l'Armée Rouge en goguette m'a demandé
de lui indiquer « un endroit où l'on s'amuse »
à Montpellier. On n'en finit pas...
- Tu
n'as pas eu de peine à renseigner ton Popov, j'imagine...?
- Non.
Je l'ai branché sur le « Box
Song »,
rue Lepic. Même qu'il m'a prié de l'accompagner.
- Et
tu lui as répondu....?
- Par
un « niet ».
Cela n'entrait pas dans mon « troudodien »
(temps de travail).
- Et
moi, j'entre dans ton
troudodien?
- Toi,
ce n'est pas la même chose, gros bêta. Passe donc me
prendre à six heures.
27 septembre 1976 (encore plus tard):
L'itinéraire allant du Comité du tourisme au « Jardin des délices » passait par la rue Cope -Gambe et comportait donc une halte obligée au loft de Suzie. Ce fut d'abord l'habituel: « Je suis affreuse... il faut vraiment que je mette autre chose pour sortir! » (changement de décor à vue). Ensuite, le non moins rituel: « C'est le moment de sortir le grand jeu! »
Il
s'agissait du dossier de presse, Robidou pouvait enfin l'étaler.
Lire une correspondance à deux et compulser des documents joue
contre joue était pour lui nettement plus agréable que
se livrer à leur étude en solitaire. Ce d'autant que
les souvenirs de son intarissable copine recoupaient ses propres
sources d'information.
- Après
la Libération, lui rappela Suzie, les filles qui
travaillaient à l'hôtel de Lonthomon se sont
dispersées. En ce qui me concerne, je n'ai jamais perdu le
contact avec Madame Claude et nous avons gardé des liens
d'amitié. Je me rappelle qu'elle ne manquait jamais une
réunion de cellule du P.C.F. En tant que patriote et
militante, elle souffrait de la méfiance générale
qui sévissait alors envers les communistes.
- O.K.,
Suzie. Il me semble qu'elle
avait signé l'appel de Stockholm contre et la guerre de Corée
aux côtés d'intellectuels aussi prestigieux qu'Aragon,
Picasso, Joliot-Curie.
- Elle
était de tous les combats! Claude Aglaé s'était
même essayée à la critique d'art, comme l'avait
fait avant-guerre son père Gétan. Mais elle, bien
entendu, ne commentaitt que des oeuvres d'artistes engagés:
Fernand Léger, Picasso...
- Oui,
j'ai trouvé dans les archives du journal deux articles de
cette époque. L'un (écrit en 1950) concerne un tableau
connu de Picasso:
« Massacre en Corée ».
Elle y voit une dénonciation de la guerre, en quelque sorte
un « Guernica
bis ». Même
si l'agresseur américain n'est pas montré du doigt,
Claude dit bien ici qui est l'agressé. Le second article est
postérieur de trois ans au premier. Il s'agit d'un petit
dessin -du même artiste- censé figurer Staline. Ce
portrait fut rejeté par le P.C.F. parce que non conforme aux
canons du « réalisme socialiste »....
- Ces
considérations me dépassent!
- Admettons.
Qu'en pensait madame Claude, selon toi?
- Rien,
du moins rien de clair. En fait, elle a tergiversé. Dans un
premier temps, je crois qu'elle n'était pas trop d'accord
avec la position du Comité central.
- Sans
doute elle a du s'aligner sur Aragon. Au départ, le dessin
avait été publié sous son patronage, mais il
s'est lui-même déjugé, l'obéissance au
Parti l'a finalement emporté.
- Cela
voulait dire qu'un artiste n'avait pas le droit d'être
lui-même?
- On
peut dire aujourd'hui les choses comme ça! Mais Brigitte se
souvient qu'à la même période aux Etats-Unis, on
se livrait aux excès inverses, le Mac-Carthysme y sévissait
à fond.
Je te lis la suite de sa lettre, lorsqu'elle raconte ses débuts
dans l'art dramatique:
« Maman rejetait viscéralement « l'american way of life », elle préférait diffuser « Pif le chien » plutôt que « Le journal de Mickey » et préférait le « Baume de la Comtesse » au Coca-Cola. Notez que ne l'ai jamais contrariée sur ce point....
Pendant ce temps là, je prenais des cours de théâtre. Avec une troupe de copains, nous avions monté « La guerre de Troie n'aura pas lieu ». Mère trouvait ce texte d'avant-guerre joliment écrit, mais ringard. C'est qu'entre temps, la guerre de Troie avait bel et bien eu lieu! Nous prîmes ensuite « Mère Courage » de Berthold Brecht. Du théâtre engagé, comme Maman l'aimait. Elle applaudit des deux mains à cette « chronique de la Guerre de Trente ans », qui lui rappelait sa lutte récente. A l'inverse, Anouilh, que nous jouâmes par la suite, ne trouvait pas grâce à ses yeux. « Antigone », écrite aux heures les plus sombres du pays, en 1942, lui était politiquement suspecte, elle donnait une image trop résignée. Ah! Ce prétendu « courage d'accepter la mort »! Mère apprécia tout de même en 1952 l'interprétation que je fis de Jeanne la Pucelle: « une alouette volant dans le ciel de France ». En lui reprochant toutefois d'être demeurée « entre les bras de l'Eglise », alors que justement cette dernière avait collaboré avec l'occupant.
Ces interprétations, dont je lui laisse aujourd'hui la responsabilité, je les jugeais alors abusives. Sans doute suis-je la seule femme de la famille à n'être pas marquée « à gauche ».
Il faut vous dire aussi qu'en 52, j'étais amoureuse. Je venais de rencontrer le jeune réalisateur Jo Rivedam, l'espoir du cinéma français. Nous ne perdîmes pas de temps en préliminaires. « La Vérité » devait bientôt sortir du puits, dans la tenue que vous savez. Ce fut ma « lune de miel ».
Suzie
interrompit la lecture:
- Ce
que Bri te dit entre les lignes, c'est à quel point elle fut
profondément blessée par certains commentaires de « la
Vérité » parus dans la presse en général
et ton journal en particulier...
- Je
veux bien te croire. J'ai sous les yeux une critique signée
de Claude Raumiac, qui vaut son pesant de cacahuètes: « Le
narcissisme délirant de Melle de Lonthomon comme la
complaisance du scénariste-réalisateur Jo Rivedam ont
dépassé toute mesure. Il ne s'agit plus à
présent de poses suggestives. Tout est montré de ce
corps continûment offert. Que penser d'un mari, fût-il
metteur en scène, qui expose ainsi l'anatomie de son épouse
une heure et demie durant... »
- Moi,
je n'en pense que du bien, à côté de ce qui se
fait aujourd'hui... laissons cela! Je vois poindre ici le sujet qui
t'intéresse. Reprends la lecture, s'il te plaît:
« Un
certain jour de 1953 – c'était le 5 mars, j'ai bonne
souvenance, - ma mère m'apparut le visage décomposé.
-« Que se passe-t-il? » lui demandai-je
alarmée. - « Père est mort! ».
-
« Qui cela? » - « Joseph! »
Sur
le coup, je ne compris pas bien. Jamais, jusqu'alors, Maman ne
m'avait parlé de mon père. Pour moi qui pouvais
me croire née de l'opération du saint Esprit, il eût
été plaisant qu'il s'appelât Joseph. Mais ma mère
n'était pas ce jour-là d'humeur à plaisanter.-
« Le petit père du peuple n'est plus »,
fit-elle.
Car
il s'agissait ni plus ni moins que de la mort de Joseph
Vissarianovitch. Staline, bien sûr, qui d'autre? Cette funeste
nouvelle venait d'être annoncée à la T.S.F. »
- Tel
était donc l'évènement qui bouleversa tant
Claude Aglaé, fit Robidou. Dans un premier temps, pas
longtemps en fait, le « Vojd »
(Guide)
fut pleuré du monde communiste. Les plus optimistes se
réjouirent du « printemps Malenkov »
qui s'ensuivit. Pour eux, après des années de
dictature implacable, une certaine détente semblait
s'annoncer en Union soviétique. Rares étaient ceux qui
avaient remarqué à l'arrière-plan de la photo
de Staline sur son lit de mort un petit homme rondouillard: Nikita
Khrouchtchev. Il devait faire bientôt parler de lui, celui-là!
Dès le 10 mars, donc au lendemain des obsèques du
« Vojd »,
Beria, maître de la police, amnistiait un million de condamnés
politiques en Russie. Trois mois plus tard, il était lui-même
arrêté et exécuté. L'épuration
commençait. Mais qu'en dit Brigitte?
« Je
passe vite sur des évènements que vous connaissez sans
doute mieux que moi. Ce qui vous intéresse ici je pense, c'est
la représentation que pouvait s'en faire Maman.Au
risque de vous décevoir, j'avouerai qu'elle ne manifesta pas
sur le moment de réaction particulière. Au moins
jusqu'au vingtième Congrès. Donc, seulement trois ans
plus tard....»
- Le
vingtième Congrès? demanda Suzie qui s'y perdait un
peu.
- Oui,
celui qui se tint une fois Khrouchtchev parvenu au faîte du
pouvoir, reprit-il. La nuit de 24 au 25 février 1956, il
avait dénoncé dans un rapport dévastateur les
crimes du Stalinisme. Pour le monde entier, ce fut un véritable
séisme!
- Si
tu cherches vraiment à savoir, intervint
Suzie, ce que représentaient pour une militante communiste
comme Claude les « révélations »
dont il est question, je te donne tout de suite la réponse:
elle mit le « rapport Khrouchtchev » au panier
sans en croire un seul mot. Pour elle, c'était un document
partisan, de pure opportunité politique, un bon prétexte
en somme à la « déstalinisation »
du régime et aux purges qui s'ensuivirirent.
- D'autres
y voyaient un peu plus plus clair, rétorqua Robidou. Pour
moi, je n'ai pris conscience de toute l'horreur du stalinisme que
plus tard, en 62, en lisant « Une
journée d'Ivan Denissovitch ».
Soljenitsyne a dit « de l'intérieur »
toute la vérité sur le Goulag, il y parle en
connaissance de cause de la dénonciation, de la torture, de
la dissidence traitée comme une maladie psychiatrique... En
U.RS.S., la diffusion de son oeuvre eut lieu sous le manteau! Pas
étonnant! Soljenitsyne était catalogué là-bas
comme un auteur « révisionniste »,
c'était le valet du Capitalisme!
- Même
en sachant tout ça, Claude ne s'est pas rendue à
l'évidence! D'ailleurs, me disait-elle, en admettant que ces
abominations -qu'elle tenait pour des calomnies- eussent une
réalité, elles appartenaient déjà au
passé. Parce que le vingtième Congrès (comme tu
dis) avait tout changé!
- Et
comment donc! La répression soviétique en Hongrie,
l'effusion de sang, les vingt mille morts de Budapest se situent à
la fin de cette même année 56. Mais laissons Brigitte
conclure, allons jusqu'au bout de sa lettre. Et hâtons nous
après cela de rejoindre le Jardin des délices, de peur
que notre dîner ne refroidisse!
« Ah, ce vingtième Congrès, s'il n'avait pas eu lieu, il faudrait aujourd'hui l'inventer. Après la repentance il représentait l'absolution. Après la contrition, sincère ou non, c'était la rédemption de tous les péchés. Après une vie de turpitudes, le « consolamentum » qui faisait de vous un « Parfait » .
Cher Monsieur Robidou, tout le monde n'a pas la chance d'avoir eu comme moi une mère communiste. Par la suite je suis devenue une actrice, un « sex symbol ». Vous-même êtes promis, j'en suis sûr, à un brillant avenir journalistique. Alors, ne jugeons pas trop vite, ni vous ni moi!
Lorsque, ma dernière heure venue, je me présenterai devant saint Pierre, avec pour seuls défenseurs: le chats, les chiens et les bébés phoques, je sais d'avance que le Vicaire du Christ me regardera de travers, en agitant ses clés d'un air dubitatif: « Voyons, ma belle, vous avez pas mal défrayé la chronique et rôti le balai jusqu'au manche... est-ce bien raisonnable, tout cela? Dois-je vous laisser entrer en Paradis? »
Et moi, je répondrai: - « Bon saint Pierre, il est vrai que j'ai beaucoup péché. Mais depuis, il y a eu le vingtième Congrès! » Et là, je suis sûr qu'il me laissera passer.
Bon, je bavarde, bien sûr je me laisse aller. Depuis un moment, la maquilleuse me fait de grands signes, il faut que je me prépare d'urgence au prochain tournage. Bye, je vous laisse, jeune homme.
J'espère que les éléments que je vous ai fournis sur les années cinquante à Lonthomon sont de nature à éclairer votre lanterne. J'espère aussi que vous aurez pris plaisir à me lire et que vous ne me tiendrez plus, comme d'autres journalistes, pour « une ravissante idiote ».
Mon
« truc »? Il est tout simple. Pour rester
ravissante, un bon lifting. Et pour ne pas mourir idiote, deux heures
d'atelier d'écriture tous les lundis.
Bonne
chance, bon courage et portez vous bien.
Brigitte de Lonthomon.
REFLETS DANS UNE BULLE
ReFlets dans une bulle....
Ajourd'hui, 24 décembre 1936, une animation particulière règne à l'hôtel de Montholon. Un sapin de Noël, venu tout exprès des proches Cévennes, se dresse dans le salon. La pièce de réception s'emplit des cris joyeux des enfants de la famille, des locataires et du personnel du domaine, réunis par Claude Aglaé.
Trente ans - l'intervalle d'une génération- sont passés depuis les événements de 1907 à Monpellier. Devenue en fait maîtresse de maison depuis le départ d'Aude (sa mère), cette belle quadragénaire est doublée d'une communiste militante. Lorsqu'elle avait douze ans, Claude apprenait à relever la vigne avec les ouvriers agricoles. Formée à la même école, sa fille Brigitte, qui vient d'atteindre un âge équivalent, fête Noël avec tous les enfants de Lonthomon. Brigitte offre à ses amis un bon goûter et le spectacle de clowns qui l'accompagne: rien de plus naturel que cela.
Le cadeau de la fille de la patronne n'est pas plus spectaculaire que ceux destinés à Pierrette, Jojo, Jacquou, Magali, Jeanneton et autres marmousets réunis là, de tous bords et toutes conditions.
Ces présents n'en sont pas moins appréciés. Avec la crise économique qui sévit, leurs parents respectifs n'ont souvent pas grand chose d'autre à mettre dans leur chausson qu'une orange. Pour tous ces petits, la fête collective est un instant de bonheur, un moment partagé.
Le seul à ne pas avoir l'air heureux en cette veille de fête, c'est Gaétan. Le comte infirme reste prostré dans son fauteuil Louis XVI. Il regarde fixement les gosses qui l'entourent sans paraître vraiment s'y intéresser. Atteindre la soixantaine n'a rien de réjouissant pour celui qui fut un séducteur impénitent. Mais le comble est d'y parvenir avec un bras estropié, une jambe de bois et les poumons rongés par le gaz moutarde.
Gaétan ne gémit pas sur son triste sort. Enfin, pas ouvertement. C'est pire. Replié sur lui-même, ignorant le reste du monde, il se réfugie dans un silence orgueilleux. Son regard s'arrête sur une boule de cristal dépoli, parmi toutes celles qui décorent le sapin. Ce n'est pas le scintillement de la guirlande lumineuse qui l'attire. Ni la féerie de Noël dont elle est porteuse. Gaétan frôle, caresse par la pensée cette sphère, forme idéalement lisse comme une porcelaine de Sèvres, galbée comme un sein de femme. Cette boule de cristal, au sens que lui donnent les voyant(e)s « extralucides », agit comme un miroir convexe. Elle réfléchit les visages en les rapetissant. La pupille du comte perçoit de ce fait un environnement miniaturisé, déformé sans commisération....
Premier reflet:
Le visage de Brigitte apparaît d'abord. « Une petite sauvageonne sans éducation, cette gamine! » Gaétan pense qu'il n'en fera jamais une aristocrate. Avant d'assumer son rôle de grand-père, lui-même aimerait bien en connaître le père. Le « hic », c'est que Claude Aglaé n'est pas mariée et ne le sera sans doute jamais.
- « Brigitte est ta petite-fille, que veux-tu savoir de plus? » - « Qui en est le géniteur? »
Elle hausse les épaules. Ce n'est pas une question à poser à Claude, pourrait-elle seulement donner la réponse avec certitude? A présent, dans la dynastie des Lonthomon, le titre comtal se transmet par les femmes. Voilà qui est singulier! On n'avait pas vu ça depuis le règne des Amazones. Avec ses relations extra-conjugales, Gaétan serait mal venu de se montrer bégueule. Mais lui c'est un homme, ce n'est pas pareil, et dans le cas de Claude, il manque un homme au foyer, cela se sent. Brigitte est très « nature », un peu trop même à son goût. Qu'elle adore les animaux et ne se plaise que parmi les chiens et les chats, c'est normal à son âge. Mais qu'elle aille à douze ans passés se baigner toute nue dans le Verdanson, sous les yeux des gamins du quartier, voilà qui n'est pas tolérable! Cette fillette, on n'en fera qu'une cocotte... ou une actrice, ce qui revient au même!
Second reflet:
Au visage de Brigitte, se substitue celui d'Aude, sa femme, à présent retournée dans sa famille à Sallèles. Ah! Il lui en avait fait voir de belles, à sa compagne!
Depuis qu'Eve a croqué la pomme (en tendant traîtreusement à Adam l'autre moitié), la femme est condamnée à tout supporter. Aude en avait pris pour vingt ans de ses absences, son dédain, ses tromperies... jusqu'alors elle avait affronté les vexations en tous genres avec une humeur toujours égale, elle manifestait en toutes circonstances une physionomie douce, résignée....
Enfin, pas tant que ça, la suite allait le montrer....
Au début, tout cela semblait normal et « dans l'ordre des choses » à Gaétan, pur produit de la « Belle Epoque » -celle dont on ne parlait déjà plus qu'avec nostalgie. Son destin avait basculé lors de la Grande Guerre. Incorporé dans l'Aisne, sous les ordre de Nivelle, il avait participé à la désastreuse offensive du Chemin des Dames. Ce fils de famille, viveur invétéré, tenait à montrer qu'il n'était point un lâche. Il le prouva par l'absurde. Quel est le comble de l'héroïsme pour un escrimeur d'élite sous un déluge de mitraille? Faire des moulinets avec son épée? Don Quichotte gesticulait de même en affrontant les moulins à vent.
Atteint par un éclat d'obus à la jambe, Gaétan était resté longtemps inanimé sur le champ de bataille. In extremis, une ambulance l'avait récupéré. La gangrène s'était mise dans la blessure, il avait fallu l'amputer. Gaétan pouvait s'estimer heureux de n'avoir laissé qu'un membre là où tant d'autres avaient perdu la vie. Ah! cette jambe coupée, cette partie de lui-même à présent loin de lui, comme il la sentait se mouvoir dans un espace imaginaire, au bout de son moignon!
Apprenant la triste nouvelle, Casimir de Lonthomon avait « fait » un infarctus. En clair, Monsieur le comte était mort sur le coup. La guerre n'était pas finie pour autant. Depuis qu'il avait été retiré du front pour cause d'invalidité, Gaétan, désormais héritier du titre comtal, rongeait son frein. Quoi donc! On se battait dans les tranchées alors que lui se tenait pitoyablement appuyé sur deux béquilles. La vie mondaine à Paris, les folles soirées du Moulin Rouge.... comme ces souvenirs lui paraissaient lointains! Tout ce qu'il pouvait faire à présent, c'était regarder le monde en silhouette du fond de son fauteuil. En quelque sorte une variante de la caverne de Platon.
Aude ne lui donnait pas loisir de s'apitoyer sur lui-même. Infirmière improvisée, elle ne cessait d'accueillir des blessés, de plus en plus nombreux dans un château qui se muait pour la circonstance en hôpital militaire et qui devint maison de convalescence au lendemain de l'armistice.
L'essentiel était que cette guerre interminable prît fin. Tout allait recommencer... oui, mais pas comme avant. Surtout pour cette femme éprouvée.
Entre les soucis que lui donnait la gestion du domaine, et ce fardeau supplémentaire: un époux invalide et égrotant, Aude s'usait à la tâche, elle laissait sa propre santé.
Trop, c'est trop! Lasse de se faire remettre en place en permanence, l'éternelle servante avait tout simplement « rendu son tablier ». Elle avait « levé le pied », comme on dit, pour s'en retourner vivre chez elle à Sallèles, à l'abri des prétendues « persécutions » de Gaétan. Naturellement, ce n'est pas ce mot qu'employait Monsieur le comte! Tout de même, Aude finissait par lui manquer.... Elle lui jouait un mauvais tour en s'en allant, cette petite rouée! Il se trouvait aujourd'hui privé de son habituel souffre-douleurs. Ah! l'ingrate! Ne lui avait-il pas fait trop d'honneur en lui donnant sa fortune et son nom?
Troisième reflet:
La silhouette d'Aude s'efface, Claude Aglaé lui succède sur la boule-miroir. La fille unique du couple, héritière du titre comtal de Lonthomon, ressemble étrangement à sa mère. Au physique seulement, car son caractère est nettement plus affirmé. Claude est une fille typique des années folles, elle ressemble aux compagnes de son âge, s'habille au dessus du genou, porte un chapeau-cloche, danse le charleston. Comme toute la jeunesse de l'entre-deux-guerres, elle tâche comme elle peut d'oublier la Grande Boucherie. A ce rythme, et à la fréquentation effrénée des zazous, Claude est vite tombée enceinte. Dans ce sens, Gaétan ne peut dénier des similitudes avec Aude au même âge. Mais il est une innovation que Monsieur le comte n'apprécie guère: elle assume sa grossesse toute seule. Décidément, Claude se voit mal dans le rôle de « femme au foyer ». La politique l'occupe trop pour qu'elle perde son temps avec un homme. Et va comme je te pousse! Sa petite Brigitte, elle l'élèvera tant bien que mal et plutôt mal que bien.
Question politique, Gaétan ne comprend rien à ses idées. Il ne cherche pas, d'ailleurs, ce n'est pas sa tasse de thé. Le discours des édiles locaux sonne creux à ses oreilles, les tribuns lui semblent gesticuler dans le vide. Avant guerre, il avait fait mine d'adhérer - du bout des lèvres, pour « faire tendance » - aux idées « guesdistes » d'Aude. Amoureux d'elle, il avait même une fois assisté pour lui plaire (en se faisant au passage copieusement huer par les militants) à un meeting de la S.F.I.O.
Claude Aglaé n'en est plus là, pour elle Jules Guesde est largement dépassé! Elle n'a d'yeux que pour la Russie. D'accord, Moscou c'est loin, mais à l'écouter, les Bolcheviks seraient en train de changer le monde, elle croit qu'il se prépare là-bas « des lendemains qui chantent ».
Drôle d'expression! se dit Gaétan. En France, il y eu bien sûr le congrès de Tours, la scission des soi-disant « forces de gauche ». Une crise salutaire! pense Claude. Optant sans hésiter pour le courant marxiste-léniniste, elle se range dans le camp des « durs », ceux qui rejettent « l'ordre social ». En clair, elle adhère maintenant au Parti communiste. Dans ses efforts sémantiques les plus poussés, Gaétan n'a jamais dépassé la notion de: « partage de la richesse avec les plus démunis » (périphrase dégoulinante d'hypocrisie, selon sa fille). Elle, Claude Aglaé ne mâche pas ses mots. Il n'est plus question dans ses propos que de justice sociale, de lutte des classes et de dictature du prolétariat. Un vocabulaire affligeant! Pour Monsieur le comte, ce charabia, comme le comportement de sa fille, déshonore à tout jamais la famille de Lonthomon!
Quatrième reflet:
La boule de cristal affiche à présent un visage connu: celui de Léon Blum, l'actuel président du Conseil. Un visage oblong, une petite moustache, les traits fins d'un intellectuel. Son regard étonné, presque candide, est barré par de petites lunettes rondes, cerclées de fer. Le père et la fille n'apprécient Blum ni l'un ni l'autre, mais pour des motifs exactement inverses. Aux yeux de Gaétan, Blum est l'étranger, « l'Israélite », le nouveau Dreyfus, celui qui mène la France au chaos. L'augmentation des salaires, la semaine de quarante heures, constituent des contraintes déjà bien dures pour un employeur en ces temps difficiles. Et encore, s'il n'y avait que ces couleuvres à avaler! Mais il y a pire: avec les congés payés, le pays va droit dans le mur. « Que voilà une invention dangereuse! » songe Gaétan. Il va falloir à présent payer les gens à ne rien faire!
Tenez... un exemple parmi d'autres: jusqu'alors, une des rares distractions de l'infirme consistait à se rendre à Palavas en tilbury, les jours d'été. Lorsque il prenait fantaisie à Monsieur le comte de sonner Arthur (son domestique et chauffeur), on attelait le cabriolet, vite fait... hue Cocotte! Le canotier sur la tête, et fouette cocher! Dix kilomètres à parcourir, et tout de suite: le soleil éblouissant sur les flots bleus, le vent du large, ce parfum grisant de liberté qui vous prend aux narines. Sans compter les rencontres: Oh! le sourire mutin des belles dames qui déambulent sur le mail... absorbé par le décolleté vertigineux de ces créatures, pris dans le roulis et le tangage de leur faux-derrière ondulant, Gaétan finissait par oublier une heure ou deux son infirmité. Pour un peu, il se fût remis à draguer. Vive le tilbury qui ne révèle que l'avant-train, dissimulant opportunément la jambe de bois!
Enfin tout ça, c'était vrai jusqu'à l'arrivée de Monsieur Blum. A Palavas, cet été, décidément, on n'était plus « entre soi »... Dame! Que voulez-vous faire avec tous ces ouvriers en goguette sur la plage? Gaétan avait dû renoncer pour ce motif à sa promenade favorite. Les gens « de la haute » ne vont tout de même pas se mélanger avec les prolétaires! Sont-ils dégoûtants, ceux-là, quand ils ôtent leurs chaussettes et leur « Marcel », pour mieux montrer leurs gros mollets et leur torse velu! Avec cette marée humaine, il paraît qu'on ne trouve plus de place dans le petit train de Palavas archi-bondé. Cela, Gaétan l'a appris par ouï-dire. Décidément, les congés payés vont tuer la Côte!
Claude Aglaé, bien sûr, voit les choses d'un tout autre oeil. Pour elle, Blum n'est pas la réincarnation de Jaurès assassiné, c'est un réactionnaire, un social-traître, la pure émanation de la classe bourgeoise. Il ne fait qu'amuser la galerie avec ses réformettes! D'ailleurs, fait significatif, les communistes ne siègent même pas à ce Gouvernement qu'ils soutiennent du bout des lèvres... aux côtés des Rad'Soc'! « Drôle de coalition, tout de même! pense-t-elle, cela m'étonnerait qu'elle tienne longtemps! » - « En ce cas, bon débarras! » rétorque Monsieur le comte.
Outre Pyrénées, la République espagnole accorde le droit de vote aux femmes. Claude l'apprend par la Presse, mais pense qu'on n'en est pas encore là chez nous! D'ailleurs, selon ses « antennes » cela ne va pas trop bien pour le « Frente popular », avec la rébellion des généraux qui contrôlent déjà le sud du pays. No pasaran! Ils ne passeront pas, c'est ce qu'on dit là-bas, elle voudrait le croire... Mais il existe malgré tout une réalité qu'elle ne peut refuser de voir en face: tandis qu'en France, tout le monde s'adonne aux bains de mer, en Espagne, le bain de sang commence....
Gaétan chasse de son esprit les images dérangeantes que lui suggère Claude Aglaé. L'Espagne, il s'en fout, c'est trop loin d'ici. Là-bas, les factions rivales peuvent bien se châtaigner entre elles tant qu'elles veulent, pourvu que les extrémistes ne viennent pas polluer son paysage quotidien. Comparé à ces obscurantistes, Blum lui semble appartenir au siècle des Lumières. Un comble pour cet aristocrate !
Décidément, le monde ne mérite pas qu'on se dévoue pour lui. Aucune cause ne vaut d'ailleurs qu'on se batte en son nom... à l'exception d'une seule. Un sourire sardonique s'insinue alors sur les lèvres du comte. Ce pervers vient de se trouver une ultime raison de vivre -ou de mourir, en tous cas un but peu avouable à son existence: FAIRE CH... LES AUTRES.
Cinquième reflet:
Cette boule pend toujours à la branche de sapin, fragile comme une bulle de savon. Gaétan se concentre sur le reflet d'un visage; la plus douce image qui puisse se présenter à son esprit. Une femme ravissante, svelte, aux cheveux dénoués, celle qui aurait pu être la dernière « femme de sa vie », s'il n'était pas -une fois encore- passé à côté : Gaëlle! Une artiste. Il l'avait rencontrée juste avant guerre, quand elle était toute jeune, au « Bateau Lavoir ». Cette fille fantasque, ingénue, avec sa gentillesse et son franc parler, lui avait plu, ils avaient eu une courte liaison. Gaëlle était une amie de Fernande, qui partageait alors la vie d'un peintre d'origine espagnole, quasiment inconnu: Pablo Picasso. Depuis ce temps, Picasso s'était rendu célèbre, sa peinture faisait même scandale. Au moins lui ne se gênait pas pour changer de compagne!
La guerre était passée là-dessus, laissant à Gaétan ses terribles meurtrissures, au physique comme au moral. Tenir le pinceau lui-même, avec son bras droit démoli, mieux valait n'y plus songer, d'ailleurs, il manquait d'inspiration. Alors, il s'était essayé à la critique d'art, publiant quelques articles dans le « Réveil du Midi » sur la peinture qu'il comprenait, celle qu'il connaissait moins et même celle qu'il ignorait. Les journaux de province ne faisaient pas la différence. Le problème, durant les années vingt, c'est qu'en matière artistique, les courants en -isme se succédaient à une cadence vertigineuse, on était passé comme qui rigole du fauvisme et du cubisme d'avant-guerre au dadaïsme et au surréalisme, juste avant que l'art n'évolue carrément vers l'abstraction. Dans les sphères parisiennes, un critique était tenu pour ringard avant d'avoir eu le temps de se mettre « dans le coup ». Gaétan se borna, comme il l'avait fait du temps de son père, à tenir quelques expositions à l'hôtel de Lonthomon, en fonction des opportunités qui se présentaient. Les entrées s'ajoutant aux revenus de la viticulture avaient le mérite de mettre, comme on dit, « du beurre dans les épinards ».
Après le départ d'Aude, le dadaïsme avait eu les honneurs du château familial. Gaétan s'était souvenu de son ancienne amie. Il avait convié Gaëlle à exposer ses oeuvres collées -une technique mixte- aux côtés de peintres d'avant-garde, tels que Max Ernst, Duchamp, Picabia. Ces derniers, en révolte contre la société tout entière en général et l'art en particulier dans ce qu'il peut avoir de plus normatif, n'hésitaient pas à mettre en scène des objets de récupération, des bielles, des roues d'engrenage, des mécanismes d'horlogerie, affublant leur production de titres bizarres du genre: « Parade nuptiale », « La mariée mise à nu par les célibataires même». Gaëlle voyait des symboles partout autour d'elle, touchante dans son effort pour chercher dans la nature un alphabet caché. Du reste, le « lettrisme » était un courant à la mode. Sur fond d'étoiles, de nuées et de volutes, des caractères de divers formats se détachaient en désordre et comme fortuitement: R u o M A. Fallait-il y voir un message crypté? Inversée dans le reflet de la boule de cristal, cette oeuvre livrait un anagramme aussi simple qu'évident: celui du mot « amour ».
Gaétan avait tourné dans sa tête en vain toutes sortes d'autres combinaisons possibles avec cinq signes différents. Si ses souvenirs de mathématiques étaient justes, il fallait passer en revue 5 x 4 x 3 x 2 = 120 mots apparemment dénués de sens, type « uomar », « moura », « ruamo » etc.... Ah! S'il avait un tant soit peu cherché... S'il s'était donné la peine de tester: ne fût-ce qu'une solution par mois, douze par an pendant au plus dix ans (ce n'est tout de même pas la mer à boire) il aurait forcément trouvé le mot magique. Malheureusement, Gaétan avait toujours eu mieux à faire que décrypter le message de Gaëlle. Dommage, alors qu'il suffisait d'un miroir....
Enfin, l'essentiel était que l'exposition eût lieu, que le pari fût tenu. Elle s'ouvrait par cet éclatant manifeste:
« C'est une honte de vouloir laisser sur cette terre une trace quelconque de son passage. »
Sur ce plan au moins, Gaétan ne courait aucun risque, son passage en ce bas monde serait vite oublié. De tous ou presque. Sauf de Gaëlle, peut-être. Cette fille aimait la vie, elle manifestait une capacité incroyable à trouver du bonheur partout et le communiquer aux autres. Elle seule avait jeté sur l'infirme un regard de compassion. Un regard qui en disait long malgré elle sur la déchéance de son « ex » et n'était plus celui d'une amante.
En matière artistique, Monsieur le comte avait certes aimé l'innovation, il s'enthousiasmait naguère pour des oeuvres qu'il jugeait révolutionnaires. Mais il ne pouvait aujourd'hui décemment défendre des erreurs ni des horreurs. Pour un coup, cela sentait le f... de gueule à plein nez. Autrement dit, la dérision s'affichait dès la première oeuvre présentée: un simple miroir, accroché au mur, portant cette mention: « portrait d'un mal appris ». Le maître de céans s'y était reconnu sans peine.
Sixième et dernier reflet:
Tout ceci appartient déjà au passé... Nous voici maintenant le 24 décembre 1936, à minuit. Son bref « retour sur image » a conduit Gaétan vers une un ultime reflet que lui renvoie la boule de cristal. Le sien.
Il se voit tel qu'il est: à la fois vieil infirme et jeune vieillard, un objet inutile, encombrant pour lui-même et pour autrui. Une scorie de l'existence, dont il n'a plus rien à attendre. Une épluchure tout juste bonne à jeter au panier.
Cette sensation, il l'a éprouvée une première fois lors de sa blessure au chemin des Dames. Ensuite, son dégoût de lui-même s'est aggravé, le besoin de s'auto-détruire n'a cessé de s'intensifier.
Maintenant, il lui faut faire le saut, échapper pour de bon à une Société qu'il rejette et qui le rejette. En un mot, se supprimer.
Claude Aglaé, anticipant un penchant suicidaire, a confisqué son pistolet d'officier soigneusement caché dans un tiroir de sa table de nuit. Cette fille précautionneuse a seulement oublié le « verdet » qui s'entasse par sacs entiers dans les caves du château. Elle ignore que son père en mêle une forte dose à la bouteille de « Baume de la Comtesse » qu'il ingurgite chaque jour. De cette manière, il s'empoisonne à petit feu. Alcool et vert-de-gris ne font pas bon ménage. D'où les symptômes qu'il éprouve: sueurs froides, coliques violentes... autant de malaises qui rappellent étrangement ceux de l'empereur à Sainte Hélène.
L'étrange décoction agit aussi sur son cerveau. Source d'hallucinations, elle provoque une ultime vision de Gaétan: celle d'une tête mort coiffée d'un bonnet ruché, hideuse avec les lambeaux de peau qui s'accrochent à l'os. Le fantôme, c'est Albine! Cela faisait longtemps qu'elle ne s'était pas manifestée. L'aïeule n'a pas son sourire bienveillant d'autrefois. Ses orbites vides fixent sans indulgence le « raté de la famille ». Gaétan ne s'émeut pas de la visite du spectre. Mais il s'étonne que cette apparition revête (à l'inverse des images précédentes) une forme allongée, comme démesurément étirée. Une seule explication: c'est que lui-même se trouve placé dans la concavité du miroir! Oui, c'est incroyable! Il est à présent DANS la bulle, sans aucun moyen d'en sortir. Il est enfermé, définitivement muré.
La « revenante » ne fait à ce sujet qu'un bref commentaire, avant de se dissiper en fumée:
« Toute ta vie, tu n'as vécu que pour satisfaire un caprice immédiat, tu n'as rien fait pour autrui, tu n'as prêté nulle attention à ceux et celles qui t'entouraient, tu te considérais comme au centre du monde. Petit à petit, les portes et les fenêtres de l'existence se sont progressivement fermées à toi; les visages bienveillants de personnes que tu ne croyais là que pour te rendre l'existence agréable ont disparu, se sont évanouis avec ta jeunesse. A présent, te voilà condamné par toi-même à demeurer dans cet espace clos pour toujours! Tel sera ton ultime et définitif châtiment!»
Ce vingt cinq décembre 1936 à l'aube, toutes les cloches de la ville carillonnent joyeusement pour fêter la Nativité. Dans la grand salon de l'hôtel de Lonthomon, les domestiques s'affairent. Vite il leur faut balayer les aiguilles de sapin qui jonchent le parquet, les ficelles dorées, les restes de papier ayant servi d'emballage aux cadeaux. Sur son fauteuil Louis XVI, ils découvrent le corps inerte de Gaétan de Lonthomon. La mâchoire du cadavre est entrouverte dans un rictus. Le denier descendant mâle de cette illustre famille va rendu l'âme.
Jean-Claude avec le concours de Carole.
Le ""baume de la Comtesse
Le "baume de la Comtesse".
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Vivo la terro maïre Vive la terre mère
Et l'habitant qué la boulego Et l'habitant qui la cultive!
(Frédéric Mistral)
21 janvier 1907: l'expiation.
"A la santé de Monsieur Clémenceau!"
« Porter un toast » est une expression d'Outre-Manche. Peu s'en faut que l'homme qui vient de lever son verre au Président du Conseil (sans pour autant partager ses convictions politiques...), ne passe pour un gentleman. En costume de tweed et redingote sombre, chapeau melon sur la tête, canne de jonc sous le bras, entortillant d'une main sa fine moustache et tenant de l'autre ses gants beurre frais, Casimir de Lonthomon porte beau la soixantaine. Il représente dignement la noblesse terrienne d'une époque qui n'est « belle » que pour certains. Ce 21 janvier, Monsieur le Comte achève une journée bien remplie. Il s'est rendu le matin à une messe expiatoire dite par l'évêque de Montpellier à la mémoire de Louis XVI, en la chapelle des Pénitents bleus de Montpellier. Primo, la « repentance » est à la mode. Ensuite, c'est là que gît, dans un cercueil de verre, son aïeule Albine de Lonthomon. A la sortie de l'église, une poignée d'irréductibles catholiques s'est colletée avec les gendarmes à cheval. Une empoignade devenue habituelle depuis que l'Etat s'en est pris aux biens des Congrégations. Puis, le calme est revenu. Casimir a participé, plus par habitude que par véritable conviction, au banquet de l'Action française. Trois heures perdues à table en compagnie de vieux Messieurs ennuyeux, qui portent la fleur de lys à la boutonnière. Après quoi, l'heureux parrain a procédé en présence de sa famille, de quelques proches et du personnel du Domaine, au baptême d'une nouvelle cuvée: le « Baume de la Comtesse ».
Tel est le nom que porte ce cru prestigieux. La Comtesse dont il s'agit n'est plus hélas feue Gertrude de Montholon. Cette digne personne, mère de Gaétan, l'héritier du nom, a disparu depuis bientôt dix ans. La Comtesse en titre se prénomme Aude, elle n'a que trente ans, il s'agit de sa charmante bru. Pourquoi ce gredin de Gaétan, son fils unique, s'est-il entiché de cette petite institutrice sans titre ni fortune? S'il la trouvait mignonne, il aurait bien pu vivre avec elle « à la colle ». Cela se fait sans se dire. Mais pourquoi diable l'avait-il épousée... pour mieux la délaisser ensuite? D'abord pour faire enrager son père. Ensuite, parce qu'elle était en cloque. Enfin, parce qu'il l'aimait. A sa manière.
Aude, au prénom de fleuve, est née à Sallèles, près de Narbonne. Sa mère était attachée (comme domestique, inutile d'insister là-dessus) à la famille Tapié de Celeyran. Ce patronyme fleure bon le terroir. Le château de Celeyran est un domaine viticole qui produit un cru réputé. Adèle Tapié de Celeyran était une parente éloignée de Casimir de Montholon, qui l'appelait « ma cousine Adèle ». De par son mariage avec Alphonse de Toulouse-Lautrec Monfa, un authentique descendant des Comtes de Toulouse, elle était de fait alliée à l'une des plus nobles et des plus anciennes maisons de France. Casimir de Lonthomon pouvait s'enorgueillir, au nième degré, de cette parenté prestigieuse. La passion de la vigne et du vin le rapprochait de « sa cousine Adèle », « pas plus fière que ça » qui s'occupait de tout au Domaine. Et puis, leurs enfants avaient grandi ensemble.
Par la suite, Alphonse de Toulouse-Lautrec et Adèle s'étaient séparés pour cause d'incompatibilité d'humeur. On évite le mot « divorce » chez ces gens-là. Un fils, Henri, était né de leur brève union, hélas estropié du fait d'un accident survenu dans son enfance. Aux yeux d'Alphonse: un très mauvais sujet qui déshonorait leur illustre famille. Pour Adèle: un reproche vivant. Coupable ou non de négligence ayant causé la chute d'Henri, elle n'en chérissait que plus ce fils infirme au tempérament d'artiste. Coïncidence: à l'école des Beaux-Arts, Gaétan avait retrouvé Henri de Toulouse-Lautrec, il éprouvait pour ce nabot attirance et compassion.
Il revoyait aussi périodiquement son ancienne compagne de jeux à Celeyran: Aude. Cette brunette s'était épanouie, au physique comme au moral, elle avait fait des études à Narbonne pour être institutrice. Aude était fascinée par les idées de Jules Guesde, qui commençaient à se propager dans la région. Le socialisme représentait pour Gaétan un concept exotique, il le voyait au travers d'un prisme: le regard d'Aude. Et son propos: « Le bonheur ne vaut que s'il est partagé. »
Tout partager? Quelle charmante idée... il y adhérait volontiers... à condition que son propre train de vie n'en fût point affecté. Pour ce fils de famille, l'amour n'était qu'un feu de paille. Avait-il seulement compris de quelle exigence morale s'accompagnait la générosité de sa compagne? Aude attendait beaucoup, trop sans doute, de l'homme à qui elle avait tout donné. Malgré l'opposition de son père, ou peut-être à cause de cela, Gaétan l'avait épousée. Moins de six mois après, allez comprendre, la petite Claude était née. La jeune femme avait rejoint son époux à Lonthomon. Elle avait du renoncer pour élever son enfant au métier d'institutrice qui la passionnait.
Malheureusement, très vite, Gaétan avait retrouvé ses habitudes néfastes. Il menait belle vie, fréquentait les cabarets parisiens, courtisait les demi-mondaines, dilapidant par avance l'héritage familial avec ses maîtresses.... Ce viveur inconséquent oublia la jeune épouse qu'il laissait en Languedoc. Dommage pour lui, dommage pour elle.
Aude avait fini par se résigner à la situation. En grande partie à cause de la petite. Avec son beau-père, une étrange intimité s'était même établie. Entre « terriens » on finit par se comprendre. Elle au moins savait que l'argent ne pousse pas aux arbres. La trouvant efficace dans la gestion du domaine, dure au travail, Casimir de Lonthomon lui pardonnait d'être une fille de rien! D'ailleurs, Monsieur le Comte adorait Claude Aglaé, sa petite fille, âgée de douze ans à peine. Quel caractère, cette enfant! Elle relevait la vigne à l'âge des ris et des jeux, au lieu de jouer à la poupée ou au cerceau.
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Décidément, il faisait un temps magnifique pour la saison. En cette fin janvier, les jours sont courts. La lumière déclinait vite, et la soirée tournait au frais. Alexandre réchauffa le ballon de cristal dans la paume de sa main. Il huma un long moment l'effluve délicieux, fluide et subtil qui s'en échappait et venait chatouiller ses narines. Quel bouquet! Le liquide ambré luisait doucement aux derniers feux du couchant. Après en avoir longuement admiré la robe, d'un rouge profond, le parrain d'un soir se décida enfin à goûter son vin. Effleurant du bout des lèvres le verre, il claqua de la langue, fit tourner deux ou trois fois dans son palais une gorgée du précieux nectar. Contrairement aux bons usages de la dégustation, il ne la recracha pas. C'eût été bien dommage! Car, malgré les évènements, le cru 1906 promettait d'être fameux, on pouvait même parler d'un millésime d'exception.
La contre-étiquette mentionnait avec une emphase convenue que le « Baume de la Comtesse » était un vin rouge d'assemblage, soutenu, riche en arômes, tout en rondeur. Le petit Jésus en culotte de velours! Ce cru étant censé accompagner agréablement les volailles et le gibier. Dans les caves du château, les culs de centaines de bouteilles identiques s'empilaient, évoquant absurdement des roues d'engrenage.
Le « Baume de la Comtesse » existait également en version « rosé ». Il s'agissait là d'un vin de cépage, fruité, gouleyant, d'une agréable fraîcheur. Rien à dire de plus, sinon qu'à l'heure de l'apéritif, entre amis, on pouvait se permettre de verser une dose de liqueur de cassis dans le vin du Domaine. S'agissant d'un rouge, cela s'appellerait un « Communard ». Pouah! Vous n'auriez pas un terme moins grossier? Si c'était un rosé, le mélange serait baptisé « Rad'Soc ». Aux yeux des gens de droite, ce mot était synonyme de « rat d'égoût ».
Justement. Ce n'est pas sans dégoût pour l'égoût que le petit-fils de Charles et Albine de Lonthomon avait traversé trois régimes successifs. Il s'était fait une philosophie. Jeune Bonapartiste, il fut un chaud partisan du Prince Président. Son enthousiasme tomba vite. Comme Victor Hugo, fils aussi d'un général d'Empire, Casimir se rendit compte que Napoléon le Petit n'arrivait pas à la cheville du Grand. Les idées politiques du comte de Lonthomon n'avaient pas grand chose à voir avec celles du célèbre écrivain. Après la chute du second Empire, il s'était dit, tous comptes faits, que le régime monarchique avait du bon. Problème: serait-il légitimiste ou orléaniste? Les événements en décidèrent pour lui. Son maître à penser, le Comte de Chambord, s'était disqualifié lui-même en exigeant le retour au drapeau blanc. Une fois Henri V écarté, vint la République des « Jules »!
L'expression peut sembler péjorative. Selon la terminologie traditionnelle dans la famille des Lonthomon, un Jules est tout bonnement un pot de chambre. Aude désignait ainsi son époux, sans penser d'ailleurs à malice. Que voulez vous, les absents ont toujours tort! La jeune femme souffrait en silence et ne jugeait pas. Elle pensait aussi que dans la « République des Jules », il y en avait au moins un, Jules Ferry, qui ne prêtait pas à dérision. Sans lui, l'enseignement laïc, obligatoire et gratuit n'existerait pas, Aude ne serait pas devenue institutrice.
Les années passèrent. Les Radicaux succédèrent aux Opportunistes. Avec le « Petit père Combes », vint la séparation de l'Eglise et de l'Etat; sur cette épineuse question, Monsieur le Comte ne pouvait qu'avaler sa salive, fulminer en pure perte. Jusqu'où les Rouges iraient-ils? En Languedoc, la S.F.I.O. commençait à faire parler d'elle en tant que « parti de lutte de classes et de révolution » (sic). Pur charabia que tout cela! (re-sic)
Au contact du comte, et par respect pour son beau-père, Aude dissimulait prudemment ses idées progressistes. « Socialisme » est un terme explosif qu'il fallait éviter de prononcer dans la bonne société. Les milieux conservateurs s'inquiétaient de la popularité grandissante d'un certain Jaurès, le député de Carmaux, dans la circonscription voisine. Vigilance! Le Tarn était tout proche.... C'est dans ce contexte qu'éclata la crise viticole. Albert Sarraut, Emmanuel Brousse, députés radicaux-socialistes du midi, attirèrent l'attention du Gouvernement sur la détresse des vignerons. Il fallait à tout prix faire quelque chose. Jaurès et ses amis ne demandaient rien moins que la nationalisation du vignoble. « Aux fous! Il faut les interner! », hurlait Lonthomon. En fait, pour Casimir, les ennuis ne faisaient que commencer. En cette période agitée, il finissait même par trouver des qualités à Georges Clémenceau. Ce Radical énergique incarnait l'Ordre dont le pays avait tant besoin.
Casimir épongea la sueur qui perlait sur son front. « Mon Dieu, que le monde serait beau sans la politique! » se dit-il. Il regarda une fois encore ce « baume » au reflet pourpre qui lui coûtait tant de peine. Le vin, c'était sa vie. Il vida son verre, un autre suivit, puis encore un. Habituellement, il évitait de boire à jeun, mais ce soir... Une espèce de torpeur, qui ressemblait à l'ivresse, l'envahit.
Printemps 1907: l'explication.
Le vignoble du domaine de Lonthomon, attenant au château XVIIIème, s'étage à flanc de coteau. Ces cinquante cinq hectares appartiennent à un terroir d'exception dit: « Côteaux du Verdanson », ils étaient en ce début de siècle et resteraient toujours l'orgueil de la famille. Des fenêtres du premier étage de sa « Folie », le regard de Casimir, heureux possesseur de ce fleuron de la viticulture languedocienne, embrassait d'un seul coup les terrasses successives. Sa raison de vivre.
Le comte n'était pas arrivé à ce magnifique résultat sans mal. Dans les temps anciens, le vignoble était déjà présent sur ce site, mais pas tout seul; le paysage était plus diversifié; la vigne était complantée d'oliviers. Ou bien l'on cultivait entre les rangs des céréales, des pois chiches, ou des topinambours.
Ces cultures de printemps contribuaient à diversifier la production sans gêner la vendange. Pourtant, vers 1860, cet équilibre établi au fil des siècles s'était soudainement. Tout avait basculé avec l'arrivée du Phylloxéra. La vigne, richesse du Midi était sur le point d'être rayée de la carte.
Ce fut l'affolement. Comment lutter contre le ravageur? La famille de Lonthomon tenait en stock depuis des lustres dans ses caves des quantités impressionnantes de « verdet ». Le vert-de-gris, poison pour les humains, agit comme un insecticide violent quand l'on injecte dans le sol. Cette façon de faire, tenue pour efficace contre d'autres maladies de la vigne, eut malheureusement pour effet de sélectionner une souche de pucerons encore plus virulente. C'est alors qu'un Héraultais de Ganges, un certain Planchon, proposa de planter des vignes venues des Etats-Unis, résistantes au phylloxéra. Il parlait aussi de greffer les cépages locaux sur des porte-greffes américains.
La potion magique fit son effet. Trop bien même. En cette année 1907, non seulement le vignoble s'était reconstitué, mais il avait dépassé ses limites antérieures pour envahir le paysage régional.
- « Que voulez-vous, expliquait Monsieur le Comte à sa belle-fille, il faut bien répondre à la demande! Avec le développement du chemin de fer, notre production n'a pas de mal s'écouler. Songez, ma fille, que dans le nord de la France, un mineur a droit à une ration quotidienne de dix litres de vin. Une ouvrière boit cinq litres par jour, un enfant trois, dès l'âge de dix ans ».
Cette réflexion mit l'ancienne institutrice mal à l'aise. Ces bouts de choux en âge d'aller à l'école, que la nécessité poussait à travailler la mine, auraient pu être ses propres élèves. Elle voyait leur visage hâve, leurs traits creusés par l'alcool, leurs grands yeux tristes.
Aude s'exclama:
- Cinq litres pour un enfant! Y pensez-vous? C'est insensé! Sans doute, le vin donne-t-il des forces. Mais il est dangereux, même pour les adultes. C'est une cause d'ivresse publique et de cirrhose du foie, bonjour les dégâts! De cela, nul ne se préoccupe, là-haut!
Pas plus qu'on ne se soucie de qualité du vin dans notre beau pays du Languedoc!
Au fond, le comte était d'accord avec sa bru sur le point qu'il faudrait moins boire et mieux. Mais comme on dit, il y a loin de la coupe aux lèvres.
Décidément, les années se suivaient et ne se ressemblaient pas. Lonthomon dut revoir sa copie en fonction des conditions climatiques exceptionnelles de l'été 1904. Comme un fait exprès, la production avait doublé cette année-là. En 1905, la chaleur s'installa sur le pays de février au mois d'août. En 1906, il fit beau de mai à octobre. Pas plus que le soleil, la pluie ne fit défaut: ce fut la surproduction. Le seuil de mévente fut atteint, dépassé, pulvérisé, les cours s'effondrèrent. Le prix de vente d'un hectolitre de vin, qui avoisinait vingt francs au début du siècle, n'était plus que de 6 ou 7 francs en 1907.
Il comte avait d'autres sujets d'inquiétude. Depuis le début de la crise, on trouvait sur le marché un produit frelaté, la « piquette ». Un phénomène marginal à l'origine. Cela s'obtenait en faisant macérer une seconde fois dans les cuves le moût de la vendange avec une bonne quantité d'eau et de sucre à l'appui. On « mouillait », on « chaptalisait » à tours de bras. Puis, on ajouta de l'acide. Ensuite, on se mit à récupérer le tartre en raclant les parois des cuves à du vin. Au final, ce qu'on baptisait « piquette » ne fut plus qu'un mélange innommable, sans rien à avec le jus fermenté de la vigne, mais qui la concurrençait dangereusement. D'où l'objet de cette âpre controverse entre le beau-père et la bru:
- Tout a changé, déclara Casimir de Lonthomon. Le produit ne se vend plus. Puisque les cours ont baissé de moitié, si nous voulons nous y retrouver, il faut réduire les salaires des ouvriers d'autant, licencier les domestiques, ne plus employer de journaliers. D'ailleurs, tous les propriétaires viticulteurs ici le font.
Aude rétorqua:
- C'est trop injuste, Beau-Papa, ces pauvres gens n'ont déjà plus rien, certains ne font qu'un repas par jour, ou bien se nourrissent de tomates, de pissenlits et de châtaignes.
- Quand on n'a pas de quoi manger, ma petite Aude, on n'a qu'à faire des petits boulots, vivre à crédit ou faire moins d'enfants!
Aude marqua le coup. Elle-même n'avait qu'une fille, il est vrai. Fallait-il prendre la réflexion pour elle? Son beau-père n'allait quand même pas lui reprocher Claude Aglaé, conçue « dans le péché », il n'en était pas à ça près... Que voulez-vous, c'était sa petite-fille. Elle faisait sa joie après qu'il eût « digéré » le peu brillant mariage de Gaétan. Aude n'était pas fière. Sortie de Sallèles, elle ne vivait pas pour autant coupée de sa famille et reniait encore moins ses origines.
- Je tiens de bonne source, reprit-elle avec diplomatie, que dans mon village natal, la situation est devenue explosive. Les ouvriers sont en grève. Ils réclament un salaire minimum et des horaires de travail garantis pour tous. Un meeting s'est tenu le 24 mars. Aucun jour ne passe sans affrontement avec les propriétaires. Un comité de viticulteurs en colère s'est constitué à Argeliers sous l'égide d'un certain Marcellin Albert. Le maire de Narbonne, Ernest Ferroul, un élu de poids, soutient son action. On chante à présent la Carmagnole et l'Internationale sur la place de la Mairie.
- Ils ont chanté tout l'été, qu'ils dansent à présent!
- Des émeutes éclatent un peu partout. Est-ce donc la révolution que vous voulez?
Non! Evidemment pas! Aude connaissait son beau-père. Elle savait bien qu'elle ne le convaincrait pas. Mais aussi que sous son apparence rigide, cet « aristo » dissimulait un coeur d'or. Le Domaine de Lonthomon faisait vivre bon an mal an, une quinzaine de familles, ouvriers et domestiques confondus. Monsieur le Comte était très attaché à son son personnel, il ne manquait jamais de demander des nouvelles de Madame et des enfants, qu'il connaissait individuellement. Y compris au sens biblique, quand la femme ou les filles dont il s'agit étaient jeunes et jolies. Lonthomon n'était point avare d'encouragements, les poignées de main coûtant moins cher que les pourboires. En ces temps difficiles, il pratiquait l'aumône aux plus démunis, chichement, pieusement, en souvenir de Gertrude son épouse décédée, connue pour montrer autant de sélectivité que de circonspection.
Seulement voilà: malgré la sincérité de ses convictions, Casimir avait perdu le sens commun. Trop fréquenter les élus de droite, y compris Dieu, obscurcit les esprits et endurcit les coeurs. Malgré de vigoureux interdits, Aude avait lu « Germinal ». Elle avait même dévoré tous les livres d'Emile Zola. En cachette, car depuis l'affaire Dreyfus, cet auteur était interdit de séjour à la bibliothèque des Lonthomon. Bien sûr, le Capitaine Dreyfus avait été officiellement réhabilité depuis peu, Monsieur Clémenceau comptait même parmi ses défenseurs, restaient les irréductibles de l'Action française, qui n'avaient toujours pas démordu. Cet homme était Juif, donc coupable. C'était l'honneur de l'Armée française qui était en jeu. On ne plaisantait pas avec cela.
Aude n'avait aucune envie de plaisanter. Ni de puiser quelque doctrine politique dans ce qu'elle avait lu de Zola. Elle y avait rencontré la misère. Le regard des humbles y croisait le sien.
13 mai 1907: l'apparition.
Tous les viticulteurs de la région attendaient avec appréhension la période qui va du 11 au 13 mai, connue pour être celle des « saints de glace »: les bienheureux Mamert, Pancrace et Servais réunis étaient mis à contribution par les catholiques pratiquants pour pallier l'effet du gel sur les plantations. On les implorait ici. Passé la date fatidique, il n'y avait plus rien à craindre, au moins pour la vigne.
En cette année 1907, tous les signes néfastes étaient réunis: la saint Servais tombait un vendredi 13 et coïncidait avec une nuit de pleine lune. Celle où justement le fantôme d'Albine de Lonthomon, drapé de voiles blancs, avait coutume d'apparaître à ses descendants. Pas toujours pour leur faire des compliments, car l'aïeule était connue pour son franc parler.
Cette nuit-là, son petit-fils Casimir était en état de prostration. Les soucis que causait le domaine et le contexte de crise viticole avaient fini par le rendre insomniaque. Il avait aussi dans la soirée abusé du « Baume de la comtesse ». Ses yeux alourdis par la veille virent se matérialiser peu à peu une silhouette irréelle dans la pénombre.
- Ne revenez pas ce soir, Bonne-Maman. Je suis désespéré. J'ai tout perdu.
Perceptible de lui seul, la voix du spectre se fit entendre: protectrice, un brin moralisante.
- Si tu buvais un peu moins, mon petit, tu y verrais plus clair dans tes problèmes...
Il répondit à Albine d'une voix pâteuse:
- Je suis découragé, je ne vois aucune issue, c'est la totale!
- Mais si! La solution existe... je l'ai rencontrée.
- Et que pouvez vous faire pour moi, Bonne Maman?
- Te conseiller. Car, tu le sais, un spectre n'a pas le pouvoir d'agir par lui-même.
- J'écoute... j'obéis. Comme on dit dans les Mille et une nuits.
- Bon! Pour commencer, il faut arrêter de produire de la bibine, j'allais dire de l'Albibine. Faire encore plus pour que le vin de ce domaine, notre domaine, élevé par tes soins avec amour, soit enfin digne des Lonthomon.
- Facile à dire.... il me semble que j'ai fait déjà pas mal d'efforts!
- Il faut en finir avec cette saleté de plants américains. Arrache tout. Replante le domaine avec des cépages bien de chez nous qui produiront un raisin digne de ce nom.
- Comme vous y allez, grand mère! Il va me falloir attendre cinq ans avant que les jeunes plants arrivent en phase de production!
- Agis par étapes. Plante plus serré pour que les racines aillent chercher le parfum du terroir en profondeur. Et surtout, jardine en suivant la lune.
- Que vient faire cet astre en viticulture?
- Il suffit d'être un tant soit peu versé dans les sciences occultes pour apprécier le pouvoir des phases de la lune sur la qualité du moût. Vendange, vent d'ange.
- Me voici bien avancé. Que devrai-je faire ensuite?
- L'essentiel: vendre un produit qui corresponde mieux à l'image que tu veux en donner. Soigne encore plus le paysage. Donne de brillantes réceptions dans le château. Organise des expositions d'art. N'hésite pas à te payer de vocabulaire. Associe sur l'étiquette de ton vin « Baume de la Comtesse » et « beauté de site » pour clients en frac parcourant les vignes. Le tout de ton cru! Que la renommée de la famille éclate aux yeux du monde entier!
- Merci pour tout, Bonne Maman!
Le spectre s'évanouit. Casimir était un petit-fils docile. Les explications d'Albine s'avéraient convaincantes. Mais la mise en pratique de ses sages conseils ne serait pas facile. L'aïeule ne pouvait prendre en compte des problèmes qui n'existaient pas de son temps.
Aude, quant à elle, vit tout de suite le « hic ». Lorsque le comte exposa son « plan d'amélioration », la jeune femme objecta vivement:
- Comment allez-vous demander à vos ouvriers qui accomplissent déjà dix heures de travail par jour de faire en plus la vendange de nuit. Quand pourront-ils se reposer? S'occuper de leur famille?
- Elémentaire! répondit le comte. « Vendre du vocabulaire », cela je saurai faire. Le maître-mot sera désormais: adaptation des horaires pour faire plus de rendement... Ces bonnes gens ne s'en porteront que mieux, et notre vin aussi.
La jeune femme resta songeuse. Elle se sentait du côté des ouvriers du Domaine. Des gens qui avaient faim, qui manquaient de tout. Les viticulteurs savaient parler clair. Leurs maux ne se payaient pas de mots. « Foutaises que tout cela! » s'écrieraient-ils.
9 juin 1907: la manifestation.
Un mois était passé. La tension avait monté en Languedoc. Les manifestations se succédaient dans toutes les villes de la région. Elles réunissaient un nombre sans cesse accru de participants.
« Nous sommes dix, nous sommes cent... ». Oui, mais dix mille à Capestang, demain le double à Lézignan. A Narbonne, début mai: 80000 vignerons! A Béziers, 150000, qui dit mieux?
Fin mai, le « prêcheur des platanes » rassembla 250000 manifestants à Carcassonne, 280000 à Nîmes. Combien aujourd'hui à Montpellier? On citait des chiffres énormes: 600, 700000? Au vrai, personne n'était plus capable de compter!
A Lonthomon, Monsieur le Comte s'inquiétait et ne le cachait pas:
- C'est dément. Il n'y a plus moyen de circuler sur le Clapas! Les abords de l'hôtel sont complètement embouteillés. On n'est plus chez soi dans cette ville!
Aude parcourut les colonnes du « Réveil du Midi », distribué par on ne sait quel miracle en ce jour d'émeute, échoué dans leur boîte aux lettres.
- Je lis dans le journal que le chemin de fer est pris d'assaut depuis hier. Les trains de marchandise aussi bien que les trains de voyageurs! En fait, tous les moyens de transport sont mobilisés. Ceux qui le peuvent sont venus en voiture, en carriole, à cheval ou à vélo. Les autres, à pied.
- Où ce beau monde a-t-il passé la nuit?
- Dans les écoles. Elles ont été réquisitionnées pour les manifestants. Notre évêque a demandé que les églises de Montpellier soient ouvertes pour accueillir les femmes et les enfants.
- Monseigneur de Cabrières? Je n'arrive pas à le croire! C'est un royaliste, proche de l'Action française! Il ne va pas nous faire « ça »!
- Sait-on jamais? Un évêque a bien le droit de lire l'Evangile et même de le mettre en pratique!
- Qu'il fasse ce qu'il veut. Moi, j'ai peur de cette foule.
- La misère n'a pas de visage. C'est elle qui défile sous nos yeux.
- Tu veux dire que c'est une marée humaine en train de submerger Montpellier!
Casimir avait eu le mot juste. La houle se faisait déferlante, une vague de manifestants succédait à la précédente en l'amplifiant. Au milieu de cette cohue venue de nulle part et d'ailleurs, les femmes n'étaient pas les dernières. C'étaient même elles qui portaient pancartes et bannières....
Aude n'y tenait plus. Elle avait perçu la montée en puissance des travailleurs assemblés, le pouvoir de ces forces en marche. Cette foule prodigieuse représentait infiniment plus -elle le voyait bien- que la somme des gens qui la composaient. Il advenait au dehors quelque chose d'important, qui la dépassait. Comment pouvait-elle rester ici les bras croisés?
- Je descends dans la rue voir ce qui se passe!
- Tu n'y songes pas, ma fille! Ici, tu es en sécurité. Dans la rue, tu vas te faire écharper!
Pas folle, la guêpe! Nonobstant la mise en garde de son beau-père, Aude venait de jeter une mantille sur ses épaules, un foulard couvrait ses cheveux. Déjà sortie de « l'ostal », un cocon trop confortable à ses yeux, Aude était à présent dans la rue, noyée dans la foule.
Un zeste de mistral faisait s'envoler le calicot des banderoles. Celles-ci portaient les mêmes slogans que ceux scandés par la multitude en marche: « Non aux vins frelatés! ». « Guerre aux fraudeurs et à leurs protecteurs! ». On ne s'en prenait pas directement aux Pouvoirs publics. Mais l'on s'écriait en patois: « Aber tant de boun bi et ne pas pourre mangea de pan! » (avoir tant de bon vin et ne pouvoir manger de pain!)
Menue, Aude parvint à se frayer un passage au travers des rue grouillantes, pavoisées. « La kermesse des gueux », selon l'expression de « l'Humanité ». Aux abords de l'église saint Roch, on eût pu dire aussi bien: la messe tout court. Les pèlerins de la misère imploraient à leur manière et en langue d'oc le protecteur de la cité:
« Faï nous vendre un pau maï lou vi, (Fais-nous vendre mieux notre vin.
Calmo la colero celesto Calme la colère céleste.
Mais vengue pas amé toun chi, Surtout n'amène pas ton chien:
Car aben pas de pan de resto. » Nous n'avons pas de pain de reste.)
Enfin, la jeune femme arriva place de l'Oeuf, noire de monde. Face à la Comédie, une estrade était installée, c'est là que devait se jouer le dernier acte. Lorsque parut Marcellin Albert, tête nue, suivi d'Ernest Ferroul, les deux chefs de file eurent droit à une immense ovation qui montait de la foule en délire. Ce n'était pas une clameur, ce fut un rugissement. D'un geste, l'orateur parvint à rétablir le calme. Puis sa voix de ténor surmonta le vacarme, une voix de terroir au timbre rocailleux. Il invitait les manifestants à garder sang froid et détermination. Les contribuables à faire la grève de l'impôt. Les élus à démissionner.
Donnant l'exemple, le maire-adjoint de Carcassonne défit publiquement son écharpe tricolore et la jeta au milieu de l'assistance.
Aude, un peu abasourdie, se rendit compte que le point de non-retour venait d'être franchi. La révolution paysanne ne faisait pourtant que débuter.
19 juin 1907: la répression.
Après la manifestation monstre de Montpellier, les évènements allaient en effet se précipiter. Ils resteraient gravés dans la mémoire collective du pays d'oc.
Durant les jours qui suivirent, la moitié des conseils municipaux démissionnèrent. La vie des communes fut comme paralysée.
Le Président du Conseil saisit la gravité de la situation. Il adressa une lettre ouverte aux élus démissionnaires, leur demandant de revenir sur leur décision. Peine perdue, ici les « gensses » sont têtus. La persuasion s'avérant sans effet, Monsieur Clémenceau décida de recourir à la force. Le Gouvernement fit masser en divers points de la région des régiments entiers d'infanterie et de cavalerie. Ces troupes étaient prêtes à intervenir à tout moment, soi-disant pour le maintien de l'ordre. En réalité, il ne manquait plus que l'étincelle pour allumer le feu.
Ce 19 juin, l'arrestation d'Ernest Ferroul à Narbonne déclencha l'émeute. Il ne fallut pas longtemps pour que la population de la ville apprît que ses élus, traités en agitateurs, étaient gardés à vue. Narbonne fut mise en état de siège. On attendait l'inévitable, il se produisit. Face à une barricade improvisée, les cuirassiers ouvrirent le feu sans sommation. Alors commença le bain de sang.
Ces tristes nouvelles parvinrent le lendemain à l'hôtel de Montholon. Lorsque Monsieur le Comte lut la presse du matin, ce fut la consternation. Aude parla « d'un crime affreux ». Casimir, d'une « tragique erreur d'appréciation ». Avec des mot différents, le beau-père et la bru se rejoignaient quant aux graves conséquences que ne manquerait d'avoir la fusillade de Narbonne.
Le personnel du Domaine s'est déjà mis en grève illimitée. Le chef de famille sentit que la situation lui échappait dangereusement. Il adressa tout de suite un télégramme à Gaétan, son fils prodigue, l'enjoignant de rentrer d'urgence à Montpellier.
13 juillet 1907: l'exposition.
Cet épisode s'achève (avec la mention « à suivre ») à la veille de la Fête Nationale. A Lonthomon, l'on se fait généralement discret pour célébrer la République. Cette année plus que les autres, l'ambiance est lourde. Aude, affalée sur une bergère, est plongée dans la lecture des « Misérables » Victor Hugo c'est déjà « bien à gauche » pour ici, elle n'irait pas jusqu'à feuilleter Zola dans le salon familial. Son regard évite de croiser celui de l'époux volage. « Il serait grand temps, se dit-elle, que celui-là fasse quelque chose de sa vie. »
- Tiens, une lettre d'Adèle de Toulouse Lautrec! Ce n'est pas habituel.... observe Casimir en décachetant le courrier du jour.
- Que nous dit cette chère cousine? demande Gaétan.
- Rien de bon sur ce qui se passe à Celeyran. Lis toi-même!
Un moment de silence. Le front de Gaétan se rembrunit:
- Ce n'est pas la gloire, en effet! Leur castel est cerné par les vignerons révoltés à l'extérieur et rongé par les termites en dedans.
- Tant qu'à choisir, ironise Casimir, je préfère les termites. Au moins, avec un bon insecticide, on peut espérer en venir à bout.
- Ce n'est pas l'avis d'Adèle, poursuit Gaétan. Sa charpente est en train de s'effondrer. Il va falloir qu'elle vide les pièces du château.
- Pas bien drôle en effet, que pouvons nous faire pour elle?
- Elle aimerait que nous prenions ses tableaux en dépôt jusqu'à la fin des évènements.
- Des tableaux? Quels tableaux?
- La collection de ce pauvre Henri.
Le comte en est chaviré, tourneboulé.
- Mais qu'allons-nous faire de ces croûtes?
- Les exposer, je pense....
- Exposer Toulouse-Lautrec à Lonthomon? Tu perds la tête! Il n'a peint que des horreurs, ton ami: des danseuses, des prostituées à leur toilette. Des femmes nues ou demi-nues, même pas belles à ce qu'on dit.
- Eh bien, il faut peut-être sortir des « on dit ». Juger de ces oeuvres par nous-mêmes.
- Cela va faire six ans qu'Henri est mort. Paix à ses cendres.
- Justement. C'est quand un artiste est mort qu'on commence seulement à l'apprécier. Les toiles de Toulouse- Lautrec ont déjà la cote. A Paris, bien sûr, pas ici.
Casimir est perplexe. Il se souvient du conseil de son aïeule: « Anime le château en organisant des expositions d'art ». Evidemment, ce n'est pas à ça qu'il pensait. Non, Monsieur le Comte aurait très bien vu quelque chose de plus convenable, où l'on trouve ses repères; de la peinture que chacun puisse comprendre. Si par exemple, il organisait un concours d'amateurs sur le thème de la vigne et du vin?... « Le vignoble dans tous ses états », ce n'est pas une idée, ça?
Bien qu'il ne soit pas d'usage dans la famille que les femmes interviennent dans les discussions, Aude lève le nez de son ouvrage et se fait conciliante:
Si vous me permettez un avis, Beau-Papa, Henri de Toulouse-Lautrec aimait beaucoup, je crois, les animaux. Il a peint des courses de chevaux, des paysages, que sais-je... Retenons cela pour commencer. Les danseuses, on verra plus tard.
Gaétan regarde son épouse avec surprise. En politique, il connaissait ses idées avancées. Lui n'était d'avant-garde que dans les tableaux. En matière d'art, Aude n'était donc pas non plus une oie blanche? Celle qu'il avait naguère aimée serait-elle moins ignare qu'il ne pensait? Il lui dit:
- Ma chère, voici l'homme dont vous parlez!
Il sort une vieille photo de son portefeuille. Sur ce cliché, Henri pose à côté d'une vache, dans son fauteuil roulant. Etait-il disgracié, ce petit homme aux jambes torses! Son nez épais, ses lèvres baveuses apparentent plutôt son visage au mufle du ruminant. D'ailleurs, il n'y a qu'à lire la légende écrite de sa main: « Quand les vaches brouteront la vigne, moi je boirai du lait! »
- Fort bien! approuve Casimir. Voilà un homme qui savait vivre!
- Il en est même mort, car il consommait sans modération.
- Bon, mais ça, c'est du passé. Il y a prescription. Puisque vous y tenez tous, conclut le comte, va pour exposer Toulouse-Lautrec à Lonthomon!
- C e sera la première fois! Peut-être pas la dernière....
Quelques jours plus tard, les caisses venues de Celeyran parviennent à « l'ostal ». Leur contenu paraît sortir de la caverne d'Ali-Baba, tant elles regorgent de merveilles insoupçonnées. Comment un tel déploiement d'arabesques et d'aplats colorés a-t-il pu surgir des mains de ce nabot aux doigts écartés et osseux, aux pouces en demi-lunes? C'est l'âme de Montmartre, l'univers factice de ses cabarets et de ses maisons closes, qui naît des toiles d'Henri. Il en jaillit des personnages aux noms extravagants: Valentin le Désossé, La Goulue. Ici, c'est Aristide Bruant, avec son chapeau feutre et son écharpe rouge qui s'envole. Là, Marcelle Lender, Yvette Guilbert, dans le tourbillon de la danse et le clinquant de leurs paillettes. Le monde familier de l'artiste est brossé d'une touche nerveuse, spontanée, avec sa mélancolie et sa gaieté, ses heurs et ses malheurs, sa splendeur et son dénuement.
Aude cette femme forte, avisée, que la famille eût aimé bien pensante et « comme il faut », éprouve une étrange fascination pour cet univers qui se révèle brusquement.
- Il nous faut trouver un titre pour l'exposition...
- Pourquoi pas tout simplement: « Il peignait la Butte »? propose Gaétan.
- Ces toiles dérouteront les bigotes! admet Monsieur le Comte en conclusion. Associons à jamais le « Clos Montmartre » au « Baume de la Comtesse », et que la fête commence!
NOTES ET COMMENTAIRES:
L'épisode de 1907 s'insère dans un contexte historique précis: la « révolte vigneronne » en Languedoc, qui met en scène des personnages réels. Les principales sources consultées sont C. Deroubaix, G. Le Puill, A. Raynal: « Les vendanges de la colère » (éd. « Au diable Vauvert », 2006), ainsi que A. Ferran: "L'Etat face à la révolte de 1907" (éd. « La découverte », 2007). De nombreuses manifestations artistiques et culturelles ont marqué le centième anniversaire de ces évènements.
Les membres de la famille propriétaire de l'Hôtel de Lonthomon sont imaginaires, ainsi que la situation de cette « Folie » et le vignoble supposé l'entourer. La famille Tapié de Celeyran, le castel et le vignoble de ce nom existent bien, de même les liens avec H. de Toulouse-Lautrec, l'épisode des termites est inspiré de faits réels (et récents).
"L'album de la Comtesse" est suffisamment connu pour s'y adonner avec délices, et sans modération.
Quand les flamants roses étaient gris
Quand les flamants roses
étaient gris....
Dessin Charles Sénappe.
Sur l'étang de l'Or
cet éclair rose au loin
l'envol d'un flamant.
Les flamants ne sont pas plus naturellement roses que l'étang de l'Or n'est fait de métal précieux. Dans les salines, où ils barbotent jour et nuit, ces volatiles font leur ordinaire de minuscules crevettes, les artémies, elles-mêmes gorgées d'une algue pourpre. Très prosaïquement, c'est le carotène à forte dose qui colore leurs ailes. Les Syndicats d'initiative se sont appropriés l'espèce au point de la rendre emblématique de la petite et la grande Camargue. En principe, les étangs du Midi ne sont que la résidence secondaire des flamants. L'espèce est censée hiverner outre Méditerranée, où ces oiseaux sont désespérément gris. Car pour le plus grand désappointement des touristes du lac Victoria, ils ne trouvent pas dans la lointaine Afrique (où ils nichent), les ingrédients qui leur confèrent ici leur belle parure.
Le rêve est souvent moins loin de chez soi qu'on ne le pense....
Naguère -avant que les travaux de la Mission n'aient bouleversé ce rivage, les flamants - autant qu'il en souvienne aux anciens - n'étaient pas légion. Ils pullulent aujourd'hui. Les ornithogues comptent toujours Phoenicopterus ruber parmi les espèces migratrices. Id est, celles qui s'envolent dès les premiers frimas, en longues théories, vers des cieux plus cléments, pour ne revenir ensuite qu'aux beaux jours.
Démentant ce qu'on lit dans les bouquins, ces oiseaux se sont sédentarisés. Pour expliquer ce prodige, certains allèguent le réchauffement climatique. D'autres, l'aménagement à outrance du littoral. Qu'on le veuille ou non, les flamants se sont désormais habitués au voisinage de l'homme. Autrement dit, ils s'embourgeoisent. L'extension de la ville génère du confort. Les déchets urbains leur procurent une nourriture facile. Les stations nouvelles, un espace à l'abri. Alors, pourquoi s'en aller?
L'étang, notre monde.
On vous admet, les humains
Gardez le silence.
Les revenants ont un privilège: assumant dans l'errance leur triste condition de fantôme, ils accèdent sans peine à des lieux incongrus. Ils peuvent s'envoler dans le ciel et planer. De là-haut, leur regard embrasse sans entrave l'infini des étangs et paluds. Suit le ruban sinueux des vols d'oiseaux sauvages. Découvre le subtil réseau des canaux et bassins, la mosaïque des salines échelonnant ses tons de camaïeu bleu-gris, mauve et rose pourpré, jusqu'à l'arc scintillant du littoral.
Revenu sur terre, le fantôme aime cette frange indécise où nul vivant n'accède: ici, la lande s'affronte au marais, la fange le dispute à l'eau saumâtre. Une ombre n'a pas d'ombre, elle ne laisse pas de trace. Le limon reste vierge après son passage. Où s'enlise un corps de chair, un spectre ne fait que glisser. Il traverse les murs, les haies de tamaris, franchit les vertes frondaisons, se faufile entre les joncs sans les froisser, erre parmi les roseaux sans qu'ils ne plient ni ne se rompent, se mêle à la gent ailée sans déranger son babil.
En ce mois de janvier 1986, le ciel est pur, l'air immobile, délicieusement glacial. Pour qui prête l'oreille et sait entendre, le petit monde de l'étang se défoule. Aigrettes garzettes, foulques, tadornes et poules d'eau, tout cela bruisse glousse et jacasse à qui mieux mieux. L'appel des sternes, cormorans, bécasseaux, gravelots et tadornes se mêle au cri rauque des flamants. A la fin, c'est un vacarme assourdissant, qui frise la cacophonie. « Kak kak kak... Krekk krekkk krekkk ».
Question « tchatche », les oiseaux en connaissent un brin. Loin des oiseux discours de la société des humains. Leurs propos, dont nous ne saisissons ni le sens ni la portée, sonnent mieux que la péroraison du meilleur orateur. Comment l'entendez-vous? Leur verbe est assurément moins futile.
L'étang a gel
Oh! Le cri désespéré
d'oiseaux pris au piège.
L'hiver quatre vingt six compte parmi les plus rudes qu'ait connus le Languedoc. Des hivers, Albine - vive ou morte -en a pourtant vu passer plus d'un. Elle a même prédit qu'on revivrait la catastrophe de cinquante six, annus horribilis où tous les oliviers de la région furent grillés par le gel. Trente ans plus tard, le grand froid devait commencer dès l'Epiphanie pour ne prendre fin qu'à Mardi Gras.
Ce furent surtout six semaines de disette pour l'avifaune nicheuse. Six longues semaines durant lesquelles l'étang de l'Or fut pris par la glace. Un piège mortel pour les échassiers. Cet hiver là fut aussi le cauchemar des militants des associations de défense de la nature -entre autres la « Ligue pour la protection des Flamants », chargés d'effectuer des opérations de sauvetage et d'accueillir les rescapés. Accueillir, c'est vite dit, cela fait bien dans la conversation. Mais comment agir là, tout de suite? Où trouver un lieu d'hébergement qui convienne aux oiseaux?
C'est ici qu'intervient la (trop) perpétuelle secrétaire de la S.P.A., une certaine Brigitte de Montholon. Brigitte était la dernière descendante en titre de cette noble famille. Sa mère Claude Aglaé, qui s'illustra dans la Résistance, était morte dix ans plus tôt. L'hôtel de Montholon n'avait pas conservé grand chose de sa grandeur passée. Cette « folie » montpelliéraine, demeure-entre-les-feuilles et jadis lieu de plaisir, tombait doucement en déshérence. Aujourd'hui, c'est le fonds qui manquait la plus. Brigitte, actrice à la retraite, n'était plus - et de loin - au temps de sa grandeur.
Car, tout le monde le sait, les interminables exigences de l'Agence des Bâtiments de France et l'entretien d'un monument historique en général, finissent par coûter cher, très cher. Les négociations en cours pour l'éventuelle reprise de la maison familiale par la Ville ou les Affaires culturelles traînaient en longueur. En attendant leur issue favorable, pourquoi ne pas en faire un Centre de sauvetage pour flamants en difficulté? Justement.
« Tic tac » fait l'horloge
Va-et-vient du balancier.
Heures qui s'enfuient.
Il ne sert à rien de briser l'horloge ni de s'accrocher au temps qui passe et file sans retour. Brigitte rumine ses souvenirs sans amertume. Affalée sur un canapé, elle écoute avec un plaisir toujours renouvelé la bande vidéo de «La Vérité ». C'est la la énième fois qu'elle repasse ce film culte des années soixante dont elle fut la vedette. « Fut » ou « a été » se dirait en Anglais: « has been ». Oui, Brigitte fut l'idole des jeunes, le modèle de sa génération. Une bombe sexuelle aujourd'hui désamorcée. Tout comme le réalisateur du film, Jo Rivedam, l'un de ses nombreux ex. Seulement voilà: en 86, la « Nouvelle Vague » n'est plus vraiment nouvelle, et la scène osée (celle où on la voit sortir du puits nue et de dos) ne fait plus... de vagues. Actrice? Quel métier, professeur!
Depuis, le regard des hommes sur elle a changé. Pas celui des animaux. Les bêtes ne revivent pas leur passé, ne se projettent pas dans l'avenir. Elles ne soucient pas du temps qui passe, de la vieillesse et de la mort, dont elles n'ont aucune conscience. Occupez-vous d'elles un tant soit peu, elles vous le rendent au centuple. Enfin, certaines. Telle la petite chatte angora, que Brigitte caresse de la main: cette petite câline, elle l'a sauvée de la noyade. « Une boule de poils avec un coeur au milieu », dit-elle volontiers. Les animaux, ça vous rend dingue.
Voici pourquoi la star vieillissante qui pourrait aussi bien devenir dame de patronage ou consacrer ses journées au tricot milite à la S.P.A.
De plus, ce qui ne gâte rien, l'héritière des Montholon allie au tempérament de feu de son aïeule Albine la force de caractère de sa mère Claude Aglaé. Ce que femme veut, Dieu (qui la créa) le veut.
Croissant de l'une.
L'autre croît, sang de lune
obscure, l'on croit.
Avec Brigitte, la malédiction qui frappe le clan des Montholon depuis un siècle et demi n'est pas encore éteinte, il s'en faut d'une génération. Périodiquement, le fantôme d'Albine hante ces lieux où son crime s'écrit en lettres de sang. Celle qui doit laver sa faute n'est pas encore parue. Attendez un peu, c'est peut-être pour bientôt....
Le progrès technique, avec l'invention de la télévision, a beaucoup simplifié les rapports de spectre à vivant. Point n'est besoin maintenant d'attendre les nuits de pleine lune. Une image subliminale entre un quelconque écran publicitaire et un épisode de la série des rois maudits, voici que l'aïeule manifeste sa présence. Brigitte sait alors qu'il lui faut vite éteindre son téléviseur. Albine paraît à l'écran et peut communiquer avec elle. Pas longtemps, juste quelques instants... mais cela suffit: l'ex « Générale » - et maîtresse de Napoléon - n'est pas de celles qui parlent pour ne rien dire.
- Un peu de tenue, ma petite! Dans mon jeune temps, je réservais mon intimité à l'Empereur. Dans « La Vérité », tu montres ton fondement à la France entière... Miséricorde! Le monde a bien changé!
- Pas dans ses fondements. Oui je sais, Bonne Maman, que j'offense la morale, mais je n'assassine personne, et qui plus est, je sauve des animaux.
- Bonne réponse! Match nul, un partout, comme on dit au jeu de paume. Eh bien justement, petite, si tu veux bien agir, le temps presse. Au bord de l'étang, les oiseaux périssent par milliers. J'ai reconnu les lieux ce matin, la situation est tragique. Les passereaux n'ont rien à se mettre sous le bec, les échassiers ont les pattes prise dans la glace. Si tu ne fais rien pour eux, ils vont geler sur place et tu auras leur mort sur la conscience.
- Oui, mais que faire?
- Enfile un manteau, sors la grosse écharpe, ça pince.
- Pourquoi pas une fourrure de bébé phoque? Tu connais mes idées là-dessus!
- Je plaisantais, bien sûr. Apprête le carrosse...
- Tu veux dire ma Jaguar, cela fait plus moderne, même si la Jag' date un peu.
- Bon. Prends la voiture que tu veux et file à Mauguio. Rassemble un comité de volontaires, accompagne les sur zone et recueille un maximum d'oiseaux sinistrés.
- Où les mettrai-je?
- Mais dans cet hôtel, notre hôtel, crédieu! Ce n'est pas la place qui manque dans le grand salon, ni dans les communs, la cour d'honneur, le bassin du parc, le buffet d'eau, les baignoires et les tubs. Fais ce que tu peux, mais peux beaucoup et fais le vite!
[Le spectre s'évanouit, il n'y a plus d'image à l'étrange lucarne.]
Janvier: chaque jour
apporte deux minutes
de soleil en plus. (cf. Enzo!)
En cette période de l'année, les jours sont courts. Depuis la sainte Luce, ils ont avancé, dit-on, d'un saut de puce. L'espoir se manifeste au crépuscule, quand la montre indique cinq heures et qu'il fait encore clair. Attendez plutôt quand nous arriverons à la Chandeleur....
A Mauguio, les opérations de sauvetage s'organisent. Les associations ont exprimé le besoin d'un P.C. rapproché. Un édile local, proche des écologistes surtout à la veille des Municipales, met à leur disposition un Algeco hâtivement installé dans le jardin public, le fourgon des Espaces verts ainsi qu'un téléphone de campagne, pour liaisons rapprochées. (on n'est pas encore en 86 à l'ère du portable). L'emplacement du Quartier général est, pour la petite (ou la grande) histoire, celui de l'ancien château des comtes de Melgueil, curieusement dit: « motte castrale ». Une image suggestive, à garder telle quelle: c'est du jargon d'archéologue.
Au bord de l'étang de l'Or, où l'on n'a que faire d'archéologie, tout le monde vous dira que c'est une sacrée pagaille. Les volontaires, qui n'ont rien de fantomatique, ont du mal à se frayer un passage dans l'enfer roux de la sansouïre. Cet écosystème à la mode camargaise ne supporte pas le poids des intrus. Si la salicorne, chénopodiacée des marais salants, constitue un mets délectable en salade, elle a sur place un goût saumâtre.
Il existe un risque pire que de s'enfoncer dans la vase, c'est de tomber carrément dans un trou d'eau. La mince couche de glace qui emprisonne les pattes des échassiers rompt immédiatement sous les pas de l' imprudent qui tente de les approcher, tant elle est fragile. Si seulement ces stupides bestioles se laissaient faire... Mais non! Elles se débattent furieusement, lancent force coups de bec, et coups de patte, au risque de blesser gravement les sauveteurs improvisés.
Du coup, Brigitte, d'abord simple coordinatrice des premiers secours, se mue en infirmière. Vite, il lui faut trouver du mercurochrome et des pansements pour les humains, du sparadrap, de l'autocollant à large bande pour scotcher bec et ongles les flamants agressifs. Ces échassiers sont enfournés dans le fourgon municipal, qui sert hélas aussi - triste nécessité - à mener les cadavres à l'équarrissage. Une scène évoquant les charrettes de la mort du temps de la Peste Noire! Le vétérinaire local est consulté sur les soins à donner aux survivants. Diagnostic implacable: le séjour dans la glace coupante a sérieusement endommagé leurs pattes. Faute de mieux, on trouve un lubrifiant inattendu: la graisse à traire les vaches, qui sert en été d'accélérateur de brunissement sur les plages (attention: coefficient de protection zéro, c'est bien connu, n.d.a).
Grotte de Neptune:
pleurs de pierre. Abri pour
flamants en péril.
Au fond du parc de l'hôtel de Montholon, la grotte de Neptune fut sans doute un but de promenade galante, et sans doute le théâtre de maintes « amours passagères ». Au Siècle des Lumières, on raffolait de telles « fabriques », ces constructions de l'inutile: gloriettes, fausse ruines, tombeaux factices, buffets d'eau.
Porteuse d'ombre et de mystère, la grotte passe pour une représentation de l'utérus maternel. Autrement dit: l'« origine du monde ». Le décor sculpté de la façade, à la mode du temps, pleure des « larmes de pierre », sortes de concrétions artificielles, stalactites et stalagmites imbriqués. Les visages de Néréides encadrent un masque de Neptune, identifiable à ses attributs: pomme de pin, trident. Des tritons soufflent dans leur conque. Par une large entrée, cette cavité s'ouvre à la lumière du jour; l'oeil y devine devine la vasque où se jette une cascatelle. On y trouve des bancs de repos en pierre de taille. La voûte de la grotte est ornée de coquillages: le style rocaille s'y déploie en volutes, courbes, contre-courbes et voluptueuses arabesques.
Si tout cela parle à l'imagination, la réalité de 1986 se trouve hélas « au ras des mosaïques ». Le décor XVIIIème est en fort mauvais état. Il faudrait engager des frais énormes pour le restaurer. Brigitte, on vient de le dire, n'en a pas les moyens. Dans la nécessité, cette grotte présente un immense avantage: c'est un local à température constante, disons hors gel. Les flamants sinistrés n'en demandent pas plus. A l'abri de la cavité, les oiseaux pataugent dans le fond d'eau de la vasque, ils se croient un instant revenus au coeur du marais. Ils s'y reposent pour la nuit, perchés sur une patte, l'autre repliée sous le corps et la tête enfouie sous une aile.
Touchant spectacle! Mais au fait, que leur donner à manger? Dans la nature, les flamants vont et viennent à pas comptés, raclant la vase avec leur large bec. Leur langue aspire l'eau et la boue, aussitôt filtrées et rejetées. Leur mandibule inférieure est équipée de lamelles qui retiennent le « plat du jour »: petits mollusques ou crustacés, larves d'insectes aquatiques, algues et graines. En captivité, ces oiseaux perdent leurs repères. Ce ne sont pas les sacs d'aliments pour oiseaux de volière qui vont remplacer le plancton dont ils font leur nourriture. Beaucoup d'entre eux se laissent dépérir.... Alors, on va leur donner du riz de Camargue, du vrai, de la marque "Taureau Ailé", publicité non payée!
L'heure du dégel.
Ce redoux tant attendu.
Giboulées de mars.
Un échassier traverse dignement la pièce d'apparat: le salon tendu de cuir des Montholon. Non, ce n'est pas dans un film de Jo Rivedam que vous trouverez cette image surréaliste. Voyez plutôt Luis Bunuel et Jean-Claude Carrière associés: « le Charme discret de la bourgoisie ». en attendant l'attitude des flamants relève plutôt du sans-gêne. Ils font ici comme chez eux. Vivement le redoux!
Mars arrive enfin, pour débarrasser Brigitte de ses hôtes envahissants. Tant bien que mal, avec « ceux qui restent » la colonie des flamants se reconstitue. Ils sont bien oubliés, les mauvais souvenirs de l'hiver. Les infirmes pansent leurs plaies, les cadavres des oiseaux morts sont enfouis dans la nature, avec une pelletée de chaux par dessus. Dans un grouillement indescriptible, quelques milliers d'échassiers miraculés retrouvent sans état d'âme les rives de l'étang de l'Or. A nouveau, les oiseaux s'envolent, atterrissent, se chamaillent, piétinent la vase ou battent des ailes.
Un seul ennui: les flamants sont gris. Privés de leur nourriture habituelle, ils ont perdu leurs couleurs, allant du rose très pâle de leur corps aux tons écarlates de leurs ailes. Qu'à cela ne tienne, Brigitte mêle à l'agrainage une décoction de cochenille, bouillie rougeâtre, le tout de son cru. Ce produit tinctorial connu, qui fit la fortune des Montholon, vaut bien l'ingestion d'artémies!
Parade amoureuse:
le mâle a trouvé sa belle...
sur quel pied danser?
Alors commence la saison des amours, c'est la parade nuptiale. Ne souriez pas: l'humaine engeance connaît les mêmes affres que ces animaux. Rappelez-vous M. le Comte de Montholon, fort galant homme au demeurant. Il avait fière allure dans son grand uniforme de général d'Empire! Tout chamarré d'or et coiffé de plumes, il entrait dans la salle de bal au pas cadencé, saluait la compagnie. Ce stratège était passé maître dans le sautillement de la polka. Tout s'achevait dans les froufrous de la valse tourbillonnante où chavirait entre ses bras une compagne en crinoline.
Les flamants roses friment devant leurs femelles à l'identique. Ils agitent leur long cou, souple et sinueux. Le mâle se rengorge, ébouriffe ses plumes, claque du bec pour faire admirer ses belles couleurs. Face à sa partenaire il balance la tête de droite à gauche (ou le contraire) le col dressé, droit dans ses bottes. Mâle et femelle se font face et se bécotent par à-coups. La suite n'est pas racontable, même par la peu pudique Brigitte. Feu son époux, le sulfureux réalisateur Jo Rivedam, a trop vu la censure couper dans ses films les scènes d'accouplement.
A la mi-avril, de gros oeufs blancs seront pondus dans des nids étrangement sophistiqués. Un mois durant, mâle et femelle vont se relayer pour les couver. Ils devront déjouer les mauvais tours des goélands qui sont de redoutables prédateurs et protéger leur progéniture. En mai, c'est le renouveau, l'éclosion des oeufs va s'accompagner du retour du soleil et de la chaleur.
Brigitte n'avait nul besoin de ces pénibles circonstances pour comprendre que la maladie et la mort, les amours et la naissance font partie de la vie. Sans barguigner, elle est venue en aide à des flamants en difficulté. « Kak kak kak... Krekk krekkk krekkk ». Un grand merci, Madame!
Après tout cela, que ne ferait-elle pour ses frères humains?
"Gnädiges Fraülein..."
« Gnädiges Fräulein... »
[Une histoire en vert-de-gris]
[Illustration de Claude Bascoul.]
1. « Comme il plaît à chacun... »
" Wir pfeifen nach unten und oben / " Nous sifflons par monts et par vaux
" Und uns kann die ganze Welt / " Et le monde entier peut bien
" Verfluchen oder loben / " Nous maudire ou nous louer
" Gerade wie es jedem gefällt. / " Comme il plaît à chacun.
(chant nazi)
Août 1974. On se prépare à célébrer à Montpellier le trentième anniversaire de la Libération de la ville... Jeune journaliste au « Réveil du Midi », j'ai la lourde charge, en cette période creuse de l'année, de rédiger un article sur les deux années d'Occupation du « Clapas ». A la vérité, cela ressemble fort à un « marronnier » - pour employer le jargon du métier (1). La Direction du journal ne vise qu'à meubler deux ou trois colonnes de l'avant-dernière page, entre les cours de la Bourse et l'horoscope. Suivront la météo locale et l'actualité des plages.
Pourtant, la commande me plaît. La tâche n'est pas insurmontable, elle paraît même, à première vue, à la portée d'un débutant. Des évènements qui remontent à trente ans, c'est à la fois très proche et très lointain. Ceux qui en furent acteurs ou témoins vivent toujours pour la plupart. On compte bien sûr dans leurs rangs un certain nombre de gens muets ou amnésiques. Ceux qui sont affligés de la « langue de bois » souffrent d'un mal incurable, on ne peut rien pour eux. Quant aux autres (langues), elles sont censées se délier au fur et à mesure que les passions s'éteignent, ou s'apaisent.
En 1974 -souvenez-vous- la génération née après la Guerre est largement parvenue à l'âge adulte. La France sort de la pesanteur pompidolienne pour s'engager (prière de ne pas rire) dans la voie du « changement sans risque ». J'inscris au moins ceci en positif: l'âge de la majorité légale est avancé à 18 ans; la loi sur l'avortement est votée. Le film de Marcel Ophüls « Le chagrin et la pitié » (2) est sorti de puis trois ans en salle (pour ce qui est du petit écran, il faudra attendre l'arrivée au pouvoir de la Gauche en 1981). Le tournage a été effectué à Clermont Ferrand. Mais on peut facilement imaginer dans la bouche d'un habitant du « Clapas » cette réflexion qui ouvre le film: « Les Allemands? Ils étaient où, les Allemands? Je ne me souviens pas les avoir vus... »
Allons, Monsieur! Un petit effort! Lisez donc l'ouvrage d'Henri Amouroux: « La vie des Français sous l'Occupation » (3) ou mieux « La France de Vichy » de l'Américain Robert Paxton (4). La thèse de cet historien, qu'on vient de traduire en Français, bouscule l'image par trop édulcorée qu'on a chez nous de cette période sombre de notre histoire. Non, la France n'a jamais compté quarante millions de Résistants. Oui, notre pays a collaboré avec l'ennemi. Pire, les autorités de l'époque, et avec elles pas mal de « bons citoyens », ont constamment devancé les désirs de l'Occupant.
2. Un aventurier de l'info perdue:
J'étais alors -je suis toujours- d'une insatiable curiosité. Je cherche à voir les réalités en face, sans a priori ni tabous. Revers de la médaille ou péché de jeunesse? Je manie aussi le paradoxe et fais volontiers de la provoc'. C'est pourquoi le rédac' chef (il me connaît, c'est un « vieux de la vieille » blanchi sous le harnais) me met en garde contre ce risque du métier: la tentation de polémiquer. « Distancie-toi du sujet, petit! L'objectivité, c'est le premier devoir d'un journaliste. N'aie pas peur des lieux communs, ils n'ont jamais tué personne. Débute plutôt ton article par quelques banalités. Remets en perspective les années 43-43, évite de faire des vagues. Ensuite, tu pourras, si tu y tiens, chercher des témoignages originaux. Mais surtout, recoupe tes infos. Bon courage! Pour ce qui est de l'illustration, puise à ton gré dans nos photos d'archives, en citant les sources. »
Je réponds « Oui, Monsieur! » et n'en fais bien sûr qu'à ma tête. Puis, je me mets au travail. De nos jours, un gosse de dix ans surfe allègrement sur internet. En 1974, à moins d'être à soi tout seul une encyclopédie, on joue les « rats de bibliothèque ». Une tâche ingrate, scolaire, certes, mais qui permet au moins de trouver ses repères.
Le premier d'entre eux et le plus évident, l'instant « t zéro » de mon projet d'article, c'est le franchissement par les Allemands de la ligne de démarcation en 42. Vue de leur côté, cette violation des accords de 40 est une riposte au débarquement allié en Afrique du nord. En Languedoc, elle marque la fin d'une situation privilégiée par rapport au nord de la France. Mine de rien, la « zone non-o. » vient de connaître deux ans de répit relatif. L'afflux des réfugiés de tous bords a profité dans un certain sens aux départements du midi. Vichy c'est loin, d'ailleurs le Maréchal est plutôt « régionaliste ». Il se dit même favorable à la renaissance de la culture d'oc. Pour un peu, l'on parlerait d'un « Muret à l'envers », la revanche des méridionaux sur les « barons du nord »!
Et puis, patatras! Voilà que tout bascule, les Allemands s'installent dans le midi, Montpellier n'y coupe pas, la ville cesse d'être tranquille. L'a-t-elle jamais été? A l'époque, c'est un modeste chef-lieu de département sans importance stratégique. La bourgeoisie y vote Rad' soc' bon teint. La campagne autour, c'est plus mélangé, sans doute faut-il chercher là le vrai « Midi rouge ».
3. Arrêt sur image:
Là, j'arrête. Je pose mon stylo, laisse sécher l'encre de ma copie encore fraîche. Tout ce que je viens d'écrire est sans doute vrai, mais n'apporte rien sur le quotidien des habitants du Clapas. Brasser du papier est une chose, explorer la mémoire collective en serait une autre. Oui, mais comment s'y prendre? Qui interroger? Charité bien ordonnée commence par sa propre famille. Malheureusement, les réponses que je reçois sont du genre confus. A ce que j'ai compris, « on est resté très neutre... », la préoccupation principale était de « casser la croûte », faut pas leur en vouloir! Non, je n'en veux à personne, je cherche seulement à comprendre. Entre les beurre-oeufs-fromage au marché noir, les files d'attente devant les boulangeries, la chasse aux tickets de ravitaillement, adultes et J3, qui eût alors songé à se mêler de politique?
Les photos d'époque, un peu jaunies, montrent cela, plus d'autres choses, peu gratifiantes pour l'amour-propre national. Le panneau « Kommandantur » accroché à la façade de l'ancienne mairie place de la Canourgue. Les hommes de la Wehrmacht défilant au pas de l'oie avenue du maréchal Foch, avec l'arc de triomphe en arrière-plan. Le convois militaires à croix gammée garés sous la citadelle. Ces clichés n'ont rien que de très classique: du grand spectacle, pas vraiment un scoop.
4. Un si chic claque:
Il me faut des images plus rares, plus fortes... Tiens, tiens... Que font sous un portique authentiquement XVIIIème ces officiers en uniforme allemand au bras de jeunes personnes fraîchement vêtues? Cette photo m'attire et m'intrigue. Je la retourne et découvre au verso la mention manuscrite: « Hôtel de Monte-au-long, mai 43, voir Suzie au C.D.T. »
Enfin! Je tiens une piste intéressante, pour ne pas dire: croustillante.
L'hôtel de Monte-au-long, c'est une « Folie » montpelliéraine connue, sise dans le quartier est, à proximité de l'hôpital saint Charles et de la Font Putanelle -la bien nommée. La demeure est encore propriété des descendants du Général-Comte de Montholon, l'ancien aide de camp de Napoléon 1er. Ce lieu s'est taillé pendant la Guerre une réputation sulfureuse, les « Clapassiens » de vieille souche savent parfaitement que les Allemands en avaient fait une maison de passe. Seulement, même aujourd'hui, personne n'évoque « ça » qu'à mots couverts. Le respect de la mémoire du lieu... la réputation de la famille... et patin couffin!
On peut avoir le goût des vieilles pierres et oublier d'être naïf.
5. Le petit monde de Suzie:
Alors, j'ai joué les « estrangers ». Je me suis rendu comme tout un chacun au comité du Tourisme pour rencontrer la fameuse Suzie. Bien sûr, Suzie n'est pas son vrai nom. C'est le pseudonyme qu'elle a choisi en 43 quand elle est devenue « pensionnaire » de l'Hôtel de Monte-au-long. Suzie, on la retrouve comme entraîneuse au Box Song, un bar américain près de la caserne Lepic. La voici cinq ans plus tard recrutée au Sexy Folies, une boîte de nuit branchée au creux des dunes du Grand Travers. Au début des années soixante, Suzie devient hôtesse au Comité du Tourisme et l'est encore en 74: l'accueil, ça la connaît, c'est même son métier depuis toujours.
Le courant passe tout de suite avec cette pimpante quinquagénaire au sourire mutin. Ce n'est pas une corvée de l'interroger: elle se prête avec complaisance à l'interview.
- Eh bien oui, jeune homme, durant l'Occupation, j'ai fait partie des « filles de Madame Claude » et je n'en rougis pas.
- Madame Claude?
- C'est ainsi que nous surnommions familièrement la maîtresse de maison, Claude Aglaé de Monteau Long.
- L'arrière-petite fille d'Albine?
- Je crois bien.
- Sans être indiscret, comment avez vous échoué dans ce...
- ... claque, osez le mot! C'est tout simple, jeune homme: il fallait vivre. Nous n'avions pas vingt ans. Vous comprenez: l'argent facile... l'envie de s'amuser.... Pour autant, nous n'étions pas des « traînées », comme on dit. Madame Claude ne recrutait que des filles comme il faut.
- Enfin, comme il en faut.- Ne riez pas. Ce sont les « petites mains » qui ont fait l'Hôtel de Monte-au-long. Sa réputation s'est ensuite répandue, si j'ose dire, « de bouche à oreille ». Entendez-moi. La clientèle payait bien, Madame était trop bonne. Pour la recette, avec les filles, c'était moitié-moitié.
- Si la « pige » rapportait autant que les passes, je me vendrais au plus offrant sans état d'âme! Je suis journaliste, pas curé!
- Oh! pour ce qui est des curés, j'en ai vu passer plus d'un, la soutane entre les dents. Mais notre fond de commerce, c'était les officiers de la Wehrmacht. Du Sturmbannführer à l'Obersturmführer, que du beau linge, en tous cas jamais moins qu'Untersturmführer, s'il vous plaît. Tous des gens bien élevés, policés, rien à voir avec la Waffen SS., de vraies brutes, ceux-là.
- « Supérieurs aux Français dans l'étreinte, bien des femmes vous le diront », fredonné-je sur un air de Brassens.
- Oui, n'en déplaise à votre vanité de petit coq! Mais, j'y songe, il faut aussi que je vous parle d'Otto von Sapporta, le Hauptsturmführer.
- Le commandant en chef des Forces d'Occupation à Montpellier?
- En personne. Un habitué de la maison. Chaque soir, à vingt deux heures, son ordonnance le déposait en voiture devant chez nous: 3, rue du Nadir aux Pommes. Il descendait très digne de son véhicule de fonction, sanglé dans un uniforme impeccable. Vert-de-gris.
- Tiens! Sapporta, c'est un nom d'ici. Celui d'une illustre famille languedocienne, je crois.- En fait, il y a plusieurs branches. Les ancêtres d'Otto étaient des Huguenots émigrés en Prusse à la suite de la Révocation de l'Edit de Nantes. Une jolie connerie de Louis XIV, entre parenthèses, que notre homme commentait ainsi: « Eine kolossale Katastrophe pour fotre pays, nicht wahr? » Il n'a pas refait l'Histoire, Otto, mais il aimait sincèrement la France!
- Vous parlez! Il s'offrait le double plaisir de f... et de retrouver ses racines!
- Ne soyez pas vulgaire! Je revois ce géant blond cassé en deux pour faire le baise-main à la patronne. Vous n'en feriez pas autant!« Gnädiges Fräulein... Chârmante Mâtemoiselle... » Croyez-moi si vous le voulez, jeune homme: à cinquante ans passés (mon âge aujourd'hui), Claude Aglaé de Monteau Long adorait qu'on l'appelle Mademoiselle et ne se montrait pas ingrate. Prenez-en de la graine et soyez désormais plus galant!
Suzanne Günther, Occupation, 1942
6. Le fantôme d'Albine.
La personnalité de l'arrière-arrière petite-fille de Charles et d'Albine de Montholon, qui fut notoirement la dernière maîtresse de l'Empereur, m'intrigue et me fascine. De toute évidence, il faut que je me rende en son hôtel, point de convergence de cette enquête journalistique. Prévenant mon désir, Suzie propose de m'accompagner, ce que j'accepte - en tout bien tout honneur.
Découvrir le patrimoine en si charmante compagnie, c'est lui rendre doublement hommage.
En 1974, Claude Aglaé taquine les quatre fois vingt ans. Elle a l'esprit vif, le corps alerte et le caractère enjoué. Je m'étonne cependant que le rendez-vous qu'elle nous fixe tombe un dix août à dix heures du soir.
Suzie a réponse à tout:
- Normal. Le dix tombe une nuit de pleine lune. Vous ne sauriez être dans de meilleures conditions pour vous imprégner de l'ambiance du lieu.
- Voulez-vous parler de la malédiction des Montholon?
- Tout juste! En quelque sorte une version languedocienne de la série des « Rois maudits ». Le crime d'Albine ne sera racheté - si crime il y a – qu'à la cinquième génération de ses descendants, par le sacrifice d'une noble et pure jeune fille. Or, nous n'en sommes qu'à la quatrième et de nos jours la pureté se fait rare.
Décidément, cette vieille demeure n'est pas près de livrer ses secrets. A peine en ai-je franchi le porche qu'une horde de rats jaillit d'on ne sait quel souterrain et se précipite en couinant entre mes jambes. Mon hôtesse se fait rassurante:
- Ne vous inquiétez pas! Ce sont des compagnons discrets. Quand ils paraissent au jour, c'est pour annoncer un fantôme ou un grand malheur, ou les deux. En somme, un service qu'ils nous rendent. Ils ont les dents pointues, mais leur morsure est indolore
Suzie renchérit:
- La salive de ces rongeurs contient un principe anesthésiant. Un honnête homme peut être grignoté par les rats pendant son sommeil sans qu'il s'en doute: il se réveille au petit matin à l'état de squelette ou privé de quelque organe essentiel.
- Charmante perspective! Cela ne dérangeait pas les Allemands?
- C'est un peuple de musiciens. Si la musique adoucit les moeurs, elle représente un bon palliatif à la vermine. Il y avait un joueur de flûte parmi les officiers. Savez-vous jouer de cet instrument?
- Je n'ai pas ce talent.
- Dommage. Au son de la flûte, les rats se rangeaient à la queue leu leu derrière l'officier. Il faisait en sorte que plus une tête ne dépasse, et puis vorwärts! En avant! Eins, zwei! Eins, zwei! Quelques trilles, trois roulades, et le flûtiste, führer improvisé d'une colonne de rats dociles, les menait se noyer dans le Verdanson (5).
Sur fond de ciel étoilé, le majestueux péristyle aligne en silhouette ses colonnes doriques. La sobre ordonnance de cette cour où pas un chapiteau ne dépasse ne pouvait que plaire aux Allemands. Un frou-frou se fait entendre sous la galerie. Non, ce ne sont pas les battements d'ailes de chauves-souris, c'est le bruit léger et soyeux de voiles que l'on froisse, tulle de la mariée ou linceul d'une morte, mousseline ou suaire. Hallucination ou réalité? Toute de blanc vêtue, une forme ombreuse glisse sur les pavés. Le clair de lune nimbe ce spectre d'un halo nacré. Claude Aglaé fait à sa trisaïeule un geste à la fois de connivence et d'adieu. Le fantôme s'évanouit dans l'obscurité. La maîtresse de maison présente en son nom de vagues excuses.
- Albine revient une fois par mois, c'est une âme en peine, on ne peut lui en vouloir de son tempérament renfermé. De son vivant, la générale aimait les civilités, mais la froide solitude du tombeau l'a rendue sauvage et triste.
- Albine est tout excusée. Nous en arriverons tous là un jour!
Un instant de silence. Nous entrons à présent dans le corps de logis. Si l'hôtel de Monte-au-long conserve en façade toute l'harmonie du siècle des Lumières, l'intérieur me semble dénué d'intérêt, banalisé par les divisions successives. Immeuble de rapport oblige, l'entrée principale qui s'ouvrait sur les pièces d'apparat se double aujourd'hui d'accès à des appartements indépendants.
Dans le commentaire qu'elle en fait, Suzie voit surtout le côté fonctionnel des choses:
- Pendant la guerre, ce cloisonnement a permis l'usage que vous savez. - Je vois très bien. On dit que la fonction crée l'organe, mais l'inverse est aussi vrai.
- L'accueil des clients se faisait dans l'ancien salon de réception. Sous le Second empire, ce local faisait fonction de fumoir pour les hommes. Admirez au passage les lambris dorés et la tapisserie en cuir repoussé. Vous pouvez essayer les fauteuils, c'est du mobilier d'époque, robuste et confortable, conçu pour le repos du guerrier.
- C'est là que ces Messieurs de la Wehrmacht venaient s'asseoir et se détendre?
- Tout juste. Nous leur servions du Champagne et du vin de Bordeaux. Que des bouteilles millésimées. D'abord ils faisaient cul sec, ensuite ils fumaient leur cigare.
- Et après avoir bu et fumé?
Claude Aglaé émet un gloussement:
- Petit coquin! Vous voulez absolument savoir la suite? Eh bien soit, puisque vous y tenez. Après la carte des vins, c'est le catalogue des filles qui circulait. De belles plantes, triées sur le volet!
Suzie rougit de plaisir à cette évocation.
- Merci du compliment! C'était réglé comme un ballet, nous défilions dans le salon, cheveux dénoués, rouge à lèvres agressif. Juste habillées – si l'on peut dire – de nos bas et porte-jarretelles. Mais attention! De vrais bas, s'il vous plaît, à une époque où la plupart des femmes se contentaient d'ersatz ou se teignaient les jambes pour faire croire qu'elles en portaient.
7. Du vin de garde au vert-de-gris.
Voilà que mon récit commence à prendre un tour grivois. N'allez surtout pas croire que je cherche à appâter le lecteur, ni que je suis venu là pour alimenter mes propres fantasmes.
Non. Le journalisme est une chose sérieuse, il faut que mon enquête avance.
Si Madame Claude est ce qu'elle est: maîtresse de maison vieille France et mère maquerelle à ses heures, Claude-Aglaé pourrait bien n'être pas celle qu'on croit. ou pas seulement. On jase sur sa double ou triple vie, des rumeurs circulent sur de mystérieux décès survenus parmi sa clientèle.
Car à la Libération, on trouvait des cadavres dans les placards de l'hôtel de Monte-au-long.
Je me décide à demander des éclaircissements sur ce point à l'étrange « patronne » du lieu.
- En 44, l'heure n'était plus à jouer de la flûte. Les rats proliféraient, il a fallu employer les grands moyens.
- A savoir?
- Le vert-de-gris, c'est un poison violent, on en tire une excellente mort-aux-rats. De plus, comme vous savez, la fabrication du « verdet » est une tradition familiale, la spécialité de la maison. On l'utilisait jadis pour teindre les indiennes. Plus tard, les capotes allemandes...
- Nous parlions de l'élimination des rats.
- A y bien regarder, les humains peuvent subir le même sort. Tout est dans la dose.
- Je crois que je commence à comprendre.
- Vous avez mis le temps. C'est tout bête. Les filles avaient reçu la consigne d'ajouter à chaque verre une pincée de verdet. - Les officiers n'ont rien remarqué au goût?
- C'étaient des connaisseurs. Ils ne trouvaient pas assez de mots assez forts pour louer le Saint Emilion. Le verdet lui donnait « du corps » . Ils le trouvaient « fruité », « fort en bouche », ou « gouleyant »... J'en passe.
- Certains signes avant-coureurs auraient pu les alerter....
- Les symptômes d'intoxication au vert-de-gris sont gradués dans le temps. Cela commence par une douleur abdominale persistante, puis viennent des crampes, des diarrhées, des nausées, des crises de vomissements. Si la cure de verdet ne s'arrête pas à temps, eh bien le patient dépérit progressivement et passe en peu de temps.
- Aucun de vos clients ne s'est douté de rien?
- Quelques uns ont fini par soupçonner quelque chose, ils sont sortis d'ici les deux pieds devant.
- Il y devait bien y avoir un médecin civil ou militaire en garnison!
- Naturellement, je l'ai bien connu: le médecin allemand comptait parmi mes fidèles pratiques. Il était intrigué par cette épidémie inexplicable d'ulcères ou de cancers de l'estomac; un jour, il m'a confié n'en avoir jamais autant diagnostiqué en si peu de temps. Le pauvre! Il ne se doutait pas qu'il en serait lui-même bientôt victime.
- La Gestapo, tout de même, ça craint.... Elle n'a jamais enquêté sur votre établissement?
- Sachez, mon jeune ami, que « Gnädiges Fräulein » était insoupçonnable!
8. Place à la colonelle Fabienne.
Pour comprendre ce qui suit, il faut revenir au contexte de début 44. Pour les Allemands, l'année 43 s'est achevée avec le désastre de Stalingrad. Avec l'entrée en guerre des Américains, les menaces de débarquement allié se font plus précises. Dans les Cévennes, la Résistance s'organise. Les attentats, d'abord isolés, se multiplient, créant l'insécurité pour l'Occupant. Pas un jour où ses troupes n'enregistrent des pertes en hommes, en matériel, en munitions. En représailles, on prend et torture des otages.
Les maquis méridionaux sont contrôlés et encadrés par le Parti communiste; à la tête de la section montpelliéraine des F.F.I. se trouve une mystérieuse Fabienne.
- Donc, demandé-je à Claude Aglaé, c'est une femme qui dirigeait tout?
- Cela vous étonne? Henri IV disait déjà voici trois siècles que « dans ce pays, les femmes se battent mieux que les capitaines » (6). Les choses n'ont pas changé depuis!
- L'anti-féminisme n'est pas dans ma culture. Je voulais seulement dire qu'il y avait dans la résistance des groupes d'obédiences diverses, pas faciles à coordonner.
- Certes, mais Fabienne avait une autorité naturelle. Le Hauptsturmführer en avait une peur bleue. La Gestapo avait mis sa tête à prix. Bien inutilement, car elle était insaisissable.
- Quelqu'un aurait pu la « balancer »....
- Il faut croire que non, en tous cas les Fridolins ne l'ont jamais pincée.
- Après la mi-août (débarquement de Provence) le cours des choses se précipite, à peine une semaine après, le 21, la garnison allemande évacue Montpellier. Comment avez-vous vécu personnellement la libération de la ville?
- Je me souviens que les partisans ont précédé de quelques heures les Anglo-américains et les troupes régulières du général de Lattre; c'étaient de petits groupes à l'armement disparate, allant de l'arme blanche aux fusils et aux grenades. Ils ont remonté le boulevard du jeu de Paume avant de s'en prendre à la Kommandantur. Grâce à leurs voitures sans portes, ils pouvaient « arroser » plus facilement, ils tiraient en marche sur tout ennemi présumé.
- Qu'est devenu le Hauptsturmführer, dans tout cela?
- Il s'est retranché dans son bunker avec son état-major, disposé à se battre jusqu'au bout. Mais les rapports de force n'étaient pas en sa faveur. Il a capitulé vers midi, précisément l'heure où le drapeau tricolore a remplacé l'emblème nazi sur l'Hôtel de Ville.
- C'est alors qu'Otto von Sapporta a vu Fabienne à visage découvert....
- Elle est entrée la première dans la Kommandantur, mitrailleuse au poing, portant fièrement son brassard rouge à croix de Lorraine.
- J'imagine que le commandant en chef a été frappé de commotion...
- Il est resté très digne, comme d'habitude. Rendant les armes, il s'est plié en deux pour saluer Fabienne, ajoutant dans un souffle: « C'était donc fous, gnädiges Fraülein! »
Eh oui, Fabienne, c'était moi. L'homme - surtout si c'est une femme - n'est pas un loup pour l'homme. J'eus de la compassion pour mon vieil adversaire... et partenaire à la fois.
Là, je vais faire bref. Sur mes instances, les partisans lui ont donné une heure pour s'escamper. Plus qu'il n'en fallait avant que les Alliés ne rappliquent. Il ne s'est pas fait prier....
- Vous l'avez revu depuis?
- Non. Début 45, j'ai appris qu'il était mort pendant la contre-offensive des Ardennes.
- En héros?
- C'est un mot que je ne prononcerai pas. Je réserve mes larmes pour quelqu'un d'autre!
- Que diriez-vous pour conclure?
- Rien. C'est à vous de le faire, jeune homme. Avec tout ce que je vous ai raconté, vous avez à présent du grain à moudre pour votre article. Concluez, si vous voulez sur « l'efficacité résistante de la collaboration horizontale » (7). Pour moi, ce sera le mot de la fin.
« Und der Teufel lacht, ha, ha, ha! » (8). Le diable en rit encore.
10. Notes et commentaires.
Les personnages de cette nouvelle ainsi que les lieux décrits sont purement fictifs, toutefois les patronymes des familles de Sapporta et de Montholon appartiennent à l'histoire locale. Concernant les Montholon, une orthographe volontairement fantaisiste permet de distinguer les faux des vrais descendants de Charles et d'Albine. Claude Aglaé n'existe pas, Fabienne encore moins.
A même enseigne, les circonstances de la libération de Montpellier ont été inventées pour les besoins du récit. Rétablissons les faits. Devant l'avance alliée, la garnison allemande avait quitté Montpellier le 21 août 44. L'ensemble des organisations de Résistance étaient alors commandées par le colonel Quarante, Ely pour les maquisards. Dans la nuit du 23 au 24 août, les responsables des divers mouvements furent réunis autour du nouveau commissaire de la République. Nommé commandant d'armes, le capitaine Arsac fut chargé de défendre la ville avec les forces disponibles et de couper la route à l'ennemi. La bataille fit rage à Montferrier le 25 août. Elle se conclut par une déroute allemande. Le 26 août au soir, le maquis Bir-Hakeim de Mourèze, commandé par le capitaine Rouan, dit Montaigne, faisait son entrée dans le Clapas par la route de Lodève.
(1) Un « marronnier » est un dossier de presse prêt d'avance pour sortir à période déterminée. Exemple: les feux de forêts en été dans le midi de la France.
(2) Documentaire de Marcel Ophüls sorti en 1971. Prenant pour exemple Clermont Ferrand, ce film dresse la chronique dune ville de province durant l'Occupation.
(3) Imp. Brodard et Taupin, 1972. Initiée dix ans plus tôt, la série en dix volumes: « La grande Histoire des Français sous l'Occupation » est une référence pour cette période noire. Le tome IV, sept 1943- août 44, publié en 1999 chez Robert Laffont, couvre la période qui nous intéresse ici.
(4) En 1972, Robert Paxton publie le célèbre « Vichy France: Old Guard and new order », traduit en Français un an plus tard sous le titre « La France de Vichy » (Seuil, Collection l'Univers historique). Cette contribution marque une rupture décisive avec les idées reçues dans l'histoire de la France occupée.
(5) Allusion à une célèbre légende d'Outre-Rhin: « Le joueur de flûte de Hameln ».
(6) Henri IV a prononcé cette phrase à propos de Francese de Cezelli, l'héroïne de Leucate.
(7) Cf. Jean Mabiro, « Les grandes énigmes de l'Occupation », T. 3, p. 98, éditions de Crémille, Genève, 1973.
(8) Chanson allemande.
La Maison partagée, présentation et sommaire
La Maison partagée est une aventure collective, à laquelle ont participé plusieurs des membres des ateliers d'écriture.
Il s'agissait de choisir une demeure, assez ancienne et assez vaste pour abriter nos différents imaginaires. Nous avons choisi une "folie", ou "maison dans les feuilles", en fait l'une de ces maisons à la campagne qu'aimaient à se faire bâtir les notables du 18e siècle pour abriter leurs loisirs, leurs fêtes - et parfois, leurs amours. On peut encore visiter plusieurs de ces demeures dans Montpellier et ses abords (par exemple, La Mogère). Notre "Hôtel Lonthomon" est une folie de fantaisie, même si nous nous sommes inspirés pour la bâtir de ses consoeurs existantes.
Entre la période de sa construction et aujourd'hui, notre maison a connu bien des occupants et des vicissitudes, bien des gaîtés et des aventures, aussi. Chacun des auteurs était invité à en inventer et en écrire l'un des épisodes. Ces histoires peuvent se lire séparément, comme des nouvelles à part entière. Rassemblées, elles formeront l'histoire mouvante - et nous l'espérons émouvante - d'une demeure de caractère. Témoin de cette histoire, Albine, maîtresse de Napoléon en son temps, aujourd'hui fantôme, et qui a fini par personnaliser la maison...
L'ensemble des textes inspirés par l'Hôtel de Lonthomont seront publiés sur le blog à la catégorie "La Maison". En voici une liste provisoire :
La maison partagée : les débuts de l'Hôtel de Lonthomon, et de son fantôme... Par J.C. BoyrieLe Baume de la Comtesse : crise viticole de 1907, évolutions des moeurs et mouvements de foule vus par les habitants de la maison... Par J.C. Boyrie
Gnädiges Fraülen : l'Hôtel Lonthomon sous l'Occupation... surprises au vert de gris. Par J.C. Boyrie
La Maison partagée 1950 : dans les années 1950, la maison est divisée en appartements locatifs. Grandes et petites histoires, par Michèle.
La Maison partagée 1960 : dans les années soixante, une étudiante revient à Montpellier, à la recherche de son passé... et en quête d'avenir. Par Andréa.
Quand les flamants roses étaient gris : en 1986, lors d'un hiver particulièrement rigoureux, l'hôtel Lonthomon est transformé en refuge pour les oiseaux. Par J.C. Boyrie
Les gitans : c'est au tour des gitans, éprouvés par une inondation, de chercher refuge dans les locaux désertés. Par Jacqueline.
Place à la DRAC : par Jacqueline.
Bonne lecture!
Carole











