PostHeaderIcon Pourquoi Goulebenèze est resté garçon, par J.C. Boyrie

Pourquoué Goulebenèze

est restâ garçon...

( Histouère du pays charentâs)

Not' cousin Renaudin-la-Frairie, dit «  Goulebenèze » est un bon garçon. Dommage justement qu'il souêt resté... garçon. Enfin ça, c'est son affaire.... les femmes, à souéssante ans passés, il sait de quoué il retourne. La « frairie », dans les Charentes, c'est comm' qui dirait la fête, la fouère, toute festivitâ qui ramène du monde au pays. Chaque village a la sienne, y' a des frairies toute l'année. Aux beaux jours, mazette, ça fleurit de partout. On y va pour mangeâ, pour bouère, pour taper le carton. Ou simplement rencontrer des amis, causer entre voisins. Parole : y a tout ce qu'on veut pour s'occupâ : l' tir à la carabine, la tombola, l' bal pour la jeunesse, l' bal à Papa, l' manège pour les droles. Et cetera, et cetera.

Et Goulebenèze, dans tout ça ? On avait point songeâ à vous le dire.

Début de parenthèse : Goule ben aise, la bonne bouille en patoué du coin, c'est un personnage de légende, populaire chez les grands comme les petits. Inutile de l' présentâ, tout le monde connaît ici.  Fin de parenthèse.

Le Renaudin, l'est pas homme à rester dans ses Charentaises, celui-là. Ben sûr qu'il fréquente ! Même on dit au pays qu'il a failli convoler, voyez-vous ça ? Seulement, pour son bonheur ou son malheur, on ne sait pas trop, il s'est produit quéque chose d'extraordinaire.  Un couac, une faille, un événement inattendu. Même que nous, ses cousins ,ne savons pas vraiment de quoué il retourne.

Il nous tarde de connaître le fin mot de l'histouére.

Renaudin-Goulebenèze ménage ses effets, on peut dire qu'il fait durer le plaisir, celui-là. En bon cagouillard (1) qu'il est, il se presse point d' se racontâ. L' voici qui tisonne le feu. Buffe (2) sur les braises. Place une bûche et une pogne de châtaignes sur le gril. Nous les offre brûlantes, éclatées à souhait. Toussote pour s'éclaircir la voué.

Bon. Cette foués, on y est.

« Par où j' commence ? Par le début, pardi ! Le pays natal : Saint-Simon, vous connaissez ? Un village de bateliers, au bord de la Charente (3). Autrefoués, tout le monde y naviguât. J'avions appris à rouir le chanvre pour faire du cordage. Une bonne corde, pour tirer l' bateau sur le halage, y' a qu'ça ! Ben sûr, faut s'y mettre à plusieurs, c'est un métier qui s'apprend. Les gabares, on douet les calfater de temps à autre pour qu'elles prennent point l'eau.

« Mais j' bavarde, elles ont fait leur temps, les gabares (4). Les années passant, nos barques ne portent plus de marchandise, juste des touristes. Mazette, on voit plus qu'eux, les pékins !

« Notez ben, j'âs rien contre les promène-couillons sur la Charente, mais quéque part, faut bien vivre. J'avions héritâ d' mes vieux la p'tite vigne de Quatre-Vaux, je m'suis mis à faire du cougnâ. Vous m'croirez pas, le métier de bouilleur de cru (4), ça eût payé, ça paye plus, ça mérite pas le travail qu'on se donne. Eh ben, que je m'dis, y a plus qu'à s'mettre à la retraite et vendre les châtaignes, on n'a qu'à s'baissâ pour les ramassâ.

Voyez celles-là qui viennent du Gros Fayant, rien que de l'extra, que j'vous dis.

Le bois de la Garenne, vous connaissez ? La châtaigne y tombe en pagaille ! Quand elle est mûre à point, on s'y met à quatre ou cinq, même qu'on remplit le fourgon dans la journée comme qui rigole. Si vous m' croyez pas, z'avez qu'à venir c' t' automne, histouére que j' vous paye un coup à bouére.

«  Si vous m'croyez pas, z'avez qu'à vous mettre au marron grillâ. Pourquoué pas ? Vous verrez qu' ça se vend ben sur les fouéres. Pour sûr, faut avouér la santâ : toujours sur la route; lever à potron-minet, même qu'on finiss' tard dans la nuit. Dehors par tous les temps, enfin ça, j'as l'habitude. Pour changeâ, j'âs mis les châtaignes en farine pour faire des crêpes et des bugnes, ça nourrit mieux son homme. On fourre les beignets avec tout ce qu'on veut : du sucre, de la crème au beurre, de la confiture, de la banane écrasée ou du nutella.  Des fois tout mélangé. On plonge tout ça dans l'huile bouillante et ça part comme un rien. Même qu'à la fin d' la journée, j'arrive plus à fournir. Ensuite, y'a plus qu'à récupérâ  l'huile pour fé tournâ  l' fourgon. Rouler à la friture, c'est l' pied, mon gârs : ça sent pas la rose, au moins ça carbure ben et c'est tout bénéfice.

« Vlà-t-y pas qu'à la Saint Martin je m' trouve d' la compagnie. A la frairie de Puymerle  (6), j' te croise une belle garce, une jeunesse par rapport à moué, trente cinq ans tout au plus. Une force de la nature. Bon Dieu, que je m' dis, elle jambonne pour deux, celle-là ! Sur la planche à cochonaille, elle cent-kilose ben... Mais attention ! Pas de graisse, rien que du muscle, mon gârs. Moué qui fâs trente livres de plus qu'elle, ça m' fât deuil ! Olé ben qu'on s' présente. Mélusine qu'elle s'appelle, vu qu'elle a d' la famille du côté d' Lusignâ. C'est une foraine, comme moué. Sauf qu'elle fait du chichi, de la niniche chaude (7) et d' la barbe-à-Papa.

« On pourrait faire notre affaire ensemble, que j' lui dis. Pourquoué pas ? qu'elle fait. C'est qu'elle a pas dit non, la drolesse, ça j' l'aurions pas cru.

« Y' a pas si longtemps, la Mélusine tenait un manège avec son Jules, comprenez : faut ben êt' deux pour faire ça. Forte comme elle est, c' te fille, j' vous jure, elle vous monte et démonte l'installation en un rien. Seulement, ça pouvait pas durâ, son Jules l'a plaquée, elle aussi a levé le pied.

« Quand j'vous dis qu'on était faits pour s'entendre... Six moués durant, on en a fait des fouéres ensemble ! J' dis pas la fouére tout court, parce qu'elle voulait qu'on fasse chambre à part. En tournée, fallait ben couchâ dans le fourgon, j'étions sur la banquette arrière. Un canapé « trois cuisses », qu'on dit, même qu'en en plaçant deux côte à côte, ça fait un « six cuisses ». Autant vous dire, pour qui s' débrouille, ça n'en fait qu'une, de banquette, et pour deux ben enveloppés comme nous... . J' vous raconte pas.

« La bagatelle, j'y pensâs d' jà  plus trop, à mon âge, mais baste ! Un jour ou l'autre, fallait ben qu' la chose arrive, eh ben c' t' arrivâ. Ce samedi souér (7), après la fouére, j'avions dû bouére un coup d'trop. Enfin, j' te vas la rejoindre sur la banquette, et que j' te la besogne, et que j' te la nique et qu'on fornique.

« Moué, je sentais ben qu'elle me cachait quéqu' chose, la garce. J' passe la main sous la couette... et là, qu'est-ce que j' trouve ? Une masse gluante, poisseuse, visqueuse (8). La Mélusine, elle avait tout l'air de sortir de l'étang. Ben mon couillon, tu m' croiras si tu veux, c'est pas des jambes qu'elle avait, mais une....

« Bon, je fâs ni une ni deux, je pousse un hurlement, je m'escampe... Et puis mon gars, c'est tout, l'histouére est finie, même qu'elle se termine comme qui dirait en queue de poisson.

« A présent, je m'suis remis à faire du marron sans personne, olé ben qu' c'est mieux comme ça. Dans la vie, mon gârs, vaut mieux être seul que mal accompagnâ.

Notes et commentaires :

  1. Le terme « Cagouil » désigne un escargot, « cagouiller » signifie : traîner, prendre son temps.

  2. "Buffer " = souffler.
  3. Ce village-musée -anciennement Saint-Sigismond - se visite aux environs de Jarnac.
  4. Barque à fond plat. "Calfater" signifie emplir avec de l'étoupe enduite de brai les fentes de la coque.
  5. Distillation individuelle du vin de Cognac pour en faire de l'eau-de-vie. Le célèbre privilège des « bouilleurs de cru » (aujourd'hui en voie d'extinction) se prête à une double contrepèterie.
  6. La source de Puymerle était déjà vénérée par les Gaulois. Une frairie renommée a lieu pour  l'Ascension aux abords de la chapelle, devnue lieu de pélerinage.
  7. Bâton de guimauve.
  8. Voir la légende poitevine. La fée Mélusine retrouvait son apparence de « vouivre » (femme -serpent) chaque samedi. Son époux Renaudin de Lusignan devait donc s'abstenir de la regarder ce jour-là. Il s'y était engagé par serment. Sa curiosité fut la plus forte et  fit son malheur et celui de sa descendance.

VOUIVRE

« Elle avoit corps féminin jusques aux boursaults et tout le reste estoit andouille serpentine . »

François Rabelais.

Illustration de l'auteur d'après un bois gravé du XIVème siècle

PostHeaderIcon Pollock, par Michelle Jolly

Un trait en diagonale soulève des étincelles

Grondement des bruns,

Les jaunes crient;

Secoué, balancé sous des arcs brisés

Le vent s'arrête;

Une trêve…

Bleu des silences, Ocre soulevé

Brassées de lignes jointes,

Ecrasés, les noirs naissent, disparaissent,

Bruits pointus,

Ecorchures des rouges;

Les blancs éclatent: ordre et désordre.

Saccage de traces, empreintes effacées,

Ailleurs des roses,

Un voile suspendu,

Une vrille tourne, la force se défait,

Se reconstruit, s'impose, c'est là

Qu'il faut attendre.......entrer à l'intérieur.


PostHeaderIcon Mon grand-Père, Thérèse-Françoise Crassous

Après la guerre en 1945, mon frère, sept ans, ma sœur, quatre ans et moi, six ans, avons vu cet homme pour la première fois ! Géant à la barbe poivre et sel, taillée en pointe, les cheveux roux, les yeux rieurs, il avait un sourire permanent aux lèvres. D’une stature hors du commun, il se tenait bien campé sur ses jambes derrière la grille de notre maison et nous impressionnait terriblement.

Nul ne venant l’accueillir, il empoigna les barreaux, escalada en souplesse, traversa le jardin, monta les marches du perron. Puis il tambourina la porte de son poing et, de sa grosse voix, nous enjoignit de lui ouvrir dare-dare. Or, nos parents sortis ce jour-là, nous avaient recommandé de ne laisser entrer personne. Bien qu’admiratifs devant l’exploit et la détermination de ce vieillard qui avait franchi aisément les obstacles, craignant les foudres paternelles, nous ne savions que faire.

Nous passâmes quelques minutes à chercher une solution puis nos parents arrivèrent, essoufflés, et s’écrièrent aussitôt :

- Vous ne reconnaissez pas votre grand-père ? Ouvrez vite ! 

 Rassurés, nous nous empressâmes de déverrouiller la serrure.

Dans un éclat de rire tonitruant, notre aïeul nous prit illico dans ses bras et claqua de gros « poutous» sur nos joues.

A partir de cette année-là, nous le vîmes tous les étés.

A Lunéville en Lorraine, sur la colline, celui-ci lorsque nous allions en vacances à la campagne à Bonneval, forçait toujours notre admiration. Il nous accueillait dans une grande bâtisse, de quinze chambres avec une ferme attenante où nous allions le matin chercher le lait fumant et mousseux. Il déambulait en compagnie de son coq nain, Fifi, juché sur l’épaule droite et de son chien, Youp, haut d’environ un mètre, un épagneul roux comme lui. Il se déplaçait ainsi en joyeux équipage dans la maison, parlait haut et fort, apostrophait ses animaux tout le temps et ponctuait ses palabres de rugissements. Ses amis répondaient par un cocorico ou un jappement. Nous leur faisions des niches ou arrachions une plume au passage lorsque le coq nous béquait les mollets. Leurs cris et leurs regards de martyr nous valaient de bonnes fessées.

Bon papa, entrant le soir dans le salon, disait d’une voix de stentor

- quel tripot !

 Il avait à la bouche son éternelle pipe qu’il choisissait le matin selon son humeur, en racine de bruyère ou en écume, achetée à Saint Claude dans les Vosges. Des volutes de fumée sortaient par moment de ses lèvres et son nez. Une odeur d’Amsterdamer, tabac blond au miel, flottait autour de lui.

- Tu fumes comme un pompier.  lui disait sa femme  «

-  Non, rétorquait-il, comme un sapeur ! » 

Réunis après dîner, nous jouions par tables selon les âges, à la crapette, à la bataille ou au mah jong. Grand-mère, dans la pièce à côté, la salle à manger, jouait au piano des airs légers et gais, des comédies que grand-père entonnait de sa voix de baryton. Jeunes mariés, ils avaient fait partie d’un orchestre de chambre avec César Frank et Gabriel Fauré. Ils se réunissaient les dimanches et testaient toutes les créations de l’Art Nouveau. En tant que directeur du Val de Grâce à Paris puis comme professeur à la Catho de Lille, sa femme et lui étaient invités à toutes les Premières. Ils ne se privaient d’aucune occasion de sortir ensemble jusqu’à la naissance de ma mère. Deux enfants à emmener c’était trop ! Alors les femmes à la maison ! Ils en eurent trois puis cinq. Si bien qu’après la guerre, nous étions vingt cinq au minimum à table en période de vacances. Vous vous imaginez ce que ça pouvait être et quel tohu-bohu ! La maison pleine. Un brouhaha constant. Tout ce monde pêle-mêle. Sans compter la famille et leurs amis. A table, les petits devaient se taire et laisser parler les grands. Dans la journée, ça courrait, ça sautait aux trois étages. Ca entrait et sortait constamment. Vous voyez le tableau ! Les cris et les rires, les blagues et les bons mots fusaient de toutes parts. Les enfants jouaient dehors autour des bâtiments et jusque dans les vergers. La maison, bâtie en 1864 par le père de grand père, avait reçu tour à tour les Français et les Allemands pendant les « drôles de guerres ». Devenue en ces temps troublés point stratégique, elle fût saccagée, rebâtie, ensuite embellie.

 Aujourd’hui, les adultes au soleil, discutaient âprement sur la terrasse, jouissant d’une vue imprenable sur la ville de Lunéville et les champs

  Nous, les enfants, nous blottissions dans des cachettes : derrière la porte, dans la haie de laurier ou sous l’escalier pour attraper au vol les discussions politiques et les histoires scatologiques. 

C’était fête tous les jours. !

  Pépé, comme disaient nos cousins, nous faisait des blagues.

- « Elles entretiennent la gaîté » disait-il.

Ainsi, un jour, Il enleva son œil de verre -son vrai avait été percé par une balle- et le brandit au bout des doigts ; son orbite béait, rouge tâché de blanc. Il se mit à rire en voyant notre effroi et nous permit ensuite, pour nous rassurer, de le prendre et de jouer avec.
Entendant les chiens de la ferme voisine aboyer et annoncer une visite, il se tenait d’aplomb sur le porche entouré de ses amis à pattes et attendait de pied ferme les hôtes. Cette ménagerie recevait les professeurs, amis, élèves, amis d’amis et famille sur le seuil. Le temps passait vite. Souvent la nuit tombait et ils étaient toujours là. Aussi mon grand-père les invitait à dîner. Les femmes s’activaient à la cuisine, mettaient le couvert. L’heure de dormir venant, il leur donnait son lit et couchait sur le sofa dans le séjour, « à la dure », comme aux jeunes années de campagne à l’armée, au Service de Santé. Bienveillant chirurgien, il opérait les pieds bots et becs de lièvre des enfants et adultes, nombreux dans la région de Lille, en clientèle privé ou à l’hôpital, et conviait ses collègues et ses étudiants à venir prendre l’air à la campagne. C’était un tourbillon incessant ! 

 A ce moment-là seulement, nous avions le droit d’enfiler sa grande robe d’enseignant, noire bordée d’hermine et sa toque. Les aînés déclamaient la tirade du nez, tout petit Cyrano, et pouvaient imiter ses mimiques tour à tour doctorales ou cyniques sans se faire gronder. Il hurlait de rire, s’exclamait, se claquait les cuisses en des bruits effrayants. Des fous rires se propageaient irrésistiblement.

  Une nuit d’été un charivari nous fit tous sortir du salon. Devant le poulailler Fifi, le coq, gisait, le ventre en l’air, des plumes volant encore aux alentours. 

- Un renard sans doute !» dit Grand-père.

Depuis ce jour-là, les aboiements joyeux de Youp ne se firent plus entendre.

 

Les beaux jours finis, nous partions pour Rouen où nous passions toute l’année scolaire, attendant impatiemment les futurs congés d’été.

  Puis dans ma onzième année, grand père tomba malade. Cet homme haut en couleur, au grand cœur (il ne faisait pas payer ceux qui n’avaient pas d’argent), toujours de bonne humeur, une chanson continuelle aux lèvres, à la faconde ensoleillée, « une pointure » disait-on, hors du commun, s’endormit définitivement sans bruit. Youp a gémi tout le jour à vous fendre le coeur. Il nous avait averti.

Fidèle compagnon, il l’accompagna à sa dernière demeure, se coucha sur la tombe et ne bougea plus. Nous voulûmes l’attraper pour le ramener à la maison mais il fût introuvable. Nous le cherchâmes pendant trois jours. Il était sur le caveau au cimetière, affaibli. Nous le portâmes, amaigri. Mais Dieu qu’il était lourd ! A côté du fauteuil de son maître il se coucha avec un regard si triste, fermait les paupières et ne se réveillait plus.

L’ambiance, vous vous en doutez, avait donc bien changé. Grand-mère, vieillie, n’eût plus le courage et l’envie de nous réunir tous dans cette grande maison. Les amis se firent rares, la famille éloignée nous rendit visite avec parcimonie, puis ne vint plus.

  La maison fût vendue.

 

Aujourd’hui encore, mes frères et sœur, parfois rassemblés lors d’une cérémonie, dévident les souvenirs de ces moments joyeux si vite envolés.

PostHeaderIcon Le Mirabellier, Thérèse-Françoise Crassous


 

Sur la terrasse de Bonneval en Lorraine, je me plantais au milieu de la pelouse verte. Mes bras s’élançaient vers le ciel souvent « tristounet » et mouillé qui avivait ma robe ciselée d’un vert tendre tremblotante et bruissante sous le souffle du vent. Celui-ci est mon ami lorsqu’il chante une berceuse. Mais parfois brutal et coléreux il me tordait dans tous les sens et me faisait mal. Je hurlais alors des mots insanes quand sa bourrasque arrachait mes feuilles sagement posées sur des pédoncules fragiles. Un rien suffisait pour les couper. J’étais presque centenaire maintenant et j’ai vu trois générations. Lors qu’après la construction de sa maison, l’homme m’a mis en terre, fluet et malingre. Mais il était fier de me voir grandir et prospérer. Au bout de cinq ans, sont apparues sur mes rameaux des petites boules rondes vertes, des mirabelles, qui devenues comme des billes, dorées à points rouges, ont pris au soleil un goût sucré. Elles faisaient en août le bonheur des papilles des visiteurs de la famille.

Avec le bon engrais de fumier de cheval dont mon maître arrosait mon pied, j’ai poussé, poussé. Je me suis étendu jusqu’à boucher la vue de la ville de Lunéville alanguie à perte de vue dans la vallée. Mais moi, je continuais de voir : de ma cime j’apercevais même le château pareil à celui de Versailles avec une cour pavée dont les grilles dorées à la feuille m’envoyaient un clin d’œil le matin aux aurores. Cette merveille servait de résidence au père polonais de Marie Lezinska, alors reine de France.

Mon regard surveillait les vergers de la colline et les soldats qui venaient batifoler sur le chemin en contrebas. A leurs accoutrements, je pouvais me faire une idée des modes vestimentaires et en les écoutant parler, je savais de quelle région de la patrie ils arrivaient. Mais tout n’était pas si plaisant ! J’ai su résister aux attaques des guerres meurtrières de 1870, 1914 et à celles de 1940. Les officiers d’état major, tour à tour français ou allemands, n’ont pas réussi à m’abattre. Pourtant les bombes tombées alentour ont crevassé les bois. Dans leurs ornières, les enfants après la dernière guerre venaient faire du toboggan.

AH ! Les enfants…J’ai vu s’agrandir la famille de mon maître jardinier : quatre garçons et une seule fille, puis une flopée de petits enfants. Lorsqu’ils passaient leurs vacances à la campagne au bon air, Ils frappaient mon tronc en jouant à la « cachette rachetante ». Mais ils ne me faisaient pas mal malgré le poids des ans. Ils m’aimaient bien j’en suis sûr. Pourtant j’avais vieilli ! Je n’avais presque plus de cheveux, mes membres perclus de rhumatismes gonflaient aux entournures. L’hiver, les nuits de pleine lune, rougeoyante. Les bambins en m’apercevant par la fenêtre, s’effrayaient de mes doigts crochus. Ils s’imaginaient que j’étais une sorcière qui venaient pour les enlever ou les punir des bêtises qu’ils avaient commises ce jour-là.

Puis eux-mêmes ont grandi.

Je me suis réjoui aux mariages des nombreuses petites filles. Au joli mois de mai, leur robe virginale m’effleurait d’une caresse aimante. A ce moment-là je bourdonnais et chantais accompagné du chœur d’un vol d’insectes et d’abeilles qui butinaient les fleurs des haies environnantes. Merveilleux mariages !...Puis dès que l’été revenait, la musique bruyante de la descendance de mon jardinier me rajeunissait.

Et puis un jour, je fus las, si las. Mes os avaient blanchis, j’étais devenu presque aveugle. Mes habits défraîchis s’en étaient allés en lambeaux. Alors un bout de moi s’est détaché dans un craquement sinistre. Mort, mort il est tombé à mes pieds. A petits feux j’ai dépéri. Puis les vers m’ont rongé par dedans et, sénile, par une nuit de grand vent, j’ai atterri dans la prairie.

 

20 novembre 2008


PostHeaderIcon Le Chat, Thérèse-Françoise Crassous


 Sur le seuil de la maison, veuve triste esseulée, sous la valse des cumulo-nimbus, un chat aspire à plein poumon les fleurs de lavandin. Un œil en éveil, matois, Félix capte lez tchou- tchous de la machine à vapeur dont le sifflet strident annonce le retour de son maître aimé.

- J’en ai encore pour une quinzaine de minutes pense-t-il. J’espère qu’il apporte de bonnes nouvelles !

Cependant il s’allonge au soleil, lisse d’un coup de patte les poils ébouriffés par le zéphyr d’été, se coiffe et se recoiffe puis jette un œil distrait sur le mauve à perte de vue. Un rouge incongru se balance au même rythme et attire son regard qui bigle. Il secoue promptement la tête pour en effacer l’image et se rendort aussitôt.

Un pas sur le gravier de l’allée le fait se redresser. D’u bond il parcourt la distance et se frotte aux bottes qui arrivent très vite. Le froufroutement du jean à chaque enjambée l’enchante car il sait, il en est sûr, le maître est content, content de retrouver la belle Héloïse, son épouse et le petit Louis, un bambin de deux ans qui, sur ses petits pieds accourt en titubant.

Le maître chasse Félix de peur qu’il ne griffe son fils et respire le calme des champs si bien entretenus. L’enfant à quatre pattes, course l’animal en colère qui se réfugie sous une chaise. Loin de la main qui cherche à l’attraper, il se tasse contre le mur et roule en boule soyeuse. Mais ses yeux sont révulsés et sa gueule ouverte crache des miaous à tout va. Il se souvient du temps où ils sont arrivés. Il était le gâté, le premier occupant des lieux. Son compagnon Joseph avait acheté ce mas sur la colline, à peine marié et comptait continuer la culture des herbes odoriférantes. Dans la remise, l’alambic géant en extrayait le suc, la moelle, la substance, l’huile essentielle qui émerveillait ses sens. Cette année la récolte est bonne, les arômes pénétrants et la couleur soutenue si bien qu’il en avait retiré un bon prix. Il avait travaillé sans relâche depuis déjà cinq ans, bichonnant les plants, grattant la terre aux pieds. Le soleil avait fait le reste. Quelques pluies de printemps les avaient fait prospérés.

Et oui ! il est content, Gaspard ! ça se voyait à sa démarche et ses récits à la belle Gisèle s’envolent de plaisir avec cette faconde qu’ont les gens du midi. Car on est bien dans le midi de la France, dans cette Provence si chère au peintre Cézanne.

Renfrogné, Félix se désintéresse peu à peu de cette famille bruyante. Relégué sous sa chaise, il s’endort en rêvant d’aventures. Il caracole sur les nuages qui se bidonnent de ses exploits et qui sont devenus ses amis :

- Eux du moins savent m’apprécier, Miaou

 

13 novembre 2008


PostHeaderIcon Jean-Pierre, Marcelle Laurent

 

Des nouveaux venaient d’emménager au n°7 de la rue du puits et ils avaient un fils ! L’info avait traversé le village à toute allure. Depuis maintenant quinze jours, tous les prétextes étaient bons pour passer par la rue du puits, histoire de le rencontrer, lui, ce Jean-Pierre qui paraissait non pas timide, mais plutôt réservé, voire secret ! Bref, qui ne bavardait pas beaucoup!

 

Dans cet adolescent si beau, si bien bâti tout semblait si parfait. Ses cheveux blonds coupés en brosse, ses yeux bleu/ foncé… Je vous dis, tout, tout, tout nous plaisait en lui ! Ses seize ans aussi !

 

Nous baillions d’admiration devant ce garçon, idiotes comme les filles peuvent l’être parfois à rire fort, à se trémousser comme des dindes, à dire n’importe quoi. Lui, restait imperturbable, à peine s’il esquissait un vague sourire, entrouvrant ses belles lèvres rouges comme le sang !

Il nous subjuguait ! Se campant fièrement devant nous, les mains dans les poches, il nous toisait, hochant parfois la tête. Il répondait par monosyllabes : oui, non, si, bof et beaucoup de mm. Nous n’en tirions pas autre chose, et ça nous émoustillait ! Il semblait même nous éviter !

 

Peut-être avait-il déjà donné son cœur ? On avait osé lui demander. (Après tout, pour savoir, il ne faut pas hésiter à questionner !)

Il avait émis une sorte de « Hum », hoché la tête tout en frottant son pied droit par terre. On en avait déduit que non, il n’avait encore choisi personne, sans toutefois en être vraiment sûres.

 

Peut-être voulait-il se faire curé ? Je ne sais plus qui avait émis cette éventualité stupide mais on l’avait fusillée du regard !

(Si maintenant les plus beaux se faisaient curés… où allions nous !)

 

Mais fin août, un certain Christian est venu en vacances chez sa tante Nicole. Il était déjà nettement moins mignon que Jean-Pierre et puis, il nous a dit  « Ce…Jean…Jean… Jean- pierre…pierre … je…je…je…l’conn…l’connais…il bé… bé…il bégaie en… encore…plu…plus…plus que moi ! »

 

19 Décembre 2008


PostHeaderIcon Un certain Jean-pierre, Marcelle Laurent

  

 Jean-pierre avait vite compris. Pour s’éviter les moqueries il devait se taire. Alors il évitait toutes les situations qui l’obligeraient à parler.

 

 Il avait été « comme n’importe quel gosse » jusqu’à cette grosse frayeur, l’été de ses dix ans où il avait, avec Jérôme (le fils du gendarme) déclenché un incendie avec une fusée ! Même que ça avait été un bel incendie où les deux lascars avaient failli griller vifs ! Après ça, parler fut difficile, surtout en public. Il pleura longtemps. Ayant honte de ce handicap qui déclenchait les rires, les moqueries ou la pitié, il tourna le dos aux groupes, s’isola progressivement, n’osant se confier à personne. Il suivait bien une psychothérapie mais les progrès étaient lents à venir.

 

 Enfin, Jean-pierre trouva une parade après avoir vu un film de Charlie Chaplin. C’était tout bête et du fait des mutations, tous les deux ans, de son père, militaire, c’était moins compliqué qu’il n’y paraissait. Le déménagement, en juin le plus souvent, lui permettait d’escamoter le problème, au moins tout l’été. A la rentrée, il y aurait les inévitables camarades de classe, mais en attendant, personne ne devinerait son secret !

 

 Sa technique était assez incroyable : Au lieu de répondre, il toussotait, se raclait la gorge, opinait pour montrer que vos propos l’intéressaient. En jouant de son sourire (il était beau gosse), en levant les yeux au ciel, il faisait l’acteur, et ça marchait ! Jouant un rôle, il ne fuyait plus. Les mains dans les poches, tête droite, il vous toisait avec assurance! Si on lui adressait expressément la parole, il hochait la tête, laissait échapper un petit rire, se balançait d’un pied sur l’autre, faisait mine de parler et se ravisait, ou s’exprimait par monosyllabes : Tiens, oui, non, ben, bof et mm. Jamais plus d’un seul mot à la suite ! Coincé, il jetait un coup d’œil à sa montre, écartait les mains d’un air contrit qui signifiait : « désolé, mais je dois partir ». Et il disparaissait aussitôt.

 A la rentrée 2008, sa prof de français l’avait regardé plusieurs fois, et avait souhaité le voir, à la fin de sa première heure de cours :

- Cet été, lui dit-elle, j’ai eu plusieurs fois l’occasion de vous observer du haut de mon balcon… Vous êtes remarquablement doué, vous devriez faire du théâtre.

. Jean-pierre, écarlate, avait murmuré :

- Im…im…impo…impossible…ma…madame… j… je… je bégaie…!

 

  D’après un modèle extrait d’ « Ensemble, c’est tout » d’Anna Gavalda.

 

 Marcelle. Décembre 08/ janvier 09.

PostHeaderIcon Le Camping-car, par Béatrice

                                                          

            Son camping-car – en fait un vieux camion aménagé - était sa deuxième maison. Il l’avait acheté d’occasion et son plus grand plaisir était de le bricoler, d’aménager des étagères, de vérifier l’évacuation de l’eau, le fonctionnement du nouveau frigidaire… Au printemps il allait chez  le concessionnaire et achetait avec minutie et réflexion toutes les pièces dont il avait besoin. Les fauteuils étaient vieux, inconfortables même, mais il les préférait ainsi. Après tout, le camping-car et lui ils se convenaient bien tous les deux, dans le début de la vieillesse. Lui, il avait eu une vie chaotique, un grave accident de voiture lui avait valu 2 ans d’hôpital. Et depuis, comme son complice brinquebalant, il boitait mais ne voulait pas s’avouer vaincu.

Les jours de voyage, il les préparait au moins une semaine en avance, avec fébrilité : achat de la nourriture, vêtements pliés dans de petits bacs en plastique pour ne pas prendre trop de place, plancher bien lessivé. Le jour J arrivé, il montait, fier comme Artaban, dans son véhicule, à la conquête d’un nouvel Eldorado. Assis en hauteur il dominait tous les autres touristes, un sourire énigmatique aux lèvres. Il était chez lui dans son camion gémissant et difficile à manier. Sans s’inquiéter des bruits de ferraille, il musardait et découvrait les paysages de France. C’était son plaisir d’homme simple et modeste – simple et modeste comme l’était son habitacle.

A midi il s’arrêtait et buvait au soleil, en plein air, un pastis bien mérité, son petit chien à ses côtés. Il était content de lui faire partager ses goûts. Le soir il cherchait un coin désert pour installer son camping-car pour la nuit. Fourbu il s’endormait dans son camion fatigué. Il savait que le lendemain le camping-car démarrerait à l’heure, fidèle au poste. Il faut dire qu’il avait été militaire et qu’il connaissait lui aussi l’obéissance et l’exactitude. Il savait aussi que l’essentiel ce n’était pas l’apparence. Le camping car était doté d’un solide moteur Mercedes et lui, son cœur était en or. Il avait le caractère soupe au lait  des Italiens : démarrant au quart de tour, il se calmait et ronronnait 5 minutes plus tard.

            Oui vraiment le conducteur et sa propriété étaient faits pour s’entendre !

                                                                                                                            Béatrice LAUDICINA, déc. 2008

Dans ce texte, il s'agissait de faire le portrait d'un personnage à travers un objet qui lui soit emblématique.

PostHeaderIcon SONBOON, par Nicole

Son pinceau caresse le papier, lourd de la goutte d’eau colorée qui s’étale et se diffuse dans les fibres, à la fois libre et contrôlée, obéissant au doigt et à l’œil du peintre.

Les couleurs éclatantes ou sombres, se juxtaposent, s’associent, se mêlent, sans jamais se ternir, faisant ressortir la délicatesse d’une fleur de lotus ou le toit d’un temple brillant de feuilles d’or sous le soleil.

Le pinceau N° 12 en poil de martre est le prolongement de la main de l’artiste. Il peut tout aussi bien déposer sur le papier une grande quantité de couleur, que dessiner de sa pointe effilée le plus petit détail.

C’est son pinceau fétiche, celui dont elle se sert du début à la fin de son aquarelle et qui docilement reproduit les paysages et les habitants de son pays.

Dans l’ombre du manguier, la main brune et le manche de bois foncé ne font plus qu’un, à l’affût du détail, sensibles au moindre éclat de lumière qui viendra illuminer le papier.

Le mouvement du poignet est gracieux et délié, assuré, rapide sans être nerveux.

Elle est si concentrée, quelle nous a oubliées, nous ses élèves. Elle nous tourne le dos, toute à son œuvre.

Mais cela ne nous gêne pas. Nous admirons la progression du tableau, la maîtrise de son pinceau. Ses longs cheveux bruns oscillent doucement suivant le rythme de ses mouvements. Son corps mince est aussi souple que les lianes qu’elle dessine si bien.

Quand enfin elle se retourne, la dernière touche posée, ses yeux bruns en amande sourient amicalement, même si, dans son anglais approximatif, elle nous gronde gentiment d’être restées le pinceau en panne à la regarder.

Nicole Artaud, décembre 2008.

Dans ce texte, il s'agissait de décrire un personnage à travers un objet qui lui était emblématique.

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