PostHeaderIcon "Joi", Présentation et 8 textes, par Jean-Claude BOYRIE

JOÌ.

(Cansò)


Présentation :

  "JoÌ" (prononcer « djoï ») signifie : la joie, le jeu, dans la langue des Troubadours. C'est le récit de la rencontre improbable d'une journaliste en mal de copie (Rose) et de l'instituteur d'un village audois (Pierre Raymond). Tout commence le jeudi, jour du marché de Laroque, à la terrasse d'un café : le « Cap Tramontane ». Moisson d'impressions : bruits, odeurs, couleurs, sensations diverses.

 Puis tout se complique. L'instit' n'est pas un interlocuteur facile. Le milieu physique en apparence accueillant se révèle un monde hostile, fermé. Le vent et le feu s'en mêlent.

 Le projet de reportage de Rose sur « l'ancienne frontière » se transforme en un voyage initiatique dans l'espace et dans le temps.

L'aboutissement du périple est le village fantôme de Périlhos. Une surprise de taille y attend les protagonistes.

 Le texte est structuré comme les "cansos" de l'époque en huit "coblas" (couplets d'égale longueur soit huit vers octosyllabes) conclus par une "tornada" (ritournelle, épilogue, envoi).

 Huit sont quatre et quatre, comme les quatre saisons et les quatre éléments.

 Chaque strophe est dédiée à un élément : l'air, le vent, la terre, le feu, l'eau.

 Le monde souterrain, le rocher, les divinités telluriques, y trouvent aussi place.

 D'un épisode à l'autre, Rose et Pierre Raymond prennent la parole en alternance, la première phrase du nouveau couplet reprenant la dernière du précédent.

 Au fil des étapes du voyage, les relations des deux protagonistes évoluent progressivement jusqu'à parvenir à une troublante issue.

   Sommaire (pour lire les épisodes, cliquer sur les liens) :

Cobla .i. (primièra) :    « Rosa dels vents »

Cobla .ii. (segonda) :   « Terre occitane ».

Cobla .iii. (tèrsa) :  « Clair d'oc ».

Cobla .iiii. (carta) :  « Entendensa d'amor, entendensa del Ben ».

Cobla .v.(quinta) :     « Foc de Diou ».

Cobla .vi. (sèsta) :   « La Frontera ».

Cobla .vii. (setena) :  « Aliso ».

Cobla .viii. (ochena) : « La Cauna ».

Tornada : « La vie rêvée des anges »/ « Retour sur image »/ « Amour ».

Remerciements :

L'auteur a puisé son information dans diverses sources régionales trouvées à la Médiathèque de Leucate, entre autres la "Toponymie occitane" de Bénédicte  BOYRIE-FENIE, sa cousine, mais également "Fortifier une frontière" de Lucien BAYROU", "L'ancienne Frontière" de Marc PALA (Cahiers du Parc n°8) ainsi que les nombreux ouvrages sur le Catharisme et les Troubadours de René Nelli et autres auteurs publiés par le Centre d'Etudes cathares.

                                                     Carte imaginaire du périple

 de Rose et Pierre-Raymond.

   FRONTIERE

aller à l'épisode 1

PostHeaderIcon "Joi", Cobla I : "Rosa dels vents", par Jean-Claude BOYRIE

«JOÌ »

(Cansò)

 

Cobla .i. (primièra) :

Rosa dels vents.

 

Je m'appelle «  rose des vents »,

ne suis à nulle autre pareille.

Ma vêture est couleur de temps.

Je chante ou siffle à l'oreille

Tour à tour tramontane, cers,

ou vent grec, ou brise marine,

                                                     Je sévis étés comme hivers,

                                                    d'humeur folâtre ou bien chagrine.


 Au fond du marché, moisson d'impressions, idées à foison.

                            rire,
                               sourire,
                            

                                            pleurer,

                                                                             musarder,

 s'évader,

          rêver.

 Trobar e cantar : Composer et chanter.

 Cantar e trobar : chanter et trouver. Qui cherche trouve. Joie ! (1)

 Ce trois juillet 2009 tombe un jeudi; à Laroque (2), c'est le jour du mercat. L'été débute à peine et déjà s'annonce la canicule. Onze heures. L'improbable chassé-croisé du café-crème des couche-tard avec le pastis des lève-tôt. Le village sort de sa torpeur. « ILS » sont là. Eux, les affreux touristes. Ces gens-là font plus ou moins bon ménage avec les autochtones. A la terrasse du « Cap tramontane », on les supporte... à petite dose.

 Le garçon passe entre les tables. Installe deux ou trois chaises, dont les pieds raclent sur le dallage inégal. Echange quelques mots avec les uns et les autres. Parmi les habitués, tout le monde se connaît. Le tintement métallique de pièces qu'on empoche se perd dans le brouhaha des conversations. Rien de plus important qu'un propos futile. Ici, la capacité de tchatche est sans limite. Tout cela se fond dans les bruits confus du marché, qui maintenant bat son plein.

 « Approchez, ma petite dame, goûtez-moi ces melons ! »
  - A la pêche, à la nectarine, que du sucre, un délice !
  - Abricots du Roussillon, tendres et moelleux. On les touche... avec les yeux !
  - Haricots de jardin. Garantis sans fil. Comme le téléphone portable ! »

 Au banc des épices, l'oeil est en fête, le nez aussi, la couleur chatoie : de l'or pâle des tramousses (3) au vermillon du paprika. En passant par les tons orangé du safran, brun sombre de l'anchoïade, pourpre du caviar de tomates,  vert-de-gris de la tapenade (4). Je ne boude pas mon plaisir, hume à pleins poumons les relents d'olive et de piment qui flottent dans l'air.

 Et ploc ! Quelque chose de sale et malodorant vient de tomber sur mon chemisier. La fausse note. Le couac. Cela ne vient pas du ciel, mais de la corniche du toit. Des pigeons y ont fait leur nid. Au Moyen-Âge, on appelait leur fiente « colombine », un engrais recherché. La patronne arrive en catastrophe avec un gant d'eau savonneuse. Non, Madame, nous n'y sommes pour rien, ce sont des choses qui arrivent. Voilà. Il n'y paraît plus. Le mal est réparé.

 Au fait, qu'ai-je à faire attablée à la terrasse du « Cap tramontane »? A  Laroque, une femme seule à la terrasse d'un bistrot, c'est plutôt mal vu. Les gens du coin ont vite fait de vous cataloguer dans la catégorie « gélines ». Eh bien non, bande de machos ! Au risque de vous faire enrager, je ne suis ni poule, ni soumise. Je suis journaliste de métier... ça vous en bouche un coin ? D'accord, Messieurs, j'attends un « rendez-vous », mais purement professionnel, inutile de fantasmer.

 A ceci près que ledit « rendez-vous » a presque une heure de retard. C'est plus que le quart d'heure languedocien (ou catalan) tacitement admis. En attendant, je fais effectivement « le pied de grue » (comme vous dites si justement), je m'impatiente, regarde les mouches voler.

 A propos, d'où vient cette prolifération subite des insectes (5) ? Ces bestioles résistent, paraît-il, au réchauffement de la planète, les insectes nous enterreront tous, vous verrez. Une guêpe en vol bourdonne, exaspérante. A moins que ce ne soit un frelon asiatique (bien plus dangereux avec ses yeux bridés). Le choeur alterné des sauterelles et des cigales se fait assourdissant. Pour chasser un taon qui m'importune, j'agite en guise d'éventail le premier prospectus qui me tombe sous la main. Venu droit du Syndicat d'initiatives. Et allez donc ! « Vacances tranquilles à Laroque des Corbières ». Des villégiatures comme ça, on en redemande !

 Le marché s'achève. L'agent placier boucle ses comptes, Les forains remballent leur camelote, replient étalages et tréteaux. Des « techniciens de surface » municipaux, en livrée jaune fluo, passent immédiatement derrière eux. Le ballet des balais manque d'énergie, excusez-les, c'est la chaleur !

 Tiens ! Voilà mon « rendez-vous » qui rapplique, je suis sûre que c'est lui, ce n'est pas trop tôt ! Il m'identifie sans trop de peine au milieu des consommateurs attablés, s'approche de moi. Se croit obligé de prendre un air (faussement) contrit. Marmonne quelques mots qui peuvent passer pour des excuses. Allons, Monsieur l'instituteur, ne vous croyez pas obligé de chercher un alibi, vous êtes déjà tout pardonné. Je suis « estrangère » au village et plus jeune que vous, voilà deux bons motifs de vous respecter, de me tenir à carreau. La troisième raison, plus secrète, c'est que vos gestes, votre voix, tout cela me paraît étonnamment familier. Dire qu'il y a seulement dix minutes, je ne vous connaissais ni d'Eve, ni d'Adam ! Il paraît qu'au village, on vous surnomme « la lièvre » (6). Pas mal trouvé, si l'on considère votre regard fureteur et malicieux, vos membres secs et noueux... pas un poil de gras, on dirait des sarments de vigne ! Avec ça, toujours prêt à bondir ! Sauf que la tortue est arrivée avant vous. Car elle au moins, faute de courir, est partie à point.

 Cet homme m'amuse et me gonfle à la fois. Il se casse en deux, s'incline vers moi, je crains le pire, il ne va tout de même pas me faire un baise-main?
« Pierre Raymond Delcayrou, instit' honoraire de Laroque », fait-il laconiquement.
Je me présente à mon tour :
  - Rose Péreille, correspondante du
« Réveil du midi ». Celle qu'on surnomme « la rose sans pareille » à la Rédaction.                                                                                                       

  (à suivre.....)

Oc

Notes et commentaires :

  1. Le titre général « joi » peut se traduire par « joie » (gaudium) mais aussi par «jeu » (joculum). Le texte joue sur cette double étymologie.

  2. Laroque des Albères n'existe pas, au moins sous ce nom. On chercherait en vain ce village sur la carte, mais la suite de la nouvelle cite des lieux authentiques qui permettent de se repérer.

  3. Graines de lupin qui se consomment à l'apéritif.

  4. Pâte d'olives broyée et macérée dans l'huile.

  5. La prolifération exceptionnelle du début de l'été 2009 s'expliquerait, selon les spécialistes, par un hiver doux suivi d'un printemps pluvieux.

  6.  "Lèbre" (lièvre) est un mot féminin en langue d'oc. "Resto al trauc de la luna espera la lebre" (proverbe audois : je reste au creux de la lune attendre le lièvre.

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épisode 2

PostHeaderIcon "Joi" Cobla II: "Terre occitane", par Jean-Claude BOYRIE

«JOÌ »

(Cansò)

 

Cobla .ii. (segonda) :

Terre occitane.

Je suis par le cers torturée,

noire de sang, rouge du vin.

D'embruns par vent de mer fouettée,

Je fleure bon le romarin.

Sur moi, terre d'Occitanie,

mûrissent amandes, raisins

Je suis convoitée et honnie.

Paix aux cendres des Patarins (1).

 Lorsqu'elle m'a dit son nom : « Péreille », cela a fait comme un déclic dans mon cerveau.  J'ai tout de suite vu la francisation de notre vieux mot : « Perilhos ». Que voulez-vous, il en est des « roses périlleuses » comme des « sirènes dangereuses ». Je crois bien que cette rose n'est pas sans épines, il faut la prendre avec des gants. Enfin, pour une belle plante, ç'en est une.

  Allegro ma non troppo, l'air de deux airs, j'attaque sous l'angle le plus approprié :

 « Comme ça, vous êtes journaliste ? »
  - Oui, Monsieur, au Réveil du Midi.
  - Dommage. Vous savez, les gens d'ici lisent « l'Irréductible », édition cathare s'entend. vous n'avez qu'à vous servir au bar, le journal est disponible au bar en libre-service.

[ Là, j'ai juste voulu la taquiner. Une façon comme une autre d'entrer en matière. Elle me répond du tac au tac : ]
  - « L'Irréductible » ou « Le Réveil », pour moi, c'est du pareil au même, depuis que notre groupe à racheté le titre dont vous parlez (2).

[ Et pan sur le bec ! Match nul, un partout. Mieux vaut siffler la mi-temps ]
  - Accepteriez-vous une anisette ?

[ Sans attendre son approbation, je verse dans son verre deux mesures d'eau fraîche pour une de liqueur visqueuse. Elle se trouble aussitôt - l'anisette, pas elle : ]
  - Non merci, par cette chaleur, je préfère
l'aqua simplex.
[ Elle sait ce qu'elle veut, la drolesse ! Je lui trouve un charme indéfinissable: ]
  - Madame Péreille, reprends-je (essayant de l'amadouer), votre nom me dit quelque chose. L'autre jour, je suis tombé par hasard sur un article signé de vous....
  - Ah ? Qu'en avez-vous pensé ?
  - Que du bien ! En tous cas, je n'ai pas relevé de faute d'orthographe.
  - Encore heureux ! Ce mis à part ?

 [ Je me mords la langue, bafouille lamentablement. Ce n'est pourtant pas mon habitude. Voyez-vous, je ne sais pas comment m'y prendre avec cette femme de la ville. Une journaliste, qui plus est. Autant vous dire, j'entretiens une méfiance viscérale envers ces gens-là. En ai-je assez vu, qui foulent nos plate-bandes avec leurs gros souliers, prennent deux ou trois photos, posent des questions de Béotiens, se sauvent illico sans attendre la réponse !  Le tout pour sortir un bas-de-page débile dans l'édition locale du lendemain. ]
  - Oh, je ne voulais pas vous vexer ! Ce n'est qu'un réflexe de vieil enseignant.... Ne vous formalisez pas, mais dites-moi plutôt ce qui vous conduit en nos murs.
  - Eh bien, je viens me ressourcer en Pays cathare.

[ Le mot est lâché ! Ici, la Presse rivalise avec le Comité du Tourisme pour servir du catharisme à toutes les sauces.  J'ironise : ]
  - Bienvenue à Laroque des Corbières, haut-lieu de l'hérésie ! D'ailleurs, vous n'avez qu'à voir, tout chez nous est cathare. Le saucisson. Le vin. Les plages. A ceci près que les
« Bons hommes » et les  « Bonnes dames » (3) s'abstenaient de toute nourriture animale, ne buvaient pas de vin – plutôt le coupaient largement d'eau – crime de lèse - A.O.C. Fitou. Ils ne s'étalaient pas nus en bord de mer comme des cranquettes molles (4)
[ Loin de se fâcher, l'étrange femme me sourit : ]
  - Je vous rassure, mon projet d'article n'a rien à voir avec les Cathares. Enfin, ne les concerne pas directement : en fait,  je travaille sur la frontière.
  - Que ne vous installez-vous au Perthus ?
[ Là, je joue au paysan du Danube, enfin du fleuve Sordus. Le cours d'eau supposé se jeter jadis à Fount Estramar dans l'étang, aujourd'hui disparu. ]
  - Parce qu'il s'agit de l'ancienne (5). La vôtre !

[ Elle a visé dans le mille, la petite. Pour moi, la frontera, la vraie, l'unique est un sujet mythique.]
  - Vous savez, notre frontière est une vieille dame. Six cent cinquante ans, cela mérite le respect.

  - Je me suis laissé dire que vous la fréquentez assidûment. Vous seriez même intarissable sur le sujet.  [ Pas folle, la guêpe ! Elle connaît mon péché mignon. ]
  - C'est vrai, fais-je d'un ton modeste, je connais bien les lieux. Cette frontière, je l'ai parcourue, arpentée, plutôt cent fois qu'une. Avec q
uelques recherches personnelles à la clef. Parmi les vieux papiers archivés ça et là : cartulaires, livres terriers et compoix (6)
  - Tout cela doit prendre du temps ?
  - Bien sûr, mais je n'en manque pas. En quoi puis-je vous être utile ?
  - Je n'attends pas de vous de longs discours, mais seulement les ingrédients de mon reportage. Des faits, mais aussi des impressions. Du précis et du flou. Du su et du vécu.
  - Tant de choses à la fois ? C'est beaucoup me demander ! En admettant que je vous procure tout cela, qu'en faites -vous ? A quelle sauce allez-vous l'accommoder?
  - Confer le second cahier du « Réveil », page trois, rubrique « recette du jour »: mélanger les composants, lier avec un blanc d'oeuf, lever un entrefilet d'inédit (à réserver pour la bonne bouche). Battre vigoureusement. Cuire à feu doux. Saler, poivrer. Servir tiède.

[ Si comme j'en ai la vague impression, la « rose sans pareille » est en train de me mettre en boîte, elle n'y va pas avec le dos de la cuiller ! Tout comme moi lorsque je brasse l'anisette... ]
  - Buvons à la santé de la Presse et de ses représentants ! m'écriai-je en levant mon verre.

[ Rose ne réagit pas à mon toast. Examine la bouteille avec suspicion. L'étiquette atteste l'origine ibérique du contenu... ]
  - Tiens ! je croyais cette liqueur interdite à l'importation, ça titre combien, ce truc-là ?
  - 37 ° 2 le matin, Gruissan n'est pas très loin d'ici (7).
  - Oups ! Vous voulez vraiment que je m'enfile ça ?
  - Libre à vous de préférer l'eau pure. Je bois à la santé du roi de France!
  - Et zut au roi d'Aragon, qui nous inonde d'alcool frelaté !

[  Un ange passe. Je redoute la panne (de conversation). Rose possède une dialectique redoutable, elle me fait perdre mes moyens. Plus jeune, j'aurais cherché le point G. Je me serais même emballé cette fille, vite fait, bien fait. Mais, le temps passant... bon... je consulte ma montre et lâche : ]
  - Déjà midi trois quarts, l'heure folle! là, il faut vraiment que j'y aille !
[ Une façon de parler pour s'éclipser, je ne vois pas l'intérêt de préciser où. D'ailleurs, elle s'en fiche, de ce que je vais faire. La sieste, tout simplement.. Serviteur ! ]

(à suivre....)

Oc

Notes et commentaires :

  1. Terme péjoratif désignant les Cathares (au XIIème. siècle).

  2. Allusion au rachat de l'Indépendant par les Presses du Midi.

  3. C'est-à-dire les Parfait(e)s.

  4. Allusion à la mue des crabes, qui se retrouvent sans carapace en bord de mer.

  5. Celle du Traité de Corbeil, conclu en 1258 entre Louis IX et Jacques 1er d'Aragon.

  6. Formes anciennes du Cadastre.

  7. Le film tiré du roman de Dijan a été tourné aux « chalets » de Gruissan.

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épisode 3

PostHeaderIcon "Joi" Cobla III : "Clair d'Oc", par Jean-Claude BOYRIE

«JOÌ »

(Cansò)


Cobla .iii. (tèrsa) :

  Clair d'oc.

 

    Parfum de garrigue au matin,

    ronde de fleurs, rire de fille....

    La rosée en pleur cristallin..

    Coeur qui rit jaune : camomille.

    Le ciste, une rose explosion.

    Facétieux, le soleil dessèche

                                                         la coiffe indigo du chardon : 

                                                        cheveux en brosse, tige rèche.   

 Pierre Raimond (par respect des convenances, il vaudrait mieux que je continue à dire « Monsieur Delcayrou ») se révèle un personnage déconcertant. Voire énigmatique.

 J'aime prendre les gens à rebrousse-poil, c'est un jeu décoiffant. Tout de même, si ce Monsieur cherche  à me plaire [ sait-on jamais...? ] qu'il commence par se départir de ce ton pédant. Qu'il perde cette habitude exaspérante qu'il a de terminer ses phrases.

 Et pendant qu'on y est, qu'il maîtrise aussi ses sautes d'humeur ! Pas plus tard qu'hier, il a cru devoir interrompre notre entretien, qui s'annonçait pourtant prometteur. Il s'est esbigné, sans motif apparent, comme un malpropre. Puis, il est vrai, m'a téléphoné courtoisement pour s'excuser. Et fixer un nouveau rendez-vous. Bon. Je retiens cela comme circonstance atténuante.

 Là, nous sommes au coeur du sujet : faut-il définir le sexagénaire comme un « homme entré dans l'âge du sexe » (1) ou soutenir qu'un tel spécimen vit « une adolescence à l'envers » (2) ?

 Par rapport au sujet qui m'occupe, Pierre Raymond Delcayrou représente un personnage incontournable. Autant m''en accommoder, si je veux venir à bout de mon reportagee.

 Où en étais-je ? Me voici installée avec lui derechef à la terrasse du « Cap  tramontane ». Avec ce vent (3) qui souffle à décorner les boeufs, le lieu mérite bien son nom. Heureusement, les parasols, tels de grands coquelicots multicolores, sont bien arrimés à leur socle en fonte. Sans quoi tout s'envolerait ! De drôles de fanions, que je qualifierais de  « transfrontaliers » claquent joyeusement au vent. Sang et or à l'avers (3), frappés de la croix du Languedoc au revers.

 En été (phénomène bien connu), le cers fait grimper le thermomètre. A la place que j'occupe, la chaleur devient carrément étouffante. Malgré mon vis-à-vis, à moins que ce ne soit à cause de lui, je dégrafe un peu mon corsage. Essayant de me donner bonne contenance, je suis du coin de l'oeil les rayons du soleil qui se faufilent par les claire-voies. Coulent à flots sur notre table. Y dessinent de mouvants croisillons.

 Nos petits verres de muscat gagnent à cette lumière une belle couleur d'ambre. N'est-ce pas justement ce qu'on nomme le « clair d'oc » ? Avant que d'y tremper mes lèvres, j'essuie fin voile de buée qui s'est formé, se résorbe en fines gouttelettes.

 « Ploc... ploc... » Que signifie encore ce bruit ? Les roucouleurs auraient-ils repris du service ? Eh bien non, c'est juste de l'eau, « escoute se plau ! » (4) me dis-je.

 Il ne pleut pas. Impossible par un temps pareil. Je lève la tête. Détail sordide : le condensateur de la clim' goutte au dessus de nous. Cela fait désordre. Je ne pardonne pas au cafetier cette insupportable faute de goût, on vient pourtant de leur faire cadeau de la T.V.A. à ces gens-là, ils pourraient avoir plus d'égards pour leurs clients. Vous savez quoi ? Mon rêve, mon fantasme, c'est une tonnelle comme autrefois. Avec son châssis en fer forgé supportant une vraie vigne avec de vrais raisins, aux grains bien formés, comme ils pourront l'être dans un mois. Pas des trucmuches en polyuréthane, accrochés à des canisses « made in Taïwan », ou quoi que ce soit d'approchant.

 Mon instit' a réponse à tout. M'explique que les touristes sont un peuple à part. Ces gens-là sont affligés (prétend-il) de « myopie fantasmatique » (5). Tiens, qu'es aco ? Cela veut dire tout simplement qu'ils réclament de la couleur locale, prennent des vessies pour des lanternes, considèrent comme authentique ce qui n'est qu'artifice.

 [ Là, il commence à me gaver. Carrément. Je décide à mon tour d'être désagréable, c'est mon droit. ]

 « Mais n'est-ce pas vous, les gens du cru, qui entretenez cette myopie en leur offrant du strass et des paillettes  ? [ j'ai failli dire bling-bling, ce terme fait plus branché ]
  - Question clinquant, rétorque-t-il, convenez que les journalistes ne sont pas en reste ! Quand vos lecteurs attendent de l'information, à la place vous les inondez de sensationnel et produisez du vocabulaire. Ils ont faim d'authentique et vous leur servez des
« regardelles » (6).
[ Cette fois, je commence à comprendre où se trouve la frontière entre nous. J'observe prudemment : ]
  - Vérité en deçà des Corbières, erreur au-delà !
  - Ici, l'on dit « la Corbière » et non « les ». Je n'en connais qu'une !

[ Décidément, cet homme est insupportable ! Je n'aurai pas le dessus. Je préfère mettre un terme aux hostilités, et tente de faire diversion  en entrant dans son univers quotidien ].
  - Cela fait-il longtemps que vous vivez ici, Monsieur Delcayrou ?
  - Près de quarante ans. La durée de ma carrière. Le passé de ce village est mon présent.
  - Laroque a dû beaucoup changer... l'urbanisme nouveau, les façades rénovées, j'en passe....
  - Oui, je revois ce lieu tel qu'il était dans ma jeunesse.
Fa tems. Sous les crépis multicolores, on devine par endroits les murs en pierre de taille. Derrière de ces larges artères, des circulades (7) s'enroulent autour de l'église. Sous les pavés : la plage, au-dessus les naïades du lavoir. Entre les maisons, des androunes (8). Des platanes procurent ombre et fraîcheur en été.
  - On a dû en couper pas mal, à ce je vois, il y a surtout des palmiers.
  - Comme vous disiez très justement, les palmiers font plus exotique, nos visiteurs en raffolent. Dommage qu'ils gèlent un an sur deux dans ce pays.
  - Restent les lauriers-roses et les tamaris. Cela pousse vite et fait joli toute la saison.
  - Personnellement, je préfère nos bons vieux liserons aux grappes de bougainvillées qu'on accumule sur les façades. Je crie à l'acculturation : on n'est pas sous les Tropiques, ici !
  - Waouh, je m'en suis aperçue ! Tout de même, ce soleil... le beau ciel bleu... voilà des valeurs sûres, non ?
  - Ici, le soleil est un vernis, le ciel bleu n'est qu'un leurre.
  - C'est vrai. Les dermatos parlent de faux amis, car :
« le soleil brille, l'imprudence brûle » !
[ Ce disant, je considère la couleur écarlate de deux jeunes anglaises installées près de nous, réduites
à rester à l'ombre, pour le reste du séjour. Pour l'heure, elles font des  cartes postales ].
  - Les Godons (9) ont brûlé Jeanne d'Arc, normal que nous rôtissions leurs descendantes ! observe-t-il, sarcastique. C'est un prêté pour un rendu !
  - Vous-même n'allez jamais à la plage?
  - Non. Je ne bronze pas. Je lis (10).
  - Et moi, j'écris.
[ Sur ce point, au moins, nous sommes d'accord. Il poursuit : ]
  - Il m'arrive à l'occasion de jouer aux dames à cette terrasse.
  - C'est un passe-temps comme un autre !
  - Le jeu de dames n'est pas un simple passe-temps, c'est une lutte sans merci. Je veux parler du combat des Noirs contre les Blancs, des Ténèbres contre la Lumière, des Forces du mal contre celles du Bien, les Barons du nord contre les « Bons chrétiens » (11).  A votre avis, le monde selon qui ?
[ La réponse est évidente. Il me fait observer qu'aux dames, le chevalier distrait  qui néglige de prendre le pion de l'adversaire se fait souffler le sien sans pitié.]

 Comme on dit, souffler n'est pas jouer. Autant en emporte la tramontane ! Je sirote silencieusement mon muscat, avec une pensée émue pour ceux qui se sont affrontés ici même, sur le damier de l'Histoire. ]

(à suivre....)

SCEAU

Sceau de Raymond VII, Comte de Toulouse


Notes et commentaires :

  1. Cette expression est de Benoîte Groult.

  2.  Graines de lupin qui se consomment à l'apéritif.

  3. Le drapeau sang et or est celui de la Catalogne.

  4. « Ecoute s'il pleut ».

  5. Selon M. Henri Grolleau, spécialiste du tourisme rural.

  6. Diminutif occitan de  « regard ». Manger des «regardelles », c'est avoir dans son assiette un plat décoratif et rien de solide.

  7. La « circulade » est l'opposé de la « bastide », où les rues se croisent en équerre.

  8.  Le mot occitan « androna » est transcrit selon les lieux par « androune » ou « entroune ». Il s'agit d'un passage resserré entre deux maisons.

  9. Anglais, en argot médiéval (déformation de God damned, Dieu me damne).

  10.  Slogan publicitaire 2009 du Livre de Poche.

  11.  C'est-à-dire les Cathares.

Bibliographie : Voir "L'invention du Pays Cathare", Essai sur la constitution d'un pays imaginé, Marie-Carmen GARCIA, William GENIEYS, L'Harmattan, avril 2005

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épisode 4

PostHeaderIcon "Joi", Cobla IV : "Entendensa d'amor..." par Jean-Claude BOYRIE

«JOÌ »

(Cansò)

 

Cobla .iiii. (carta) :

  Entendensa d'amor,

entendensa del Ben.

Je suis la voix du troubadour.

Vile jouissance n'est rien.

Qui s'entend aux jeux de l'amour

a l'intelligence du Bien.

La fin'amor est pure flamme

où brûle ardente passion.

Pour louer, célébrer ma Dame,

en huit couplets, je suis chanson.

     Rose est enjouée au sens premier du mot « joÌ »: la joie, l'exaltation, le jeu. Ce terme est intraduisible en langage moderne. Les mots « jouissance » et « joute » sont ceux qui s'apparenteraient le mieux. Hélas, de l'une et de l'autre,  je n'ai cure : à l'âge que j'atteins, l'unique joute amoureuse autorisée est celle de l'esprit.

 D'aucuns prétendent au village, en exagérant un peu, que je ne m'intéresse qu'aux vieilles pierres. Leur étude s'avère moins propre au déduit (1) que le commerce des jeunes femmes. Tout dépend en fait de la manière dont on entre dans le vif du sujet.

 Pour m'en tenir à l'archéologie, j'en connais de deux sortes : la militante et la bavardante. Je pratique la première. Abandonne la seconde aux journalistes.

 Une fois de plus, j'ai gaffé. Rose n'a pas apprécié, mais alors pas du tout, ce genre de réflexion aigre-douce. Je ne retire pas pour autant mes propos. Alors, pour me faire pardonner, je l'invite à une dégustation d'huîtres au mas des ostréiculteurs. Que diriez-vous d'une douzaine de spéciales, grasses, charnues à souhait (elles sont encore en période de frai) ? Cela ne se refuse pas. Notez qu'elles ont un petit goût de noisette qui ne gâte rien.

 Nous voici donc attablés sous les canisses au bord du grau (2). Sur nos têtes, la canne de Provence remplace avantageusement le bambou. Le présentoir, en forme d'une barque catalane, arbore des couleurs éclatantes, dignes de la naissance du Fauvisme (3). A mes yeux, Matisse et Derain n'ont rien inventé.

 Faux-jour. Le soleil se couche sur les Corbières. A l'horizon embrasé, le village se profile en silhouette. De l'endroit où nous nous trouvons, le regard se porte jusqu'à l'extrémité de l'assise rocheuse à l'origine de son nom occitan : « La Roca ».

 En femme avisée, Rose engage la conversation sur un terrain neutre, ou qu'elle considère comme tel. La journaliste qu'elle est garde un ton professionnel, nous sommes bien là pour travailler ?

 « Monsieur l'instituteur, demande-t-elle, que signifie la devise : « Roc est clair », celle inscrite sur les armoiries du village ? »
  - Elle évoque la couleur blanche de cette falaise calcaire...

[ A question pertinente, réponse farfelue. J'aurais pu dire « fadaise » au lieu de falaise. Mon interlocutrice, plus « achauride » (4) qu'elle n'en a l'air, propose une autre explication tout aussi fantaisiste : ]
  - Si l'on écrit
« Roc éclaire », cela évoque, n'est-ce pas, la lampe du phare. Celle qui brille par intermittence au bout du cap....
  - Astucieux. N'auriez-vous pas une autre idée plus originale ?
  - En cherchant bien, oui.
« Roc éclair » suggère une interprétation mythique. C'est la lumière fulgurante qui précède le coup de foudre.
  - Nos troubadours appelaient cela « l'entendement d'amour ».
  - Justement. Entendons nous ! La trajectoire de l'éclair se brise en de nombreux zig-zags avant d'atteindre son but. Un peu comme les flèches qu'Eros lance en aveugle.
  - « Toutes blessent, la dernière tue » (5). Excusez-moi de citer ce dicton funèbre. On lit cela sur le cadran solaire du beffroi.
  - Alors, retenons l'orthographe
« Roc-Eclerc » et restons-en là.

 [ Nous rions sous cape. Cet entretien ne mène à rien, mais a le mérite de tromper la faim. Il faut bien laisser au patron le temps d'ouvrir les huîtres. Enfin, voici le plateau si convoité. Les futures victimes de notre gourmandise sont servies sur un lit d'algue et de glace pilée, Picpoul à l'appui. ]

 « Je crains bien, remarque-t-elle en détachant de sa fourchette la chair délicate du mollusque, que ces pauvres bêtes ignorent tout des subtilités de la Fin' amor.
  - Ah, fais-je, première nouvelle ! Qu'en savez-vous ?
  - L'huître est de nature timide, elle vit repliée dans sa coquille. A se demander même comment les deux sexes font pour se rencontrer pour assurer la perpétuation de l'espèce....

  - Mais le plus simplement du monde ! Les huîtres sont hermaphrodites, tour à tour mâles et femelles, donc vouées – si l'on peut dire - au plaisir solitaire.
  - Les pauvres ! Elles ne connaîtront jamais de vie sentimentale ?
-
Je le crains pour celles que nous sommes en train de mange, qui ont dû commettre des péchés dans une vie antérieure. Ici, vous êtes en pays cathare, ne l'oubliez pas. Les âmes errantes peuvent se réincarner dans une nouvelle enveloppe charnelle, élire indifféremment (ce qui peut ménager des surprises) un être humain ou un animal de l'un ou l'autre sexe. Huîtres comprise.
  - En ce cas, n'est-ce pas un crime de les gruger ?
  -
On peut tourner la difficulté ainsi. La « bonne doctrine » interdit de tuer toute créature, mais non de l'avaler vivante. Ne boudons pas le plaisir éphémère que nous procure cette dégustation.
  -
Oui. Ce que nous offre l'instant présent doit être consommé tout de suite et sans modération. [ Ce n'est pas le cas du blanc sec qui vient emplir subrepticement nos verres au fur et à mesure que nous les vidons. Une douce euphorie nous gagne. ]
-   J'ai du mal à comprendre, avoue-t-elle, comment le rigorisme cathare pouvait s'accommoder de la voix des troubadours, « ruisselante de miellisme et de chants d'oiseaux ».
  -
Parce que vous confondez les Parfaits et les simples croyants. Les uns s'abstenaient de tout rapport sexuel, les autres s'adonnaient au péché de la chair avant d'être « consolés » (6). C'est à dire au dernier moment de leur existence, quittes à recommencer s'ils ne mouraient pas. Commode, non ?
  -
Si nous avions vécu à cette époque, nous aurions pu nous consoler mutuellement tous les soirs.
[ Cette dernière remarque est troublante. Presque une invite. Je la porte au crédit du Picpoul, et pose à la journaliste une devinette qui remonte aux troubadours : ]
  -
Une dame regarde un homme tendrement; serre un peu la main d'un autre; presse en riant le pied d'un troisième. Selon vous, lequel est le plus aimé des trois ?

 Elle ne sait pas. Donne sa langue au chat.  [ Il a bien de la chance, cet animal ! ] Nous quittons le mas avant que notre conversation ne prenne un tour trop intime. Dehors, l'obscurité s'est faite, à l'exception de ce liseré pourpre qui s'accroche obstinément à la ligne des Corbières.. Malgré la nuit tombée, l'air est étouffant. cela sent, comme on dit « le roussi ». Elle ignore de quoi il retourne. Moi, l'enfant du pays, ne pressens que trop la catastrophe qui se prépare au loin. Cette lueur, l'odeur qui l'accompagne, c'est le « feu de Dieu ».

(à suivre...)

Oc


Notes et commentaires :

  1. Plaisir.

  2. Canal qui relie un étang littoral à la mer.

  3. Durant l'été 1905 à Collioure.

  4. Futée.

  5. « Vulnerant omnes, ultima necat ». il s'agit des heures de la vie.

  6. le « consolamentum » seul sacrement cathare, était administré par imposition des mains.

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épisode 5

PostHeaderIcon "Joi". Cobla V : "Foc de Diou", par Jean-Claude BOYRIE

 «JOÌ »

(Cansò)

Cobla .v. (quinta) :

Foc de Diou.

Je détruis et je régénère.

Dévorant tout sur le brasier,

Je laisse une cendre éphémère,

et de la cendre tout renaît.

Je réchauffe et je vivifie,

je brûle ce que j'adorais.

Je suis le feu qui purifie

à l'holocauste des Parfaits.

 A ce qui se dit, le feu a pris hier soir aux environs de 22 heures, juste lorsque nous sortions de table avec Pierre Raymond. Je me suis levée tôt ce matin. Dès le lever du soleil, la ronde des Canadairs a commencé (1). Ils sont faciles à repérer, ces gros insectes dans le ciel. Leur vol est alourdi par leur cargaison d'eau et de retardants (2). Ils vont et viennent au dessus de nos têtes.  Disparaissent dans un épais rideau de fumée noire. Réapparaissent. Partent en direction des étangs pour écoper. Reviennent à l'assaut du feu.

 Rien n'est affligeant comme le spectacle d'un incendie de forêts. Un drame à vous couper le souffle et vous coller le bourdon pour longtemps. Dire qu'il y en à pour s'y complaire ! Et surtout pour jacasser : à la terrasse du « Cap tramontane », les commentaires vont bon train. le feu nourrit tous les fantasmes, avant de défrayer la chronique.

 A ce propos, je crois reconnaître mon collègue Sébastien Marronnier. Pas de doute, c'est bien lui. Il a fait le déplacement depuis Clapas-sur-Lez pour couvrir l'évènement.

 Pour l'heure, il se partage entre son ordinateur et son pastis. Au saut du lit, ça décape. Coiffé de son couvre-chef de sécurité, Seb monte en pression comme la cocotte du même nom.

 Echange de bisous en usage dans la Profession [ il sent un peu l'alcool, mais à tout prendre c'est moins grave que le virus H1N1 ].

 « Alors, Seb, lancé-je. A-t-on une idée de-tu l'importance des dégâts ? »
  - Pas franchement. Les autorités donnaient il y a peu des chiffres compris entre deux et trois cent hectares. A l'instant, le bilan vient d'être revu à la baisse : quatre vingt maxi...
  - C'est déjà beaucoup !
  - Pas assez pour rentabiliser le trajet, j'en mets ma main au feu.
  - Où l'incendie a-t-il pris ?
  - Entre Roquefort et Sigean (3), de là où vient la fumée... et comme tu le sais,  il n'y a pas de fumée sans feu...
  - En tous cas, ce n'est pas loin d'ici. Fais feu des quatre fers pour aller voir ce qui se passe !
  - Comme tu y vas, Rose ! Un front de feu, c'est dangereux, les flammes avancent vite. Et puis, je ne vois pas ce que j'irais faire là-bas, les pompiers n'apprécient pas que des badauds gênent leur action.
  - Tu n'es pas un badaud, mais un journaliste !
Chacun ses méthodes. Si ça ne te dérange pas, je préfère travailler au frais.
  - En clair, tu collectes l'information à la terrasse des cafés ?
  - C'est connu : la Presse fait feu de tous bois.
La blague a fait long feu. Là, vois-tu, je suis connecté en permanence au site « Prométhée » (4)
[ Il pianote fébrilement sur son portable et me désigne les écrans successifs qui s'affichent : ] Grâce à ce système, quelque clics suffisent pour être affranchi. Le fichier donne toute l'information disponible : le lieu de l'éclosion, la cause présumée, la puissance du feu, les effectifs et les moyens déployés, les surfaces parcourues ou détruites....
  - Et l'âge du capitaine ?
  - J'aimerais le connaître, mais la précision ne va pas jusque là. Quoi qu'il en soit, la substantifique moelle de mon futur article est là-dedans. Pour que la copie soit bonne à remettre, il me reste à ajouter les précisions d'usage
et patin couffin ... l'imprudence humaine, le désastre écologique qui s'ensuit, l'héroïsme des soldats du feu, j'en passe.
  - N'est-ce pas justement ce qu'on appelle un « marronnier » (5) ?
  - On me l'a déjà faite ! Moi, je me contente de tirer mes marrons du feu.
  - Fais comme tu l'entends. J'ai ma propre feuille à terminer, qui n'est pas de marronnier.
  - De quoi s'agit-il, sans indiscrétion ?
  - De l'ancienne frontière... au fait, je vois mon informateur préféré qui s'approche !

[  Je lui désigne Pierre Raymond Delcayrou qui vient à ma rencontre pour l'interview de ce matin .  Au moinssse, il est à l'heure cette fois ].
  -
Quoi, fait Seb avec dépit, tu as rendez-vous avec ce vieux chnoque ?
  - Ne t'en déplaise. Je suis libre d'interroger qui bon me semble, non ?
  - Et lui libre de sucrer les fraises. Après tout, si ça te chante ! Je ne veux pas te désobliger, note bien !

 [ Exit Sébastien Marronnier. Pierre le voyant me tourner le dos, prend un air perplexe. ]
  - J'ai comme l'impression de déranger, Madame Péreille. Si vous êtes avec quelqu'un d'autre, nous pouvons fixer un nouveau rendez-vous. En tant que retraité, vous savez, j'ai tout mon temps...
  - Du tout. Je suis juste en train de rompre avec mon P.C.R. [ id est : "Plan-coeur régulier " ]
  - Vous voulez dire votre bon ami ? [ il avale sa salive ]
  - Bien sûr que non, là je blague ! Seb est un collègue journaliste au Réveil. Il couvre l'incendie.
  - En ce cas....

Au regard noir qu'ils échangent, je devine que les deux hommes ne s'apprécient pas. Au fond, tant mieux pour moi : j'adore qu'on soit jaloux.

 Outre-Atlantique, on ne fait pas tant de complications. Lorsqu'un homme voit un cavalier danser trop longtemps à son goût avec sa partenaire, il lui tape sur l'épaule pour lui faire signe que c'est son tour. Excuse me, partner ! Johnny a fait une chanson là-dessus. Mais ceci nous éloigne du temps des troubadours.
Dans notre Midi, les hommes sont plutôt du genre ombrageux.
Je me demande bien pourquoi, j'ai noté ceci sur mon carnet:

 « Quel drôle de personnage masqué tu fais, Pierre ! Peut-être cela fait-il partie de ton charme. Tu voudrais bien me faire la cour, mais mon pauvre ami, tu n'as pas la tête à ça. Depuis notre premier rendez-vous, il n'y a pas une rosserie que tu ne m'aies épargnée.  Si tu crois que c'est comme ça qu'il faut s'y prendre.... Il est vrai que j'ai la dent dure aussi. Je me suis un peu renseignée sur toi. Au village, on te présente comme un célibataire impénitent parce que que tu ne t'es jamais marié. La belle affaire ! N'as-tu pas dit que l'école communale te tient lieu de famille et que les élèves sont tes enfants ? Un seul ennui, les jours raccourcissent, ta vie professionnelle appartient désormais au passé. Il serait  grand temps de te reconstruire. Mais là, je divague, j'extravague. Ta vie privée ne me regarde pas. Il se peut que tu sois à ta manière un coureur de jupons. Auquel cas « la lièvre » jouerait dans la catégorie des « chauds lapins ». Voilà qui m'amuserait fort ! 

(à suivre...)

Oc


Notes et commentaires :

  1. Les avions bombardiers d'eau ne tournent que de jour.

  2. Produits destinés à ralentir la progression du feu.

  3. Ce feu s'est réellement produit les 22 et 23 août 2009.

  4. Banque de données sur les feux de forêts. En réalité, cette base n'est pas conçue pour fonctionner en temps réel.

  5. En jargon journalistique, article préparé d'avance sur un sujet récurrent.

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épisode 6

PostHeaderIcon "Joi" Cobla VI : "La frontera"

«JOÌ »

(Cansò)

Cobla .vi. (sèsta) :

Lfa frontera.

Je suis plume de goéland

sur la plage vierge. Le signe

premier qui s'inscrit, noir sur blanc

sur la carte. Je suis la ligne

impalpable de la frontière,

où n'est ni borne ni repère.

Je suis mirage, faux-semblant.

Suis-je réelle?...  imaginaire?...

 On dit que l'origine d'un nom trahit le tempérament de celui qui le porte. Peut-être est-ce vrai. Prenez l'exemple du mien – j'ai la faiblesse d'y tenir. On identifie avec certitude (je devrais dire : avec « celtitude ») la racine ancienne «- ker » qui désigne tout ce qui est dur : la pierre, le caillou, mais aussi : la garrigue, le kermès (1). Bref, tout notre environnement y passe. Ici, comme vous savez, le mot « cayrou » désigne une construction faite de lits de brique et de galets de rivière alternés. Ne cherchez pas plus loin. Ceci explique cela :  les aspérités de mon caractère.

 Il y a un « hic » dans cette histoire : à la dureté du cayrou répondent les épines de Rose.

 Oui, cette femme a du piquant, c'est le cas de le dire; c'est aussi ce qui la rend séduisante.

 Tenez. pas plus tard que ce matin, je l'ai trouvée à la terrasse du Cap Tramontane avec un collègue journaliste. Ne me demandez pas ce qui a bien pu se passer entre eux; ça m'a tout l'air de chauffer.

 Ce voyant, j'ai ressenti comme un pincement, compris le sens de l'expression « en pincer pour quelqu'un ».

 D'accord, ce ne sont pas mes affaires. La distance qui me sépare de Rose se mesure en années. Dix ou douze, intuité-je. Cela me pèse et compte aux yeux d'une femme qui veut plaire.

 Tout semble lui sourire alors que moi, je suis engagé sur une pente que l'on ne remonte pas. On peut, il est vrai, la descendre plus ou moins vite.  S'accrocher au passage à la branche du rosier.

 Elle est en deçà du miroir, je me situe au-delà (2). Elle se fie à l'apparence flatteuse que lui renvoie la glace. Je suis transparent à ses yeux et me contente de l'observer. Cherchant le visage nu de quelqu'un qui croit avoir la vie devant soi. Se refuse à réaliser que, très vite, ils sera trop tard. Pour cette femme, une mince frange sépare « l'encore possible » de ce qui bientôt, ne le sera plus.

 Bon. Il serait temps que j'arrête ces élucubrations. Trop heureux de retrouver ma place auprès de Rose. Une place que n'avais nulle envie de la céder à « l'autre » !

 Nous reprenons comme si rien n'était notre dialogue inopportunément interrompu.

 « Eh bien, nous voilà revenus à la case départ... » constaté-je.
  - C'est que  j'ai du mal à me remettre des émotions d'hier soir... Cet incendie à tout gâché.
  - Ceux qui sont sous le feu sont plus à plaindre !
  - Certes. A propos de dégâts, la zone de l 'ancienne frontière est-elle touchée ?
  - Pas que je sache.
Les flammes menacent le plateau de Cantéoulé...
  - Ce serait donc à l'est...

  -  d'Eden ?
  - Non, de ce tracé fantôme que j'ai du mal à situer, excusez mon ignorance...
  - Vous avez toutes les excuses possibles, personne n'y entend rien. Si quelqu'un vous demande où passe exactement la frontière, dites que vous ne savez pas. L'ancienne frontière est une zone tampon, n'allez surtout pas imaginer un  trait sur la carte  démarquant deux territoires précis (3) .
  -
Alors, de quoi parlons-nous depuis deux jours ?
  -
A l'origine du mot « frontière », il y a « front ». C'est un espace où l'on s'affronte et se confronte. Un lieu d'échange et de rencontre.
  -
Le choc des armes...
  -
Le poids des mots... la mémoire des lieux... l'éclairage venu de  la nuit des temps.
  - Ne remontez pas au déluge !
   -
Si, justement. Bien avant que l'Histoire ne s'écrive, notre frontière séparait deux peuples, les Blanc-bonnets et les Bonnets-blancs (4). Je descend des premiers, vous des seconds.
  -
Vous me l'apprenez.
  - N'avez-vous donc pas rrremarqué que je rrroule grrrave les rrr ?
  -
Pas vraiment.
  - Oui. Vous êtes une « estrangère », une « gavatch » (5) aux yeux des autochtones, on
trouve ici que vous « parlez pointu »...
  - Et après ?
  - Le nord du sud ne représente pas la même réalité que le sud du nord.
  -
Passé cette limite, votre ticket n'est plus valable...
  -
On peut dire les choses comme ça. L'étranger, c'est tout ce qui se trouve  de l'autre côté. Donc les gens et les lieux que vous venez de quitter. Qui sont devenus « autres », « étranges » au sens premier. Voilà de quoi en boucher un coin à vos futurs lecteurs.... vous me suivez, au moins ?
  -
Non. Mon imagination s'égare dans cet univers étrange et flottant....
  - Si ce n'est que ça,
je m'offre à vous servir de guide.
  -
Comment cela ?
  -
Eh bien, l'ancienne frontière n'a pas de secrets pour moi, je connais les chemins de traverse, les passes et les cluseaux. Concrètement, je propose que nous explorions ensemble les lieux. Demain, si vous voulez.

[ J'ai lâché cela sur un ton badin. Je m'attends à me voir opposer un refus poli. Comment cette jolie femme, que je connais à peine, accepterait-elle que je l'accompagne une journée entière en pleine nature ? Au village, les commérages iront bon train. On commence à nous voir ensemble un peu beaucoup. Rose ne s'en soucie pas, c'est son métier. Elle ménage ses effets, prend son temps pour me répondre enfin : oui. Avec son beau sourire en prime. J'ai le triomphe modeste et la préviens: ] 
« Surtout ne vous attendez pas à trouver quoi que ce soit de sensationnel !
  - Je suis une journaliste sérieuse e
t n'hésite jamais à me rendre sur le terrain.
  - Notez, vous y êtes déjà, sur le terrain. Ce château défend notre frontière !
  - Où voyez-vous un château ?

Elle a raison, j'ai tort, il n'y a pas l'ombre d'un château. Rose vient de me surprendre en flagrant délire fantasmatique à propos d'un vague tumulus et de quelques vestiges. Le fort de mes rêves  n'existe plus. On l'a démoli, tout bêtement, dès lors qu'il ne servait plus à rien (6). L'utilité des choses est relative, elle est surtout fonction de l'idée qu'on s'en fait.
Qu'est-ce qu'une frontière ? Je dirais : un indéfinissable ailleurs où la géographie du réel laisse la place au chaos de l'imaginaire. Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que le soleil luit de la même façon des deux côtés....

(à suivre....)

Oc


Notes et commentaires :

  1. « Garric » en occitan.

  2. Lewis Carroll.

  3. Selon le Traité de Corbeil, la frontière était constituée par « la crête des montagnes qui forment le versant des eaux ».

  4. En réalité, les Sordes et les Elisyques.

  5. Etymologiquement, habitant des Gaves. Par extension, tout ce qui est au nord de Salses....

  6. Le château de Leucate était le pendant du fort de Salses de l'autre côté de l'ancienne frontière et défendait l'accès au royaume de France. Il fut démantelé après le Traité des Pyrénées.

épisode 7
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PostHeaderIcon "Joi", CoblaVII : "Aliso", par Jean-Claude BOYRIE

«JOÌ »

(Cansò)

Cobla .vii.(stena) :

Aliso.

 

J'inonde ou bien je fais défaut.

Je cours, je saute et je gambade.

En Celte, on me nomme « aliso ».

Je me brise et tombe en cascade,

m'infiltre et resurgis bientôt.

Je ravine le paysage.

Rien n'est fantasque autant que l'eau :

« trop ou trop peu », c'est mon adage.

 

 Que du bonheur ! Le soleil brille, brille, brille. La nature exulte. La vie est belle.

 Ce matin, je suis quasiment tombée du lit. Est-ce l'excitation qui m'a fait lever si tôt ? Tant de choses sont à découvrir !

 Deux ou trois biscottes beurrées, une tasse de café brûlant vite avalée. Un flash d'information sur Radio Bleue Pays cathare. J'apprends que l'incendie d'hier n'est déjà plus qu'un mauvais souvenir. Des circonstances favorables ont permis aux pompiers de le maîtriser : Tout d'abord, le cers s'est posé pendant la nuit. Ensuite, le vignoble alentour a barré la route au feu. Ce mis à part, tout va bien, rien à signaler. C'est bon : j'éteins mon poste.

 Qu'est-ce qui me fait m'éterniser devant ma glace ? Me pousse à vérifier que j'ai bonne mine, à tester dix tenues différentes, plus improbables les unes que les autres ?

 Pour aller sur le terrain, la robe de soirée n'est pas ce qu'il y a de mieux. Pas question non plus d'enfiler le tailleurs que je porte à la Rédaction, même s'il fait « classe ». Je reluque un short, tout ce qu'il y a de plus mini. L'équivalent d'une grosse ceinture, juste une parenthèse entre  le bas du dos et le haut des jambes. La frontière. Ma ligne de hanches. Ma ligne de chance (1). Puis je réfléchis que dans cette contrée austère, de tels raccourcis sont à proscrire. Mieux vaut éviter d'en montrer trop. Au final, j'opte pour un corsaire turquoise. Il irait bien avec mon top gris perle, lui-même assorti à mes yeux. Eux, je ne peux pas les changer. Par contre, il faut les protéger du soleil. Rien de mieux que ces lunettes (dégriffées) arborant le G de Gucci  J'assume mon allure starlette.

 Ce chapeau de paille à larges bords, d'allure banale, aurait une touche glamour en accrochant une garniture de cerises. Des vraies, de la variété Bigarro, les dernières de la saison. Sûr qu'elles ne tiendront pas la journée, mais Pierre aura le temps de les cueillir avant. « Sur site » comme il dit si bien.

 Aimera-t-il ? Il aime. Un peu. Beaucoup. Passionnément. Pourtant, je suis déçue, car il trouve encore de bonnes raisons pour rouscailler (2)

 « Vos espadrilles, observe-t-il, ne conviennent pas à la marche en terrain caillouteux. Que n'êtes vous munie de chaussures de randonnée ? »

 [ Des godillots, juste ciel ! Pourquoi pas des « rangers » ? Il doit fréquenter les surplus américains ! Les Catalans, si nous en rencontrons, apprécient les espadrilles : avec, on peut danser la sardane. Il hausse ses épaules et critique les miennes : ]
  - Vous ne pouvez pas rester ainsi les bras nus. Les moustiques, y avez vous pensé ?

  Non. Bien sûr, je n'y ai point songé. Telle une écolière prise en faute, j'adopte une mine contrite. Il n'y a rien de tel - je le sais par expérience – pour susciter la compassion masculine.
Prévoyant (ou prévenant, allez savoir), Pierre se met en devoir d'appliquer de l'huile de citronnelle sur les parties visibles de mon anatomie : soit en comptant tout, pas mal de centimètres carrés d'épiderme.  Problème : il en profite un peu. Je fais semblant de ne pas remarquer que sa main s'attarde en furtives caresses.
Au franchissement de l'autoroute, j'ai déjà plus ou moins l'impression de quitter le XXIème siècle. Il y a là un petit col nommé le « Malpas » (3). Un passage dangereux, entre montagne et étang, où les voyageurs autrefois se faisaient régulièrement détrousser. Ensuite, la route étroite et sinueuse fait des montagnes russes. Elle se lance dans « la » Corbière, à l'assaut des barres rocheuses qui s'étirent à l'horizon. Elle remonte le cours des  eaux vives. Et suit à rebours l'itinéraire du Tour de France (4).

 Nous sommes en présence d'un incroyable enchaînement de combes et de cluses, façonnées par le ruissellement des eaux, d'une succession de crêtes érodées par l'action du vent. Les « correcs » ne corrigent rien du tout, malgré ce que suggère ce curieux mot. Ce sont des ravines qui débordent deux ou trois mois de l'année et sont à sec le reste du temps. Après les pluies de printemps, surgit une explosion de fleurs multicolores. L'air est embaumé des mille parfums de la garrigue. C'est trop beau pour durer. A l'époque où nous arrivons,les fleurs déjà fanées cessent d'exhaler leur odeur agréable. 

 Le trajet que nous suivons, orienté « à la tramontane », c'est-à-dire nez au vent, est supposé correspondre à celui de l'ancienne frontière. Il est jalonné  de moult petits forts, guettes et mirailles (5). Je ne prête guère attention à ces détails du paysage, non plus qu'aux murets et capitelles (6), tant les cahots de la route me donnent mal au coeur. A écouter mon compagnon de voyage, il n'y existe rien de tel que la « deuche » pour affronter les difficultés du terrain. Je veux bien le croire, il doit y avoir un Bon Dieu pour ces vieilles guimbardes. Celle-ci ne remonte pas au Traité de Corbeil, mais c'est tout comme ! J'évite cependant d'en rire, on dira bientôt ça de moi.

Des village s'échelonnent, aux noms évocateurs : Fitou... Caves ..  Treilles... Feuilla...
« En toponymie, gare aux faux amis ! me prévient Pierre. Fitou, c'est la pierre façonnée (7). « Cavas » ne désigne pas des caveaux de dégustation, mais des bergeries. Inutile de compter les moutons pour s'endormir, on n'en trouve plus ici. On a trop vite fait d'assimiler « Trelhas » à « treilles », la transcription « toureilles » (4) serait plus juste. Quant à l'origine de « Fuelha », le doute n'est pas permis, c'est bien de verts feuillages qu'il s'agit.

 Toutes ces explications me passent au dessus de la tête. Ce qui m'interpelle, c'est la vue en plongée qu'on a du village au dernier méandre de la route. Feuilla. Je découvre une oasis de verdure blottie au bord du ruisseau du même nom. Il y a là une adorable placette où nous garons la voiture. Je remarque le panneau mentionnant l'existence d'une une source à température constante : « Fontcaude » (8). Son eau paraît chaude en hiver, mais reste agréable en été. Allons à la source nous rafraîchir ! Délectons nos yeux et nos oreilles à ce perpétuel jaillissement d'écume et de sons !

 Retrouvant le geste charmant de la Samaritaine (pas celle du magasin, mais de l'Evangile) je puise entre mes doigts croisés le fluide bienfaisant. « Aliso ». « Aïgo ». L'aigue vive qui sourd à partir d'on ne sait où dans la montagne. La « gavatch » que je suis désaltère « l'estranger ».

(à suivre...)

LYS


Notes et commentaires :

  1. Anna Karina dans Godard, « Pierrot le Fou »

  2. Ronchonner (de l'occitan « rouscas », les ronces).

  3. « Ad malum passum », le mauvais pas.

  4. Etape du 9 juillet 2009.

  5. Tours de guet. En cas de péril, on y faisait des signaux de jour et du feu la nuit.

  6. Abri de berger.

  7. « Petra ficta », sans doute une des bornes miliaires qui jalonnaient la voie romaine.

  8. Il existe une fontaine de "Fontfrede" à l'écart du village de Feuilla.

 Concernant les autres interprétations données ici , voir Jacques Larrasco : « Dictionnaire des noms de lieux de l'Aude", éd. Lacour, 2007  et Bénédicte BOYRIE-FENIE : « Toponymie des pays occitans ». Autres ouvrages consultés : « L'ancienne frontière, entre mythe et histoire » par Marc PALA, Cahiers du Parc n° 8, 2009 et « Fortifier une frontière » par Lucien BAYROU, les Presses littéraires, 2004.

Illustration : Frise de croix du Languedoc et fleurs de lys entourant le griffoul de Lisle sur Tarn (XIIIème s.)

épisode 8
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PostHeaderIcon "Joi", Cobla VIII : "La Cauna"

«JOÌ »

(Cansò)

 

Cobla .viii.(ochena) :

«La cauna » (1).

 

Sombre porte du monde obscur,

je m'ouvre au fond de la ravine.

Mon secret se lit sur ce mur

aux signes gravés qu'on devine.

Je suis nid d'amour, lit nuptial.

Je suis la matrice, le centre,

le nombril, le lieu primordial

de la Création. Je suis l'antre.

 Rafraîchissante ! Tel est le mot qui me vient à l'esprit. Pure est l'eau de la fontaine, heureux celui que le geste de cette femme rafraîchit. En ce moment, je regarde Rose est assise au bord de la vasque. Elle parle, j'écoute. Son attitude, le son de sa voix m'émeuvent. J'aime sa manière d'être.

 En des temps très reculés, les Anciens vénéraient ce lieu, qu'ils peuplaient de divinités telluriques. Sans le savoir, Rose réinvente un culte oublié : celui de la vie née de l'antre.

 La « caune », élément femelle, riche d'un pouvoir magique, détient le secret des origines.  Non loin d'ici se dresse une « peira dreita » : la  « pierre droite », signe phallique. Le principe mâle qui s'oppose à l'élément femelle. Son complément dans l'acte qui perpétue la vie. Mais aussi le pilier garant de l'équilibre du monde et de sa stabilité.

 Cet étrange pain de sucre est une "boliera", borne- frontière. Des symboles sont gravés de part et d'autre. A l'avers de la stèle : la fleur de lys, emblème du roi de France. Au revers : la croix pattée de la couronne d'Aragon. Nous sommes en limite des terres du Seigneur de Feuilla, vassal du Comte de Toulouse. Par-delà la frontière, dissimulé par  la « serra » (2), se trouve le fort de Salvaterra (3) en Roussillon. Entre les deux s'étend un espace indéfinissable peuplé de sauvages, de géants et de fées.

 La « combe du Sauvage » prolonge celle du Seigneur. Le Sauvage est « l'homme de la forêt », c'est-à-dire le « forain », « celui qui vit au dehors ». Son « ailleurs » est la forêt sèche, piquante, impénétrable, qui s'étend devant nous. Toute la salsepareille (4) qu'on y trouve pourrait nourrir une abondante population de Schtroumps.

 Le Géant, c'est le Pic de Montoulié qui domine les garrigues, culminant dans ce paysage à la hauteur impressionnante de sept cent mètres et quelques.

 La Fée... ?  Qui d'autre que vous, Rose enchanteresse ? Vous êtes la « fado ». Vous songez aussi qu'il faut être un  « fada » (5) pour vous obliger à cheminer ainsi sous un soleil de plomb.

 C'était à prévoir ! Vos espadrilles ont craqué ! [ La marcheuse aussi d'ailleurs ] Non, ma fille, vous n'irez pas danser  [ la sardane avec nos voisin catalans ] !

 Pour l'heure, personne n'a envie de danser. La température au sol avoisine celle d'une poële à frire. Fuyant les remontées d'air brûlant, de petits escargots jaunes à coquille translucides s'agglutinent sur les touffes de genêt. Le plus haut possible : seul le dernier étage est climatisé.

 Tiens ! Une cigale s'est posée sur votre épaule. Elle stridule désespérément. Vous faites un geste pour la chasser. Je vous en dissuade. Cet insecte n'est pas là par hasard. Il a sûrement quelque chose à vous dire. Il a choisi de vous accompagner durant votre trajet. Peut-être vous portera-t-il bonheur.

 J'arrête là, Rose, car vous ne m'écoutez plus. Un accident de terrain retient votre attention. Décidément, je vous sous-estimais. Bravo pour votre sens de l'observation ! Chemin faisant, vous êtes pile-poil tombée sur  l'entrée de la grotte que la végétation dissimule aux regards.

 La « cauna ». Le « barranc ». Ce qu'un promeneur non averti [ s'il y en avait de passage ici... ] pourrait prendre pour une simple anfractuosité de la roche s'ouvre en réalité sur une cavité spacieuse. Je vous invite à y pénétrer. Vous vous aventurez avec appréhension. Notre soudaine intrusion provoque l'envol effarouché d'une nuée de pipistrelles (6). Vous vous exclamez :
  - On dirait des vampires en miniature !
  - Ne craignez rien ! fais-je. Ces bestioles ne mordent pas !
   [ Moi non plus, d'ailleurs... ]
    Ce lieu qui vous semble hostile a servi de refuge et d'abri à toutes les époques. Des chasseurs de la Préhistoire aux « faydits », ces nobles occitans dépouillés de leur fief après la Croisade.

 [ Je vous montre les graffiti laissés sur les parois de la grotte par ses occupants successifs. Certains ont voulu laisser la marque de leur passage. Vous suivez des doigts une inscription bien apparente en caractères gothiques : les sept lettres qui forment le mot « T-O-S-T-EM-S » ]
  - Que signifie ceci ?
  - « Tostems » veut dire « toujours ». C'était la devise du Seigneur du lieu, poète à ses heures...(7)
  - «  Toujours », c'est joli. Cela fait rêver...
  - Attention ! Le message est crypté, peut s'entendre à plusieurs niveaux.. L'auteur de cette devise déclare amour éternel à sa Dame. Il témoigne d'un sentiment qui perdure au delà-du trépas. Peut-être aussi de sa croyance : il voyait dans cet antre l'entrée du Purgatoire, un lieu de passage entre la vie et la mort, antichambre de l'au-delà. « Toujours»  demeure pour nous une énigme.
  - Et tous ces signes cabalistiques gravés ici  ? Ont-il un sens ?
  - Le
pentagramme est connu comme un symbole magique. Le « pé d'auque » (8) pourrait être une simple marque de compagnonnage. Quant à la salamandre, c'est est l'hôte du foyer. Elle est réputée subir le passage du feu sans se consumer. On peut y voir une allusion discrète aux bons Hommes et Bonnes Dames qui furent livrés au bûcher non loin d'ici.

[ Décidément, les pratiques ésotériques vous intriguent. Vous insistez, voulant tout comprendre : ]
  - A quoi servaient ces petits trous creusés dans le rocher ?
  - Sans doute à des libations. Ce sont des "cupules". On y versait des liquides : de l'eau, du lait, du sang... qui s'écoulaient ensuite par de minuscules rigoles.
  - Du sang ?.. Il y aurait eu des sacrifices ici ? [  à cette idée, vous frémissez... ]
  - Qui peut savoir ?
  - Et ces petites croix ?
  - On les nomme
« crouettes ». Elles passent pour l'antidote aux pièges du Malin. A l'époque chrétienne, on a cherché à conjurer le maléfice en exorcisant ce lieu. Les démons n'ont qu'à bien se tenir !

 Là, je cherche à rassurer ma compagne. Elle m'a l'air fascinée par ce qui touche à la magie, à la mort, aux revenants. Pour faire diversion, j'observe que la randonnée creuse et qu'il est temps de prendre une collation. Cela remonte le moral. Je tire de mon sac des galettes de pain bluté, des empastats (9) de poisson, du fromage de chèvre, une poignée d'olives, des abricots. Un vin herbé de ma fabrication agrémente ce frugal repas. Ce philtre a vertu d'inspirer l'amoureuse passion (10). Rose, les sens chavirés, s'étend sur le sol de la caune. L'arène blonde qui le couvre est d'une incroyable douceur. Sur cette couche somptueuse, elle s'allonge, je m'étends. Corps à corps, bouche à bouche étant. Nos lèvres se cherchent. Nos souffles se mêlent. Le silence de la grotte se referme sur nous.

(à suivre...)

STELE

 Notes et commentaires :


  1.  Grotte en occitan. 

  2. Montagne.

  3. = « Sauveterre » (référence à une franchise fiscale jadis accordée par le roi d'Aragon).

  4. L'expression familière « fada » dérive du mot fée (fado)

  5. Herbe à Schtroumps dans la célèbre BD

  6. Variété de chauves-souris.

  7. « Tostems » était la devise du troubadour Raimon de Miraval, ici volontairement amalgamé avec Raimon de Perilhos, qui nous a laissé cent ans plus tard le récit d'un voyage au Purgatoire. "Ramon per la gracia vesconte de Perelhos partigiu per anar al Purgatori de Sant Patrici..."

  8. Littéralement : pied d'oie. L'oie ("auca")  est représentée sur le blason de la Ville de Leucate.

  9. Pâtés. Les aliments décrits ici constituaient l'ordinaire des « Bons hommes ».                  

  10. On reconnaît une paraphrase du roman de Tristan et Yseult, de Béroul et Thomas : "Embrace le e si s'estent/ Baise li la buche e la face/ E molt estreit a li l'embrace/ Cors a cors, buche a buche estent."....

épisode 9
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PostHeaderIcon "Joi", Tornada, par Jean-Claude BOYRIE

«JOÌ »

(Cansò)

 

Tornada :

 LAa vie rêvée des anges (1).

  Sous quelle étoile suis-je né ? Je n'éprouve ni joie, ni tristesse (2).

 

 Combien de temps ai-je dormi. Suis-je vraiment éveillée ? Je me pince la joue pour  vérifier.   

 Tout semble calme, si calme... et pourtant ! Je sens peser sur moi le regard de mon compagnon.

 [ Ce n'est pourtant pas le moment ! Avec mes cheveux en bataille et des poches sous les yeux, je dois avoir une allure de droguée. Lui non plus n'a pas l'air dans son assiette. Grand dieux ! Tout ce que nous avons bu ! Son vin devait être coupé de mescaline (3) ou similaire. Il m'a shootée !

 « JoÌ » : la joie. L'exaltation née du dérèglement des sens... Comme en un miroir déformant, je vois son visage s'allonger, se raccourcir... Son expression me donne un malaise indéfinissable.... Il est autre. Il a mis entre nous quelque chose d'autre... un corps étranger dont le contact me fait froid, sens propre et figuré.  Horreur ! C'est une épée nue ! Je force ma voix embuée de sommeil :]    

 « C'est quoi, ce délire ? Des trucs pareils, c'est dangereux ! On peut se couper ou bien blesser quelqu'un ! »

 [ N'ayant cure de mon émotion, ce doux dingue, si prompt à dégainer, remet posément l'épée au fourreau. Lâche cette explication qui, pour moi, n'en est pas une : ]
  - Belle, nous n'avons fait qu'observer les règles de la
fin'amor. Si d'aventure une dame accepte que son homme-lige de partage sa couche, c'est pour le mettre à l'épreuve : l'aime-t-il selon son gré ? Si c'est un courtois chevalier, tel est son lot de ne pas jouir de ce qu'il aime (4) : une lame demeure entre elle et lui, qui fait frontière.

[ Je ne comprends goutte à ce galimatias. Ne sais s'il faut m'en moquer ou m'en offusquer. Si mon compagnon de route a disjoncté, mieux tout faire pour le calmer.... en tous cas ne pas l'énerver davantage! ]
  - Pierre, fais-je sur un ton gentiment grondeur, il serait temps de retrouver la raison. Que signifie ce langage ? Et pourquoi cette tenue extravagante ?

 [ Il m'apparaît bizarrement vêtu – travesti serait un mot plus juste – d'une tunique bleu sombre. Il enfile ses braies et passe un baudrier. Me déclare sans rire: ]
  - Mais, douce amie, mon accoutrement est celui du chevalier en voyage !
  - Beau doux Sire, j
e connais sens et folie (5). Au fait, à quoi jouons nous ?

[ S'il n'est pas devenu fou, c'est qu'il joue bien son rôle. «JoÌ » : le jeu de masque et de miroir... Qu'on m'en expliquee au moins la règle...]
  - M'amie, nous venons juste de lever l'ancre et naviguons à travers les siècles !

 [ Je commence à me faire à cette partie de cache-cache... un passe-temps de passeur de temps. Autant me divertir à mon tour. Par l'imagination, je me déguise en  « gente dame », portant hennin, gonnelle (6) et robe de cendal (7). La longue queue d'un riche surcot (8) traîne derrière moi. De mignons escarpins « à la poulaine » (9) remplacent avantageusement mes espadrilles hors d'usage (8). Donc, me voilà vêtue à la mode du temps. Je guette anxieusement la réaction de mon chevalier servant. Elle ne se fait pas attendre : ]
Dame, je vous trouve fort accorte ainsi. Votre beauté,
nul ne peut l'imaginer, ni en pensée ni en songe ! (10)

 [ Au fond, peut-être qu'il n'est pas vraiment fou. Simplement un peu « décalé »... Son compliment me paraît de bon augure. Pierre poursuit, imperturbable : ]
   - C'est une bien courtoise journée qui commence ! A vous contempler, on ne peut se retenir de vous aimer de tout coeur !
(11)

[ Voilà qu'il en remet une couche ! Pouce, j'arrête ! La récréation est terminée ! Pierre n'aurait pas dû commencer. Maintenant, impossible d'arrêter. Nous nous sommes aventurés trop loin dans les « terres ignorées » du songe.]
  - De la beauté dont je suis épris, je veux l'étreinte et le baiser... (12)

 [ Plus, si affinités...Pierre  conclut par ces dénégation poétiques en cascade : ]
  - Mon coeur me dit que quoi que je fasse, tout est néant. (13)

Mon chant est fait sur le néant,

n'est ni sur moi, ni sur nul autre,

n'est ni d'amour ni de jeunesse,

ni de rien d'autre. (14)

 Rien. Le vide. Le néant. Ce jeu d ela poésie hermétique, le "trobar clus" est à présent terminé ! Je pousse un faible cri. M'éveille en sursaut. Pour de bon cette fois. Pierre est penché sur moi. Je lui trouve une allure normale. Son expression habituelle, à la fois moqueuse et bienveillante. Il a quitté sa tenue XIIIème, remis saharienne et  pantalon de lin. Des vêtements qu'il portait au « Cap tramontane », XXème siècle finissant. Pas terribles, mais cela rapproche de l'époque contemporaine. Il tamponne mon visage moite avec une lingette. Fait preuve de sollicitude à mon égard. Je crois même percevoir un soupçon de tendresse. Cela ne lui ressemble pas, mais ce n'est pas moi qui vais m'en plaindre.
«  Rose, me demande-t-il, que t'est-il arrivé ? Je t'ai entendu crier. Tu as dû faire un mauvais rêve... »

 [ Tiens ! Il me tutoie à présent ? Curieux. Je fais de même : ]
  - Tu veux dire un affreux cauchemar ! sangloté-je.

 [ La crise de larmes, ça marche à tous les coups. Il redouble d'attentions : ]
  - Remets-toi, Rose. Il nous faut accomplir un bout de route pour atteindre Périlhos. La distance qui reste n'est plus grande avant d'atteindre le terme du périple. Es-tu prête à m'accompagner ?

[ Mille fois oui...  mais comment l'entend-il ? Si la vie est un voyage, lui n'est pas un compagnon de tout repos. Tant mieux ou tant pis. « Caminarem » : poursuivons notre chemin.]

Reetour sur image :

« Nul ne peut échapper à l'amour s'il ne s'est mis en son pouvoir. »

Peire Vidal, « El seu Senhoriu », XXV, str. 1-4

  Je suis assez éloignée de l'archétype « fille Cosmo » sûre d'elle-même et qui va jusqu'au bout de son vouloir; à cinquante ans passés, je commence à perdre certains repères. Un demi-siècle, vous rendez-vous compte ? Comment peut-on atteindre un âge pareil ? j'ai connu moult aventures, ne me suis pas donné la peine de les mener jusqu'à la fin. A vrai dire, je n'y ai même pas songé, le meilleur est toujours au début. Donc, ces péripéties ont tourné court, je n'en regrette aucune.

 Mais aujourd'hui, je me retrouve seule. Et me sens lasse. Et voilà qu'un personnage singulier se présente, entre dans ma vie : Pierre Raymond.

 Allez comprendre... comme une chiffe molle, je me laisse aller entre ses bras.

 Dommage pour ma liberté. Dommage pour la sienne. Est-ce vraiment cela que nous voulions ?

 Mon histoire personnelle se résume à la première déclinaison latine: « Rosa, rosa, rosam... ». Jacques Brel, un troubadour des temps modernes, a mis ce texte en musiique.

 «  Rose » (le nominatif) s'applique à la femme-sujet – celle que j'aspire à devenir enfin.
    Un jour... plus tard....le papillon sortira de sa chrysalide pour devenir lui-même. Bon, je le reconnais, ce n'est pas demain la veille.

 « Ô Rose » (vocatif) : tel est le cas par lequel  le poète invoque la dédicataire de sa chanson.

 D'où l'exclamation de la tornada (15) : « Rose sans pareille ! »

 " La rose " (accusatif) vise la femme objet que je crains d'être restée. On ne se refait pas.

 Je veux plus décliner mon prénom de Rose. Je n'accepte pas le déclin de la rose.

 Avec tout ça, le temps passe et je me demande comment j'en suis arrivée là.

 Chaque jour que Dieu fait, je regarde mon image dans la glace et me dis en me levant : « Zut ! Un jour de plus !

 A vingt ans - et même avant - je ne pensais pas à mes rides futures, je n'utilisais pas Diadermine, je mordais la vie à belles dents. Sans souci de la suite... et pourtant, la suite est venue.

 A trente ans, je suis devenue une femme épanouie et fière de l'être. Allais-je alors me passer la corde au cou ?

 La quarantaine approchant (comme je la regrette aujourd'hui, ma quarantaine... on n'en est déjà plus là...) je suis arrivée au faîte de ma carrière journalistique. Sans bien entendu m'encombrer d'un homme.

 A l'heure où j'écris ces lignes, le chiffre 5 est venu, je n'en ai pas plus envie qu'auparavant, mais appréhende la perspective des décennies suivantes. Vous savez bien : celles qui commencent par 6 et par 7....J'ai fait le compte : trois êtres seulement comptent dans mon existence.

 Cumulus est mon fier destrier (16). Tel Pégase, il vole au-dessus des nuages et m'offre de vertigineuses chevauchées. J'aurais dû dire « m'offrait » car son âge avancé le déclasse au rang de simple palefroi (17). Il est cheval hongre (18), car je l'ai malignement privé de ses attributs d'étalon.

 Mes deux autres compagnons sont un couple de cochons d'Inde : Chouquet véloce et Jolie Bouffie. Le mâle et la femelle se tiennent compagnie; ils font dans les six livres à eux deux – tout mouillés, ce qui leur rrive rarement.  Ce mis à part, ils manquent cruellement de conversation.

 Voilà. Je crois avoir fait le tour de mon univers quotidien. Comme vous le pouvez constater, mes nuits sont aussi moches que vos jours. (19)

Ammor.

« Se tot son greu e perilhos li fais

que fai als seus sovent Amor sofrir. »

Fardeau périlleux, grand tourment,

Amour inflige aux siens souvent.

 (Peire Raimonz de Tolosa)

 Périlhos est un lieu du monde où tout commence et tout finit. Dans mon itinéraire, c'est le point de non-retour. Un exutoire pour âmes en errance. L'antichambre du Purgatoire. Un paysage lunaire.

 Le nom du village vient au sens premier de « pera » : la poire. Les « perilhas » sont de petites poires, à l'image des nombreux cailloux qui parsèment ces « gastes » (20). « Caillouteux » ne revient pas à dire « périlleux ». Non, le danger, s'il existe, est invisible. Le site n'est point stratégique, nulle falaise escarpée ne fait obstacle aux intrus. De fortifications, aucune trace – si jamais il y en eut. Seul émerge du brouillard un donjon délabré. Gare à l'imprudent qui s'aventure dans ces ruines, la chute d'une pierre aura tôt fait de le mettre à mal  !

 Durant notre sommeil, le temps a changé. Le soleil s'est caché. Une purée de pois, digne du Loch Ness, a envahi ce plateau désolé. Tout s'estompe à nos yeux. Le village, comme sorti du temps, baigne dans une lumière irréelle.

 Ceci ferait bien l'affaire d'un réalisateur de film fantastique. Périlhos est un décor à quatre sous pour producteur désargenté. Reste à trouver le (ou la) scénariste. On peut concocter une trame tirée d'un roman de chevalerie mal digéré. L'histoire d'un valeureux chevalier qui cherche à tirer sa Belle du château sombre où elle est recluse. Pourquoi sombre, au fait ? Le donjon seigneurial, témoin de fastes passés, a de beaux restes. Avec ses larges baies géminées, il devait même être bien éclairé pour l'époque.

 Quoi qu'il en soit, pour arriver à ses fins (par définition chevaleresques ) notre héros affrontera  de nombreux dangers. Il défiera les monstres grimaçants qui font barrage : les « méchants », que le spectateur peut identifier sans peine aux « Forces du Mal ». Heureusement, pour faire pendant à ces brutes et truands, il y a les « Bons » ; les gentils seigneurs qui parlent si bien d'amour. Passent leur vie à deviser courtoisement, chanter et danser dans une salle gothique troubadour. Ceux-là sont « portés au pinacle ». Au terme de moult péripéties, ce sont – comme il se doit - les « Forces du bien » qui triomphent.

 En voilà assez pour le synopsis, reste à trouver un titre. Pourquoi pas : « La malédiction de Périlhos » ? Oui, ceci me paraît convenir. Le film devrait faire recette avec cette expression racoleuse.

 Non sans raison, car il est vrai qu'une étrange malédiction pèse sur ce village en ruines.

 Un écriteau, qui n'est pas là par hasard, prévient le visiteur :

  « Passant, respecte ce lieu. Il appartient à ceux qui n'y sont plus. Ces murs ont des oreilles. Les fenêtres de ces demeures abandonnées sont  des yeux qui t'observent. »

 Allez savoir pour quel obscur motif Périlhos s'est subitement vidé de ses habitants ? (21) J'hésite à m'aventurer dans ce village-fantôme. Ses venelles et traverses étroites m'apparaissent comme autant de coupe-gorge propices à d'obscures représailles. Le seul refuge ici, l'asile universel, c'est l'église Sant Miqueu (22). Nous poussons la porte de cet édifice avec facilité car elle est démunie de serrure Elle s'ouvre à nous dans un gémissement plaintif.

 Il faut quelques instants pour que nos yeux s'habituent à la pénombre. Des traces de fresques sont visibles dans le cul-de-four. On y discerne les détails d'une mêlée confuse, où s'affrontent anges et démons. « Une représentation classique pour l'époque, observe Pierre. Cette scène tire argument d'un passage de récit de l'Apocalypse (23). Elle ne le suit qu'en apparence : ici, les rôles sont inversés. Sur la fresque, ce n'est pas Saint Michel qui terrasse le Dragon. C'est le diable qui l'emporte. Personnification du Mal, le monstre figure au premier plan. Ricane. Fait la nique à l'archange en exhibant son derrière. »
  - D'accord, ce n'est pas ma tasse de thé, mais je reconnais mal l'histoire qu'on raconte à l'église...
  - Si tu parles  de l'Eglise de Rome, assurément pas. Les hérétiques ont une autre version des faits. Pour eux, ce monde mal fichu ne peut être l'oeuvre d'un Dieu bon et juste.
  - Ah ?
Qui d'autre aurait commis « cela » ?
  - Le diable, ange déchu, doublé d'un despote sot et malfaisant. Non content de se révolter contre son Créateur, il  débauche et entraîne dans son sillage une partie des milices célestes.
  - Comment tout cela finit-il ?
[ Ne croyant ni à Dieu, ni à Diable, je laisse mon compagnon pérorer tant qu'il veut sur ce sujet... ].
  - Fort mal, en fait. Aux anges qu'il réussit à séduire, Satan joue un très vilain tour. Il gomme de leur mémoire tout souvenir de leur condition d'ange et les enferme dans une prison de chair.
  - Ensuite ?
  - C'est tout. La prison dont je parle est le corps humain. Le tien. Le mien.
  - Qu'est-ce qui se passe après la mort ?
  - L'ange captif se  réincarne dans un autre corps. Le premier venu, celui du voisin de palier, celui de l'enfant qui vient de naître. Et tout recommence. Jusqu'à ce que l'infortunée créature soit enfin touchée par la grâce divine et meure « consolée » (24).

 Ces perspectives n'ont rien de spécialement gai. J'ai hâte de sortir de l''église. Elle s'ouvre sur le cimetière paroissial : quelques tombes éparses parmi les cyprès. Mal entretenues. Il s'agit de sépultures certainement anciennes. De simples dalles, rongées par les intempéries, en marquent l'emplacement. S'ajoute pour certaines une stèle ronde évoquant le disque solaire, un symbole énigmatique (25).
  - Comment se fait-il qu'il n'y ait aucune croix, m'étonné-je. 
  - Parce que la croix n'avait aucun sens pour ceux qui reposent ici.
  - Tu veux dire les Parfaits  ?
-  Je préfère parler des 
« Bonnes gens » qui ont péri par le feu.

 [ Je brûle d'en savoir plus – c'est  le cas de le dire. Pierre me fait alors ce récit terrifiant : ]
« A la fin de la Croisade, lors de la prise du château, les « Bons Hommes et « Bonne dames » qui s'étaient réfugiés là furent livrés à l'Inquisition et condamnés au bûcher. Tous périrent courageusement. On raconte qu'ils se précipitèrent d'eux-mêmes dans les flammes en chantant.

 [ Oui, c'est affreux, tout ça ! Je frémis comme au temps de mon enfance, lorsque grand'mère me lisait au lit une histoire de Grand méchant loup pour m'endormir. Aujourd'hui, je relativise l'horreur : ]
  - Tout de même,  depuis sept siècles, il y a prescription !
  - Ne crois pas que ces faits sont oublés. Les gens d'ici conservent la mémoire de leurs martyrs. Ceux dont cendres sont dispersées non loin d'ici au
« Camp dels Cremats » (26).
  - Et ces tombes, alors, à quoi servent-elles ?
  - Ce sont celles de simples croyants. Des sympathisants, comme le Seigneur de Périlhos et sa Dame, convaincus de complicité envers les hérétiques. Tu vois cet enfeu  ? [ Pierre me désigne une large niche ménagée à même le mur de l'église ]. C'est leur sépulture. Celle qu'on réservait aux personnes de qualité. Des épitaphes sont gravées là.
  - S'il te plaît, déchiffre-moi ces inscriptions !
  - « Si quelque objet charme ton regard, tourne plutôt les yeux du côté du tombeau »
(27) me lit-il.
  - Qu'est ce que cela signifie ?

  - Que le corps retourne à la poussière et que la chair n'est qu'une illusion. Autrement dit : « Souviens-toi de la mort ! » (28)
  - Mais je n'ai pas envie d'y penser, à la mort! Je trouve ce genre de "vanité" macabre et de mauvais goût !
  - La maxime en question t'invite à
te détourner la beauté fugace. Pas forcément à placer un crâne au  milieu de ta salle à manger, ni sur ton bureau de travail, ni sur sa table de nuit.
  - Comprends-tu, j'ai envie de cueillir l'instant. Je pense que ce que
présent nous offre est à consommer sans modération. Sur ma tombe - le plus tard possible évidemment -  je veux qu'on inscrive ces deux mots tout simples : « Ici, maintenant ».

[ Pierre Raymond esquisse un vague sourire. ]
  - Soit. Eh bien, ajoute à cela : « Hier, déjà  -  Demain, toujours. »

[ Toujours égale « tostems », tiens donc ! ]
  - Ce serait gentillet, mais dépourvu de sens....

  - ... Pour qui ne connaît pas la vie rêvée des anges.

[ Visiblement, il cherche à me mettre sur la voie... ]
  - J'ai vu le film comme tout le monde, où est  le rapport...?
  - Imagine que deux anges se soient rencontrés dans une existence antérieure, que dans leur nouvelle vie,  ils en trouvent la trace effacée et parviennent un jour à s'identifier. Pour s'accorder, peut-être, une nouvelle chance.....
  - On peut tout  imaginer.
  - Rose, douterais-tu encore si la clé de l'énigme était sous tes yeux ?

[ On s'achemine vers le dénouement Je le vois venir avec ses gros sabots, mais fais la naïve :]
  - Où se trouve cette preuve ?
  - Rien qu'à la manière dont tu as posé la question, je sens que tu connais la réponse. Il n'est que de lire la suite de l'épitaphe
(29) :

« Cy reposent Peire Raimonz de Périlhos, qui si merveilleusement sut composer et chanter

 et sa Dame Rosa qui tant eu de grâce et d'entendement. Que le feu d'amour les consume ! »

CROIX

Notes et commentaires :

  1. Titre d'un film d'Erick Zonca, 2009.

  2. Guillaume le Troubadour, Chant VII.

  3. Alcaloïde qui donne des hallucinations.

  4. « Ma Domna m'assai e-m prueva. Quossi de quel guiza l'am ? » ( Guillaume de Poitiers, Chant VIII). « A totz jorns m'es pres en aissi/ Qu'anc d'aco qu'amicy non jauz ». (Chant VII)

  5. « Ieu conosc ben sen e folhia » (même auteur, chant VI).

  6. Tunique de femme au Moyen-Âge.

  7. Etoffe de soie.

  8. Matfre Ermengau décrit les élégantes du XIIIème siècle comme « traînant derrière elles les longues queues de leur riche surcot ».

  9. Se dit de fines et longues chaussures à bout retourné, en vogue au XIVème siècle.

  10.  « Anc mais non poc hom foissonar/ Co's, en voler ni en dezir/ Ni en pensar, ni en cossir » (Guillaume de Poitiers).

  11.  « Domna, ben es cortes jornal/ Fai le jorn qi-us vai vezer/ Que puois no-is pot estener/ Que no-us pot amor coral... » (Raimon de Miraval)

  12.  « De la bella don sui cochos/ Desir el tener e-l baisar/ E-l jazer e plus conquistar... » (même auteur)

  13.  « Fas mantas res que-l cor me di : totes riens » (Guillaume de Poitiers, chant VII).

  14.  « Non er d'amor ni de joven/ Ni de ren au » (même auteur, chant IV)

  15.  Ritournelle, envoi.

  16.  Cheval de combat.

  17.  Cheval de voyage.

  18.  Cheval castré.

  19.  Racine et Raphaëlle Billetdoux.

  20.  Terres incultes.

  21.  Tout simplement en raison de la Crise viticole.

  22.  L'église Saint Michel de Périllos existe réellement, mais la fresque décrite est de pure fantaisie.

  23.  Ap. 12-7/ 12-9 : « Puis il y eut la guerre dans le ciel. Michel et ses anges combattirent le dragon. Et le dragon et ses anges combattirent. Mais ils ne furent pas les plus forts et ils n'avaient plus place dans le ciel. Et il fut précipité, ce grand dragon, encore appelé le diable et Satan., celui qui séduit toute la terre. il fut précipité sur la terre et ses anges le furent aussi ». A noter que le nom de « Michaël », chef de la Milice céleste, dérivet d'une racine hébraïque : « Celui qui connaît Dieu ».

  24.  La thèse cathare – ou ce qu'on en sait – est ici volontairement très simplifiée : la chair est née de la corruption... L'esprit est emprisonné... Aie pitié de l'âme mise en prison.

  25.  On trouve de telles stèles discoïdes, sans signification particulière, dans les anciens cimetières languedociens.

  26.  Champ des brûlés. Amalgame avec le célèbre « bûcher de Montségur » (1244) où périrent la jeune Esclarmonde de Perella et sa mère Corba. On peut aussi penser à "l'iera cremada" , "l'aire brûlée" de Laroque de Fa.

  27.  Cette épitaphe figure réellement sur un enfeu de l'église Saint Pierre de Céret.

  28.  « Memento mori ».

  29.  « Peire Raimonz sault molt ben contar, trobar, e fetz de bons vers e de bones cansos e de bons mots » (tiré d'une biographie médiévale de Pierre Raimon de Tolosa).

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