PostHeaderIcon Question muette, par Nicole Artaud

Ecrire un texte à la deuxième personne (tu ou vous)

QUESTION MUETTE

Tu me regardes avec sérieux. Tes yeux sont graves, ta bouche ne sourit pas. Tu attends un peu crispée mon approbation.

Je voudrais te dire que mon opinion ne compte pas, ce qui compte, c'est ce que tu ressens, toi. Il est temps que tu vois ta vraie valeur, tu dois voler de tes propres ailes et ne plus te reposer sur moi.

Tu as une âme d'artiste, mais aucun sens pratique. Le plus banal objet du quotidien doit être beau avant d'être fonctionnel, ce qui te pose parfois quelques problèmes.

Alors, tu râles après toi-même, et prend de bonnes résolution que, tu le sais à l'avance, tu ne tiendra pas.

Tu partage ton temps libre entre tes deux passions, le théâtre et la peinture.

La comédienne en toi, te permet d'être un excellente vendeuse dans ce boulot à mi-temps qui fait bouillir ta marmite. C'est un véritable show que tu joue à la cliente qui repartira habillée de pied en cap et contente d'elle !

Mais quand l'inspiration te tient, tu peux passer des heures devant ton chevalet, le pinceau à la main. Ton style a évolué. De figuratif, il devient de plus en plus abstrait, mais une force certaine traverse tes tableaux. Et bien que magnifiques, tu n'oses pas les proposer à des galeries.

Si tu savais, comme j'envie ta passions pour tes passions, moi qui, au contraire, possède trop de sens pratique, et si peu d'imagination.

De ta vie, on pourrait faire un roman. Ton parcours est tout sauf linéaire et ennuyeux. Tu as l'art de te mettre dans des situations improbables.

J'aime que tu me racontes tes aventures. Ton enthousiasme ne s'émousse pas au fil du temps. Tu encaisses les coups en cherchant le côté positif. Tout revers fait avancer me dis-tu, mais en contrepartie, cela affaiblit ta confiance en toi.

Alors, tu quêtes mon soutien, surtout, quand comme aujourd'hui, tu viens me présenter ton nouveau compagnon.

Mais comment pourrais-je te dire après l'avoir vu deux minutes:

- Mais oui, fonce, c'est l'homme de ta vie,

ou

- Non, ce n'est pas quelqu'un pour toi.

De toute façon, tu n'en feras qu'à ta tête, quitte à me reprocher, ensuite, de t'avoir poussée dans la mauvaise direction.

Tu es la petite dernière, la petite fille tant espérée, celle sue qui tout le monde s'extasie et à qui l'on passe tous ses caprices.

Malgré cela, tu as été assez intelligente pour ne pas en profiter (ou si peu !).

Moi, j'ai toujours voulu te protéger, éloigner de toi tout ce qui pouvait te faire du mal, et ce le plus longtemps possible.

Mais tu n'as plus besoin de ma permission, petite soeur, ton choix sera toujours le bon.

Mais si le prince charmant se transforme en crapaud, il aura affaire à moi !

Nicole Artaud, 22/06/2009

PostHeaderIcon Heil Hitler, par Jean-Claude Boyrie

Heil Hitler !

 

     Gloire à toi, Führer !

    Artiste-peintre retoqué, tu t'es lancé dans la politique. As fondé le Parti National-Socialiste. As galvanisé les foules par ta faconde éblouissante. En quelques mois, tu t'es emparé du pouvoir. 

     Gloire et fureur ! C'est en toute légalité, par le seul jeu du suffrage universel, que tu es devenu le « conducteur ». Tu as accédé à la magistrature suprême, évinçant ce vieux crétin d'Hindenbourg, chancelier gâteux et cacochyme.

    Puis tu t'es lancé dans la course aux armements. Grâce à toi, l'Allemagne vaincue a retrouvé sa fierté, elle est même devenue une super-puissance. Tu as fondé le troisème Reich. Tu l'as couvert de croix gammées et de fabriques de canons.

    Alors, sous couleur de régler le conflit des Sudètes, tu as envahi la Tchécoslovaquie.

   Bien sûr, les Français et les Anglais ont toussoté. Pour la forme. Tu les as défiés. Ils ont baissé leur culotte à Munich. Enhardi par ce premier succès, tu as franchi l'étape suivante en t'attaquant à la Pologne. Cette fois, les Alliés ne pouvaient faire autrement que de te déclarer la guerre. Trop tard. Tes hordes ont déferlé sur l'Europe. En quelques semaines, tu n'as fait qu'une bouchée du coq gaulois. Les rosbifs, il est vrai, se sont révélés plus coriaces. Pour les réduire, il te faut attendre un peu. Mais rassure-toi, leur écrasement ne saurait tarder.

LUCIFER

« Le mystère de la chute des anges » de Raymond Boterie ( 1509 -1510 )

    Après tous ces exploits, que te reste-t-il à conquérir, invincible Führer ?

   Toi, le petit juif minable, qui rêves d'expédier tes congénères en enfer, c'est à présent le Paradis que tu reluques. Tu convoites ce royaume du Ciel qui t'échappe encore. Pas pour longtemps. Tu rêves d'en faire un Jardin des délices à ton usage exclusif.

    Devant toi, Dieu-le-Père lui-même a tremblé. Il a dépêché le bon Saint Pierre pour t'accueillir à sa porte. Le gardien du Paradis, avec ses clés à la main, t'a reçu de façon fort civile – et personnellement escorté.

    Anges archanges et chérubins t'ont fait une haie d'honneur... et le salut hitlérien : « Heil Führer ! » Ils ont chanté tes louanges : « Hosanna ! »

   Ensuite, Saint Pierre t'a fait faire le tour du propriétaire. Présenté les édifiantes créatures qui peuplent la demeure céleste : prophètes, apôtres, saints, vierges sages et vierges folles, que sais-je encore ?

   Cela ne t'a pas suffi. Par la pensée, tu avais déjà annexé le paradis au IIIème. Reich. Pour un million d'années, tant qu'à faire. Tout s'était si bien passé pour toi jusque là !

   Et puis, patatras ! Ton rêve s'est effondré. Alors que tu jetais  un dernier coup d'oeil satisfait sur ta conquête, j'ai vu soudain ton visage empourpré de colère. Tu glapissais, éructais. Inondais tes interlocuteurs de borborygmes et d'invectives.

   Une vraie déferlante !

    « Ah so ! Was ist das ? Heilige Pieter, es gibt ein Jude darin ! »

   Embarrassé, mais se voulant conciliant, le bon saint Pierre a tenté de te calmer.
  - Sois raisonnable, Herr Adolf. Les Juifs, tu ne peux pas tous les exterminer. En tous cas, pas celui-là. N'y touche pas, c'est trop risqué, je t'assure, et même carrément impossible !
  - Warum ? Dis-moi pourquoi cette chose ist so riskiert, wirklich unmöglich !
  - Chut, crie un peu moins fort, Herr Hitler ! Cet homme, c'est le fils du patron !

PostHeaderIcon Amandine fait des histoires... par Christiane

                      Montpellier, enfin ! Montpellier de tes rêves. Montpellier danse. Tout un programme. Ton programme. Une éternité de désirs, te semble-t-il. Jusqu’à ce jour de juin où une lettre à en-tête du rectorat t’annonçait que ton dossier était retenu. Inscrite au lycée, dans une section aménagée pour y effectuer des études de danse. Première artistique et littéraire option danse. Le cadeau que tes parents ont fini par accepter, comprenant bien que tu ne lâcherais pas.

Bien sûr, il y eut la peur, l’affolement, même. Quitter Saint Etienne, tes amis, tes habitudes, tes souvenirs. Les quitter, eux, ton père, ta mère. Et ton petit frère qui ne sera plus en travers de ton chemin quand tu souhaites rester seule…Tu ressens aujourd’hui la force de leur amour, la puissance de vos liens. Un mois déjà que tu n’entends plus leurs voix qu’au téléphone ; qu’il te faut imaginer leurs visages, leurs regards, leurs sourires. Mais un mois aussi où tu te laisses emporter par ta passion ; un mois à découvrir cette ville ouverte au soleil et à la douceur, appelant aux rencontres et à la promenade. Un mois, et déjà d’autres habitudes t’imprègnent.

Par chance, tes parents t’ont aidée à louer un charmant studio aux Arceaux. Tous les jours, matin et soir, tu traverses les allées ombragées du Peyrou pour aller à tes cours. Et tu t’es familiarisée avec certaines silhouettes, certains visages, au point que leur absence, de temps en temps, finit par te déstabiliser. Que lui est-il arrivé ? Tu t’inquiètes, jusqu’au jour où il, elle, réapparaît…

Huit heures moins vingt. De loin, tu l’aperçois, sous la statue de Louis XIV. Raphaël. Il attend Jeanne. Pour toi, ils s’appellent Jeanne et Raphaël, ainsi en as-tu décidé. Quelques minutes encore et elle arrivera, souriante, et se jettera dans ses bras. Ils s’embrasseront et marcheront enlacés vers le lycée. Car, tu en es sûre, ils sont en terminale quelque part…Ce sont tes préférés. Beaux, jeunes, amoureux.

Il y a aussi la jeune maman toujours pressée, qui crie à son petit encore tout endormi. « Allez, dépêche-toi. On va être en retard. »… « Antoine, ne traîne pas. » Pauvre Antoine. Pas le droit de regarder les oiseaux. Pas le droit de ralentir. Pas le droit de tourner la tête. Pas le droit, pas le droit, pas le droit. Certains matins Antoine pleurniche. Il n’arrive pas à suivre. Et sa mère crie encore plus fort…La journée commence décidément mal…

Le soir, quand tu reviens fatiguée mais heureuse d’avoir pu danser, tu croises d’autres habitués. Où sont passés ceux du matin ? Déjà rentrés ? Ou peut-être pas encore ?

Toi tu as plus de temps. Tu peux t’attarder, les observer.

D’abord le fou du roller. Un garçon d’une vingtaine d’années. Grand, mince. Très beau. Il le sait d’ailleurs. Il ne te regarde jamais, trop occupé à soigner ses pirouettes, à décrire de grandes arabesques sur ses patins. Sans doute soucieux qu’on le remarque, qu’on l’admire. De temps en temps quelques curieux s’arrêtent, l’observent, osent des commentaires, l’encouragent, applaudissent, même. Lui fait semblant de ne pas les voir, de se concentrer uniquement sur sa course. Hypocrite ! Exhibitionniste ! Frimeur !

Et puis…Ah ! La voilà. Tu as bien fait d’attendre un peu. Elle arrive de son pas lent, comme d’habitude. La plus incroyable des vieilles dames que tu aies rencontrées dans ta courte vie. Sa tenue surtout. Une petite grand-mère, toujours vêtue d’un tailleur…en sac à patates. Oui, oui. Tu en es sûre, c’est du sac à patates. « Voyons, Amandine, c’est de la toile de jute » t’a dit ta mère l’autre jour au téléphone. Mais non. La toile de jute, bien sûr, tu connais. Tu as une robe en toile de jute. C’est beaucoup plus fin. Elle, elle se fait ses vêtements dans des sacs à patates qu’elle récupère. Comme ceux que tu voyais chez ton grand-père, ça ne fait aucun doute…Elle arrive donc, dans son tailleur en sac à patates, un petit chapeau assorti sur la tête, tenant sous le bras un immense carton à dessins. Une peintresse ? Mais quelle allure ! En même temps, tu lui trouves un brin d’élégance…Aujourd’hui, quand elle passe à ta hauteur, tu n‘y tiens plus. Tu lui embraies le pas. Tu la suis. Tu rythmes ta cadence sur la sienne. Il faut que tu saches…Qui est-ce ? Que fait-elle tous les jours avec son grand carton ? Cinq minutes, dix minutes, à travers les rues des Arceaux. Ton esprit vagabonde, tu échafaudes des hypothèses…Et puis, la voilà qui s’arrête devant un immeuble, sort sa clé, et disparaît. Fini pour ce soir…Non, tu ne peux pas abandonner ainsi. Tu t’approches. L’interphone. Quatre noms : Waszilievski, Armand, Picot, Ricome. C’est elle ! Waszilievski, bien sûr. Une russe. Une noble russe, immigrée pendant la Révolution. Tu l’as étudié en histoire. C’était il y a longtemps…Justement ! Elle est si vieille. Elle a fui la guerre et la pauvreté. Et elle a pris l’habitude de récupérer des sacs à patates.

-Vous cherchez quelque chose, mademoiselle ? » Tu sursautes, tu bafouilles. Ce gros monsieur derrière toi. L’air si sévère.

- Madame Waszilievski. Je voulais voir si madame Waszilievski habite bien ici.

- Madame Waszilievski ? Il y a bien un monsieur Waszilievski, mais il est veuf depuis vingt ans. »

Confuse, comme prise au piège, tu t’excuses. Tu tournes les talons, tu te sauves comme une voleuse…ça ne se fait pas de fouiner partout et d’inventer n’importe quoi. Waszilievski ! Pourtant c’est le seul nom qui lui va bien. Tu ne l’imagines quand même pas avec un nom ordinaire !

Et puis, un soir…Tu l’attends, assise sur un banc de la contre-allée. Elle arrive. Aujourd’hui, un cardigan recouvre son tailleur en sac à patates. Il commence à faire frais. Tu tournes la tête de l’autre côté. Depuis ce jour où tu l’as suivie jusque chez elle, elle demeure une énigme pour toi…Madame Armand-Picot-Ricome t’a déçue. A son insu, certes. Mais ton enquête piétine. Et puis tu crains de te faire encore remarquer, de devenir suspecte aux yeux du voisin. Armand ? Picot ? Ricome ? Ces derniers soirs, tu as préféré te tenir à l’écart. Tu l’as suivie de très loin. Du trottoir d’en face tu as attendu que ses fenêtres s’allument. Deuxième étage. Voilà. Tu sais maintenant qu’elle habite au 5 rue Fontenille, deuxième étage. Une fenêtre donne sur la rue. Et puis ? Et puis plus rien. Madame Armand-Picot-Ricome ne livre plus rien d’elle-même. Mais tu ne peux t’empêcher de l’attendre, de la guetter discrètement. Tu as tant besoin de savoir…Quoi ? Qui ? Où ? Quand ?

La voilà qui arrive. Comme d’habitude elle va passer devant toi. La suivras-tu encore ? A quoi bon ? Mais non. Elle modifie sa trajectoire. Elle bifurque…Vers ton banc ? Vers toi ? Qu’est-ce que…

-Alors, petite demoiselle ? Fidèle au poste ? »

Que t’arrive-t-il ? Tu rougis. T’a-t elle démasquée ? Un sourire moqueur illumine ses yeux. Tu ne sais que répondre. Tu regardes autour de toi, derrière…

-Oui, c’est bien à vous que je parle. Vous croyez que je n’ai pas remarqué votre manège ? Voilà une semaine que vous me suivez. »

Tes lèvres dessinent un « Oh ! » indigné, mais pas un son n’en sort.

-Ne cherchez pas à nier. Je vous vois. Pour le métier de détective, vous repasserez. Il vous faut encore de l’entraînement. Les filatures, c’est pas votre fort. Quelle discrétion ! »

Maintenant tu es mal. Tu ne sais que répondre. Tu baisses la tête. Tu as l’impression que tout le monde te regarde. Ridicule ! Tu te sens ridicule. Et elle continue !

-Madame Waszilievski ! Vous auriez pu trouver plus original comme mensonge. »

Va-t-elle cesser de te harceler ainsi ? Après tout, ce n’est pas ta faute si vous habitez le même quartier, si vous avez les mêmes horaires. Et puis…Mais que dit-elle ? Une tasse de thé ? Tu lèves les yeux, ahurie.

-Ne me regardez pas ainsi. Je vous invite à prendre une tasse de thé chez moi. A moins que vous préfériez du coca ? J’en ai aussi…Allez, venez. Nous ferons connaissance. J’aimerais comprendre pourquoi vous vous intéressez tant à moi. »

Presque au bord des larmes tu la regardes. Tu as peur, mais son visage est bienveillant. Elle te sourit avec aménité…Tu te lèves…

Francine Ricome, pas plus russe que toi, te fait pénétrer dans son appartement. De belles pièces, mais quel capharnaüm ! Les objets se bousculent sur les étagères, la table, la commode. Pas un espace libre. Et des tapis, et des tableaux…Pendant qu’elle prépare le thé dans la cuisine, tu te livres à tes observations. Malgré toi tu cherches sa machine à coudre. Une vieille Singer noire, comme celle de ton arrière grand-mère. Mais non, c’est un des rares objets qu’elle ne possède pas. Comment fait-elle, alors, ses petits tailleurs ?

Elle revient avec des tasses et des petits gâteaux, te sert, interrompant le fil de tes pensées.

-J’espère que vous aimez le thé au jasmin. »

A vrai dire, tu n’en sais rien, tu n’as pas l’habitude de boire du thé. Mais qu’importe ! Oh, ces petits tasses fleuries, en porcelaine. Comme celles de ta grand-mère. Quel goût ! C’est vieillot. Tu préfères bien sûr ton service Ikéa, aux couleurs flash. C’est jeune, moderne.

-Tenez, quelques croquants de Montpellier. Les meilleurs, je les achète rue du Courreau, la seule adresse valable, croyez-moi. »

Ton regard glisse sur ses nombreuses photos. Des gens de tous les âges, de toutes les époques. Sa voix t’entraîne…

-Mon mari… Il était ingénieur à Paris. Nous sommes venus nous installer ici lorsqu’il a pris sa retraite. Il est mort il y a dix ans. »

Ni russe, ni montpelliéraine. Un parisienne que le Midi attire…Banal, vraiment banal. Et lui, en maillot, dans ce cadre ? Son petit-fils ou son arrière petit-fils ? Mais tu n’auras pas de réponse. Elle préfère te faire goûter aux grisettes de Montpellier.

-Vous connaissez ? »

Non, mais c’est bon. Tu en rapporteras chez toi. Bonne idée de cadeau.

Tu continues tes observations. Tous ces tableaux partout, certains même pas accrochés aux murs, simplement empilés par terre. Pas russe, mais peintresse, sûrement. Il faut que tu saches. Le sac à patates, le carton à dessins. Tu t’apprêtes à oser ta question… « Est-ce vous qui avez peint ces toiles ? » Mais trop tard. Elle t’a devancée, plus rapide. C’est elle qui t’assaille de questions, maintenant. Ce que tu fais, où est ta famille…

Elle s’étonne : « Comment ? Vos parents vous ont laissé vous installer seule ici ? A vote âge ? Et ils ne sont pas inquiets ?... »

Quelle indiscrétion, te dis-tu. Quelle curieuse ! Quelle sans-gêne ! D’autant que, tu le sais bien, ce fut difficile de leur arracher leur consentement. Au début, ils ont refusé tout net. Tu entends encore ton père : « Pas question. Il y a des écoles de danse à Saint Etienne. » Mais tu as insisté, pleuré, tu les as harcelés, menacés. Jusqu’au chantage au suicide. Alors ils ont eu peur, et ils ont cédé. Heureusement ils se sont souvenus de cette cousine de ta mère, installée à Montpellier. Elle s’est montrée compréhensive, a promis de s’occuper de toi. Elle a d’ailleurs tenu promesse, prend de tes nouvelles tous les jours, t’invite tous les dimanches. Au point que tu la trouves maintenant envahissante, et raseuse à te raconter sans arrêt son divorce. Mais c’est grâce à elle que tu as échappé à l’internat ; tu te sens redevable, et il te faut accepter sa présence qui rassure tes parents.

Oui, tu le sais bien. Ce ne fut pas facile pour toi de les convaincre. Et tu as honte au fond quand tu repenses aux moyens que tu as mis en œuvre…

La vielle dame poursuit, avec ses commentaires et ses questions.

-Ce doit être un souci pour eux, de vous savoir seule ici. »

Ah ! Oui. L’inquiétude. Un de leurs passe-temps favori. Ils te téléphonent tous les jours pour te délivrer leurs sempiternels conseils…Bien te couvrir. Manger sainement. Te coucher tôt. …Pénible !…

Mais tout cela, tu ne le lui avoueras pas. Au contraire, tu t’entends répondre :

-Inquiets, mes parents ? Non, ils me font confiance. Ils me laissent faire ce que je veux. Je sais me débrouiller seule. J’ai l’habitude…Et puis j’ai plein d’amis… »

En fait, tu en aimerais bien davantage…Dur, de te faire des copains ici…Au bout d’un mois…Chacun pris dans ses habitudes…Et toi…Tu mens. Oh ! Juste un peu…Mais de quoi se mêle-t-elle, aussi ? Elle te prend pour une gamine ?

                Que va-t-il se passer, maintenant ?

Vraisemblablement vous allez vous adopter mutuellement. Nul besoin de mots pour le comprendre. Tu la trouves si charmante, si chaleureuse, si attachante…Et puis elle t’agacera vite, comme une vraie grand-mère.

Elle t’agacera avec ses conseils incessants, son cortège de précautions, toutes ses peurs que tu jugeras complètement dépassées. Comme ta propre grand-mère elle ne te fera pas confiance pour la nourriture, te trouvera trop maigre, et ne te laissera pas repartir de chez elle sans un reste de soupe, de poulet ou de gratin. « Tiens, prends ça. J’en ai trop fait. A mon âge on n’a pas d’appétit. » Et elle insistera : « Je ne vais pas le jeter quand même ! » Et tu t’en iras, chargée de munitions pour ton repas…ce qui au fond, avoue-le, t’arrangera bien.

Elle t’agacera à se mêler de ta vie, à t’interroger sur tes fréquentations. Elle t’agacera avec sa morale d’un autre temps, et ses mises en gardes incessantes.

Alors tu la bouderas quelques jours, décidée à ne plus la revoir, à fuir cette vieille radoteuse. Tu ne voudras plus entendre parler d’elle…Et puis elle te manquera, avec son sourire et sa gentillesse. Et de nouveau tu l’attendras sur ton banc, au Peyrou. Elle ne te téléphonera pas, mais te reprochera de ne pas lui avoir donné signe de vie. « Avec ton portable, tu aurais pu m’appeler. » Toi tu prétexteras le travail, tes cours, les contrôles. Elle sourira, indulgente, te dira sans doute : « Viens donc un moment, j’ai des croquants tout frais, et un nouveau thé à la rose. »

Tu retourneras la voir, parce qu’elle saura t’écouter, te rassurer quand tu connaîtras le doute, se rendre disponible pour toi. Oui, tu retourneras la voir, parce que toutes ces photos, tous ces souvenirs meublant les moindres recoins de son appartement, son tailleur en sac à patates et son grand carton à dessins, ne t’auront pas encore dévoilé leur face cachée.

Christiane Koberich

15décembre 2007

PostHeaderIcon Fenêtre à Ism' el Ghart

 

Fenêtre à Ism' el


Ghart.

ISMELGHART

Dessin de Liliane Dumont 34270 LAURET

Imelghas se trouve dans le Haut Atlas, Vallée de sAït Bou Guemeez, Maroc.

L'AUBE.

 

    Petit jour. Sa lumière encore pâle. La nuit qui s'achève a laissé sa fraîcheur. Perles de rosée en pluie sur le jardin d'Ism' el Ghart.

Tu entrouvres la croisée. Un rayon de soleil passe insidieusement, s'infiltre entre les lattes des persiennes. Tu humes l'air matinal. Tu constates qu'il fait déjà bon. Tu songes à te lever, tu pourrais folâtrer dans l'herbe humide.

    Mais, paresseuse, te voilà derechef étendue. On est si bien au lit quand, dehors, la chaleur commence à monter. Un effluve balsamique s'exhale du parc alentour.

    L'odeur de cèdre pénètre ta chambre, imprègne tes draps.

    Tu es bien. Tu t'étires longuement et je m'étire avec toi.

 

MIDI.

 

    Le paysage fond sous un soleil de plomb. Tu vois à ta fenêtre onduler l'air brûlant. Sa vibration d'océan s'étend infinie à la montagne, au coeur de l'Atlas. Impalpable, au loin créatrice d'illusion. 

     Île en mer, oasis? Pur fantasme? Qui sait?

   Tu te penches à la fenêtre. Tu vois la roseraie entourée de palmiers. Leurs palmes bercent sans y prendre garde les roses d'Ism' el Ghart.

     Tu sens de ta fenêtre une odeur de roses. Ici, les roses sentent bon. En Occident, on ignore le parfum des variétés anciennes, on a même oublié que le sroses ont un parfum. En Orient, on sait encore ce qu'est une rose.

     Tu prends le thé. Thé vert ou thé noir? Avec ou sans menthe? Pourquoi le thé d'Ism' el Ghart a-t-il cet arôme prononcé? Ce goût si fort de rose qu'on ne trouve nulle part ailleurs?

   Sous la tente en poil de chameau, le serviteur debout. Impassible, drapé dans ses voiles bleus. Le nombril d'une bayadère ondoie au rythme lancinant du gharb. Sur le guéridon mauresque, un plateau. Sur le plateau, des tasses minuscules. Humble réceptacle où le serviteur verse du thé. Le jet brûlant tombe d'une hauteur incroyable. Pas une goutte à côté. Tu sirotes le délicieux nectar à petites gorgées. Ton regard se porte sur la théière aux reflets d'argent.

   Une légende de ce pays raconte que celui qui a goûté une fois le thé d'Ism' el Ghart ne peut plus s'en passer: ce breuvage, la senteur des roses et l'air de la montagne montagne l'ont envoûté. Il demeure ensuite sous le charme. Toute sa vie, il garde la nostalgie de ce lieu. S'il part, il faut qu'il revienne un jour ou l'autre à Ism' el Ghart retrouver ce goût comparable à nul autre.

 

LE SOIR.

 

    Le soleil se couche sur Ism' el Ghart, laissant traîner à l'horizon ses bandes pourpres.

   Tu es toujours à ta fenêtre, tu n'as pas le courage de fermer les volets. Tu contemples le ciel embrasé. La dernière tasse de thé de la journée embaume devant toi. Plus que de thé, tu as soif de lumière et de couleur.

    Tu as décidé de m'écrire et me dire ce que tu as sous les yeux. Ta description ne m'apprend rien. 

    Ce que tu crois pouvoir décrire, je l'ai déjà mille fois entendu, lu quelque part, vois-tu.

    Tu me dis aussi que tu penses à moi.

    Ah, c'est mieux cela, je ne le savais pas.

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