La saveur de la vie, par Roselyne Crohin
A Françoise B
Sa vie n’était qu’un collier d’embarras. Elle avait la saveur de la tristesse. Vêtue de couleurs sombres, les cheveux gras, pas maquillée, elle arrivait chaque matin en traînant les pieds. Elle posait toujours son gros sac informe sur le bureau. Ca faisait un gros tas qui la dissimulait à moitié. Jamais bonjour, jamais un sourire. On savait tout juste qu’elle s’appelait Brigitte Legrand.
J’étais jeune, encore étudiante et je travaillais les mois d’été dans un cabinet d’assurances de ma ville natale. Pour échapper à l’ennui et au dégoût qu’elle m’inspirait, je saisissais toutes les occasions de sortir : porter un pli à la Poste, chercher un chéquier à la banque ou un paquet de café à l’épicerie.
Aujourd’hui, dans mon cabinet de consultations de psychologie, à l’hôpital de Nanterre, c’est au moins une fois par jour que je reçois des Brigitte Legrand, des femmes laminées par leur travail ou par leurs proches, qui ont perdu la saveur de la vie. Petit à petit, je reconstruis avec elles ce que j’appelle l’estime de soi. Quelle satisfaction, quand au bout de quelques rendez-vous, je vois fleurir une écharpe vive sur le pull noir, ou sourire une bouche discrètement fardée. Alors, j’encourage par un petit compliment. « Comme ça vous va bien le bleu turquoise ! » ou « Ce rouge à lèvres est très discret, mais il change tout ! ». A chaque fois, je constate qu’un pas est franchi et que l’on va s’acheminer, plus ou moins vite, avec sans doute quelques rechutes, vers un mieux-être, une sortie du tunnel. Dans ces instants, je repense furtivement à Brigitte Legrand et j’ose espérer que quelqu’un, un jour, lui a tendu la main.
Roselyne, Le 24 novembre 2009
Jour de liberté, par Nicole
Je suis seul aujourd'hui. J'ai devant moi la perspective d'un jour sans obligations, une respiration dans ma vie trépidante.
Suite à un malentendu au sujet de mon « compte temps », me voici obligé de prendre un jour de RTT dans la semaine.
Ma compagne est partie au travail en ronchonnant – Il n'y a pas de justice, est-ce que j'ai des RTT dans la semaine moi ? - Les enfants sont à l'école, un espace de liberté sans fin s'ouvre à moi.
Je ne vais sûrement pas en profiter pour faire les corvées et paperasses en retard. Je veux savourer chaque heure, chaque minute de ce jour. Je veux flâner le nez au vent, redécouvrir l'architecture de la ville, savourer un café à une terrasse ensoleillée, pousser jusqu'à la Pointe Rouge pour déjeuner de poissons grillés. Ensuite, je contemplerai la mer et ses couleurs changeantes. Puis en rentrant, je m'arrêterai chez le traiteur italien pour le repas de ce soir, et aussi chez le fleuriste pour un bouquet odorant. Il y a trop longtemps que je n' ai pas acheté de fleurs à ma chérie !
Il n'y a rien à faire, je ne peux m'empêcher d'organiser cette journée. L'habitude, sans doute, d'avoir un emploi du temps minuté.
Comment faire pour oublier le temps et se laisser aller ?
Après un moment de réflexion, la réponse m'apparaît, évidente, je dois enlever ma montre et vivre cette journée à l'instinct: me faire un café quand j'en ai envie, ne pas me raser, manger quand j'ai faim. Bref faire ce que j'ai prévu, mais sans regarder l'heure. C'est pour moi un véritable défi. Ah, aussi, éteindre le portable pour ne pas me laisser envahir par les appels indésirables. Je décide d'être « injoignable »: pas d'appels, pas de courriels !
Je ne me souviens pas d'un seul jour, même en vacances, où je n'aie pas répondu à une sollicitation du bureau. Mais aujourd'hui, je serai inflexible envers tout le monde, amis, ennemis, du travail ou de la vie. Je vais leur montrer que je suis capable de faire la soude oreille, et le monde ne s'écroulera pas autour de moi !
Alors que pieds nus sur la terrasse je savoure au soleil ma deuxième tasse de café, un bruit incongru me fait sursauter. Le téléphone fixe ! Tiens, je l'avais oublié celui-là ! Instinctivement je fais un pas vers la porte-fenêtre pour aller décrocher. Mais non, je m'arrête, le répondeur est branché. Je continue de boire mon café à petites gorgées gourmandes, ce qui ne m'empêche pas de tendre l'oreille pour identifier le correspondant. Ah! Brouhaha de fond, voix féminine avec un léger accent, phrases récitées sans conviction, c'est du télémarketing. J'ai bien fait de ne pas répondre.
Il faudrait penser à nous mettre sur liste rouge pour éviter ces appels, qui quasiment tous les soirs, quand nous rentrons encombrent le répondeur.
Je le note donc sur la liste des choses à faire qui s'allonge indéfiniment. Vraiment n'y-a-t'il rien que je puisse biffer ? Est-il possible que nous ayons accumulé autant de retard ?
Il faudra s'y mettre sérieusement ce week-end. La conscience tranquille, je sirote mon café jusqu'à la dernière goutte, en observant une mésange qui picore les graines de la mangeoire suspendue aux branches du noisetier.
« Ce week-end ce n'est pas possible ». Une petite voix obsédante s'insinue dans mon cerveau. Ce week-end il y a quelque chose de prévu, c'est sûr. Mais quoi ?
Mon cerveau, engourdi par la douceur de cette belle journée, met plusieurs minutes à retrouver le « quoi ». Jusqu'à ce que la pensée jaillisse telle la lave d'un volcan: ce week-end nous fêtons les soixante ans de mon père ! Ma soeur arrive de Paris avec sa petite famille. Deux jours de retrouvailles et de bonheur pour tout le monde, donc, pas question de s'attaquer à la pile de factures et de papiers divers.
J'y jette un coup d'oeil pour expédier le plus urgent: pas question de payer 10% en plus sur les impôts pour quelques jours de retard, mais je ne vais pas y passer la journée. Je plonge donc dans cette pile, convaincu que dans quelques minutes j'irai flâner au bord de l'eau.
Je sursaute en entendant une clé tourner dans la serrure. Dans la matinée ? Est-ce le jour de la femme de ménage ?
« Papa, c'est cool que tu sois là !» Les enfants surgissent dans le salon, cartables sur le dos, accompagnés de la bay-sitter. 16h30 ? Non ! Ce n'est pas possible ! Où est passée ma journée ?
Je suis toujours pieds nus et pas rasé, mais là s'est arrêtée ma liberté !
Nicole Artaud, novembre 2009
"Je vous parle d'un temps...", par Danielle Geroda
Tatie Danielle fulminait devant sa bouteille de Vichy . . . Voilà que ses aigreurs d’estomac la reprenaient . . . sans doute la bile accusait un trop plein. Mais comment aurait-il pu en être autrement ! Tatie s’était encore fâchée, ce matin avec cet énergumène irrévérencieux, son neveu en l’occurrence, dont elle avait momentanément la charge en l’absence des parents et qui passait son temps à la harceler, à refuser sys-té-ma-t-ique-ment tout conseil venant d’une tata rébarbative, peu drôle et vieillissant très mal selon ses dires.
C’est vrai qu’il lui empoisonnait son existence en rameutant chez elle tous les loustics mal éduqués qu’il fréquentait. Son salon rutilant avait perdu tout cachet depuis qu’il en avait fait son QG. Elle préférait donc quitter les lieux et pensa qu’une petite halte au « Café des bons amis » avant de prendre son train, lui permettrait d’oublier cette fin de matinée houleuse.
O jeunes gens ! Fleurs du monde vivant,
Maîtres du mois d’avril et du soleil levant,
N’écoutez pas ces gens qui disent ; soyez sages !
La sagesse est de fuir tous ces mornes visages.
Elle avait trouvé justement une place pour lire le journal et se préparait à s y plonger pour dresser l’inventaire de nouvelles croustillantes à se mettre sous la dent. Mais l’oubli des lunettes allait sans nul doute perturber le bon déroulement de sa lecture. De toute façon, dans son tailleur étriqué, prince de Galle, elle ne se sentait pas en grande forme. Que lui avait–il pris de choisir celui ci, en harmonie toutefois avec son chapeau gris bleuté. Elle se voulait coquette... et en principe trouvait toujours la tenue adéquate correspondant à l’évènement du jour. N'en déplaise à ce petit impertinent, riant à gorge déployée en la voyant sortir de la maison ainsi vêtue. Que diable ! ce n’était pas un déguisement !
Soyez jeunes, gais, vifs, aimez ! Défiez-vous
De tous ces conseillers douceâtres et sinistres.
Vous avez l’air joyeux, ce qui déplaît aux cuistres...
Le teint frais, le pied sûr l’œil clair, toutes vos dents !
Ah bien sûr ! Si on rentrait dans les détails, Tatie n’était plus aussi pimpante.
Mais la crème Bourgeais ravivait quelque peu les joues ridées et elle avait toujours pris soin de sa dentition. Il valait mieux, vu le prix du bridge qu’elle avait consenti à se faire poser l’an passé.
Aujourd’hui, elle avait rendez-vous avec Gaspard, une connaissance de courte date et rencontrée grâce à la rubrique matrimoniale. Depuis la disparition de son cher et tendre, elle multipliait les rencontres amicales. Le plus, si affinités, elle n’y pensait pas. Mais les sorties thé dansant, avec un cavalier expert en tangos et valses, lui convenaient parfaitement. Alors de quoi se mêlait-il cet avorton, plein de raillerie et lui dictant sa façon de vivre, jugeant celle qu’elle menait indécente?
Bon ! C’est vrai ! Elle avait passé l’âge ! Mais quel âge ? Oui, celui justement de cette midinette assise non loin d’elle, à qui, il suffisait simplement de montrer ses gambettes pour témoigner de son allure dans le vent, up to date.
« Hier encore, j’avais 20 ans . . . » La musique nostalgiquement diffusée dans le bar laissait l’Arménien mettre le doigt sur les souvenirs enfouis sous le chapeau bleuté. Ah ! Elles étaient loin les années lycée. Les jupes se portaient plus longues à l’époque. Le genou avait à peine le droit de passage entre les chaussettes blanches en coton et la base du duffle-coat laineux. Pour arpenter les salles de classe, pas de tenue extravagante et personnelle. Il était de bon ton de tout camoufler derrière la blouse stricte : semaine paire, blouse à petits carreaux vichy bleu et blanc, semaine impaire, la même en bleu marine. L’accoutrement, pour ainsi dire, seyait à merveille chaque élève, lui ôtant tout esprit d’originalité en misant sur une juste égalité ! Seul le nom brodé en haut à droite apportait l’identification nécessaire, puisque les cheveux, attachés soigneusement ne venaient pas jouer les rebelles. Tatie lorgnait au passage ceux de la miss voisine vraiment en bataille sur le visage et qui dissimulaient son minois.
Eux, ridés,, épuisés, flétris ,édentés, chauves,
Hideux : l’envie en deuil clignote en leurs yeux fauves. . .
Ils composent, avec leur fiel et leurs dégoûts,
Une sagesse pleine d’ennuis et de jeûnes,
Et faite pour les vieux, osent l’offrir aux jeunes !
15 heures de l’après-midi ! Mais que fait cette demoiselle dans un café ! Le lycée est bien permissif ! Il n’y a donc plus de surveillance. Pas étonnant, tout ce qui arrive ! Et encore celle ci a l’air sérieuse, seulement en lien direct avec son baladeur. La boisson ne semble pas non plus alarmante ! Un verre de limonade, c’est bien. Mais quand même, de son temps, Tatie ne fréquentait pas seule les bars.
Perdue dans ses pensées, Tatie fut ramenée rapidement au goût du jour en voyant, oh surprise, surgir de nulle part un personnage facilement reconnaissable, de part ses rires peu discrets.
« Tatie ! qu ’est ce que tu fais là ! Tiens, je te présente ma copine Capucine. On va travailler ensemble sur une dissert. C’est un poème de Victor Hugo à commenter : Océan. Il traite de l’opposition jeunes vieux.
Capu ! tu sais, tatie va pouvoir nous aider ! elle est formidablement jeune d’esprit. Je l’adore. »
Mimi, la fourmi, par Rosalie
MIMI, LA FOURMI
C’est sûr quand on est une fourmi de 18 mètres, la vie devient très compliquée. Impossible de pénétrer dans la fourmilière sans se désarticuler ; que faire de ces immenses pattes encombrantes ? Comment jouer avec ses camarades du même âge sans les effleurer, avec un corps si lourd, si pesant ? Un coup de patte équivaudrait à un coup de massue pour ses petits compagnons de jeux. Rendue gauche avec ses membres interminables, Mimi la fourmi a bien du mal à ne pas s’emballer.
Elle est repartie tout à l’heure, une tornade ! Ses partenaires se sont blottis les uns contre les autres dans un coin de la fourmilière, de peur de prendre un mauvais coup. C’est que la surcharge pondérale est importante ! c’est du massif ! Quelques contestataires mécontents, sans se soucier du malaise qui envahit Mimi la fourmi, cherchaient à associer un maximum d’acolytes pour la chasser hors du nid, le plus loin possible.
Elle pleurait des larmes d’acier : sa vie n’était qu’un collier d’embarras.
Comment vivre au-dehors, toute seule, dans ce froid glacial ? Une expulsion en hiver, c’est pourtant interdit chez les humains ; Mimi s’interroge : ça n’existe pas la solidarité chez les fourmis ? Quel manque d’accompagnement en ce début de vie !
Elle se résigna à chercher un endroit pour s’abriter, un lieu à la mesure de son gabarit, à l’abri des regards indiscrets et méfiants. « Peut-être là, s’interrogea t-elle, entre les arbres, dans ce parc bien tranquille ». Mais il faisait là-dedans aussi noir que chez le loup. Au moindre bruit, elle sursautait. Ses yeux ronds écarquillés inspectaient tous les recoins. Ses antennes en alerte étaient attentives à tous les bruits ; tout semblait suspect. Prise de panique, Mimi se rapprocha de la ville illuminée et je vous prie de croire qu’avec ses pattes de géant, pas de besoin des bottes de sept lieux pour y arriver rapidement. Au pied d’un immeuble, une faible lueur au-dessus de sa tête, bien recroquevillée sur ses fines mais interminables pattes velues, Mimi finit par s’endormir d’épuisement.
Surpris au premier abord par cette fourmi de 18 mètres, je me pris de compassion pour la bête et lui proposai, sans cérémonie, de passer la nuit dans l’entrepôt attenant à mon immeuble. Les yeux hagards, lasse de fatigue et sans vraiment comprendre pourquoi, elle accepta et me suivit.
Je pris les clefs que je venais de glisser dans ma poche et ouvrant la lourde grille, lui confectionnait un lit de fortune, toutefois bien douillet, avec les accessoires oubliés à même le sol (carton, couverture…). Mimi en profita pour s’étirer et se mettre à son aise. Sereine, elle pouvait s’étaler sans craindre ni représailles, ni de blesser quelqu’un. Son calme intérieur revenu, elle s’endormit.
Après un tour de clef protecteur dans la serrure, je rentrai me coucher, éreinté après un périple de plusieurs jours avec mon semi-remorque à travers les routes difficiles des pays de l’Est.
Un voisin avait vu toute la scène et m’observa quelques instants. Puis, s’approchant de moi – c’était mon voisin qui est un peu fou - me glissa à l’oreille : « La pêche a été bonne à ce que je vois ? » puis, se ravisant : « Je veux dire, c’est un trésor, c’est pas courant ! ». Mais que croit-il celui-là ? hors de question de faire jouer la bête de cirque à ce pauvre animal, déjà peu gaté par la nature. Qui plus est, délaissé par les siens, comment pourrait-elle survivre toute seule ? les fourmis vivent en colonie.
Son existence qui n’était jusqu’à maintenant qu’un collier d’embarras, aussi courte soit-elle, ne vaut pas une vie solitaire…
Demain, je repars à travers les routes d’Europe avec mon semi-remorque. Moi aussi, seul dans ma cabine, je m’ennuie terriblement, et encore plus le soir à l’arrêt où seuls quelques échanges radio ponctuent les nuits si longues.
Pourquoi ne pas ne pas proposer à cette fourmi de partager mes voyages ; je l’installerai dans la remorque qu’elle agencera comme bon lui semble et se confectionnera une chambre douillette. Avec sa taille de guêpe, sa silhouette svelte, digne d’un mannequin de haute couture, il lui restera bien assez de place pour se mouvoir. Mimi aurait une maison mobile – adaptée à sa taille - qui lui permettra de vivre de nombreuses aventures.
Elle pourra ainsi oublier que sa vie n’était qu’un collier d’embarras…
Héritage, par Carole Menahem-Lilin
Héritage
Je suis si loin des voix, des rumeurs de la fête, disais-tu – avec cette voix à toi, assourdie quand on l’aurait attendue vibrante et même tonnante, tombant ainsi du haut de tes 1m 90. A moi petite fille, cette voix affaiblie donnait envie de pleurer tant elle paraissait provenir d’ailleurs - d’où, de quel paysage où je ne pourrais te retrouver ?
- Je suis si loin des rumeurs de la fête… répétais-tu, comme étonné. - Mais vas-y toi, ajoutais-tu. Et tu me poussais doucement, du plat de la main sur l’omoplate. Vas-y petite, tu es en âge de t’amuser … insistais-tu comme tu voyais que je ne bougeais pas.
Tu me donnais 20 Francs et, d’un geste qui cette fois ne transigeait pas, m’envoyais vers les manèges, les bonbons et mes copains qui me faisaient signe là-bas… Là-bas où tu ne me suivrais pas. Tu réussissais même à extirper, de ton visage fripé et lourd comme une besace, un sourire d’encouragement… Alors je partais en sautillant et tu demeurais là debout, si grand et gauche dans son vieux veston couleur brouillard et dont les pans retombaient autour de toi, depuis le haut de tes épaules, comme deux ailes déplumées.
En apparence, c’était donc moi qui partais et toi qui m’attendais. Mais je savais bien que ce n’était qu’un leurre et qu’abandonnant ici sa dépouille, tu t’étais replié déjà vers ce pays bien à toi, une terre de promesses noires que ses mots me laissaient entrevoir parfois mais où tu ne m’emmenais jamais.
D’ailleurs je ne me faisais pas d’illusion. Je savais que tu avais repris, déjà, ta psalmodie.
Je suis si loin des voix, des rumeurs de la fête.
Le moulin d’écume tourne à rebours
Le sanglot des sources s’arrête…
Moi, c’était le vertige des manèges, l’épuisement du rire, les petites contrariétés aussi, chamailleries d’enfants entre eux, qui soudain m’arrêtaient.
Mais il restait 15 francs, puis 10, puis 6, et je me relançais, avide de croquer à pleines dents ce qu’il restait de jour, comme une pomme un peu tachée mais si bonne encore… Et puis non, plus si bonne car l’amertume de l’abandon s’y mêlait. Je me sentais trop seule, avec tant de « jeu » dans le jeu ; cela donnait aux choses et aux visages un doux, un lent, un douloureux vacillement.
L’heure a glissé péniblement
Sur les grandes plages de lune…
Oui, l’heure avait glissé et je revenais, trop vite au gré de mes amis ; mais happée par cette grande figure qui ne se livrait pas, qui me voyait à peine. Je revenais en courant, pressée, on ne sait pourquoi, de retrouver ce grand bonhomme aux paupières tombantes, qui n’avait pas besoin de moi – et qui était pourtant mon grand-père.
Etait-ce dépit de petite fille n’avoir pas su retenir ton attention ? Etait-ce le sentiment que ce paysage intérieur dont tu me tenais éloignée tu me le devais, par voie de transmission et comme d’héritage ?
Je suis si loin des voix, des rumeurs de la fête.
Le moulin d’écume tourne à rebours
Le sanglot des sources s’arrête…
L’heure a glissé péniblement
Sur les grandes plages de lune…
Je m’immobilisai un instant à quelques pas, t’écoutant, le cœur perdu.
Dans ma main, je serrais les cinq francs qui me restaient, et que je n’utiliserais pas. Tu n’avais pas bougé, mais t’étais enfoncé plus avant dans le gris.
L’heure a glissé péniblement
Sur les grandes plages de lune…
Et dans l’espace tiède étroit sans une faille,
Je dors la tête au coude
« Certes tu dors grand-père, tu dors debout ! » Et moi qui courais autour de toi, j’existais à peine. Pourtant si je tombais ou me faisais mal, tu t’agenouillais devant moi, scrutant l’entaille, attentif soudain, et si patient, amical… Mais, grand-père, je n’allais pas me blesser à chaque fois pour que tu daignes t’accroupir à mes côtés ?
D’ailleurs ce n’était pas ce que je voulais de toi, cette inquiétude un peu bête, car on ne meurt pas d’une égratignure, tu le savais bien. Ce que je voulais, c’étaient tes yeux d’un gris plombé souriant enfin dans les miens, tandis que tu prononcerais pour moi ces mots compliqués et lents…
Mais non. Tu faisais celui qui ne comprenait pas, celui qui ne voulait pas. Ces mots qui introduisent à l’enchantement noir, ces mots qui te faisaient tour à tour si royal et si creux, tu ne les partagerais pas, tu voulais les garder pour toi.
Ainsi ressassant mon dépit allais-je vers toi qui ne me voyais pas revenir, grand-père. Ou plutôt, ainsi je retourne vers toi à travers les années, tentant, avec ma lucidité d’adulte, de parler mon trouble d’enfant – trouble aggravé de ne pas posséder les mots qui m’auraient permis de dire, de dire fort, exact, puisque ces mots, du haut de tes 1m90 formidables, tu les gardais – tu me les défendais.
Temps terrible temps inhumain
Chassé sur les trottoirs de boue…
Dans une âpre mêlée de rires entre les dents
Les rires entre les dents, je voyais ce que ce pouvait être, j’en avais le goût. Mais pourquoi « âpres » ? A ma mère, à ma grand-mère, j’aurais posé des questions, ou bien j’aurais réclamé : « Raconte-moi cette histoire de temps, explique-moi cette chanson de la boue », sûre à l’avance d’être exaucée. On aurait déplié les mots pour moi, on les aurait même pliés à mon désir de petite princesse. Mais on leur aurait aussi limé les dents. Et justement, ça, je ne voulais pas. Je voulais, tombant depuis tes créneaux, issu de ta voix qui ne concédait pas, ce chant là, avec toutes ses mâchoires et ses mâchicoulis d’orage.
C’était donc à toi, homme trop grand aux ailes de fumée, propriétaire expatrié – c’était à toi que je devais demander. Mais je ne le pouvais pas. Tu m’aurais regardée de ses yeux qui ne me voyaient pas – ou ne me voyaient que trop bien, et voulait exorciser, justement, l’entrave de la ressemblance. Et tu m’aurais dit, comme tout à l’heure : Ne t’attarde pas. Va, va vers les rumeurs de la fête, va vers la vie.
Tu voulais rester seul, et moi je ne voulais pas t’y laisser.
Loin du cirque limpide qui décline des verres
Loin du chant décanté naissant de la paresse
Dans une âpre mêlée de rires entre les dents
Une douleur fanée qui tremble à tes racines…
L’air tremblait, lui aussi. Le crépuscule gagnait, menaçant à tout instant de t’effacer. Mais que voyaient-ils, ces yeux qui ne me voyaient pas ? Les regards inapaisés des disparus ? La guerre, l’exode des consciences, la tuerie orchestrée par des mensonges ? L’encombrement des corps perclus de noire mémoire ?
Je lisais en toi l’étonnement d’être resté là, sur le rivage noir, avec ce chant d’absence qui te déséquilibrait, qui quelquefois voulait chanter, quelquefois voulait se taire.
Je lisais en toi. Je t’aimais. Et j’aimais à travers toi ce monde d’enchantements tristes que tu me dérobais.
D’habitude nous rentrions sans parler, moi sautillant sous le pli cassant de ses ailes… Le silence que j’observais avec toi ne m’était pas habituel : il était stratégique. A un moment ou un autre, tu oublierais qu’il te fallait protéger ma présence, et te jetterais à nouveau dans les mots…
Ce soir là aussi nous reprîmes le chemin, moi secrète, toi silencieux. Et, comme attendu, les mots vinrent… Ils vinrent et me blessèrent.
Je préfère la mort l’oubli la dignité
Je suis si loin quand je compte tout ce que j’aime,
dis-tu.
Ce fut insupportable de netteté, soudain. Je me vis partir en vrille, droit devant, te laissant loin derrière. A ma droite, de l’autre côté du muret, un chien hurlait, tentant de sauter plus haut que ma peine. Devant moi, un camion prenait le virage. Derrière moi, toi, mon grand-père qui ne me voulait pas, qui ne me parlait qu’en m’oubliant – derrière moi tu courais maladroitement, battant de ses ailes grises et lourdes, déshabituées. M’appelant. Mais je ne m’arrêtais pas. Non, je le voyais, je ne m’arrêterais pas : c’était mon tour de jouer la distance. Et je vaincrais : j’irais me jeter tout droit contre le camion, déchirant mon cœur, donnant un sens concret à ma peine.
Je préfère la mort l’oubli la dignité…
Tout cela que je vis, j’y adhérai sans recul, ne comprenant pas que c’était ma propre vie que je jouais dans l’assaut de cette forteresse-là… seul comptait l’instant et j’allais m’élancer.
Mais tu dus percevoir mon frémissement, qui n’était plus d’enfance – du moins, plus de petite fille – et pressentir la révolte qui allait me jeter dans le chant noir. Car tu sortis une main osseuse de sous ta veste grise, et me retins par le poignet. Puis, et si doucement que j’aurais pu croire que tu ne t’adressais pas à moi, s’il n’y avait eu ces doigts brûlants enveloppant mon bras :
- Un jour nous parlerons des mots, petite, de leur envoûtement et de leur peine.
Et tu extirpas de ta poche un livre de papier jauni, chiffonné, dont la couverture émiettée ne laissait qu’à peine deviner le titre : Main d’œuvre. Mon cœur battait à rompre. Les mots… tu me promettais les mots.
Tes yeux plongèrent dans les miens : - Mais il est si tôt encore dans ta vie. Vas, petite, cours, joue, saisis…
Tu eus alors un sourire inimitable, si jeune : - Saisis l’insaisissable… saisis la pomme et la statue… Et attends… Attends que te saisissent tes propres mots.
D’un doigt léger, tu essuyas mes larmes ; puis tu rangeas le volume épuisé à l’intérieur de ta veste, contre ton cœur…
Ce même volume qui tremble dans mes mains, tandis que je te veille dans ton dernier sommeil. Le crépuscule a gagné, grand-père, et t’a effacé. Mais, tandis que je lis tout haut les vers que tu aimais, je te sens pourtant si proche… confondu à ces feuillets qui ne me quitteront plus.
Carole Menahem-Lilin, novembre 2009
Le poème de Pierre Reverdy cité s’intitule : « A double-tour », et est tiré de son recueil Le chant des morts (1944-1948), recueil repris dans Main d’œuvre (Le Mercure de France, 1949, et Poésie Gallimard, 2000). En voici le texte complet, rétabli :
Je suis si loin des voix, des rumeurs de la fête
Le moulin d’écume tourne à rebours
Le sanglot des sources s’arrête
L’heure a glissé péniblement
Sur les grandes plages de lune
Et dans l’espace tiède étroit sans une faille
Je dors la tête au coude
Sur le désert placide du cercle de la lampe
Temps terrible temps inhumain
Chassé sur les trottoirs de boue
Loin du cirque limpide qui décline des verres
Loin du chant décanté naissant de la paresse
Dans une âpre mêlée de rires entre les dents
Une douleur fanée qui tremble à tes racines
Je préfère la mort l’oubli la dignité
Je suis si loin quand je compte tout ce que j’aime
Histoire d'eau, par Jean-Claude BOYRIE
Histoire d'eau.
[ Illustration de l'auteur ]
Le combat de Marthe contre l'Administration, l'Autorité tout puissante, bref l'Adversaire avec un grand A, ressemblait à celui du pot de terre contre le pot de fer. Il avait duré des années. La vie de cette nouvelle « Pasionaria » s'était écoulée en interminables procédures, son recours contre le lac de retenue était monté du Tribunal administratif au Conseil d'Etat.
Défiant les Pouvoirs public et bravant l'opinion générale, notre sirène de prétoire nageait obstinément à contre-courant. Car une majorité bien-pensante voyait surtout les bons côtés du barrage tels que l'irrigation, la pêche, les loisirs nautiques et la production d'électricité.
Avec le temps, Marthe aurait pu mettre de l'eau dans son vin, mais non ! Elle n'avait jamais cédé sur rien : pour elle, la réalisation du projet de retenue était porteuse, non de la vie, mais de mort. Elle ne voulait considérer que son village submergé, définitivement rayé de la carte, sa maison natale disparue, engloutie depuis vingt ans avec ses chers souvenirs.
Chat échaudé, dit-on, craint l'eau froide.
Cette petite femme opiniâtre n'avait pas rechigné à mouiller la chemise, refusant de jeter le bébé avec l'eau du bain.
Elle avait fondé une Association de défense des riverains spoliés du fait du Plan d'eau, mené moult campagnes de presse avec le soutien de journalistes gagnés à sa cause, enfin de guerre lasse engagé le procès.
Tout cela n'est pas la mer à boire, mais pour arriver à ses fins, il lui fallut du temps et de l'argent.
Justement : l'Association n'avait aucune ressource. Marthe eut recours à un avocat commis d'office : un Chicaneau de Sous-préfecture qui n'avait pas inventé l'eau tiède. Au moins avait-il son franc-parler, évitant de noyer le poisson lorsqu'un adversaire intarissable, dégoulinant de dysenterie verbale et pris d'un soudain accès de sodomie diptérophile, s'épanchait en plaidoiries-fleuves.
Tant va la cruche à l'eau qu'à la longue elle s'emplit.
La coupe étant pleine, Marthe l'avait bue jusqu'à la lie. Allons ! Un dernier verre pour la route !
Après des années de durs combats, son association finit par obtenir gain de cause.
L'Arrêté d'utilité publique ainsi que le jugement d'expropriation furent annulés, le Tribunal ordonna sous peine d'astreinte la démolition du barrage et la vidange de la retenue.
Marthe était vieille à présent. La perspective d'une victoire prochaine, au lieu de lui mettre l'eau à la bouche, avait pris pour elle un goût saumâtre et vaseux.
Juchée sur un promontoire qui dominait le paysage, ilôt rocheux perdu parmi l'or de genêts dans le rouge enfer des ruffes, elle pleurait des larmes de sang.
De cet observatoire, la petite Sirène indomptable guettait la baisse annoncée du niveau du lac. Elle souhaitait de tout coeur que le petit ruisseau qui l'alimentait se mît à courir de nouveau. Cela ferait un jour une grande rivière. En attendant, Marthe se méfiait de l'eau qui dort et de sa stagnante turbidité.
Elle avait hâte surtout que son village resurgisse.
Ce fut d'abord le clocher de l'église qui pointa, parmi les nénuphars, à la surface moirée du lac. Il ressemblait à une gigantesque seringue, propre (si l'on peut dire) à administrer un clystère aux anges.
Les cloches, depuis si longtemps muettes, pour avoir été enfouies dans la vase, se remirent à sonner, entrant en action de grâce.
Puis les toits des maisons réapparurent. Après eux, furent exondés les murs encore debout, enfin le pavement des rues tout gluant, exsudant l'humidité.
« C'était donc là ! » s'écria-t-elle. Elle avait reconnu sans peine son quartier, la maison familiale, cette chambre où, un demi-siècle plus tôt, sa mère avait perdu les eaux.
Mon premier domicile, par Régine Vivien
Mon premier domicile
C’est mon premier domicile
Il était tout arrondi
Sombre et humide
Mais chaud et rassurant
Je glissais
Je m’épanouissais
Je dormais
Je grandissais
Dans l’odeur chaude
Dans l’odeur de pain
Au son de cette voix
Heureuse et claire
Je dormais
Dans mon logement
Ce n’était pas une mansarde
Non c’était une bonbonnière
Ou je vivais
Caché, protégé
Douillettement couvé
Quelquefois j’étais malmené
Quand je percevais
Une odeur d’énervement
Une saveur de fatigue
Tout autour de moi
Alors je me roulais
En boule
J’attendais
Cela ne durait pas
Et l’amour, l’espoir
Se diffusaient à nouveau
Et me gagnaient
Moi
Qui ne pouvait
Encore
Ni vagir, ni babiller
Je sentais que
L’on me berçait
Je me laissais aller
Je roulais de-ci de là
Ce logement ne
Possédait pas d’angle
Jamais je ne me cognais
Je nageais dans une mer
Complice
C’est mon premier domicile
Il était tout arrondi
Régine Vivien Le
30 novembre 2009
d'après la phrase : "c'était mon premier domicile, il était tout arrondi".
Le parfum du chèvrefeuille, par J.-C.BOYRIE
Le parfum du chèvrefeuille.
« Bele ami, si est de nos,
Ne vos sanz moi, ne moi sanz vos »
Marie de France.
Juste après la pluie.
Le soleil déjà haut perce la couche de nuages,
darde ses rayons, échauffe la végétation,
éveille les sens de la belle assoupie.
C'est déjà la moiteur d'un presque jour d'été.
L'herbe mouillée exsude une vapeur légère.
Un voile flotte au dessus des buissons,
danse, vite emporté par le vent qui se lève.
Ainsi dit le vent d'ouest, venu de l'Océan,
balayant le royaume invisible des fées.
L'or des genêts déjà brille de tous ses feux.
Sur la lande s'épand son odeur douce amère
Juste après la pluie.
Ombre et lumière. Le bruit de la mer.
Le murmure du vent dans les arbres.
Une promeneuse solitaire erre en ce lieu désolé,
suit un sentier caillouteux qui n'en finit pas.
La blonde inconnue ne voit rien, ne veut rien voir.
Son regard vide est brouillé d'amertume.
Ses yeux sont égarés dans le passé du songe.
Elle voit sur sa route une coudre équarrie,
s'arrête : ce rameau, d'une coudée de long,
l'intrigue. Il ne peut être advenu par hasard.
Pour sûr, c'est à dessein que quelqu'un l'a mis là.
Une liane s'enroule autour de la baguette,
liane dont la fleur se nomme : chèvrefeuille.
Juste après la pluie.
Image singulière en vérité, que celle
de ces deux végétaux étroitement unis,
au point qu'on ne saurait démêler l'un de l'autre.
Le chèvrefeuille, ayant fleuri deux fois, embaume.
Elle se penche, hume le parfum subtil
qui monte jusqu'à ses narines frémissantes,
en faisant resurgir des souvenirs enfouis.
Cette odeur qui la fait ardre en brûlant désir
se mêle d'un relent d'amours adultères :
une faute ancienne, ores expiée. Elle croyait
l'avoir chassée de sa mémoire pour toujours....
Juste après la pluie.
Une idée, un soupçon l'effleurent,
elle s'en défend, d'abord, farouchement.
« Non dit-elle, cela n'est pas, ni ne peut être ! »
Comment peut-on nier les choses qui furent ?
Cet effluve est porteur de nostalgie et non de remords.
Les larmes embuent aux yeux, sans qu'elle arrive à les refouler.
Elle ne peut se retenir de penser à son amant d'hier,
aujourd'hui l'exilé, le réprouvé, le proscrit.
Elle ne peut s'empêcher de l'imaginer tout proche,
alors qu'il se trouve au loin. Loin, très loin d'elle.
A moins que...
Juste après la pluie.
Elle a cette intuition terrible
qu'il a peut être enfreint l'interdiction du roi.
Qu'au péril de sa vie, il a voulu laisser
une marque de son passage, une trace, un signe.
L'insensé !
Elle veut en avoir le coeur net.
Ramasse la baguette de coudrier et le chèvrefeuille avec.
Remarque entre les spires de la tige des mots gravés,
simples et maladroits.
Yseult pourtant sait lire le message de Tristan :
« Belle amie, ainsi va-t-il de nous :
Ni vous sans moi, ni moi sans vous. »
Texte d'origine :
D'eus deus fu il tot autresi Il en fut ainsi de tous deux
comme du chevrefueil estoit comme il en est du chèvrefeuille,
qui a la coudre se prenoit : lorsqu'il s'attache au coudrier,
Quant il s'i est laciez e pris qu'il s'y est enlacé et pris
E tot entor le fust s'est mis, et qu'autour du fût il s'est mis.
ensemble puevent bien durer, Ils ne peuvent vivre qu'ensemble
mes qui puis les vuelt dessevrer, et qui cherche à les séparer
li coudres muert hastivement tue aussitôt le coudrier
e le chevrefuiel ensement. et le chèvrefeuille avec lui.
Marie de France, « Le lai du chèvrefeuille »
Traduction et illustration de l'auteur. Sur le thème de Tristan et Yseult, voir aussi sur Atelierdecrits.Canalblog
la nouvelle "La voile blanche de Saint-Malo"
Un chevalier coiffé en brosse, Marcelle Laurent
Un chevalier coiffé en brosse.
- Un chevalier coiffé en brosse ? Franchement, Mamie,
tu crois que ça existait, la brosse, à l’époque des chevaliers ?
- Evidemment ! Tu sais, la mode ça passe et ça
revient.
- Je croyais qu’ils portaient des perruques? S’étonna Alice.
- Seulement quand ils recevaient, ou à la cour. Dessous, ils
avaient les cheveux courts, pour avoir moins chaud.
- Mais…commença Alice.
- Tenez, je me rappelle que mon arrière grand- mère…
- Elle avait les cheveux en brosse ? S’informa Xavier.
- Nooon ! Mais elle disait avoir bien connu un
chevalier ! Pas n’importe lequel, son préféré, celui dont elle avait
appris l’existence au CM2.
- Mais y en avait plus quand elle est née ! Protesta
Xavier.
- Ecoutez, au lieu de m’interrompre tout le temps ! Le
chevalier préféré c’était le fameux Sieur Bertrand Du Guesclin !
- Allons bon !
- Si ça ne t’intéresse pas, Alice…
- Fais pas attention à elle Mamie, raconte.
Donc, ma grand-mère devait avoir la soixantaine, quand,
pour aller faire un tour, elle avait « emprunté » la bicyclette
du curé, sans le lui demander, bien sûr ! Mon aïeule, qui portait le
délicieux nom d’Hélène adorait la campagne et s’y promenait souvent, parfois
même à quatre pattes, à l’affût du moindre signe de vie. Cette fois, pour
éviter un adorable crapaud, elle était tombée lourdement sur le sol. Alors qu’elle
reprenait ses esprits, une haute silhouette en armure debout devant elle lui
avait demandé:
- Vous n’êtes pas blessée?
Il avait une voix basse et profonde. Son armure, toute
cabossée, était rouillée un peu partout.
- Un tas de ferraille quoi ! Conclut Xavier.
- Je dirai, en mauvais état, car dès qu’il esquissait un
mouvement, ça cliquetait de partout, comme les chaînes des fantômes !
Mais, avait raconté Hélène, ce cliquetis c’était comme une
musique, comme un doux murmure entre lui et elle !
- Un bruit de chaîne c’est horrible, ça fout la
trouille ! Rétorqua le gamin.
- Hélène n’avait pas eu peur, et l’homme en habit de guerre
s’était incliné tant bien que mal, en se présentant :
- Sieur Connétable et preux chevalier Du Guesclin. Pour
vous servir, gente dame.
A peine interloquée, elle avait répondu : Hélène Flore,
une admiratrice du Grand Bertrand que vous fûtes !
Il avait porté la main à son front pour repousser le casque
en arrière et il sembla à Hélène que le casque était vide, même si elle le
sentait étrangement habité ! Hélas, la visière s’était refermée en
claquant, le faisant sursauter et il avait crié : « Vertudieu, Sal……d’armure ! »
Hélène s’était
imaginée qu’il avait les yeux noirs.
- Tu parles ! Depuis le temps qu’il était mort, il ne
devait rester que les trous !
- Tout à fait. Il sentait aussi fort le tabac, un tabac
sucré au goût de pain d’épice que la charogne. Mon aïeule eut un haut le cœur !
Elle lui demanda ce qu’il venait faire en ce début du XIX siècle, tout en se
déplaçant pour éviter son affreuse odeur.
- Voilà ma requête… (Il paraissait tout intimidé). Dans mon
éternité maussade, je voudrais que mon père m’acceptât enfin tel que Dieu m’a
fait et, et… être aimé des vierges qui attendent, dit-on, les braves au paradis !
- Pour votre père, je ne puis vous aider… mais pour les
vierges, si vous n’êtes pas pressé…
Et d’un pas alerte, elle l’avait conduit au garage le plus
proche. Il en était ressorti une heure et demie plus tard dérouillé, brillant
comme un sou neuf. Il ne grinçait plus
comme une porte de prison, il fleurait bon l’antirouille et avait froid !
Alors elle le mena tout droit chez « Mardat » (connu actuellement
sous le pseudo de « Damart »). Il en revint vêtu d’une cote de maille
ultrachic, doublée d’un chaud molleton en laine des pyrénées.
Avec patience, Hélène lui enseigna les bonnes manières, lui
apprit quelques poésies, lui fit chanter des ballades du temps jadis et même,
le fit danser ! Ce fut pour Du Guesclin bien plus compliqué que de manier
sa lourde épée ! Mais il était tenace et, ayant accordé sa confiance à mon
aïeule, il suivit ses conseils avec bonne humeur. Un jour, il ne reparut pas.
- Elle ne l’a jamais revu, après? S’inquiéta Xavier.
- Jamais ! Il arrivait qu’elle perçoive des galopades,
ou des rires juvéniles.
- A cause des jeunes vierges ! dit le gamin en hochant
la tête.
- Tu ne vas pas croire cette histoire quand même ?
Protesta Alice.
- Eh bien, croyez le ou pas, dans le château des Du
Guesclin près de Dinan, Bertrand a disparu du tableau qui le
représentait ! Le cheval du preux chevalier est désormais tout seul, en
plein milieu du champ de bataille !
12 Décembre 2008
Sous le portillon de ma mémoire, par Jacqueline
SOUS LE PORTILLON DE MA MÉMOIRE ……….
Sous le portillon de ma mémoire dépassent des filaments verdâtres munis de quelques feuilles.
Mon jardin secret aurait-il une fissure? C’est j’y cultive mes souvenirs. Cultiver, pas exactement, disons plutôt que je les entrepose et que je les entretiens de mon mieux à l’abri des virus de l’oubli.
Les remèdes contre l’oubli ? Il y en a plusieurs, plus ou moins efficaces. Les photos, par exemple, ça aide beaucoup, c’est comme un herbier. L’inconvénient c’est qu’elles perdent de leur pouvoir avec le temps. Elles se fanent, les couleurs s’estompent, les références s’en effacent et on ne sait plus à quel lieu, à quel personnage elles se rapportent. C’est ennuyeux car si on mélange on fabrique des chimères monstrueuses. C’est pareil pour les films, on ne peut pas compter sur une conservation éternelle.
Il y a aussi les réunions, d’amis, de famille, d’anciens de ceci ou de cela. A plusieurs on rafraîchit les vieux plants qui s’étiolent. Il faut tout de même se méfier car chacun arrive avec son point de vue initial, qui n’est pas tout à fait le vôtre, mais de plus chacun a entretenu son jardin à sa façon. Des rameaux se sont perdus, des couleurs ont changé, ils n’ont pas tout apporté, ils cachent certaines parties. Et puis ils se contaminent les uns les autres, ce qui fait que, rentré chez vous, la réparation que vous souhaitiez devient un bricolage décevant.
Finalement, le mieux est de faire tout par soi-même. Par exemple faire des évocations, régulières comme des arrosages, des repiquages s’il le faut, afin de réactiver l’ensemble par fragments. Comment se passe une évocation ? Il y a des mots clés, sortes de mots de passe qui vous transportent derrière le portillon, à l’endroit juste correspondant à ce mot.
Parfois je les choisis moi-même, tout exprès, à propos d’un travail, d’un texte à écrire. Selon les cas quelquefois simplement pour me faire du bien.
La plupart du temps le déclic surgit à l’improviste, ça ne manque pas de charme sauf si le souvenir est amer.
Toutefois, n’essayez pas de ‘’rafraîchir’’ un souvenir en le confrontant à la réalité.
C’est comme sortir une plante de son étagère dans la serre et l’amener un peu à l’air libre, elle peut ne pas le supporter. Vous pensiez posséder une chose précieuse que vous connaissiez parfaitement, dans les moindres détails, et voilà que la crudité du réel la rend toute petite, fade, pas unique du tout. Et alors ? Elle se recroqueville, devient malade et fragile. Ça arrive souvent avec les souvenirs d’enfance, j’ai entendu plus d’une fois les gens se plaindre que le souvenir de la maison qui leur avait parue si grande, du jardin qui ressemblait à un parc n’avait pas résisté à un pèlerinage sur les lieux.
Tenez, regardez ce coin si bien entretenu que tout y paraît récent, vivace, avec des feuillages luisants, des pétales pulpeux, des tons lumineux. Ce sont mes pièces les plus chères, les plus souvent visitées, et presque toujours consciemment, par ma seule volonté. Ce sont les découvertes, les premiers émois, les premières fois : la minute précise où mon bébé a glissé de mon corps vers son premier jour – la soirée où l’amour est devenu une certitude juste à cause d’une main qui a saisi la mienne d’une certaine façon. Tout est là, la lumière, le décor, les sensations, comme neuf, sans nostalgie ni regrets.
Par contre, là bas, au fond, une zone où on voit bien que je ne vais pas souvent. Le sol y est sec, les fleurs flétries, les feuilles poussiéreuses. J’y ai avec rage enfoui tout ce dont l’évocation me fait souffrir. Pas seulement de mauvais souvenirs, des bons, des très bons aussi, mais qui donnent la mesure de l’absence, de la disparition, du temps qu’on ne rattrapera jamais. J’ai beau m’arcbouter pour leur fermer l’accès à ma conscience, ils sont comme une matière radioactive dont on ne peut juguler le rayonnement. Ils s’insinuent dans les rêves, marquent des lieux dont on ne se méfie pas, imprègnent des objets d’apparence anodine : une pipe ensevelie dans un recoin du grenier - un vieux pull au fond d’un carton à chiffons…....Heureusement, comme toute radioactivité, l’intensité s’atténue avec le temps et ces réapparitions deviennent plus tolérables.
Ah ! Voilà des mauvaises herbes, n’en tenez pas compte, ce sont des intrus. Ces souvenirs là ne m’appartiennent pas, ils sont suggérés, voire imposés par les autres, la légende familiale souvent fallacieuse, les hauts faits – ou les méfaits – racontés après coup : alors un jour tu as dit à ta maîtresse…. – le vase de tante Agathe, c’est toi qui l’as cassé….Mais ce n’est pas moi, c’est mon frère ou mon cousin ou encore personne ! Je n’arrive pas à les éliminer, de toute façon ils figurent sans doute dans d’autres mémoires auxquelles je n’ai pas accès.
Attention ! Ne dérangez pas ces brindilles amassées en petits tas. Je les appelle les ‘’souvenirs puzzles’’. Ils sont morcelés, tronqués, il faut se mettre à plusieurs pour en reconstituer l’intégralité : je me rappelle le mariage de Chose, mais c’était quand ? – comment s’appelle-t-il le cousin de Machin ?....Certains resteront à jamais incomplets car ceux qui détiennent les autres morceaux ont disparu.
Et maintenant arrêtons nous un moment. C’est le seul arbre de tout le lot, le seul endroit un peu organisé. Voyez comme il a un vrai tronc robuste et comme ses branches forment une belle charpente. C’est mon arbre du savoir. Je voulais le nommer arbre de la connaissance, mais c’est déjà pris avec une autre acception. Restons donc modeste.
Le tronc est fait des acquis de base depuis le plus jeune âge, les alphabets, les chiffres, la manière de s’en servir, grammaires, formules. Puis des rameaux se sont développés dans de nombreuses directions, devenant branches de plus en plus solides.
Ici la branche des sciences, j’y venais souvent autrefois, mais voyez tous ces trous blancs sur les feuilles ? Il m’est de plus en plus difficile de faire une reconstitution complète, c’est déconcertant et inquiétant.
Là, ce qui est plutôt littéraire. C’est bien garni, n’est-ce pas ? J’y apporte sans cesse de la matière nouvelle, l’âge ne fait rien à l’affaire.
De ce côté moins touffu, les acquis en musique et arts plastiques. Ma mémoire les digère mal, je ne sais pas pourquoi. Sans doute ne sont-ils pas assez reliés au tronc, j’ai remarqué que si la sève ne provient pas des plus lointains acquis la croissance est limitée. Ce qui me rassure c’est que les rameaux s’enchevêtrent et qu’ils s’enrichissent entre eux.
Ne restons pas là ! Vous finiriez par remarquer tous les manques et me faire honte. Contemplez plutôt cet énorme massif, cet amoncellement, ce pêle-mêle buissonnant.
La somme de tout ce qu’on peut enregistrer comme sensations, parfums, sons, images, le croassement des grenouilles dans la nuit martiniquaise, la lavande de Provence, le rouge sang des calanques, les lacs gelés des montagnes corses…..
Bien sûr, je ne cite que le plus ’’joli’’ pour faire ‘’poétique’’, il y a aussi des horreurs ! Mais quoi, je ne peux pas tout montrer en un seule visite, après tout chacun a son intimité, et d’ailleurs moi-même je suis incapable d’en faire un inventaire complet.
Le charme de cet espace tient justement à son désordre apparent. Je dis apparent car ce chaos est en perpétuelle évolution, il se passe là-dessous des greffes spontanées, des multiplications inattendues, des pollinisations sauvages, le stolon se faufile, le rhizome se divise, le marcottage essaime…
Chaque évocation peut donner des résultats surprenants, souvent réjouissants et créatifs. Par exemple je respire un parfum de buis après une journée de soleil et ressurgissent d’un seul coup : les promenades le soir pendant les vacances en Provence et aussi l’odeur de la lavande qu’on distille fin septembre et aussi la fraîcheur du Verdon sur les roches blanches, et aussi la salle du petit Casino familial où j’ai tant dansé, et aussi les copains de l’époque et les adultes qu’ils sont devenus, et le bureau du grand père, son fusil de chasse, son chien………..Et un autre jour ce peut être tout autre chose.
Il ne faut pas que je me laisse aller ! Retournons dans le présent. C’est le danger des balades dans ce genre de territoire, on se laisse aspirer par les côtés agréables, on plane….et le retour est dur ! J’ai souvent envie de me vautrer dans ce tas indistinct, d’aller et venir dans le passé, de rêver et peut-être est-ce là que je voudrais m’endormir pour la dernière fois.
Excusez-moi d’une visite aussi brève, mais, Docteur, vous êtes le seul à qui j’ai jamais permis d’entrer. Attention, je referme.
Peut-être saurez-vous répondre à cette question.
Tout ce que nous venons de voir a-t-il une existence réelle ? A chaque évocation on regarde ce qu’on croit être le passé mais avec le regard d’aujourd’hui. Y a-t-il une vérité indépendante de ce regard ?
De toute façon ma mémoire disparaîtra avec moi, les quelques boutures que j’ai pu donner ici et là prospèreront dans d’autres terrains et se métisseront avec d’autres mémoires. Cela peut-il faire une continuité ?
Alors, sous le portillon de ma mémoire, quels sont ces trucs qui dépassent ?
C’est un peu pour ça que je vous ai appelé et entrouvert cette porte. En y réfléchissant, je crois avoir compris que ce sont des souvenirs qui ne sont pas des souvenirs, qui ne sont pas admis dans une mémoire. Ce sont des faits qui, à peine accomplis, sont attaqués par le virus de l’oubli : j’ai posé ce livre tout à l’heure, mais où ? – j’ai rencontré une amie ce matin, impossible de me rappeler son nom – j’ai appelé ma fille, je me suis trompée de numéro……
Docteur Aloys, venez moi en aide………….
Jacqueline – novembre 2008

