PostHeaderIcon Corps en mouvement, par J.C. Boyrie

corps en Mouvement.

MOUVEMENTDESCORPS

Salâma ! Moi, c'est Malika. Je suis née à Fez, au Maroc. Je suis entrée en France en loucedé  par  un réseau de passeurs espagnols. Autant vous le dire de suite, j'ai fait le tapin. C'était il y a vingt ans. Aujourd'hui j'en ai quarante. Je vis dans votre pays en situation régulière. Mon taf actuel, c'est : éducatrice spécialisée au Centre d'Action Sociale de Clapas-sur-Lez. En clair, je fais ce que je peux pour améliorer la condition des Beurettes, celles que j'appelle « mes soeurs ».

Vaste programme pour un quartier qualifié dans ce pays de « difficile » !

A force de vous fréquenter, j'ai appris à vous connaître, et me demande à la fin si ce n'est pas vous, les Français, qui êtes difficiles à vivre. Au point d'avoir, par votre rejet des immigrés, suscité vous-mêmes cette flambée « intégriste » qu'à présent  vous  déplorez (1).

Vous allez me dire que j'exagère. Je ferme ici la parenthèse, pardonnez-moi cette réflexion.

D'autant qu'on trouve  des gens sympas même parmi vous. La preuve, c'est l'attitude à mon égard du Commissaire Carmen Escudier, à l'époque Inspecteur de police à Castell-Rossello. Une femme épatante. C'est elle qui m'a permis de m'en sortir. Je l'ai retrouvée à Clapas-sur-Lez, et c'est parce que je lui dois toute ma reconnaissance que j'ai envie aujourd'hui de vous en parler.

A ce propos, je regarde mon agenda. Nous sommes le 30 février 2009. Mon ex, enfin mon ancien maque, un nommé Manouche (le fameux guitariste gitan) est mort en 1989. Ce dans des circonstances mal élucidées, à cette même date fatidique du 30 février. Un jour exceptionnel qui correspond à la conjonction de Mars et de Venus au sein de  la constellation de la Vierge.

Le mouvement des corps dans le ciel provoque ici-bas une recrudescence de houle dans l'océan des coeurs. Avec pour effet néfaste de retarder la rotation de la Terre. C'est pour enrayer ce phénomène que les astronomes ont imaginé d'ajouter tous les vingt ans un 30 février au calendrier.

Suffit pour les généralités. Vous êtes affranchis. Je reviens à mon histoire personnelle.

Une fille m'est née le 17 septembre 1989, soit neuf mois après la mort de Manouche, devinez pourquoi. Je l'ai appelée Zahra, ce qui signifie en arabe : « La fleur ». Naturellement, mon enfant ne saura jamais qu'avant sa naissance je battais le bitume. Je ne veux pas qu'elle apprenne un jour qu'elle est fille de proxo. Son état-civil comporte juste la mention « née de père inconnu ».

Moi, je suis bien sûre que c'est Manouche le père. A présent, vous savez tout sur notre passé.

Pas sur notre vie.

Paradoxe du temps, Zahra porte le voile, alors que moi sa mère suis vêtue à l'européenne. J'aime votre pays et cherche à me fondre dans le paysage. Et puis, je n'ai pas le choix. Musulmane ou pas, j'ai constamment peur d'être rattrapée par mon passé de poufe, excusez-moi du terme. Je disais que Zahra, qui n'est ni croyante ni pratiquante, ne sort que voilée. Elle cherche aussi, pour des motifs inverses des miens, à ne pas attirer l'attention. Court-vêtue, elle serait agressée par les garçons du quartier : ce qui vient d'arriver à son amie Fatima. Nous les Maghrébins tenons à notre identité. Nous n'avons pas de sous, ne trouvons pas de boulot. Il nous reste juste notre langue et notre religion. Peut-être encore ( si le mot n'est pas trop fort pour des gens de peu ) un reste de dignité.

C'est au sujet d'un cas douloureux que je me suis rendue aujourd'hui à l'Hôtel de Police.

Il ne s'agit pas de Zahra, mais de Fatima, dont je viens de parler. La copine en question a été passée à tabac par ses deux frères au motif qu'elle sort avec un Français. Chez vous, il n'y a pas de quoi fouetter un chat. Chez nous, c'est très mal vu. Je reconnais qu'elle est imprudente, Fatima. D'abord, elle porte la mini-jupe et ne met pas de foulard sur ses cheveux. Ensuite, elle s'affiche avec ce garçon du même âge, plutôt mignon, qu'elle a rencontré à la Médiathèque « Averroès ». Pas question de porter plainte au Commissariat de quartier. Les parents s'y opposent formellement. C'est une « affaire de famille ». Quant aux keufs du coin, ils n'enregistrent même pas les dépositions, tant ces cas de tabassage sont devenus courants entre « bronzés » ( comme ils disent ).

Alors, en désespoir de cause, j'ai pensé à Carmen Escuder, j'ai pris rendez-vous avec elle. Parce qu'une femme est mieux à même de comprendre ce qui concerne les femmes. Malgré tout j'étais intimidée, enfin gênée de la solliciter à nouveau. C'est que depuis l'époque où elle m'a tirée d'affaire à Castell Rossello, ma bienfaitrice a pris du galon.

Mais elle n'est pas fière pour autant. Tout de suite, elle m'a reconnue. Embrassée.

« Malika, comme on se retrouve ! Comme je suis heureuse de te revoir ! »  s'est-elle exclamée.

Je sais qu'elle est bonne et sincère. Malgré cela, je recommence à perdre mes moyens.
  " Madame le Commissaire..." bafouillé-je. Elle m'interrompt aussitôt :
  - Appelle-moi Carmen, c'est plus simple !
  - Eh bien... Carmen, je voulais vous exprimer ma gratitude pour ce que vous avez fait pour moi.
  - Voilà, c'est dit. Tout ça, c'est de l'histoire ancienne. Et d'ailleurs, je n'ai fait que mon travail. Passe au fait, Malika. Qu'est-ce qui t'amène à présent ?

J'expose ma requête. Lui raconte l'agression de la beurette. Elle m'écoute attentivement et fait :
  - Si cette Fatima veut s'en sortir, je ne vois pas
trente six solutions. C'est une affaire grave, à prendre comme telle. Il indispensable que la victime se rende ici pour tout m'expliquer, je la recevrai personnellement. Tu peux l'accompagner si tu le souhaites....
  - Mais je vous ai dit que la petite ne veut ou ne peut pas porter plainte. Vous savez ce que c'est qu'un crime d'honneur ? C'est pour un coup que Fatima serait arrosée d'essence et brûlée vive...
  - Ou étranglée... ?

Silence radio de ma part. J'ai comme l'impression que mon interlocutrice a prononcé cette phrase avec intention. Son épaisse allusion au crime de la Fosseiile ne me dit rien qui vaille.

Carmen sent mon embarras, n'insiste pas, détourne la conversation :
  - Ecoute, Malika, les femmes doivent trouver en elles-mêmes les ressources nécessaires pour faire face à leurs problèmes (2). Il y a un gymnase ici même, au rez-de-chaussée. Périodiquement, nous organisons pour les personnels de police des stages de sports de combat. Rien de plus facile que d'inscrire à la session d'initiation ta fille et sa copine. La pratique des arts martiaux leur permettra de se défendre dans la vie, elles y gagneront au moins la confiance en elles.
Encore faut-il qu'elles soient volontaires pour participer aux stages. Parles en chez toi, au moins.
  - Fatima voudra sûrement. Ses parents, rien n'est moins sûr. Quant à Zahra, je crains bien qu'elle refuse de se dévoiler devant des hommes.
  - Mais c'est rédhibitoire ! Quelle blague ! Tu imagines de porter le voile en faisant du karaté ?
  - Bah, nos mollahs finiront bien par inventer le burkimono, comme ils ont déjà créé le burkini (3).
  - Enfin, chacun « voit midi à sa porte » !
[ Carmen consulte sa montre et poursuit : ] Au fait, cela m'y fait penser, c'est déjà l'heure de déjeuner. Que dirais-tu d'aller manger un morceau à la « cafète » en face ? Nous pourrons y bavarder plus à l'aise. Entre femmes.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Nous n'avons qu'un étage à descendre, la rue à traverser, pour prendre place au milieu de la foule délicieusement anonyme des consommateurs attablés. Respectueuse des codes de ma communauté, Carmen commande un croque et une bière pour elle, un sandwich au kebab et un quart Vittel pour moi. Pas question de cochon ni d'alcool.

En attendant l'exécution de la commande, j'observe ma vis-à-vis avec respect et admiration. Sa beauté a mûri. Ses yeux sont toujours aussi noirs, d'un noir si intense qu'ils en paraissent d'or. Son regard, un brin juvénile, a gardé sa touche inimitable. Il est à la fois doux et grave, bienveillant et malicieux. Carmen est une femme mystérieuse, comme perdue dans un lointain ailleurs.

Elle conserve, en dépit des années qui passent, la pointe d'accent ibérique qui fait son charme, qui la classe à jamais parmi « les belles étrangères ». Exogène, je le suis pourtant plus qu'elle....

Mon interlocutrice se raconte avec simplicité. Au milieu des années quatre vingt dix, la modeste Inspectrice qu'elle était à Castell Rossello se trouve brillamment promue Commissaire à Clapas sur Lez. Cependant que son patron d'alors, le Commissaire Lluis Llobet, est lui même muté comme Inspecteur général à  l'I.G.P.N. ( la Police des polices ).
  " Tout donne à penser, commente perfidement Carmen, qu'il terminera sa carrière dans ce poste. Son travail lui va comme un gant. On le considère en haut lieu comme un homme précieux. Lluis n'a pas son pareil pour étouffer les affaires qui « risquent de faire des vagues ».
Comme ce fut le cas de la tienne, si tu vois ce que je veux dire....

Je ne fais aucun commentaire à ce sujet, mais me risque à demander :
  - Avez-vous ensuite  reparlé avec Monsieur le Commissaire de ce... tragique évènement ?
- Oui. Je revois Lluis de temps à autre lorsqu'il vient en mission dans le Midi. C'est un ami sincère et fidèle. En quelque sorte, un confident. J'aurais aimé dire : une épaule sur laquelle m'appuyer.
  - Pardonnez mon indiscrétion, Madame le Comm....  je veux dire: Carmen. Il m'a semblé qu'il passait un courant fort entre vous et lui.
  - Effectivement, Malika. Et puis, tu n'es pas pas indiscrète. Entre femmes, on peut se dire...  certaines choses.  Tu l'as bien compris, j'éprouvais de l'admiration pour Lluis, sans doute une forme de tendresse. Ensuite l'existence nous a séparés. Vois-tu, ce qu'on nomme « l'espace du possible » est limité. Des corps errants s'y meuvent sans vraiment se rencontrer. Lorsque par hasard, leurs trajectoires se croisent, c'est pour un temps très court par rapport à la durée de leur vie. A peine ont-ils le temps de se côtoyer, de se connaître qu'il faut déjà se dire adieu.
- Quand on les kiffe, il faut prendre les hommes pour ce qu'ils ils sont : de vraies étoiles filantes. Vite ils s'éclipsent, moi je ne suis pas sûre que c'est parce que le temps leur manque...


J'interromps ma phrase et me dis que si Manouche avait manifesté pour moi, ne fût-ce qu'un quart de seconde, quelque chose qui ressemble à de l'amour, je ne l'aurais pas buté.

Bien sûr, je garde cette réflexion pour moi, ignorant encore qu'elle sait.

Je fais comme si rien n'était. Un ange passe.
  - Et toi, Malika, que deviens-tu dans tout cela ? me demande-t-elle pour faire diversion.
  - Eh bien, c'est un peu long à raconter....

Il n'est pas facile de résumer vingt années de sa vie en quelques minutes.

Je m'efforce pourtant de le faire, en partant de l'instant précis où tout a basculé, vingt ans plus tôt. Le guitariste est bel et bien mort, le diable ait son âme ! Ce qui s'ensuit m'importe plus.  Bizarrement, l'enquête n'a pas abouti. Le cadavre est demeuré quelque temps à la morgue. Il a subi l'examen médico-légal. Personne n'en a su le résultat. C'est ce qui explique que le quartier Sant Jaume, au bord de l'émeute, ne se soit pas embrasé illico. Plus tard, le Procureur a classé le dossier sans suite, et tout est revenu dans l'ordre.  Après l'autopsie, les Roms ont récupéré le cadavre. Ils l'ont aussitôt inhumé dès la nuit suivante, à leur manière. C'est-à-dire à même la terre, dans un linceul, en position debout, tourné vers le Levant. De la sorte, son membre ensemence la terre du cimetière et la mandragore pousse autour de sa tombe (4).

Tout ceci n'est pas très réglementaire. Je parle bien sûr de l'absence de cercueil. Les autorités craignaient les débordements, voilà pourquoi elles ont accordé ces criantes dérogations.

Nous les Rebeus du quartier, qui ne connaissons que trop bien les Gitans, sommes restés terrés dans nos maisons. A juste raison. Les Gitans ont beaucoup bu, fait la teuf toute la nuit en jouant de la guitare à la lueur des lampions. Au milieu de l'obscurité, cela donnait l'impression que le cimetière Sant Jaume était envahi par une nuée de feux-follets.

Certains parmi nous croient que les âmes des morts se manifestent ainsi.
" Au fait, demande Carmen, sais-tu pourquoi nul n'a jamais eu vent du résultat de l'enquête ?
  - Euh... J'imagine que c'est parce qu'elle n'a rien révélé d'intéressant....
  - Eh bien, tu supposes mal. L'autopsie a démontré que le Gitan est mort par strangulation. Curieux, non ?

J'esquisse un geste évasif.
  - Oh, vous savez, rien ne m'étonne de la part des Roms.
  - Arrête un peu, frangine ! Tu es bien placée pour savoir que ce n'est pas une affaire entre Roms. Dans le milieu gitan, l'usage est de régler ses comptes à l'arme blanche. Pas avec un lacet. Tu vois pourquoi, au départ, quelque chose m'a paru « ne pas coller » dans cette version des faits.
  - Et après... ?
  - Alors, rien. Tout me donne à penser, Malika, que le crime, si crime il y a, pourrait bien être un meurtre rituel. Et que le (ou la) coupable serait à chercher au sein de la communauté rivale. Donc, parmi les Maghrébins. Tu files le train ?

Je feins une énorme surprise :
  - Mais ni la Police, ni la Justice, ni la Presse n'ont rien laissé filtrer qui aille dans ce sens !
  - Evidemment ! Le Ministère de l'Intérieur avait donné la consigne impérative de ne divulguer aucune information qui puisse être prétexte à d'éventuelles représailles, donc causer de nouvelles victimes dans le quartier Sant Jaume. Il y en a déjà bien eu assez !

Comprends bien, Malika, que nous autres flics sommes payés d'abord pour chercher la vérité.
Il arrive même que nous la trouvions. Quand c'est le cas ( tout finit par se savoir ), si l'on nous dit en haut lieu que la vérité n'est pas bonne à dire, eh bien, nous la taisons, voilà tout !

Là, je me rends compte qu'il me reste beaucoup à apprendre sur le fonctionnement de la société.
  " La vérité n'a pas qu'un visage, observé-je. Lequel est le bon ? Comment distinguer le faux du vrai ? Manouche était bien tour à tour proxénète et musicien.
  - C'est un fait. Je découvre même, (c'est plus étonnant) qu'on peut-être à la fois à la fois policier  et humaniste. Qui croirait que ces identités sont compatibles ?
  - Et moi donc, qui ai débuté sur le trottoir, je me retrouve aujourd'hui dame patronnesse, en quelque sorte ! Est-ce que nous savons nous-mêmes ce que nous sommes ?
   - Oh ! Pour ce qui te concerne, conclut Carmen en me faisant un clin d'oeil gros comme une maison, j'ai tout de suite capté que tu avais plusieurs cordes à ton arc ! Ou plutôt à ta guitare !

Notes et commentaires:

Cette nouvelle représente le troisième volet de l'histoire de la guitare (voir les épisodes précédents : « Manouche » et « Si la guitare se racontait »). Il se pourrait bien qu'il y en ait un quatrième...

  1. L'histoire reflète le seul point de vue de Malika.

  2. Propos récent de Ségolène Royal.

  3. Burkini, concept authentique qui résulte de la contraction des termes « burqâ » et « bikini ».

  4. Mandragore = plante dont la forme rappelle celle d'un être humain, réputée au Moyen-Âge pousser sous les gibets et avoir des propriétés magiques.

Illustration: carreau 12,5 x 6,5 collé support liège peint, Fen Ennir, Abane (Algérie), 1983.

PostHeaderIcon Si la guitare se racontait.... par J.C. Boyrie

Si la guitare se racontait...

« Vas t'en et connais l'amour, puis tu viendras me trouver. »

Djami.

Medinat Az Zahra ( « la ville de la Fleur ») , près de Cordoue, an 151 de l'Hégire (1)

Ah ! Si les instruments de musique pouvaient parler,  je vous conterais mon histoire ! Au palais du Calife Abd-el-Rahman le Magnifique ( loué soit son nom ), on me nomme indifféremment « qîtâra » ( la guitare ) ou bien « al oud » ( le luth ). Je suis jeune, belle, insouciante. Issue du meilleur atelier de lutherie de Cordoue, j'excite la convoitise générale. Mes courbes voluptueuses attirent le regard, suscitent les caresses. Mon coffre est fait de palissandre incrusté de nacre et d'ivoire, marqueté de bois précieux. Au milieu de mon ventre rond et poli comme un galet s'ouvre une rosace. Frise ajourée, entrelacs, arabesques. Ma rose est bouche qui révèle et voile qui dissimule. Ma touche est faite d'une fine planche d'ébène. Mes cordes sont nouées sur le manche aussi gracieusement qu'un cordon de soie ceint la taille d'une bayadère.

J'appartiens à la favorite du Magnifique, Zahra, belle et suave comme la fleur d'oranger qui lui donne son nom. Ne vous fiez pas à son apparence.

Ma maîtresse est une rouée et  même une jolie petite garce,  je suis la seule à le savoir.

Le Calife en est amoureux fou. C'est pour elle qu'il a fait édifier cette cité féerique qu'il a nommée, en hommage à la Favorite : Medinat az Zahra (2).

MEDINATAZZAHRA

Sur un signe de son Seigneur et Maître, la favorite apparaît, me tenant à la main, moi son luth.

« Le salut soit sur toi, Commandeur des Croyants ! »
  - Et sur toi le salut, ma gazelle !
  - Je suis à tes ordres,
Seigneur. J'écoute, j'obéis !

Le calife, allongé sur un divan, se cure les ongles, sirote un sorbet, tend un loukoum à Zahra. Se tâte. Que va-t-il lui demander ? Qu'attend-il de Fleur d'Oranger ? Le temps est suspendu à ses lèvres ! Puis... rien ! Caprice de despote. Abd-el-Rahman a juste envie d'entendre une romance. Eh bien soit, il l'aura !

Légère comme l'aile d'une une colombe, la favorite répond par l'ouïe et par l'obéissance, m'effleure de ses doigts pour accompagner son chant.
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Qui n'a pas connu Cordoue au temps des Califes ne connaît pas la douceur de vivre (3). Si j'avais le don de la parole, je décrirais ces maisons basses aux blanches façades dissimulant de frais patios. J'évoquerais le luxe inouï du palais du Calife, ses jardins dignes des Mille-et-une-Nuits, ses salons d'apparat somptueusement ornés. Je dirais ce bassin empli de vif-argent qui s'animait lors de la réception d'émissaires étrangers. Je ferais resurgir mille éclairs emplissant la salle de leur lueur magique, laissant aux ambassadeurs un souvenir émerveillé (4).

Je parlerais aussi de la « face cachée » du Sérail. De l'univers obsédant du « lieu caché », le harem, où de belles Odalisques recluses vivent sous la garde d'une armée d'eunuques.

Comme il n'est pas d'usage que les guitares aient la parole, à quoi sert d'évoquer le passé ? Un passé définitivement révolu. Quelques années plus tard, au terme d'une succession de crimes et de coups d'état, les Berbères se sont emparés de Medinat-az-Zahra, la belle des belles, ils l'ont pillée et mise à sac, n'en ont pas laissé pierre sur pierre.

ZAHRA

Mais n'anticipons pas. Je repense à cette soirée où le Magifique écoute une romance de Zahra. Ce qu'il ignore, le souverain, c'est que sa bien-aimée a un amant. Chaque nuit, quand le Calife est assoupi, la traîtresse emprunte un corridor secret pour rejoindre la chambre d'Ibn abi-Amir, le Maire du Palais (5). Tous ses sens enivrés par la belle joueuse de luth et par son chant, Abd el Rahman écarte doucement ses voiles. Il se prépare à cueillir sa Fleur. A présent, la voix Zahra s'est tue. Moi-même ai cessé d'égrener mes notes. A u plus fort de l'étreinte, la favorite a détaché mes cordes du manche qui les retient. Elle a glissé l'une d'elles autour du cou de son Maître. Serré si fort qu'Abd el Rahman est mort étranglé. Il n'a pas souffert. On dira qu'il est passé naturellement, qu'il a rendu son dernier souffle en état d'extase amoureuse. Le discret boyau de chat n'a pas laissé plus de trace sur son cou que l'obscurité n'en laisse sur le passage de la belle et perfide Errante. L'obscurité de la nuit s'épaissit et se referme derrière elle.   

C'en est fait, le destin s'est accompli. Que va-t-il advenir de moi, la guitare, à présent ?
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Accomplissons ensemble un saut de puce dans le temps... juste un siècle, c'est peu de choses par rapport aux dix qui vont suivre. Al Andalous, l'Espagne des Califes, est divisée en émirats qui se font la guerre entre eux. J'appartiens maintenant à un Chrétien. Un vaillant guerrier celui-là, un « matamore » au sens propre. Ceci pour entretenir la légende. En réalité, ce n'est qu'un mercenaire qui se vend au plus offrant. Je sais même qu'il se bat, lorsque l'opportunité s'en présente, pour les Infidèles contre ses frères de religion. Ce bellâtre se nomme Rodrigo Diaz de Bivar. Les Maures le nomment respectueusement « El Caïd », le Chef.

Cet homme de guerre est moins apte à jouer du luth qu'à manier l'épée. Heureusement, sa femme Ximena s'entend à merveille à frotter et pincer mes cordes. Et moi, j'en pince pour le beau chevalier.            

C'est pourquoi l'on dit que j'ai pour le Cid les yeux de Chimène.

Nous sommes en l'an de grâce 1099. Le Cid Campeador s'est rendu maître de Valence. Il expire  un dimanche 10 Juillet, le jour même où les Croisés s'emparent de Jérusalem. Chimène place le cadavre sur son cheval, face à l'ennemi, son épée à la main. C'est moins l'ultime défi du « Champion » qu'une revanche dérisoire sur la mort qui vient de le frapper.

Je me sens veuve du Cid autant que l'est Chimène. Elle ne me supporte plus, moi qui fus si longtemps sa rivale. Elle veut à présent se débarrasser de moi. M'offre en hommage à son Suzerain, Bérenger, comte de Barcelone. Je viens d'entrer pour le restant de ma vie – qui sera longue - dans le patrimoine Catalan, mais je ne le sais pas encore.

Cent et quelques années s'écoulent. Me voici désormais la propriété de Jacques 1er, l'illustre roi d'Aragon, de Majorque et de Valence, comte de Cerdagne et de Roussillon, Seigneur de Montpellier.

C'est ma période la plus brillante. Je suis fière d'appartenir à un aussi puissant personnage, ami des arts en général et de la musique en particulier. Il invite des instrumentistes, fait venir des jotglars ( jongleurs ) à sa cour, mes talents vont-ils être enfin reconnus ? Le roi Jaume, qu'on appelle à juste titre « le Conquérant » ( entendez :  sur les champs de bataille comme au lit ) se déplace beaucoup entre ses nombreux fiefs et possessions. Comme il était à prévoir, je tombe amoureuse de cet homme bien pris, de haute stature, aux larges épaules, avec un beau visage, des cheveux roux, de longues mains fines et déliées (6). Et comme il se doit, je ne suis pas payée de retour, mon roi multiplie les infidélités, je dois partager avec ses nombreuses maîtresses sa chambre à coucher au riche décor floral.

A la mort de Jaume (7) son fils et successeur qui s'appelle également Jacques fait peu de cas de moi. Il est surtout préoccupé par la construction de son nouveau palais dont l'élégante architecture  investit la colline de Castell Rossello. Quant à moi, je suis bel et bien oubliée. Mise au rebut. Reléguée dans un grenier. J'y dormirai quelques sept cent ans.

Ceci nous mène à la fin du second millénaire. Je suis à présent devenue une vieille dame et j'attends toujours mon Prince Charmant.

A ce point de mon histoire, vous me croirez si vous le voulez, mon sauveur se présente enfin, en la personne de Peyre Domenech, un érudit local, médiéviste, catalaniste de renom (8). Doublé d'un fouineur obstiné : il m'a dénichée tout-à-fait par hasard sous une couche de poussière en explorant les combles du Palais des Rois de Majorque. Il a remarqué mon ancienneté, la beauté de mes formes, l'authenticité de mon registre. Mieux vaut tard que jamais. J'apprécie que quelqu'un s'intéresse enfin à moi.  Dom Peyre Domenech n'est déjà plus tout jeune, il porte le titre pompeux de Conservateur des Antiquités et objets d'Art. Pour simplifier, je l'appellerai par son prénom : Peyre. Entre nous, la connivence s'établit immédiatement. Le Conservateur me fait l'honneur de m'inviter à son domicile privé, situé près de l'église Sant Jaume. Une maison bourrée d'objets précieux, qui fleure bon l'encaustique et le vieux cuir. Je m'y trouve bien. C'est là que je vais demeurer près de vingt ans. Dommage que Peyre soit marié et père de famille. Même grand' père....

Ces vingt années s'écoulent comme une seconde jeunesse. Mon nouveau possesseur s'occupe bien de moi. Il me nettoie amoureusement, m'astique, me bichonne, fait restaurer les incrustations d'ivoire de mon coffre et régler mes cordes sur le chevalet.

J'imagine, ou fais semblant de croire, que ces ultimes moments de bonheur dureront toute la vie. Je parle bien sûr de celle du Conservateur. Je songe que lorsque dom Peyre ne sera plus là, j'échouerai dans une maison de retraite pour oeuvres d'art, c'est-à-dire un quelconque musée. Je mets tout en oeuvre, déploie tous mes charmes, pour retarder ce moment fatal.
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Hélas, ce 30 février 1989, survient un ultime coup de théâtre qui va changer mon existence en précipitant le cours des évènements. C'est un odieux forfait que ce vol minutieusement préparé ! Le domicile de Peyre Domenech est « visité » par des intrus : il s'agit d'une bande de Gitans. Le coup était monté de longue date. Les Roms ont espionné le Conservateur des semaines durant, noté ses horaires, repéré ses lieux de déplacement. Le pauvre homme n'y a vu que du feu. Pourtant, les signes avant-coureurs d'un cambriolage imminent s'inscrivaient sur le pas de sa porte. Les Domenech auraient dû remarquer ces signes cabalistiques, furtivement tracés à la craie, des hiéroglyphes au sens très précis, connu des seuls initiés. Ces marques auraient pu leur mettre la puce à l'oreille. Elles signalent classiquement à qui sait les déchiffrer une demeure intéressant au plus haut point les malfaiteurs, parce que contenant des objets de valeur; en même mal protégée, dépourvue de dispositif d'alarme et de portes blindées. Qui plus est, habitée par de vieilles gens : victimes toutes désignées du banditisme. Enfin, tout pour plaire.

Hier dimanche, il a fait beau. Peyre Domenech et son épouse sont partis se promener en front de mer. Pas un chat dans le quartier. Les maisons voisines hélas vides de leurs occupants. Les malfrats ont pu oeuvrer tout à leur aise. Ils se sont amenés dans une Estafette, un véhicule volé, bien sûr. Avec à leur disposition le matériel adéquat pour accomplir leur méfait : pince-monseigneur, pied de biche, vérin. En une heure de temps, l'opération était bouclée. Du travail de pros, quoi, sans bavure, vite fait, bien fait. Des pièces d'orfèvrerie médiévale, des incunables, des éléments sculptés d'une valeur inestimable ont disparu. Volatilisés. On les retrouvera dans quelques années à l'étal des antiquaires, à moins qu'ils n'aient franchi la frontière entre-temps, allez savoir !

Après coup, les cambrioleurs ont fait le tri. Vite, ils se sont débarrassés d'une part du mobilier jugée difficile à écouler. La plus encombrante par rapport au prix qu'ils escomptaient. C'est ainsi qu'un canapé et deux fauteuils Régence ont échoué sous le pont de la Fosseille, au grand dam des pêcheurs à la ligne. Quant à l'Estafette volée, elle  gît à présent au fond d'un ravin.

Et moi, la guitare, avec tout ça, que suis-je devenue ? Eh bien, c'était à prévoir, je suis passée dans la part de butin du chef des Gitans, un certain Manouche. Un proxénète notoire doublé d'un guitariste de talent, ce n'est pas incompatible.
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Ami lecteur, qui peut-être avez lu sur le blog « Atelierdecrits » une nouvelle intitulée « Manouche », vous croyez à tort connaître le fin mot de l'affaire. Si c'est le cas, vous avez tout faux. Vous n'avez des faits qu'une version biaisée, à la fois partielle et partiale. La représentation que s'en fait le Commissaire principal Lluis Llobet. C'est pourtant un excellent policier, réputé fin limier, mais il a d'autres préoccupations en ce moment que la poursuite de son enquête. Je l'aperçois vautré sur le canapé du Conservateur en galante compagnie. Son adjointe, l'Inspecteur Carmen Escuder, qui se laisse étourdiment conter fleurette, ne se montre pas plus perspicace que lui.

Quoi qu'il en soit, ni Lluis ni Carmen n'ont prêté la moindre attention à un indice essentiel.

Rien de moins que l'arme du crime, qui traîne à deux pas d'eux dans l'herbe de la rive.

Il faut les excuser, ces deux-là. Je sais ce qu'est la naissance de l'amour. Lluis, sous un dehors brusque, cache un coeur d'or et un tempérament de feu. Carmen est jeune, impulsive, obnubilée par ses idées généreuses. Elle porte le poids de son passé d'enfant de réfugiés. Elle s'intéresse au sort de Malika, la prostituée maghrébine, espère la mettre à l'abri, croit aveuglément ce que l'autre lui raconte pour se disculper. En clair, Carmen se fait mener en bateau. Et puis, ne prenez pas ceci pour une excuse, la petite a le béguin pour son chef. Comme elle aimerait que que ce machiste invétéré qu'est Lluis la regarde « autrement » ! Croyez-moi, ce n'est pas gagné. Pourtant, je suis prête à jurer qu'il se passe quelque chose de fort entre ces deux-là. Peut-être leur histoire à tous deux finira-t-elle bien, pour l'heure elle n'a fait que commencer.
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Puisqu'une guitare peut se raconter, je ne vous laisse plus languir, lecteur, je passe au dénouement. Il me faut pour cela revenir à l'épisode précédent. Les Roms, une fois le cambriolage terminé, se sont aussitôt dispersés, telle une nuée d'étourneaux. Certains sont retournés au campement avec leur larcin, d'autres se sont littéralement fondus dans le paysage, allez savoir où ces gens-là sont passés. Bizarre ! Manouche le Caïd est resté sur place, au bord de la rivière. Il n'est pas seul, je l'accompagne, une de ses « filles » aussi. Nous voici sur le canapé, formant en quelque sorte ménage à trois. De la main droite, Manouche chatouille ou gratouille (9), comme on veut,  mes cordes de boyau. Ceci pour me tester, histoire de savoir ce que j'ai dans le ventre. Le contact de ses doigts nerveux, que prolongent des ongles acérés, n'est pas désagréable : à la sensation que son jeu me procure, je me rends compte que cet homme sait s'y prendre. De sa main gauche restée libre ( j'aime moins ça !) le Gitan pelote une maghrébine qui « travaille » pour son compte, entendez qu'elle fait le trottoir. Ne croyez surtout pas que je sois jalouse, je suis bien trop vieille pour cela. Malika fait partie d'un lot de filles de seize / dix-huit ans. De la marchandise de premier choix, importée du Maroc en France par les bons offices d'un réseau de passeurs, via l'Espagne toute proche. Un trafic de chair fraîche qui rapporte gros !

Ce mis à part, Manouche a tendance à lever le coude, à côté du reste, ce n'est que péché véniel. Il boit un peu trop quand même. Un verre en appelle un autre, c'est  sa manière à lui de fêter la réussite de son mauvais coup. Au final, il est saoul comme une barrique, ne vous étonnez pas qu'il joue divinement bien. Jamais sa voix ne s'est faite aussi rauque, aussi envoûtante, des vocalises jaillissent du fond de son gosier, il tire de moi pour s'accompagner des accords surprenants. Complaisamment, Malika prête oreille au beau guitariste.

Son extase est-elle réelle ou feinte ? Je crois que le Gitan la fascine et l'horrifie à la fois.

Je ne sais pourquoi, au beau milieu de son Romancero, Manouche me plante là, sans même un mot d'excuse à l'attention de la pluri-centenaire que je suis. Décidément, ces gens là sont des goujats. Comme pris d'un accès de frénésie, le Rom s'empare de la Marocaine, relève ses jupes, la cloue au sol. Il la prend brutalement, bestialement, comme ça, tout de suite, sur l'herbe de la rive. Moi qui ne suis pourtant pas bégueule, m'en voilà tout ébaubie et même révulsée.

La petite ne se laisse pas faire, elle se débat, le griffe. Il la roue de coups. Soudain, le visage de l'homme vire au rouge violacé. Son corps est animé d'un dernier spasme. Puis, s'immobilise, étendu les bras en croix, dans une posture grotesque. Sa bouche est grand ouverte, on dirait qu'il fait la grimace. Un râle sort de sa gorge, et là, croyez moi, rien à voir avec le cante jondo ! Dans un premier temps, j'ai du mal à réaliser ce qui vient de se passer sous mes yeux. Je finis par capter... La fille a profité de l'inattention de son violeur pour arracher une de mes cordes. En a fait un noeud coulant dont elle a ceint le cou du Gitan, enserrant sa trachée. Puis, elle a tiré d'un coup sec, de toutes ses forces. Quelques minutes insoutenables se sont écoulées. Puis plus rien. Rien que le silence hideux de la mort. Malika pousse le cadavre dans l'eau. M'accroche à la branche d'un arbre. S'escampe. Je la vois d'ici qui court au Commissariat de police. Elle y racontera les évènements à sa manière. Mais j'arrête mon récit, à partir de là, vous en savez autant que moi.

Evidemment, je ne suis jamais qu'une guitare, un objet inanimé. La faculté de parler ne confère pas pour autant la capacité de comprendre et de juger. Si vous m'autorisez pour finir une réflexion personnelle, l'épilogue de ce conte est au fond conforme à la morale et l'ordre établi des choses. Manouche le Gitan a eu un belle fin, celle que lui-même eût souhaitée. Il est mort en plein orgasme, la strangulation confère à son cadavre un priapisme monstrueux. Le médecin légiste n'y comprendra rien. Malika, la petite Marocaine, s'est vengée de son souteneur, la version qu'elle donne des faits paraîtra plausible à la Police... jusqu'à la preuve du contraire. Une note d'espoir : la petite a trouvé l'écoute dont elle avait tant besoin auprès de l'Inspecteur Carmen Escuder. Tant mieux pour elle si cela lui permet de s'en sortir un jour, de connaître une vie normale. On peut toujours rêver.

Peut-être, ami lecteur, avez-vous relevé l'évidente correspondance entre la mort d'Abd el Rahman, le Calife, et la triste fin de Manouche, le Gitan. Il ne s'agit pas là d'une simple coïncidence.

On dit bien que « celui qui ne se souvient pas de l'Histoire est condamné à la revivre »....

Notes et commentaires:

Cette nouvelle fait suite à « Manouche », précédent épisode, voir sur  le blog « Atelierdecrits ». Elle précède la conclusion de l'histoire, à paraître sous le titre : "Mouvement des corps". Plus peut-être un bonus, pour ceux qui en redemandent.

  1. 973 de notre ère.

  2. Les ruines de la cité du Calife, détruite en 1015 par les Berbères, ont été récemment relevées. Le site est accessible aux visiteurs dans les environs de Cordoue.

  3. Paraphrase d'une citation de Talleyrand : « Qui n'a pas vécu avant la Révolution etc.... »

  4. Ces précisions sont authentiques.

  5. Le futur Al Mansour. L'anecdote qui le concerne est de pure fantaisie.

  6. « Le roi est plus grand que tout homme d'une palme, et très bien formé, avec un beau visage, des cheveux roux, de grandes épaules, un corps délié, de belles mains et de longs doigts. » (Bernat Desclot)

  7. En 1276.

  8. Affectueux hommage au regretté Pierre Ponsich, qui fut effectivement durant les années 80 Conservateur des Antiquités et objets d'art à Perpignan.

  9. Jules Romains, « Knock ».

Illustrations de l'auteur.

PostHeaderIcon Claire, par Christine Jouhaud Mille

Comment le thème de cette nouvelle circulaire a été trouvé ?
Tirage au sort de 4 cartes : bébé, tablette de chocolat, journal intime, opéra.
Il fallait choisir au minimum 3 cartes sur 4

Sur la terrasse une fraîcheur relative ; les raillons du soleil ne traversent pas la tonnelle de glycines de Chine bleues, très parfumées.Une légère brise tiède vient flirter avec la nappe provençale jetée sur la table ronde en fer forgé; où une femme jeune est assise sur une chaise, rapprochée de la table.
Elle lit, les coudes appuyés et les mains en corbeilles soutenant son visage.
Une tablette de chocolat noir est ouverte près d’elle.
Elle lève les yeux de sa lecture, tend les mains vers la tablette et avec lenteur et méthode casse une rangée, puis divise les carrés ; en goûte un…, les yeux mi-clos elle esquisse alors un sourire en le savourant. Autour d’elle, les stridulations entêtantes des cigales cachées dans la pinède animent ce lieu pictural.

Elle prend le livre qu’elle referme, puis regarde avec attention sa couverture recouverte de soie rouge, sur laquelle est incrusté en lettres dorées : « Journal intime ». Elle le caresse ; peut-être cherche t-elle un contact plus proche avec le tissu. Elle l’avait trouvé ce matin dans le grenier du mazet.
Le mazet est isolé de quelques kilomètres du village voisin. D’un confort précaire. Pas d’eau courante ; le puits du jardin suffit. L’électricité vient d’un générateur.

Sa recherche de silence et d’éloignement de la ville s’est exaucée, lorsqu’une amie de sa mère lui a parlé de cette petite maison de campagne. Sans détour elle lui a demandé les clés ; la vie parfois fait écho aux désirs.

Que renferme ce journal qui captive cette jeune femme, immobile à feuilleter avec intérêt l’intimité de ces pages ? Elle l’a ouvert à un endroit précis où un prospectus est glissé et commence sa lecture.

 

15 septembre 1955

Cher journal, aujourd’hui Louis est venu m’inviter !
Tout d’abord il me tend un prospectus, m’intime d’en faire la lecture et de lui donner sans attendre ma réponse.

Je parcours la feuille de papier glacé joliment décoré :

Les Ballets de l’Étoile

Se produiront à l’Opéra le 27 septembre 20h

« Symphonie pour un homme seul »

Créé par Maurice Béjart

Sur une musique de Pierre Henry et Pierre Schaeffer

 Alors que j’ouvre la bouche ; il se met  à bredouiller :

- Claire, il faut que tu sois libre le 27 septembre à 19heures, j’ai acheté les billets.

Louis, mon ami d’enfance qui a toujours partagé mes jeux, mes rêves, me fait découvrir une timidité que je ne lui connais pas.
Certes, il est de nature réservée et raisonnable, il m’a toujours laissé la liberté de mes choix.
Mais… pour la première fois, il propose quelque chose d’important à ses yeux. Une évidence, nous avons grandi et l’invitation vient d’un jeune homme.
Je raisonne comme une femme d’expérience, moi qui n’ai que dix-sept ans !!!

Pour dissiper son embarras j’ai fait claquer un baiser sur sa joue brûlante.

- Qu’elle excellente idée Louis, passer une soirée à l’Opéra pour regarder un ballet moderne !

Maintenant il m’a quitté le cœur tranquille en me lançant « Claire, j’ai ta promesse ! ».
Que m’arrive-t-il ; mes joues s’enflamment, mon cœur s’emballe !!!


La lectrice découvre ensuite une page marquée d'un petit morceau de velours rouge carmen.


20 septembre

Si tu pouvais la voir cher journal. J’ai couru les boutiques, jamais satisfaite de mes essayages.
Alors que je désespère de la trouver, je remarque dans une petite rue transversale à la rue principale une vitrine vieillotte ; en façade il est écrit « Créateurs ».
Sur un mannequin de couturier, je vois une robe courte, cintrée à la taille, avec un décolleté dégagé, elle est taillée dans un velours fin  du même rouge que les tentures de l’opéra. 
(Quand l’ai-je visité ? je ne sais plus, j’étais si petite).

Enfin, pour te finir mon histoire : je n’hésite pas, je rentre dans la boutique, enfile la robe et conclus avec enthousiasme, qu’elle me va comme un gant.

 

La liseuse tourne les pages pour chercher une suite. Elle trouve une orchidée séchée ; soigneusement épinglée.

 
27 septembre

Aujourd’hui, Louis vient me chercher !
Ma robe est sublime, j’ai coloré mes joues, mon rouge à lèvres est parfait. Je suis si heureuse de le retrouver. Je sais que notre soirée sera réussie, il ne peut en être autrement.  LOUIS,  JE T’AIME !!!

Vite petit journal je te quitte car j’entends sa voiture, il m’appelle, je ne veux pas le faire attendre.

Claire !


 Claire… La voix se fait plus impérative Claire !!!

 La jeune femme sursaute presque à basculer de sa chaise et lève la tête précipitamment ; un homme au visage radieux est devant la tonnelle.

- Hé bien, Claire ! Ce livre est donc si passionnant que tu n’as pas entendu le moteur de ma voiture ?

- Philippe, mais comment m’as-tu trouvée ?

Jeudi 22 mai 2008


PostHeaderIcon Hésitations, par Laurence Bourdon

Hésitation



Elle hésitait à s’ouvrir à lui dès à présent ; elle préférait rester délicatement fermée sur elle-même. Il la regardait ave intérêt. Sa beauté, sa finesse le fascinaient. En lui laissant du temps et en prenant soin d’elle, elle s’épanouirait, lui dévoilant ainsi son cœur. Mais se plairait-elle là où il songeait à l’emmener et plairait-elle ?


Elle était si noire qu’elle pouvait en devenir gênante : il en était conscient. Si sa robe noire en faisait une rareté, peut-être devrait-il s’en détourner pour jeter son dévolu sur une autre, au teint rosé, moins originale, certes, mais plus sûre quant à l’accueil qu’on lui ferait. Il hésitait à déclarer sa flamme, et pourtant, il aimait. Il aimait éperdument, il adulait… Aucun mot n’aurait su décrire ce sentiment qui l’emplissait.


Elle était consciente qu’être noire était autant un atout de par sa rareté qu’un inconvénient de par sa symbolique. Elle s’ouvrit un peu pour mieux se mettre en valeur ; par bonheur, elle était merveilleusement servie par la lumière qui permettait d’en voir les reflets translucides. Elle espérait être choisie, pour sûr, elle ferait son effet.


Il la regardait, la scrutait, l’observait sous tous ses angles et finit, après moult hésitations, par opter pour elle, espérant que sa dulcinée apprécierait.


Le fleuriste lui ôta les épines et la rose noire fut enveloppée dans un papier cellophane avec un bolduc rouge vif du plus bel effet, faisant encore plus ressortir ses reflets mauves irisant le noir de ses étales..


Un « je t’aime » agrafé annonçait la déclaration qu’il allait faire à Muriel, lui, le grand timide qui n’arrivait pas à le lui dire. Un bouquet de roses baccara eût été trop manifeste. Il mettait même tous ses espoirs dans cette rose noire même si cette dernière hésitait encore à s’ouvrir pleinement. Elle s’épanouirait dans le soliflore qui l’attendrait…. Peut-être.


Laurence Bourdon



PostHeaderIcon La verrière, Yves Martin-Guillou

Il est debout dans le vent frais mais pas glacial qui souffle sur la terrasse de l’immeuble. En se penchant, il aperçoit en bas la verrière du restaurant. Elle a été reconstruite dans le même matériau blanc laiteux. Ses bords sont toujours arrondis en festons, comme les pétales d’une grande fleur rectangulaire. Il entend encore le craquement explosif que son corps avait provoqué dans sa chute, après qu’il ait sauté dans le vide, après le long sifflement de l’air à ses oreilles. Sa dernière pensée avait été pour Céline. Elle ne l’aimait plus. Elle le lui avait dit, avec des mots gênés, qu’elle voulait délicats mais qui le transperçaient comme des poignards. En bas, le choc avait été épouvantable, écho voulu du choc épouvantable qui avait brisé sa vie. Craquements rouges et goût de sang. Noir et silence.

C’était il y a huit mois.

Il n’avait pas vécu la panique provoquée dans le restaurant, pas entendu les sirènes du SAMU, pas vu les bonnets bleus des chirurgiens penchés sur lui.

Il a d’abord ressenti le poids et la chaleur du drap de l’hopital sur son corps, puis entendu les bip brefs des appareils de contrôle scintillants branchés sur lui.

Doucement, lentement, il se réveille et apprend par bribes que, malgré un léger traumatisme crânien et de multiples fractures, il n’est pas passé dans le royaume des morts. Soupir.


Le jeune chirurgien qui s’est occupé de lui revient le voir souvent. Il a les yeux bleus, une courte barbichette rousse, un humour décapant qui cache une chaleur humaine et une intelligence aigües. Au fil des jours et des semaines, il lui parle et le fait parler et c’est ce chirurgien qui lui obtient son admission dans un autre établissement de la ville pour entreprendre une rééducation. Celle-ci est longue et difficile. Les minutes lui semblent des heures dans la piscine ou sur les appareils. Les progrès sont lents mais notables. Il est entouré, encouragé. Mais il sait ce qu’il veut : revenir sur cette terrasse. C’est son Everest, son Graal.

Quelques semaines encore et il se lève, il peut abandonner le fauteuil roulant, marcher dans le parc. Sa première sortie en ville fait l’objet de longues négociations. Il ne cède pas car il veut partir seul, monter encore une fois toutes les marches de l’escalier de service qui l’a vu passer naguère.

La verrière n’est plus brisée. Elle est là, toute neuve, avec ses poutrelles renforcées. Son corps à lui s’est reconstruit, c’est vrai.

Mais Céline n’est jamais venue à l’hôpital, n’a jamais appelé, jamais donné signe de vie. Un bon moment, il contemple le vide, puis il repousse ses béquilles, se penche et d’un geste brusque jette sa montre, dernier cadeau et souvenir qui lui reste de Céline, et il s’en retourne.

Dissimulé derrière une cheminée, l’homme murmure dans son talkie-walkie : «  C’est bon chef, il revient vers l’escalier »

En bas, dans le restaurant, le capitaine des pompiers lance au patron : « Allez, on lève le dispositif. Je vous avais bien dit que cette bâche translucide tendue imite parfaitement une marquise en verre et métal ».


Yves Martin-Guillou



PostHeaderIcon nouvelle circulaire

Une nouvelle qui se termine - approximativement - comme elle a commencé.
Cela peut donner un effet esthétique, mais aussi tragique, mélancolique, ou ironique. Tout dépend ce qu'on y met.

Plusieurs pistes:
- le flash back: le personnage est dans une situation particulière, qui l'amène à revenir sur ce qu'il a vécu, et qui expliquera sa situation. A la fin, il se retrouve dans la situation de départ.
- le retour volontaire: un personnage est parti d'une situation, il a évolué, vécu - et revient à un certain moment à son point de départ. Exemple: les jeunes gens qui émigrent pour travailler et reviennent à la retraite dans le lieu qu'ils ont quitté des années auparavant.
- la rencontre involontaire : le personnage ne se retrouve pas forcément, à la fin, exactement dans la même situation. Mais, divine providence ou ironie du sort, il croise sur son chemin l'un des éléments de sa situation de départ (qu'il a fui, qu'il a recherché...)
- l'analogie : Il peut aussi méditer sur les ressemblances qui traversent la vie (ex: l'histoire commence sur le départ pour l'école d'une fillette, qui à la fin de l'histoire amène sa propre fille à l'école...)

Nouvelle en spirale :
- après être revenu au point de départ (ou à quelque chose qui lui rappelle ce point de départ), le personnage continue sa trajectoire. Ex; après un flash-back, il décide de ce qu'il va faire, et agit.

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