Cérémonie sonore, par Carole Menahem-Lilin
Ecrit sur musique (une fugue de Bach)
Il est quinze heures vingt. Dans un fauteuil d’osier au dossier arrondi, la femme est assise, sous un plaid, bercée par les milliers de gouttelettes du bruit dans les arbres, derrière la maison, apaisée par les milliers de caresses sonores : la rumeur des canisses et des joncs, le froissement des ailes d’oiseau, un affolement d’eau quand les canards se posent. Puis elle se laisse entraîner par le grincement des roues d’un vélo aux freins mal réglés, sympathise au souffle un peu forcé du cycliste quand il gravit la montée devant le portail – voilà, il est passé, c’est du plat maintenant – oh quel son de velours que ce frottement des pneus s’éloignant sur les bas-côtés sableux…
La femme soupire et se balance, yeux fermés. Contre sa peau, elle laisse venir et glisser la rugosité des pierres de bruit, le frottement des galets lisses du silence, l’évasion du cri quand il s’évanouit, distingue chaque arbre ami au frissonnement de ses feuilles, sourit de la chanson subtile des rainettes. Contre son cou, la fraîcheur du temps qui passe se love, s’étire.
La femme a fini de travailler. A présent elle aime et ne fait rien, qu’écouter, et imaginer la texture des choses qu’elle écoute. Elle sent les sons sous ses doigts, voile de roseaux à la trame lâche, soie sauvage un peu rêche du ciel traversé de tramontane. Sa main bouge au gré des résonnances, ses pieds cadencent et sa peau frissonne, la voilà toute à cette création des rythmes vitaux.
La femme aime et ne fait rien, qu’écouter, et imaginer la texture des choses qu’elle écoute. Chaque après-midi, après avoir achevé son travail commencé tôt dans l’obscurité elle se poste là, en haut des marches, à l’intérieur de la véranda quand il pleut ou qu’il gèle, et sur le large perron dès qu’elle le peut, enveloppée d’un plaid ou d’un ciré s’il le faut. Son corps aux yeux fermés s’y laisse balancer, grandir, emporter, s’y laisse empreindre d’atmosphère. C’est son rituel à elle, une cérémonie intime, paupières closes ; après le fracas de la centrale téléphonique subi toute une partie de la nuit, toutes ces paroles murmurées, criées, imposées depuis l’autre bout du monde et qu’elle, grâce aux quatre langues qu’elle possède, doit traduire en simultané le mieux possible (et toute cette suractivité, grands dieux, pourquoi ? pour vendre et acheter des chiures de mouches, elle ne voit pas comment qualifier cela autrement) – après avoir subi, des heures durant, ce maelstrom sonore, sa longue station immobile et heureuse, visage tourné vers le ciel, est un hommage au silence habité qui fait la musique vraie du monde.
Il y a une heure le bus qui l’a ramenée sur ces rives a grincé puis est reparti. Elle en est descendue lentement, titubante de fatigue et de vertige, s’aidant de la canne qui ne la quitte plus à l’extérieur – revigorée pourtant dès qu’elle a humé le parfum des marais ; et c’est sans trembler, c’est presque triomphante, qu’elle a poussé le portail, traversé le jardin, monté les marches (sans même se tenir à la rampe), dépassé le large perron où elle se tient maintenant, enfin ouvert la porte et jeté sur la canapé la canne devenue inutile – pour mieux respirer, tête renversée vers l’arrière, narines écartés, l’aura épicée de son chez-elle. Après quoi elle se sera agenouillée précautionneusement pour remettre du bois dans le vieux poêle, se sera préparé un thé, aura enfin enfourné le gâteau préparé la veille, qui a eu tout le temps de lever et qui va cuire, à présent, dans ses odeurs de cannelle et de pommes, jusqu’à leur arrivée.
16 heures. Les bruits se font plus lointains, feutrés, comme arrondis. Il y a un silence, au cœur de l’envolée sombre des oiseaux, du balancement du fauteuil d’osier. Puis, au loin, cela arrive : l’annonce lente, fragile, presque voluptueuse, du chœur des voix d’enfants ; le crescendo de leurs rires, le glissando de leurs confidences, le bonheur de leurs cris.
La femme sur son fauteuil sourit. Elle aime le crescendo des voix d’enfants, et cette façon qu’ils ont de soudainement tout éteindre, pour reprendre plus loin. S’éteindre, pour reprendre toujours. Migrateurs des énergies, des émotions. Grimpeurs de corde du ciel. Les enfants ne sont jamais découragés, jamais abattus. Ou si peu longtemps, pense-t-elle.
Enfin, c’est ainsi qu’elle aime à se les imaginer, comme une échappée de jeunes canards au vol vertical, toujours en route, toujours en joie.
Il est vrai qu’elle ne les entend qu’à leur retour de l’école, n’a pas le temps de se lasser.
Parfois, puisque sa maison est si proche du village, certains s’arrêtent devant, la saluent. Il y en a même pour franchir la barrière d’un bond et venir déposer, sur ses genoux, un bouquet de feuilles sèches au parfum poivré ou un bonbon, collant d’avoir été tenu tout le trajet au creux des petites mains. Ils l’aiment bien, elle ne travaille jamais quand ils sont là, malgré sa fatigue elle n’est jamais pressée, elle sourit de leurs bêtises et a toujours le temps pour raconter des histoires d’une voix douce. Au printemps elle prépare une citronnade, un jour d’automne comme aujourd’hui ils viennent jusque dans sa cuisine, chaude des odeurs de pâtisserie : il y a toujours quelque chose pour eux.
Les parents, qui la connaissent, n’encouragent ni n’interdisent ces haltes : « La pauvre », disent-ils. Certains, parce qu’ils savent qu’ils seront en retard ou parce que le petit dernier est malade, lui téléphonent : « Pouvez-vous garder Cédric, ou Emilie, plus longtemps près de vous ? Je passerai le prendre avant la nuit. » Bien sûr qu’elle le fera. Pourquoi pas ? Alors elle s’installe au piano, et à l’oreille joue tous ses vieux airs ; propose à l’enfant de chanter avec elle. Le parent affairé arrive toujours trop tôt…
A partir de fin juin, le car du ramassage scolaire ne passe plus devant sa maison. Mais au septembre suivant, le vent ramène une nouvelle volée de cannetons aux plumes collées de bonne sueur et au bec sucré.
En entendant leurs voix aigues, d’enfants tout jeunes, d’aussi loin qu’ils soient la femme, sur son grand fauteuil, se redresse. Elle ressent sur ses bras nus comme des picotements de caresses : les caresses des poings menus d’un bébé, des ongles fureteurs, mais si doux, d’un nourrisson.
Et elle a le cœur qui bat, et s’épanouit. Nichée d’oiseaux.
Nichée d’oisillons pour une non-mère.
Une non-mère.
Des enfants à elle ? Elle n’en a jamais voulu.
Enfin quand même, une fois : elle aimait cet homme d’un amour tellement violent, qui passait par la peau, la bouche, le ventre. Alors son sang s’est arrêté. Alors elle a cru…
Alors elle a espéré, alors elle a eu peur. Puis le sang est revenu, insupportable, libérateur. Il n’y avait pas d’œuf dans le nid de son ventre.
Heureusement, au fond : l’homme était pris ailleurs, il le lui avait dit, et il n’aurait sûrement pas, pour elle et sa maison des marais, quitté l’autre. Le désir de la peau n’efface pas la différence.
Non. Sur sa véranda ou dans sa cuisine chaude, il n’y aura jamais d’autres voix d’enfants que celles, délicieuses, gratuites, de ces petits étrangers, hôtes bienvenus, mais de passage.
Lorsqu’elle sera à la retraite et qu’elle aura du temps, peut-être apprendra-t-elle à certains les langues qu’elle connaît, le langage frissonnant du vent, les dialectes sucrés des oiseaux, et même quelques-uns des idiomes dangereux des hommes… Oui, peut-être même initiera-t-elle certains à sa cérémonie, si bienfaisante, de l’écoute.
Mais à aucun de ceux qui viennent là pour s’asseoir en confiance, elle n’aurait voulu faire le cadeau de la vie.
Elle le sait depuis toujours : sa cécité est génétique.
Mozart, par Régine Vivien
Le moteur tournait, rageur, insistant, le bruit s’amplifiait, puis petit à petit s’éloignait. Le silence s’installait un instant. A nouveau une moto pétaradait. I l soupirait. Sa voisine laissa tomber crayons et feuilles. La chaise grinça quand elle la repoussa pour les ramasser.
La musique aurait dû occuper tout l’espace, pourtant….Mozart, Mozart n’arrivait pas jusqu’à lui. De temps en temps il reconnaissait une mélodie qui revenait dans le morceau. Que gâchis pensait-il. Il n’arrivait pas à faire cause commune avec son atelier d’écriture. Comment décrire la musique ?
La lumière d’octobre pénétrait encore agréablement par les trois fenêtres collées au plafond et barrées d’un x en barre de fer pour la sécurité. En cette fin de journée quatre ampoules à faibles lueurs jaunes pendaient misérablement aux quatre coins d’un rectangle au dessus des tables hétéroclites accolées les unes aux autres, flanquées des membres de l’atelier d’écriture. Le plafond était bas et il restait peu d’espace autour des dites tables ; bref il était à l’étroit, assis au bout, un peu à l’écart, juste devant la porte des toilettes. Mozart, Mozart n’arrivait pas jusqu’à lui.
En se retournant il apercevait l’armoire ouverte emplie à moitié de livres, cd, boite à archives, bouilloire. Il tentait de se recentrer sur la musique. La mini chaine stéréo lui faisait face. Il aimait sa petite taille, sa couleur gris acier et ce qu’elle représentait pour lui … du plaisir. Les écrans des ordinateurs voisins étaient cachés par une nappe ou un rideau à pompons blanc gris que l’on avait dû jeter là, à la va vite. Un enfant cria. Le froid le saisit sur les épaules. Il enfila sa veste. Mozart, Mozart, au secours.
Puis il repensa à sa soirée du vendredi précédent, à ce récital. La salle était petite, les chaises peu confortables. Il était accompagné d’un ami et avait attendu la venue des artistes. Après les applaudissements d’usage le silence s’était installé respectueux, attentif. Tous ces cœurs, toutes ces âmes en attente de la magie de la musique. Et le violon avait vibré, gémi, soupiré, le piano s’y était accordé. Et le temps s’était arrêté pour deux heures de plénitude.
Régine Vivien Le 28 octobre 2009
Ne lui dites pas : Reviens ! (par Valérie)
La tête appuyait contre la vitre, elle regardait défiler le paysage, l’esprit ailleurs. Le TGV avait pris son allure de croisière.
Elle repensa à la scène qu’elle venait de lire dans son livre de poche, celle de la femme qui se retrouvait dans un train fuyant son avenir lugubre. Elle était cette femme qui laissait tout derrière elle, mari et enfants. Elle n’était pas une mauvaise mère, elle n’était pas mère du tout. Personne ne lui avait dit que ces petites choses n’étaient ni repris, ni échangés et livrés sans mode d’emploi. C’était au-dessus de ses forces. Il valait mieux le reconnaître maintenant et passer à autre chose. Mari et enfants seraient mieux sans elle et elle serait mieux sans eux.
Elle n’avait pris cette décision à la légère. Non ! C’était un acte irréfléchi. Elle avait eu envie sur un coup de tête de partir, tout quitter, de vivre sa vie. La sienne, pas celle de cette autre qu’elle ne reconnaissait pas.
Le TGV commença à ralentir. Le paysage devient plus précis. Le contrôleur annonça l’arrivée prochaine du train en gare. Après quelques minutes, le train stoppa. Elle prit son sac léger et d’un pas décidé, elle s’élança sur le quai de la gare. Elle fut prise en tenaille par deux paires de bras. Ses enfants s’étaient jetés sur elle pour l’embrasser. Son mari attendait un pas en arrière.
Son week-end entre filles venait de se terminer. Elle redevint cette autre qui, le temps d’un voyage, l’avait laissée rêver.
La patineuse et le pianiste, Laurence Bourdon
Elle patinait pour lui qui l’accompagnait au piano. Les notes s’égrenaient légèrement. Sa cadence s’harmonisait parfaitement avec le doux son de la cascade qui dégringolait en contrebas. Il diésait parfois les notes pour que ses variations soient au diapason de l’eau qui dégoulinait, roulait en une musicalité égalant le piano. La jeune femme virevoltait en rythme, ses doubles saltos l’envolaient aussi haut que les trilles du rossignol qui se mettait de la partie. Ce spectacle étrange se déroulait au milieu de la forêt et n’avait pour spectateurs que les animaux qui ne semblaient pas surpris de cette incongruité. L’eau se déversait sans cesse, donnant le tempo au piano ; parfois, elle jaillissait à gros bouillons, se calmant à certains moments pour laisser entendre un tourbillon ou un ruissellement plus délicat.
Ce lac gelé semblait issu de nulle part, il était bordé de mousse et de saules pleureurs d’où émanaient les chants d’oiseaux, les mésanges zinzinulaient, rivalisant avec les étourneaux qui pisotaient gaiement, mais se distinguait surtout ce dialogue entre l’eau et le pianiste qui faisait s’agiter, telle une poupée de porcelaine la jeune patineuse si frêle et si fragile qui réagissait au moindre son perceptible. Tout n’était que paix et tranquillité dans cette ambiance sonore. En prêtant bien l’oreille, on pouvait entendre le crissement des lames sur la glace, un murmure, une respiration, à moins qu’il ne s’agisse de la plainte de la glace ainsi entaillée par les axels, les boucles et les pirouettes.
Le piano se fit decrescendo jusqu’à n’être plus audible. La jeune fille exécuta encore quelques figures dont une arabesque comme pour rendre hommage au son de la cascade puis, elle aussi alla decrescendo pour enfin s’arrêter.
Elle rejoignit le bord du lac gelé et le pianiste, défit ses patins pour se rechausser et partit main dans la main avec celui qui l’avait accompagnée dans sa dans aérienne, laissant là le piano jusqu’à la prochaine fois.
Laurence Bourdon