L'arôme captif du thé, par Carole
L'arôme captif du thé, par Carole
Tu viens de partir. Je sais que je ne te reverrai pas avant plusieurs jours, si ce n’est plusieurs semaines. Tu es comme ça. Lorsque nous avons passé un bon moment, tu dois te priver ; tu dois te punir.
Je porte à mes narines le petit sachet de thé vert qui, tout à l’heure, a infusé dans ta tasse. C’est un parfum d’arrière été, légèrement sûr et acidulé, feuilles cueillies humides après l’orage, écorces mouillées qu’on humerait lors d’une marche lente dans le sous-bois – exhalaison d’une plénitude timide, déjà échappée.
Tu es ainsi. A peine as-tu laissé aller ton regard intense, qui cille peu, sur les choses – à peine toi-même t’es-tu laissé allé, détendu, à quelques confidences – puis à poser, à ta manière inimitable, ces questions exactes dont je ne puis me passer, et qui sont presque déjà des réponses, les réponses qui me manquaient pour être pleinement moi-même - à peine as-tu souri, de ce sourire direct des réprimés qui me griffe le cœur – que te voilà debout, dans la nécessité du départ.
Non que tu sois pressé par le temps. C’est autre chose, une injonction vitale : fuir la fusion, te réunir seul, ailleurs. Et je mesure la force qui te garderait là (dans le plaisir de l’instant chaleureux) à la détermination que tu mets à partir.
Inutile de te retenir : tu n’en serais que plus long à revenir. Tu me jettes un regard de regret, nous accordes une brève accolade. m’attires contre toi, m’embrasses dans le cou. J’en profite pour humer, à la base de ton cou l’odeur légère, presque minérale, que je devine être celle de ton corps – et près, de ta bouche, le goût des herbes en fleur, et près de tes lèvres, l’arôme captif du thé. Mais l’étreinte est trop brève, je n’en retire que nostalgie.
Tu es une énigme. Pourquoi désirer un homme farouche ? Est-ce que l’amour simple me fait peur ?
Peut-être. Mais dire cela ne suffit pas. C’est vouloir ignorer ce que m’apporte ta présence, ce sentiment de vivre enfin à l’exacte verticale. Je sais que, si frustrant sois-tu, je ne te remplacerai pas. Je ne remplacerai pas celui qui, dans ma vie, ne veut tenir aucune place, mais sait seul m’accorder.
Ce n’est même pas triste. Tu me laisses le choix d’aimer ailleurs ; et d’aimer sans désespoir puisque, malgré ton recul – ou grâce à ton recul ? – je me suis trouvée.
Oui, ne ris pas : moi qui fuyais sans cesse me voilà prête à aimer sans haine. Tu as donné asile à mon intransigeance, pris sur toi mon ambivalence. Et je rêve, le croiras-tu ? d’un homme décidé et d’enfants sereins… Cela adviendra, je le sais : le rêve est le nid de la vie à venir. Je peux rêver ainsi, et même vivre peut-être. Je n’ai plus peur de l’engagement : si rien ne te donnera à moi, nul ne m’enlèvera à toi.
Du moins c’est ce que je veux croire. Ainsi vais-je philosophant, les soirs où ton vœu de légèreté m’est trop lourd. Les soirs où mes poings se crispent sur ton absence, où mes ongles griffent une peau absente.
Mais cela, tu ne l’entendras jamais.
Tu es parti. Tu laisses en t’en allant l’arôme légèrement amer, mais tenace, mais fervent, du thé vert.
Cette nuit est la tienne, et je ne dormirai pas.
Parfums d'orage, par Danièle Chauvet
Parfums
d’orage
Depuis ce matin, le ciel s’assombrissait, s’épaississait. Il étendait sur le village et sa campagne sa chape de plomb. Les oiseaux s’étaient tus. Les feuillages s’étaient immobilisés. Assise dans la cuisine, Pauline écossait les petits pois, écrasée de chaleur, emprisonnée, malgré les persiennes ouvertes, par l’atmosphère irrespirable. Les odeurs de terre assoiffée, d’asphalte liquéfié s’étalaient au-dehors. Elles entraient dans la maison par bouffées chaudes chaque fois qu’une auto passait en remuant l’air alourdi. Et le gaz d’échappement stagnait là, empoisonnant un peu plus l’espace rétréci par l’orage en suspens.
Pauline saisit un mouchoir en papier pour s’éponger le front. L’odeur sucrée des petits pois, accrochée à sa main, l’écœura. Vraiment, ce temps électrique déformait tout.
Soudain, un déchirement zébra le ciel, siffla en ultrason et éclata en un fracas de fin du Monde. Elle se précipita pour fermer les fenêtres.
Alors, la violence comprimée jusque-là trouva sa voie et se répandit, ample écoulement salvateur. Pauline continua son travail. Elle se sentait protégée, à l’intérieur du crépitement des gouttes contre les vitres, dans la demi-obscurité qui l’entourait. La cuisine, immédiatement soulagée de la pesanteur orageuse, délivrait à nouveau ses odeurs rassurantes de vie quotidienne. Les petits pois redevenaient de jolies billes parfumées, fin mélange de farine sucrée et d’herbe fraîchement coupée.
La pluie, apaisante, caressait le toit d’un frottement continu, ruisselait le long de la rue, abondante, pénétrait la terre avide, lavait les plantes, les murs, les voitures, de la poussière de canicule.
Pauline s’arrêta d’écosser les petits pois. Détendue, délivrée de cette pression étouffante, elle écoutait l’averse. Toute cette eau libérée semblait devoir s’écouler sans fin. Mais, aussi brusquement qu’il avait éclaté, l’orage cessa, s’éteignit, referma ses vannes.
Pauline regarda dehors. Les dernières gouttes brillaient déjà dans la clarté retrouvée. Elle ouvrit la fenêtre et respira la nature.
Le ciel, à nouveau sans nuage, suspendu très haut, très bleu, rejoignait au loin l’horizon et s’y confondait. Doucement, chacun reprenait le cours de sa vie. Les oiseaux se désaltéraient calmement dans les flaques brillantes, telles des éclats de miroir déposés ça et là pour retenir la lumière. Les arbres semblaient déployer leur ramure dans une respiration profonde. La moindre fleur se redressait, désaltérée par l’ondée bienfaitrice, vivifiée par l’haleine d’humus de la terre repue.
La campagne offrait à Pauline toutes les fragrances de la légèreté renouvelée. Vers elle montaient les senteurs florales assemblées en harmonie, dans un bouquet aux effluves de lys et de roses subtilement enlacés par la fraîcheur tonique de l’herbe humide. Du pavé luisant du seuil, s’élevaient des senteurs de pierre mouillée et la secrète odeur minérale et moussue des instants fugaces que seul l’orage imagine et nous lègue.
Pauline gonfla sa poitrine et respira à pleins poumons. L’été redevenait lumineusement odorant.
Saveurs de l'eau, par Danièle Chauvet
Saveurs de l’eau
L’eau n’a ni odeur, ni saveur. Elle est liquide et transparente. Celui qui dit cela n’a jamais goûté le pur plaisir d’un grand verre d’eau fraîche pendant une courte pause au creux du labeur.
Voyez vous-même. Lâchez votre outil, passez les mains sous le robinet pour les dépoussiérer : préambule.
Prenez un grand verre, emplissez-le de ce breuvage. Ecoutez son léger chuintement accompagnant son mouvement de spirale ascendante. Il semble s’offrir, impatient, à votre soif.
Approchez le verre de vos lèvres, et doucement, inclinez-le, lui permettant de pénétrer dans votre bouche. Là, fermez les yeux. Recevez l’élixir de vie et de repos.
En s’étalant sur la langue, il en dénoue immédiatement les tensions, efface votre nervosité, supprime votre hâte.
La première gorgée poursuit son chemin tandis que vous aspirez un nouveau trait. Celui-ci apporte à son tour son cadeau liquide. Vous percevez alors plus nettement sa fraîche fluidité, son léger goût minéral.
La troisième gorgée vous désaltère tout-à-fait, vous allège et vous fait oublier votre fatigue.
Vous avalez le reste en longs mouvements de la bouche et de la langue. Vous faites tourner l’eau contre vos dents et votre palais. Elle emplit tout l’espace. Vos joues, votre gosier s’en abreuvent avidement.
Quand le verre est vide, vous êtes rassasié, désaltéré. Vous êtes reposé.
Vous reprenez votre tâche avec entrain.
Et que dire de sa vertu d’exhausteur de saveur ! Qui n’a pas bu un grand verre d’eau après la dernière bouchée d’une banane ne connaît pas toute la richesse de ce fruit.
Mûre à point, vous en captez un morceau entre vos lèvres. Vous la pressez doucement contre votre palais pour en sentir l’onctuosité soyeuse. Elle vous offre alors sa douceur ensoleillée de fruit né sous des cieux d’été permanent. Elle se laisse mâcher sans résistance, devenant crémeuse, enrobée de ses arômes très personnels. On ne dit pas : « La banane sent ceci ou cela. » On dit : « Cela a goût de banane.» Elle s’étale et s’installe. Elle semble discrète, et pourtant elle vous révèlera tout à l’heure, sa malicieuse générosité.
Après l’avoir dégustée, buvez un verre d’eau ; elle resurgit. Son alliée liquide l’a réincarnée en effluve suave. Elle se redéploie au cœur du palais. Elle n’est plus le fruit à la chair compacte et malléable. Elle en est le souvenir, comme une bulle éclatante et vaporeuse, qui vous laisse une empreinte douce aux couleurs d’ambre chaude, de source claire et de soleil des Tropiques.
"Six fois douze quarante cinq" par Jean-Claude Boyrie
Six fois douze quarante cinq
ou : l'affaire des « Disparues » de la Toussaint.
Un proverbe connu dit qu'il n'y a pas de fumée sans feu. L'inverse est tout aussi vrai s'agissant de la cheminée de « l'Oustalet ». Sitôt allumées les bûches dans l'âtre, une épaisse nuée envahit la salle de séjour, son odeur âcre prend les occupants au nez et à la gorge. Sa prégnance déjoue les règles de l'art, comme quoi surface de conduit doit être égale au septième de l'emprise du manteau. Sans aller chercher une explication de ce genre, il se peut tout simplement que les usagers successifs de la cheminée aient négligé d'en ramoner le conduit.
Dans un pays où le pin maritime est roi, l'habitude est ancrée de faire prendre les flammes avec un mélanges d'aiguilles et de pignes. Les pommes de pin ne manquent point d'éclater avec un bruit joyeux. Elles libèrent alors leurs amandes ou « pignons » qui se dispersent un peu partout dans la pièce. Nul ne songe à utiliser pour alimenter le feu le bois résineux partout abondant, mais gorgé d'essence balsamique. On préfère à ce combustible jugé trop explosif le chêne local dit « tauzin », dont l'agréable fumet évoque un sous-bois d'automne.
Les effluves en tous genres jouent un grand rôle dans la mémoire des lieux.
Il régnait à l'Oustalet un relent de marée, vivifiant, disons grisant, venu du large et celui doucereux, à la limite écoeurant, du goémon sur la plage une fois la mer retirée.
Il y avait aussi les odeurs de cuisine qui flottaient dans la maison : le parfum d'une fricassée de cèpes ou de bidaous (1), fleurant bon l'humus en décomposition. L'arôme agréable et subtil de l'eau de fleur d'oranger qu'on mêlait à la pâte du viste heyt, le fameux « sitôt fait » (2).
Aujourd'hui, le feu crépitant dans l'âtre nous raconte une étrange histoire qui s'est passée au début des années trente.
A cette époque, héroïque certes, mais au fond pas si lointaine, la station balnéaire de Lespécier-Plage sortait juste des limbes. Elle était bien loin de connaître la vogue et le développement tentaculaire autant qu'anarchique qui l'affectent de nos jours. La plage nord était alors quasiment déserte, hormis quelques cabanes de pêcheurs disséminées à l'embouchure du Courant. Le pont routier bétonné n'existait pas encore. Une voie étroite, à peine carrossable reliait Lespécier-bourg au littoral, distant d'une dizaine de kilomètres. On garait en rive sud les voitures, majoritairement hippomobiles. Ensuite on empruntait la passerelle en bois pour traverser le Courant avec tout le barda: nasses, lignes, filets, paniers à provisions. On partait pour la journée, autant dire que, dans de telles conditions, la partie de pêche relevait de l'expédition.
L'agencement
du modeste casot
ne
laissait rien présager de la villa qu'il deviendrait par la
suite, après la guerre, moins encore de la résidence
contemporaine, juste bonne à empiler les estivants sur trois
niveaux. Mais n'anticipons pas : Léonce Ducourneau, mon
arrière-grand-oncle par alliance, avait construit cet abri :
- premièrement,
pour sortir en mer quand l'envie lui en prenait et que le temps s'y
prêtait en compagnie de son gendre et néanmoins ami, le
docteur Ernest Lalanne, éminent médecin de
Barsacq-sur-l'Eyre,
- en
second lieu, pour abriter les fines bouteilles d'icelui; précisons
qu'à cette fin une cave spacieuse autant que bien isolée
avait été secrètement aménagée
sous la maison.
- item,
pour déguster cette ambroisie entre hommes, à l'abri
des regards de la gent féminine, interdite de séjour à
l'Oustalet durant les parties fines (entendez : de pêche).
La cheminée bien sûr était déjà là. Il était doux de se réchauffer à la flamme au terme d'une dure journée en mer, de faire sécher ses vêtements « tout trempes » pour avoir affronté les embruns et le mascaret.
Marquons maintenant une courte pause avant de reprendre le fil de ce récit – juste le temps, non pas d'en griller une, mais de remuer les bûches avec le tisonnier.
Bon, voilà qui est fait. Où en étais-je ?
Il y a juste trois quarts de siècle, en ce jour de Toussaint de l'an 1934, il faisait un temps magnifique pour la saison. La pêche s'était avérée honorable, sans mériter pour autant le qualificatif d'excellente. Quelques vives et carrelets, des muges surtout, constituaient leur maigre butin. Heureusement, il y avait ce morceau de bravoure : un beau bar qui devait bien peser dans les trois livre, et pour une fois n'était pas un bobard.
On décida d'écailler et vider sur le champ le fier animal pour le rôtir à la broche. Des viscères émanait une fragance à soulever le coeur. Dommage que les femmes ne fussent pas là pour accomplir cette tâche répugnante. Heureusement, une provision de fenouil était tenue disponible en quantité propre à bourrer l'abdomen du poisson. Le parfum délicieux de l'aneth emplit l'atmosphère, évanescent et sucré comme un pré fraîchement fané.
Tandis que Léonce tournait et
retournait sur les braises son loup au fenouil, son gendre battait
les oeufs en omelette. Le saindoux se mit à grésiller
sur la padère
(3) à longue queue, fleurant bon la graisse cuite et les
épices. La
« mouleute »
n'était pourtant qu'un plat de précaution, prévu
juste au cas où les deux hommes rentreraient bredouilles de la
pêche. Mais, allez savoir ! C'était sans compter avec
l'insatiable appétit d'Ernest, à qui ses excès
valaient, la quarantaine atteinte, une brioche impressionnante. Avec
ça, c'était le meilleur vivant du monde !
En ce début novembre. la lumière déclinait vite et la soirée tournait au frais. C'était le moment idéal pour sortir un Château Margaux 27. Enfin.... Un tel cru serait assurément bon, mais on pouvait encore le laisser vieillir. Léonce, promu sommelier, choisit de déboucher un millésime d'exception : 1918, l'année même de la Victoire, un vin dont les deux hommes s'accordèrent à dire qu'il ne prendrait plus de qualités. Donc, qu'il était grand temps de le boire !
On mit le délicat breuvage à décanter dans une fiasque en cristal. Cette opération eut pour effet d'éliminer tout dépôt, tandis que le repas finissait de mijoter doucement sur le feu de bois.
La dégustation d'un grand vin, plus qu'un art, est une cérémonie. Ernest s'en versa une gorgée pour le tester, claqua de la langue et fit tourner deux ou trois fois l'échantillon dans son palais. Pas question, contrairement aux bons usages de la dégustation, de recracher ce précieux nectar ! Ce grand Pomerol était soutenu, riche en arômes, tout en rondeur. Après avoir dégluti sa gorgée, le gendre emplit enfin son verre et invita son beau-père à faire de même. Un fluide et subtil parfum s'échappa des ballons échauffés dans le creux de la main, et vint chatouiller agréablement leurs narines. Quel bouquet, mes amis ! Quelle robe aussi, d'un rouge ardent et profond ! On eût dit le petit Jésus en culotte de velours !
Le premier verre disparut, suivi d'un second, puis d'un autre encore. Les deux compères s'étaient fixés pour règle de partager une bouteille pour accompagner leurs modestes agapes. Ceci dans le cas général, mais il est cas particuliers, toute règle souffre des exceptions. A plus forte raison lorsque le Château-Margaux a goût de revenez-y. Etait-ce que son état d'euphorie avancée augurait des premières vapeurs de l'ivresse ? Le docteur Lalanne eut ce jour là la malencontreuse initiative de descendre seul à la cave en quête d'une seconde bouteille, soeur jumelle de la première.
Avec une tendresse jalouse et une lueur d'envie dans le regard, il se prit à contempler dans leurs alvéoles les culs d'autres bouteilles tout aussi prestigieuses, savamment alignés comme les roues d'un engrenage. Et c'est là, mes amis, que tout se gâta.
Je vous demande un peu, pourquoi diable en cet instant précis, face aux casiers métalliques, cet homme qui pour être pompette, n'était nullement brouillé avec l'arithmétique, fit mentir le proverbe : « Quand on aime, on ne compte pas » ?
Trois mois plus tôt, ce fin connaisseur avait passé commande à Gustave Castet-Vielh, un négociant réputé de Langon, qui ne lui fournissait que les meilleurs crus. Dans le plus grand mystère, douze caisses de six avaient quitté la carriole du marchand de vins, franchi la passerelle pour gagner à dos d'homme la cave de l'Oustalet.
Or, il fallait bien se rendre à l'évidence : il avait beau compter et recompter les bouteilles de bas en haut, de haut en bas, en long en large et en travers, Ernest ne trouvait que neuf rangées de cinq. Si les faits ont la réputation d'être têtus, les chiffres, eux, sont impitoyables !
« Six
fois douze égale quarante cinq, voilà qui ne peut être
! » se dit le docteur Lalanne. On eût pu lui
ravir sa femme impunément, mais pas son vin ! Oh, de cela pas
question ! Les choses ne se passeraient pas comme ça, non de
nom ! Ernest émergea de la cave en poussant des glapissements
d'amant jaloux.
- Il
en manque vingt sept ! s'exclama-t-il d'une voix légèrement
empâtée.
- Vingt
sept quoi ? rétorqua Léonce d'un ton faussement
étonné.
[
Après tout, c'était lui le propriétaire de la
cave ! ]
- Tu
le sais mieux que quiconque, hilh
de pute
! rugit Ernest en claquant la porte.
Ce jour-là, 1er. novembre 1934, une fureur irrépressible anima le gendre contre son beau-père. Toute complicité disparut entre les deux hommes, ils ne se parlèrent jamais plus. « Mortel ne conçois point de haines éternelles ! » recommande la sagesse antique. La brouille s'instaura pourtant dans la famille et dura jusqu'au delà du trépas des deux protagonistes.
De nos jours, jusqu'à leurs descendants en ont oublié la raison. Il est vrai que l'explication n'est pas simple, même avec le recul du temps. L'été 34 est resté dans les annales comme exceptionnellement chaud, on peut mettre sur le compte de l'évaporation perte d'une partie du vin. Mais ce phénomène naturel affectant le contenu eût épargné le contenant ! Il faut donc bien admettre que, malgré toutes les précautions prises par l'oncle Léonce, un tiers mal-intentionné ait pu percer le secret de la cave et intercepter après sa livraison une partie du produit.
L'affaire des belles disparues de la Toussaint n'a jamais été vraiment élucidée. Elle compte, avec celle de la louche en argent du presbytère de Barsacq (4), parmi les grandes énigmes de cette époque.
Quoi qu'il en soit, on imagine avec émerveillement la valeur inestimable qu'atteindraient aujourd'hui vingt sept bouteilles manquantes et les quarante cinq survivantes si elles n'eussent été bues depuis lors !
Notes et commentaires :
Le Tricholome équestre, de la famille des Agaricacées, un champignon comestible.
Pâtisserie locale voisine du quatre-quarts.
Padère = poële
Voir sur le blog « une affaire louche » (du même auteur).
Le goûter « vitrail », Yves Martin-Guillou
Je dois l’avouer, je suis gourmand et j’apprécie les saveurs d’un goûter pris paisiblement assis à une table, avec comme composants minimum des gâteaux secs et une boisson sucrée. Si, comme Proust, je laisse mon esprit descendre dans le grand bleu de mon passé, ma mémoire et ses gueuses de fonte s’arrête dans la cour pluvieuse du pavillon de ma marraine près de Paris. C’est là , je suis sûr, que je peux revivre mon premier goûter mémorable. Il faut dire d’abord que cette maison de Montlignon était un cadre fantastique pour l’enfant que j’étais, venu en vacances du Maroc. Ma marraine avait épousé Georges, un russe blanc émigré qui faisait profession d’antiquaire, entre Saint Ouen et Montmorency. Ses trouvailles s’entassaient dans la maison qui servait de vitrine et où tout était à vendre : les meubles, les tapis, les statues de marbre, les panoplies d’armes blanches, et puis cette armure qui m’effrayait tant le soir. Il y avait un piano à l’étage et une porte en vitrail, fragile et moyenâgeuse qui donnait sur une terrasse. Dans la cour arrière et l’atelier qui la prolongeait, Georges réparait et restaurait tout un capharnaüm d’objets qui me fascinaient : un fourreau de sabre, une marqueterie, des anges en métal doré… Georges, de haute stature et avec des yeux verts et bridés de chat, mettait une coquetterie à n’avoir jamais parlé un français correct. Il continuait à supprimer les articles et à rouler les « r ». « Laisse enfant courir et s’amuser », disait-il à « Tom Pouce », sobriquet que lui et lui seul utilisait pour ma mère. Aussi, ma sœur et moi gambadions dans cet espace merveilleux où se cotoyaient un « if » en métal, support conique de bouteilles vides, un buste moussu de Napoléon III qui, posé par terre, était aussi haut que moi, des enclumes, des bergères éventrées… On avait trouvé et déplié un parapluie, accessoire quasi inconnu au Maroc. Appuyé contre le mur il était l’espace de notre cabane. Son manche était calé par un billot de bois qui servait aussi de table. Au comble de l’excitation, nous avions senti les première gouttes d’un orage estival et nous étions trop heureux de nous réfugier sous notre abri. La porte vitrée de la cuisine s’est ouverte et maman (ou marraine) nous appela pour le goûter. Une brève négociation s’ensuivit car les hallebardes qui tombaient nous interdisaient de traverser la cour. Notre chapiteau nous paraissait idéal pour nous attabler et prendre notre quatre heures. Profitant d’une accalmie, j’ai été chercher les petits beurres et les deux verres de limonade proposés et c’est sous la coupole noire du pépin que nous avons festoyé. Une baleine détachée laissait bien couler quelques gouttes dans mon cou, mais ma joie d’enfant était parfaite. Les gâteaux secs avaient un goût sablé incomparable et la limonade était suave et pétillante à la fois. Il me suffit aujourd’hui d’un gâteau et d’un peu de pluie pour que, même dans la chaleur de mon foyer, je m’imagine assis en tailleur sous un parapluie. Mai 2007
Fumée, par Carole Menahem Lilin
Fumée
J’avais douze ou treize ans. L’odeur de bois brûlé qui souvent imprègne les vieux murs, les ruelles médiévales ou les maisons villageoises, me semblait le signe du mystère.
Lorsque cette odeur de fumée et de rêve s’élevait au cours d’une banale promenade, mon cœur se mettait à battre, mes yeux partaient dans le vague. Pourtant je ne m’échappais pas sur la lune, comme mon père m’en plaisantait parfois. J’étais au contraire intensément terrienne, présente, mais surprise et comme démultipliée. L’obscure odeur d’écorce chatouillait, au fond de mon nez, sur les claviers de mon crâne, des consciences énigmatiques, mi animales mi humaines, qui m’échappaient le reste du temps.
C’était soudain comme si toute une lignée d’ancêtres me parlaient, me disaient le feu gris de la tourbe, les racines et tubercules sous la cendre, l’écorce rougeoyante, craquelée, des châtaignes, les regards farouches des bêtes dans le sous-bois, la chair grillée des menus animaux, la peur et la braise, le réconfort enfin d’une flamme brûlant à petits crépitements lorsque tout aux alentours est humide.
J’associais cette odeur de foyer à demi étouffé à son contraire : la brume, l’eau, le froid, la nuit. Mais c’était aussi les monstrueuses cheminées des châteaux médiévaux, ou le petit brasero auquel les voyageurs réchauffaient leurs mains gelées ; c’étaient les feuilles sèches et les fétus de paille longuement consumés et mêlés à la terre pour la nourrir ; c’étaient la nourriture et la vapeur merveilleuse de la soupe ; c’étaient le poêle, la parole et le livre, les chants et les chuchotements, le travail toujours recommencé ; c’étaient enfin tous les gestes minuscules et pourtant souverains de ceux qui m’avaient précédée, qui avaient permis le maintien de leur vie souvent précaire, qui avaient assuré le passage des générations et mon hasardeuse venue au monde.
Ainsi, au coin d’un mur aux moellons déchaussés ou contre un volet de bois à jamais imprégné des émanations de la fumée, m’envahissait le sentiment exaltant d’être en vie. Moi j’étais, j’étais là, pétrie de cendre odorante, minuscule entre les fumerolles à la fois charnelles et fantomatiques. Grâce aux êtres obstinés dont je procédais, j’étais à mon tour une entrée de lumière : flammèche vive, feuille tremblée, petit escargot circulant le long de l’écorce jusqu’aux voûtes de mémoire. Je ne disais rien : comment aurais-je trouvé les mots justes ?
Je sentais, depuis mes pieds fermement posés dans le sol jusqu’au sommet de ma tête, se consumer en spirales ce lent encens des siècles, cette odeur étouffée qui mêle, dans une même ignition, pierre et végétal. Je sentais vibrer en moi l’éveil de la matière, brûler le creuset alchimiste - et soudain j’aspirais avidement, affolée de respect devant cette « œuvre au noir » dont j’étais le réceptacle – et dont le secret se chiffrait en lettres de fumée.
Carole Menahem-Lilin, février 2007
