Orages, par Michelle Jolly
Impatiemment elle ouvrit la fenêtre, « les vitres sont sales pensa-t-elle », et elle passa le doigt sur la poussière accumulée ; l’air entra, l’odeur de moisi se dissipa, toute la forêt pénétra dans la pièce : ses parfums, ses bruits, Lise était chez elle, elle se sentit mieux. La montée avait été rude, son corps pesait lourd et souvent elle s’était demandé si elle arriverait au bout, et s’il ne fallait pas rebrousser chemin. Mais la rage lui donnait de l’énergie, elle voulait être seule, balayer les hésitations puis les refus de Raphael, son compagnon.
Là-haut, dans le cocon de la vieille maison, elle se sentait mieux ; reprenait courage pour affronter les derniers jours de cette grossesse qui n’en finissait pas.
Le ciel était incertain, des nuages sombres s’installaient et promettaient un changement de temps que Lise redoutait un peu, elle reprit son souffle en se laissant tomber dans le vieux club rouge, fixa son regard sur la cime des châtaigniers, au loin, et attendit….
…Dans la vallée, la moiteur de l’air inhabituelle au printemps, ralentissait tout travail. Raphael, pour la énième fois ferma la petite porte grinçante de la serre, passa à ras des verveines prêtes à s’ouvrir, des pétunias dont l’odeur violette étonnait toujours, et il arriva prés des rosiers, ceux qui restaient en nourrice. Dans un large pot une tige robuste soutenait quelques rameaux, des feuilles saines d’un vert vif, et deux boutons encore fermés sur leur secret.
« Quelques heures à attendre se dit Raphael, je ne pouvais pas rater ça ! « il se rappelait les reproches de Lise :
« je veux aller là-haut, il y fera moins chaud ! Viens avec moi, Tu ne peux pas me laisser seule c’est important que tu sois avec moi, tu ne penses qu’à toi …. »
Il avait riposté qu’il y avait trois ans qu’il attendait ce moment, Créer une rose ce n’était pas rien ! il avait échoué à deux reprises, mais il était tenace ! Cette fois là il avait sélectionné le pied » mère » avec soin, le « père » était de la couleur choisie, les graines avaient été récoltées avec précaution, plantées au meilleur moment, suivi de A à Z l’évolution, il ne pouvait plus reculer car c’était la victoire, il en était sur, il effleura de la main les deux boutons fragiles, arrosa le pied, installa une chaise tout prés, et l’œil grand ouvert, attendit……
La soirée et la nuit s’étaient figées dans le silence, ce mois de Mai ressemblait à Juillet, dans les hauteurs on respirait mal car le ciel bas et gris était oppressant. Lise se réveilla tard, peu reposée, elle ruminait sa rancune. Elle descendit chercher un pot de confit dans la réserve, des tomates apportées la veille, et s’installa pour déjeuner sur la petite terrasse.
A plusieurs reprises son portable la fit sursauter, elle ne répondit pas « qu’il aille au diable !! » pensa-t-elle
Elle déjeuna sans hâte, s’étonna d’une douleur au coté qui passa vite, rentra à l’intérieur, le ciel avait pris une couleur de cendre ; la nature semblait courber le dos en attente d’un déchirement, rien arrivait.
Lise s’installa un moment prés de la fenêtre, les arbres faisaient le gué, le crassier prés de la mine de plomb, au loin, prenait des couleurs d’indigo, profondément assise, elle pensa s’assoupir un peu..
…En bas, résolument tout prés de son trésor, l’œil fixe et l’esprit habité par le moment présent, Raphael essayait d’être patient, pourtant il ne comprenait pas l’entêtement de Lise : « Cet enfant n’est pas le premier, pensa-t-il, enfanter est dans la nature des choses, comment peut-elle comparer son attente et la mienne ? à ce qu’il va m’arriver ? pour la première fois après tant d’années ! Guetter l’éclosion, deviner la couleur, peut être le parfum ? ! Le bébé sera là bientôt, je l’aime déjà comme j’aime notre fille. Etre avec elle à ce moment là n’a pas tant d’importance ! ici je suis indispensable, pas là- haut.. pourquoi être partie là-haut ? Un caprice… »
pour la troisième fois il appela Lise sur son portable, sans réponse, il renonça et repris sa place, excité car, délicatement, un bourgeon commençait à s’ouvrir !
…Lendemain gris, Lise n’a pu dormir depuis la veille, orage et pluie se sont éveillés, la petite maison n’en peut plus de résister aux assauts du vent, des trombes d’eau qui affluent, refluent, débordant et inondant toit et sol.
Tout craque autour d’elle, cette nuit elle est venue regarder le jardin par la petite fenêtre : des hulottes blanches plongeaient, cherchant leurs proies dans la lumière des éclairs, la terre, chauffée à blanc tout le jour, fumait un peu sous la douche violente de la pluie. L’odeur forte des lavandes sauvages s’infiltrait à l’intérieur, Lise ne savait où donner de la tête, c’était fuites et désolations, la vieille maison cédait.
Elle éponge le sol, calfeutre la porte, et, fatiguée, s’assied.
Dehors, elle voit le flot arriver de la colline, une coulée de boue longe la maison, transportant racines et herbes sèches, franchit le muret du jardin, et dans le grondement violent de l’éclair qui balaye le grand cerisier, le courant envahit le sous-sol.
Lise sent de l’eau mouiller ses jambes, la maison tremble, elle s’appuie au mur, une douleur dans le bas du dos l’arrête. La même, le matin l’avait surprise, elle se met à l’écoute de son Corps ; c’est alors que l’éclair qui suit la cloue sur place..
Elle devient remous et tourbillons, se plie, veut résister, mais l’orage est en elle, elle frissonne, s’allonge au plus près sur le petit divan, un poignard lui déchire le ventre, recommence, plus rapide cette fois, elle mord ses lèvres, c’est averses et larmes, cris et déversements, à fleur d’eau, à fleur de peau, des vagues arrivent, plus violentes ; dehors ? dedans ? elle ne sait plus. Elle bascule, roule, devient torche et flamme, fait craquer sa peau de toute la force qui lui reste….enfin un jaillissement, des cris ; l’orage s’éloigne, le calme s’installe..
Elle rassemble près de son ventre la couverture et son châle avec mille précautions, attrape son portable tombé, et dans un souffle : « Viens vite,… ce fils là on l’appellera Noé »
Elle regarde contre elle la vie qui bouge, et n’entend pas la réponse :
« j’arrive !! elle est née ce matin, elle te ressemble, je l’appellerai Lisebelle ».
Michelle Jolly 2009
Mutation, par Michelle Jolly
Mutation
Lourde, du mal à marcher, chaque pas
comme un arrachement, besoin de me poser, de trouver une
Sol, mouvements lents, une colonne
pousserait,
J’éliminerais les parasites !
Le quotidien, que faire
demain ? que manger ce jour ?
Où trouver l’argent ? que
diront les voisins ? l’impôt ?
Combien d’impôt ? la droite et
la gauche ? quelle
quelle gauche ?
Dieu ? quel Dieu ? où partir
où est-il ? est-ce
L’air est vif, je n’ai jamais autant
souhaité sentir le vent
Je grandis………. Profondément enfoncée
je ne bouge plus
Je me sens bien, face au soleil,
m’offrant écartelée au ciel
Qui me caresse, des pointes vertes
poussent, ma peau craque…
un oiseau s’est posé sur mon front, une erreur ??
Michelle aout 2009
Rêves partis, par Jean-Michel Faure
Rêves partis
— Bientôt 6H00, M’sieur Jean... Pouvez finir vot’ verre ? On va fermer.
J’avais pas répondu... tout juste contesté en soupirant un peu. Je serais bien resté quelques verres de plus pour esquisser d’autres rêves, mais comme chaque matin j’avais un rendez-vous. Elise, je sais que tu m’attends.
L’instant était venu de rejoindre l’aube pâle et d’affronter la vie... Une vie désormais qui s’était maquillée en manière de brouillard. Elise tu me manques, tu me manques beaucoup... Il est où le bonheur ?
Dernières
brûlures de rhum, dernières notes de jazz, ultime coup d’œil las à des marins
malais qui gueulaient au comptoir. Des hommes usés, perdus, qui espéraient
encore mêler leur sueur grasse au parfum bon marché que portaient plutôt bien
deux filles couleur de thé. Deux malgaches aux seins lourds, aux jambes
infinies... à la jeunesse ruinée. Elise regarde pas... je suis comme ces marins
!
Et la musique cessa. Miles Davis s’était tu... d’un seul coup... violemment. Résonnèrent dans la salle quelques clameurs hostiles et le bruit de verres vides cassés avec dépit. N’aie pas peur Elise ! C’est juste de la fureur.
Il était temps de fuir tous ces visages hâves qu’une lumière violente, figée... presque métallique, se plaisait maintenant à vouloir déformer. Pardonne-moi Elise, c’est pas très beau à voir... Je suis pas beau à voir !
— A ce soir M’sieur Jean ! Merci pour l’pourboire.
Alors j’étais sorti dans la rue de poussière pour m’éloigner du bar devenu inutile. L’aurore m’y attendait en nuances dorées, fragiles, presque légères. Et là-bas, tout là-bas, tout au bout du chemin, les premières rumeurs de l’océan Indien. Elise, ton océan, celui de toute ta vie !
J’allumai un cigare.
Et puis
j’avais marché. Trois cents mètres de terre sale et de sable mêlés. Et déjà la
touffeur qui m’incendiait la peau ! Si tu savais Elise, comme il est éprouvant
d’être un homme penché. Chancelant, lentement, j’avais rejoint la plage
pudiquement voilée, derrière des filaos* aux silhouettes blafardes qui
semblaient découper les racines du ciel. Un ciel immense et or. J’arrive
Elise... j’arrive !
Dernières
foulées pesantes... L’océan était là. Un océan placide, bordé d’un lagon sage
avec ses vagues légères qui jouaient avec le sable. Des vagues qui partaient et
d’autres qui revenaient... Comme de tendres caresses qui ne cesseraient jamais.
Pas le temps de m’attarder... j’ai peur d’être en retard, mais tout à l’heure
Elise, je te montrerai çà !
J’éteignis mon cigare.
Cinquante mètres à peine. Elise, je suis tout près.
Et puis le portillon, qui donne sur le jardin, légèrement entre-ouvert. Simplement le pousser... Mais comme à l’habitude ce ventre qui me tiraille, ce ventre qui me fait mal, cette envie traversière de faire demi-tour. J’angoisse, Elise, j’angoisse. Et puis ces rares murmures qui s’élevaient là-bas, derrière des flamboyants à la frondaison dense... des murmures de vie... Des murmures cachés. Accorde-moi cinq minutes Elise, je ne me sens pas bien, je reviens tout de suite.
Par-delà la barrière de coraux roses et blancs, l’horizon s’étalait ; une ligne bleue et sombre, que des barques de pêche se plaisaient à griffer à coup de voiles blanches. Au-dessus du lagon un pétrel chassait. Plus au nord, un enfant s’amusait simplement avec du bois flotté. Tu te souviens Elise quand nous venions ici, tout semblait si heureux, le bonheur existait.
Cinq minutes passèrent à quelques souvenirs près. C’est bon Elise, c’est bon, j’ai encore quelques forces ! Je m’étais relevé avec difficulté de mon lit sablonneux pour retourner alors vers la porte d’entrée. Mes tempes me martelaient et mon cœur tapait fort, mais j’avançais quand même. J’avançerai toujours.... Rassure-toi Elise... Je t’abandonnerai pas.
Le portillon franchi, j’avais suivi l’allée de graviers grisonnants qui, malicieusement, serpentait sans effort entre les flamboyants et les arbres fruitiers. Sur cette longue allée qui menait à la kaz*, je m’étais arrêté à peine quelques secondes, pour m’apprêter un peu. Je veux pas te faire honte Elise, je t’aime trop. Et la kaz apparut, superbe, en vert tendre. Ta kaz Elise, celle où tu vis et rêves désormais. Et enfin la varangue, ornée de lambrequins* à la couleur de paille, et puis là, ton visage. Je te vois maintenant... Elise, que tu es belle.
— Ah, bonjour Monsieur Jean.
— Comment va maman ce matin ?
— Votre maman va bien. Sa nuit a été douce, elle a très bien dormi. Regardez son visage, il semble si apaisé... Vous ne trouvez pas ?
— Apaisé, détendu, oui vous avez raison... je le trouve magnifique.
— En revanche... le vôtre !
— Le mien ?
— Encore une nuit à boire, je suppose ? C’est vraiment pas sérieux.
— Ecoutez Annah... c’est simple, je n’en peux plus. Voir ma mère ainsi... si proche... si lointaine, vous devez bien comprendre que c’est terrible à vivre. Alors oui je me saoule... et je me fiche pas mal que ça soit moche ou bien. Moi ce que je veux juste, c’est pouvoir oublier qu’elle a tout oublié. Et dans ce «putain» de bar, et même si ça pue, et même si l’on ne vous sert que du mauvais alcool, j’y arrive Annah, j’y arrive ! Dans mes rêves éveillés mon Elise danse, elle chante, ma maman vit. Vous pouvez comprendre ça ?
Le
corps tremblant de pleurs, je m’étais rapproché du visage de ma mère que
j’avais embrassé, longtemps, éperdument. Un visage serein aux rides à peine
écloses, qui laissait apparaître un regard gaspillé, recherchant sans succès,
quelque part dans le ciel, de simples souvenirs. Quelques morceaux de vie,
Elise, c’est ça que tu recherches à t’en crever les yeux? Et moi qui peux rien
faire !
— Au fait maman, j’ai écrit cette nuit un poème
pour toi. C’est juste un quatrain... mais bon ! Tu voudrais l’écouter ? Enfin
c’est comme tu veux !
Et toujours son silence et ce regard perdu qui fixait maintenant sa robe de lin beige qu’un alizé fragile s’amuser à frémir. Putain de maladie, et pourquoi toi maman ?
— Bon, je vais te le lire quand même, tu vas
voir c’est pas long. L’histoire... c’est notre Histoire, enfin... son épilogue.
Cela dit, ce n’est pas du Rimbaud, mais ça m’a fait plaisir de jouer avec les
mots, de dessiner des phrases, pour toi... rien que pour toi. Enfin, tu verras
bien !
« Sur cette plage blanche ou nous aimions venir,
Il n’y a plus assez d’ombre pour que je m’éternise
Mes rêves sont tous partis, comme tes souvenirs,
Tu me manques maman... sans toi je lagonise. »
— Tu as aimé maman ?
J’avais juste ressenti une étreinte délicate de ses mains sur mon épaule... Une douce pression. Elle m’avait écouté, j’en étais presque sûr. Je l’avais embrassé, à nouveau, longuement. Si tu savais Elise comme chacun de tes signes est une preuve de ta vie, alors je t’en supplie, ne sois pas économe.
— Ok, et maintenant une balade, ça t’dirait ? J’ai pensé que nous pourrions - si tu en as envie - nous promener un peu en bordure du lagon, là où s’aiment tendrement le sable et puis les vagues. Tu sais, c’est cette plage blanche où tu nous emmenais, celle tout au fond du parc, celle où nous nous baignions. C’est toujours beau à voir, tu sais !
Elle ne
répondit pas, caressa mes cheveux et serra fort mon bras. « Maman tu te
souviens de moi ? ». Mais elle s’endormit en m’offrant un sourire.
Oui. Un autre jour.
— Je t’Aime Elise, je t’Aime, ai-je sangloté.
*Kaz : Nom donné aux maisons typiquement créoles à l’île de la Réunion
*Lambrequin : Pièce d’ornement découpée soit en bois ou en métal, bordant un avant toit en saillie des kaz créoles
"La nuit des musées" par Jean-Claude BOYRIE
La nuit des Musées.
Une nuit dans l'année, c'est à présent une tradition établie, les Musées s'animent, s'ouvrent à tous gratuitement. C'est la fête des arts, de l'émotion partagée, la place faite au rêve, la porte ouverte sur le fantasme collectif.
Cette nuit-là, tout est possible. Le public est libre d'entrer dans les tableaux, les modèles eux-mêmes peuvent en sortir à leur guise et se mêler aux spectateurs. Qui pose ose.
Agile Atalante, te voici volontaire désignée d'office. Toute nue au clair de lune, tu cherches à t'extraire de la toile. Oui, tu veux t'évader... mais de quoi, de qui ? Du tableau, en apparence. De toi-même, en vérité. Déjà, ton pas vif t'éloigne du centre de la composition. Te voici presque arrivée au terme de ta course. Seule la bordure du cadre – mince frontière en vérité – te sépare encore du monde extérieur. Le pinceau de l'artiste a fixé ton mouvement. Tu sembles suspendue sur un pied, dans une attitude dégagée et délicate. C'est l'été, la nuit est douce, l'air vibre encore de l'excessive chaleur du jour. Quel mal y a-t-il à ta nudité ? Ta main gauche s'entrouvre, en un geste affecté, sur la pomme d'or, don de Vénus, que tu viens de lancer derrière toi. Est-ce de l'astre, ou bien du fruit qu'émane cette lueur blafarde éclairant la scène ? Elle souligne ta carnation délicate et le modelé de ton corps. Ta blanche silhouette se profile sur le sombre façade d'un monument aux allures de temple grec. Tu en es devenue la déesse ou l'héroïne.
Dévalant l'obscure avenue, à moins que ce ne soient les degrés d'un escalier, tu fuis une poursuivante qui te ressemble. Effet de la perspective, celle-ci paraît cependant bien plus petite que toi. Derrière elle, à intervalle égal, on devine une troisième coureuse, elle-même minuscule répétition de la précédente. Hippomène, Atalante ? Atalante, Hippomène ? Qui suit qui ? Qui veut quoi ? Ces autres « toi-mêmes » ont déjoué ta ruse. Elles ne se baissent pas pour ramasser la pomme, ne veulent pas retarder leur course sans but, mais adoptent, en te succédant simplement, ta gracieuse posture.
As-tu fait la curieuse expérience de te glisser entre deux miroirs qui se font face ? L'effet produit est exactement celui-là. Dans chaque glace, tu peux contempler ta propre image qui se répète en s'amenuisant jusqu'à l'infini.
Revenons, veux-tu, à cet instant magique où tu te prépares à sortir du tableau. Quelqu'un t'attend à l'extérieur, c'est d'ailleurs l'unique spectatrice de la scène. Une dame d'un âge qu'on dit « respectable », parce qu'il se situe entre le troisième et le quatrième. Mal-voyante sous ses épaisses lunettes, la spectatrice se penche pour te mieux scruter. Tu es svelte, elle paraît accablée de rhumatismes. Tu es divinement nue, elle paraît indécente, emmitouflée dans son manteau. Tu es clarté, elle s'enveloppe d'un noir aussi funèbre que les ailes d'une corneille. Ta blonde chevelure flotte au vent., ses cheveux blancs émergent d'un bibi plus incroyable encore que ceux de la reine d'Angleterre.
Oui, cette dame,
c'est toi-même, Atalante, d'ici trente à quarante ans.
Un pas que l'on a si vite franchi sans même y songer ! Celle
que tu vas être un jour et qui t'attend au dehors de la toile,
c'est la vieillesse qui te guette au passage. Tourne bride, Atalante,
avant qu'il ne soit trop tard ! Poursuis ta route allégorique
et demeure éternellement jeune et belle au sein de l'univers
pictural.
Notes et commentaires:
Commentaire
écrit sur une photographie de Martine FRANCK, prise à
l'exposition des Surréalistes et des Symbolistes Belges au
Grand palais, PARIS. La toile représentée est une
peinture de Paul DELVAUX. La scène se passe de nuit, dans un décor à l'antique, ponctué d'arcades, où les monuments projettent leur ombre immense.
La version donnée ici s'écarte sans doute des intentions de l'artiste. "Peintre de l'imaginaire", DELVAUX représente des femmes allégoriques, distantes, à la fois chastes et provocantes. Il n'eût pas accepté l'interprétation du personnage de son tableau (dans le cas d'espèce Atalante, une héroïne de l'Antiquité célèbre pour son agilité).
Atalante défiait à la course tous ses prétendants : seul celui qui l’emporterait sur elle pourrait l’épouser. Les autres devant être mis à mort. Vénus donne à Hippomène trois pommes d’or, que le jeune homme lâche successivement chaque fois qu’Atalante le rejoint. Atalante en les ramassant permet à Hippomène de reprendre l’avantage.
Cet épisode conté par Ovide (Métamorphoses, X, vers 638 – 660), a été représenté par divers artistes de l'époque baroque en particulier, dont Guido RENI (NAPLES, Capodimonte) et Noël HALLE (PARIS, Musée du Louvre). L'interprétation de la scène comme une rencontre de la jeunesse et de l'âge mûr ne va pas non plus dans le sens du mythe.
ELEONORE ET LA FILLE DU LEVANT, par Béatrice M.
Son arrêt de travail lui permit de s’atteler enfin au tri et rangement de papiers remis à plus tard depuis, non pas des mois, mais des années, au grand dam de son époux.
La pièce, dont l’espace au sol s’était réduit à sa plus simple expression tant il était envahi de dossiers, dépliants, livres et revues, mais aussi d’objets aussi divers que coffrets à bijoux, nécessaire à couture, cadeaux en attente d’être offerts… n’avait d’ailleurs de chambre que le nom.
Julien avait bien tenté tout ce qui était en son pouvoir pour changer cet état de fait, y compris par des périodes de grand ménage ; mais n’ayant pas osé jeter ou même transporter dans une autre pièce toutes ces piles de désordre où « même une chatte n’aurait pas retrouvé ses petits », ce charivari se reconstituait insensiblement malgré moults promesses de tri… quand Eléonore aurait le temps !
Il essayait d’user de persuasion en prétextant l’hygiène de la pièce, les risques d’allergie aux acariens, le fait qu’on ne pouvait presque plus mettre un pied devant l’autre à part le petit espace autour du lit… rien n’y faisait, et rien n’y fait pendant des années.
Jusqu’au départ de la maison des deux enfants devenus grands en fait, jusqu’à ce qu’enfin – l’esprit libre et les journées moins pleines, elle entra dans une dynamique de rangement, à la vérité surtout « coincée » chez elle par un arrêt de travail Cette dynamique avait d’abord été cérébrale : comment agencer tout cela, quelle logique de rangement et classement adopter, quel type de matériel ou mobilier acheter à cet effet ?
Si bien que Julien, lui, n’y croyait plus et se fit plus que prier pour réaménager le secrétaire en rehaussant une étagère, alors qu’elle avait déjà commencé son tri de dossiers. Pour lui faciliter la tâche, elle avait entrepris de vider la partie basse du meuble concerné. Elle y retrouva les agendas des 8 années passées, des cadres pour photos jamais utilisés, , des dossiers de formation (y compris de celle des années 74-76, c’est vous dire !!), des chemises contenant des comptes-rendus de conférences sur des sujets multiples et variés, ou des multiples réunions d’associations dont elle avait pu faire partie, de la correspondance avec les amis étrangers ….
Et puis, allez savoir pourquoi elle avait été rangée là… une boîte rectangulaire en carton bleuté avec un très joli signe japonais sur le couvercle. Le hasard était vraiment surprenant : Eléonore se demandait justement depuis plusieurs jours où avait bien pu passer cet objet qu’elle souhaitait montrer à sa nouvelle hôte japonaise Ayako, tout juste âgée de 20 ans.
L’âge justement de Sahori, première étudiante japonaise reçue en 2005 au domicile pour quelques semaines : petite et menue, Sahori n’était que douceur et raffinement.
Elle avait offert, dès son arrivée, à sa famille d’accueil 2 tasses à thé en laque noire et rouge, ainsi que cette grande boîte à 3 compartiments contenant des bandes de tissu aux motifs japonisants et aux couleurs pâles dont, encore à ce jour, ni Julien, ni Eléonore n’avaient pu comprendre l’usage. C’était justement pour poser cette question à Ayako que cette dernière voulait retrouver la boîte aux souvenirs.
Car tout lui revenait en mémoire à présent. Le salut courbé et respectueux dans l’entrée, après que Julien l’ait ramenée de l’aéroport ce samedi là, ses petits pas de souris dans le hall, son cri d’émerveillement quand elle découvrit la grande chambre qui lui était dévolue à l’étage « Oh, que c’est joli ! »
Son premier repas aussi où elle avait une façon tellement unique de tenir ses couverts et de les porter à sa bouche que la voir manger devenait beau.
Son faible niveau de français était largement compensé par sa douceur et sa bienveillance ; quand elle s’exprimait, visage doucement penché, sourire aux lèvres et gestes des mains – ces dernières ressemblaient aux ailes d’un papillon - Eléonore ne regardait plus le visage de son hôte, fascinée par le mouvement ondulatoire des mains fines de la jeune fille du Levant.
Dans tous ces faits et gestes, Sahori avait la grâce d’une danseuse, si bien que tous les êtres autour d’elle semblaient encombrés de leurs corps, fats et lourdaux.
Quand elle maîtrisa un peu mieux le français, elle apprit à ses hôtes qu’au Japon, la tradition voulait que toutes les jeunes filles fêtant leurs 20 ans dans l’année soient invitées un jour précis à défiler dans les rues, parées d’un kimono. Cette fête réunissait parents et amis pour un repas autour de la nouvelle « femme » ainsi célébrée. Sahori, toujours humble et modeste, leur avait remis, le jour de son départ seulement, un exemplaire de la photo immortalisant cette journée symbolique. La jeune fille s’y présentait de profil, soigneusement maquillée et coiffée, une ombrelle à la main, dans un somptueux kimono rouge et or qui la sublimait encore, s’il en était besoin.
Eléonore eut soudain l’envie de porter les tissus à ses narines pour tenter de retrouver un peu du parfum de Sahori ; en vain, pas d’effluve asiatique. Elle ferma alors les yeux pour continuer à naviguer dans son beau souvenir, puis décida de descendre la boîte pour la montrer à Ayako le soir même.
La petite voiture bleue... par Régine Vivien
LA PETITE VOITURE BLEUE
La petite voiture bleue filait sur l’autoroute. Coincée contre la fenêtre je fermai les yeux, bien décidée à m’exclure de la compagnie des deux petits garnements à mes côtés. Paul s’exclama :
- Toulouse c’est près de Marseille ?
Je me gardai bien de répondre, l’expérience m’ayant appris qu’il cherchait toujours la contradiction. Paul posa la question encore une fois :
- Toulouse c’est près de Marseille ?
Jérôme, le conducteur lui répondit :
- Mum, ce n’est pas loin.
- Ah, je le savais et Toulouse c’est beau, il y a des pompiers, ça a brulé à Toulouse, les voitures, les maisons, et avec mon père on y est allé, je ne sais pas pourquoi, parce que ma mère voulait qu’on y aille.
Jérôme conduisait tranquillement, Sylvie se laissait aller, la tête appuyée sur le fauteuil. Moi, bien sûr, je me demandais quel passé douloureux avait ce petit bonhomme aux doux yeux bleus mais au comportement râleur, intrusif, toujours mécontent. J’ouvris un œil. Il poussait sans ménagement le petit installé sur le siège auto à ses côtés. Yann, déjà un peu assoupi s’exclama :
- Il me pousse, il m’énerve.
- Paul !!! s’irrita Sylvie.
Je maintins mes yeux bien clos. Je me laissais aller aux trépidations du véhicule. Pas de musique dans l’habitacle pour mieux entendre la voix de la « dame » du GPS !! Je souriais intérieurement. Ce GPS, quel maître !!
Soudain je sentis un poids contre moi. Ouf ! il s’endort. Je rouvris un œil. Paul s’était entortillé dans sa parka noire pour ne pas voir la lumière. J’eus peur qu’il ne s’étouffe. J’essayais de lui retirer son vêtement précautionneusement mais je m’interrompis bien vite avec l’angoisse qu’il ne se réveille. Il se laissait donc aller contre moi mais pas complètement, même dans son sommeil il était fermé, enfermé dans son vêtement. Il bougea, et la moitié de sa figure apparut. Bon, il respirait. Yann s’était endormi dans son siège, ce Yann craquant qui avait vu « un petit zizou » sur la croix à l’aller, mais qui, pendant tout le séjour avait râlé, rouspété. Rien n’allait, ni la nourriture, ni les jeux.
Moment de répit. La voiture filait, filait. La dame du GPS indiquait
- Prenez la première à droite à cinq cent mètres, la première à droite à cinq cent mètres.
Jérôme mâchait son chouimgum, heureux au volant de sa voiture. Sylvie profitait de ce moment de calme offert par le sommeil des deux petits monstres qu’elle gardait pour son employeur, « L’Aide Sociale à l’Enfance ».
Régine Vivien Le 10 juin 2009
Aller simple, par Michelle Jolly
au sol, un grand sac ouvert. dedans : un livre écorné, une longue écharpe de laine noire, une pochette en plastique pour la toilette, un paquet de biscuits et un plan de Toulouse déplié; assise, elle attend.
ses bottes lui font mal, il a promis de venir, elle l'attend.
bruits de gare : piétinements lourds, choc pointu des talons aiguilles sur les dalles, un chariot passe ; elle attend ... croise les mains, caresse ses bras et frissonne, sort l'écharpe et s'enveloppe dedans, un regard vers le miroir de la salle d'attente :
« j'ai l'air fatiguée! » pense t-elle, prend sa brosse, se lisse les cheveux « il a dit 11 heures »
attente ...
odeurs de pain grillé, de sucré, de poussière et d'huile, elle fait quelques pas, se rassoit, ouvre son sac et prend le livre, essaie quelques lignes, mais son oeil est ailleurs: « comment sera-t-il aujourd'hui? Il a promis que… »
elle rêve un peu, remet le livre dans le sac, fait quelques pas
« il faut me contrôler, moins d'impatience, plus ceci, plus cela, une harmonie, un accord enfin, des projets, être ensemble, Toulouse? Pourquoi pas ?...
bruits de voix dans le haut parleur, un air d'aérogare ! elle sourit, s'installe un peu plus loin, face à l'entrée, il a dit 11 heures ...
elle rajuste sa veste, jolie avec cette jupe grise.
peut-être un peu de rose ?
elle hésite, sort son fard, à côté, un enfant la fixe, étonné… une vieille dame roule péniblement sa valise, des gens se bousculent, se croisent, regardant au travers d'autres gens se bousculant et se croisant.
elle remet de l'ordre dans son sac, retire son écharpe, trop chaud, il est 11 heures 15, son regard devient flou, « j'appelle? J'appelle pas? Pourquoi ne m'a-t-il pas appelée? »
elle attend, appelle, une voix sur répondeur, molle, hésitante, « absent jusqu'à… » elle doute, elle cherche des raisons à cette absence, revoit tous ses gestes, ses discours, trop ceci? pas assez cela? cette décision rapide pour ce voyage, c'était elle? ou lui? Dans la précipitation du départ elle ne se souvient plus... peut-être s'est elle trompée?
11 heures 50, le train pour Toulouse part à 58, elle le fera ce voyage !
ramasse son sac, parcourt les quais d'un pas décidé, grimpe dans le premier wagon, et s'installe.
son voisin l'aide à ranger le bagage, soubresaut du départ, elle se demande pourquoi elle est là, seule, ramasse dans sa tête les débris de ce énième ratage … bruits de gare qui s'éloignent, elle reprend son écharpe de laine noire, demain est un autre jour!
elle regarde vaguement le paysage qui défile, marais asséchés, la mer au loin, ses bottes lui font moins mal, bientôt détendue, elle constate avec intérêt que l'homme à coté d'elle a de bien belles mains !
Le Grand Amiral, par Novakéi
Le Grand Amiral
- Le pauvre chat est resté des heures enfermé, conclut en riant Bénédicte
Toute la tablée riait de bon cœur à ce récit épique de Gros Ronchon, le chat pouilleux de la grand-tante de Bénédicte. Comment en est-on arrivé à se raconter des souvenirs d’enfance ? Nous étions parties, les cinq copines, pour une journée de folie de soldes. Nous nous étions attablés au salon de thé anglais le temps de faire une pause déjeuner pour reprendre des forces avant d’affronter toute l’après-midi entière la meute de louves lancées dans les allées des magasins.
Rien n’augurait ce dérapage. Je n’aimais pas ce genre de discussion car je ne me souvenais pas moi de mon enfance. Les souvenirs étaient enfouis, jetés dans les oubliettes de ma mémoire. Quand par hasard, un resurgissait, il était empreint de tristesse et de solitude. Non décidément, je n’aimais pas quand on parlait de souvenirs d’enfance.
J’étais fatiguée, contrariée. Pour en rajouter une couche, une mère débarqua avec son enfant braillard et s’installa juste à côté de notre table. Les pleurs de ce gosse reniflard m’excédaient.
- Si l’avortement avait été légalisé, tu ne serais pas là.
J’avais reçu cette phrase comme un coup de poing dans l’estomac. Ma mère se tenait devait moi. Je ne la voyais pas, je ne me situais pas. Seule cette phrase s’inscrivit à l’encre rouge dans mon esprit avant de glisser lentement au fond de ma mémoire. La vie reprit son cours mais moi je ne repris pas le cours de ma vie. Mais cela je ne le savais pas encore.
Autour de moi, mes amies continuaient à rire. Je n’étais plus là. Pourquoi cette phrase revenait-elle brusquement à la surface, me laissant l’estomac noué, les muscles de ma mâchoire contractés, le cœur désynchronisé, le souffle à court d’oxygène ?
NON. Je hurlais silencieusement dans ma tête. Je ne pouvais pas faire face à ce souvenir, pas maintenant… et cette phrase retourna dans un obscur recoin de ma mémoire. Ressurgissant des limbes, le Grand Amiral, tel un albatros volant au-dessus des mers, vint doucement accoster près de mon esprit en perdition.
« Le Grand Amiral ! » m’exclamai-je intérieurement. Je l’avais complètement oublié mon cher vaisseau, mon objet volant et navigant imaginaire, un véritable ovni. Sa vue m’apporta le calme et le réconfort dont j’avais besoin. Je l’avais créé de toutes pièces il y avait si longtemps pour me refugier à l’intérieur. La porte des souvenirs venaient de s’ouvrir. Combien de temps avais-je passé à l’imaginer, à voguer avec lui. Je me revoyais allongée dans mon lit partir à son bord. J’en étais à la fois le capitaine et le seul membre d’équipage. Quelles contrées n’avais-je exploré grâce à ce bijou de technologie ? Le ciel, les montagnes, les vastes plaines, les fonds marins n’avaient pas échappé à ma curiosité. J’évitais soigneusement tout endroit portant des traces de civilisations. Au cours de mes voyages à travers les différents mondes de mon imagination, des difficultés surgissait : le carburant, l’eau, le ravitaillement, le renouvellement de l’air, les attaques diverses et variées. A chaque fois, je trouvais la solution miracle qui me permettait de poursuivre mon voyage. En repensant à mes trouvailles, je constatais que j’avais de l’avance sur mon temps. Le recyclage de l’air et de l’eau, l’utilisation du soleil pour alimenter mon engin en énergie n’avaient plus de secret pour moi. Les détails techniques étaient une broutille, le résultat était là. C’était tout ce qui comptait.
Pourtant, la seule chose à laquelle je n’avais pas pensé, c’est que j’avais la possibilité d’accueillir des personnes à bord. Mon vaisseau aurait pu évoluer telle la station spatiale MIR en rajoutant des modules. Mais voilà, je n’y avais pas seulement songé !
février 2009
CONSEQUENCE INATTENDUE, par Nicole Artaud
Point de départ:
S'inspirer d'Eric-Emmanuel Schmitt (Odette Toulemonde et autres histoires) pour un résumé narratif, ou, à partir d'une situation inattendue présenter les réactions d'un personnage.
CONSEQUENCE INATTENDUE
« Suite à un accident de voyageurs, le trafic est interrompu entre les stations Ternes et Monceau ».
L'annonce diffusée par haut-parleur sur le quai, réveille les voyageurs léthargiques qui attendent.
Un mouvement de foule s'opère, les plus pressés courant vers la sortie pour attraper un bus ou une autre ligne, ayant en quelques secondes établi un nouvel itinéraire.
La majorité râle. Un accident de voyageur, on sait bien ce que cela veut dire: c'est un suicide tout bêtement. Mais à quoi pensent donc ces personnes qui se jettent sous une rame de métro à l'heure de pointe (car l'avez-vous remarqué, c'est toujours aux heures de pointes que cela se passe !) ? De vrais égoïstes, tiens, enquiquiner des milliers de gens et tout ça parce qu'ils n'ont plus envie de vivre ! Ils pourraient trouver un moyen plus propre aussi !
C'est sûrement ce que pense la plupart des voyageurs se dit Cécile. Bien sûr, elle est agacée elle aussi, mais en même temps elle ressent de la compassion pour le pauvre être qui a terminé là sa vie.
Avait-il (elle ) une famille ? Que vont-ils devenir ? Il faut vraiment être à bout de tout pour en finir ainsi, alors que c'est le printemps et qu'il fait si beau !
C'est vrai qu'il fait très beau et Cécile adore Paris sous le soleil. Si pour une fois au lieu de voyager bêtement sous terre avec des inconnus aux visages fermés, elle en profitait pour passer par l'avenue des Ternes. Elle pourrait jeter un coup d'oeil aux vitrines en passant et sans doute qu'en marchant un peu vite, elle arriverait presque à l'heure au bureau. Et puis marcher lui remettra les idées en place !
Quelles idées a-t-elle à remettre en place ? Elle n'en sait trop rien elle-même, mais parfois un petit événement peut déclencher de grandes conséquences (vous savez comme l'histoire du battement d'aile d'un papillon qui déclenche un cyclone de l'autre côté de la terre !).
Elle n'a plus envie soudain de se laisser enfermer dans le carcan « métro, boulot, dodo ». Elle a besoin d'air, de respirer plus grand. Même les pots d'échappement des voitures lui paraissent de l'air pur à côté de l'air vicié du métro.
A la surface, tout semble plus gai, comme si descendre sous terre, rendait les gens neurasthéniques. Des taupes qui se déplacent dans un tunnel. Soudain, elle n'a plus envie d'aller à l'aveuglette. Cette marche qu'elle estime à au moins une demi-heure (car avec des escarpins à talons, on ne peut pas aller bien vite malgré la meilleure volonté du monde !) sera le premier pas vers la nouvelle Cécile.
Elle émerge donc du métro Porte Maillot et d'un pas assuré attaque l'avenue des Ternes.
Ses idées vagabondent, sautant de son boulot à sa vie sentimentale sans qu'elle fasse l'effort d'y mettre bon ordre. Laisser venir à soi toutes les idées, même les plus folles, c'est le principe même du « brainstorming » non ? Il en ressortira toujours quelque chose.
Sa pensée revient logiquement à l'événement du métro. Est-ce qu'elle aurait le courage (la folie ?) de se jeter sous un train ? Elle est incapable de formuler le début d'une réponse. Car il faut sans doute une accumulation de petits faits qui deviennent de plus en plus insupportables pour se résoudre à ce geste.
Pour savoir où elle en est, elle va, tout en marchant, faire le point sur sa vie, alors que ces derniers temps elle a soigneusement repoussé toute velléité de tentative dans le coin le plus reculé et le plus sombre de sa mémoire. Sans doute par peur de découvrir quelque chose qu'elle ne souhaite pas y trouver.
Car sinon comment expliquer cette mélancolie qui parfois de manière imprévisible la saisit. C'est une part d'elle-même qu'elle ne veut pas montrer aux autres. Surtout, rester lisse et sereine, donner une image sinon de bonheur, du moins la sensation de traverser la vie sans effort.
En effet du point de vue de ses amies, Cécile a, selon l'expression consacrée, tout pour être heureuse. Mais dans le fond l'est-elle vraiment ?
Quid de ces heures innombrables où elle passe sa vie à la gagner ? Et ça rapporte, elle ne peut le nier. Mais son argent à quoi sert-il ? Sacs, chaussures, vêtements de créateurs s'accumulent dans ses placards. C'est son principal plaisir. Mais est-ce la finalité de la vie ? Elle sent confusément que si elle relâche ses efforts, elle sera larguée au bureau. Quelqu'un d'autre aura la promotion tant convoitée. Convoitée pour quoi ? Plus de stress, encore plus d'heures au bureau ? Et si il était temps de se rebeller ? de poser ses conditions ? De prendre un peu le temps de vivre ?
Car elle n'a même plus beaucoup de temps à consacrer à ses amis. Finies les soirées où l'on refait le monde jusqu'à l'aube. A l'aube, elle, elle se lève !
Et que dire de sa vie sentimentale qui est plus aride qu'un désert. Quand trouverait-elle le temps de prendre le temps de faire connaissance avec quelqu'un, et rencontré où ?
Elle n'a pas la patience de passer des heures sur Meetic pour traquer l'âme soeur. Et pourtant ses amies lui envient sa liberté et ses aventures sans lendemain. Et pourtant, elle aussi, elle rêve du « Prince Charmant ».
Finalement tout n'est pas si rose soupire-t-elle. Mais cette introspection et briser la routine habituelle est déjà un effort de changement.
Elle se promet de vivre plus en dehors du bureau. Elle pourrait le soir, de temps en temps, s'arrêter prendre un verre à la terrasse d'une brasserie. Surtout au mois de mai quand les jours sont si longs.
Les rayons du soleil qui jouent à travers les feuilles vert tendre des arbres semblent lui ouvrir les yeux sur un monde plus coloré et aie...
Elle est aux abords de la FNAC quand une légère douleur au pied la ramène à la réalité. En plus, elle va attraper une (des, sans doute) ampoule. Il y a plein de boutiques de chaussures sur l'avenue, mais il est bien trop tôt, tout est encore fermé.
Quoique, il lui revient en mémoire que le marché Poncelet se tient un peu plus loin. Il doit bien y avoir un stand de chaussures et vêtements de sport. En voilà une idée qu'elle est bonne: elle va faire comme les Américaines qui vont au bureau en tailleur et baskets avec les escarpins dans le sac. Elle a souvent voulu les imiter mais sans jamais oser de peur de paraître ridicule. En voici enfin l'occasion.
Et ce sera un pas de plus vers la nouvelle Cécile !
Nicole Artaud, mars 2009
Céphise fait sa crise, par Jean-Claude
Céphise fait sa crise....
ou : « Le clavier mal tempéré ».
Céphise ne s'en est pas remise. Céphise est surprise : à deux cent cinquante ans passés, qu'on lui fasse encore des propositions, c'est original ! Et plutôt bon signe, non ?
Comme quoi, même à un âge avancé, ces « choses-là » peuvent encore arriver.
Céphise est bien prise, le miroir lui renvoie une image flatteuse. Son visage a gardé sa grâce juvénile. Sa gorge pigeonnante attire les regards. Sa ligne de hanche a suivi sa ligne de chance (1), nul bourrelet n'est là pour l'alourdir.
Céphise est exquise. Ainsi dit Plumedor, poète et soupirant. Son frère Beau-pastel se dispute avec lui les faveurs de sa belle. Par cet artiste amant, la promise est requise. Un croquis pris au vol : Beau-pastel l'immortalise. Par son entremise, Céphise s'irise, ses traits se précisent. Une touche vermillon : voilà que son visage prend des couleurs. Sa joue indécise atteint l'incarnat de la fleur des champs. Céphise, une bise !
Les amours du « Gentil coquelicot » sont aussi nombreuses qu'éphémères. A peine éclose, elle suscite la concupiscence du sieur Casanova. Céphise attise sa convoitise. Jaquet-Droz, son horloger de père, en conçoit un dépit mortel. Ce nouveau Pygmalion porte sur sa créature un regard incestueux. Céphise est éprise, un peu trop souvent, même. Durant les années qui suivent, elle erre, pérégrine, collectionne les amants. Elle ne garde aucun souvenir de ses aventures. La liste en est longue; à trop compter, l'on s'éternise.
Une nouvelle perspective s'offre à elle au soir de sa vie amoureuse, déjà bien remplie. Elle aspire à ce nouveau soupirant. Son chant du cygne, que non point ! Cette proposition l'électrise !
Franchise, paillardise ? La musicienne-automate n'a pas compris que tout est régélé comme du papier à musique. Qu'elle est réduite au rôle d'androïde-objet... ou simple friandise. Que son destin n'est qu'une histoire de gros sous. En clair, qu'on la méprise !
........................................................................................................................................................................................
En ce début de millénaire, le Musée d'Art et d'Histoire de la Ville de Neuchâtel est à cours de ressources. Les trois automates qu'il héberge lui valent un succès d'estime, mais leur entretien coûte cher. La Bourgeoisie (2) n'entend pas garder indéfiniment les petits personnages à ne rien faire. Alors, on cherche un « partenariat extérieur », comme on dit. Ce joli mot ne trompe personne. Il s'agit de louer ou vendre Plumedor, Beau-pastel et Céphise au plus offrant. Des trois, la musicienne est la mieux lotie. Son prétendant n'est pas un homme négligeable. Il est riche, célèbre. Il se nomme Nicolas Hennecourt, c'est un maître incontesté de la musique ancienne. Limier infatigable, il écume les bibliothèques, ratisse les coffres, explore les armoires, vide les greniers. N'a pas son pareil pour dénicher les partitions perdues, les compositeurs méconnus, oubliés. Il leur donne une nouvelle vie. Le public y prend goût et en redemande.
Oui. Mais il y a un « hic ». Notre homme a soixante ans bien sonnés. C'est un « vieux beau », qui passe pour bien conservé, même aux yeux de Céphise. Elle atteint le quadruple de son âge et ne le paraît pas.
........................................................................................................................................................................................
C'est en costume des Lumières, poudrée et fardée, pomponnée, comme à son premier rendez-vous galant, que Céphise se présente à l'entretien d'embauche. Selon la mode de son temps, des mouches sont collées sur son maquillage épais. Veut-elle plaire à Nicolas ? En dépit d'un galant baise-main, le ténébreux garde les distances. Il l'impressionne d'autant plus. Elle n'imaginait pas un personnage aussi imposant, d'une telle carrure. Lui, de son côté, ne la voyait pas si menue.
Hennecourt, la voyant, perd son assurance. Hésite en épelant son nom. L'estropie quelque peu.
La petite a du caractère. Pourquoi ce diable d'homme a-t-il ajouté « de la Guerre » à Jacquet ?
Elle rectifie illico :
« Mon nom, c'est Jaquet-Droz. Jaquet Q-U-E-T sans C. Surtout sans - guerre à la fin ! »
Hennecourt dresse l'oreille. Cette drôle d'androïde l'amuse. Elle n'est ni ignorante ni sotte. Elle ne réagit pas en automate.
Motif de sa confusion : Elisabeth Jacquet de la Guerre (3) était la claveciniste favorite du Roi-Soleil. Céphise est trop jeune pour l'avoir connue. Il est vrai que la coïncidence est troublante.
Après ces amuse-bouche, il est temps d'entrer dans le vif du sujet. Et le sujet, c'est elle. Elle, la musique avec un grand M. Pour Céphise, qui la prise, son histoire s'arrête avec Rameau.
«
Il s'est tout de même passé quelque chose après ce musicien... » objecte Hennecourt.
- Sans
doute voulez-vous parler des théories soi-disant novatrices
de Monsieur Rousseau ? Je les tiens pour de pures niaiseries. A mes
yeux, son « Devin
de village »
(4) sonne le glas de la vraie musique. Dites-moi, Maestro : que
reste-t-il d'une partition, si vous en ôtez trilles,
arabesques, vocalises et autres fioritures ?
- Rien. Sinon justement l'essentiel ! Par la suite, un certain Gluck a mis en pratique les
idées de Jean-Jacques Rousseau, consacré sa réforme.
Il a même, vous devez le reconnaître, écrit de
fort belles choses. Inventé ce que sera l'avenir de la
musique. Ouvert la porte aux siècles futurs....
Céphise
fait sa crise. Vire au rouge cerise.
- Pour
une seule mesure de monsieur Rameau, s'exclame-t-elle, je donnerais
tout un opéra du Chevalier Gluck ! Il s'entend au contrepoint
comme un garçon de cuisine (5) ! Nappe ses accords d'une
sauce épaisse. Glouc ! Glouc !
[
Elle prononce à l'allemande ]
- Ah monsieur, revient-il aux
Teutons d'apprendre aux Français l'harmonie ?
Ce
disant, sa poitrine se gonfle, les siens (de tétons) s'animent
fièrement. Elle est belle, Céphise, quand elle est
mal-apprise. Hennecourt sent qu'il va craquer pour cette fille. Elle
n'admet pas qu'il y ait une vie après la Révolution ?
Eh bien, soit. La belle affaire ! Restons-en au baroque !
- Il
est temps de procéder à l'audition, fait-il d'un ton
conciliant. Donc, d'éprouver vos talents. Mademoiselle,
passez à l'épinette, exécutez s'il vous plaît
: « les
Barricades mystérieuses »
(6)
Il lui tend la partition : le titre, avec sa connotation vaguement soixante-huitarde, lui rappelle des souvenirs de jeunesse. La pièce dont il s'agit pièce est effectivement mystérieuse, en tous cas difficile à jouer. Elle révèle un compositeur secret, sensible, accompli.
Céphise se ravise. Son clavier tempère. Obtempère. Elle fouille au plus profond de l'instrument. Cherche le registre grave. En tire les accents d'une voix humaine, tour à tour moelleux et déchirants. Au loin ( diversion ? ) se fait entendre le son d'un carillon.
Hennecourt n'en croit pas ses oreilles. Admire son talent. Céphise le grise.
« A
présent, permettez que je vous éclaircisse, souffrez
que je choisisse ! » fait-elle. Vous aimez Couperin,
vous adorerez Rameau ! » Elle lui joue « La
Poule »
(7). Réminiscence peut-être de la géline qu'elle fut.
Ses mains courent sur le clavier, imitent le caquètement du
volatile en de violents accords martelés. D'une main, elle
fait jaillir les triples, les quadruples croches : la déferlante
! De l'autre, elle déchaîne les arpèges. Le
maître est ébloui. Demande grâce !
- Pouce
! Je n'en peux plus ! fait-il éberlué. Céphise,
brisons-là ! Notre affaire est conclue. Vous
êtes engagée.
Il lui présente le jour même les musiciens de sa formation. Compte mettre en répétition dès le lendemain « Les Danaïdes » avec elle (8). Cette partition est telle un tonneau sans fond. Un abîme d'opéra seria que l'on voudrait avoir vidé avant que de l'avoir empli. Il faut se dépêcher d'exécuter Monsieur Salieri avant que lui-même n'assassine un jour le grand Mozart.
........................................................................................................................................................................................
Le Consentus Baroccus rassemble des instrumentistes de toutes conditions et de tous âges. Les jeunes recrues n'ont pas l'expérience de leurs aînés, mais font la vie du groupe et en assurent le renouveau. Céphise défrise. Elle a tôt fait de trouver de nouveaux amis : André le violoncelliste. Franck, le cor d'harmonie. Et Zoé, la flûte traversière. Doublée d'une redoutable prédatrice, une collectionneuse elle aussi, une croqueuse d'hommes. Céphise sympathise.
N'était
leur apparence négligée, elle trouverait les jeunes du
XXIème siècle à son goût. Hors de la fosse
d'orchestre, ces musiciens dont certains sont d'authentiques
virtuoses, s'habillent à la va-comme-je-te-pousse. Ils
évoluent dans la vie en pull-over
et en jeans
( l'androïde emploie ces mots sans les comprendre ). Ne
trouvez-vous pas cela du dernier piquant ?
Mais elle-même, s'est-elle bien regardée ? Céphise porte une jupe en forme de coupole, composée de cinq cerceaux reliés entre eux par de la toile. La sur-jupe de dessus s'ouvre par devant, laissant admirer la somptuosité du tissu. La jupe, à très petit plissage, est faite de taffetas turquoise, un passepoil lilas forme garniture en relief. Cet accoutrement la gêne, il est certes bien encombrant, les cerceaux ne permettent point de franchir aisément les portes. Encore, s'il n'y avait que cela ! Mais ce n'est pas tout. Que dire du corsage cintré aux multiples découpes ? Il la serre affreusement pour faire paraître son buste plus étroit. Les baleines de corset compriment le buste et la taille, formant un étouffant carcan ! La chasse à la baleine est un métier d'enfer. Que dire des escarpins à semelle mince et talons hauts, qui ne permettent de marcher qu'à tout petits pas ? Chaussure bijou, sandale à patin, escarpin malin, le fin du fin, c'est le talon fin !
Bien sûr, il faut souffrir pour être belle, se dit-elle, résignée. Tout de même, elle se sent mal à l'aise au milieu de ces jeunes à l'allure décontractée !
Eux,
selon toute apparence, ne s'en formalisent pas. Ils croient que sa
vêture est costume de scène !
Zoé la flûtiste est seule à comprendre son embarrassante situation. Compatissante, elle vole au secours de Céphise. D'autant plus volontiers qu'elle vient de suivre une formation qualifiante en tant que fringologue-conseil. Entre les deux femmes, la complicité est réelle, le tutoiement immédiat :
«
Collègue, il ne faut pas rester attifée comme tu l'es !
Il faut te relooker,
booster
ta silhouette, remettre en question tes basiques, définir ta
stratégie-beauté. Comment te vois-tu ? Féminine
? Lisse épurée ? Insolente ? Racée ?
Fashion-fonceuse
? A toi de choisir. Tout ce que je peux faire pour toi c'est te
servir de coach
! »
- De coche ? Que vient faire là
ce coche ? Je n'y comprends goutte. Il doit y avoir là
quelque saillie ou quelque trait d'esprit.... Ah ! Suis-je sotte !
La « mouche du coche » est une fable de
Monsieur de la Fontaine ! Puisque tu veux servir de coche, sache,
Zoé, que nous serons deux : je suis fine mouche !
- A
la bonne heure ! Nous allons nous rendre à présent
dans un magasin de confection. »
L'autre suppose que son interlocutrice parle d'un tailleur ou d'un fripier. Elle acquiesce à sa proposition avec un brin d'étonnement : curieuse époque en vérité que celle où « l'action de faire quelque chose d'un bout à l'autre jusqu'à son complet achèvement » - selon la définition de l'Encyclopédie – est une marchandise qui se vend et s'achète en boutique !
Heureusement pour notre ingénue, les Galeries Farfouillette se trouvent à deux pas. Céphise pénètre, non sans appréhension, dans une sorte de tente dite : cabine d'essayage. Elle a besoin de l'aide de Zoé pour se débarrasser du gênant corset. Ah, cette fermeture d'agrafes au devant, masquée par un alignement de petits boutons décoratifs qui ne servent à rien, mais qu'il faut défaire un à un ! Ces lacets qui font mal quand on les serre et qui se tirent par derrière !
Céphise essaye sur les conseils de sa compagne un chemisier de mousseline ceinturé sous les seins : « Tu peux le porter sans soutien-gorge, pour accentuer la touche amazone et te donner une attitude de séduction. Il n'y a pas de mal à se faire du bien. Cela fera plus sexy ! »
Ces termes sont de l'hébreu pour l'androïde. Elle traduit approximativement dans son langage : « Montrer un tantinet sa gorge contribue à rendre plus accortes les personnes du sexe. »
Pour le bas, c'est une autre affaire... Céphise hésite à essayer un pantalon : cette nippe affreuse n'est-elle pas d'obédience masculine ? Et depuis la Terreur l'apanage des sans-culotte ? Comment peut-on souffrir un vêtement qui moule les jambes et le bassin jusqu'à l'indécence ?
Zoé lui explique que les femmes d'aujourd'hui portent une variété de pantalons dite « taille basse ». Pour faire plus tendance, ajoute-t-elle, il est bon que le string dépasse d'un pouce au dessus de la taille. Même un peu plus quand on se penche.
Céphise
entend l'anglais, saisit au vol le mot « string »,
rougit en bon coquelicot qu'elle est :
- Je ne touche qu'au clavier et ne
fréquente point les cordes, qu'elle soient frottées ou
pincées !
- Bon. Laisse tomber. Tu n'as qu'à
porter une jupe !
Celles
que Zoé lui propose sont classées par lettres : S,
M, L, XXL,
un code mystérieux pour elle.
- Pour
toi bien sûr, il faut du S ! Et n'oublie pas que plus une
jupe est courte, plus l'effet romantico-choc opère....
Céphise
remarque en effet que les jupes s'étagent à diverses
hauteurs comme des notes sur la portée : « mini,
midi, maxi ».
Ce qui se pourrait traduire en termes de solfège par : «
dièse, bécarre, bémol. » A ses
yeux d'androïde, le modèle « mini »
représente l'équivalent d'une grosse ceinture. A tout
prendre, elle lui préfère la version longue.
- A ta guise, Céphise !
Cette jupe est parfaitement assortie à ton chemisier. Avec
cet ensemble, tu vas faire on malheur, crois-moi !
L'automate se souvient qu'au siècle des Lumières, dévoiler sa cheville en descendant de carrosse était le comble de l'érotisme... et presque une invite explicite à l'égard de son cavalier.
.........................................................................................................................................................................................
Zoé ne s'était pas trompée. La petite nouvelle flashe avec son nouveau look. Elle a changé radicalement de tenue tout en conservant son meilleur atout : sa taille de guêpe. La gent masculine s'extasie sur elle, les femmes la jalousent plus ou moins ouvertement. Lui demandent si pour rester aussi mince elle suit un régime drastique... ou bien des cours de fitness.
« Ni l'un, ni l'autre ! » répond l'automate. Le secret de sa minceur tient au redoutable corset qu'elle porte. Quant à sa motricité, elle est fonction du ressort qui l'anime. Son mécanisme interne s'alimente « d'huile de coude ». Un carburant garanti « zéro calorie » exclusivement d'origine végétale. Pour mettre la machine en route, il n'est que de tourner la clef ! Tous les hommes du groupe se proposent d'ailleurs pour le faire. Elle les éconduit gentiment, décline leurs avances. Jusqu'au jour où l'ingénieur du son, s'avise qu'on pourrait judicieusement remplacer le mécanisme d'horlogerie par un microprocesseur. Elle ignore tout bien entendu du mot et de la chose !
A présent bien intégrée au groupe, Céphise n'est pas sans avoir remarqué que ses compagnes et compagnons tirent à tous moments de leur poche ou de leur sac à main une sorte de « tabatière à musique ». Du moins c'est ce qu'elle pense, quoique elle ne les ait jamais vu priser. Leur étrange instrument n'est guère plus gros qu'un diapason. Cela y ressemble un peu, mais ne sert nullement à donner le « la ». Ceux qui le détiennent en usent immodérément. Pour échanger, sans vergogne aucune, les propos les plus futiles ou d'une consternante banalité. Cette « chose » sonne à tout bout de champ, coupe les conversations, interrompt le jeu des instrumentistes au beau milieu de leurs répétitions.... Dieu que ce vacarme est affligeant ! Ses camarades ne comprennent pas de leur côté qu'elle puisse se passer de portable. André, Franck et Zoé lui proposent d'essayer le leur.
Céphise décline l'offre, jure bien qu'on ne l'y prendra pas... mais... mais...mais... sait-on jamais ?
Max, l'informaticien du groupe revient à la charge, lui explique savamment qu'il serait temps de passer au tout-numérique. Un émetteur-stimulateur placé dans le ventre de l'automate tiendrait peu de place, fonctionnerait par le seul moyen d'une batterie rechargeable et produirait au final un son plus fidèle et plus pur que la vibration produite par les picots du tambour frottant les lames d'un peigne à musique. Max fait miroiter une perspective de remotorisation de l'automate aussi mirifique que dispendieuse, évalue le projet en « gigas » ( au fait, comment cela se traduit-il en louis d'or ?). Céphise s'affole. L'autre énumère les bienfaits de l'ordinateur, lui décrit l'itinéraire initiatique à parcourir ( s'agit-il d'un nouveau rite franc-maçon ? )
Bien sûr, on ne peut lui donner que de simples rudiments, ne dépassant guère le stade du noviciat en quelque sorte. Elle doit prendre garde à certains périls qui la guettent, aux déviances en tous genres et autres multiples addictions dont cette machine infernale peut être source...
Céphise ne comprend goutte à ce galimatias. Elle ne sait pas au juste ce qui l'attend, mais n'est nullement convaincue de la pertinence du changement, pensant qu'une imperfection vivante vaut toujours mieux qu'une perfection morte.
En cela, elle manifeste un esprit assez simple et un jugement assez droit (9).
.........................................................................................................................................................................................
L'opération s'est effectuée sous anesthésie générale. En toute confidentialité et discrétion. L'androïde n'a rien senti, du moins sur le moment. Elle a perçu par la suite la présence d'un corps étranger dans sa cavité abdominale. Une vague douleur : cela lui fait comme un poids sur l'estomac. Quelque chose sans doute qu'elle a mal digéré. Elle s'étonne aussi de ne plus entendre le grincement du ressort servant à remonter le mécanisme.
Hennecourt, pour sa part, s'estime pleinement satisfait du résultat de l'intervention. Max a réussi à remastériser intégralement pour le Consentus l'enregistrement du récital de Céphise. Fini le grésillement. Plus de souffle. Aucun bruit parasite. Que du bonheur !
Encouragé par ce premier succès, l'ingénieur du son propose d'aller plus loin dans le processus de miniaturisation. L'idée est audacieuse, on en discute à voix basse, hors de la présence de Céphise, pour éviter d'alerter la principale intéressée.
C'est à présent décidé, le maestro va franchir le pas décisif. Le corps de Céphise se brise.
Quelques jours plus tard, le Conservateur du Musée d'Art et d'Histoire de Neuchâtel reçoit de Nicolas Hennecourt un colis recommandé du format d'un petit cercueil. Céphise est dans la valise. Une lettre l'accompagne, elle est libellée comme suit : « Par la présente, j'ai l'honneur de vous faire retour du mécanisme de votre automate et de la coque en carton bouilli le contenant, dont je n'ai plus l'usage. Céphise peut désormais retrouver sa place dans une vitrine qu'elle n'aurait jamais du quitter. Nous avons tiré la quintessence de son art; réduit l'androïde au format d'un lecteur MP3. »
Ainsi parlait Frédéric le Grand : « On mange l'orange et on jette l'écorce ! » (10)
Et cric et crac, es acabat !
N-I-NI,
le conte est fini !
Points
de vue et commentaires:
« La musique a été inventée par un homme sensible qui avait à consoler les malheureux : mon âme est avide de cette sorte de douleur. »
Julie
de Lespinasse,
« Lettre à Monsieur Guibert ».
« C'est à l'homme seulement qu'il appartient de remuer les passions. La mélodie ne tire sa force que de cette source dont elle émane directement. »
Jean-Philippe Rameau, dans la Préface des
« Observations
sur notre instinct pour la musique et sur son principe »
(1754)
« Le musicien rend les idées par des sentiments, les sentiments par des accents; les passions qu'il exprime, il les excite au fond des coeurs.... »
Jean-Jacques Rousseau : « Dictionnaire de la musique ».
Notes:
Cette nouvelle, faisant suite à "Voici venir l'orage" et "Gentil coquelicot nouveau", également disponibles sur le blog "Atelierdecrits" clot le cycle des "Androïdes à Neuchâtel".
Jean.-Luc Godard, « Pierrot-le-Fou »
Ce terme signifie « Municipalité » (en Suisse romande )
Elisabeth Jacquet de la Guerre ( 1665-1729 ) est une instrumentiste de renom, auteur de suites pour clavecin, de cantates d'opéras. Enfant prodige, révèlant un talent précoce, elle joua dès l'âge de cinq ans devant Louis XIV et vécut à la Cour jusqu'à 1764.
Cet intermède d'opéra, d'un goût assez fade et d'une orchestration pauvre, fut représenté à la Cour le 18 octobre 1752, en présence du roi. Il demeure de nos jours une curiosité musicale.
Boutade connue de G.-F. Haendel, à l'encontre de son contemporain C.W. Gluck.
Pièce de clavecin des « Nouvelles suites » de François Couperin ( 1654 )
Pièce de clavecin des « Nouvelles suites » de J. Ph. Rameau ( 1728 ? )
Tragédie lyrique en cinq actes d'Antonio Salieri, créée à Paris en 1784. Gluck semble avoir « parrainé » l'alors tout jeune compositeur. Salieri passe pour l'assassin de Mozart dans la pièce de Pouckine et le film de Milos Forman.
Début du « Candide » de Voltaire.
Mot souvent cité de Frédéric de Prusse à propos du même Voltaire.
Illustrations de l'auteur.




