24 mars 2008
AFF. "POT DE TERRE C./ POT DE FER"
aff. « Pot de terre c./ Pot de fer »
Ce 10 décembre 2007, à 19 heures. Je reçois la dernière cliente pour ce soir. Décidément, j'ai toujours du mal « boucler » mes journées. Lorsque je ferme mon Cabinet d'avocat – en général aux environs de 20 heures- il y a trois plombes que mon assistante est partie. Je ne vous raconte pas lorsqu'elle est en A.R.T.T., la peste soit des trente cinq heures!
En ce qui me concerne, je ne ménage pas mon temps de travail. Pas plus que je ne compte les heures passées à recevoir mes clients, ou pour défendre leurs intérêts. Jusqu'au moment de leur facturer mes honoraires, sur la base d'un barème horaire. Là, bien évidemment, je me rattrape.
Ma
visiteuse est une toute jeune femme. Grande, mince, intéressante.
N'était son buste avantageux, je dirais qu'il émane
d'elle un charme impalpable. Cette personne a tout pour inspirer la
sympathie: avec elle, au moins, on a envie de communiquer. Elle se
présente:
- Virginie
Dupont, d'Avignon. Mon nom vous dit sans doute quelque chose....
Je me creuse. Ce patronyme évoque pour moi certaine célèbre comptine, quelque part il renvoie à Georges Brassens: « Tout le monde ne peut pas s'appeler Dupont. ». C'est vrai que « Corne d'auroch » est moins courant dans notre pays!
Cette
fille, au fait, où l'ai-je vue?... Mon interlocutrice vient opportunément
secourir ma mémoire défaillante:
- Ne
cherchez pas, Maître, il n'y a qu'une Virginie Dupont élue
Miss Clapas 2007: c'est moi. Maintenant que je me suis identifiée,
vous comprendrez facilement ce qui m'amène....
Bien
sûr! Où avais-je la tête?
- Votre affaire, tout le
monde en parle!
Virginie,
c'est une reine de beauté sans couronne, ou tout au moins
menacée de la perdre. Ses démêlés avec la
présidente du Comité, Geneviève de Montholon,
ont défrayé la chronique. Tout cela pour une absurde
histoire de photos, qui traînent dans un magazine pipeule.
Pour connaître les détails, il faudrait être
lecteur de « Voili-voiçà »;
personnellement, je n'accorde à cette revue qu'un coup d'oeil
distrait, lorsque j'attends mon tour chez le coiffeur. A présent,
l'héroïne de cette histoire, celle par qui le scandale
arrive, se présente en chair et en os dans mon cabinet. Voilà
qui est original. La situation ne manque pas de piquant. Je considère
ma vis-à-vis avec curiosité.
Assise
en face de moi, sanglée dans un tailleur bon chic bon genre,
son sac à mains posé sur les genoux, Virginie Dupont ne
donne pas l'image d'une fille de magazine. Son allure ferait plutôt
penser à Bernie en plus jeune, une contractuelle en mal de
contredanse ou quelque secrétaire des années soixante
en train de prendre le courrier en dictée. Un métier,
me confie-t-elle, auquel elle se destina quelque temps.
- Donc,
vous êtes originaire du Vaucluse....
- Oui.
Ma famille habite Avignon, rue des Teinturiers.
Cette rue, si pittoresque avec le canal qui la jouxte et ses roues à aubes, je la connais pour l'avoir maintes fois parcourue en touriste. A défaut de teinturiers – il n'y en a plus ici depuis belle lurette - on trouve dans ce quartier des boutiques d'antiquaires, des galeries de peinture, des librairies d'art. En été s'y donnent des spectacles du festival « off ».
Quelque
chose m'intrigue, tout de même:
- Comment
se fait-il que provençale d'origine, vous ayez concouru pour
le titre de Miss Clapas?
- Le
Rhône n'est pas une frontière infranchissable. Il
suffit de passer le pont, et c'est tout de suite l'aventure
(re-Brassens).
Tout cela parce que j'avais envie en fait de faire mes études
à Montpellier.
- Quel
genre d'études?
- Sociologie
aggravée. Hélas, je n'étais pas douée
pour l'abstraction. Alors, je me suis rabattue sur la sténographie
allégée. Mais la perspective de faire du secrétariat
toute ma vie, fût-ce de Direction, n'était guère
plus affriolante. Au final, le travail de bureau ne m'intéresse
pas. Alors, j'ai répondu à une annonce parue dans le
« Réveil
du Midi ».
- Ah
oui? Précisez....
- L'avis
de recrutement d'une agence de « top
models ».
Entre filles qui rêvent d'être mannequins, la
concurrence est effrénée. Ce n'est pas facile de
réussir dans cette branche. Il y a d'abord le barrage de la
taille. En dessous d'un mètre soixante quinze, inutile de se
présenter. Mais ne croyez surtout pas qu'il suffit d'être
grande et mince pour faire ce métier, mieux vaut être
carrément filiforme ou le devenir. L'obsession de la ligne
rend anorexique. Au régime d'un yaourt par jour, plus un
verre de jus de citron, j'ai fini par craquer.
- Je
compatis. C'est alors que vous êtes entrée en contact
avec Madame de Montholon?
- Par
agents recruteurs interposés. Le comité « Miss
Clapas » est à la fois plus et moins exigeant
qu'une agence de mannequins. Pour sa présidente, le moral
compte autant que le physique. Non seulement Geneviève de
Montholon demande aux candidates d'avoir la silhouette idéale,
elle veut que leur maintien soit parfait, mais elle apprécie
aussi qu'elles soient élégantes et raffinées,
bien pensantes, intelligentes et cultivées. Rien que ça.
Le « plus » qui fait la différence!
- D'après
ce portrait, vous étiez pour elle l'archétype même
de la Montpelliéraine idéale?
- Au
début, oui! On peut dire les choses comme cela. Nos rapports
étaient bons, la présidente m'appréciait, me
trouvait très « classe », elle me
traitait même comme sa propre fille. J'étais très
fière en ce qui me concerne de répondre à des
critères de sélection si restrictifs. Ce qui m'a
permis de franchir avec succès les étapes successives
du concours de Misses.
- Pour
finalement triompher le grand soir, sous les sunlights!
Cela dut être une sensation grisante?
- Ô
combien! Mais hélas, pour peu de temps! Après cette
éclatante victoire, je n'aurais jamais cru que
les choses se gâteraient si vite.
- La roche tarpéienne est
près du podium! Mais d'abord, une question... ces fameuses
photos, qui ont tout gâché, sont-ce bien les vôtres?
Sont-elles authentiques?
- Si
l'on veut; il s'agit de prises de vue anciennes. Elles ont été
réalisées en manière de jeu par un ami
photographe, lors de mes débuts dans le mannequinat.
- On peut les voir?
- Bien sûr. Je vous ai amené
les originaux pour constituer un dossier.
Virginie
me tend l'objet du litige. Honnêtement, il n'y pas de quoi
fouetter un chat, ni même exciter la concupiscence des esprits
mal tournés! Sur le cliché réputé le
plus « osé », Virginie pose en bikini,
bras et jambes allongés sur deux poutres disposées en
croix. Avec un peu d'imagination, on peut y voir l'évocation
d'un crucifix. L'image n'est pas neuve. Je n'irais pas crier au
blasphème.... Madonna n'en était pas à ça
près. Si j'ai bonne mémoire, elle s'est permis une
provocation de ce genre à l'occasion de je ne sais plus quel
show. Un pétard mouillé, qui a fait « pschitt! »
et lui a valu quand même un commentaire aigre-doux dans
l'Osservatore
Romano.
Le problème, c'est que les photos de ma cliente, qu'elle
croyait oubliées depuis belle lurette, ont circulé sur
internet après l'élection de Miss Clapas, avant d'être
publiées à grand tapage dans « France-Machin »
et « Voili-voiçà ».
- Quand elle a appris cela, Madame
de Montholon était folle de rage... elle m'a demandé
de démissionner immédiatement de mon titre.
- Il
faut la comprendre. Elle tient à l'image de ses Misses!
A présent, qu'attendez-vous de moi, Mademoiselle Dupont?
- Que vous m'aidiez à faire
reconnaître mes droits par la Justice.
- Excusez-moi... Je ne saisis pas...Vos droits? Quels
droits?
- Eh bien, la validité de
mon élection, et tout ce qui s'ensuit... les perspectives qu'on m'avait fait miroiter... .
- Ne rêvez pas, Virginie. Rien n'était
dû!
Ce
qu'elle ignore, cette petite, c'est que le Droit est une science
exacte. Il ne suffit pas d'être de bonne foi pour avoir raison.
On ne va pas au Tribunal comme ça, en claquant des doigts. Mon
rôle d'avocat consiste d'abord à évaluer son
dossier pour mieux la conseiller. Se précipiter ne sert à
rien. Mais je ne veux pas non plus la décourager.... Je sors
de mon tiroir une chemise cartonnée où j'inscris au
crayon: « Aff.
Dupont/ c. Montholon. ».
J'y range les photos litigieuses. Puis, je demande sur un ton
bienveillant:
- Avez-vous un écrit? Il
faut que je voie exactement ce que vous avez signé.
- Je vous ai apporté l'acte
d'engagement réciproque.
- Fort
bien! Je vais l'étudier. Comme vous le savez, c'est le
contrat qui fait la loi des parties. Rien qu'à voir son
en-tête, il faut déjà que je change l'intitulé
de votre dossier. Je biffe la mention
« Lonthomon »
pour inscrire à la place: « Comité
Miss Clapas ».
- Je ne vois pas la différence,
c'est bien Madame de Lonthomon qui a signé le document...
- Oui, mais elle l'a fait au nom du
Comité, lequel a le statut juridique d'une S.V.H.L.
- A savoir?
- Société à
vocation hautement lucrative.
- J'aurais pu m'en apercevoir....
- Et
surtout lire les clauses en petits caractères. Oh, je ne vous
en fais pas grief, personne ne s'intéresse à ces
fameuses « conditions générales »
tant qu'elles n'ont pas servi. Ce qui me fait encore rectifier le
titre du dossier pour inscrire: Aff.
« Pot de terre c./ pot de fer ».
C'est à peine une boutade, l'expression n'a rien d'exagéré.
Virginie se bat sans moyens, à mains nues. Elle a pour elle
sa jeunesse et son enthousiasme; contre elle, tout le poids d'une
structure qui bénéficie de solides appuis juridiques
et financiers.
- Enfin, tout ça, c'est la
vie. Il se fait tard, nous nous reverrons dans huit jours.
Contrairement
à ce que me dicte ma longue expérience d'avocaillon de
province, spécialisé dans le contentieux commercial et
les servitudes foncières, je ne réclame pas de
provisions sur honoraires à Virginie. Son cas est, il est
vrai, peu courant. Elle ne roule pas sur l'or et ne se rend pas
compte de ce que coûte une procédure. Pour l'instant,
son dossier ne me semble pas très solide. Si d'aventure elle
obtient gain de cause, il sera toujours temps de lui présenter
la note. Et puis, que voulez-vous, l'empathie a joué.
Deux ou trois jours passent, je prends le temps de lire à fond le fameux contrat d'engagement. Ce qu'elle n'a sûrement jamais fait. Comme je le craignais un peu, les dispositions en sont léonines. Non seulement, les postulantes au titre envié de « Miss Clapas » s'engagent à observer une conduite irréprochable, mais tout incident susceptible de ternir leur image ou d'entacher leur réputation relève de la seule appréciation du Comité. Ce dernier, régenté par l'omnipuissante Geneviève, est et reste souverain en cas de propos impertinents ou déplacés, d'attitude inconvenante, j'en passe. Je ne parle pas des photos de charme, elles sont explicitement citées comme une faute irrémissible et entraînent à ce titre la résolution du contrat.
Bon. nous voilà propres! Reste à savoir ce qu'on nomme « photos de charme ». Où se situe la frontière entre l'art et la provocation, l'érotisme et la pornographie? D'éminents spécialistes en ont abondamment disserté. Comme il on l'a galvaudé, ce corps féminin « qui tant est souefv et précieux » (Villon). Même à court d'arguments, je puis toujours pérorer là-dessus.
Ainsi, les plus grands artistes du XXème siècle et même celui d'avant ont usé et abusé des photographies de modèles nus. En 1878, sous le titre évocateur de « La tentation de saint Antoine », un certain Félicien (pas Daniel) Rops campe dans une pose avantageuse une belle fille dévêtue sur un crucifix. Saint Antoine au visage effaré tente, mais en vain, de se concentrer sur quelque lecture édifiante. Vade retro, Satanas! On peut voir à son choix dans cette oeuvre une gravure licencieuse, une satire anticléricale primaire, une représentation symboliste ou le surréalisme avant l'heure. Ce thème abondamment illustré par les clichés croustillants de E. Bayard, publiés dans « Le nu esthétique » en 1905. Messieurs les censeurs, bonsoir! Point n'était point besoin d'attendre Madonna, ni Virginie!
Ces considérants ne vont pas figurer dans mon argumentaire, ils n'auraient pour effet que d'égayer la magistrature. Je me verrais assez bien conclure:
«
La présidente du Comité soutient que les photos de ma
cliente sont obscènes. Que ne dénonce-t-elle une image
absurde et frelatée, celle de la femme-objet? Justement
l'image que donne son prétendu concours de reines de beauté!
Non, l'abjection n'est pas dans ces photos. Je la trouve dans le
regard du spectateur, reflété par la Toile avec
complaisance, ou dans les commentaires des revues à
scandale. Par ces motifs, plaise au Tribunal de réhabiliter
Mademoiselle Dupont d'Avignon, lui restituer son titre de Miss Clapas
et sa couronne. »
Tout bien réfléchi, lors de l'entretien suivant avec la susdite, je lui déconseille formellement d'ester en justice. Elle proteste pour la forme:
- Sans doute pensez-vous que je vais perdre mon procès!
- Je
n'ai pas dit cela! Une affaire n'est jamais perdue d'avance. Ni
jamais gagnée non plus, d'ailleurs. Selon la sagesse
populaire, un mauvais arrangement vaut mieux qu'un bon procès.
Et si je négociais pour vous un compromis
avec Madame de Lonthomon?
- Aucun compromis n'est possible
avec cette femme: on ne discute pas avec l'arbitraire
- Vous sans doute ne le pouvez pas.
Moi, si! C'est mon métier. Je suis avocat d'affaires.
- Quel rôle me reste-t-il à
jouer, dans tout cela?
- Organiser la rencontre, ce ne serait pas si mal!
Virginie
se révèle efficace. Loin de la réputation qu'on
fait aux blondes, cette fille n'est pas une potiche ni godiche, je
l'ai capté. Mieux, elle se lance avec moi dans un jeu de
rôles, qui prend la tournure d'une vraie mission de
« coaching ».
Ceci pour mieux me préparer à mon duel proche avec
cette redoutable adversaire.
- N'en faisons nous pas un peu
trop? Ce n'est qu'une femme, après tout!
- Vous ne connaissez-pas Geneviève
de Lonthomon! En affaires, elle est diabolique. Vous ne voyez qu'une
apparence, elle avance masquée et ne révèle à
personne son jeu. Pour l'avoir approchée de près, je
connais son caractère, alors que j'ignore ses traits.
Geneviève dissimule constamment son visage sous une capeline
à large bords.
- Elle
a raison, cette petite! A l'intérieur comme à
l'extérieur, qu'il pleuve, qu'il neige ou qu'il vente, la
présidente de Miss Clapas ne se départit jamais de cet
incroyable galure qu'on lui voit sur toutes les photos. A croire
qu'elle dort avec! Je renchéris:
- Je
suppose qu'elle a de bonnes raisons pour cacher son visage. A force
de liftings, cette femme doit avoir
la peau tellement tendue que lorsqu'elle ouvre la paupière....
- Je
connais la chanson, épargnez-moi la suite. Ou bien, chantez
comme Johny: ça
ne change pas un homme, un homme ça vieillit.
Les femmes sont plus vulnérables aux ravages du temps...
- Avec
celle-là, convenez qu'il est difficile trouver
« le point G ».
- G comme
Geneviève. G comme gourmandise. Invitez la donc à
dîner. Ce n'est pas une idée, ça?
Ce
que je fais. Le rendez-vous est fixé au 13 décembre,
jour de la sainte Lucie, proche du solstice d'hiver. C'est « la
nuit la plus longue », la nouvelle lune selon le
calendrier. A Lyon, dont je suis originaire, les habitants placent à
leur fenêtres de petites bougies, infimes lumignons pour fêter
le retour prochain de la lumière.
En
attendant, quelque chose me chiffonne. Il faut que j'en sache un peu
plus sur la Lonthomon. Pour cela, je fais appel à un témoin
« incontournable ». Un certain Jean Robidou,
journaliste au « Réveil du Midi »,
généalogiste à ses heures, qui connaît
bien la famille. Robidou me reçoit sans façons. Il est
à la retraite depuis bientôt trois ans, ce qui lui
ménage du temps libre et une grande liberté
d'expression.
- Les Lonthomon? C'est un sujet sur
lequel je puis, Maître, satisfaire votre curiosité. En
toute modestie, car il n'est pas difficile de suivre cette famille
montpelliéraine à la trace, du XVIIIème siècle
à nos jours.
- C'est surtout son histoire
récente qui m'intéresse.
- Eh bien, en 1974, j'ai
personnellement rencontré Claude Aglaé, « la
colonelle Fabienne », à l'occasion d'une
interview. J'étais alors journaliste débutant en
charge d'un reportage sur Montpellier pendant l'Occupation. Je ne
suis pas sûr d'avoir fait l'article qu'on attendait de moi,
mais cette rencontre a changé beaucoup de préjugés
que j'avais sur cette période douloureuse.
Claude Aglaé est morte en
76. Je fus aussi l'auteur de sa fiche nécrologique. Dix ans plus tard, en 86, l'hiver du grand gel, j'ai fait la
connaissance à Mauguio de sa fille Brigitte, l'amie des
animaux. Elle s'occupait alors d'une opération de sauvetage
des flamants roses.
- Venons en à Geneviève,
l'actuelle descendante des Lonthomon. Que savez-vous d'elle...?
- Désolé de vous
décevoir...Je n'en sais que ce que dit la Presse à
propos de la présidente du Comité « Miss
Clapas ». En fait, je n'ai pas eu de contact direct avec
elle.
- A ce qu'il paraît, c'est
quelqu'un de très dissimulé. Quel âge lui
donneriez vous?
- Ce n'est pas le genre de
questions qu'on puisse poser à une femme! Si l'on compte un
intervalle moyen de 25 ans entre générations, Geneviève
pourrait avoir... mettons: une soixantaine d'années
aujourd'hui. Faute de possibilité de recoupements, je ne
garantis rien.
- Ce calcul m'a tout l'air
plausible.
- Oui, mais il y a un « hic ». Tout le monde sait que Brigitte a été mariée trois fois,
pour ne pas citer ses innombrables amants. Or, on ne lui connaît
pas de fille...
- Alors, Geneviève...
- Est-ce
que je sais, moi? Faisons deux hypothèses : ou bien Geneviève
appartient à une autre branche de la famille! C'est très
possible, on trouve aujourd'hui partout des descendants des
Montholon ... jusqu'aux Etats-Unis. Ou bien... là, je recule
devant quelque chose de terrifiant. Il
règne autour de cette femme une ambiance singulière!
On dirait qu'elle porte la mort avec elle. Je n'irai pas plus loin.
Cela sort du domaine de la généalogie pour franchir la
frontière du surnaturel. Si vous tenez à en savoir
plus, consultez Père Dupanloup.
Père
Dupanloup, c'est une sorte de Nostradamus des temps modernes, le mage
attitré de la presse du Midi. Il prédit la pluie et le
beau temps, les soubresauts de la Bourse, les résultats des
élections municipales et ceux du Quinté plus. Père
Dupanloup dès le berceau montrait qu'il n'était point
un sot. Vagissements de nourrisson ne sont que vaticinations.
Aujourd'hui fort âgé, Père Dupanloup mène
une vie de cénobite tranquille au sommet du mont saint
Baudile.
Je
rencontre en son ermitage l'auteur des
« Nouvelles Centuries »,
identifiable à sa barbe blanche et son bonnet pointu. « La
Saga des Montholon s'achève, me dit-il, la malédiction
qui les frappe touche à son terme. Lorsqu'une pure jeune fille
se présentera sur l'autel du sacrifice, munie d'un crucifix et
d'une gousse d'ail, alors un ultime quatrain des Centuries s'inscrira
sur l'album de la Comtesse en lettres de feu: la faute d'Albine sera
rachetée et le maléfice rompu. A présent,
j'en ai assez dit. Qu'il soit fait ainsi qu'il est requis.»
Ainsi parla Père Dupanloup. Ce qu'il a prédit doit advenir. Maintenant, le mage se réfugie dans un profond mutisme et je réfléchis au sens caché de ses propos. La jeune fille de l'oracle, c'est Virginie, un prénom prédestiné. Le crucifix dont il est question ne peut être que celui de la photographie où elle pose à peu près nue, objet du scandale.
Il
manque un troisième ingrédient: la gousse d'ail.... On
dit que les exorcistes usent de ce végétal pour
conjurer les vampires.
Epilogue:
Dans la cour d'honneur de l'hôtel de Montholon, on apprête le festin de pierre. En fait, une « messe noire » qui va se dire à l'ombre portée de deux poutres disposées en croix. Au milieu du péristyle, des laquais en livrée s'affairent pour disposer la table: un cénotaphe où est gravé le nom d'Albine. Sur cette « fabrique », tombeau factice, repose un cercueil de verre, pour l'instant vide. Des pénitents bleus encagoulés marmonnent leurs funèbres litanies. La scène est éclairée par des « bras de lumière ». Les flambeaux sont tenus par des mains humaines, surgies de nulle part, des murs ou des colonnes, on ne sait d'où. Ces torches vivantes répandent sur les convives une lueur fuligineuse.
Au menu figure l'aïgo sau, le plat des jours de Carême et du Vendredi Saint. Cette vielle recette des pêcheurs de l'étang de l'Or est à base d'anguilles bouillies dans l'eau salée, avec des pommes de terre et de l'ail.
Virginie s'avance vers l'autel, telle une prêtresse antique vêtue de voiles transparents. Elle tient une gousse d'ail à la main. Elle le broie avec un pilon dans le mortier où se prépare l'aïoli. Puis elle prononce une conjuration rituelle:
- « Albine,
regagne ton sépulcre! Geneviève, rends-moi ma
couronne! »
L'assistance
retient son souffle, le silence s'établit. Minuit sonne. Onze
coups s'égrènent. Tout le monde attend, mais en vain,
le douzième qui ne se décide pas à venir. On
sent qu'un événement exceptionnel est sur le point de
se produire. Geneviève arrive à pas comptés. En
robe de mousseline blanche, la présidente ressemble
étrangement à son aïeule. Soudain, la capeline
tombe. Cri d'horreur: la tête d'une momie apparaît sous
un bonnet ruché. Le visage grimace, les membres se
contorsionnent, les chairs se disloquent. Enfin s'ouvrent les mains
aux doigts crochus crispées sur le diadème scintillant
des misses.
Albine abandonne cette parure à Virginie avant d'entrer dans
le cercueil et de s'y allonger pour toujours. Maintenant, ce n'est
plus qu'un cadavre rigide.
Au loin, du mont Saint Baudile, parvient la voix caverneuse de Père Dupanloup. Un souffle de tramontane a porté jusque là l'ultime quatrain des « Centuries ». Cette épitaphe s'inscrit sur la tombe en lettres de feu sur le tombeau:
Par une nuit sans lune, un fantôme sans os
A la vierge sans tache a rendu sa couronne.
Aux signes réunis de la Croix et des aulx,
Albine dort en paix. L'empereur lui pardonne.
23 mars 2008
HEUREUSEMENT, IL Y A EU LE VINGTIEME CONGRES
« Heureusement, il y a eu le vingtième Congrès... »
Rumeurs croisées des années cinquante.
« La France doit à Staline tout ce que, depuis qu'il est à la tête du parti bolchevik, il a fait pour rendre invincible le peuple soviétique, et dans son Armée rouge, et dans sa confiance en Staline, l'homme qui disait que gouverner c'est prévoir, et qui a toujours prévu juste. »
Louis Aragon, « Les lettres françaises », mars 1953.
10 septembre 1976:
Cela faisait deux ans -oui, deux ans déjà... même un peu plus- que Jean Robidou avait publié dans « le réveil du Midi » son article resté fameux sur la vie à Montpellier pendant l'Occupation. Sa prestation d'alors n'avait pas peu contribué à l'essor de sa carrière journalistique. Aussi fut-il touché d'apprendre par une lettre de Suzie (une amie commune) le décès de Claude Aglaé de Lonthomon, qui fut à la source dudit article.
Cette octogénaire au brillant passé de résistante avait impressionné Robidou par la lucidité de ses réponses, la précision de ses souvenirs, la force de ses convictions. Convictions - faut-il le dire? - que le jeune journaliste ne partageait pas....
En tout bien tout honneur, Jean Robidou, dit aussi: « le passeur de temps » ou « Tintin sans Milou » ne prétendait en rien connaître son interlocutrice au terme de leur courte entrevue. D'importantes « zones d'ombre » demeuraient dans son esprit; il se demandait avec étonnement pourquoi Claude Aglaé avait aussi peu fait parler d'elle après la Libération.
En 45, et par la suite, de par ses antécédents, son autorité morale, son charisme, cette militante chevronnée aurait pu faire une carrière politique. Elle fut d'ailleurs candidate - avec un succès inégal- successivement aux élections législatives, cantonales, municipales... puis de guerre lasse elle renonça finalement à se présenter à quoi que ce soit.
Quoi qu'il en fût, à partir de 1953, on ne trouvait plus trace d'elle sur les listes électorales du Parti. Quelque chose s'était passé. Mais quoi? Jean Robidou n'en savait rien. Quelle qu'en fût la raison, Claude Aglaé s'était ensuite uniquement consacrée à la gestion de son domaine viticole. On eût oublié jusqu'à son nom si sa fille Brigitte n'avait alors fait parler d'elle en tant qu'actrice, puis « sex symbol » des années cinquante. Mais cela, c'était une autre histoire....
17 septembre 1976:
Jean Robidou essuya les gouttes de sueur qui perlaient sur son front moite. Décidément, cet été torride n'en finissait pas. Il resterait fameux dans les annales, tant par l'ampleur de la sécheresse qui sévissait sur le territoire que par celle des rapports sociaux ambiants.
L'inspiration lui manquait pour alimenter la rubrique nécrologique du « Réveil du Midi ». Eh bien oui, ça le saoulait d'intituler son futur article: « Une héroïne de la Résistance vient de nous quitter » et de caser là quelques banalités sur la fidélité de cette dame à ses engagements politiques. Bien sûr, personne n'y eût prêté la moindre attention. Cette année 76 avait tout de même vu disparaître Jacques Prévert et Nabokov, Goscinny et la Callas, Charlie Chaplin et Groucho Marx. Alors, Claude Aglaé de Lonthomon, je vous demande un peu....
Pourtant, ce chroniqueur sagace ne se résignait pas à passer sous silence une période obscure de l'histoire où quelque chose -il ne savait pas trop quoi d'ailleurs- l'intriguait. Comme un mystérieux trou noir eût fasciné ce curieux d'astrophysique.
Robidou
décrocha le téléphone et composa le numéro
de Suzie au Comité du Tourisme:
- Coucou,
ma grande, c'est Jeannot à l'appareil.
- Dis
donc, mon p'tit gars, cela fait une paye que tu ne t'es pas
manifesté!
- Excuse-moi,
Suzie, mais je mène un train d'enfer au journal. Je n'ai
jamais une minute à moi pour souffler. Tu vois sans doute
pourquoi je t'appelle?
- La
mort de « Madame Claude », je parie... elle me
peine plus que toi... ça mis à part?
- Justement...
je voulais te demander... Sais-tu comment joindre Brigitte?
- C'est-y
que tu veux lui présenter tes condoléances?
- Non.
Enfin, si. En fait, je voudrais surtout obtenir une interview.
- Ben,
mon gars, tu ne manques pas d'air! Pourquoi tu n'irais pas
interviewer le pape ou le président de la république,
pendant que tu y es?
- Ecoute,
Suzie, je suis très sérieux. Il me faut ab-so-lu-ment
un témoignage sur la vie de Claude Aglaé durant les
années cinquante. Brigitte seule peut me le donner.
- Puisque
tu le dis...! Bon, tu as gagné, je te file les coordonnées
de son impresario. Tente ta chance auprès d'elle, et surtout
arme-toi de patience et bon courage!
- Merci,
Suzie, tu es un amour!
27 septembre 1976:
Finalement, Brigitte de Lonthomon n'était pas si chochotte qu'il le croyait. Jean Robidou eut la surprise en ouvrant son courrier de trouver une lettre manuscrite de l'actrice. C'était bien le témoignage attendu... Cette lettre (postée à Saint Trop', comme il se doit) comportait même un luxe de détails inattendu de la part d'une femme qui n'avait pas précisément la réputation d'être écrivassière:
« Cher Monsieur Robidou,
Je suis désolée, absolument dé-so-lée, de ne pouvoir vous accorder l'interview que vous demandez.
Où trouverais-je le temps? Mon agenda est plein à craquer, je mène une existence délirante, dingue, survoltée. Entre la « Mostra » de Venise, un tournage prévu la semaine prochaine à Cinecitta, le prochain congrès de la S.P.A., je trouve à peine le temps de me délasser quelques heures sur la plage ensoleillée, à ramasser coquillages et crustacés.
Depuis le mort de Maman, c'est vrai, j'ai tendance à négliger l'hôtel de Lonthomon. Cette vieille bâtisse me donne vraiment trop de soucis. J'envisage de m'en défaire. D'ailleurs, lorsque je suis de passage à Montpellier, c'est toujours en coup de vent, pour m'occuper de la Fondation. Juste le temps d'aller voir ce que devient notre cher refuge de Maurin. C'est là que nous hébergeons les chats et les chiens abandonnés par leur maître, en attendant que quelqu'un veuille bien les adopter. Il y a beaucoup de cas de ce genre, croyez-moi! Décidément, les animaux sont moins décevants que les humains. Dans le regard de ceux que je recueille et soigne, il m'arrive parfois de lire au moins une lueur de reconnaissance.
Mais là, je m'éloigne du sujet qui vous intéresse. Vous souhaitez, cher Monsieur Robidou, recueillir quelques souvenirs de ma part sur ma défunte mère, Claude Aglaé de Lonthomon. C'est bien volontiers que je vous livre ici le peu qui soit de nature à alimenter un futur article dans le « Réveil du Midi ».
Auparavant, laissez-moi vous dire à quel point votre chronique de Montpellier sous l'Occupation, parue voici deux ans , m'a agréablement surprise. Trop souvent, les journalistes sont en quête de sensationnel, de détails morbides ou scabreux, quand ils ne cherchent pas uniquement à créer le scandale. J'en sais quelque chose, pour avoir été plus souvent qu'à mon tour éclaboussée par une certaine presse!
Heureusement, avec vous, il n'en est rien. Vous avez mené sur les années 1942 à 44 une enquête honnête, lucide, courageuse. J'ai trouvé rafraîchissant qu'un jeune comme vous aborde sans a priori ni parti pris un sujet difficile, sur lequel, même aujourd'hui, les témoins qui demeurent ne s'expriment pas facilement. Encore une fois bravo pour ce travail!.... »
[Je trouve, se dit Robidou, que la susnommée Brigitte manie un peu trop la brosse à reluire. C'en est même à la limite suspect! Personne ne va tout de même confondre le « réveil du Midi » avec France-Machin ou Voili-Voiçà! Enfin, voyons la suite....]
« ....Au sujet de la période dont il s'agit, je ne trouve rien d'autre à vous dire que ce que Maman vous en a pur évéler. Mère n'emporte aucun secret dans la tombe. Du reste, elle avait horreur du sensationnel. Elle n'eût sans doute pas apprécié qu'on ouvrît sur elle une rubrique nécrologique.
Il faut aussi vous dire, cher Monsieur, que je ne me trouvais pas à Montpellier durant l'Occupation. Si les choses avaient mal tourné, si le véritable visage de « Madame Claude » eût été découvert, le risque eût été grand qu'en tant que fille de résistante, je fusse arrêtée par la Milice ou par les Allemands. Dieu merci, il n'en a rien été. Jusqu'à fin 44, je demeurai bien à l'abri dans une famille d'agriculteurs en Lozère. Ils me traitaient comme leur propre enfant. J'y vécus des jours heureux entre l'aligot, le brame du cerf et la saucisse au choux.
C'est là que j'appris à aimer la nature en général et les animaux en particulier. C'est aussi là, mais ce détail n'a guère d'intérêt pour vous, que je perdis mon innocence entre les bras d'un beau gars du village.
Mais revenons aux choses sérieuses. Début 45, je retrouvai l'hôtel familial chamboulé par l'usage que vous savez. Malgré cela – ou à cause de « cela » - Lonthomon demeurait (allez comprendre!) en bon état.
[Oui, mais entre temps, réfléchit le journaliste, le contexte politique avait changé. Les ex-responsables des F.F.I. et F.T.P. s'étaient retrouvés, une fois la paix revenue « gros Jean comme devant ». C'est triste à dire, mais les autorités de la France Libre avaient hâte d'en finir alors avec le « Parti des Fusillés », en tous cas d'écarter les « rouges » du pouvoir....]
« Maman retourna sans protester à la vie civile. Rappelez-vous, on manquait de tout à ce moment là. La priorité pour Claude consistait à s'occuper d'urgence du domaine viticole laissé quatre ans à l'abandon, la vente du vin ne rapportait pas grand chose. Bref, elle tirait le diable par la queue. Pourquoi seulement le diable, se dit-elle? Suzie, mon amie d'enfance, avait déjà trouvé la bonne réponse.
Suzie, c'est une chic fille! Croyez-moi, questionnez-la plus souvent. Vous devez avoir un fameux ticket avec elle, tant elle s'est donné de mal pour vous recommander... Mon Dieu, que c'est bête, un homme!...»
27 septembre 1976 (un peu plus tard):
Plutôt vexé de cette remarque, Jean Robidou s'interrompit dans la lecture de la lettre. Brigitte avait raison, la galanterie n'était pas son fort. Mais il n'allait tout de même pas laisser une actrice refaire son éducation sentimentale, fût-ce par correspondance!
Puis il se ravisa, glissa dans la pochette quelques photocopies d'articles allant de 1950 à 1956 approximativement. Dans son dossier de presse, il était question de l'éviction du Parti communiste du gouvernement de l'époque, de la Guerre froide, de l'invasion de la Corée, du manifeste de Stockholm, de la déstalinisation. Tout cela lui semblait très lointain, très flou. Il avait tout au plus une dizaine d'années au moment des faits et s'intéressait plus alors à son jeu de Mécano qu'à l'actualité.
Sa
mauvaise humeur calmée, Robidou se dit que puisque sa copine
du C.D.T. avait voulu lui rendre service, autant valait la remercier.
Le téléphone était fait pour ça.
- Allo
Suzie... je te demande pardon pour la semaine dernière. La
faute au stress, quoi!
- Il
a bon dos, ton stress. Enfin, c'est oublié, mon lapin! Au
fait, tu as la réponse de Bri?
- Oui.
C'est même à toi que je la dois, si j'ai bien compris.
Ah, tu m'as bien fait marcher, ma grande!
- Bof!
C'était juste la B.A. du jour.... au fait, ça me vaut
quoi, ma B.A.?
- Une
invitation à dîner au « Jardin
des Délices ».
Au cas bien sûr où tu serais libre ce soir.
- C'est
selon.
- Selon
quoi?
- Ben,
mon travail au Comité. Avec ces cadences infernales, juge un
peu. Quinze heures: j'ai vendu six billets de promenade-conférence
dans l'Ecusson. Seize heures: il m'a fallu expliquer à deux
touristes
british
que l'hôtel de Lonthomon n'est pas ouvert au public. Dix sept
heures: un choriste de l'Armée Rouge en goguette m'a demandé
de lui indiquer « un endroit où l'on s'amuse »
à Montpellier. On n'en finit pas...
- Tu
n'as pas eu de peine à renseigner ton Popov, j'imagine...?
- Non.
Je l'ai branché sur le « Box
Song »,
rue Lepic. Même qu'il m'a prié de l'accompagner.
- Et
tu lui as répondu....?
- Par
un « niet ».
Cela n'entrait pas dans mon « troudodien »
(temps de travail).
- Et
moi, j'entre dans ton
troudodien?
- Toi,
ce n'est pas la même chose, gros bêta. Passe donc me
prendre à six heures.
27 septembre 1976 (encore plus tard):
L'itinéraire allant du Comité du tourisme au « Jardin des délices » passait par la rue Cope -Gambe et comportait donc une halte obligée au loft de Suzie. Ce fut d'abord l'habituel: « Je suis affreuse... il faut vraiment que je mette autre chose pour sortir! » (changement de décor à vue). Ensuite, le non moins rituel: « C'est le moment de sortir le grand jeu! »
Il
s'agissait du dossier de presse, Robidou pouvait enfin l'étaler.
Lire une correspondance à deux et compulser des documents joue
contre joue était pour lui nettement plus agréable que
se livrer à leur étude en solitaire. Ce d'autant que
les souvenirs de son intarissable copine recoupaient ses propres
sources d'information.
- Après
la Libération, lui rappela Suzie, les filles qui
travaillaient à l'hôtel de Lonthomon se sont
dispersées. En ce qui me concerne, je n'ai jamais perdu le
contact avec Madame Claude et nous avons gardé des liens
d'amitié. Je me rappelle qu'elle ne manquait jamais une
réunion de cellule du P.C.F. En tant que patriote et
militante, elle souffrait de la méfiance générale
qui sévissait alors envers les communistes.
- O.K.,
Suzie. Il me semble qu'elle
avait signé l'appel de Stockholm contre et la guerre de Corée
aux côtés d'intellectuels aussi prestigieux qu'Aragon,
Picasso, Joliot-Curie.
- Elle
était de tous les combats! Claude Aglaé s'était
même essayée à la critique d'art, comme l'avait
fait avant-guerre son père Gétan. Mais elle, bien
entendu, ne commentaitt que des oeuvres d'artistes engagés:
Fernand Léger, Picasso...
- Oui,
j'ai trouvé dans les archives du journal deux articles de
cette époque. L'un (écrit en 1950) concerne un tableau
connu de Picasso:
« Massacre en Corée ».
Elle y voit une dénonciation de la guerre, en quelque sorte
un « Guernica
bis ». Même
si l'agresseur américain n'est pas montré du doigt,
Claude dit bien ici qui est l'agressé. Le second article est
postérieur de trois ans au premier. Il s'agit d'un petit
dessin -du même artiste- censé figurer Staline. Ce
portrait fut rejeté par le P.C.F. parce que non conforme aux
canons du « réalisme socialiste »....
- Ces
considérations me dépassent!
- Admettons.
Qu'en pensait madame Claude, selon toi?
- Rien,
du moins rien de clair. En fait, elle a tergiversé. Dans un
premier temps, je crois qu'elle n'était pas trop d'accord
avec la position du Comité central.
- Sans
doute elle a du s'aligner sur Aragon. Au départ, le dessin
avait été publié sous son patronage, mais il
s'est lui-même déjugé, l'obéissance au
Parti l'a finalement emporté.
- Cela
voulait dire qu'un artiste n'avait pas le droit d'être
lui-même?
- On
peut dire aujourd'hui les choses comme ça! Mais Brigitte se
souvient qu'à la même période aux Etats-Unis, on
se livrait aux excès inverses, le Mac-Carthysme y sévissait
à fond.
Je te lis la suite de sa lettre, lorsqu'elle raconte ses débuts
dans l'art dramatique:
« Maman rejetait viscéralement « l'american way of life », elle préférait diffuser « Pif le chien » plutôt que « Le journal de Mickey » et préférait le « Baume de la Comtesse » au Coca-Cola. Notez que ne l'ai jamais contrariée sur ce point....
Pendant ce temps là, je prenais des cours de théâtre. Avec une troupe de copains, nous avions monté « La guerre de Troie n'aura pas lieu ». Mère trouvait ce texte d'avant-guerre joliment écrit, mais ringard. C'est qu'entre temps, la guerre de Troie avait bel et bien eu lieu! Nous prîmes ensuite « Mère Courage » de Berthold Brecht. Du théâtre engagé, comme Maman l'aimait. Elle applaudit des deux mains à cette « chronique de la Guerre de Trente ans », qui lui rappelait sa lutte récente. A l'inverse, Anouilh, que nous jouâmes par la suite, ne trouvait pas grâce à ses yeux. « Antigone », écrite aux heures les plus sombres du pays, en 1942, lui était politiquement suspecte, elle donnait une image trop résignée. Ah! Ce prétendu « courage d'accepter la mort »! Mère apprécia tout de même en 1952 l'interprétation que je fis de Jeanne la Pucelle: « une alouette volant dans le ciel de France ». En lui reprochant toutefois d'être demeurée « entre les bras de l'Eglise », alors que justement cette dernière avait collaboré avec l'occupant.
Ces interprétations, dont je lui laisse aujourd'hui la responsabilité, je les jugeais alors abusives. Sans doute suis-je la seule femme de la famille à n'être pas marquée « à gauche ».
Il faut vous dire aussi qu'en 52, j'étais amoureuse. Je venais de rencontrer le jeune réalisateur Jo Rivedam, l'espoir du cinéma français. Nous ne perdîmes pas de temps en préliminaires. « La Vérité » devait bientôt sortir du puits, dans la tenue que vous savez. Ce fut ma « lune de miel ».
Suzie
interrompit la lecture:
- Ce
que Bri te dit entre les lignes, c'est à quel point elle fut
profondément blessée par certains commentaires de « la
Vérité » parus dans la presse en général
et ton journal en particulier...
- Je
veux bien te croire. J'ai sous les yeux une critique signée
de Claude Raumiac, qui vaut son pesant de cacahuètes: « Le
narcissisme délirant de Melle de Lonthomon comme la
complaisance du scénariste-réalisateur Jo Rivedam ont
dépassé toute mesure. Il ne s'agit plus à
présent de poses suggestives. Tout est montré de ce
corps continûment offert. Que penser d'un mari, fût-il
metteur en scène, qui expose ainsi l'anatomie de son épouse
une heure et demie durant... »
- Moi,
je n'en pense que du bien, à côté de ce qui se
fait aujourd'hui... laissons cela! Je vois poindre ici le sujet qui
t'intéresse. Reprends la lecture, s'il te plaît:
« Un
certain jour de 1953 – c'était le 5 mars, j'ai bonne
souvenance, - ma mère m'apparut le visage décomposé.
-« Que se passe-t-il? » lui demandai-je
alarmée. - « Père est mort! ».
-
« Qui cela? » - « Joseph! »
Sur
le coup, je ne compris pas bien. Jamais, jusqu'alors, Maman ne
m'avait parlé de mon père. Pour moi qui pouvais
me croire née de l'opération du saint Esprit, il eût
été plaisant qu'il s'appelât Joseph. Mais ma mère
n'était pas ce jour-là d'humeur à plaisanter.-
« Le petit père du peuple n'est plus »,
fit-elle.
Car
il s'agissait ni plus ni moins que de la mort de Joseph
Vissarianovitch. Staline, bien sûr, qui d'autre? Cette funeste
nouvelle venait d'être annoncée à la T.S.F. »
- Tel
était donc l'évènement qui bouleversa tant
Claude Aglaé, fit Robidou. Dans un premier temps, pas
longtemps en fait, le « Vojd »
(Guide)
fut pleuré du monde communiste. Les plus optimistes se
réjouirent du « printemps Malenkov »
qui s'ensuivit. Pour eux, après des années de
dictature implacable, une certaine détente semblait
s'annoncer en Union soviétique. Rares étaient ceux qui
avaient remarqué à l'arrière-plan de la photo
de Staline sur son lit de mort un petit homme rondouillard: Nikita
Khrouchtchev. Il devait faire bientôt parler de lui, celui-là!
Dès le 10 mars, donc au lendemain des obsèques du
« Vojd »,
Beria, maître de la police, amnistiait un million de condamnés
politiques en Russie. Trois mois plus tard, il était lui-même
arrêté et exécuté. L'épuration
commençait. Mais qu'en dit Brigitte?
« Je
passe vite sur des évènements que vous connaissez sans
doute mieux que moi. Ce qui vous intéresse ici je pense, c'est
la représentation que pouvait s'en faire Maman.Au
risque de vous décevoir, j'avouerai qu'elle ne manifesta pas
sur le moment de réaction particulière. Au moins
jusqu'au vingtième Congrès. Donc, seulement trois ans
plus tard....»
- Le
vingtième Congrès? demanda Suzie qui s'y perdait un
peu.
- Oui,
celui qui se tint une fois Khrouchtchev parvenu au faîte du
pouvoir, reprit-il. La nuit de 24 au 25 février 1956, il
avait dénoncé dans un rapport dévastateur les
crimes du Stalinisme. Pour le monde entier, ce fut un véritable
séisme!
- Si
tu cherches vraiment à savoir, intervint
Suzie, ce que représentaient pour une militante communiste
comme Claude les « révélations »
dont il est question, je te donne tout de suite la réponse:
elle mit le « rapport Khrouchtchev » au panier
sans en croire un seul mot. Pour elle, c'était un document
partisan, de pure opportunité politique, un bon prétexte
en somme à la « déstalinisation »
du régime et aux purges qui s'ensuivirirent.
- D'autres
y voyaient un peu plus plus clair, rétorqua Robidou. Pour
moi, je n'ai pris conscience de toute l'horreur du stalinisme que
plus tard, en 62, en lisant « Une
journée d'Ivan Denissovitch ».
Soljenitsyne a dit « de l'intérieur »
toute la vérité sur le Goulag, il y parle en
connaissance de cause de la dénonciation, de la torture, de
la dissidence traitée comme une maladie psychiatrique... En
U.RS.S., la diffusion de son oeuvre eut lieu sous le manteau! Pas
étonnant! Soljenitsyne était catalogué là-bas
comme un auteur « révisionniste »,
c'était le valet du Capitalisme!
- Même
en sachant tout ça, Claude ne s'est pas rendue à
l'évidence! D'ailleurs, me disait-elle, en admettant que ces
abominations -qu'elle tenait pour des calomnies- eussent une
réalité, elles appartenaient déjà au
passé. Parce que le vingtième Congrès (comme tu
dis) avait tout changé!
- Et
comment donc! La répression soviétique en Hongrie,
l'effusion de sang, les vingt mille morts de Budapest se situent à
la fin de cette même année 56. Mais laissons Brigitte
conclure, allons jusqu'au bout de sa lettre. Et hâtons nous
après cela de rejoindre le Jardin des délices, de peur
que notre dîner ne refroidisse!
« Ah, ce vingtième Congrès, s'il n'avait pas eu lieu, il faudrait aujourd'hui l'inventer. Après la repentance il représentait l'absolution. Après la contrition, sincère ou non, c'était la rédemption de tous les péchés. Après une vie de turpitudes, le « consolamentum » qui faisait de vous un « Parfait » .
Cher Monsieur Robidou, tout le monde n'a pas la chance d'avoir eu comme moi une mère communiste. Par la suite je suis devenue une actrice, un « sex symbol ». Vous-même êtes promis, j'en suis sûr, à un brillant avenir journalistique. Alors, ne jugeons pas trop vite, ni vous ni moi!
Lorsque, ma dernière heure venue, je me présenterai devant saint Pierre, avec pour seuls défenseurs: le chats, les chiens et les bébés phoques, je sais d'avance que le Vicaire du Christ me regardera de travers, en agitant ses clés d'un air dubitatif: « Voyons, ma belle, vous avez pas mal défrayé la chronique et rôti le balai jusqu'au manche... est-ce bien raisonnable, tout cela? Dois-je vous laisser entrer en Paradis? »
Et moi, je répondrai: - « Bon saint Pierre, il est vrai que j'ai beaucoup péché. Mais depuis, il y a eu le vingtième Congrès! » Et là, je suis sûr qu'il me laissera passer.
Bon, je bavarde, bien sûr je me laisse aller. Depuis un moment, la maquilleuse me fait de grands signes, il faut que je me prépare d'urgence au prochain tournage. Bye, je vous laisse, jeune homme.
J'espère que les éléments que je vous ai fournis sur les années cinquante à Lonthomon sont de nature à éclairer votre lanterne. J'espère aussi que vous aurez pris plaisir à me lire et que vous ne me tiendrez plus, comme d'autres journalistes, pour « une ravissante idiote ».
Mon
« truc »? Il est tout simple. Pour rester
ravissante, un bon lifting. Et pour ne pas mourir idiote, deux heures
d'atelier d'écriture tous les lundis.
Bonne
chance, bon courage et portez vous bien.
Brigitte de Lonthomon.
15 mars 2008
REFLETS DANS UNE BULLE
ReFlets dans une bulle....
Ajourd'hui, 24 décembre 1936, une animation particulière règne à l'hôtel de Montholon. Un sapin de Noël, venu tout exprès des proches Cévennes, se dresse dans le salon. La pièce de réception s'emplit des cris joyeux des enfants de la famille, des locataires et du personnel du domaine, réunis par Claude Aglaé.
Trente ans - l'intervalle d'une génération- sont passés depuis les événements de 1907 à Monpellier. Devenue en fait maîtresse de maison depuis le départ d'Aude (sa mère), cette belle quadragénaire est doublée d'une communiste militante. Lorsqu'elle avait douze ans, Claude apprenait à relever la vigne avec les ouvriers agricoles. Formée à la même école, sa fille Brigitte, qui vient d'atteindre un âge équivalent, fête Noël avec tous les enfants de Lonthomon. Brigitte offre à ses amis un bon goûter et le spectacle de clowns qui l'accompagne: rien de plus naturel que cela.
Le cadeau de la fille de la patronne n'est pas plus spectaculaire que ceux destinés à Pierrette, Jojo, Jacquou, Magali, Jeanneton et autres marmousets réunis là, de tous bords et toutes conditions.
Ces présents n'en sont pas moins appréciés. Avec la crise économique qui sévit, leurs parents respectifs n'ont souvent pas grand chose d'autre à mettre dans leur chausson qu'une orange. Pour tous ces petits, la fête collective est un instant de bonheur, un moment partagé.
Le seul à ne pas avoir l'air heureux en cette veille de fête, c'est Gaétan. Le comte infirme reste prostré dans son fauteuil Louis XVI. Il regarde fixement les gosses qui l'entourent sans paraître vraiment s'y intéresser. Atteindre la soixantaine n'a rien de réjouissant pour celui qui fut un séducteur impénitent. Mais le comble est d'y parvenir avec un bras estropié, une jambe de bois et les poumons rongés par le gaz moutarde.
Gaétan ne gémit pas sur son triste sort. Enfin, pas ouvertement. C'est pire. Replié sur lui-même, ignorant le reste du monde, il se réfugie dans un silence orgueilleux. Son regard s'arrête sur une boule de cristal dépoli, parmi toutes celles qui décorent le sapin. Ce n'est pas le scintillement de la guirlande lumineuse qui l'attire. Ni la féerie de Noël dont elle est porteuse. Gaétan frôle, caresse par la pensée cette sphère, forme idéalement lisse comme une porcelaine de Sèvres, galbée comme un sein de femme. Cette boule de cristal, au sens que lui donnent les voyant(e)s « extralucides », agit comme un miroir convexe. Elle réfléchit les visages en les rapetissant. La pupille du comte perçoit de ce fait un environnement miniaturisé, déformé sans commisération....
Premier reflet:
Le visage de Brigitte apparaît d'abord. « Une petite sauvageonne sans éducation, cette gamine! » Gaétan pense qu'il n'en fera jamais une aristocrate. Avant d'assumer son rôle de grand-père, lui-même aimerait bien en connaître le père. Le « hic », c'est que Claude Aglaé n'est pas mariée et ne le sera sans doute jamais.
- « Brigitte est ta petite-fille, que veux-tu savoir de plus? » - « Qui en est le géniteur? »
Elle hausse les épaules. Ce n'est pas une question à poser à Claude, pourrait-elle seulement donner la réponse avec certitude? A présent, dans la dynastie des Lonthomon, le titre comtal se transmet par les femmes. Voilà qui est singulier! On n'avait pas vu ça depuis le règne des Amazones. Avec ses relations extra-conjugales, Gaétan serait mal venu de se montrer bégueule. Mais lui c'est un homme, ce n'est pas pareil, et dans le cas de Claude, il manque un homme au foyer, cela se sent. Brigitte est très « nature », un peu trop même à son goût. Qu'elle adore les animaux et ne se plaise que parmi les chiens et les chats, c'est normal à son âge. Mais qu'elle aille à douze ans passés se baigner toute nue dans le Verdanson, sous les yeux des gamins du quartier, voilà qui n'est pas tolérable! Cette fillette, on n'en fera qu'une cocotte... ou une actrice, ce qui revient au même!
Second reflet:
Au visage de Brigitte, se substitue celui d'Aude, sa femme, à présent retournée dans sa famille à Sallèles. Ah! Il lui en avait fait voir de belles, à sa compagne!
Depuis qu'Eve a croqué la pomme (en tendant traîtreusement à Adam l'autre moitié), la femme est condamnée à tout supporter. Aude en avait pris pour vingt ans de ses absences, son dédain, ses tromperies... jusqu'alors elle avait affronté les vexations en tous genres avec une humeur toujours égale, elle manifestait en toutes circonstances une physionomie douce, résignée....
Enfin, pas tant que ça, la suite allait le montrer....
Au début, tout cela semblait normal et « dans l'ordre des choses » à Gaétan, pur produit de la « Belle Epoque » -celle dont on ne parlait déjà plus qu'avec nostalgie. Son destin avait basculé lors de la Grande Guerre. Incorporé dans l'Aisne, sous les ordre de Nivelle, il avait participé à la désastreuse offensive du Chemin des Dames. Ce fils de famille, viveur invétéré, tenait à montrer qu'il n'était point un lâche. Il le prouva par l'absurde. Quel est le comble de l'héroïsme pour un escrimeur d'élite sous un déluge de mitraille? Faire des moulinets avec son épée? Don Quichotte gesticulait de même en affrontant les moulins à vent.
Atteint par un éclat d'obus à la jambe, Gaétan était resté longtemps inanimé sur le champ de bataille. In extremis, une ambulance l'avait récupéré. La gangrène s'était mise dans la blessure, il avait fallu l'amputer. Gaétan pouvait s'estimer heureux de





