PostHeaderIcon Un sourire, par Alice

----PORTRAIT----

UN SOURIRE D'ENFANT

Le plus beau souvenir qui me reste de Raymond, de son visage, c'est celui qu'il avait en me parlant de Pauline... Le sourire d'un enfant émerveillé, tout rempli d'amour et d'admiration pour cette petite fille qu'il adorait. Quand il parlait d'elle, j'avais l'impression que l'air autour de nous était plus pur, plus léger, que les fleurs se multipliaient, que le ciel devenait plus profond et plus bleu.

Raymond était un véritable ami, il était droit, gentil, respectueux et patient envers les autres. Je l'ai vu parfois furieux, il ne supportait pas les mensonges, les injustices, les malversations, les gens qui trichaient ou qui ne respectaient pas la parole donnée.

Quand il était indigné par quelqu'un ou quelque chose, ses yeux devenaient durs et parfois même remplis de tristesse.

Sa vie d'homme d'affaires ne lui donnait pas l'allure d'un type toujours pressé, stressé, chargé de mille problèmes, il était paisible, serviable, calme, souriant. Ses amis, sa famille l'aimaient beaucoup. Bien qu'il ne fut pas très grand de taille, il l'était de coeur, un très grand bonhomme. Il a fait de très belles choses dans sa vie mais il n'en parlait jamais. Il n'était pas un « moi-je ».

Je lui ai souvent demandé conseil sur un tas de sujets, je n'ai jamais eu à le regretter, c'était un sage...

Encore maintenant, quand j'ai un gros souci, ma première réaction est de lui téléphoner. Pour sa femme, ses enfants, surtout sa chère petite Pauline et ses amis sa disparition est lourde à supporter, il nous manque. Lui, qui ne s'est jamais plaint malgré ses souffrances, ne serait pas content de nous voir si tristes de son absence. Il nous dirait en souriant: « vous me manquez autant que je vous manque, excusez-moi d'être si vite parti. Je vous aime, souriez, ne me pleurez pas... »

Je suis fière d'avoir eu la chance de rencontrer un tel ami. Je garderai toujours en moi son sourire d'enfant.

Alice,

Juillet 2008

PostHeaderIcon Soledad ("biophème")

Soledad


 

 On t'appelait « l'Espagnolette » ou « la Pasionaria ». Parce que tu étais fille de réfugiés politiques espagnols. En 39, ta famille avait émigré, pérégriné dans le midi de la France. Puis, s'était fixée à Toulouse. C'est dans la « ville rose » que tu as fait tes études de Lettres modernes. Avec ton profil ibère et ta pointe d'accent toulousain, tes camarades te regardaient comme une étrangère...

 Tu étais pourtant française de coeur et d'adoption, aussi française que tes camarades, aussi française que moi.

 Je me souviens de notre rencontre à Collioure, au Château royal, il y a quinze ans. Tu étais toute jeune alors et venais - m'avais-tu dit - de passer le CAPES. Tu préparais une thèse sur Antonio Machado, le poète républicain mort en exil. Sa dépouille repose en ce lieu. Les Affaires culturelles préparaient une exposition sur ce thème au Château. Tu étais venue là pour assister le Commissaire de l'exposition, en tant que simple stagiaire, rémunérée à la vacation.

 Je me rappelle les détails, tous les détails de cette belle matinée lumineuse et venteuse. On était à la mi-mai 81. Beaucoup de choses étaient censées changer à cette période-là. Enfin, c'est ce que je croyais, c'est ce que croyaient beaucoup de gens. Nous avons évoqué ce sujet, parlé aussi de Machado, de Lorca, d'autres auteurs que tu aimes. Rien d'intime, ni de personnel dans les propos que nous avons échangés. Simplement le plaisir, comme on dit ici, « tchatcher ».

 Douze coups ont sonné au clocher du village, ce phallus de pierre rousse tant prisé des peintres. Nous sommes descendus sur le port pour la pause de midi.

 Nous avons déambulé sans but précis, goûtant ce moment de repos. En chemin, nous avons trouvé un bistrot d'allure sympathique: le Copacabana. « Collioure est toujours Collioure », chante Jordi Barre. J'y suis maintes fois revenu depuis lors. Le bistrot existe toujours, sous ce nom. Mais tu n'y es plus attablée.

 Ce jour-là, la tramontane soufflait à décorner les boeufs. Pur métaphore: il n'y a plus de boeufs à Collioure, et depuis belle lurette. Impossible aussi de rester sur la terrasse: les parasols s'envolaient. Le garçon nous a fait rentrer presto dans la salle de restaurant. Nous avons commandé la spécialité de la maison: du lapin au Banyuls.

 J'ai remarqué que tu ne mangeais pas de bon appétit. Entre deux bouchées, tu levais la tête: mon regard croisait tes yeux d'un noir intense. Ces beaux yeux reflétaient ton orgueil d'Aragonaise, fière de ses origines et de ses convictions anarchistes. Tout le monde n'est pas fille de « dynamiteros ». Tu portais ton prénom comme on arbore un oriflamme. « Soledad », cela veut dire: « solitude » en Espagnol. Ta solitude appartenait à celles et ceux qui ont un passé trop lourd pour eux à assumer: la Guerre civile, la « Retirada », le mauvais accueil par la France des Républicains en exil. Cependant, tu t'étais fondue à notre pays, sans pour autant renier ta culture et tes idées.

 Toi aussi, tu as voulu me connaître. Enfin, c'est ce qui m'a semblé. Ce que je t'ai pu dire de mon parcours, de mon environnement, de mon travail, a du te paraître bien fade en comparaison de ta propre histoire. Sans doute ai-je tenu devant toi des propos teintés de rose pâle. Un mélange de social-humanisme et de scepticisme amusé. Il faut me pardonner ces pirouettes, je me suis toujours plu dans le paradoxe et les raisonnements alambiqués.

 Ce jour-là, nous nous sommes croisés sans nous rencontrer. Quinze ans plus tard, tu m'as dit n'avoir pas trouvé lors de ce trop court échange les valeurs simples et solides qui sont les tiennes, celles sur lesquelles tu veux t'appuyer: la famille, les racines, le couple. Peut-être y avait il autre chose à trouver, mais cela ne t'intéressait pas. J'aurais aimé partager les valeurs auxquelles tu crois, c'est beau comme la Messe en si, mais que veux-tu, on ne se réinvente pas.

 Quinze ans plus tard, quand je te revis, nous étions loin, très loin de Collioure et du Copacabana. Tu avais gardé ton regard sombre, cet air résolu, ton allure de statue antique. Et toujours ce front haut, dégagé, sous les cheveux que tu portais en chignon. Les coups de la vie avaient glissé sur toi comme l'eau clapote sur les plumes d'un cygne. J'avais sur les lèvres une évidence comme: « Soledad, je te trouve toujours aussi belle. »

 Ce compliment, somme toute banal, l'ai-je vraiment exprimé? Il tourna court.

 En même temps que la saveur oubliée du lapin au Banyuls me revenait en bouche, je ressentis à nouveau ce sentiment que j'éprouvai jadis pour toi. Peut-être aussi quelque chose de neuf, quelque chose d'une force inouïe...  comme si ces quinze ans n'avaient passé qu'en rêve.

 Cela non plus, je ne suis suis sûr de te l'avoir dit pour de bon. Peut-être ai-je seulement cherché à le faire. Tu répondis à côté d'une question qui ne venait pas, prenant un air étonné:

 « Mais non, pas du tout! Je n'étais nullement émue au repas du Copacabana. Pourquoi veux-tu? Je me souviens seulement à quel point leur lapin était coriace, je n'arrivais pas à l'avaler. »


PostHeaderIcon Elle n'est plus là

Elle n'est plus là (par Valérie)

Je m’accroupis à cet endroit-là, sur la berge du canal. Je déposais le petit bouquet de narcisses que je venais de cueillir. Aucun bruit ne venait perturber cette chaude après midi de juin. Aucun promeneur ne foulait le chemin de halage. Rien ne venait troubler cet instant de recueillement.

Un rire d’enfant surgit de je ne sais où. Je me relevais brusquement. Je connaissais ce rire. Il avait tant empli mes oreilles.

Oriane

Je la cherchais des yeux. Mon corps s’était tendu, prêt à aller vers elle. Mon cœur menait une danse chaotique mêlée de joie, d’espérance. Ma raison lançait un long signal d’alarme que je refusais d’entendre.
Oui, c’était le sien. Je l’entendais encore rire dans les bras de son père alors que ce dernier la dévorait de bisous.

Les sens en alerte, je scrutais les alentours. Mais le silence venait de reprendre place le long du canal. Ma raison consolante vint bercer mon cœur anéanti.

Elle n’était pas là. Elle ne serait plus jamais là.

Elle ne danserait plus avec moi dans le salon le son monté à fond.
Elle ne me gazouillerait plus des « maman, je t’aime » au creux de mon oreille.
Elle ne me dirait plus qu’elle ne pouvait pas dessiner parce qu’il n’y avait pas assez de crayons de couleur.

Je ne verrais plus sa moue boudeuse.

Elle ne se faufilerait plus la nuit dans notre lit lorsqu’un orage violent la terroriserait.
Elle ne remplirait plus de bisous la petite boîte à bonheur que nous avions fait ensemble pour chasser de sa chambre les vilains monstres rampant sous son lit la nuit.

Je ne caresserais plus ses longs cheveux blonds soyeux.

Elle ne me regarderait plus avec ses magnifiques yeux noisette.

Une foudroyante douleur broya mon cœur, transperça mon corps. Ma raison consolante disparut dans l’abîme ne supportant plus cette absence.

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