"Aphrodite's child" par Jean-Claude
Aphrodite's
child.

Illustration de Marie Cardouat tirée du jeu Dixit
L'autocar du voyagiste « Cyprus-Tours » vient de faire halte devant le porche de l'Hôtel Coral Bay (*** NN). Déverse aussitôt sa cargaison de touristes, une clientèle majoritairement du troisième âge. Le parler volubile des passagers, leur manière d'être des plus exubérantes, en trahit l'origine italienne... une nationalité confirmée par les étiquettes apposées sur leurs bagages.
L'avion
du groupe s'est envolé deux jours plus tôt de l'aéroport
de Florence, pour se poser à Larnaca, délaissant un
ciel toscan en demi-teinte pour celui légendairement bleu de
Chypre, surnommée dans les dépliants touristiques : « l'île
aux citrons », « la perle vive de la
Méditerranée ».
Il fait effectivement beau pour la mi-mai. Pour ce qui est du programme de la journée, prière de consulter les documents de voyage contenus dans la pochette remise à chaque passager. Il est question d'une visite de l'antique Paphos.
Cette perspective n'enchante guère le jeune Sandro (13 ans), un adolescent contestataire et boutonneux. Mettez-vous à sa place ! Le seul fait de voyager avec ses grands parents, fût-ce dans une île enchanteresse n'a déjà rien de folichon... Si vous ajoutez l'obligation de subir en leur compagnie d'interminables commentaires, aussi pédants que stéréotypés, c'est la totale ! Rien de plus monotone qu'un site archéologique; on ne se nourrit pas de beauté de site; les fouilles ne sont pas curieuses; enfin, les ruines ont généralement un air cassé à l'image des « croulants » qui les visitent.
Tous comptes faits, Sandro préfère de loin rester seul à Coral Bay, cette magnifique plage où le sable (prétendent les guides) « a des reflets coralliens ». Les grands parents, tout d'abord réticents, ont fini par céder. De guerre lasse... Dame, à treize ans, on doit pouvoir faire confiance à ce presque un jeune homme : Sandro n'en est pas moins chapitré. D'accord pour qu'il passe le reste de la journée à la plage, mais à condition qu'il ne s'éloigne pas trop de l'hôtel, ne se laisse pas accoster par des inconnus, qu'il prenne ses repères de manière à retrouver le groupe à la bonne heure au bon endroit. Oui Papy. Bien Mamie. Ronflement de moteur. Voilà que le bus est déjà reparti.
Que va faire Sandro de sa liberté retrouvée ?
Rien, il erre. Arpente la plage. Contemple les flots scintillants sous un ciel couleur de carte postale. Le soleil est déjà brûlant, mais une forte brise marine rafraîchit l'atmosphère. Un temps à se griller la peau. Pour ce qui est de la température de l'eau de mer, l'agence n'a raconté que des boniments, elle ne dépasse pas dix huit degrés à cette saison. Plutôt frisquet ! La baignade n'a rien d'agréable, rien que de penser à la sortie de bain donne le frisson.
Frileux de nature, Sandro ne se départit pas de sa blouse flottante ni du pantalon qu'il porte retroussé sur ses chevilles. Cet accoutrement se rapproche plus de celui d'un peintre en rupture d'atelier que d'un touriste en goguette. Ceci s'accorde au tempérament vaguement artiste de l'adolescent. Sans avoir de projet bien précis, il rêve de s'inscrire à l'école des Beaux-Arts dès la prochaine rentrée.
Retrouvons à présent Sandro qui fait les cent pas sur la grève, en tenue de ville. Le nez en l'air, il ne remarque pas tout d'abord l'obstacle insolite qui se présente devant lui. C'est un coquillage, rien que de très banal jusqu'ici, il s'agit d'un mollusque bivalve du type Pecten, la fameuse coquille Saint Jacques chère aux gastronomes et aux pèlerins de Compostelle. Oui, mais ce qui n'est pas normal, c'est la taille de l'objet ! Cette concavité nacrée, striée de nervures convergentes, est à l'échelle humaine, une personne adulte pourrait y loger.
S'interrogeant sur le pourquoi de cette énigme, Sandro poursuit ses investigations. Remarque des traces de pas sur le sable, aussi légères que celles laissées par les mouettes ou les sternes. Ces empreintes, nées de la conque, se poursuivent en direction de la grève. Elles sont battues par le ressac avant de s'évanouir ensuite mystérieusement. A qui appartiennent-elles ? Leur petitesse suggère qu'elles ont été tracées par un pied enfant... ou bien celui d'une très jeune femme. Mais il n'y a personne à proximité ! Pas d'autre promeneur en vue, ni de candidat(e) au bronzage allongé(e) sur la plage.
Sandro porte son regard vers le large. A cet endroit, réputé dangereux, la mer se brise sur une une ligne de récifs. Ceci marque la naissance de la Côte rocheuse. Un peu plus loin, la falaise déchiquetée se précipite dans la mer. Une pancarte bilingue précise le nom grec du site : « Petra tou Romiou », mentionne également en anglais l'interdiction de s'y baigner. Tout le monde peut comprendre cela. Pourtant, il n'y a rien de tel pour attirer les imprudents : peu visible d'abord en raison du contre-jour, une tête émerge de l'eau floconneuse et se rapproche du rivage. Sa propriétaire est maintenant identifiable. C'est une nageuse, et même une nageuse éprouvée si l'on en juge au rythme vigoureux de ses bras. Sa chevelure flotte autour d'elle au milieu de la molle écume, disparaît puis reparaît au gré de la houle tumultueuse.
Poussée par le Zéphyr, prince des vents, la naïade a maintenant franchi les brisants, se laisse porter jusqu'au bord par les vagues qui la roulent. Là voilà qui sort de l'eau dans tout l'éclat de sa parfaite nudité. Ses longs cheveux l'enveloppent et sèchent au vent.
Médusé, Sandro la voit reprendre sa place au sein de la coquille, indifférente au regard du spectateur. Un imperceptible sourire éclaire son visage. Sa posture est plutôt pudique, une main cache vaguement sa poitrine, l'autre sur est posée sur son sexe. L'adolescent se concentre sur cette vision nostalgique, cette forme idéalement belle, un rêve de beauté. Un jour, il en est sûr, il fixera cet instant magique sur la toile. Alors, il rencontrera la célébrité. Peut-être même - insigne honneur - sera-t-il exposé aux Offices. Ce jour-là, il cessera d'être appelé simplement par son prénom : Sandro, pour enfin se faire un nom. Dans la famille Botticelli, bon sang ne saurait mentir.
Notes et commentaires.
Dessin de Man, "Midi Libre du 25-10-09
Texte sur un visuel proposé (carte de Marie Cardouat) , pouvant suggérer « la Naissance de Vénus », tempera sur toile 172,5 x 278,5 cm, de Sandro Botticellei, 1486, Florence, Galerie des Offices. Citation originale d'Homère: « C'est Aphrodite, la belle et la vertueuse que je veux chanter/ Le souffle du vent l'a portée/ de l'écume jaillissante et par dessus la mer profonde/ jusqu'à Chypre son île aux rivages frangés de vagues. »
Le lieu légendaire où la déesse venant de Cythère émergea de la Mer se situe effectivement sur la côte occidentale de Chypre, à Paphos, au niveau d'un groupe de rochers connu sous le nom de « Petra tou Romiou ».
CHRISTOPHE NEWTON ET LA GRANDE HORLOGE, par Béatrice M.
Christophe, à peine dégrisé, n’aurait su dire à cet instant par quel hasard il se trouvait ce jour là, à plus de 2 h du matin, suspendu - à près de 20 m de haut - à la grande aiguille de la grande horloge de la cathédrale de Toulouse… !!
Machinalement, ses yeux se portèrent sur la place en contrebas et il frémit de tout son corps à l’idée de s’écraser à la vitesse d’un bolide sur le sol pavé. Allait-il finir aussi bêtement sa courte vie de jeune imbécile saoûlographe ?
Mais où était donc passé le reste de la bande ? L’alcool avait coulé à flots la veille à l’open bar de la fac de médecine. Le gala annuel drainait les étudiants de toute la région, qu’ils soient de médecine ou d’autres disciplines, sa réputation d’ambiance déchaînée n’était plus à faire. Les sketches et scénettes s’étaient succédé, de plus ou moins bon goût, avant le lancement de la soirée proprement dite avec sono à fond, danses endiablées au rythme des verres d’alcool ingurgités, drague menée avec de plus en plus d’assurance…
Christophe avait retrouvé là sa fine équipe de machos qui, pour épater croyaient-ils leur public féminin, avait décidé de participer au fameux concours de celui qui frôlerait le coma éthylique le plus rapidement. Après s’être préalablement mis en condition chez lui en engloutissant 5 bières à la file, il avait enchaîné les verres de pastis quasiment « non aquatiques » avant de s’attaquer au whisky pur.. L’ensemble, faut-il le préciser, avait été absorbé à jeun de façon à produire l’effet alcoolisant maximum.
Ca semblait bien marcher, en effet. Tout d’abord un peu gai, il devint franchement hilare, puis désinhibé au point de draguer sans aucun discernement filles ou garçons et de les tripoter là où sa main le menait. Ses copains, qui n’étaient pas en reste non plus, se régalaient du spectacle, assistant de façon malsaine à ces différentes phases de libation. Mais – sans doute plus futés que leur copain Christophe – ils n’avaient finalement rien à faire de ce concours débile. Ce qu’ils voulaient, c’était s’amuser, pas se rendre malades.
Christophe avait maintenant la voix pâteuse, les yeux brumeux et gisait comme un vieux chiffon sur l’un des fauteuils de l’une des salles. Il avait été voir au cinéma, quelques jours auparavant, « l’histoire de Benjamin Button », ce personnage contrefait né vieux, après qu’un artisan ait inventé l’horloge à inverser le temps, au grand dam des habitants et personnalités de la ville.
Ces derniers avaient, en effet, découvert avec stupeur - le jour de l’inauguration de ce monumental instrument dans la grande gare - que les aiguilles de cette horloge se déplaçaient en sens inverse : au lieu d’avancer de gauche à droite, elles reculaient de droite à gauche. Stupéfaits et furieux de s’être faits berner de la sorte, ils avaient tous quitté courroucés la manifestation, tournant à jamais le dos au génial inventeur, aveugle de surcroît, qui n’eut plus qu’à en mourir de chagrin.
Ce film avait frappé Christophe et ses amis, ils en parlaient souvent entre eux et notre étudiant en rêvait souvent la nuit.
Ce soir de gala outrageusement arrosé, ils se mirent à évoquer l’horloge qui vit naître Benjamin Button, fils monstrueux abandonné par son père après que sa femme fut morte « en couches ».
Les copains « chauffaient » Christophe avec cette fameuse horloge aux aiguilles inversées : quelle bonne blague ce serait de réussir, eux aussi, à faire avancer à l’envers celles de la cathédrale de Toulouse ! La population bigote du quartier en serait toute retournée demain dimanche en allant à la messe du matin. On parlerait dans les média de cet événement incroyable, et pas seulement à l’échelon local : quelle postérité pour eux…
Seulement voilà : il fallait un volontaire pour cette délicate expédition ; mais on l’accompagnerait jusqu’au sommet de la cathédrale, bien sûr ; on l’encouragerait avec une stratégie bien menée…
De toutes façons, « même pas peur », Christophe était à ce moment là bien incapable d’avoir la moindre notion du danger de quoi que ce soit.
Et voilà où il en était maintenant : de ses amis, nulle trace, ni à droite, ni à gauche ; ils avaient fondu dans l’espace au moment où il se trouvait seul face à son destin. Il fallait agir, rassembler pour cela le peu de lucidité qui lui revenait grâce à la fraîcheur de cette nuit de printemps.
En bas, malgré l’heure matinale, la foule se massait, les yeux tendus vers cette pauvre marionnette pantelante qui n’allait pas tarder à choir, tel un fruit mûr. « Jolie marmelade de fruits rouges au menu du jour ! », pensa-t-il.
Il réalisa alors que non, ses copains ne l’avaient pas totalement « lâché » et fut soudain rasséréné : ils avaient, en effet, donné l’alerte, et il était sûr désormais que les pompiers n’allaient pas tarder à arriver avec un filet. On ne pouvait pas le laisser choir de la sorte à l’âge de toutes les promesses ; malgré la fatigue, le vertige, les nausées, la peur du vide, il lui fallait résister coûte que coûte en attendant les secours, avant de se laisser choir dans le filet salvateur.
Il aurait pu deviner l’angoisse de ses amis qui retenaient leur souffle tout en bas, mais il était bien trop occupé à sa propre survie pour penser à cette bande de lâches qui l’avaient amené là où il se trouvait maintenant. S’il s’en sortait, c’est juré, il ne boirait plus une goutte d’alcool et, surtout, changerait de copains.
Il voulait vivre car, malgré les apparences, il l’avait chevillée au corps cette vocation de médecin finalement, il pourrait soulager tant de personnes autour de lui une fois diplômé. Il devait s’en sortir, il le fallait.
Pour l’heure, et ce n’était plus qu’une question de secondes, ses bras ankylosés n’allaient pas supporter longtemps le poids de son corps qui l’entraînait vers une disparition fatale, inévitable. Il se demanda alors où avait bien pu passer la petite aiguille de l’horloge et s’il était envisageable ou pas - en faisant le grand écart - d’y poser l’un de ses pieds ? A 2 heures du matin, c’était jouable, la petite étant tout près de la grosse ; il fallait juste opérer un retournement pour prendre appui sur la mineure et, pour cela, prendre un peu d’élan. A la une, à la deux, à la trois…
Pendant que Christophe se concentrait sur son opération « projectoire » de la dernière chance, les pompiers s’étaient activés et avaient tendu une échelle, ainsi qu’un immense filet devant la façade de l’église. On aurait entendu une « mouche voler », le jeune fou allait-il réussir son retournement pour prendre appui sur les deux aiguilles, ou allait-il rater son coup et glisser sur la pointe humide de rosée avant de chuter dans le filet ? Le pompier aurait-il le temps de grimper à l’échelle avant pour le sangler avant d’amorcer la descente ??...
Le suspense devenait intolérable. Heureusement, pensa-t-il, les parents me croient toujours en train de faire la fête à la fac ; ils seront informés bien assez tôt de ma triste fin. Adieu, monde cruel !
Un tonnerre d’applaudissements le ramena à l’incroyable réalité : il avait réussi, tout seul, non pas (certes pas) à inverser les aiguilles de l’horloge de la cathédrale, mais à les fausser en s’y appuyant de tout son poids, ce qui eut le mérite de lui valoir la vie sauve. La population, qui avait grossi entre temps, lui en voudrait certainement plus tard d’augmenter ainsi leurs impôts mais, pour l’heure, c’est en véritable héros qu’on l’acclamait et son exploit était filmé en direct par FR3 et photographié par tous les badauds à l’aide de leurs portables.
Finalement, d’une certaine manière, il l’avait, la postérité tant recherchée…
La Trois bis
La « TROIS bis »
ou:
« Ceux qui m'aiment prendront le tram... » (1)
Pour fêter « ce jour-là », Max n'avait rien trouvé de mieux qu'inviter ses proches à faire un voyage avec lui par le tram.
« Ce jour-là », c'était celui de son anniversaire. Il ne savait plus très bien lequel. Au fur et à mesure que s'égrenaient les mois, les années... Max oubliait d'en faire le compte. Il finissait par s'embrouiller.
Une chose était sûre, cependant : son anniversaire tombait un 21 juin, le jour le plus long, celui du solstice d'été. A cette date, on peut tabler raisonnablement sur du beau temps. Ensuite aussi, d'ailleurs... avec un seul ennui : les jours raccourcissent !
Dès le 18, en prévision de « l'évènement », Max s'était fendu d'un message laconique à l'attention de sa parentèle : « Ceux qui m'aiment prendront le tram. »
Il ne précisait pas lequel. Ni pour aller où. Ni pourquoi faire. Ni si le voyage était offert et par qui. Ils verraient bien....
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Au même moment, Valéry Sapristi, couturier-décorateur styliste, recevait les félicitations du jury pour son décor peint des wagons de la « Trois bis », la dernière née des lignes de tramway de Clapas-sur-Lez.
Cette commande prestigieuse, Sapristi l'avait obtenue à l'arraché. Son projet initial : « Carré gris sur fond gris » (2) n'avait pas suscité l'enthousiasme des foules. Trop audacieux ? Trop novateur ? Certains jugeaient la couleur triste. D'autres trouvaient ( et pour cause ) que les motifs ne ressortaient pas suffisamment. On ne refait pas le public. Ces gens-là - le vulgum pecus - veulent des couleurs éclatantes, du bling bling. Dans le cas d'espèce, le public recherchait un décor emblématique de la Grande Bleue, du Sud intense, du soleil omniprésent – ou censé l'être.
Sapristi tint bon. Ce pro de la transgression des codes aimait choquer. Il méprisait les conventions, les idées reçues, les clichés, ne voulait pas faire de « son » tram une carte postale de la région. Il testa successivement le gris perle, le gris souris, le gris éléphant, le gris Conseil d'administration, le gris jour de pluie. Rien n'y fit : c'était toujours du gris. Il ne lui restait que la possibilité de jouer sur le motif.... Sapristi proposa de changer le carré en losange, puis en polygone. Du polygone, il passa au cercle. Puis fit une croix sur le cercle. Oui, « la croix », c'était une bonne idée.
« Croix grise sur fond gris » ne fit pas ce qu'on appelle « un carton », mais enfin le projet fut retenu, c'était l'essentiel. La croix conférait à la Trois bis le charme discret des Pompes funèbres. On ne parlerait plus désormais sur le Clapas que du « gris corbillard ».
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Pour ceux qui seraient tentés de croire qu'il ne s'agissait là que d'une affaire de goûts et de couleurs, une piqûre de rappel s'impose ici. Le tracé proprement dit de la ligne avait fait quelques mois plus tôt l'objet d'âpres débats au sein du Conseil d'agglomération. Le Seigneur des Arceaux, un certain Picrochole (3), soutenu par une poignée d'irréductibles, avait décrété une fois pour toutes que le tram s'arrêterait pile poil en limite communale de Clapas sur Lez, c'est à dire au beau milieu des vignes. Ce qui n'avait pas manqué de susciter l'ire des Falbaliens, objectant au nom du simple bon sens que la « Trois bis » devait être prolongée jusqu'à la mer. On en vint aux mains. Le ministre des Transports dut trancher ce débat - qui n'était, vu des sphères parisiennes, qu'une querelle de clochers. Les « Sages » furent consultés. Leur arbitrage tint en trois points :
1/. Le tracé de la ligne se devait de répondre au seul critère de fonc-tion-na-li-té. Qu'es aco ?
2/. S'il est admis que la fonction crée l'organe, elle doit donc logiquement le financer.
3/. Par voie de conséquence, serait affecté à la construction de la nouvelle ligne de tramway le produit d'une taxe sise sur les matelas de plage, les ballons de caoutchouc, les pelles et les seaux en plastique, le sucettes chaudes et autres chichis.
Clapassiens et Falbaliens retinrent leur souffle, de peur qu'on ne taxât aussi l'air qu'ils respiraient.
Max n'avait cure de ces multiples péripéties de la guerre picrocholine. Une seule chose comptait à ses yeux : la perspective de retrouver, cinquante ans après sa disparition (4), le petit train de sa jeunesse, dont la nouvelle ligne de tram empruntait comme par hasard le trajet.
Au fond, la vie est un éternel recommencement. C'est d'ailleurs sur ce principe que sont bâties les « nouvelles en boucle ».
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Et c'est ainsi que « ce jour-là », 21 juin, qui tombait un dimanche, la Grande famille se retrouva Gare des Esplanades. Une joyeuse animation régnait sur cette place, la Fête de la musique devant débuter le soir même. C'était déjà le grand chambardement. Les employés municipaux entreprenaient de monter les tréteaux pour dresser les estrades. Quelques artistes arrivés en avance commençaient à accorder leurs instruments. Les premiers flonflons se faisaient entendre. Au branches de platanes, on accrochait les violons du bal. au milieu de ce remue-ménage, de cette foule bigarrée, les parents et amis de Max se sentaient « décalés ». Oui, c'était une chose étrange que de voir évoluer, parmi des fêtards en tenue décontractée, de graves personnages coiffés de canotiers et chapeaux melons, des dames en robe longue à faux-derrière portant la voilette pour se protéger des rayons du soleil et leur progéniture en costume marin.
Au coup de sifflet du chef de gare - dont on se plut à taire les infortunes conjugales - le convoi s'ébranla. Le tram s'engouffra sur une sorte de viaduc qui menait des Esplanades au pied de la Citadelle. Personne ne parut étonné que la voie empruntât l'accès piéton d'une galerie commerciale. Juste en contrebas s'étendait un vaste marécage qui devait servir ( sauf erreur... ) de champ de manoeuvre à la garnison de la ville. Malgré tout, Max avait peine à reconnaître les lieux, tant ce terrain vague avait changé.
De grands immeubles blancs d'allure pompeuse avaient poussé de part et d'autre d'une place impeccablement symétrique. L'ordonnance de l'ensemble et le classicisme de ses proportions renvoyaient plus à l'architecture mussolinienne qu'à celle du siècle de Périclès. Max supposa qu'il s'agissait de décors montés là pour le tournage d'un film à grand spectacle. Il s'attendait à voir surgir (par exemple) les éléphants de carton-pâte de « Good morning Babylonia » (5). Les figurants n'avaient pas l'air de s'ennuyer. Un petit groupe d'entre eux pique-niquait sous les platanes. D'autre chantaient des cantiques au bord d'une fontaine. Les adeptes d'une secte inconnue écoutaient deux prédicatrices dans un silence religieux. Une autre sorte d'énergumènes, ceints de boas en plumes multicolores, s'agitaient au rythme frénétique de la Bossa nova.
« Décidément, nous vivons dans un monde fous » se dit Max. Heureusement qu'il en restait des comme lui pour avoir gardé le sens commun. C'est pour cela que ses parents et amis avaient tous répondu « présent » à son invitation. Cet appel, celui du 18 juin, avait été entendu ; cela faisait du nombre, même si ce n'était pas le Nombre d'or.
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Au départ de Clapas sur lez, la rame de tramway était pleine à craquer. Toutes les tranches d'âge étaient représentées dans le compartiment : les jeunes, les moins jeunes et les carrément vieux. Avec un point commun : tous manifestaient une bonne humeur communicative. Ce sourire bienveillant, Max le leur rendait au centuple. Oui, pensait-il, mieux vaut se retrouver ensemble « ici, maintenant » plutôt que « nulle part, jamais ». Hélas, au fur et à mesure que les stations défilaient, des mouvements de population devinrent perceptibles. Par exemple, au premier arrêt, un jeune couple monta dans le tram avec un nourrisson qui braillait. A la station suivante, ce fut un groupe d'ados d'allure punk ( ou gothique ? ). Puis de jeunes cadres encravatés firent leur apparition, traitant les précédents avec mépris, imbus de leur importance sociale et fiers d'être à présent « aux commandes » de la Société.
Au niveau de la traversée du Lez, les gens d'un certain âge commencèrent à descendre. Au fond peut-être étaient-ils déjà las du voyage. A moins qu'ils n'eussent mieux à faire ailleurs. Ensuite, ce fut le tour des impotents, des infirmes, des malades identifiés. D'autres filaient en douce sans qu'on sût trop bien pourquoi. Peut-être fallait-il mettre leur défection sur le compte d'un temps médiocre.... Le plus agaçant de l'histoire, c'est qu'en essayant de deviner le prochain qui allait partir, Max se trompait à tous les coups. Ceux demeurés dans le compartiment affichaient toujours la même mine consternée lorsqu'un des leurs tournait le dos pour ne plus reparaître. On se demandait bien pourquoi, car personne n'y songeait plus ensuite jusqu'à ce qu'un autre à son tour désertât.
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Depuis belle lurette, la ville ne s'arrêtait pas au franchissement du Lez. Soulagement pour les voyageurs, au-delà de cette limite, qui n'en était plus une, leur billet restait toujours valable. Sur la rive gauche de la rivière, ils virent le même genre d'immeubles que de l'autre côté, un paysage urbain qu'ils trouvèrent à la fois rassurant et terrifiant. A chaque étape, cependant, ce paysage se transformait insensiblement : une banlieue sans relief succédait à des faubourgs dénués de caractère. Suivirent des villages au noms obscurs. Puis de simples lieux-dits. Des habitations clairsemées. Enfin, des mas perdus dans la garrigue. Le tram roulait à présent en en rase campagne.
A l'approche de chaque station, le nom de celle-ci s'affichait sur un écran lumineux, une voix suave annonçait la gare suivante ainsi que le temps de parcours restant jusqu'à Falbala. Tout cela s'enchaînait à merveille, fonctionnant comme les rouages d'un mécanisme bien huilé. La rame circulait lentement, sans à coups, en silence. Elle roulait sur les rails aussi légèrement qu'une nef glisse sur l'eau calme. De temps à autre, un discret tintement de cloche signalait son passage aux imprudents tentés de s'aventurer sur la voie.
Son tracé, compromis né de trois ans de vaines polémiques ( tout ça pour ça... ), serrait au plus près le cours du Lez. Une rivière tumultueuse, si l'on en jugeait à l'importance des endiguements protégeant la zone basse en cas d'inondation. Au moins, cette élémentaire précaution évitait au tramway de s'engloutir dans le marécage.
Au bord de l'étang, des flamants roses picoraient dans la vase, ils ne levaient même pas le bec au passage du convoi. Tout aussi indifférente, une famille de colverts nageait en file indienne sous l'oeil vigilant des parents emplumés. La badigoince des marais faisait le pied de grue. Un héron, chasseur redoutable, fondait en piqué sur sa proie.
L'atmosphère plus fraîche annonçait déjà l'approche de la mer. Le cri des goélands se faisait entendre au milieu du cliquetis des roseaux. Ceux-ci frémissaient au vent du large. Le trait de côte était à présent bien visible à l'horizon. Ce n'était pas l'arc éblouissant, radieux, auquel s'attendait Max, car la brume marine allait s'épaississant.
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A l'intérieur du compartiment, les visages familiers se faisaient de plus en plus rares. Le héros du jour redoutait de se retrouver bientôt sans personne de connaissance. Il est vrai que ceux qui l'accompagnaient tout d'abord avaient déjà tiré leur révérence. Aux yeux étonnés de Max, le tramway se peuplait progressivement d'inconnus qui allaient et venaient sans lui prêter la moindre attention. Peut-être n'était-ce que le prologue d'un drame inéluctable. Une sourde angoisse le tenaillait sans qu'il sût pourquoi.
Au fond, se dit-il, Sapristi n'a pas eu tort d'orner son tram de croix grises sur fond gris. Ce décor s'accordait avec l'ambiance lugubre du lieu. Décidément, la fin du trajet dégageait une ineffable tristesse. La voix « off » retentit pour la dernière fois dans le wagon, annonçant son arrivée imminente en gare de Falbala les Flots.
« Terminus ! Tout le monde descend ! »
Eh oui, c'était son tour à présent, pas moyen d'y couper. A présent, il fallait assurer : bains de mer ou pas, seul ou accompagné, puisqu'il avait fait l'essentiel du trajet, il devait mener le voyage à son terme, il était venu pour cela.
C'est vrai que Falbala sous le brouillard marin n'a rien de vraiment avenant. Cette station balnéaire en vogue avait même des allures de désert. Pas un baigneur. Aucun passant sur le mail. Si, tout de même : un unique promeneur au bord de l'eau. cette minuscule silhouette face à la mer semblait perdue dans une immensité glauque. Quel était cet hurluberlu ? Peut-être un artiste... Il n'y a que ces gens-là pour trouver quelque beauté à la grisaille.
A cet instant précis, un rayon de soleil déchira les nuages. Eblouissant. Max dut cligner des yeux, grisé d'espace et de lumière. Le paysage se fondit soudain à sa vue en trois registres colorés. La plage ocre pâle. Un coin de ciel bleu délavé déteignant dans la mer telle une toile de jeans. Les flots vert-de-gris éclaboussés d'aigue-marine.
Max fit quelques pas sur la grève en direction du promeneur, qui paraissait absorbé dans sa contemplation. L'homme finit par se retourner. Ce visage ne lui était pas inconnu. Il avait déjà rencontré quelque part quelqu'un qui lui ressemblait. Mais où donc ? Ah oui, à Ornans, dans le Jura, à l'occasion d'un enterrement. Fa tems ! (6)
Brusquement le nom de l'artiste-peintre lui revint, Max souleva son chapeau et lui lança son salut le plus cordial :
« Bonjour, Monsieur Courbet ! » (7)
Notes et commentaires :
« Ceux qui m'aiment prendront le train » : titre d'un film français de Patrice Chéreau, sorti en 1998, illustrant une phrase du cinéaste François Reichenbach ( +1993).
Référence à l'oeuvre abstraite de Malevitch : « Carré blanc sur fond blanc ».
C'est-à-dire « bile amère ». Despote imaginé par Rabelais ( « Pantagruel » ).
En 1965.
Film des frères Taviani, 1987.
il y a longtemps.
Ce dernier paragraphe fait référence à deux toiles célèbres de Gustave Courbet : « La rencontre » et « La Méditerranée » ( toutes deux au musée Fabre de Montpellier ).
"Gentil coquelicot nouveau...", par Jean-Claude
Gentil
coquelicot nouveau.
Paris, Palais de l'Industrie, 1883. Qui donc a eu l'idée extravagante d'exposer les oeuvres de Beau-Pastel au Salon des Refusés, devenu celui des Artistes indépendants ? Réponse : Monsieur Alfred Meyer, un homme aux multiples ressources. Ce journaliste touche-à-tout fait l'opinion dans le domaine des Beaux-Arts, il emplit de ses chroniques les colonnes du quotidien « Le Coq gaulois » dont il est fondateur. Mais ce n'est pas tout. Avec son ami le sculpteur Grévin ( encore un Alfred...) il a créé voici deux ans un musée de cires. Cette version parisienne de la Galerie Tussaud connaît un franc succès auprès du public.
Alfred Meyer est un collectionneur éclairé. Il a fait l'acquisition pour son musée de trois automates, jadis réalisés par un horloger de Neuchâtel. Ces petits personnages qu'il a dénichés à la brocante fleurent bon le Siècle des Lumières. Ils représentent : un écrivain, un dessinateur, une musicienne. Ils ont été promenés par un bateleur partout en Europe. Ils ont connu leur heure de gloire avant d'échouer piteusement à Paris, chez un antiquaire. Nul doute qu'aux côtés des modernes figures de cire, leur allure décalée suscitera la curiosité des visiteurs.
Il y a
tout de même un « hic »
: les automates sont faits pour bouger, non pour être exposés
dans un musée. Beau-Pastel le dessinateur n'échappe pas
à cette règle. Cet éternel jeune homme éprouve
le plus grand besoin de s'aérer, il aspire à la
découverte, à l'évasion. Puisqu'il cherche à
tous prix à s'ébattre, eh bien soit, on va lui trouver
un coin de nature approprié ! Le journaliste se montre compréhensif,
il connaît dans les environs d'Argenteuil un paradis pour
artistes... en herbe. Excellente période, au demeurant, on est
à la fin du mois de mai, les champs sont pleins de
coquelicots. Armé de son stylet et de sa planche à
dessin, l'androïde va pouvoir exercer ses talents. S'en donner à
coeur joie. Ensuite, ses oeuvres seront exposées au Palais de
l'Industrie. S'il y a lieu...
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Meyer juge en critique avisé que Beau-Pastel a du talent, même si sa « manière » est aujourd'hui dépassée. C'est que l'androïde a été formé à bonne école , il a même fréquenté l'Académie des Beaux-Arts! A la fin du règne de Louis XV, on apprend en ce lieu que le dessin prime sur la peinture, que c'est le contour qui commande l'oeuvre et que la qualité du trait fait l'artiste.
Une question : comment Beau-Pastel, spécialiste de « l'oeuvre au noir », va-t-il s'y prendre pour figurer un champ de coquelicots ? Pierre Jaquet Droz, l'auteur de ses jours, avait conçu l'automate dans le souci d'une représentation exacte de la nature. Normal : il n'imaginait pas une autre forme d'accomplissement d'accomplissement artistique que la perfection d'un mécanisme. Cent ans durant, on peut dire que Beau Pastel a rempli son contrat.
Son dessin, de son avis de connaisseur, révèle une plume énergique. Il offre des lignes d'une intensité particulière et d'une grande pureté. Dans la représentation de ce qu'il voit, son trait peut atteindre une finesse et une fluidité sans pareilles.
L'artiste sort ensuite - par étapes successives - de l'austère dépouillement du noir, il lui reste encore un long chemin à parcourir. Il est parti de cette couleur première -ou l'absence de couleur, comme on veut - sombre et peu séduisante. Le noir ne plaît pas aux yeux, n'éveille aucune sensualité. Rien ne le prostitue, il s'adresse « aux esprits de silence » (1). Beau-pastel n'a rien d'un ascète, il cherche à donner quelque agrément à ses compositions. Diversifie sa technique. Passe à des lavis d'encre brune et grise, puis travaille à la sanguine, avant de se tourner vers le pastel. D'où son nom. C'est un compromis pour lui, la voie moyenne en quelque sorte.
L'art du pastel crée un pont entre le dessin et la peinture, le noir et la couleur.
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La brise souffle, légère sur les champs d'Argenteuil. L'androïde s'installe avec ses crayons. Inutile de le bousculer, il a tout son temps. Une grande étendue d'herbage ondule au gré du vent. Beau-pastel cherche à rendre la sensation de velouté des prés.
Va-t-il y parvenir au moyen d'un camaïeu de tons beiges et blancs ?
Mais les coquelicots ? Essayera-t-il les représenter un à un, patiemment, minutieusement, en n'omettant aucun détail, de manière que chaque fleur soit reconnaissable ? Apportera-t-il à son travail le soin et la précision qui firent la réputation des Maîtres flamands ? Est-ce qu'on peut ramener le tout à la somme des parties ? Et comment traduire l'entité d'un champ de coquelicots ? Exprimer cette vibration colorée, immatérielle, cette atmosphère particulière, ce flamboiement ?
Il cueille un coquelicot. La fleur délicate, prise isolément, hors de son contexte, de son champ, lui paraît au final bien décevante. Au coeur de la corolle, plissée à la manière d'un voile antique, émerge une étoile noire : le pistil et sa couronne d'étamines. Beau-pastel, perplexe, retourne entre ses doigts les pétales fripés, en fait une minuscule poupée. Ainsi jouent les enfants.
Eh bien, justement ! Où le savoir-faire ne mène à rien, imitons la gauche manière des tout-petits, qui ne savent pas encore dessiner. L'artiste, insatisfait de son oeuvre, décompose et recompose sans cesse ce qu'il a sous les yeux. Juxtapose avec un culot incroyable les taches de couleur. Réalise une symphonie en vermillon. Pointillisme ou tachisme, on n'a jamais vu ça ! Le fait est que les coquelicots refusent de se laisser enfermer, ils s'échappent de leur contour, n'expriment plus qu'une impression lumineuse, un simple battement de l'air. Ils semblent éclairés de leur propre couleur (2).
Décidément, il ne fallait pas faire confiance à Beau-pastel. Après tout, ce n'est qu'un vulgaire androïde, sans âme ni conscience. L'artiste en miniature renie ses origines, transgresse les codes, la technique apprise. Monsieur Meyer regrette son initiative malheureuse, il s'arrache les cheveux. Cette composition qui prend corps et s'étale à présent devant lui n'est qu'un gribouillis infâme, elle n'est même pas digne d'être exposée au prochain Salon des Déjantés.
Il faut
à tous prix arrêter ce gâchis, et vite !
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Beau
pastel se retrouve seul avec son papier et ses crayons. Une émotion
particulière émane de sa composition inachevée.
Le soir tombe sur Argenteuil. La chaleur moite de cette fin de
printemps a fait sortir les abeilles d'une ruche voisine. Un
bourdonnant essaim d'ouvrières butine les fleurs éparses,
pour en polliniser d'autres. Les coquelicots alentour bruissent du
vol de cette nuée d'insectes. Avec la torpeur du jour qui
s'achève, il y a de la nostalgie dans l'air, Beau-pastel
retrouve une sensation disparue. Son cerveau d'androïde se fait
nid d'abeilles enserrant le canevas du souvenir. Si proche et si lointain.
Un souvenir datant de l'époque où l'automate et son clone Plumedor courtisaient tous deux la belle Céphise et se disputaient ses faveurs. Il y a cent ans et même davantage, par une belle soirée comme celle-ci, Beau-pastel surprend sa bien-aimée, allongée dans l'herbe. Nue. Apparemment assoupie. Plumedor a disparu, mais les hautes herbes, courbées sous le poids des amants, témoignent de l'intensité de leur étreinte. Dernier témoin de ces ébats, une abeille tourne autour du corps de la dormeuse, cherche obstinément à se poser sur son visage. Le sommeil de Céphise est léger. Sans doute perçoit-elle en état d'inconscience un péril imminent. Par une sorte de réflexe, elle fait un geste machinal pour chasser l'importune. Une seconde, juste une seconde avant l'éveil.
Un
suspense insoutenable s'ensuit, un instant d'éternité.
Beau-pastel, amoureux déçu, ressent une sensation de
jalousie atroce. Il veut à toute force retenir l'aiguillon,
empêcher qu'il ne s'enfonce dans sa chair (3).
Aujourd'hui
même, l'artiste-automate ne réalise pas encore vraiment
ce qui s'est passé. Peut-être cette piqûre ne
s'est-elle elle pas produite, bien qu'il en ressente l'effet et n'en
soit nullement guéri. Peut-être la dormeuse elle-même
est-elle un reflet de son imagination. Peut-être son amant
disparu, réduit à la seule empreinte visible au milieu
des fleurs, n'est-il qu'une illusion. Peut-être le champ de
coquelicots lui-même n'a-t-il d'existence qu'au travers de
l'impression procurée à l'artiste, pour mieux
disparaître ensuite, une fois son tableau terminé.
Beau-pastel s'endort, se prend à son tour à rêver parmi les coquelicots. Quelque chose sort de son ventre, qui ressemble à un arbre de Jessé. Une lignée d'artistes en surgit, dont certains sont morts depuis longtemps, d'autres ne sont pas encore nés : Jan van Eyck, Odilon Redon, Claude Monet, Salvador Dali. Celui qui vient va poursuivre ou non la recherche de celui qui précède, mettre en cause ses acquis -ou bien s'en inspirer – Chacun apporte une touche supplémentaire à l'oeuvre toujours inaboutie. L'un fait preuve d'invention personnelle, l'autre innove, parfois révolutionne. Ainsi en emporte le vent Cette fois, Beau-pastel l'a compris : Aucune forme d'art n'arrivera jamais à saisir l'essence et la réalité d'un simple coquelicot.
Notes et commentaires :
Ce second épisode de l'histoire ( imaginaire ) des androïdes de Neuchâtel s'attache à l'évolution de Beau-pastel, le dessinateur. Le narrateur supposé est un personnage bien réel, Alfred Meyer, journaliste et fondateur du musée Grévin.
Le parcours d'artiste et les propos sur l'art figurant en italiques sont ceux d'Odilon Redon, peintre symboliste ( 1840 -1916 )
Le tableau dont il s'agit est bien sûr le célèbre « Champ de coquelicots » de Claude Monet ( peint en 1873 ).
Référence explicite au « Rêve causé par le vol d'une abeille » de Salvador dali ( 1944 ). La dormeuse décrite est en l'ocurrence sa compagne Gala.
Coquelicots cueillis et scannés directement par l'auteur.
HIGH TOR, par Laurence Bourdon
Une paire de chaussures noires, Une paire de chaussettes blanches, le tout enrobant des jambes d’enfant. Les pieds sont dans le vide, immobiles. Le vide est abyssal. En bas : un bras de mer puis une nationale sur laquelle circulent six malheureuses voitures. Au fond, un bourg bordant la nationale. En haut, la fillette dont je ne vois que les jambes, mais qui est assise à flanc de montagne, sur un à-pic. Elle chantonne doucement, frissonnant parfois au gré des rafales d’air frais qui viennent balayer son visage et son corps que je devine léger et court vêtu. A sa pointure, je ne lui donne pas pus de huit ans, elle doit être frêle. Je lui devine des cheveux blonds battants au vent, mais qu’importe ses vêtements, sa corpulence, sa coiffure. Tout ceci n’est que billevesées face au danger qu’elle encourt.
Surtout ne pas l’effrayer, il faut faire en sorte qu’elle recule calmement et ne regarde pas en bas. D’où elle est, elle doit sûrement regarder les nuages aux formes changeantes, à moins qu’elle ne suive le ballet aérien des mouettes. Il ne faut pas qu’elle se sente aspirée par le vide, ce qui arriverait sûrement si je l’interpelais du contre bas où je me situe. Je ne peux la héler, je ne dois pas faire le moindre bruit qui détournerait son attention vers moi. Mais bon sang, que fait-elle là-haut, elle doit bien avoir des parents dans le coin cette gamine ! Sont-ils inconscients au point de la laisser se mettre en danger ainsi ? SI elle était seule ? Si elle avait fugué et était venue ici à dessein et regardait justement en bas pour se donner du courage ? Que faire ? Que ne pas faire ? Ma chère enfant, ne bouge pas, laisse-moi venir à toi, tout en douceur, tout en silence. Si tu as du chagrin, je saurai te consoler, si je vois tes parents, je saurai les tancer, mais laisse moi venir jusqu’à toi…
Je comptais grimper en varappe, ce n’était plus de mise, il me fallait redescendre et changer d’itinéraire pour arriver plus vite. Il me faudrait cependant, d’où j’étais, eu moins une heure pour rejoindre l’à pic par sa face ouest et prendre l’enfant pas les aisselles afin de la faire reculer du danger. Mais je l’imaginais douce, peut-être serait-ce une harpie. Pourquoi veut-on toujours que ceux que l’on sauve soient de bonnes personnes ? Pour donner plus de valeur au geste sans doute.
Une heure me paraissait une éternité, arriverai-je à temps ? De toute façon, trêve de tergiversations, il fallait y aller sans mollir mais sans hâte excessive. Le temps passait, je ne voyais plus la paire de jambes… Je l’espérais. Lorsque j’atteins enfin l’à-pic, je pris doucement l’enfant sous les aisselles et l’éloignait du danger qu’elle encourait.
Elle était telle que je l’avais imaginée, allongée, les yeux plantés dans le ciel. Ses yeux… Je n’avais jamais vu de regard si insondable de tristesse ; j’étais impressionné par le chagrin qui figeait la gamine et n’osais la déranger. Je décidai d’opter pour la même position qu’elle afin d’engager plus facilement la conversation. Je renonçai aux présentations d’usage pour lui demander ce qu’elle faisait là. A ma grande surprise, elle ne se fit pas prier pour répondre.
Ses parents étaient morts sur la nationale en contre bas en revenant du cinéma. Il y avait deux mois qu’ils étaient au ciel et c’est à High Tor, point culminant de la région qu’elle essayait de les rejoindre par la pensée. Elle n’avait pas l’âge où l’on pense au suicide, était d’ailleurs recueillie, avec son frère, par une adorable tante qui les chérissait tous les deux.
Non, elle montait à High Tor pour se rapprocher du ciel et de ses parents. Elle scrutait intensément le ciel pour voir apparaître leur visage dans les nuages. Elle me désigna son père, à côté de la vache et sous le dragon. J’eus un mal de chien à discerner ces figures. Il me fallut retrouver le regard de mes 8 ans pour enfin les voir. Elle m’indiqua qu’elle aimait avoir les pieds dans le vide, vers la nationale et les yeux vers le ciel pour annuler cette réalité, mais elle ajouta derechef qu’elle ne prenait aucun risque : elle n’aurait pour rien au monde laissé son petit frère seul, fût-il accompagné de sa tante.
Puis elle se tut de façon irrémédiable supputais-je. Elle avait dit ce qu’elle avait à dire et revenait à son dialogue intérieur avec son nuage de père. Lorsque celui-ci s’étira puis se déchiqueta pour n’apparaître plus que comme de petites boules de coton éparses, elle se leva et m’annonça qu’il lui était temps de rentrer chez sa tante. Elle était contente de m’avoir rencontré et parlé avec moi-même si j’aurais pu me dispenser de la tirer pour l’éloigner du vide. « Les craintes des adultes ne faisant pas confiance aux enfants » soupira-t-elle.
Je lui proposais de la raccompagner chez sa tante, elle étouffa un râle. Non merci, elle prendrait le raidillon seule comme elle l’avait fait pour l’aller. C’était un moment de recueillement qu’elle ne partageait avec personne.
Je laissai partir ma petite inconnue…
Moi, Alain Robert dit l’Homme Araignée, l’homme qui grimpait à mains nues tout ce qui pouvait l’être, j’étais venu à High Tor pour un entraînement de routine, et j’avais fait l’expérience de la peur, la vraie, celle qu’on a pour les autres. J’avais été désemparé par cette petite que la vie n’avait pas épargné et qui, de fait, avait grandi trop vite.
Plutôt que de descendre par la face nord, la plus à pic de High Tor, je quittai les lieux en empruntant le raidillon.
Laurence boudon
Voici venir l'orage.... par J.C. Boyrie
Voici venir l'orage....
ou : « Comment Plumedor a sauvé sa tête de la guillotine ».
Paris, place de la Révolution ( ci-devant place Royale ), ce 7 Prairial de l'an III de la République -
Le nom de ce mois symbolise « la fécondité des récoltes des prairies ». Une aire octogonale : au milieu se trouvait la statue équestre de Louis XV. Le roi de bronze, accoutré à la romaine et couronné de lauriers, a paradé là quarante ans. Jusqu'à ce que les patriotes mettent à bas ce symbole de la monarchie. Face à l'hôtel de Crillon, les « bois de justice » ont été dressés. Entendez : la guillotine. Pas très loin de l'échafaud, sous les marronniers de la promenade des Champs Elysées, se trouve un théâtre de marionnettes. Le public, composé de jeunes et de moins jeunes, passe - apparemment sans gêne aucune - de l'une à l'autre installation, de la machine à donner la mort aux tréteaux faits pour l'agrément de la vie.
Musique de scène :
« Voici venir l'orage, je vois l'éclair qui luit,
J'entends sur le feuillage l'eau qui tombe à grand bruit. »
Orage sur le jardin des Tuileries... simple coup de tonnerre ? Ou bien la Révolution qui gronde ? Le bruit sourd qu'on entend, c'est celui de la charrette des condamnés qui s'avance. Une remorque pleine à craquer de gens qui vont mourir.
Grincement d'essieux. Le lourd convoi cahote sur les pavés inégaux.
Rrrrroulements de tambour. Décidément, l'Accusateur public en fa ait un peu trop. Si ce n'est pas du zèle, cela y ressemble.... N'en jetez plus, monsieur Fouquier-Tinville ! Le Tribunal révolutionnaire ne chôme pas, il frôle même la surcharge. Ici, tout le monde est logé à la même enseigne. Les têtes n'ont pas fini de rouler. Le bourreau se prépare à raccourcir pêle-mêle et dans le désordre : un petit marquis, sa belle maîtresse, un prêtre réfractaire, un financier véreux et deux poètes surannés.
L'un s'appelle André Chénier. L'autre a nom : Fabre d'Eglantine. Il pleut, il pleut, bergère.
Au suivant de ces messieurs !
« Approchez, citoyennes et citoyens, le spectacle va commencer ! »
Le montreur de marionnettes, juché sur son estrade, présente au public avec sa verve habituelle une attraction inédite. On se presse autour de la curiosité du jour. Sa nouvelle recrue est un poète en miniature. Des poètes, est-ce qu'on n'en a pas assez vu pour aujourd'hui ? Oui, mais celui-ci n'a rien à voir avec les deux qu'on décapite. Sa tête n'est pas destinée au billot, elle demeure solide sur ses épaules. D'autant que notre héros n'est pas un personnage ordinaire. C'est un automate. Il s'appelle Plumedor. Il a l'allure d'un tout jeune homme, presque un enfant. L'écrivain miniature porte un habit de velours écarlate et des chausses de satin broché. On le croit sorti d'une autre époque, tant l'image qu'il donne est désuète. Les traits de cet enfant qui ne grandira jamais évoquent, en plus juvéniles, ceux de son père : l'horloger de Neuchâtel. Pierre Jaquet Droz, qui l'a mis au monde un demi-siècle auparavant par le miracle de la mécanique, est mort et enterré depuis belle lurette ! Tout comme Monsieur Rameau, le talentueux musicien pour qui Plumedor a composé des vers élégiaques.
Beau-pastel, Plumedor, Céphise, quel trio ! ... Ce sont les trois créatures d'un moderne Pygmalion.
On a loué leur talent, beaucoup glosé sur elles. Chacune a vécu plusieurs vies, connu différents destins. Les automates sont des êtres bizarres. Ils n'évoluent pas, ne changent pas de corps ni de visage, ne meurent jamais, sauf quand on les casse. Leurs gestes sont répétitifs, ils ont une allure éternellement jeune. Tels ils étaient le jour de leur naissance, tels ont les voit encore aujourd'hui.
Qui serait assez fou pour s'en prendre à un mannequin ?
Alors, pourquoi ces cris, ces huées, ces lazzi ? Ce qui suscite l'ire du public, c'est l'habit d'apparat de l'automate. Les patriotes le raillent d'être vêtu comme un ci-devant.
L'on chante à tue-tête : « Ah, ça ira, ça ira, ça ira ! Les aristocrates à la lanterne ! »
Une harengère arrache son jabot de dentelle, enlève la perruque pour la remplacer par un bonnet phrygien. Un fort des halles déchire son pourpoint. La grisette du quartier Saint-Denis porte la main dans ses chausses. Les quolibets fusent : « Aie au moins l'air d'un sans-culotte ! Sans quoi nous te couperons la tête... et le reste ! »
Le montreur de marionnettes a du mal à rétablir le calme. « Allons mes amis, cette pauvre créature est inoffensive, ce n'est qu'un jouet, fait pour vous divertir, au moins laissez-lui sa chance ! Plumedor, montre à tes détracteurs tout ce que tu sais faire ! »
L'androïde s'exécute. Les badauds font silence et bientôt s'extasient. Merveille que ce stylet qui semble courir seul sur la feuille vierge. Mu par la main de l'automate, il assemble des signes mystérieux, propres à composer des mots, puis des phrases, enfin un texte. Les spectateurs médusés voient là quelque magie. Aucun ne devine le mécanisme caché dans la coque, nul ne voit la main du bateleur actionnant par derrière la clef qui en remonte le ressort.
On croit que l'enfant-poète improvise, il ne fait que régurgiter la leçon apprise. On loue sa prestation, qui n'est qu'artifice. On cherche l'essence de l'être où n'est que le paraître. Un mot du jeune écrivain, jeté sur le papier, fait mouche : « la Concorde ».
Concorde dérive de : cor, le coeur. C'est l'expression de l'harmonie universelle. Concorde signifie que les coeurs sont animés d'un même sentiment, qu'ils vibrent à l'unisson en faveur d'un idéal commun de paix, de justice et d'équité. Le public applaudit très fort : au terme d'une époque troublée, qu'advienne la Concorde ! Cette idée plaît, le mot seul restera.
La place de la Révolution s'appellera plus tard : « Place de la Concorde ».
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Singulier parcours en vérité que celui de ce petit personnage, si proche et si lointain. Plumedor est né tout à la fois du Siècle des Lumières, de l'imagination d'un mage illusionniste et du savoir-faire d'un horloger. Par un caprice du destin, plutôt le revirement de son artisan de père, Pierre Jaquet Droz, Plumedor n'a pas été livré à son commanditaire. Ce qui fait que le roi Louis XV auquel il était destiné ne l'a jamais connu. N'importe, vogue la galère ! Depuis ce temps, l'automate a beaucoup voyagé, bourlingué, roulé sa bosse. Il est passé d'Allemagne en Russie, d'Italie en France, emboîtant le pas à l'aventurier le plus célèbre de son époque : Giacomo Casanova.
Casanova, dit « Saint-Galle », est l'initiateur de cette aventure peu commune. Irrité tout d'abord par le désistement subit de l'horloger, il s'est ravisé, s'est fait une raison. N'a pas oublié d'empocher les cent louis d'or d'acompte à la commande, qu'a scrupuleusement remboursés l'artisan. Peu soucieux de ce qui se passerait ensuite, le mage a passé son chemin. Passez muscade !
A la mort de Pierre Jaquet Droz, ses héritiers de ce dernier ont cédé pour une bouchée de pain l'automate à un saltimbanque espagnol. Pas fou, le montreur de marionnettes ! Il a eu largement le retour de son investissement. Il a promené partout, exhibé pour de l'argent ce jouet de luxe auprès des Cours royales et princières d'Europe. Plumedor et la jolie Céphise, androïde-musicienne, ont été présentés à Marie-Antoinette en même temps que le jeune Mozart et sa soeur Nanette. Les deux automates ont eu l'heur de plaire à la Reine autant que les enfants-prodiges en chair et en os.
Hélas, voici déjà venir l'an 1789. Octobre. Les baladins doivent fuir Versailles en même temps que la famille royale et sa suite : la Révolution vient d'éclater.
Paris sera donc l'étape suivante de ce périple, la dernière peut-être. La vie y est si différente... il va falloir changer de style ! L'actuel impresario de l'androïde est un opportuniste. Puisque le vocabulaire a changé, eh bien qu'on toilette les mots ! Le glissement sémantique leur donne une nouvelle jeunesse. Plumedor est reprogrammé pour un autre discours. Voilà que l'ex-chantre des Lumières, spécialiste ès vers galants, revisite son propre langage, adopte celui des patriotes ! Qu'il devient leur porte-parole, leur mascotte, leur écrivain-fétiche. Qui croirait à cette métamorphose ? Vous voulez un exemple ?
Prenez dans l'ordre ces trois mots d'apparence anodine: « Liberté, égalité, fraternité. »
La liberté, pour commencer. En est-il de plus douce que de presser la main de la belle Céphise ? L'égalité, ensuite. Un homme de qualité manifeste en toutes circonstances une humeur égale. Pour ce qui est de la fraternité, c'est une autre histoire. Plumedor n'en a connu que les mauvais côtés. Son frère Beau-Pastel était son rival dans le coeur de sa belle.
Trois petits mots qui, pris séparément, n'ont pas de contenu particulier. Mais qui, mis bout à bout, seront du meilleur effet. « Liberté, égalité, fraternité », oui : cela fonctionne à merveille. On pourrait en faire la devise de la République. Notre héros jubile. Une maxime nouvelle est née de sa plume d'or. Ces trois mots, porteurs d'un message ambigu, lui vaudront la célébrité. Peut-être deviendra-t-il un jour « poète institutionnel de la République ». Quel titre plaisant, mais quelle gloire aussi ! Quelle promotion en perspective pour l'humble automate de Neuchâtel !
Hélas, tout passe, tout lasse, tout casse.... Si la belle devise fait florès, elle finira sans nul doute par s'éroder à son tour. Ses trois mots perdront leur vertu magique; à force d'être galvaudés, ils échoueront comme leur auteur au cabinet des Curiosités.
Notes et commentaires :
Ce texte constitue un raccourci narratif – écrit à la troisième personne - de la nouvelle « Androïdes à Neuchâtel ». Il relate un épisode particulier de la longue vie de Plumedor, automate-écrivain. Deux autres épisodes suivront, concernant respectivement Beau-Pastel ( le dessinateur ) et Céphise ( la musicienne ).
Le 7 prairial de l'an III correspond dans le calendrier révolutionnaire au 27 mai 1794. Les poètes André Chénier et Philippe Fabre d'Eglantine ( auteur du calendrier révolutionnaire et de la chanson : « Il pleut, il pleut bergère... » ) ont été guillotinés cette année-là, même si leur exécution n'a pas eu lieu le même jour. Plumedor n'a pas suivi leur exemple. Il a sauvé sa tête en se faisant thuriféraire du pouvoir.
Lévitation, par J.C. Boyrie
Lévitation.
Onze mai. Lotissement des Ecureuils. Dix huit heures quarante cinq. Le point d'orgue d'une belle journée de printemps. Un temps idéal, ni trop froid, ni trop chaud. Une parenthèse ouverte en lisière des heures ouvrables, à la sortie des bureaux, avant que les tâches domestiques ne reprennent le dessus.... Un coin de pelouse au crépuscule, tapis de sol alignés. Allons, dépêchons-nous, Mesdames, Monsieur, le cours d'Anita va bientôt commencer ! Tout le monde est bien là ? Sur les six inscrits, l'on compte cinq femmes d'origine et générations diverses : professions libérales, employées, femmes au foyer... plus un homme, un seul: quadra corpulent, style cadre surmené. Survolté.
Vient au cours d'Anita qui le souhaite. Elle a ce soir six élèves, un effectif qui permet de bien travailler. La prof' suit chacun d'entre eux individuellement, corrige les postures de tous. Car bien sûr, dans ce petit groupe, il y a ( comme partout) les très bons, les moins bons, les carrément mauvais. Prenez le cas de Simone par exemple. Infirmière de profession ( ça n'a rien à voir avec le yoga ), elle se montre surtout très assidue aux cours. Aussi, les résultats sont là. Simone parvient tout de suite et sans peine à la position du lotus, quand tous les autres s'évertuent à entortiller leurs jambes. Leur posture ne ressemble à rien.
Pourtant, personne n'ira leur dire : « C'est lamentable ! Cela tient plus du sac de noeuds que de l'asanâ. ». Car au yoga, le mot d'ordre est « chacun fait de son mieux », il n'est pas de mise de commenter la posture du voisin, la consigne est de faire comme si l'on n'avait rien remarqué.
Lisette n'est plus toute jeune, admirez pourtant la parfaite maîtrise qu'elle a de son corps ! Cette dame a commencé le yoga très tôt, ensuite elle n'a jamais cessé d'en faire. Elle partie en voyage à travers l'Inde, même qu'elle a suivi des stages avec un authentique yogi. Lisette est capable de prendre n'importe quelle posture sans peine apparente, on dirait qu'elle a de l'huile dans les rouages... non : les articulations.
Lucienne, Maïté, ( des femmes au foyer, entre deux âges ) ne s'en sortent pas mal non plus. Elles sont vraiment motivées. Leur problème à elles, c'est le manque de temps. Il faut les comprendre. Avec deux.. trois... enfants sur les bras, ce n'est pas facile de pratiquer régulièrement.
Ghis', trente / trente cinq ans, physique avantageux, c'est « la fille Cosmo » du groupe. Elle s'est lancée dans le yoga comme elle aurait fait autre chose, surtout pour frimer. Pas sûr qu'elle continue, elle pense s'inscrire prochainement à un club de fitness. Il y en a au moins un qui la regrettera : Jérôme, le seul homme du groupe, qui la reluque en permanence...allez savoir pourquoi !
Pendant le cours, il se montre aussi dissipé qu'elle. C'est de sa faute s'il exécute mal les postures, pourquoi se laisse-t-il distraire ?
En général, au yoga, les hommes réussissent plutôt moins bien que les femmes. Ils sont moins patients, moins appliqués, moins persévérants, moins tout ce qu'on veut, ils pensent que ça vient tout de suite, ils croient déjà tout savoir avant même d'avoir commencé.
Jérôme, on voit du premier coup d'oeil que c'est une boule, unr huile, un chef. Dans la vie, il est Chargé de clientèle d'une grande Banque, plus précisément il est Conseiller financier chez Madoff.
Normal qu'en se moment il ait du mal à se déconnecter de ses soucis. Il passe son temps à ruminer pendant le cours le train-train de la journée. Quelqu'un a dû lui conseiller de faire du yoga yoga pour gérer son stress, à celui-là.
« Salutation au soleil : tout le monde debout, pieds joints, mains sur la poitrine. Les deux bras tendus au dessus de la tête. Penchez vous vers l'avant. Rythmez la respiration. Jambe gauche tendue en arrière, allons plus tendue que ça ! Jérôme, concentrez-vous davantage : Regardez devant vous, pas du côté de Ghis'... ».
« Bonjour les dégâts dans ce monde de fous ! Pour réussir dans en affaires, il faut mettre l'existence de la boîte en péril. C'est-à-dire se conduire en trader qui disjoncte. Ou bien être con et pleurnichard.... Pourquoi le boss a-t-il droit à un bonus alors que mes stock-options ont sauté ? Cela fait trois ans que mon salaire stagne, la part fixe n'a pas bougé. Tout ça, c'est injuste, anormal, dégueulasse... »
« Posture du cobra : imaginez que vous êtes le serpent guettant sa proie. Allongez-vous sur le ventre, talons souples, abdominaux contractés. Inspirez. Décollez la poitrine du sol. Tirez les omoplates vers le bas, la tête et les mains vers le haut. »
« Ghis' est toujours aussi décolletée. Cette fille est du genre canon. Le D.R.H. cherche une hôtesse d'accueil. Si je lui proposais de la recruter? Avec des nénés pareils, elle pourrait faire un malheur au guichet de la banque. Pour elle, ce serait gagnant gagnant. Promotion rapide assurée ! »
« Asanâ de la tête de vache : assis au sol, jambes devant vous. Jambe gauche fléchie, pied collé contre la hanche. Les deux genoux l'un sur l'autre. Bras gauche au dessus de la tête, bras droit derrière le dos. Très bien Lisette. Agrippez les deux mains comme elle. Plus souple, moins verrouillé, Maïté ! Maintenant, inversez tous la position des jambes. »
« En attendant, les indicateurs de rendement sont constamment à la baisse. Le boss va encore pousser un coup de gueule. Sans compter les réflexions pleines de miel et de fiel de mes chers collègues, plus les cancans des assistantes... »
« Kapotasanâ (posture du pigeon) : Tout le monde à quatre pattes. Le genou gauche glisse vers l'avant, la jambe droite en arrière. Penchez le buste en avant, restez bien centrés. Rentrez le ventre en contractant les abdominaux et le périnée.... »
« Les clients se plaignent des placements qu'on leur conseille, mais pourquoi sont-ils aussi naïfs ? On a beau leur expliquer, ces gens-là ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, ils ne comprennent rien à rien. Le dernier que j'ai reçu ne fait pas la différence entre un livret A et un hedge found. Plus con que moi tu meurs. Normal que les gogos se fassent plumer.... »
« A présent, relaxation. Allongez vous sur le dos, les omoplates collées au sol. Décontractez les muscles de vos bras et de vos jambes. Vous sentez plus vos membres. Votre corps est léger... léger ... léger... Vide barométrique dans le cerveau. Vous ne pensez plus à rien. Concentrez-vous sur la pointe de vos orteils.... puis sur vos genoux... votre nombril à présent... vos intestins... Vous libérez vos émotions... Un flux d'énergie tellurique monte en vous. Il vient conforter votre énergie vitale... »
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Petite explication de texte : « Ida », l'énergie féminine, a pour symbole les phases de la lune, elle contrôle le repos. A l'opposé : « Pigala », l'énergie masculine, a pour essence l'ardeur solaire et commande la vigilance. L'afflux régulier des énergies vers les différents points du corps agit sur la santé physique et mentale du sujet. Elle peut développer en fin de parcours chez un authentique yogi des facultés supra-naturelles ( lévitation, télépathie, divination...)
Mais tout cela, c'est l'ultime niveau de la Connaissance.
La voix d'Anita se fait de plus en plus lointaine, distante, méditative. Ses yeux bleu glacier ont l'air de fixer un point invisible à l'infini. On dirait qu'elle parle de l'au-delà. Son nirvanâ se situe à des années-lumière de ce bas-monde, où pataugent encore ses émules. Pourtant, un lien invisible les relie : le fameux « courant de conscience » commence à circuler parmi les membres du groupe. Silence radio sur la pelouse. Les élèves prennent peu à peu conscience de la transformation qui affecte leur état mental et celui de leur corps; ils éprouvent la sensation que leur esprit se détache et flotte au dessus de leurs membres immobiles. Lisette, de tous la plus exercée, la plus douée aussi, parvient même à l'état de lévitation. Ses vertèbres se décollent du tapis, voici qu'elle flotte à présent au dessus du niveau du sol.
Jérôme, pour pas être en reste, s'efforce de l'imiter. Gauchement. Dans le monde de la banque, il a pourtant appris à planer. Dans son jargon, « courant de conscience » ( en admettant qu'un banquier en ait une ) est la traduction de : « cash flow ». Comprenez : « le flouss », les liquidités. L'argent qui coule à flots, se répand sans compter et se transforme en juteux bénéfices. Le don de divination permet au trader d'anticiper les cours de ses titres pour l'avenir. La télépathie est un outil de communication plus rapide et réactif qu'internet. Une énergie vitale anime celui qui cherche à doper son portefeuille. Quant à la la lévitation, c'est l'acte par lequel un cadre dynamique sur-performe l'indices et se hisse au dessus de ses concurrents.
Hélas, le rêve de Jérôme est de courte durée. Après avoir réussi à s'élever de quelques centimètres au dessus de son tapis, le malheureux retombe lourdement sur le sol. Adieu veau, vache, cochon, couvée ! A la Bourse, on annonce le krach du siècle. La banque Madoff est en faillite. Le CAC 40 vient de s'effondrer à son plus bas niveau historique. Ce soir, la lévitation, c'est fini pour lui !
Illustration : Yogi népalais ( peinture du XVIIème. siècle) . Les « centres d'énergie » ( ou « chakras » ) sont situés sur la ligne médiane du corps, allant du périnée au sommet du crâne.
Le septième exploit d'Hercule, Jean-Claude Boyrie
Le septième exploit d'Hercule.
Il s'appelait Hercule Durand, bien sûr ce n'était pas de sa faute. Il n'avait choisi ni le prénom, ni le nom dont il était affublé.
Par les temps qui courent, le glorieux prénom d'Hercule est qualifié « d'inusité ». Il se prête à des jeux de mots faciles, induit des rimes malsaines, des diminutifs... ridicules. « Hercule, t'es nul ! » en était l'exemple le plus innocent. Un quolibet dont ses collègues de bureau accablaient régulièrement l'infortuné. Comme pour aggraver son cas, Hercule était de constitution chétive. A ce dehors malingre, il joignait un esprit des plus communs. Bref, c'était un médiocre. Un minable. Un nul.
Quant à son nom de famille, il
ne présentait aucune particularité, c'était bien
là le problème. Statistiquement parlant, « Durand »
est le patronyme le plus répandu de l'Hexagone. Un nom d'une
absolue banalité. Comment voulez-vous qu'un individu nommé
Durand parvienne un jour à sortir ... du rang ? Comment
l'existence de celui qui porte un nom pareil pourrait elle être
originale ? Des amis, des connaissances, ayant un autre patronyme
que le sien, avaient non seulement réussi à le faire
émerger, mais à le rendre impérissable. Un
nom est lié au domaine d'excellence de celui qui le
porte. Par exemple, aussi loin que remontaient ses souvenirs de
collège, les noms accolés de Morisset -Thévenot,
Lagarde et Michard figuraient désespérément
éternels sur
ses bouquins de classe. Aujourd'hui, lorsqu'il prenait l'ascenseur,
l'inscription Roux-Combaluzier s'affichait en lettres grasses sur une
plaque commémorative. Lorsqu'il se rendait aux toilettes pour
satisfaire un besoin naturel, il rendait hommage par la puissance de
son jet à la notoriété des Sieurs Jacob et
Delafon. Et par là même se montrait digne successuer de l'empereu Vespasien.
« Dans quel monde vivons-nous ? » se demandait-il, sans vraiment trouver la réponse.
Laissons notre héros à ses réflexions. Il est temps maintenant de reprendre le fil de cette histoire.
Hercule Durand était entré dans la Fonction Publique à l'âge de vingt deux ans, comme on entre en religion. Durant les 37,5 années qui suivirent, il ne fit que suivre une voie tracée d'avance. Le modeste employé de bureau qu'il était parvint en fin de carrière au grade de commis d'administration par la grâce des avancements au choix. Ponctuel et zélé, respectueux de la hiérarchie, dégoulinant de saine déférence envers le pouvoir établi, il fut toujours bien considéré de ses supérieurs. Son comportement durant ces 37,5 années de bons et loyaux services fut unanimement jugé irréprochable. Jamais il n'eut un mot plus haut que l'autre. Jamais il ne dépassa le nombre fatidique de trente jours de congés consécutifs pour cause de maladie qui lui eût valu la réduction de ses primes.
Grâce à ses notes qui progressaient régulièrement d'un quart de point tous les deux ans, il franchit à l'échéance prévue les échelons successifs de son grade. Et là tout se gâta.
Car les meilleures choses ont une fin. Hercule s'en rendit compte à ses dépens, après avoir atteint à la fois l'âge de la cinquantaine, et le point culminant de sa carrière, consacré par la note : 19. A compter de ce jour, il se trouva, malheureusement pour lui, plafonné. Sa rémunération ne progressa plus. Pour qui n'est pas au courant des arcanes administratifs, ce curieux phénomène mérite un mot d'explication.
Au-delà du chiffre sacro-saint « dix neuf », les circulaires en vigueur prévoient en effet que le notateur doit justifier par un rapport circonstancié l'excellence des états de service de l'agent noté. Cet exercice n'est pas si facile une fois épuisé le stock de superlatifs dont dispose la langue française. Ce qu'il y a de triste avec la perfection, c'est justement qu'elle n'est pas perfectible. S'agissant de monsieur Durand, l'inspiration vint à manquer à son Chef de Service. Au moment de qualifier son subordonné, sa plume s'arrêta sur le papier. Il ne pouvait porter une fois de plus sur la fiche individuelle d'Hercule une appréciation telle que : «dispose d'une forte marge de progrès », prometteuse en ce qu'elle ménage tous les espoirs pour l'avenir. Certes, ce genre de commentaire permet à celui qui en fait l'objet de tendre asymptotiquement vers la note « vingt ». Heureux homme ! Mais la notion de progrès n'était hélas plus de mise dans le cas d'Hercule, après qu'il eût mené à bien ses douze travaux. Ou alors, il aurait fallu pour cela qu'il trouvât de nouvelles missions.
Par exemple, notre héros aurait pu demander son changement vers un poste impliquant pour lui certaines responsabilités ou plus de travail, ou les deux, mais c'est justement ce qu'il fuyait. Ou encore, Hercule aurait se présenter à un concours administratif lui permettant d'accéder au grade supérieur. Il lui restait encore dix ans de carrière pour devenir Secrétaire administratif et (qui sait ?) terminer Attaché. Mais la seule perspective d'emmagasiner la documentation, d'ingurgiter de nouvelles connaissances ( toutes aussi inutiles les unes que les autres dans la vie courante ), d'accepter ensuite les aléas des épreuves à subir le rebutait. Hercule Durand se contenta donc de vieillir à son poste. Eternel oublié de la réussite, il se contenta d'enregistrer, le coeur plein de rage impuissante et pénétré d'un fort sentiment d'injustice les succès obtenus par ses collègues. Il attribuait l'avancement d'hommes et de femmes moins qualifiés et plus jeunes que lui, pour les uns à la brosse à reluire, et dans le cas des dames, les plus jolies comme par hasard, au canapé.
L'heure de la retraite ayant enfin sonné, Hercule se dit sérieusement qu'il serait peut-être temps de faire quelque chose de sa vie. Il se prit à rêver de voyages lointains, d'exploits aventureux, d'amours torrides. Rien de tel ne s'était jamais produit dans son existence, bien sûr. Qu'à cela ne tienne, il allait tout récrire en revivant mentalement les évènements, en ajoutant les détails à son avantage, en gommant de sa mémoire les évènements qui le gênaient. Bref, il allait remettre les compteurs à zéro. Coucher sur le papier un parcours aussi neuf que parfaitement imaginaire. Car il réalisait avec joie qu'une feuille blanche supporte à peu près tout, sauf la médiocrité. Il se trouvait donc en passe de surmonter dorénavant son handicap congénital.
Il prit le taureau par les cornes ( n'était-ce pas précisément le septième travail d'Hercule ? ), s'inscrivit à un atelier d'écriture et entreprit d'ouvrir un blog personnel.
Lorsque le programme lui demanda de s'identifier, il évita d'afficher son vrai nom, qui lui avait fait tant de tort, et choisit le pseudonyme : « Corne d'auroch » assorti du mot de passe : « O gai ».
L'ordinateur ne broncha pas lorsqu'il entra ses données : ces machines sont dépourvues d'humour. Et puis, tout le monde ne peut pas s'appeler Durand.
Ce qui est permis… ou non, par Yvonne
Il y a deux mois environ, l’appartement de trois pièces, situé au quatrième étage de l’immeuble dit « Les Tilleuls » s’est trouvé libéré, la dame, veuve et sans héritier, étant brusquement décédé. Après dix-huit ans d’occupation paisible, offerts (non, ce n’est PAS le terme qui convient !), donc mis sur le marché locatif par une agence, les lieux trouvèrent bien vite preneur. En l’occurrence : preneuse.
Ma nouvelle voisine, en dessous de ma demeure : à moi de faire attention aux bruits ménagers quotidiens ou nocturnes – rencontrée au hasard des sorties et retours, m’est apparue toute jeune, charmante, aimable et spontanée. Au point que je n’hésitai pas à lui proposer mes services. « Si vous avez besoin de… etc. » (Il se trouve qu’effectivement, il lui manquait des filtres à café. « Avec le sopalin, ça donne un goût bizarre ». « Je sais, j’en ai fait l’expérience », l’ai-je rassurée.)
Je constatai qu’elle se déplaçait à bicyclette, avec tranquillité et des gants de cuir aux mains. Parfois routes ou gris perle. Etranges accessoires, me disais-je, envieuse, un peu.
Et voilà qu’un beau matin, je la rencontre à côté d’une voiture visiblement toute neuve et toute bleue vif, dont elle refermait à clé le coffre. Le véhicule était garé sur la place de parking restée inoccupée jusque là, correspondant à son appartement. Je m’abstins de tout commentaire, mais ma voisine prit les devants :
« Cadeau de la famille pour mon anniversaire, ils se sont cotisés, c’est généreux, n’est-ce pas ? »
Je pense : « Veinarde » et dis : « Mes félicitations et tous mes vœux. » Spontanément nos visages se rapprochent et nous nous embrassons. Elle m’invite alors à boire le champagne en compagnie de quelques amis pour le lendemain soir.
La soirée fut cordiale : nous étions là cinq cinéphiles aux goûts semblables, évitant ainsi les sujets qui fâchent…
Dans les jours qui suivent, mon employeur décide de m’expédier à Istamboul, mitrailler les souks et la Mosquée bleue, pour en revenir avec des clichés style carte-postale. Le vol est prévu à dix heures trente, un horaire très convenable.
Je préviens Sophie de mon absence (depuis le champagne, prénoms et tutoiement !). Elle me rappelle une heure plus tard : « Grève des taxis demain, je t’emmène à Roissy, ne t’inquiète pas. »
Je remercie en acceptant, à la fois soulagée et coupable car il va fatalement y avoir de gros embouteillages. Nouvelle venue dans la capitale, ma voisine n’a pas pu évaluer les difficultés. Je lui glisse tout de même qu’il nous faudra « prendre une marge ».
Le lendemain, je constate que la conductrice roule de manière audacieuse : elle déborde sans crier gare, change sans cesse de file, passe à l’orange bien mûre, s’approche de très près du véhicule qui nous précède. Et, horreur pour moi, elle n’hésite pas à klaxonner.
Elle semble parfaitement à son aise.
Moi, je redoute le pire.
Pourtant, le parcours s’achève sans encombres – malgré les … encombrements majeurs.
J’arrive à Roissy avec une confortable avance : Sophie confirme : « Tu es dans les temps », et dépose ma valise sur le trottoir. Je m’approche pour la remercier chaleureusement. Elle me dit : « Bon reportage Claire, méfie-toi des beaux bruns à moustache. Pense à moi, demain à cette heure-ci (coup d’œil à sa montre), je passe mon permis de conduire. C’est la première fois. Mais je crois savoir qu’on l’obtient rarement du premier coup à Paris, n’est-ce pas ? Alors croise les doigts… Quelque soit le résultat, je viendrai te prendre à ton retour. »
Yvonne, avril 2008, nouvelle à chute
Mer et soleil
Mer et soleil.
Son coquillage:
comment
lui dire
qu'il n'est pas rare?
( haïku de Phil)ippe Quinta )
Septembre à Falbala-les-Flots. Feria de la mer. Comme un parfum d'Espagne. Olé! Je me crois revenue à Séville, au milieu des gitans assemblés. Parmi les guitares, les castagnettes, avec de la musique manouche plein les oreilles et force claquements de talon scandant le chant flamenco.
Un haut-parleur annonce la prochaine abrivado, je sens déjà sur moi le souffle chaud des taureaux de combat lâchés aux quatre coins des rues, leur mufle dégoulinant de bave. Le taureau, c'est ma bête noire: un péril consenti pour les touristes, un fléau pour les non-voyants.
Gilles me dit la Camargue secrète. L'arc scintillant du littoral. Le clapotis des vagues qui viennent mourir sur le sable. La mosaïque des salins protégée par des digues jusqu'à l'ultime « camelle », une longue dune de sel qui sépare le marais du rivage. Pas besoin qu'il en rajoute avec la palette des couleurs, qu'il ne perde pas de temps à détailler leurs nuances délicates: comment pourrais-je savoir ce qu'est un camaïeu de tons beiges, roses et gris?
Il me parle de l'affleur de sel, cette mince croûte qui se forme à la surface des cristallisoirs et qu'on récolte juste avant les pluies d'automne. Quand le soleil brûle encore et que le vent s'est calmé. Lorsqu'on vendange les vignes et que le vin de sable coule à flots. Alors que dans les rizières vient de s'achever la moisson. Du riz, il y en a comme s'il en pleuvait! Le riz est source de vie, signe de fécondité. Ce riz, qu'on jette par poignées sur les passants, avec lequel on fête dans mon pays les jeunes mariés à la sortie de l'église. Je crois percevoir le crépitement des petits grains de riz ruisselant sur mes vêtements d'été.
Il m'invite au restaurant. J'accepte volontiers. Une terrasse au soleil, au bord de la mer, ce n'est que du bonheur! Ici, tout le monde porte des lunettes foncées. Nul ne prête attention à mes yeux morts sous les verres fumés. Gilles me lit le nom du bistrot: « Mar y sol », soulignant son apparente homonymie avec mon prénom! Décidément, il ne comprendra jamais rien à rien, celui-là! Je lui ai expliqué cent fois que « Marisol » est la contraction de Maria -Soledad, mon nom de baptême, celui qui figure à l'état-civil. Rien à voir avec la mer ni le soleil. Cela veut dire « solitude » en espagnol.
Il me conduit à la terrasse, me guide doucement jusqu'à une table libre, je frôle les consommateurs attablés. Avec un peu de chance, peut-être aussi par habitude, je ne heurte personne. Un groupe bruyant d'étrangers vient d'investir ce lieu. Toutes les places sont prises, ou presque, m'explique-t-il. Il n'est pourtant pas tard. Midi, peut-être.... On se presse, on se bouscule autour de nous.
La rumeur de cette foule en goguette nous parvient par bouffées. Elle est faite du grincement de sièges qu'on déplace, du tintement des verres, du cliquetis des couverts sur les assiettes. On dirait les sonnailles d'un troupeau revenant de l'alpage. Ou le bruit que font, par temps de mistral, les gréements de bateaux à voile entrechoqués.
Et puis, cet obscur brouhaha qui se propage d'une table à l'autre. Fait d'interrogations, d'exclamations, d'interjections diverses. Né de conversations qui se croisent, au milieu des bruits de mastication des uns, des glous-glous, gargouillis et borborygmes des autres.
Je en comprends goutte à ce que disent nos voisins, je ne cherche pas, d'ailleurs. Ils parlent une langue aux accents gutturaux. Leur timbre est rocailleux, leur élocution hachée. Sont-ce des Allemands? Non. Je ne crois pas.... Des Néerlandais, plutôt. Ou des Danois. Enfin, peu importe.
De ma place, je sens glisser sur ma nuque la caresse du soleil, fort agréable au début, j'en conviens. Car il fait chaud pour la saison. Ce doit être ce qu'on nomme « l'été indien ».
Mais à rester immobile au soleil, ses rayons titillent, chatouillent et finissent par brûler pour de bon. Il ne faut pas se fier à la brise marine qui vient de se lever et procure une agréable, mais trompeuse sensation de fraîcheur.
« Recule un peu ton siège, tu seras mieux à
l'ombre! » fait-il. Il dit ça dans une bonne
intention, notez: pour m'éviter une insolation. Il a raison.
Comme toujours. Mais je n'aime pas son ton paternaliste. Alors, je
manifeste mon indépendance en proposant une autre solution:
- Applique-moi
plutôt une couche de crème-écran sur le visage!
Aussitôt dit, aussitôt fait. Mon compagnon fouille dans mon sac à main (en sachant très bien que j'ai horreur de ça), en tire un tube qu'il torture pour exprimer le nard odorant et gras. Caresse ou jeu pervers? Son index tripatouillant, moite et baladeur, effleure ma peau, pétrit ma nuque et mon front, palpe les ailes du nez, n'épargne aucune aspérité, traque la moindre fossette.
Dans l'intimité (mais pas à la terrasse du restaurant)
nous jouons à colin-maillard, version érotique. Je lui
bande les yeux. Il doit d'abord imaginer une multitude de partenaires
possibles: brunes, blondes, grandes, minces, élancées,
petites, menues, selon son gré. Puis, il lui faut m'identifier
(et m'élire, bien sûr) parmi toutes ces créatures
de rêve, uniquement par le toucher et l'odorat. En général,
il y arrive très bien. Pour finir, nous inversons les rôles,
à ceci près qu'avec mon infirmité, il n'est nul
besoin de me mettre un foulard sur les yeux. Aucune importance: le
jeu se conclut toujours de la même manière.
Je sens à présent la table vibrer. Ce n'est pas l'effet du vent, ce n'est pas non plus que Gilles s'adonne au spiritisme. Il tape du pied, tout simplement parce que le garçon tarde à venir pour la commande.
J'essaye de calmer son impatience avec les arguments classiques:
« Rends-toi compte! Il y a beaucoup d'affluence
aujourd'hui, le personnel ne peut pas servir tout le monde à
la fois! » Ou bien: « Nous venons juste
d'arriver, c'est jour de fête et nous sommes en vacances! »
- Tu
as raison, maugrée-t-il, attendons un peu!
Le
ton qu'il a pris dément la résignation de son
propos. Aux mouvements de l'air, je devine qu'il gesticule
toujours. Et ça marche. Un serveur finit par s'approcher. Je
constate sa présence au ton obséquieux qu'il prend pour
poser la question rituelle: « Et pour ces Messieurs-dame,
ce sera ? »
- Deux
menus du jour! répond péremptoirement mon compagnon.
- Il
est si pressé de commander qu'il ne m'a même pas demandé
mon avis. C'est bien les hommes, ça. Il aurait tout de même
pu me lire avant la carte, détailler les plats, s'enquérir
de mes préférences. Car justement, l'ordinaire - la
« comida corrida »comme on dit chez moi
– ne me convient pas.
Je
me rebelle. Histoire de lui montrer de temps en temps que j'existe.
« Je
vous demande pardon! Qu'est-ce qu'il y a au menu? »
- Ben,
vous avez vu, des tellines et de la gardianne de taureau... Pour
les desserts, on verra plus tard...» précise le
garçon.
Dans les tellines, c'est connu, il n'y a pas grand chose à
manger. Accommodés à la crème à l'ail,
ces petits coquillages constituent une entrée acceptable, à
condition qu'ils aient dégorgé leur sable avant de
passer à la casserole. Ce qui n'est pas toujours le cas. Quant
à la daube, ce plat me donne la nausée. A plus forte
raison, quand il s'agit de la chair coriace d'un taureau de course
agrémentée de sauce piquante. Le garçon sent ma
réticence et se veut conciliant.
- A
la place, je peux proposer à Madame une solette pêchée
de la nuit....
Pour un peu, je sauterais au cou du serveur. D'abord parce que j'aime le poisson. Mais surtout parce que lui au moins sait faire preuve d'un peu de galanterie. Bonne leçon pour Gilles, au passage! Qu'il la retienne et je ne lui garderai pas rancune! Pour se faire pardonner, mon compagnon commande une bouteille de Listel gris. Un vin de pays, frais et gouleyant, bon pour accompagner à peu près tout. D'accord, rien à voir avec un Château Pétrus 76. Mais on n'est pas à Saint-Emilion!
Bon, ça y est, la commande est prise, le garçon s'éloigne de notre table, mais quelque chose me dit que nous n'allons pas rester seuls longtemps. J'entends tout près de moi le frou-frou d'une robe à volants. Tulle? Organdi? L'étoffe est rêche, elle émet quand on la touche un crissement métallique. Agaçant comme celui d'une pincée de sable qu'on malaxe entre ses doigts. Gilles me chuchote : « C'est une Gitane, une Rom. Elle tourne autour des clients comme les mouches sur un pot de miel! Il faut nous en débarrasser au plus vite. »
Mais la bohémienne ne se laisse pas faire. Elle me supplie:
- La
bonne aventoure, Madame, jouste dire la bonne aventoure!
Lui cherche toujours à la chasser, je m'interpose. Je tends la
main à la prétendue voyante. Moi, je suis non-voyante.
Est-il donc singulier que je recoure à ses bons offices? La
femme se penche vers moi. Elle porte un foulard - non, ce doit être
un châle - enroulé autour de ses épaules. Aux
mouvements qu'elle fait, je devine le relief des broderies sur
l'étoffe. Je sens les callosités de sa main en train de
se refermer sur la mienne. Les doigts longs et secs de la bohémienne
effleurent ma paume. Ses ongles acérés suivent ce qu'on
nomme: la « ligne de vie », en épousent
les sinuosités.
- Yo
vois oun grand malheur qui s'est prodouit dans ton passé,
Madame.
[Sans doute, elle fait allusion à l'accident qui m'a privé
de la vue il y a quinze ans. Là, elle a perdu une belle
occasion de se taire. La blessure causée à mon
existence ne cicatrisera jamais!]
- Ensouite,
tou as fait la rencontre la plous importante de ta vie...
[Gilles, qui d'autre?.... Nous nous sommes connus au
franchissement d'un passage pour piétons. Normal. J'étais
porteuse d'une canne blanche. Obligeamment, il m'a fait traverser.
Ensuite, il a proposé de me faire un brin de conduite en
ville. Un long trajet, qui dure toujours, en fait, car depuis, nous
ne sommes plus quittés. Pas courante, cette façon de se
rencontrer, n'est-ce pas? La suite est encore plus étonnante.
Comment ai-je pu rester avec quelqu'un d'aussi insupportable? Seul
point positif, je n'ai plus besoin de ma canne blanche. Trêve
de digressions, je laisse poursuivre ma Gitane:]
- Pour
l'avenir (c'est sourtout ce qui t'intéresse, hein, Madame?)
yo vois oun grand bonheur...
[C'est ce qu'elles disent toutes. Mais là, je la pousse
dans ses retranchements].
- Précisez!
fais-je.
[Elle ne se laisse pas démonter, place un objet dans le
creux de ma main].
- Prends
ce talisman, Madame! Porte-le à ton oreille!
[Je
ne sais pas ce dont il s'agit. Je manifeste ma réticence, elle
insiste. Qu'ai-je à craindre? Je m'exécute:
l'objet est léger, pas très gros, de forme irrégulière.
Doux et lisse au toucher, mis à part quelques aspérités,
son rebord un peu coupant. Placé contre l'oreille, il murmure,
exhale un souffle, on entend le bruit de la mer].
- C'est
un cône, un coquillage commun sur les rochers de la
Méditerranée, m'explique Gilles, vite satisfait de
mettre un nom sur les choses. Pour moi, le nom, c'est sans
importance.
- Garde
ce coquillage. Il te portera bonheur, affirme la Gitane.
[Elle glisse une phrase à mon oreille, quelque chose que mon compagnon ne doit pas entendre. Une prédiction qui me fait rougir. Vite je tire quelques pièces de mon porte-monnaie. La bohémienne balbutie un vague mot de remerciement et s'éclipse.]
- L'essentiel est qu'elle n'ait rien fauché dans ton sac à main! commente Gilles, quand il la croit suffisamment éloignée.
Je ne relève pas cette sortie incongrue. Il a des yeux et ne voit rien. Il n'a même pas remarqué que mon ventre commence à enfler.
Notes et commentaires:
Cette nouvelle, créée en atelier, est censée répondre aux spécifications du concours littéraire du Bicentenaire Louis Braille: "Dire le non-visuel". Il s'agit de décrire des sensations auditives, tactiles, olfactives ou gustatives, hors perception visuelle. Outre cet aspect purement sensoriel, cette proposition s'attache à ce qu'on nomme une "analyse transactionnelle" des relations entre la narratrice (non-voyante ) et son compagnon, attablés à la terrasse d'un restaurant en bord de mer. Le lecteur identifiera sans peine la plage imaginaire de "Falabala les Flots" avec les Saintes Maries de la Mer. "L'abrivado" (lâcher de taureaux) est une coutume locale. Les tellines (Donax edulis) sont de petits coquillages qu'on ramasse à marée basse dans le sable.










