PostHeaderIcon Bastingage, par Christine Jouhaud-Mille

 

Un yacht de luxe a fait escale dans le port de plaisance, il mesure au moins huit mètres de long et tu apprends par des badauds qu’il appartient à un riche armateur étranger. Comment le savent-ils ? Pour toi cela n’a pas d’importance.

 

Sur le pont qui domine de quelques mètres de haut le quai, un mousse a des gestes larges, il lave à grande eau, tenant à deux mains la puissante lance incendie. Elle lui échappe, la vague tombe en trombe et vient te tremper des pieds à la tête.

Il se penche réalisant sa maladresse et te regarde, saisi d’horreur en te voyant détrempé.

Le souffle coupé par la surprise, tu ne protestes pas et le fixe, cloué au sol.

 

De la main il te fait signe de monter, tu acceptes pensant aux excuses qu’il veut te faire.

 

L’échelle de coupée franchie, tu avances sur l’un des ponts en direction du mousse qui t’attend sur l’avant du bateau près du bastingage. L’équipage autour de toi ne s’interpose pas, te laissant approcher, comment se peut-il que ce soit aussi simple ? Une fois que tu es près de lui, le mousse se met à parler vite, tu ne le comprends pas mais devines et hoches la tête en faisant des mimiques pour lui expliquer que la situation t’amuse ; puis tu éclates de rire.

 

Soulagé par ton comportement et avec un fort accent, il te fait une proposition inattendue.

 

Si tu es libre pour la journée, le capitaine sera d’accord il en est presque certain pour que tu restes à bord. Il t’instruira, si cela t’intéresse de découvrir les manœuvres pour sortir le bateau.

Ensuite vous naviguerez jusqu’au port voisin de 50 kms terrestre et environ 27 Milles nautiques. Ils vont retrouver la propriétaire et celle-ci embarquera à son tour.

Ainsi, ajoute-t-il avec un regard embarrassé sur ta physionomie, pendant le trajet tes vêtements sècheront.

 

Tes réflexions se bousculent, la situation est cocasse ; comment un mousse peut-il faire une telle proposition ? Il n’est pas le propriétaire, ni le Capitaine.

 

Une voix, à l’accent moins prononcé que celle du mousse, se manifeste par un haut-parleur. Cherchant sa provenance tu découvres, en levant les yeux, un homme derrière une grande baie vitrée, portant une casquette blanche. Il te demande de monter pour le rejoindre dans la salle des contrôles.

Tu suis le mousse qui te montre le chemin et vous empruntez plusieurs escaliers métalliques pour enfin arriver dans la tour qui domine le bateau.

 

L’homme est accueillant et se présente comme étant le commandant de ce navire. D’un regard circulaire, tu découvres une salle spacieuse avec un tableau de bord en bois d’acajou aux multiples cadrans.

Il explique qu’il est déjà informé de l’incident et présente à son tour ses excuses. Le propriétaire qui est sa patronne a un code d’honneur, avoir toujours un contact courtois avec les personnes étrangères au bateau.

Aussi tu as l’allure d’un naufragé, qu’il lui faut sauver de la noyade. Il remarque que la légèreté de ses propos t’intrigue. Il échange une conversation rapide avec son mousse, bien sûr tu ne peux la suivre, c’est alors qu’il te regarde et pique ta curiosité en te présentant la même proposition que le mousse.Il enchaîne, voyant ton expression de surprise, que le retour en ville, après la navigation que vous ferez ensemble, ne posera pas de problème : « Bien sûr si vous l’acceptez », dit-il ; et avec un sourire de connivence souligné d’un clin d’œil, il ajoute que l’argent facilite tous les caprices.
L’empêchement majeur ne peut venir que de toi, de ta disponibilité car c’est la journée entière qu’il te faut prévoir.

 

Dans ta tête sonne la sirène d’alarme, alerte, alerte banc de sable à bâbord, nous allons nous échouer.

Tu tangues, tu blêmis, ton estomac vide hurle sa faim. Sans donner plus de détail tu lui réponds avec naturel que tu ne peux réfléchir que l’estomac plein. C’est à son tour de marquer la surprise.

Après lui avoir expliqué la cause de ton malaise il t’invite avec naturel à descendre dans le quart des officiers pour déjeuner.

 

Vous descendez des escaliers, parcourez des couloirs où vos pas s’enfoncent dans une moquette épaisse, incrustée tout le long de deux lettres dorées entrelacées ; l’explication est simple, la propriétaire plutôt mégalo aime par ses initiales rappeler que tout lui appartient.

Enfin pendant ce temps de marche, tu apprends à connaître un peu mieux à qui tu as à faire.

Vous entrez dans une salle fonctionnelle, non moins luxueuse que la salle des commandes, un arôme agréable embaume les lieux. Des hommes sont assis à une longue table, un café devant eux. Ils s’arrêtent de parler pour te saluer.

Tu es alors invité à te joindre à eux. On pousse vers toi un panier en métal rempli de tranches de pain, du beurre et un bol de café fumant.

 

Le commandant, sans détour, propose de te fournir des vêtements secs et réitère son invitation de naviguer en leur compagnie.

 

Et c’est ainsi qu’une heure plus tard, installé dans un transat sur le pont, tu sirotes un deuxième café, en te rapprochant lentement, vague après vague, de celle que tu aimes :

 

Moi, dont tu as reconnu le monogramme gravé partout.

Moi, partie depuis des jours de l’autre côté de la Méditerranée…

Moi l’heureuse propriétaire de ce navire

 

Être spectateur de ta vie prend tout son sens en cet instant et te fait basculer, tu soliloques avec Moi, celle que tu as enfin reconnue.



PostHeaderIcon Ciel, le dentiste est devenu fou

Ciel, le dentiste


est devenu fou !

 

[ Paul Valéry: « L'amour est un risque majeur pour le contrôle de l'esprit ». ]

 « Drrring... drrring... drrring....

 La sonnerie du téléphone retentit. Tu te précipites sur le combiné, plantant là ton patient bouche-bée, affalé sur le fauteuil. Oui, ton truc inclinable de dentiste, presque une chaise-longue !

  - Cabinet dentaire, j'écoute.... fais-sur un ton chantant.

 Une vague d'onomatopées déferle sur l'écouteur qui grésille :
  - Mmm... bzzzz....crrr...
  - Non, Madame, réponds-tu courtoisement. Mon agenda est complet jusqu'à vendredi prochain. Le rendez-vous de onze heures vous irait-il ?
  - Ouarf.... oups.....
  - Bon... Préférez-vous alors quinze heures trente ?
  - Pfff... grrr....
  - Désolé, Madame ! Après, cela mène au début de la semaine prochaine....
  - Krrrk... tchk....
  - Ah! c'est pour un abcès... Je compatis! En ce cas, je puis vous prendre après mon dernier rendez-vous du soir. Normalement, mon cabinet ferme à dix neuf heures, mais dans l'urgence....

 Inutile de finir ta phrase, déjà la cliente n'écoute plus. Elle balbutie un remerciement. Tu raccroches. Encore un soir, te dis-tu, où tu ne seras pas à l'heure au dîner.

 Eh puis zut! Tu n'as plus qu'à revenir à ton patient (au sens propre comme au sens figuré). Je parie que tu allais l'oublier. Pas très grave. Sous les feux de la rampe, il attend passivement la suite de ton intervention, comme un artiste attend son tour de chant.

 Que de temps perdu à slalomer d'un bout à l'autre de la pièce ! Tu ne peux t'empêcher de songer qu'avec une bonne Secrétaire médicale, tu n'en serais pas à tenir le téléphone d'une main, ta fraise de l'autre. Mais hélas, les circonstances ont fait que.....
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 « Ouvrez grand la bouche... dites âââh, appuyez votre langue sur le palais, ne salivez pas ! »

La fraise entre en action. Continu, exaspérant, le bruit de rotation et d'abrasion conjuguées se mêle à celui, sourd, intermittent, d'un marteau-piqueur en bas sur le trottoir.

 Tu grommelles: « Quel besoin ont-ils, ces ouvriers, de rechercher une fuite d'eau juste sous les fenêtres de mon cabinet? Surtout  pendant les heures ouvrables! »

 Sans doute n'ont-ils pas vu la plaque où s'inscrit en lettres rouges:                 « Dr. Joseph Nebout, Chirurgien-dentiste D.P.L.G. »

 Peut-être même qu'ils ne savent pas ce que ça veut dire, D.P.L.G. Ton client lui, le sait, mais pour l'instant, il n'a cure de ton diplôme. Il sursaute sur sa chaise, étouffe un cri.
Mince ! Tu viens de toucher le nerf. Tu cherches à sauver la face – c'est le cas de le dire:
« Il va falloir dévitaliser votre dent, Monsieur ! »
Le supplicié roule des yeux effarés:
  - Comment ? Pour une simple carie?
  - Le mal est plus profond que je ne le pensais.

    Plus profond égale plus obscur, comme ton diagnostic. D'ailleurs, rien que pour lui montrer, tu vas faire séance tenante une radio de sa dent. L'autre acquiesce d'un ton las.
  - Pour ça, je vous fais confiance, Docteur.
  - A la bonne heure! Je vous fais une piqûre calmante. Ecartez vos lèvres...  dégagez la gencive !

Couic! Voilà qui est fait! Prudent, tu as doublé la dose anesthésiante. De la sorte, le patient ne s'agitera pas durant l'extraction du nerf endolori.
Il n'y a pas si longtemps, après tout, dans les foires, les arracheurs de dents couvraient par des roulements de tambour les hurlements de leur victime. Là, tu es tranquille. Tu es vainqueur par K.O.
Le boxeur groggy ne sentira pas sa mâchoire d'au moins deux jours.

 « C'est fini. Vous pouvez vous rincer la bouche... » conclus-tu.
Tu appliques sur la plaie béante un pansement aseptique. Il se lève.

 Tu sors la feuille de soins. Lui sa carte bancaire et sa carte Vitale. Vous convenez d'un nouveau rendez-vous le mardi suivant même heure. Au fait, pour la suite... si tu lui proposais de mettre une couronne au lieu de faire bêtement un plombage?  Sa mâchoire y gagnerait en esthétique et ta note de frais en valeur ajoutée. Oui, c'est une bonne idée, ça...

 Dommage, mon vieux, qu'un journal de consommateurs ait vendu la mèche ! Ces prothèses si cher payées, si mal remboursées, sont importées de Chine à vil prix. A la longue, tout se sait.
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 « Drrring... drrring... drrring....
  - Cabinet dentaire, j'écoute....

A l'autre bout du fil, une voix familière se fait entendre:
  - Ne fais pas l'idiot, Jo', c'est Irène !
  - Pardon.... Ne t'avais-je pas dit, mon amour, de ne pas appeler sur mon fixe durant les heures ouvrables ? Sauf urgence, le cas échéant.
  - Justement, le cas échoit. J'ai plein de choses à te dire, mon chou !
  - Si c'est des choses gentilles, je veux bien. Par chance, le client d'avant vient de sortir de mon cabinet. Le suivant est encore en salle d'attente. Mais fais vite !
  - Voilà... Tu vas sauter au plafond, je te préviens, mon lapin, tant c'est inouï, fabuleux !
  - Ne me fais pas languir...
  - Eh bien, j'ai vu des bottes italiennes dégriffées – oui, de chez Berluti ! - à un prix... dis un prix !
  - Je ne sais pas, moi....
  - Six cents euros, six cent ! Tu te rends compte! Hors période de soldes, elles en vaudraient mille au moins !
  - L'unité ?

   -  Mais non! Mille euros la paire, bien sûr ! Les bottes se vendent généralement par paire comme vont les baffes et les alexandrins. Allons! Ne te moque pas de moi, sois sûr que c'est une affaire ! A condition de se décider vite, avant que ne pointures moyennes ne disparaissent du rayon.

 Tu n'as nulle envie de plaisanter. Tu réfléchis, essaies de trouver des repères:
« Voyons, te dis-tu. Six cents euros, cela représente environ quatre mille francs lourds. Soit quatre cent mille d'avant 59 ! Une petite fortune !»

 Traduit en nombre de consultations au tarif spécialiste conventionné secteur 2, cela ferait.... Combien, au fait ? Une vingtaine... un peu moins pour toi, qui réclames un modeste dépassement d'honoraires, compétence oblige. Au moins, la grandeur physique est là, bien palpable. Tu pousses un profond soupir, puis capitules: tu n'as rien à refuser à Irène.
  - Bon, ça va pour cette fois! Tu me montreras tes nouvelles bottes ce soir. Pour un coup, c'est toi qui me feras la surprise !
  - Au fait, pendant que j'y pense, ce soir, ne m'attends pas. Je vais être sérieusement retardée. Nous fêtons un anniversaire à l'atelier de peinture sur soie.
  - Pas grave! Mon dernier rendez-vous commence à dix neuf heures. Le premier qui rentre de nous deux mettra le repas en route.

  - Oui, mais ne compte pas sur moi, ça risque de durer vraiment longtemps... tu sais que je n'aime pas te faire attendre, mon lapin! Tout bien réfléchi, je ferais même bien mieux de ne pas rentrer dîner. C'est plus raisonnable.... Le goûter d'anniversaire me suffira. Car tout de suite après l'atelier, je dois filer à l'autre bout de la ville pour ma répétition théâtrale.
  - Encore! Mais vous répétez tous les deux jours, à présent !
  - Bien sûr! Qui pourrait progresser en Art dramatique sans être assidu ?
  - J'admets cela... Remettons à demain soir !
   - Demain, chéri, tu sais bien que j'ai chant choral.
  - A ce train-là, nous finirons par ne plus nous voir. Sauf le dimanche, et encore ! A ce propos, il va falloir que j'en trouve un pour inviter la belle-famille.
  - Eh bien, choisis le prochain, mon coeur. Il correspond au week-end où tu as la garde de tes enfants. Et moi, j'aurai mon stage de mosaïque.
  - Comment! Tu ne seras pas là ? Ce stage, tu ne m'en as jamais parlé!
  - Et pour cause !... ça s'est décidé juste ce matin !
  - Nous en reparlerons... Je suis obligé d'interrompre, mon client perd patience!
[il n'y a pas que lui, d'ailleurs...]. En cas d'imprévu, laisse un message sur mon portable.
   - Si j'évite de le faire, c'est parce que la messagerie serait pleine. Bon, ce n'est pas tout ça, moi aussi, il faut que j'y aille
[elle ne précise pas où].... Bye, mon chéri!
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 Treize heures. Le dernier client du matin sort de ton cabinet. Tu as pris du retard, ta conversation avec Irène t'a rendu d'une humeur massacrante. Pour un coup, n'incrimine pas les ouvriers. Car le bruit de leur marteau-piqueur s'est enfin calmé. Ouf! ce n'est pas trop tôt !

 Tu t'accordes comme eux vingt minutes de « pause méridienne », comme on dit dans le jargon du « monde d'en bas ». Le temps de souffler un peu. De savourer un « croque » en vitesse au bistrot. Pas vraiment en solitaire, les perceurs de canalisations mastiquent leur sandwich en face de toi.

 C'est aussi l'occasion pour toi de faire un « retour sur image ». Autrement dit ton « examen de conscience ». Si tu n'as pas aujourd'hui de Secrétaire médicale, eh bien, c'est de ta faute. Parce que ton ex-assistante est devenue entre temps ta compagne. Dur- dur. Ton histoire est au fond terriblement banale, à quoi bon la raconter en détail? Ta vie a basculé le jour où tu as convoqué pour un entretien d'embauche cette jeune diplômée au visage angélique; en fait, une enjôleuse de première. As-tu seulement pris la peine de lire en détail son C.V. ? Non. Cette fille, tu l'as immédiatement recrutée. Comme ça, sur un coup de coeur ! Au grand dam de ton épouse légitime, au mépris de ses objurgations. « Comment se peut-il, t'a-telle demandé, qu'une maîtrise d'Histoire de l'Art mène au secrétariat d'un chirurgien-dentiste ? »
  - Qui peut le plus peut le moins! as-tu sèchement rétorqué.

Rien n'irrite comme l'évidence. Irène t'avait déjà tourné la tête. Tu ne t'en étais pas encore toi-même rendu compte.
Car depuis lors, elle te mène par le bout du nez... et quand je dis le nez!

 Sur ce point, je te renvoie à tes chères études: relis donc la comtesse de Ségur. On y lit que les prétendues « petites filles modèles » font le contraire de ce qu'indique leur prénom. Elles y mettent même un malin plaisir. Exemple: Sophie n'est pas sage, il ne lui arrive que des malheurs. Claire est en réalité d'humeur sombre. Agathe est mauvaise. Irène est loin d'apporter la paix, surtout dans les ménages.

 Pas difficile dans ces conditions de prévoir la suite des évènements.

 Ce qui n'était qu'une aventure au début devint une liaison en règle. Tu vécus dans le mensonge et la dissimulation. Et puis (c'était fatal) la vérité finit par éclater. Ta déraison te conduisit en quelques mois au divorce. A tes torts exclusifs, s'entend. Plutôt débonnaire, le Juge t'accorda néanmoins la garde alternée de Régis et Emilie (estime-toi heureux, tu aurais pu ne jamais les voir).

 A présent, fais tes comptes. Avec deux enfants à charge, ton « coup de coeur » te coûte une fortune. A l'imposante pension alimentaire qu'il te faut verser à l'épouse délaissée, tu dois ajouter le double loyer corsé d'un appartement d'habitation en ville (tu n'allais tout de même pas déménager !) et d'un local professionnel. Pèsent aussi sur ton budget l'amortissement du matériel informatique (juste acquis) et le coût de ton équipement de radiologie numérisée (forcément à la pointe du progrès, quel praticien digne de ce nom pourrait s'en passer ?)

 Le total est impressionnant. Comment pourrais-tu avec des frais pareils, recruter une nouvelle assistante ? Au fait, quid de l'ancienne ? C'est bien là que le bât blesse, que se trouve le noeud du problème, c'est là que gît le point névralgique!

 Car lorsque, toutes procédures closes, ta chère Irène devint enfin Madame Nebout, tu compris aussitôt qu'elle avait mieux à faire que tenir ton agenda.

 Aujourd'hui, le sien propre croule sous les innombrables obligations qu'elle s'est créées. Normal : Irène ne rêve que d'activités valorisantes et créatives, aux antipodes des tâches subalternes du Cabinet. Autant de corvées qu'il te faut donc accomplir toi-même, et dont tu te serais bien passé !

 Lorsque tu regagnes enfin le domicile redevenu conjugal, exténué, la tête pleine encore des tracasseries de la journée, Irène enfile sa tenue de fitness et s'apprête à rejoindre son club.

 Je ne sais pas ce qui t'a pris de rentrer ce soir un peu plus tôt qu'à l'accoutumée... assez tôt en tous cas pour saisir au vol les bribes d'une conversation téléphonique - immédiatement interrompue à ton arrivée. Irène tenait d'étranges propos à un interlocuteur invisible, son coach vraisemblablement:

 « T'en fais pas pour mon Jules.... Jamais à la maison.... Ne vit que pour son boulot.... Au moins comme ça, il me lâche un peu les basket! »

 Ne vois pas tout en noir. Tu interprètes mal une phrase sans doute anodine. Allons! Il ne peut s'agir de toi! Tu ne t'appelles pas Jules. Son prénom à lui, c'est Jim. Et le tien, c'est Joseph.
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 Fondés ou non, tes soupçons finissent par te saper le moral, et cela se voit ! Tu déprimes grave.

 Tente au moins une fois dans ta vie un raisonnement cohérent et logique. Lorsque tu rencontras Irène, elle avait vingt ans, toi cinquante. Tout feu, tout flamme, tu crus avoir retrouvé ta jeunesse. Pauvre idiot ! Depuis qu'a débuté votre idylle, deux lustres sont passés, la différence d'âge est restée désespérément la même. Les années ne l'ont pas atténuée. Pire : c'est l'inverse qui s'est produit.

 Allons, Jo', fais travailler ta comprenote, anticipe un peu. Dans dix ans, tu l'auras bel et bien, la septantaine. Dans le meilleur cas, ce sera pour toi l'âge de la retraite... si tu arrives un jour à la prendre, mais j'en doute. Alors tu réaliseras peut-être ton rêve : t'inscrire à un atelier d'écriture. Mais Irène, elle, aura sûrement d'autres préoccupations.

 Poursuivons. Tu auras quatre fois vingt ans – si tu les atteins – lorsque elle parviendra aux cinquante ans fatidiques... que tu avais quand tu l'as rencontrée.

 Tu me suis toujours ?  Non... ce calcul ardu te donne le tournis?  Là, j'arrête. J'ai pitié de toi.

 En tant que dentiste et « fort en Math' », tu manifestes un double talent lorsqu'il s'agit d'extraire une racine carrée. Mais tu cales devant une dentition sans histoire aussi bien que devant un calcul pourtant simple: celui du temps qui passe sans retour.

 Résultat : tu ne sais pas comment t'en sortir avec une femme aussi jeune. D'ailleurs, t'en sortir, est-ce vraiment le problème ? Je jurerais que c'est plutôt l'inverse.
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 Ce n'est déjà plus le démon de midi... mais bien celui de seize heures qui t'a poussé à passer à l'improviste (entre eux rendez-vous) à ton appartement. En plein milieu de l'après-midi, ce n'est pas dans tes habitudes. Prétexte : tu attends un funeste évènement : un courrier de ton Inspecteur des Impôts t'annonçant un prochain redressement fiscal, ou quelque chose d'approchant.

 Tu ne fais pas de bruit. Tout est calme ou paraît l'être. Bonne pioche: une enveloppe bleue frappée au cachet de la République t'attend sur la table du séjour. Et puis, tu l'aperçois, ELLE: pas Marianne, Irène, assise sur un sofa.  Immobile. De dos.

 Bizarre.... Ne t'avait-elle pas parlé d'un match de tennis cet après-midi ? Tu dois confondre... Normal... au milieu de tous ces rendez-vous, tu finis par t'embrouiller. Ou bien elle a eu un empêchement. Ou le match a été annulé.

 Absorbée par sa lecture, attendant sans doute de passer l'aspirateur, Irène ne bouge toujours pas. Ne se retourne pas. Sage comme une image. L'icône de la Vertu domestique. L'archétype de la femme au foyer. Dommage que son attitude paraisse un peu trop... conventionnelle... étudiée... calculée, comment dire les choses? S'agissant de toute autre que ton Irène, cela ressemblerait furieusement à de la mise en scène.

 Il te semble même avoir entendu quelque chose remuer sous le canapé. Là, ton imagination va trop loin. Chasse vite ces vilaines pensées. Ne cherche pas à savoir d'où vient ce bruit. Tant qu'à faire du théâtre, ne te joue pas à toi-même un mauvais Vaudeville.

 Vois le soleil hivernal en train de lécher sa nuque. Tel une auréole, le chignon dénoué d'Irène resplendit en lumière rasante. Une mèche folle s'en détache. Un ultime rayon s'y joue en transparence.

 Fixe ton regard sur une minuscule fossette qu'Irène a dans le cou. Cette concavité voluptueuse qui se niche au niveau des cervicales : tu l'as depuis longtemps identifiée comme son « point G ». Là où tout commence et tout finit.   

 Lorsque son chemisier est dégrafé (tiens, c'est aujourd'hui le cas !) tu te plais à masser doucement sa fossette en descendant peu à peu vers l'épaule. Un massage excellent pour éliminer les contractures...  et préparer la suite. Tu te dis qu'elle est précisément dans l'attitude de Madeleine repentante. Tu te dis que toi aussi, pour cette jolie nuque, tu as commis les pires folies. Que malgré tout ce qui s'est produit, tu agirais de même, s'il te fallait aujourd'hui recommencer.

NUQUEBIS

 En même temps, tu ne peux t'empêcher de remarquer un léger épaississement du cou. Oh, pas grand'chose! Juste une ridule,  imperceptible à qui ne serait pas attentif: la première atteinte de l'âge, insignifiante mais bien réelle.

C'est alors qu'Irène s'est retournée. Elle a eu l'air surpris de te voir. Puis t'a dit avec son sourire désarmant:
« Ah! Tu étais là, mon lapin! Excuse-moi. Je ne t'avais pas entendu rentrer. J'étais plongée, il est vrai, dans un document passionnant. De la pube pour une assurance-vie! Tiens, on ne sait jamais.... Lis plutôt, cela peut aussi t'intéresser !»

Tu balayes d'un oeil las le prospectus qu'elle te tend. Tu n'es pas un homme d'affaires.  Tu n'as pas le coeur à ça pour le moment. Tout de même (ou justement) une phrase tristounette attire ton attention: « Parce que l'avenir se prépare aujourd'hui... pensez à ceux que vous aimez. Protégez-les même APRES! »

Après quoi? te demandes-tu. Les assureurs sont des gens policés, c'est le cas de le dire. Ils évitent les gros mots. Ils n'ont pas besoin comme le font tes patients de se rincer la bouche après plombage. Du cercueil s'entend. Après tout, il faut qu'eux-mêmes vivent, ils en ont bien le droit! Mieux renseignés que les Parques,  ils sont prêts à faire le pari avec toi que tu vivras  encore longtemps, et te rançonnent en conséquence pour le temps qui reste. Celui qu'ils daignent t'accorder.                                                                                                                                            APRES, ils feront tout à ta place. Sauf l'amour évidemment. Mais ça, Jim ou un autre s'en chargeront.


Notes et commentaires. 

     Cette nouvelle répond à la consigne : "Décrire un personnage en situation, habituelle ou non". Les personnages du dentiste et d'Irène sont empruntés à une nouvelle de Jacqueline Chauvet racontée à l'envers, ils sont vus d'un point de vue masculin ( l'auteur précise qu'il ne connaît ni l'un ni l'autre des deux protagonistes et n'attaque ni ne défend ni l'un ni l'autre). La nuque d'Irène n'apparaît qu'à la fin de cette histoire, alors que la version d'origine part au contraire de la nuque du dentiste. Quelques citations humoristiques émaillent le texte. Tout d'abord, le titre et la référence au dentiste fou tentant d'extraire une racine carrée sont tirés de "l'idée fixe du savant Cosinus", un ancêtre de la bande dessinée (du dessinateur Christophe). L'allusion aux "bottines de chez Berluti" renvoie à certain scandale politico-judiciare judiciaire qui fit en son temps beaucoup de bruit.

    Illustration de l'auteur, sur le thème de "Madeleine pénitente". A propos de la phrase citée en en-tête: Paul Valéry avait rejeté l'amour à l'âge de vingt ans parce qu'il voyait en lui "un risque majeur pour le contrôle de l'esprit". Il se ravisa par la suite et rattrapa largement le temps perdu.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                        

PostHeaderIcon La maison partagée

La maison partagée.

MONTHOLON

Et si les vieilles demeures pouvaient parler?

    Non! Ce n'est pas un rêve! Les maisons vivent, respirent, elles ont leur propre langage, accessible à qui sait être écouter.

    Une maison, c'est un lieu commun, est faite pour traverser des siècles. Disons plutôt qu'elle naît, évolue et meurt comme un être humain. Les murs de pierre ont des oreilles, ils se taisent et gardent la mémoire des faits. Le toit qui abrite la génération présente sous son aile protectrice se doit d'entendre les ris et les jeux de ses futurs enfants et petits-enfants; à même enseigne, il se souvient des parents et grands parents.

    C'est trop beau pour être vrai? Vous n'y croyez pas? Prêtez à ce qui suit une oreille attentive. Oyez, bonnes gens, l'étonnante saga des Monte-au-long, contée par l'hôtel du même nom.

    Cet ostal se situe hors les murs de Montpellier, sur la rive droite du Merdanson, ainsi nommé parce qu'il reçoit l'égoût de la ville. On a depuis changé son patronyme en « Verdanson », ce qui sonne infiniment mieux.
   A cet endroit, sous les murs de l'Hôpital Général, sourd la Font Putanelle, face à la rue des Amoureux, rebaptisée rue des Carmélites, et la calade de la Petite Vertu. Cette fontaine -la bien nommée, car c'est un lieu propre aux rendez-vous galants- remonte à Jacques Coeur, elle en porte fièrement les armoiries (1).

    Ainsi en va-t-il des amours éphémères, ainsi dit la chanson:
                                                        Evitez, jeunesse belle
                                                        la Fontaine Putanelle,
                                                        car plus d'une jouvencelle
                                                        y brisa son petit cruchon. »

Ce qui rejoint le dicton populaire: « Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se brise... »

BUGAUDIERE

    Aujourd'hui, sous les frondaisons, les bugadières (2) font leur lessive dans l'eau plus ou moins claire du ruisseau. Le Verdanson alimente aussi des jardins familiaux, nombreux en ce faubourg. Des platanes d'origine fort ancienne agrémentent ses berges verdoyantes.

    Les riverains circulent tous les jours, sans lui prêter la moindre attention, sous les murs de l'Ostal de Monte-au-long, 5 impasse de la Tempérance au débouché de la rue du Nadir aux Pommes...
    Cette artère connaît de nos jours un important trafic. Il est même question d'y faire passer en 2057 la cinquième ligne de tramway. En attendant les prochaines échéances électorales, le site est trop excentré pour que les guides conférenciers du Comité du Tourisme y mènent les visiteurs.
    Dommage, car c'est un lieu chargé d'histoire, qui gagnerait à être mieux connu.

L'union de la cochenille et du verdet:

    C'est là qu'au mitan du siècle des Lumières, le fondateur de la dynastie, Népomucène Montolon, commerçant drapier, fait édifier à son usage une maison de maître. Par fantaisie ou coquetterie sémantique, c'est alors courant, le signataire ajoute une « h » à son nom, c'est pourquoi on trouve l'orthographe « Montholon » dans l'acte notarié.
    A cette époque, la population montpelliéraine, en pleine explosion démographique, ne trouve plus place dans l'Ecusson. Le quartier saint Charles, mi-artisanal, mi-paysan, s'étend de l'autre côté de la « commune clôture » (3). C'est pour la ville un champ d'expansion tout trouvé.
    La famille Montolon (ou Montholon) bénéficie d'importantes concessions de chêne kermès dans les garrigues avoisinantes. On y récolte le carmin que produit la cochenille, un puceron miraculeux, du point de vue tinctorial s'entend.

    Un bonheur ne venant jamais seul, Népomucène va rencontrer bientôt l'âme soeur.
    En 1760, il convole en justes noces avec la demoiselle Victorine Vert-de-gris, riche héritière d'une famille enrichie dans la fabrication et le commerce du « verdet ». Cet oxyde de cuivre entre dans la composition des couleurs employées pour teindre les indiennes, alors très en vogue.
    De cette union de la cochenille et du verdet, naît un héritier, Ange Séraphin Montholon (l'acte de baptême comporte une « h », notez le bien). Ce rejeton révèle un tempérament martial et manifestera bientôt des idées libérales; c'est lui qui va s'engager, vingt ans plus tard, dans l'armée royale. Il va se battre aux Amériques -et se faire remarquer du souverain - sous les ordres du marquis de La Fayette. Ange Séraphin fait alors figure de héros. Il est anobli par Louis XVI, ajoute une particule à son nom, qu'on écrit à présent Mont-Tholon, en mémoire d'hypothétiques faits d'armes de ses aïeux, censés avoir arraché des mains des Infidèles quelque éminence imaginaire.
Entre deux liaisons tumultueuses, il épouse une jeune aristocrate, Sophie Adélaïde des Stupres du Clapas, qui sera la mère de Charles Tristan, futur représentant de la troisième génération des Montholon (4).

    En attendant fêtes et bals se succèdent dans sa « demeure au milieu des feuilles ». Car la modeste « manse » de Népomucène Montolon est devenue la « folie » du Mont-Tholon, un hôtel « entre cour et jardin » construit dans le goût néo-classique. A cette époque, on aime l'antiquité dans tous ses états. La façade aux pilastres engagés affiche un luxe ostentatoire, une vaste cour de plan barlong entourée d'un péristyle à chapiteaux corinthiens s'ouvre sur un portique majestueux, dont la corniche s'orne de lourdes guirlandes florales. Au frontispice, les fesses de naïades charnues, à la croupe cambrée, se cachent en partie sous les feuilles d'un lierre opportun (5).
    Aux yeux de certains, tout cela fait un peu parvenu.

FESSALAIR

   Huit ans plus tard, éclate la Révolution.

    Courageux, mais pas téméraire, Ange Népomucène devient le « Citoyen Montot » tout court. Ceci n'ôte rien, hélas, à la gravité des fautes qui lui sont reprochées par l'Accusateur public. Au greffier du Tribunal révolutionnaire qui reconnaît en lui le ci-devant Comte de Mont-Tholon, le prévenu répond: « Bourreau tu n'es pas là pour m'allonger, mais pour me raccoucir! »
Admirant son courage et pour ce trait d'esprit, la foule s'écrie: « Elargissez-le! ». Nous sommes en 1793, en pleine Terreur. Quelques jours après, la tête d'Ange Séraphin roule sur le billot.

    Le petit Charles Tristan -il n'a que douze ans- est désormais seul héritier de la famille. En théorie du moins, c'est le tenant du titre. Quant à l'hôtel de Montholon (qu'on orthographie désormais Monte-au-long) il est vendu comme bien national.

 Arsenic et porte-jarretelles:

    On dit que les siècles finissent et commencent avec quinze ans de retard. Cela a commencé en 1515 avec Marignan. Cela s'est vérifié pour le Grand siècle avec la mort de Louis XIV. Waterloo fait partie de ces échéances incontournables.
L'après-midi du 27 juin, l'issue funeste de la bataille est annoncée. Anglais, Russes et Prussiens vont faire leur jonction à Paris, Napoléon abdique. A Vienne, le Congrès s'amuse.

    A Montpellier, on crie dans les rues: « Vive le roi! » Le drapeau blanc flotte sur la ville. Un peu prématurément, sans doute, car le gouverneur bonapartiste de la place, replié dans la citadelle, refuse de reconnaître l'autorité royale. La bataille fait rage, les hommes de troupe se livrent au massacre et au pillage, les boulets pleuvent sur le Clapas. Le 2 juillet, l'un d'eux atteint le mur extérieur de l'hôtel de Monte-au-long. On l'y voit toujours incrusté (6). Cet acte de représailles -si c'en est un- paraît doublement absurde: d'une part, parce qu'il précède de quelques heures le cessez-le-feu. En second lieu, parce que celui qu'on vise: le Général-Comte Charles Tristan de Montholon, n'habite plus là depuis belle lurette. Avec sa jeune épouse Albine, il fait partie des derniers fidèles de l'empereur. En tant qu'aide de camp, il est en partance pour sainte Hélène, c'est aussi une manière comme une autre de se faire oublier quelque temps par le nouveau régime.

    Quant à son hôtel montpelliérain, il est présentement arrenté. Les somptueux appartements ont été divisés de manière à pouvoir être habités séparément. Salle ou salon, chambres et cuisines, sont distribués par des antichambres et des corridors, distincts des parties communes. Autre temps, autres moeurs. La chère « folie » est devenue une maison partagée, en clair un immeuble de rapport.

    Certains locataires illustres vont laisser trace de leur passage. Un certain François-Xavier Fabre, peintre de renom émigré à Florence, s'installe là pour quelques mois à son retour d'exil. En guise de loyer, il offre à la famille un huile sur toile: « la Madeleine repentante », chef d'oeuvre du parfait académisme autant que d'hypocrisie picturale. La pécheresse, bien en chair et totalement dénudée, serre une tête de mort sur son giron, son expression extatique en dit long sur la nature de son repentir. Des saintes comme elle, on en redemande.
Fabre peint aussi une « Prédication de saint Jean Baptiste » pour la chapelle des Pénitents bleus de Montpelllier. C'est là que sera inhumée un jour Albine de Montholon, mais elle ne le sait pas.

   Au retour de Sainte Hélène, après 1821, la jeune femme est précédée par sa réputation sulfureuse. Albine a vingt ans de moins que son époux, c'est une coquette qui collectionne les amants. A Longwood, elle sera la dernière maîtresse de l'Empereur, qui se meurt à petit feu. Mérite-t-elle pour autant sa réputation d'empoisonneuse (au sens propre)? Le général, sans nul doute, est un mari complaisant. Enfin, pas tant qu'on le dit. Peut-être aimerait-il se débarrasser au plus tôt d'un rival encombrant. Et puis, le couple s'ennuie à sainte Hélène, Hudson Lowe est pressé d'en finir. Il faut ici se souvenir que la famille de Montholon a bâti sa fortune sur le commerce du verdet. Or l'oxyde de cuivre est un poison violent. Si l'on n'en produit pas à Longwood, on utilise l'arsenic comme mort-au-rat. Une pincée mise à chaque repas dans la nourriture peut venir à bout d'un humain sans que les symptômes soient trop visibles.

    La suite appartient à l'Histoire et, sur les causes de la mort de Napoléon, l'Histoire n'a pas vraiment tranché. Reste la légende, et celle d'Albine est édifiante. Notre héroïne a encore de nombreuses années à vivre sous la Restauration. Elle va poursuivre en paix sa vie mondaine et, pour tout dire, rôtir le balai jusqu'au manche. Elle finit -c'est tout aussi classique- en dame patronnesse: sa dépouille repose de nos jours sous l'autel de la chapelle des Pénitents.

    C'est une momie: la putréfaction n'a pas voulu de ce corps que les mains d'un empereur ont caressé. Des lambeaux parcheminés d'épiderme, dont le toucher fut si doux, s'accrochent aux os décharnés. Dans son cercueil de verre, légère jusqu'au fond du trépas, Albine porte une robe de mousseline vaporeuse et un bonnet ruché. La mort lui va si bien, le mystère aussi! Ses orbites vides fixent hideusement le visiteur. A partir de quelques cheveux, des experts ont tenté de percer le terrible secret. Des traces d'arsenic ont été trouvées. Cet indice ne prouve évidemment rien; c'est bien connu: les cimetières regorgent d'arsenic.

    Mais le passage d'Albine a frappé d'un sort funeste l'hôtel de Monte-au-long. Depuis cent cinquante ans, une fois par mois, les soirs de pleine lune, un pâle fantôme en voiles blancs erre sous les colonnes du péristyle. Le spectre de l'empoisonneuse continuera de hanter ce lieu jusqu'à ce que son crime soit enfin racheté. Ce n'est qu'avec les amours d'un jeune couple innocent que prendra fin, Dieu sait quand, la malédiction des Montholon.

[A suivre!]

Notes et commentaires:

(1) Cette fontaine, très dégradée, est encore visible sous les mirs de l'actuel Hôpital saint Charles (illustration: vue du Verdanson avant qu'il soit canalisé, eau-forte gravée en 1886) . v. Jolivet, op. cit.

(2) Lavandières.

(3) Celle édifiée au Xiième siècle (il en reste la tour de la Babotte et la tour des Pins)

(4) Albine et Charles Tristan de Montholon sont des personnages réels, alors que leurs ancêtres sont inventés. La localisation ici donnée à leur hôtel est purement fictive.

(5) Ce motif, dû au sculpteur Injalbert, orne aujourd'hui la cour intérieure du musée Fabre.

(6) Le fait est authentique, mais la trace du boulet tiré par la garnison du général bonapartiste Gilly se trouve en réalité: 2, rue Salle l'évêque (hôtel Durand) – voir Jolivet, op. cit.

(7) Les deux tableaux cités figurent à l'actuelle exposition François Xavier Fabre, il est exact que la « Prédication de saint Jean Baptiste » fut exécutée pour la chapelle des Pénitents bleus de Montpellier, où repose encore la dépouille d'Albine de Montholon.

Pour en savoir plus...

- Sur l'empoisonnement supposé de l'Empereur à sainte Hélène: cette énigme de l'Histoire fait l'objet d'une abondante littérature. Il suffit de chercher sur Google les références concernant Albine de Montholon. Trois ouvrages sont consultables à la bibliothèque d'études Emile Zola (Denis Maurice, réf. 99022, Louis Perrier, réf. LEG036, mais surtout « le Journal secret d'Albine de Montholon » présenté par son descendant François de Candé Montholon, réf. B17691 et 92).

- Sur le thème de la « maison partagée », voir les Cahiers du Patrimoine: « Montpellier, la demeure classique», pp. 228-230, mais aussi l'ouvrage de Roland Jolivet: « Montpellier secrète et dévoilée », imprimeries Fournier, 2003, où l'on retrouvera la source de diverses anecdotes.

PostHeaderIcon Une histoire louche

Une histoire louche...

    Suis-je belle? On me dit la taille fine, bien prise, étonnamment galbée. Jeune? Oui, si l'on m'entretient. Intelligente? Question stupide! Fortunée? On ne me prête qu'aux riches. Pour ces diverses qualités -permettez moi de les citer « à la louche »- je fais l'orgueil de Monsieur le Curé.

    Personnellement, cela ne me dérangerait pas d'être laide, vétuste et sans valeur.
   Ce n'est pas le cas de mon possesseur. Il tient à moi. Il a peur de me perdre. Il redoute par dessus tout que le service auquel j'appartiens soit dépareillé. C'est bien pourtant ce qui a failli se produire  un jour.
    Je suis une louche en argent.
    Mon histoire vaut la peine d'être contée.

   Ceci se passe dans les Landes, au milieu des années cinquante.   Vous avez entendu parler de Labouheyre? Sans doute pas, à moins d'être du coin. Normal: ce n'est qu'un point sur la carte, une île au milieu d'un océan de pins: la forêt landaise. Ce gros bourg, un chef lieu de canton tout de même, est doublement prospère du fait de sa scierie et de la ligne de chemin de fer Bordeaux-Bayonne qui a le bon goût de passer là. A part ça, rien qui mérite d'être signalé. L'église de style saint-sulpicien est flanquée de son presbytère: une maison de maître, comme on en voit partout. La flèche du clocher, pointue comme une seringue, s'élance vers le ciel, s'obstinant à piquer les fesses des anges.

    Les curés se succèdent à Labouheyre au rythme des coupes de bois, un tous les dix ans en moyenne. Je tiens en grande estime Monsieur l'abbé Daudé, lequel exerce dignement son ministère; c'est un homme plutôt corpulent, dans la force de l'âge, à l'accent gascon prononcé. Son occupation favorite consiste à vérifier l'ordre immuable des prie-Dieu qui s'échelonnent entre l'autel et le fond de la nef. Chaque dossier porte sur une étiquette métallique la mention d'une famille de Labouheyre: une famille, pas une personne physique, car en pareil cas, il faudrait changer d'étiquette à chaque fois que le titulaire en est décédé.

    Les fidèles les plus riches, donc les plus généreux (???) ont leur place au plus près du bon Dieu. Plus les coussins de velours cramoisi sont usés, plus  ils  déroutent les bigotes venues s'agenouiller là pour s'acquérir des mérites dans l'autre monde. Attention! Ceci concerne les dames, pas leurs maris, car généralement, ces derniers sont au bistrot pendant la messe. Ici, telle est la coutume.

    Je revois ce jour-là le curé dont il est ici question, en train d'arpenter la grand'rue du village, barrette en tête, cachant la tonsure, la soutane boutonnée jusqu'au col. Qui sait encore la puissance de fascination qu'exercent sur coeurs simples ces petites boules de métal sagement alignées...?

    Monsieur l'Abbé leur explique que la tentation n'est pas un péché - si l'on n'y consent pas. Pour l'heure, il récite ses prières, saluant au passage ses ouailles, le nez dans son bréviaire.

    Car aujourd'hui, c'est dimanche, et pas n'importe quel dimanche: celui des Rameaux. A Rameaux, qu'on dit aussi « Pâques fleuries », on fête l'entrée de Jésus dans Jérusalem, au milieu d'une foule en liesse, à califourchon sur son bourricot. Le buis, pas de problème pour s'en procurer. Profitant des premiers beaux jours, les jeunes gens du village s'en vont le couper en forêt... où parfois ils s'attardent. D'où l'origine de l'expression: « mettre Pâques avant Rameaux ». A confesse, Monsieur le curé rappelle à ces brebis égarées qu'aux yeux du Seigneur, qui voit tout, l'acte de chair avant six heures du soir est un péché. Mais, que voulez-vous? Il faut bien que jeunesse se passe....

    Où en étais-je? Dix heures sonnent, le train de Monseigneur d'Armagnac entre en gare. Les paroissiens déroulent le tapis rouge (ou plutôt violet) jusqu'au presbytère. En attendant l'office, le cortège épiscopal marque une petite pause: Monseigneur coiffe la mitre et revêt ses ornements sacerdotaux. Masquant les effluves de térébenthine issus de la proche distillerie de résine, une fumée odorante s'échappe des encensoirs, qu'agitent en cadence les enfants de choeur. Les cloches sonnent à toute volée: la grand'messe va commencer. Avant d'entrer dans l'église, les rejetons de la bonne société locale forment une haie d'honneur. Ils agitent leurs rameaux chargés de poissons, de cloches et d'oeufs en chocolat. La quantité de friandises exposées manifeste la notoriété de leur famille, elle  est signe de réussite sociale et d'opulence.

    Un autre rituel, plus subtil, mais tout aussi codifié, vaut pour les adultes. La femme du médecin, la notairesse et la pharmacienne, qui se relaient en semaine pour tenir les séances de catéchisme, ont fait ce dimanche assaut de talents culinaires. Ces dames -des plus huppées- s'ingénient à préparer le repas de Monseigneur (quel honneur pour elles!) l'une apportant les entrées, l'autre un chapon bien gras, la troisième, fine pâtissière, une tourtière... à l'Armagnac, évidemment.

    Pour cette occasion, on sort le grand jeu: l'argenterie, en l'occurrence. Comment, par quel mystère de l'histoire ce service Régence marqué du chiffre « £ » dont je suis la pièce maîtresse, a-t-il échoué au presbytère? C'est un legs qui remonte à aux années vingt. Une pieuse paroissienne, veuve de guerre et morte sans héritier, a fait don de ses biens terrestres à l'Eglise. Dieu lui revaut ça dans l'autre monde! Dans cette histoire édifiante, il y a tout de même un « hic »: l'argenterie, si l'on veut que ça brille, il faut périodiquement l'astiquer. Les jeunes femmes d'aujourd'hui boudent cette corvée, on ne voit plus que de l'inox sur les listes de mariage. Dommage pour la tradition, mais cette histoire a lieu, je vous le rappelle, en cinquante et des poussières.

    Le curé de l'époque vient de recruter une servante, dûment présentée par ses parents, qu'il dit être  une perle. Lucienne est une « maynade » (fille) de Liposthey  (village des environs). Elle est toute jeune, cette petite, je la revois rougissant de servir le repas de l'évêque. Avec cela, dure au travail et point laide. Le sacristain, qui s'y connaît question beau sexe, a déclaré, clin d'oeil à l'appui, que « c'est une belle plante ». C'est aussi mon avis. Je suis une louche en argent,  j'ai besoin qu'une main experte me fasse reluire.

    Monseigneur est plus réservé sur l'article. Son regard austère glisse (sans s'attarder) sur le décolleté de la servante, qu'il trouve un peu trop généreux. Avec son profil à couper au couteau, son nez busqué, l'évêque est le portrait craché de Torquemada. « Méfie-toi, pauvre pécheur, de cette Sainte n'y-touche: une fille comme elle, Satan l'habite! »

    Diable! Ce grand Inquisiteur ne plaisante pas avec la morale. Mais il apprécie le chapon de la notairesse. Il y pique sa fourchette pour en éprouver la tendreté, une giclée de jus graisseux jaillit de la peau, craquante à souhait. Et de citer la première épître aux Corinthiens: cette volaille est  dans sa prédication le symbole même de la continence. Plutôt la castration que l'impudicité! Bien sûr, Monseigneur ne vise personne en particulier au travers de cette allusion pastorale. Sans doute est-il en train de préparer son homélie de dimanche prochain.

    Dessert, café, pousse-café. C'est l'euphorie générale, vite on allume un cigare avant que l'assoupissement ne gagne les convives. « Et si nous visitions le presbytère? » propose l'évêque, histoire de digérer.  « Pas d'objection, Monseigneur! » répond l'Abbé! Rien à voir avec la sainte Inquisition, rien de plus normal pour un Bon Pasteur que d'inspecter la bergerie et s'enquérir de l'état des lieux.  Salle à manger et salon se situent au rez de chaussée. Tout y est nickel: grâce à Lucienne, la tenue des pièces d'habitation ne laisse en rien à désirer. « Bon, voyons l'étage! » La bibliothèque et le bureau sont en ordre, on ne trouve là que les registres paroissiaux et de pieuses lectures. Ensuite? Eh bien, c'est la chambre du curé (au mobilier très simple: juste une armoire, un lit, un crucifix) et vis-à-vis, celle de la servante, un peu plus grande, je ne dirais pas coquette, mais avenante. « Fort bien... fort bien... », grommelle l'évêque. Lequel consulte sa montre de gousset: « Vous m'excuserez, mes amis, je vois qu'il est déjà l'heure de rentrer, le train de Dax n'attend pas. »

    Ronflement de moteur: la pharmacienne raccompagne Monseigneur dans sa traction avant.
   Bruit de vaisselle dans l'évier: Sitôt le prélat sorti, la servante s'est mise à l'ouvrage, la porcelaine est déjà rangée, voici qu'elle nettoie à présent les pièces d'argenterie une à une. Monsieur le Curé compte et recompte ses couverts, il vérifie l'état de chacun. « Ce n'est pas possible, Lucienne, il manque la louche! »

    Inimaginable! Et pourtant oui, la chose est sûre et certaine, c'est bien moi qui manque à l'appel.
   Affolement dans la maisonnée: on peut comprendre qu'une petite cuiller s'égare, en général on finit par la retrouver, mais une louche! Une pièce de cette taille, qui plus est mentionnée à l'inventaire des biens de la paroisse, cela ne passe pas inaperçu. Cherchez encore, mon amie, voyez partout!

    La servante fouille et refouille dans tous les coins. Pas de louche. Il faut bien se rendre à l'évidence. Si j'ai disparu, c'est qu'on m'a volée. « On », c'est qui? Procédons par élimination.

    Monsieur le Curé ne se considère pas comme amnésique et s'exclut donc lui-même de la liste des suspects. Ses paroissiennes sont insoupçonnables, ce sont de saintes femmes. Lucienne est certes jeunette, mais pas écervelée. On lui donnerait le bon Dieu sans confession; et puis, cela saute aux yeux, cette fille qui vient juste de trouver un emploi (trop heureuse!) n'irait pas voler une louche!

    Cherchons une autre piste. Derrière l'église, il y a une roulotte stationnée: des Romanichels. Des gens sans feu ni lieu. A Labouheyre, quand ils y sont, chacun surveille sa basse-cour. C'est vrai, de temps en temps, des poulets disparaissent. Je dis bien des poulets, pas des louches! Comment les Romanos pourraient-ils s'être introduits dans une maison habitée, porte fermée et volets mi-clos? En jouant les filles de l'air? Par une mansarde au niveau du toit?

    Tiens, à propos de voie aérienne! Dans le jardin du presbytère, pousse un prunier. Sur la plus haute branche, une pie a fait son nid. Les pies, on le sait, volent tout ce qui brille. Tout? pourquoi pas une louche?  Cela se pourrait, si ce n'était une proie trop lourde pour la taille de l'oiseau. Monsieur le Curé voudrait bien en avoir le coeur net, qui n'est hélas plus d'âge à grimper aux arbres pour vérifier.

LOUCHE

[ clin d'oeil à "Lapin, amour et fantaisie": quel appât que la pie n'happa pas! ]

    Après avoir vainement fait le tour de ces présumés coupables, il ne reste en lice qu'un suspect, le moins plausible qui soit, le seul à qui personne n'ait jusque là songé: Monseigneur l'évêque. Un homme qui connaît la valeur des choses. Et sait en tirer parti. C'est vrai qu'une louche disparaît vite dans les plis d'une soutane. Tout le monde a le droit d'être distrait....

    Les jours passent, puis les semaines. Monsieur l'abbé se décide à écrire à son supérieur hiérarchique. Il faut le voir raturer, détruire ses brouillons, tourner sept fois sa plume dans l'encrier, avant de tracer ces mots:

   « Monseigneur,
    Je me permets d'attirer respectueusement l'attention de Votre Excellence sur le cas d'une louche manquant au service du presbytère depuis le dimanche des Rameaux.
    J'ignore -et souhaiterais savoir- par quel mystère cette pièce d'argenterie a pu disparaître. Je ne puis affirmer qu'il y ait un lien quelconque avec votre visite, mais je suis prêt à jurer qu'immédiatement après notre modeste repas, la louche n'était plus sur la table, ni dans la salle-à-manger. Peut-être Votre Excellence l'a-t-elle emportée par inadvertance? Auquel cas, je Lui demande humblement d'en faire retour à la paroisse, en mettant en balance le préjudice qu'occasionne pour nous un service dépareillé et le peu d'intérêt que cette pièce présente isolément pour l'évêché. »

   Trois jours plus tard, la réponse à cette lettre, revêtue du cachet épiscopal, parvient au presbytère:

   « Monsieur l'abbé et très cher fils en religion,   
   J'ignore -et ne cherche pas à savoir- la nature exacte de vos relations avec votre servante Lucienne. Je ne puis affirmer que vous l'ayez « connue » au sens biblique, mais je suis prêt à jurer que vous n'avez pas couché depuis longtemps dans votre lit. Car si ç'eût été le cas, vous y eussiez trouvé la louche! »

PostHeaderIcon La fille du Calvaire

                                                                                        LA FILLE DU CALVAIRE

MADELEINE

Jacques Blanchard: La Madeleine pénitente
h. s. t., c.a. 1637/38, Musée Fabre, Montpellier

        « Si Dieu existe, j'espère qu'il a une bonne excuse (*)...»           (*) Woody Allen

Préambule:

    Moi, Poncius Pilatus, Préfet de Judée (1), sain de corps et d'esprit, décide après en avoir longuement délibéré, de consigner sur mes tablettes certains faits qui relèvent du prodige. Lesdits évènements -dont je fus à la fois acteur et témoin- se sont produits à Jérusalem durant mon gouvernement, l'an 562 ab Urbe condita, (2) seizième du règne de Tibère, notre César Auguste (puissent les dieux nous délivrer au plus vite de ce despote gâteux!)

    J'ai longtemps gardé le silence sur  l'affaire « Jésus ». Avec ce que j'en sais, je pourrais écrire un gros livre. Avec ce que j'ignore, on en ferait un autre bien plus épais. D'ailleurs, je ne me sens aucun talent  d'écrivain. Je n'ai jamais eu ni le goût ni le temps de m'adonner aux belles-lettres.

    Chez nous, à Rome, ceux que l'on destine aux plus hautes sphères du pouvoir sont formés aux disciplines les plus austères du corps et de l'esprit. On leur inculque en même temps que l'écriture une expression dénuée d'enflure et de fard. Ainsi leur apprend-on à s'imposer dans la simplicité, la force et la santé. Leur discours doit être bref et incisif, exempt de toute fioriture (3). Tout fonctionnaire de César sait qu'un message ou un rapport sont laconiques par nécessité. La simple phrase réduite au sujet, au verbe, au complément, vaut mieux qu'une période alambiquée. Le plus souvent, je me contente quant à moi de dicter les dépêches destinés à l'empereur (4). Mon secrétaire particulier se charge de les mettre en forme et d'en assurer promptement l'expédition.

    En Orient, tout est différent. A fréquenter depuis trop longtemps les autochtones, je ressens comme une corruption de l'esprit. Ici, les orateurs y pratiquent sans mesure un bavardage plein de vent. Leur discours devient ridicule et s'effondre de lui-même à force d'arabesques subtiles et vaines. Tant il est vrai que les orientaux saupoudrent leurs propos de sucre et d'épices, jusqu'au complet écoeurement. Il en est de leurs paroles comme de la pâtisserie de ce pays, dégoulinante d'huile et de miel. Leur rhétorique y perd ses nerfs... et tape par surcroît sur ceux de l'auditoire.

    Comment ces « gourgandins » que sont les  hommes publics (j'invente ici l'équivalent masculin du mot « gourgandines »: les femmes publiques) seraient-ils capables de commander et rendre compte? Comment auraient-ils l'ambition des nobles objets auxquels l'esprit doit s'appliquer? On leur a tout appris de travers, ils ne trouvent jamais les mots qu'il faut, ignorants qu'ils sont de la réalité de tous les jours.

    Par le trident de Neptune, les peuples de l'Orient ont bien de la chance d'avoir été colonisés par nous, les Romains, car ils sont incapables de se prendre eux-mêmes en charge et former en leur sein une élite capable de gouverner.

     Mais voici que l'âge m'assaille, et que le doute m'habite. Avec la décrépitude, se posent à moi des questions existentielles: qui suis-je, où cours-je, en quel état j'erre? Déjà Vitellius a fait revêtir du sceau impérial le décret m'enjoignant de regagner Rome. En termes choisis, cela veut dire qu'on me signifie mon renvoi (5). Les thuriféraires qui naguère m'adulaient sentent bien que la fin est proche, je lis dans le regard de ceux qui m'entourent qu'ils s'habituent à compter sans moi.  Pour ce qui m'attend à l'instant suprême vers lequel nous allons tous, j'hésite entre trois éventualités: le vide, le néant et le rien. Plus toutes les autres, bien entendu. Le vide matérialise -si j'ose ainsi dire- l'état physique de l'au-delà, s'il en est un. Sinon, l'idée qu'on s'en fait. Le néant sous-entend la négation pure et simple de cet autre monde. Quant au rien, ce concept est une vertigineuse synthèse du vide et du néant, il représente toute l'inanité de cette réflexion dénuée de sens.

    Mais qu'importe après tout? Quiconque a franchi la rive aux eaux noires du Styx et versé son obole à Charon, le sinistre passeur des enfers, ne se soucie plus guère de ce qu'il a fait, dit ou écrit de son vivant. Seuls sont immortels ceux qui, tel Achille, sont morts jeunes, ayant choisi une vie courte et glorieuse. La mienne aura été longue, mais sans gloire; à quoi bon m'égarer dans des considérations absconses sur la mort – et ce qui censé se passer après? Nul n'est jamais revenu pour en parler. Ma brève rencontre avec le Nazaréen n'a pas ébranlé mes anciennes convictions. Je mourrai donc avec une seule certitude: celle que je ne sais rien.

   Voici pourquoi j'entreprends ici le récit du procès de Jésus et de sa crucifixion.

    Que dois-je écrire sur ce qui s'est passé par la suite, et surtout, comment l'exprimer? Aliud est enim epistulam, aliud historiam; aliud amico, aliud omnibus scribere (6). Une chose est de rédiger une lettre pour quelqu'un, une autre chose de faire l'histoire pour tout le monde. Si je ne me retrouve pas dans le fatras de mes souvenirs, puissent les dieux et les déesses mettre fin à mes jours aussi cruellement que je  me sens aujourd'hui dépérir.

Caïphe:

    En ce temps-là, l'on célébrait à Jérusalem la Pâque juive. J'ai tenu à respecter pendant la durée de mon mandat les us et coutumes d'un peuple qui se proclame « élu de Dieu ». Je ne pouvais faire moins que de traiter les Juifs à l'égal des sectateurs d'Isis (7) et de Mithra (8): ces divinités, en dépit des bizarreries du culte qui s'y attache, font partie intégrante de notre panthéon. Yahvé, non. Je n'ai jamais eu l'honneur de connaître, encore moins de fréquenter ce dieu unique, qu'ils appellent aussi « Elohim », autant de noms d'ailleurs qui n'en sont pas un... enfin, tout ceci m'indiffère tant que les Juifs ne contestent pas notre suprématie.

    On m'a fait savoir qu'à Rome même, la tolérance n'est plus de mise aujourd'hui. Les religions étrangères viennent d'être interdites par édit impérial, les adeptes de telles superstitions sont tenus de brûler leurs vêtements de culte et autres objets sacrés. On envoie la jeunesse juive prendre l'air   dans les provinces malsaines sous prétexte de service militaire, quant aux religionnaires plus âgés, on les chasse purement et simplement de la capitale sous peine de servitude perpétuelle en cas de désobéissance (9).

    Nous, les Romains, sommes censés adorer plusieurs dieux -dont l'Empereur-, doués de certaines vertus et affligés de vices certains, qu'on leur pardonne volontiers, justement parce qu'ils sont des dieux. Par le caducée de Mercure, je suis professionnellement tenu de croire aux Immortels, c'est pourquoi j'évite de me poser des questions sur l'immortalité en général et la leur en particulier. Voilà tout.

    Mon récit commence donc « en ce temps là », celui de la Pâque, où les Juifs célèbrent leur départ d'Egypte. Cette histoire est racontée au travers d'un livre qu'ils nomment: la Bible. Personnellement, je ne l'ai pas lu. Les faits dont il y est question, m'a-t-on dit, sont déformés à leur avantage, mais nous agissons de même, et bien d'autres peuples aussi.

    C'est en ce jour de fête, à l'occasion d'une audience, que leur grand' Prêtre Caïphe (10) me prit à part, pour attirer mon attention sur les agissements d'un certain Yeshoua: le fameux Jésus de Nazareth. Ce patronyme, assez courant en Judée et en Galilée, signifie: « Dieu sauve ». Tous les peuples d'Orient croient, selon une tradition ancienne, que le destin réserve l'empire du monde à un maître venu de Judée, à commencer par les Juifs eux-mêmes (11), qui nomment ce sauveur: Messie. Ce petit peuple exalté se révolte régulièrement.

    J'avais donc toutes les raisons possibles de me méfier du nommé « Chrestos », "l'Oint"  ou quelque chose comme ça (12), qui prétendait être « roi des Juifs », venu là pour délivrer son peuple de la tutelle romaine. Pourtant, sur le moment, ce genre d'accusation ne m'émut guère. Caïphe a toujours fait du zèle. Par la forge de Vulcain, il en remet une couche! Ah, l'encombrant personnage! Il est au faîte de sa puissance. Imbu de lui-même au point que le dallage du Temple n'arrive pas à le porter.... C'est le type du collaborateur « plus que parfait ». Il m'a récemment donné des gages de sa fidélité, au mépris des réactions violentes du peuple de Jérusalem en mettant à ma disposition le Trésor sacré (un sacré trésor entre parenthèses). Ce pour financer mes projets personnels. Le grand' Prêtre est un champion toutes catégories de la flagornerie et de la délation, il va jusqu'à devancer les désirs de l'occupant.

    Pourtant, dans le climat d'agitation actuelle, en faire trop peut être nuisible.

    Caïphe dénonçait Jésus soi-disant pour me plaire. En fait, pour des raisons que j'ai mis longtemps à comprendre, il voulait la peau du Nazaréen. Comme si je ne disposais pas moi-même d 'un bon service de renseignement! Prompt à me rapporter les faits et gestes de pseudo-prophètes et soi-disant messies en tous genres, comme il en apparaît en moyenne un par an depuis le début de mon mandat.

    Certains sont réellement dangereux, tel ce Theudas, qui prétendait ouvrir les eaux d'un fleuve par la seule vertu de ses incantations et que nous avons fait décapiter; comme Jude le Galiléen, fauteur avéré de troubles, son comparse Shadok, qui niait notre souveraineté, ainsi que ses fils Jacob et Simon, que nous avons crucifiés pour mes mêmes raisons. Je me suis aperçu par la suite que Yeschoua n'était qu'un doux rêveur. Il avait même déclaré publiquement « qu'il faut rendre à César ce qui est à César » (13). Que demander de mieux?

    Le portrait de notre empereur figure au revers de toutes les pièces de monnaie. A ce propos, je vous livre une anecdote piquante (14): celle d'un quidam condamné pour crime de lèse-majesté parce qu'il s'était rendu dans un lieu de débauche en brandissant un as à l'effigie de l'empereur! Qui possède un as vaut un as. Qui tient de beaux écus sonnants et trébuchants seul est considéré, tant il est vrai que la justice est une marchandise qui s'achète et qui se vend.

    Mais revenons au Nazaréen. Sur le plan de la doctrine hébraïque (à laquelle je n'entends rien) je voyais mal ce que le grand' Prêtre pouvait lui reprocher, car à ce qu'on m'a dit, ce Jésus observait la Loi des Juifs en tous points. A cela près qu'il faisait état de sa propre divinité. Plus exactement, il prétendait être « fils de l'Homme », expression énigmatique qui signifie: la seconde personne d'un Dieu pourtant réputé unique - aux dernières nouvelles, il y aurait même une troisième personne, allez-y comprendre! Non content de ce galimatias, Jésus ajoutait à la Loi de Juifs un commandement nouveau, celui d'aimer son prochain. Moi, je n'y vois personnellement aucune objection, surtout si le prochain est une prochaine. Bref, en faisant arrêter puis exécuter le Nazaréen, comme le demandait Caïphe, j'allais verser un sang inutile. Plus grave, je risquais de faire un martyr!

    Non, me disais-je à raison, je ne tomberais pas dans ce piège, Jésus serait mille fois plus redoutable mort que vivant.

Le procès:

    Pour simplifier les choses, il faut vous dire que les Juifs ont leur propre tribunal qui juge surtout de questions religieuses, comme les faits de sacrilège ou d'impiété. Tant mieux, car leur Sanhédrin nous débarrasse opportunément du menu fretin. Si nous n'intervenons pas en règle générale dans ses décisions, nous nous préoccupons encore moins de ses débats internes. Car le Sanhédrin compte septante membres -autant qu'il y a de peuples sur la terre, selon eux. Deux partis rivaux, les Pharisiens et les Saducéens, y passent leur temps à se manger le nez. Les premiers cités, nettement majoritaires, sont des Juifs de strict observance. Ils imposent leurs vues à l'autre faction, censée pratiquer un judaïsme plus tolérant. Le vrai casse-tête pour moi dans l'affaire Jésus, c'est que le Sanhédrin avait prononcé sa condamnation pour crime contre la Loi, alors que cette instance n'a nullement pouvoir de vie ou de mort. Conscient de faire une entorse au droit, Caïphe me demandait en contrepartie de ses bons et loyaux services, de fermer les yeux sur l'illégalité du jugement et de le ratifier. Loin de lui, bien sûr, de chercher à me priver de mon « jus gladii » - le droit du glaive!

    En fonctionnaire scrupuleux, j'ai pris les consignes de Rome. Je devrais dire: de Capri. César Auguste, en villégiature parmi ses mignons et ses murènes (15), m'a fait répondre par L. Pison, proconsul de Syrie, son ami personnel et mon supérieur hiérarchique direct, que je n'avais qu'à « faire pour le mieux ».

   Voici d'ailleurs la quintessence de cette non-réponse diplomatique:

  «   Lucius Pison à Poncius Pilatus, salut!
«  Nous avons pris note de tes atermoiements à propos de l'affaire Chrestos. Agis comme tu l'entends, mais si l'affaire tourne mal, nous veillerons à te remplacer. Vale! (16) »

    C'était signé: pour Caldius Bimberius Mero, par ordre. « Chaud devant le biberon à gros rouge » est la déformation satirique des prénom et gentilice de l'empereur: Claudius Tiberius Nero,  plutôt porté sur la bouteille. On le surnomme pour d'autres raisons: le « Caprineus », « l'homme de Caprée » ce qui veut dire aussi: « le vieux bouc. » Fine allusion à ce vers d'atellane (17): « le vieux bouc lèche les parties naturelles des chèvres ».

    En définitive, pour sortir de ce dilemme, j'ai choisi la facilité. Faire plaisir au clergé juif en évitant d'apparaître comme son bras séculier impliquait de citer d'abord le prévenu à comparaître dans mon prétoire. J'aurais pu confier cette mission de piètre importance à un officier de la garde prétorienne, ou quelque autre second couteau. Mais, par compassion pour ce pauvre diable ou peut-être par simple curiosité, j'ai décidé de le juger moi-même, à l'imitation de Tibère . On sait en effet que l'empereur ne dédaigne pas de siéger en personne au Tribunal, où il se montre souvent à côté des magistrats. Parfois, il surgit à l'improviste au premier rang de l'assistance pour leur rappeler le caractère sacré de leurs fonctions et vérifier qu'ils font correctement appliquer la loi (18). Je n'ai pas agi différemment ce jour-là.

    On m'a reproché par la suite de m'être lavé les mains en cours d'audience. La postérité raconte n'importe quoi. Que je me je me lave les mains? Rien de plus normal, il faut bien que je les ponce, ne serait-ce que pour justifier mon patronyme. Par la fille d'Esculape (19)! Que ne dirait-on si pas si le représentant de l'empereur manquait d'hygiène?

    Le procès de Jésus ne fut pas si expéditif qu'on l'a dit. Je conseille à qui veut en savoir plus de se référer aux minutes de l'instance plutôt qu'à l'anecdote. Si l'on y réfléchit, l'important réside plus dans la tenue même d'un procès que dans ce qui s'est ensuivi. J'ai compris, mais trop tard, qu'il eût mieux valu éliminer en toute discrétion le fauteur de troubles présumé. Rien n'eût été plus facile que de faire garrotter ce Jésus en prison. Je me rends compte aujourd'hui de l'erreur  commise!

    En effet, à l'occasion de cette banale audience, le prétoire était comble, au point qu'il fallut évacuer manu militari une partie de l'assistance. Nul ne soupçonnait -surtout pas moi- que « l'affaire Jésus » passionnerait les foules.

   Il y avait dans la salle les proches du Nazaréen, ses partisans, bien sûr, mais surtout ses détracteurs. Au nombre de ces derniers, on comptait des prêtres, des rabbis (20), des Zélotes (21), des Pharisiens. Les proches étaient Myriem ("la Pieuse"), la mère de l'accusé, Marie de Magdala, une ancienne courtisane dont je parlerai plus amplement. Jacobos, le frère de Jésus (22). Jean, fils de Zébédée, son émule préféré. Un nommé Shimon, patron de la prud'homie de pêche du lac de Génésareth, brillait par son absence. En guise d'excuse, ce curieux « pêcheur d'hommes » avait prétendu qu'il s'était réveillé trop tard, bien après le chant du coq. Shimon était sans doute amnésique: il avait affirmé par trois fois la nuit précédente, après l'arrestation du Nazaréen, qu'il ne connaissait pas cet homme. Peu rancunier, Jésus avait rebaptisé Céphas (roc) ce disciple à la tête dure comme du caillou. Simon-Pierre s'est imposé par la suite -j'anticipe- en tant que chef charismatique de la jeune « ecclesia » (23), d'ailleurs sans que personne y voie malice, sur la base d'un jeu de mots plutôt moyen, du genre: « Sur cette pierre, je bâtirai mon église ». Restons en là pour l'anecdote.

    Je m'aperçois qu'à ce point du récit, je n'ai pas encore touché mot du principal intéressé. Il m'est difficile de décrire l'homme qu'était Jésus. La brève rencontre que j'eus avec lui me procura tout à la fois une émotion et un malaise indéfinissables. C'était un individu d'aspect assez ordinaire, loin d'avoir le physique avantageux qu'on lui a prêté par la suite. Je lui donnai une trentaine d'années, peut-être un peu plus. Jésus était petit de taille, il arborait une chevelure noire et fournie. Mais surtout, quel regard! Intense, magnétique, à la limite du soutenable lorsqu'il fixait un interlocuteur.  Petit à petit, j'avoue avoir cédé à la véritable fascination qu'exerçait le Nazaréen sur tous ceux qui l'ont approché. Jésus s'exprimait en araméen: la langue du peuple soumis, marquée d'aspirations, de sifflantes et d'inflexions rauques. Avec son fort accent sémitique, cet orateur-né savait trouver les accents qui galvanisent les foules.

    Son discours, que je ne pouvais entendre que par un truchement, me sembla clair et bien construit. Jésus s'exprimait le plus souvent en termes simples, à la portée de tous. Mais il recourait aussi à la forme énigmatique, laissant à ses auditeurs le soin de faire le dernier pas pour le comprendre. Parfois quelque image illustrait son propos, relayant les mots et transformant d'ennuyeux préceptes moraux en une histoire amusante. On appelle cela, je crois, une  « parabole », mais je pense aux philosophes pythagoriciens, qui s'expriment métaphoriquement et par symboles.

    Lors de son procès, Jésus révéla aussi de redoutables talents de bretteur, rompu aux joutes oratoires. Le Nazaréen se fit son propre avocat, ne se laissant nullement démonter par ses juges, mais réfutant méthodiquement et avec calme les accusations portées contre lui, d'une voix tour à tour sévère et douce.

    Jésus pratiquait comme l'Athénien Socrates la méthode consistant à conduire par étapes un interlocuteur au point où l'on entend le mener. Ceci de telle manière que son vis-à-vis ait l'impression d'énoncer par lui-même ces propositions successives, l'acheminant sans qu'il s'en rende compte vers une conclusion imparable. Je n'étais pas assez versé en philosophie pour déceler par moi-même une quelconque faille dans les raisonnement du Nazaréen. Il devait pourtant y avoir un truc, car ce démon (24) était capable de démontrer avec une égale assurance une chose et son contraire! Il ne s'en est d'ailleurs jamais privé...

    Bien des années après les faits, on m'a signalé d'autres points communs entre Jésus et Socrate. Un premier constat est que ni l'un ni l'autre n'ont jamais rien écrit, leurs disciples respectifs l'ont fait à leur place. Une seconde similitude est qu'ils ont été tous les deux condamnés pour des fautes qu'ils n'avaient pas commises. Jésus surmontait comme Socrate les effets néfastes du jeûne, de la fatigue et de la veille. La nuit de Gethsemani est le pendant de celle de Potidée (25). Socrate, aussi bien que Jésus, avient en horreur la violence et la guerre, qui ne mènent à rien sinon à semer le vmisère et la mort, frappant les plus faibles et les plus deshérités. Enfin Jésus parlait d'une vie après la mort, évoquant une « âme » tout-à-fait comparable au principe immatériel qui, survit à l'homme et continue à flotter dans l'éther, suivant la doctrine platonicienne.

« Ô Marie, si tu savais.... » (26)

    Après la relation que je viens d'en faire, beaucoup s'étonneront que le procès de Jésus ait abouti à la condamnation d'un homme si manifestement innocent (les Juifs diraient: un « Juste »).

    C'est méconnaître qu'il existe un enchaînement des faits, une logique implacable à laquelle moi, Pilate, ne pouvais échapper. la « raison d'Etat » veut que, moins il y a de charges contre celui que la vindicte publique accable, mieux il est châtié. Moins l'instance est fondée, plus il est difficile d'y renoncer, une fois celle-ci engagée. Moins le prévenu est coupable des accusations portées contre lui, plus ses dénégations sont considérées des aveux. Lesdits aveux ne pouvant déboucher que sur une seule issue: le châtiment suprême!
   Il me restait une corde à mon arc: j'avais envisagé bien avant l'instance d'user de mon droit de grâce. Telle était la coutume à l'occasion de la Pâque juive, mais au profit d'un seul condamné. Dans mon esprit, l'unique bénéficiaire de cette grâce ne pouvait être que Jésus.
   Pour éviter tout arbitraire et justifier cette mesure de clémence, je réservai donc le meilleur accueil à tous ceux et celles qui me demandèrent audience, souhaitant intervenir en faveur du Nazaréen. A commencer par Marie, mère de Jésus, accompagnée de Jacques, son fils par la chair, et de Jean, son fils par l'esprit.

   Le moins qu'on puisse dire de Marie est qu'elle était « une forte femme » dans tous les sens du mot. Marquée au fer rouge par la vie, elle fit preuve en toutes circonstances d'une parfaite dignité, ne faisant que dénoncer l'absurdité de la condamnation qui venait d'être prononcée.

    Je ne sais pourquoi certains veulent conférer à Marie -à tout prix- l'image mièvre, absurde, irréaliste, d'une vierge pure, sans souillure (27). Ceci relève du pur fantasme. Myriem était mère de six enfants, dont quatre encore en vie à l'époque des faits. Une bonne moyenne pour la Galilée d'alors. Elle devait normalement, après la disparition de Jésus prendre la tête de leur petite communauté avec l'appui de son autre fils Jacques. Pour les raisons que j'ai dites, tous deux ont été supplantés par le nommé Shimon (alias Pierre). Il me faudrait aussi (je n'en finis plus...) parler d'un certain Saül, un juif protégé par sa citoyenneté romaine, misogyne pathologique, qui professe maintenant sa haine du corps et condamne l'exultation de la chair (28). C'est la revanche de Paulus, l'avorton, « l'homme de peu », qui parle au nom du Nazaréen sans jamais l'avoir rencontré. Jésus, malgré les épreuves qu'il a subies, n'avait rien d'un ascète. Par le nombril de Venus, je suis bien placé pour savoir qu'il ne crachait pas sur les femmes (29)....

    Pour revenir à Marie, elle m'apprit -j'imagine ce qu'un tel aveu dut lui coûter- le contexte particulier de la naissance de Yeschoua. Toute jeune (elle avait à peine quinze ans) Myriem avait été violée par un légionnaire (30). Je la plaignis, mais en période d'occupation, un tel fait relève, hélas, de la banalité quotidienne. Jésus devait-il rougir d'avoir du sang romain dans les veines? Pour moi, il aurait du en tirer plutôt de la fierté!

    J'ai ouï dire que les adeptes de la nouvelle religion, Saül à leur tête, ont pudiquement requalifié ce viol d'« opération du Saint-Esprit ». Je ne sais au juste ce que cet euphémisme signifie, il a le mérite d'illustrer les insoupçonnables richesse du vocabulaire. Après tout, rien n'est impossible. Platon procédait d'une mère dans la fleur de l'âge, mais disposant d'un hymen préservé. Alors qu'un ectoplasme nommé Michaël (31) aurait annoncé à Myriem son destin de vierge-mère, notre philosophe se vantait d'avoir fait déplacer Apollon en personne (32).

    A l'approche du terme de sa grossesse, Myriem fut enjointe par son père Joachim et sa mère Hannah d'accepter la demande en mariage du charpentier du village, de vingt ans son aîné, pour que l'enfant à naître fût décemment élevé. Yossef était un brave homme, il ne buvait ni ne la frappait; Marie aurait pu trouver un plus mauvais parti.

    Le petit Yeshoua se révéla vite un enfant précoce, surdoué pour la théologie. Âgé d'une douzaine d'années à peine, il s'en fut tout seul au Temple débattre avec les Docteurs de la Loi. Telle fut l'aube de sa vie publique. Pendant ce temps là, ses parents s'inquiétaient.

Madeleine implorante:

    Il y avait de bonnes raisons pour Madeleine souhaitât à me rencontrer seule à seul. Je les dévoilerai par allusions, comme en mon fantasme se dévoilèrent les charmes de cette femme étonnante. Son corsage entrouvert promettait monts et merveilles (33). Par le membre dressé de Priape, qu'elle était émoustillante! Madeleine avait été courtisane (34). Elle assumait ce passé.

    Contrairement aux filles de bas étage, elle montrait un coeur noble et raffiné. Elle aimait les hommes, qui le lui rendaient bien. Le choc de se vie fut sa rencontre avec le Nazaréen. Il y avait plusieurs femmes parmi les disciples de Jésus, dont au moins trois « Marie » (35), elle ne fut que l'une d'elles, la plus fervente, la plus passionnée. Elle recevait et donnait sans compter.

    A la preuve, ce parfum de prix, qu'elle répandit un jour à profusion sur les pieds de son Maître.

    Que vous dire d'autre sinon qu'il émanait d'elle une beauté solaire? Madeleine rayonnait d'amour.

    Bien sûr, je fus subjugué par son charme. Comme Jésus l'avait été. Je ne débattrai pas sur le point de savoir si cet homme était ou non d'essence divine, cela sort de mon propos. Par les flèches de Cupidon, si l'on admet que durant sa vie terrestre, Jésus avait choisi d'être un homme parmi les autres, à quel titre aurait-il fait preuve de chasteté?

    Ce jour-là, Madeleine pleura comme.... il me manque ici un terme de comparaison, cherchez le. Elle eut des gestes et des mots qui surent toucher mon coeur. Quand une femme de cette trempe trouve sur son chemin un homme de mon acabit, les deux finissent toujours par trouver un terrain d'entente. Je vous laisse deviner lequel. 

« Le sage est celui qui s'étonne de tout »: (36)

       Je reçus peu après deux autres disciples de Jésus, deux parmi les douze qui furent treize convives à table le soir de leur dernier repas, signe d'un malheur prochain. Il eût mieux valu pour le Nazaréen s'en tenir au  nombre douze, celui des tribus d'Israël, aussi symbolique que les trente six chandelles, et les septante peuples de la terre. En vérité, je vous le dis: la troupe de fidèles qui suivit Chrestos durant les deux ans de sa vie publique constitue un groupe éminemment flou.

    Thomas, autrement appelé Didyme, laissera sans doute à la postérité l'image de « celui qui ne croit que ce qu'il voit ». Il n'en a pas toujours été ainsi, si l'on en juge d'après les circonstances de sa rencontre avec Jésus, qu'il me narra (37).

    Ceci se passait en fin de printemps. Le Jourdain, gonflé par les pluies d'équinoxe, charriait des flots tumultueux. Voyant ceux de « la bande à Jésus » traverser le fleuve avec la légèreté d'un vol de goélands, comme planant à la surface des eaux, Thomas s'était engagé sans crainte à leur suite. Mal lui en prit. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, l'onde écumante l'avait englouti, roulé, malmené. Quelle chance pour lui, dans son malheur, qu'à cet endroit, le Jourdain ne soit pas trop profond!

    C'est alors que retentit dans le grondement du fleuve le rire clair du Nazaréen:
  « Voyez-moi ce mal dégourdi! Pourquoi ne recherche-t-il pas les pierres du gué comme tout le monde? » 

    Dans l'hilarité générale, Thomas avait mis à sécher ses vêtements... et tiré la leçon de l'évènement. Car depuis lors, il cherchait à tout prodige une explication naturelle. J'en veux pour  exemple la multiplication des petits pains. La raison du miracle est toute simple: le boulanger avait travaillé la nuit durant (38). Pourquoi, dans ces conditions, s'étonner de la résurrection de Lazare? A l'injonction « lève-toi et marche! », Lazare était sorti de son coma! Mort vivant, la belle affaire! Quant au prodige des Noces de Cana, j'en rirais dans ma barbe, si je ne l'avais rasée. Par Bacchus! Tout caviste expérimenté sait  fabriquer  une piquette acceptable en mêlant à de l'eau en quantité adéquate du tartre raclé dans un foudre de vin, le tout additionné d'une bonne louche de sucre. Pierre, imitant son maître, a même créé le Château Petrus, un vin de garde aujourd'hui fort apprécié.

       Je trouvais bon que Thomas- Didyme fît preuve d'intelligence et d'esprit critique, au grand dam des analphabètes de son groupe. Ce sage n'admettait pas que certains phénomènes échappent à notre entendement, même si la raison humaine a des limites dont des bornes marquent la fin. Je tiens pour ma part que l'intuition des philosophes ou des savants ne peut explorer que par étapes ce qui dans la nature est lointain et insondable:

    Ainsi Démocrite passa toute sa vie en expérience pour ne rien ignorer des vertus des pierres et des végétaux. Il en déduisit que tout ce qui se trouve en ce monde est composée de particules élémentaire si petites qu'on ne peut les couper, ni même les voir. Aristote, observant une éclipse de lune, opina que la terre était ronde. Eudoxe vieillit au sommet d'une montagne élevée pour saisir les mouvements des astres dans le ciel. Chrysippe se purgea trois fois l'esprit à l'ellébore pour développer sa capacité d'invention (39). Epicure avance que si tout est composé de matière, les hommes le sont aussi. Tout simplement parce que telle est « la nature des choses » (40).

  Le denier de Judas:

    Tout différent était Yehuda, le dernier disciple de Jésus que je rencontrai, car pour lui la « connaissance » revêtait une connotation mystique. Un drôle de personnage, ce Judas, dit « l'Iscariote », parce qu'il était natif de Carioth en Galilée. Judas mêlait allègrement dans ses propos: religion, magie, occultisme. D'une lecture approfondie des Ecritures, il tirait la prescience de ce qui devait arriver. Et qui effectivement advint (41).

    Car -tout le monde sait aujourd'hui que Judas est le traître de l'histoire. Voire. Sa trahison devait avoir lieu non seulement avec l'accord de Jésus, venu sur terre pour racheter l'humanité, mais à sa demande expresse. Judas, en livrant son maître, n'aurait donc été que le docile instrument de la volonté divine.

    Inutile de dire combien ces vaticinations (que la suite éclaire) me semblaient alors obscures.
A commencer par  l'expression: « Racheter l'humanité... » Mais de quoi donc, par Hercule?

- De la faute originelle.

- Quelle est cette faute dont tu parles?

- Celle dont Adam et Eve -nos premiers ancêtres- se sont rendus coupables et qui se transmet depuis lors de génération en génération.

- Qu'ont-ils pu faire de si grave, de si impardonnable, tes ancêtres?

- Ils ont enfreint l'interdiction de l'Eternel de goûter au fruit défendu.

- De quel fruit veux-tu parler?

- Celui de l'arbre qui procure le discernement du Bien et du Mal. De tous les fruits de l'arbre du jardin d'Eden, ils pouvaient manger. Mais ils ne devaient pas toucher au fruit qui permet de ressembler à Elohim au travers de la connaissance du Bien et de Mal.

- Pourtant, ne viens-tu pas de me présenter la « connaissance » (42) comme l'aspiration la plus noble et la plus légitime des créatures de Dieu?

- La science du Bien et du Mal n'appartient qu'à Elohim et à lui seul. Par son refus d'obéissance, l'Homme a voulu se rendre semblable à Dieu. L'insensé! En faisant preuve de démesure, il a pris en même temps conscience des mauvais instincts surgis en lui: la jalousie, l'avarice, l'orgueil, la luxure, la colère, j'en passe...

- J'en conviens, par Esculape! Homini plurima ex homine sunt mala: la plupart des maux dont souffre l'homme viennent de l'homme (43). Ce d'autant que ses vices ne résultent pas de la volonté du Créateur, mais de sa propre faute. L'homme s'est voué lui-même à l'infortune et au malheur, par et pour tous les actes de sa vie.

- Ne m'as-tu pas cependant laissé entendre qu'il pouvait être racheté?

- Certes. A ceci près: l'homme doit son salut non à ses actes, mais à la Connaissance (44).

   Nous tournions en rond. Voyant que ce débat risquait de nous entraîner trop loin, Judas revint à des considérations plus terre-à-terre. Il me confia qu'il jouait aussi le rôle de trésorier du groupe (45). Ouvrant sa main, il me fit voir une pièce de peu de valeur.
- Voyez  ce denier, fit-il. Tel est le prix convenu pour la trahison de Judas.

  Bon débarabbas:

    Les rencontres que je venais d'avoir avec les proches ou disciples de Jésus m'avaient plongé dans un abîme de perplexité. Le calme et la digité de Marie m'impressionnaient. La ferveur de Madeleine m'avait ému. Le rationalisme un peu naïf de Thomas me faisait sourire. La sombre prescience de Thomas me bouleversa.

    Moi qui pensais auparavant que l'homme est et reste libre d'agir en bien comme en mal sa vie durant, je découvrais à travers ses propos que nous jouons simplement notre rôle (46). Que le héros comme le traître peuvent n'être que les acteurs impuissants d'un drame écrit d'avance.

    Sur ces entrefaites, j'entendis la clameur de la foule, qui montait jusqu'au prétoire: « Pas lui... pas lui... mais Barabbas! »

    Ledit Barabbas n'était pas seulement un bandit de grand chemin. Il se disait « combattant de la Résistance » et prétendait libérer la Palestine. Comme tel, il avait participé à des émeutes, je le soupçonne d'en avoir été l'instigateur. Je ne pouvais relâcher ce fauteur de troubles, qui moisissait dans nos cachots. En général, les individus de ce genre, coupables d'avoir fomenté une révolte, périssent lapidés. Mais c'eût été pour Barabbas un châtiment trop doux. "Crux, crux, inquam, aerumnoso comparabatur!" (47) La croix, la croix, vous dis-jeavait été dressée pour ce misérable, tel était le supplice qu'on devait lui infliger le jour même.

    Qui donc avait ainsi manipulé les coreligionnaires de Jésus? Comment se faisait-il que la vindicte populaire s'exerçât contre le Nazaréen? Qu'on lui préférât un énergumène tel que Barabbas? Au point que je fusse contraint d'exercer mon droit de grâce au profit de ce conspirateur, criminel avéré? Je ne le compris que par la suite, quand on m'eut expliqué que Barabbas signifie en araméen: « fils du Père ». Les Juifs voyaient en lui leur Messie et libérateur, plutôt que dans l'inoffensif Jésus qui refusait toute violence et s'intitulait seulement « fils de l'Homme » (48). Les prêtres et rabbins n'avaient aucun mal à infiltrer cette multitude en recrutant des provocateurs à leur solde. Tant il est vrai qu'il suffit de l'aboiement de quelques chiens pour que la meute entière suive.

   Malheureusement pour moi, il était trop tard pour réagir. Je voyais déjà mon plan si savamment conçu en passe de s'effondrer.

   Tempête sur le Golgotha:

    L'exécution des condamnés devait avoir lieu sur le mont qui répond au nom sinistre de   « Golgotha », ce mot signifie: l'endroit du Crâne. Trois croix y avaient été dressées. Deux larrons furent crucifiés comme prévu ce jour-là. Reste le mystère du « troisième homme », qui n'était pas un condamné de droit commun, mais dont je crois déjà pouvoir révéler qu'il n'était pas celui qu'on dit (49). A propos de cette énigme dont je détiens la clé, j'entends bientôt lever un coin du voile. Mais il me faut prendre auparavant les évènements dans l'ordre où ils survinrent.

    A peine avait-on mené les condamnés au lieu de leur supplice, qu'un violent orage éclata sur Jérusalem. Par le foudre de Jupiter! Je n'ai pas une peur excessive des éclairs et des coups de tonnerre. La physique matérialiste ne voit qu'un phénomène naturel dans ce que le peuple superstitieux considère comme une manifestation de la colère des dieux. Pourtant, lorsque le temps tourne à l'orage, je revêts comme l'empereur une couronne de laurier. Son feuillage passe pour conjurer les effets de la foudre (50).

    Au pied du Golgotha, la foule rassemblée pour assister au spectacle de l'exécution vit un mauvais présage dans le déchaînement des éléments. Un vent de panique souffla sur l'assistance. On se dispersa tout de suite et dans le plus grand désordre. Seuls résistèrent à la tourmente la mère et le frère de Jésus: Marie, Jacques plus quelques rares proches: Madeleine, Jean, Yehuda, Joseph d'Arimathie, un notable de la secte des Esséniens (51). Sept personnes en tout, qui ne seraient bientôt plus que six du fait du suicide de Judas. Ces six témoins oculaires sont, que je sache, les seuls à connaître le visage et le nom du troisième crucifié. Mis à part bien sûr le bourreau et deux centurions présents à qui j'ai fait couper la langue pour qu'ils gardent à jamais le silence.

    Qu'est devenu le corps du mystérieux inconnu? Car il y a bien eu un troisième homme crucifié!

    Après que l'ouragan se fût calmé, la rumeur se répandit que le corps du supplicié avait été descendu de la croix, enveloppé de bandelettes, et inhumé dans la sépulture que Joseph d'Arimathie avait fait aménager pour lui-même, au creux du rocher. Jusque là, je puis corroborer cette version des faits, connue de tous. J'ajoute même que tout se passa très vite, car la chaleur coutumière en cette période de l'année commençait à monter, il fallait devancer la prompte putréfaction prévisible du cadavre. Dès que le sarcophage fut refermé, deux factions furent préposées à la garde du tombeau. Je voulais en effet le mettre à l'abri des injures, empêcher d'éventuels outrages du fait de je ne sais quels éléments incontrôlés, bref prévenir tout acte de profanation. Puis, le silence se fit.

« Christos enesti »: (52)

    Tandis que se déroulait la mise en bière, on apprit que Judas venait de se pendre. C'était dans l'ordre des choses: le traître s'était fait justice à lui-même. Nul ne se soucia de récupérer son corps, il fut admis de tous qu'il serait jeté à la fosse commune.

   Deux jours s'écoulèrent, sans qu'il se passât rien qui mérite d'être rapporté.

    Le troisième jour, Marie et Madeleine venues se recueillir devant le tombeau découvrirent avec stupeur qu'il était vide. Or la sépulture avait été constamment gardée, ainsi que je l'ai dit, nul n'aurait pu s'en approcher sans être vu.

    Ce qui va suivre n'en paraîtra que plus incroyable. Selon les témoignages -dignes de foi- de ses propres disciples, auxquels il apparut ensuite, tout nimbé de lumière, Jésus serait sorti vivant du sommeil de la mort. Tous finirent par le reconnaître. Madeleine avait d'abord pris sa silhouette à contre-jour pour celle d'un jardinier. Thomas l'incrédule avait demandé à toucher ses plaies.

    Je m'en voudrais de me montrer plus sceptique que Thomas et n'écarte nullement ici la possibilité d'une part de surnaturel. Mais, quand on a exclu l'impossible, ce qui reste, aussi improbable que ce soit, doit être la vérité. (53).

    Un souci de rationalité guidant ce propos, je ne puis que livrer au lecteur les prémices d'une solution plausible. Tout le monde sait que les explications les plus simples sont celles qui ont le plus de chance d'être les bonnes.

    Selon moi Pilate, si la sépulture a été trouvée vide, c'est que personne n'y avait été inhumé.

    Pour pouvoir renaître, il faut d'abord être mort (54). Si Jésus a été revu en vie, c'est fort probablement qu'il n'était pas mort pour de bon.

    Si Judas a péri seul et misérable (selon la version officielle), c'est qu'il fallait malgré tout un « troisième crucifié » sur le mont Golgotha.

    Ces trois réflexions, dont on appréciera la pertinence, ne permettent pas encore vraiment de reconstituer le déroulement des faits, car il manque un maillon de la chaîne. Le voici:

    Je n'ai pas encore révélé les clauses secrètes de mon pacte avec Madeleine.

       Celle-ci n'a jamais fait mystère de son ardent amour pour le Nazaréen. Elle savait aussi qu'il fallait préserver l'apparence des choses qui seule compte, qu'il fallait pour cela que Jésus fût réputé mort et ressuscité. Ayant accompli ce qui devait être accompli, le Sauveur, puisque tel est aujourd'hui le nom qu'on lui donne, ne devait plus jamais reparaître. Rien ne s'opposait dès lors à ce que Madeleine vécût cachée -donc heureuse- à ses côtés.

        Tout cela paraît plausible et cohérent, mais y a-t-il un lien quelconque avec le sort de Judas? Patience, j'y viens. Lui aussi, en livrant son Maître, avait contribué à réaliser ce qui était écrit. Je crois avoir assez dit pour ma part que ce rôle de traître déplaisait à Judas, disciple au tempérament ombrageux et mystique, mais entièrement dévoué à Jésus. Il ne pourrait jamais supporter l'opprobre et le ressentiment de ses compagnons. C'est pour cela, de toute évidence, qu'il se serait pendu.

    Eh bien non, Judas ne s'est pas pendu! Par tous les dieux! J'en sais quelque chose, moi Pilate, qui avais fait  à Madeleine le serment d'épargner Jésus, une fois sa mission accomplie. Cet engagement, je l'ai tenu. Le sacrifice suprême et délibéré d'un disciple, honni de tous, se substituant à son Maître, ainsi que la connivence d'un poignée de proches ont fait le reste.

       Il me reste à faire deux ultimes commentaires à l'issue de cette narration. Tout d'abord, je suis convaincu que Judas n'a pas souffert. En effet, j'avais donné des instructions au bourreau pour qu'il fût discrètement étranglé avant la crucifixion. Ensuite, une incertitude demeure sur le sort de Jésus. Honnêtement, je ne sais pas ce qu'il est devenu, car il n'a jamais plus fait parler de lui. Sans doute est-il revenu à Nazareth pour prendre la suite de son père en tant que charpentier.

    Il y a toute apparence que Madeleine l'ait accompagné, que des enfants soient nés de cette union. Rien ne serait plus normal. Qu'ils meurent ensemble ou l'un après l'autre, tous deux reposeront dans le même tombeau. Ubi Gaius, ibi Gaia (55). Malgré le temps passé, le souvenir de cette femme adorable – et de la nuit qu'elle m'offrit en contrepartie de mes faibles services- me poursuit toujours. Certes, Madeleine était une courtisane. Je n'ai connu d'elle que son corps, elle n'a fait que son métier.

    Son parfum secret m'échappe à tout jamais.

    A tous ceux qui jugeraient cette issue immorale, moi, Pilate, je réponds ceci: qu'il est beau que le Sauveur de l'humanité ait lui-même été racheté par l'amour d'une femme.

                                                                        PONCIVS PILATVS, IVDEAE PROCVRATOR 


                                                                                        Notes et Commentaires:

(1) Le titre de « procurateur » utilisé par les évangélistes n'apparaît en réalité qu'au mitan du premier siècle. Pilate fut effectivement préfet de Judée sous le règne de Tibère jusqu'à son rappel à Rome en 36 de notre ère, un an avant la mort de l'empereur. Son récit pourrait donc avoir été écrit à cette date. Le narrateur imaginaire s'éloigne du Pilate des Evangiles comme du personnage historique, cf. l'ouvrage de Lemonon: « Pilate et le gouvernement de la Judée », Paris, 1981. La chronique retient de lui qu'il se comporta en despote cruel et cynique et qu'il réprima dans le sang les mouvements insurrectionnels des Juifs survenus durant son mandat.

(2) Le calendrier romain comptabilisait les années « depuis la fondation de la Ville » (en 532 avant notre ère). Les historiens situent la Passion du Christ entre les années 30 et 33 de notre ère.

(3) Les passages en italique sont extraits du « Satiricon » de Pétrone, qui décrit bien la société de cette époque.

(4) Pilate n'a laissé aucun écrit. Nous avons tenté dans ce qui suit de restituer la correspondance officielle, en nous inspirant de l'exemple de Pline l'Ancien. On sait que ce dernier, naturaliste célèbre, était aussi gouverneur de Campanie à l'époque de l'éruption du Vésuve (en 79). Dans une lettre souvent citée, il avait questionné l'empereur sur la conduite à tenir vis-à-vis des Chrétiens de sa province. Cf. infra citations originales de Pline le Jeune (note 6) et de Pline l'Ancien (note 43).

(5)  C'est Vitellius, successeur de Pison en tant que proconsul de Syrie, qui avait mis fin aux fonctions de Pilate.
Dans son « Histoire du Juif errant » (France Loisirs, sept. 91, pp. 39-45) Jean d'Ormesson imagine une lettre historiquement plausible de Pilate au légat impérial de Syrie.

(6) Cette phrase termine le récit très souvent cité de Pline le Jeune sur la mort de son oncle au large de Pompéi.

(7) A l époque gréco-romaine, non seulement le culte d'Isis a valeur de religion officielle en Egypte, mais cette déesse d'attrait universel, est présente dans tout le monde méditerranéen. La « triade osirienne » est souvent mise en parallèle avec la « Sainte Trinité » des Chrétiens. Allant plus loin dans la comparaison,  C. Jacq (les Egyptiennes, France Loisirs, 1997, pp 18-19) assimile Isis à la "femme serpent", l'uraeus sacré, qui détient "la lumière", c'est-à-dire la connaissance des mystères de l'univers. On sait que c'est sous l'effet de la douleur due à la morsure du serpent (modelé par la magicienne) avec un peu de sa salive que Râ communique son nom secret à Isis, qui devient alors son égale.

(8) Le culte de Mithra, venu du Moyen-Orient, est alors la religion initiatique la plus pratiquée dans l'empire romain. Les adeptes, au cours d'agapes, s'aspergeaient su sang d'un taureau sacrifié. Les rites mystérieux du mithraïsme ont pu être à l'origine assimilés aux sacrements du Christianisme naissant, en particulier la mise à mort du taureau blanc, dont le cadavre est source de renaissance et le banquet rituel, comparable à l'eucharistie. Le culte d'Attis en Asie Mineure et celui  de Melqart à Tyr procèdent de la même thématique.

(9) Suétone, « la  Vie des Douze Césars », chap. Tibère, XXXVI

(10) Caïphe (Khaïpha), gendre d'Anne déposé quinze ans plus tôt par Valerius Gratus, préside le Sanhédrin à l'époque de Jésus. C'est avecson assentiment, pour financer l'adduction d'eau à Jérusalem, que Pilate mit le Trésor du temple à contribution. Vitellius remplacera Caïphe par Jonathan en 36.

(11) Suétone, « laVie des Douze Césars », chap. Vespasien, IV.

(12) Ibidem, on trouve sous la dénomination « Chrestos » l'unique citation de Jésus par Suétone, op. cit. au chap. Claude XXV. Les Annales de Tacite font également référence au Christ. Jésus a-t-il réellement existé? Voir à ce sujet Prosper Alfaric: « A l'école de la raison – Etudes sur les origines chrétiennes », pp. 97 à 200.

(13) Le second terme de cette citation de Marc,12,17: « ... rendez à Dieu ce qui est à Dieu » importe plus que le premier. Selon une analyse contenue dans le tout récent ouvrage de Joseph Ratzinger paru en 2007 chez Flammarion (Jésus de Nazareth), l'empereur et Jésus personnifient, selon Benoît XVI, deux réalités différentes, mais non antinomiques. Leur face-à-face révélerait « un conflit latent dans l'existence humaine ». Le précepte selon lequel il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes est figure dans les Actes des Apôtres, 5,29. Rien n'interdit non plus d'évoquer rétrospectivement le principe de la primauté des lois divines sur les lois humaines qu'énonce Sophocle dans son « Antigone ».

(14) Suétone, op. cit. Chap. Tibère, LVIII, évoque cet exemple caricatural de crime de lèse-majesté. Nous avons juxtaposé à ce passage une dénonciation burlesque de la vénalité de la justice tirée du Satiricon de Pétrone (77).

(15) Tibère se retire définitivement dans l'île de Capri en l'an 26 de notre ère (période où nous situons ce récit).

(16) L'injonction « Vale! » (porte-toi bien) termine habituellement une lettre chez les Romains.

(17) Une atellane est un intermède bouffon au milieu d'un spectacle, ou en « lever de rideau ». Le mot vient du nom d'Atella, ville des Osques. Les surnoms irrévérencieux de Tibère ou déformations satiriques de ses gentilice (nom) et prénom sont cités par Suétone.

(18) Ibidem, op. cit. chap. Tibère, XXXIII.

(19) La fille d'Asclepios, l'Esculape des Romains, dieu de la médecine, était Hygé, d'où notre mot: hygiène.

(20) Un rabbi est un au sens propre un docteur de la Loi, par extension, tout enseignant ou maître juif.

(21) Les Zélotes sont des Juifs intégristes et nationalistes, qui pour arriver à leurs fins, ne reculent pas devant l'emploi de la violence et de la terreur. Barabbas appartenait sans doute à ce groupe.

(22) Cité dans l'épître aux Galates, 1, 18-19. Paul emploie le mot grec « adelphos » qui signifie bel et bien « frère », quoiqu'on l'ait officiellement traduit par « cousin » ou « parent ». La mention de Jacques, frère de Jésus, par l'hitorien gréco-juif Flavius Josephe est encore plus explicite.Il ne faut pas confondre Jacques, frère de Jésus avec l'apôtre Jacques le Majeur, fils de Zébédée et frère de Jean.

(23) « Ecclesia », devenu « l'Eglise » désigne à l'origine la communauté des religionnaires.

(24)  Du grec « daimon » (génie, esprit). Selon Xénophon, Socrate prétendait avoir un « démon » qui lui indiquait non seulement l'avenir, mais ce qu'il devait faire et éviter. Platon explique que ce démon n'est qu'un signe et non un être matériel (Le Banquet, 202e-203a). Dans l'évangile apocryphe de Judas, récemment traduit et commenté par trois chercheurs: R. Kasser, M. Meyer et G. Wurst (éd. « Jai lu », Brodard et Taupin, mars 2007), le mot grécopte « daimon » désigne l'esprit de Jésus, au sens gnostique: la « composante vitale » de sa personne. Dans la "cène secrète" (évangile apocryphe), "fantasma" désigne une créature au corps immatériel, ange (angelos = messager) ou fantôme. Jésus est présenté comme "envoyé par Dieu" et non comme son fils "consubstanciel". C'est uin "ange" qui apris semblace humaine.

(25) Platon raconte comment en plein siège de Potidée, Socrate resta une journée entière, immobile, à méditer et ne s'en alla qu'à l'aube, faisant l'admiration des soldats.

(26) Citation connue du pseudo-évangile de Jean-Philippe (Smet), XXème siècle tardif.

(27) Le dogme de l'Immaculée Conception n'a été que récemment promulgué par l'Eglise. « Immaculée » pourrait s'entendre au sens moral, en anticipant sur le futur rachat par le sacrifice de Jésus de la Faute originelle  (voir sur le péché originel le point de vue gnostique de Judas, note 42 infra). La question de la virginité de Marie est évoquée dans « Corpus Christi »: enquête sur l'écriture des évangiles » de G. Mordillat et J. Prieur, éd. des Mille et une nuits, 5 vol., 1997 + série télévisée sur Arte. Dans les textes séthiens (commentaire de l'évangile de Judas, p. 41) l'épithète « vierge » s'appliquerait  à diverses manifestations divines pour mettre l'accent sur leur pureté.

(28) L'argumentation de Michel Onfray in « Traité d'Athéologie », Firmin Didot, juin 2005, s'appuie sur deux passages de la première épître aux Corinthiens  (7,8 et 9,27) dans lesquels l'apôtre célèbre la chasteté et invite les fidèles à l'abstinence: « Je meurtris mon corps et le traîne en esclavage ». C'est « la revanche d'un avorton »par rapport à une mystérieuse « écharde plantée dans sa chair » (15,8), un mal dont il dit souffrir, non clairement élucidé.  Voir à ce sujet le « Saint Paul » de M.-F Baslez, Arthème Fayard, 1991.

(29) Deux phrases de Marc(7,15 et 8,5) montrent que Jésus ne s'opposait pas au mariage et n'était nullement attiré par l'idéal ascétique.

(30) Le viol supposé de Marie par un soldat romain fait l'objet d'une citation d'origine incertaine dans la série d'Arte « Corpus Christi », voir supra note 27, je n'ai pu retrouver la source dont il s'agit (auteur  contemporain de Flavius Josèphe?)

(31) ...ayant tout de même le rang d'archange dans la terminologie chrétienne! Voir note 24... 

(32) Je reprends ici le parallèle effectué par M. Onfray (op. cit. note 32) entre la naissance de Jésus et celle de Platon (un cygne aurait annoncé ce prodige à Socrate).

(33) Publicité récente pour la lingerie « Aubade ».

(34) L'image de la « pécheresse repentante » est récurrente dans l'art chrétien. Elle résulterait d'une interprétation controversée par l'Eglise des premiers siècles de l'évangile de Luc (7 et 8), nul ne sait si l'une des trois « Marie » et laquelle était une ancienne prostituée. Par ailleurs, le personnage de Madeleine a fait l'objet de beaucoup de développements fantaisistes dans la foulée du succès du « da Vinci Code » de Dan Ron. L'éventualité d'une relation intime, pas nécessairement conjugale, entre  le Christ et Marie-Madeleine est suggérée par l'évangile apocryphe de Philippe,(LXIII, 33-61). Ce texte d'inspiration gnostique dit que « Jésus l'aimait plus que tous les disciples » et « qu'il avait l'habitude de l'embrasser souvent sur la bouche ».

(35) Luc cite parmi les disciples de Jésus les noms de trois femmes, entre lesquelles on a tendance à faire l'amalgame: Marie de Magdala, Marie de Béthanie et Marie Cléophas. Il ajoute que « beaucoup d'autres [femmes] les aidaient de leurs ressources ».

(36) André Gide: « Les nourritures terrestres ».

(37) L'épisode qui suit est traité de façon burlesque, mais il a des bases sérieuses. J. Ratzinger (op. cit., pp. 323-324) signale  que la « marche sur les eaux » du Nouveau Testament (Mathieu 22-23, Jean 6, 16-21, Marc 6, 45-52) trouve son origine dans l'Ancien T. (Livre de Job, 9,8): « A lui seul, il déploie les eaux, il marche sur la crête des vagues ». Benoît XVI renvoie aussi à la thématique du baptême, il cite Jean Chrysostome: « S'immerger et émerger sont le symbole de la mort et de la résurrection » et mentionne enfin que l'iconographie orthodoxe représente l'eau comme un tombeau liquide au sein d'une grotte sombre, i.e. le monde souterrain, l'enfer.

(38) Cf. évangile apocryphe de Judas, 42, op. cit. « Aucun boulanger ne peut nourrir la création sous le ciel ». Reprend sans doute un dicton de l'époque dont l'équivalent moderne serait: « on ne peut pas nourrir toutes les misères du monde ». Le partage du pain, aliment sacré propre aux traditions juive et chrétienne, renvoie bien sûr à la Cène et l'Eucharistie. Même type de remarque à propos de la symbolique de l'eau changée en vin durant les noces de Cana. Marc dit « personne ne met de vin nouveau dans les vieilles outres ».  Luc ajoute (5,39): « Jamais celui qui a bu du vin vieux ne désire du nouveau ».

(39) Cette longue énumération est tirée du Satiricon de Pétrone.

(40) « De Natura rerum » poème de Lucrèce, disciple d'Epicure est aussi le manifeste et le condensé de la physique matérialiste dans l'Antiquité.

(41)  Il ne faut pas voir dans ces considérations l'amorce de développements sur la liberté humaine et la prédestination. Judas ne se dit pas vraiment condamné à « agir comme il est écrit ». Il exprime la conviction gnostique que la voie du salut n'est pas ouverte à tous mais seulement à certains élus ou fidèles éclairés, dont il fait partie, bénéficiant de « l'étincelle divine ».

(42) « Connaissance », traduction du terme grec « gnôsis » doit s'entendre au sens mystique. Les « Gnostiques » sont ceux qui  «connaissent » la vérité sur le vrai Dieu, sur le monde terrestre (nécessairement imparfait parce que créé par une déité subalterne) et sur l'Homme. Les cathares iront plus loin dans le dualisme en affirmant que c'est Satanas en personne (ange déchu) qui a créé l'Homme à sa propre image. D'une certaine manière, ce paragraphe répond donc aux interrogations initiales du narrateur imaginaire de ce récit. Les textes gnostiques considèrent l'arbre de la Connaissance du Bien et du mal comme la source même de la « connaissance » de Dieu. Toutefois, ce dialogue imaginaire entre Pilate et Judas « colle » étroitement au récit du péché originel dans la Genèse, II,25,3. Cf. J. Botero: Naissance de Dieu – la Bible et l'Historien, Gallimard, 2004.

(43) Ex: « la misérable condition de l'Homme », Pline le Jeune, Hist. Nat. V, 1.

(44) C'est en effet la « connaissance » divine (voir note 42 ci-dessus) et non ses propres actes qui mènent l'homme à Dieu (on trouve un prolongement futur des thèses gnostiques chez les Bogomiles, puis les Cathares). Ce n'est qu'en s'évadant de son corps de chair que l'homme a la possibilité de rejoindre la demeure céleste. C'est ce que se prépare à faire Jésus. Judas n'est donc qu'un instrument de la volonté divine.

(45) Il est dit dans l'Evangile de Jean que Judas gérait les fonds dont la petite communauté pouvait disposer.

(46)  J. Ratzinger, op.cit. p. 350, explique ainsi l'expression: « Fils de l'Homme » (cf. Mathieu, 8,20 et25,31-46, Luc 9,58): celui qui n'a ni bien, ni patrie, ni lieu où reposer sa tête. Il est le prisonnier, l'accusé, le futur sacrifié. Rien d'étonnant à ce que la foule préfère Barabbas, un Messie qui prend la tête du combat et veut rendre la liberté à son peuple à Jésus qui se prépare à se perdre lui-même.

(47) Cicéron, Verréides, 5, 162

(49)  Voir note 41 ci-dessus. Le narrateur ajoute plaisamment une comparaison avec le théâtre et ses acteurs.

(48) Flagrant délire.

(50) Ex : Suétone, op. cit. Chap. Tibère, L XIX.

(51) Les « Manuscrits de la Mer Morte » nous éclairent sur la secte des Esséniens, qui créent des sectes monastiques dans le désert de Judée, instaurent des rites originaux comprenant des ablutions liturgiques et des prières en commun. J. Ratzinger (op. cit.) présume que Jean le Baptiste a vécu un certain temps dans cette communauté, dont même la famille de Jésus était peut-être proche. On sait peu de  choses de Joseph d'Arimathie que les évangiles « canoniques » présentent comme « un disciple secret de Jésus ». Que le romancier Marek Halter en fasse un Essénien dans « Marie » (Robert Laffont, oct. 2006) n'a rien d'invraisemblable. « Arimathie » signifie « après la mort ».

(52) « Le Christ est ressuscité! » (liturgie orthodoxe).

(53)  cf. Arthur Conan Doyle:  « Les aventures de Beryl Coronet ».

(54) Incipit des « Versets sataniques du Coran » de Salman Rushdie.

(55)  « Là où est Gaius se trouve Gaia »: cette épitaphe courante sur les tombeaux romains, symbolise la fidélité conjugale au delà de la mort.

PostHeaderIcon PSAUME CXXXVII

                                                                                                                    PSAUME CXXXVII

Chronique de l'Âge d'intolérance.


"LETTRINELa Cour du roi Pétun (première bouffée):

    Cette histoire se passe en Languedoc, durant la huitième guerre de Religion. C'est la fin d'un règne: le dernier des Valois vient d'être
assassiné. C'est aussi le tournant d'une époque: la Renaissance s'achève. Mais l'Âge d'intolérance, lui, n'est pas révolu.

    Le rideau se lève à l'heure où le soleil décline, en la bibliothèque de la Grange des Prés (1), résidence favorite de Monsieur le duc de
Montmorency.

    Henri 1er, qui se fait encore appeler Damville, a naguère été subrogé par Charles IX à son père le Connétable Anne de Montmorency dans le gouvernement du Languedoc. C'est également au feu roi qu'il doit son bâton de Maréchal. Il a repris le titre ducal à lamort de son frère aîné François.

    « La nature, écrit un chroniqueur, lui a prodigué tout ce qui attire les regards de la multitude: le grand air, les grâces, la force. C'est le plus bel homme de l'armée à cheval et le plus adroit. Il n'y a personne, quelque robuste qu'il soit qui puisse soutenir son choc ou ne soit ébranlé de ses coups. »

PSAUMEC

    Damville donc, à qui tout sourit, délaisse pour la Grange des Prés son antique manoir de Pézenas. Ce domaine hors les murs de la ville, il le tient de son père en apanage et l'a fait agrandir et aménager à sonusage. A ses yeux, c'est un lieu de plaisance, le plus beau de son gouvernement du Languedoc. Il rappelle par sa magnificence et celle des parterres qui l'entourent le château de Chantilly, fief des
Montmorency. La bibliothèque aux murs tapissés de cuir repoussé est la retraite de prédilection du connétable.

    Question. Tous ces livres aussi bien religieux que profanes qui s'alignent sur les étagères, les a-t-il lus, en a-t-il même le dessein? Certes non! Monsieur le duc est tout, sauf un homme de lettres. Mais alors, s'il ne lit pas, que peut bien faire Damville, seul en sa  bibliothèque de la Grange aux Loups, aux murs capitonnés, à l'odeur de vieux cuir?

    Eh bien, quand il ne boit pas, Monsieur le duc « pétune ». Ou bien, il fait les deux à la  fois. Naturellement, vous ne savez pas ce que pétuner veut dire. Le pétun est une plante aux vertus étranges, ramenée des Indes occidentales par d'aucuns colons qui se sont commis dans ces lointaines contrées. L'usage de sa feuille préalablement mise à sécher sous un «haloir », puis finement râpée, s'est d'abord répandu à la Cour de France. De là, par contagion, cette habitude a commencé de s'étendre à la noblesse de province. Pour « priser », il suffit d'aspirer bien fort une pincée de pétun délicatement posée sur le gras du pouce et portée aux narines. Ce geste procure une sensation délicatement épicée, à moins qu'il ne vous fasse tout simplement éternuer.

    Henri de Montmorency (Damville si vous préférez) pratique le pétun de manière plus originale. Il puise tout d'abord dans sa « blague  à tabac »(«tobacco », mot d'origine indigène, désigne aussi le pétun) de quoi bourrer le fourneau de sa bouffarde, oblong calumet de bois. Du bois dont on fait les pipes. Puis Monsieur le duc allume ce mélange à l'aide d'un tison pour en tirer de longues et voluptueuses bouffées. Il en résulte une âcre puanteur dans la pièce, insupportable aux « non pétuneurs », mais monsieur le duc n'en a cure. Cette poudre magique lui procure (dit-il) en se consumant des hallucinations. Les Indiens d'Amérique tiennent qu'elle éloigne les mauvais esprits. Ayant passablement bu et fumé, Damville se cale dans son fauteuil, il somnole, des volutes odorantes se mêlent aux relents de l'alcool .

    C'est vrai qu'il l'aime, sa « bouffarde ». Il l'a reçue en cadeau de
l'amiral de Villegagnon, gouverneur de l'éphémère colonie française du
« Brasil ». L'amiral raconte à qui veut l'entendre qu'elle fut taillée
tout exprès pour lui par une amazone locale... diable! tous les goûts
sont dans la nature! Lui, Damville, n'a jamais été attiré par
l'aventure exotique. Trop tristes, ces Tropiques! Certes, il a connu,
comme ses congénères, une jeunesse mouvementée. Mais avec les années,
il ne s'éloigne plus guère de son gouvernement du Languedoc, qu'il a eu
toutes les peines du monde à pacifier.

Le bilboquet des Joyeuse (seconde bouffée):

    Damville n'est plus alors -et de loin- le « catholique furieux » qu'on
a pu décrire à ses débuts. Décidément, les guerres de religion durent
depuis trop longtemps! Quarante ans de luttes incessantes, quatre
lustres d'atrocités, de villes et campagnes dévastées, d'intolérance
dans les deux camps, ont calmé cet homme de guerre, que révulse
aujourd'hui le sang des innocents. Pourquoi tant de haine? Damville a
tourné casaque après le massacre de la saint Barthélémy: épousant la
cause du duc d'Alençon, il a suivi le Mouvement des « Mal contens » (en
abrégé ModeM), parti de ceux qui en ont assez de voir le pays coupé en
deux et voudraient bien en finir avec la guerre civile.
Malheureusement, Alençon n'est plus là. Montmorency n'en reste pas
moins convaincu qu'il existe une « troisième voie ». L'exemple de
Montpellier le prouve, s'il est besoin. En cette bonne ville,
l'inusable gouverneur du Languedoc a réussi, sinon à réconcilier les
deux factions rivales, du moins à faire coexister et travailler
ensemble les consuls papistes et les huguenots. Ce qui n'est pas une
mince affaire, il faut l'avouer!

    Naturellement, cette façon de
faire n'est pas du goût de tous. A feu le roi Charles IX, le connétable
a donné deux avis: le premier, qualifié de « politique », consistet à
faire la paix avec les Calvinistes, quitte à pouvoir ensuite ruiner
plus facilement leur parti. L'autre conseil qu'aurait donné Damville à
son prince était de gouverner lui-même ses états! Même si de telles
choses ne sont point requises pour être dites, Charles IX eût été bien
inspiré de suivre ces avis. On sait, hélas, ce qu'il en advint! Le roi
Charles n'est plus de ce monde, mais son successeur Henri III apprécie
moins que lui son indocile et tumultueux représentant dans le midi. Il
a même cherché à le destituer pour nommer à sa place Jacques de
Crussol, duc d'Uzès. Vaines gesticulations! Damville, tout en
protestant de sa loyauté à son prince, ne cesse d'armer. C'est lui qui
aura le dessus, grâce entre autres à sa garde albanaise et un flair
politique très sûr. Exit Uzès, vive Montmorency!

    Qui tient la
force tient le droit. Le duc conserve donc contre vents et marées son
gouvernement du Languedoc. Sans doute aurait-il pu se réjouir de
l'incroyable nouvelle parvenue à Montpellier avec quelques jours de
retard: celle de la mort de Henri III, victime d'un moine fanatique, un
certain Jacques Clément. De fait le connétable verse peu de larmes sur
ce monarque faible et contesté, mais depuis, il doit en convenir, c'est
franchement le chaos. La population locale et singulièrement, les plus
déshérités font les frais de la guerre civile. On ne compte plus les
villages ou hameaux saccagés, les mas brûlés, les pieds de vigne et les
oliviers arrachés. Des petits capitaines, dont on ignore de quel bord
ils sont, battent la campagne et rançonnent les habitants. Les arbres
offrent l'horrible spectacle de pendus en chemise se balançant au gré
du vent, sexe en érection. Les sorciers soutiennent que sous les
gibets, on récolte la « mandragore » née de leur semence, aux vertus
mirifiques.

    Au prix de moult atermoiements, Damville a fini par
épouser la cause du roi de Navarre. Mais le parti des Ligueurs,
commandé par le duc de Joyeuse (2), refuse de reconnaître ce parpaillot
pour son souverain légitime et ne s'accommode pas de la sauce
béarnaise. Encore moins de la crème Chantilly, cette écoeurante
émulsion connue pour accompagner les desserts au château du même nom,
apanage de la famille de Montmorency.

    Joyeuse! Il porte bien son
nom, celui-là! Le connétable n'éprouve que haine et mépris pour son
ancien Lieutenant-Général devenu son ennemi intime, cet ancien « mignon
» du roi qui, pour être un adepte du bilboquet à moustaches, n'en est
pas moins redoutable au combat.

    A présent, toutes les pièces sont
en place sur l'échiquier languedocien. Montmorency, solidement ancré à
Montpellier, contrôle la région du Vidourle à l'Orb. A l'ouest de la
province, les troupes de la Ligue, basées à Toulouse se sont assurées
sans difficulté de Carcassonne et Narbonne, villes peuplées de zélés
catholiques. Le connétable se prépare à affronter Joyeuse quelque part
du côté de Béziers. Malheureusement il ne peut se permettre, comme la
logique militaire le voudrait, de rassembler toutes ses forces autour
de son fief piscénois. Car il lui faut en même temps contenir les
Nîmois, qui l'ont trahi naguère pour suivre le duc d'Uzès.
Contre
toute attente, la finale va se jouer loin de là, sous les murs de
Leucate, le dernier bastion en terre de France avant l'Espagne.

« Leucatois, rends-toi! - Que nenni! » (3) (troisième bouffée):

PSAUMEE

    Leucate est ce point du royaume où tout commence et tout finit. Il y a
belle lurette (vingt siècles!) que les navigateurs grecs ont remarqué
cette haute falaise déchiquetée, d'un blanc éblouissant. C'est
pourquoi, ils lui ont donné le nom de « Leuké » (la Blanche).
On
dirait qu'un morceau de la lointaine Afrique s'est égaré là, tant cette
contrée aride est inhospitalière. Un vent violent y souffle presque
tous les jours que Dieu fait, torturant le plateau désolé, qu'il
s'agisse de la terible et desséchante tramontane ou du poisseux
« marin
», chargé d'humidité.

    En cette fin du XVIème siècle, une puissante
forteresse (4) verrouille efficacement la plaine côtière au pied des
Corbières. Depuis que, sous le règne de Louis XII, un architecte
italien a construit sa nouvelle enceinte à quatre bastions et
demi-lunes réunies par une fausse braye, le fort n'a guère été
modernisé.

    Bien avant que les Romains ne lui aient donné ce nom, la
« voie domitienne » a constitué de tous temps un point de passage
obligé pour les voyageurs. Les bastions triangulaires du château de
Leucate s'accrochent à la colline escarpée, comme les doigts d'une main
désignant l'ennemi. Un envahisseur supposé venir du fort de Salses, qui
se dresse face à lui, moins visible, mais d'autant plus redoutable, sur
l'autre rive de l'étang.

    N'était son rôle de position militaire,
Leucate ne serait qu'une modeste bourgade de pêcheurs brûlée par le
soleil et fouettée par les embruns. On ne s'y mêle guère de politique,
ni de religion, mais depuis quelque temps, se fondant sur on ne sait
quelles calomnies, le Ligueurs soutiennent que des Huguenots se sont
mêlés à la population. Assertion invérifiable! Qui songerait à vérifier
le certificat de baptême de pauvres hères avant tout préoccupés de
disputer aux éléments leur nourriture quotidienne?

    Il n'empêche. Le
duc de Joyeuse s'est mis en tête de purger le village de ses présumés
hérétiques. Bon prétexte pour masser des troupes sur le plateau de
Leucate, face au château que le relief rend inexpugnable par toute
autre voie. Le gouverneur de la place, Jean du Bourciez, est réputé
zélé catholique, mais loyal au duc de Montmorency, qui lui a conféré ce
commandement.

    Joyeuse est sûr, pour sa part, qu'il ne fera qu'une
bouchée de la petite garnison. Deux ou trois jours de batterie par les
canons, couleuvrines et autres fauconneaux, suffiront à venir à bout de
cette bicoque mal remparée! Comment d'ailleurs la place pourrait-elle
tenir, sans vivres et sans munitions? Mais, surprise! Elle résiste
depuis des semaines, Jean du Bourciez refuse de se rendre, assaillants
et défenseurs se préparent à un siège en règle. Les forces de la Ligue
canonnent et mitraillent le fort sans relâche.
La situation
piétine, lorsqu'une sentinelle du château scrutant l'horizon du chemin
de ronde, aperçoit en mer des voiles ennemies.

PSAUMEF

    C'est une escadre espagnole. A n'en pas douter, elle se dirige vers la
rade de La Franqui pour y mouiller. Si elle y parvient, la place de
Leucate, prise en étau, se trouvera directement sous son feu.

Bourciez a vite fait le tour de la situation: cette flotte n'est pas
venue là toute seule, ni par hasard. Si le roi Philippe intervient,
c'est que quelqu'un l'a requis. Le commanditaire, il en est sûr, c'est
le duc de Joyeuse, qui d'autre? Ainsi, l'impensable s'est produit: le
chef des Ligueurs, pour assouvir ses ambitions et régler un vieux
compte avec le connétable, a commis la pire des ignominies. Faisant
appel à l'ennemi héréditaire, il a trahi son pays.
« Quiconque,
disait Coligny, ne veut point en découdre avec l'Espagne, n'est point
bon Français et porte une croix rouge dans le ventre. »

    Joyeuse serait bien inspiré de faire sien cet adage, mais le félon préfére sans doute être Espagnol que Huguenot.

    Plus grave. Selon la rumeur publique, cinq mille lansquenets seraient
prêts à débarquer à Port la Nouvelle. On ne parle qu'en frémissant de
ces spadassins armés de hallebardes et d'une immense épée qu'ils
tiennent à deux mains. Meurtre et pillage sont à portée de leurs
piques, les Leucatoises ont tout à redouter de leurs puissants
braquemarts.

    Vite! Il faut prévenir le duc de Montmorency, faute de
quoi lui-même, sa famille et la population de Leucate seront
inéluctablement massacrés. Oui, mais comment s'échapper de ce piège?
Une tentative de sortie sous escorte est difficile, si ce n'est
impossible. Elle attirera surtout l'attention. Or, il faut « faire
discret », ne pas donner l'éveil à l'ennemi.

    Alors, Jean du
Bourciez prend une héroïque décision. Il va se rendre seul, à cheval, à
Pézenas, sans prévenir personne, hormis sa femme, Françoise de Cézelly,
à laquelle il laisse pour quelques jours (pense-t-il) le commandement
de la place. « Francese » proteste, elle le conjure de ne pas prendre
un risque pareil. Peine perdue!

    A potron minet, le vaillant
capitaine, emmitouflé dans une cape, enfourche sa monture, il pique des
deux. Il n'a pas encore atteint Sigean qu'il est reconnu par un parti
de Ligueurs et aussitôt arrêté.

De la difficulté d'être une héroïne « ordinaire » (quatrième bouffée):
« C'est le temps désespéré où, pour bien fayre, il faut perdre la vie.... »
Françoise de Cezelly, 1589.

PSAUMEH

    Revivant un passé dont il n'est plus maître, Monsieur le duc marque une
pose en tirant une longue bouffée de sa pipe. Il fait sien l'adage bien
connu: « Si ces évènements nous échappent, feignons d'en être
instigateurs. »

    Francese. Ah! Celle-là....! Cest qu'il l'a connue
toute jeune, Francese. Cette petite, sans appartenir à la haute
aristocratie, n'est pas non plus née du ruisseau: car Françoise de
Cézelly est fille d'un honorable consul de Montpellier, aujourd'hui
décédé, mais qui eut son heure de gloire. Celui-là même qui
l'accueillit jadis lorsque Damville escorté de sa garde albanaise et
d'une compagnie d'arquebusiers avait fait son entrée dans la ville. Ces
messieurs de la Cour des aides, précédés de leurs huissiers en robe
violette avaient alors présenté à Monseigneur le duc un dais de velours
cramoisi doublé de satin blanc, avec ses armoiries et celles de
Montpellier en broderie. Mais le nouveau Gouverneur, par modestie,
avait refusé de s'y mettre. Fa tems!

    Pour revenir à Francese, il
juge en connaisseur que c'est un beau brin de fille! Dommage qu'elle
ait épousé, contre l'avis de sa famille, un obscur capitaine,
gentilhomme terrien, qui ne lui apportait que sa bonne mine.
Jean-Antoine de Barri était fils d'un certain Bourciez de Pontaut,
gendarme à la grande paye dans la compagnie du maréchal de Montpezat.
Curieux tout de même que Francese ait tenu par la suite à conserver son
nom de jeune fille, au mépris de l'usage qui veut que l'épouse adopte
le patronyme de son mari! C'est d'ailleurs sur l'intervention de son
beau-père que Jean du Bourciez avait obtenu le commandement de la place
de Leucate.

      Nomination justifiée ensuite par sa valeur militaire, dont
le duc de Montmorency n'avait eu qu'à se féliciter.
    Puis était
venue une terrible épreuve avec l'encerclement du fort par les Ligueurs
et les Impériaux. Le moins qu'on puisse dire, c'est que le départ
inopiné de Bourciez, et sa prise en otage avaient bigrement compliqué
les choses. Francese avait bien assumé cette difficile situation. A la
stupeur générale, elle avait pris elle-même (et avec quel brio!) la
direction des opérations. Damville ne pouvait être -et pour cause-
témoin oculaire de cet événement. Il eût bien aimé voir, pourtant, sur
les remparts de Leucate cette mère de famille, vêtue en amazone, tenir
d'une main le plus jeune de ses trois enfants, et de l'autre un
pistolet pour faire feu sur l'assaillant. Ou bien, imitant l'épouse de
leur gouverneur, d'autres Leucatoises, jeunes et vieilles, combattre
sur la brèche avec ce qui leur tombe sous la main: pique, faucille ou
quenouille.

    A ce point du récit, la fumée supposée de la mitraille
et celle, bien réelle, de sa bouffarde, se mêlent dans l'esprit embrumé
du connétable. Il imagine cependant sans peine cet instant décisif du
siège, où la canonnade s'interrompt pour permettre le passage d'un
messager du duc de Joyeuse.

    Et que dit-il, cet émissaire? Le chef
de la Ligue entend signifier par son canal à Madame de Cézelly qu'il
tient captif son époux, Jean du Bourciez, gouverneur en titre de
Leucate. Si ladite dame remet à Joyeuse les clés de la ville, il ne lui
sera fait aucun tort, son mari aura la vie sauve ainsi que tous les
défenseurs de Leucate, hormis bien sûr les Huguenots.
   -  « Et si je refuse....? » demande Francese au messager.
  - « Si vous refusez, Madame, votre époux sera exécuté demain à l'aube sous les murs du château! »

Un dilemme patriotique (cinquième bouffée):

    « Je vous ay offert tout ce qui est en ma possession pour que soyt
libéré mon époux. Mais je ne racheteray pas par ugne indigne lascheté
ugne vie dont luy-mesme auroit honte de jouyr ensuite. Je voys bien à
quoy m'oblige le mariage & ce que je doibs à ma famille. Pourtant,
je ne suys point née mariée alors que je suys née Françoise. Mon mary
qui hier n'estoit point, demain peut-estre, ne sera plus. Mais il ne
sera point dict que pour conserver les miens j'aye ouvert à l'ennemy
ugne place dont je suys garante. »

(extrait de la réponse de Françoise
de Cézelly)

    Pour faire bref, c'était « non ». Le refus de Madame
de Cézelly appartient désormais à l'Histoire. Sa fière (et négative)
réponse la classe parmi les héroïnes, à l'imitation de la Pucelle
d'Orléans. Damville pétune derechef et s'interroge sur le « choix » de
Francese. A sa place, qu'eût-il fait, lui? Plus opportuniste que
patriote, trop pragmatique pour être porté sur le sacrifice -au moins
le sien propre-, c'est sans doute en louvoyant qu'il se fût tiré de ce
« dilemme », ignorant sans doute ce que le mot signifie.
[N.D.A. «
Petit Larousse: » Dans son acception d''origine, le dilemme est un
raisonnement qui comporte deux prémisses apparemment contradictoires,
mais qui mènent à la même conclusion: en l'occurrence la mort par
décapitation de Jean du Bourciez. Au sens courant, le dilemme est un
choix entre deux partis possibles: en l'occurrence celui de condamner
un membre de sa famille ou celui de trahir sa patrie. En voilà assez
pour les définitions.]

    Allons plus loin. Supposons pour fixer les
idées qu'à l'instant de la narration, Monsieur le duc soit libre de
pétuner ou pas. Cette alternative (« pétun » – « non pétun ») se dit en
anglais: « Smoking »– « No smoking » (5) . Vous suivez toujours?
Précisons:
Pile: « Je pétune » (Damville tire une bouffée de sa
pipe). Francese choisit de renoncer au combat pour sauver la vie de son
époux, elle remet pour ce faire les clés de la ville à Joyeuse, les
Ligueurs s'emparent de Leucate. Bon, et après. Après? Rien!
Face «
Je m'abstiens » (joignant le geste à la parole, Damville éteint son
calumet): Jean du Bourciez est exécuté. La garnison tient bon jusqu'à
l'arrivée des renforts. Joyeuse en est tout décontenancé. Sur terre,
les forces de la Ligue se dispersent. Sur mer, l'amiral espagnol juge
urgent de ne pas intervenir, les vaisseaux des Impériaux regagnent leur
port d'attache.
[ N.D.A. Le second scénario (« no smoking »)
correspond selon l'Histoire, à ce qui s'est réellement passé. Les
générations qui vont suivre apprendront sur les bancs de l'école que
l'héroïsme de Francese a permis au camp loyaliste (en d'autres termes,
les bons contre les méchants) de gagner la partie...]
    Soit. Mais
qu'il soit à présent permis d'explorer d'autres versions des fait, «
l'espace du possible ». Rejoignons les esprits forts de l'époque, les
mages qui vaticinent déjà jusqu'à l'orée du XXIème siècle. Les «
centuries » de Michel de Nostre Dame ne vont d'ailleurs pas au-delà!
Accordons au duc de Montmorency qu'il lui est difficile d'imaginer ce
que sera le monde, cinq siècles après les Guerres de religion. Une
question se pose: l'issue de ces guerres a-t-elle changé du fait du
sacrifice de Jean du Bourciez? Oui? Non? Peut-être? Il n'y a pas de
certitude à cela, il y a seulement l'apparence des choses. A partir,
non des faits, mais de l'apparence des faits, nous gardons la faculté
d'imaginer toutes sortes de variantes...]

    Une fois le siège
levé, Monsieur le duc s'est immédiatement rendu à Leucate pour
féliciter Madame de Cézelly. Normal: Francese est devenue un symbole.
Il n'aurait sans doute pas agi comme elle, mais il l'admire sincèrement
- pour autant que ce vieux renard de Montmorency soit capable de
sincérité. A présent, il faut penser à l'avenir.

    Bien sûr, Francese
va rejoindre sa famille, ou ce qu'il en reste, à Montpellier, elle a
toujours sa maison rue du Petit Scel (6). Jeune et belle, elle n'aura
aucun mal à retrouver un mari. Les bons partis ne manquent pas sur le
Clapas. D'ailleurs, Montmorency, qui commence à s'intéresser à elle, ne
dédaignerait pas la prendre dans son entourage: on trouvera bien un
prétexte, que diable!
Eh bien, non! Figurez-vous que Francese ne
demande qu'une faveur. Devinez laquelle? Rester sur place avec ses
enfants en conservant le gouvernement de Leucate.

    Stupeur du
connétable. Une femme confirmée dans le commandement d'une place-forte?
Surtout aussi stratégique que le château de Leucate, face à l'Espagne?
La situation serait plus qu'incongrue! Pour en référer à celui qu'il
considère comme son souverain légitime, Montmorency mande un émissaire
auprès de Navarre.
- « Pourquoi non? » répond le Vert-Galant, qui
ajoute: « Puisque dans ce pays, les femmes se battent mieux que nos
vaillants capitaines.... »

Le duc prend le compliment à son compte,
met son mouchoir par dessus et se pose une troublante question
grammaticale: François de Cézelly doit-elle être nommée « gouverneuse »
ou « gouverneure » de Leucate? Quelle désinence féminine inventer pour
un mot qui n'en connaît point? Après mûre réflexion, le Connétable opte
pour lui conférer le tire de « gouverneur » (au masculin), cette
fonction ne pouvant par définition que revenir à un homme.

«LETTRINEJ'ai  gravé ton nom de Mary sur l'écorce d'un chêne » (sixième bouffée):

PSAUMED

  « Damville n'est qu'une brute » disait de lui le roi Henri III, qui ne l'appréciait pas.

    Oh certes, Damville n'est pas pas un faible ni un tendre, l'époque ne
l'eût pas permis, qui les élimine impitoyablement. Ce n'est pas non
plus un lettré. Ni un philosophe, ni un humaniste, comme la Renaissance
en a tant produit. C'est un homme de guerre – et d'action. Henri de
Montmorency, malgré le poids des ans, reste un bel homme, qu'on dit
bien pris de sa personne. On le dit même séduisant, avec sa courte
barbe noire. Ses nombreux succès féminins en témoignent. En diplomatie,
sa forte carrure comme sa clarté de vues en imposent à ses
interlocuteurs, un instinct très sûr remplace chez lui l'intelligence
conceptuelle. Quoi qu'il en paraisse, le duc est même rompu aux usages
de la Cour; c'est vrai qu'il ne les pratique pas volontiers.

    Damville, il faut le répéter pour s'en convaincre, n'a pas toujours été
Connétable, ni Duc, ni Gouverneur de la plus vaste province de France.
Même les vieux ont commencé jeunes. Le pire bellâtre a pu connaître aux
âges les plus troubles quelque moment de paix. Le reître le plus fruste
peut révéler quand l'occasion s'en présente une capacité d'émotion
insoupçonnable.

    Qu'en était-il du jouvenceau, qu'a dépeint le
seigneur de Brantôme (7), son compagnon de voyage et de plaisirs?
Trente ans auparavant, Damville avait accompagné en Ecosse l'infortunée
Marie Stuart. Comme tous les jeunes gentilhommes du voyage: Brantôme,
Guise, Aumale, Elbeuf et les autres, ce cadet de famille, futur
Montmorency, s'était entiché de sa souveraine, veuve à vingt ans.
      Marie. Bientôt Mary. Mary à tout prix. Peu marrie d'être sans mari. Marie, l'amour de sa
vie. Il en était amoureux-fou. Elle se souciait de lui comme d'une
guigne, mais adorait qu'on lui fît la cour.
 
    Plus tard, de retour en France, il graverait son doux prénom sur l'écorce d'un chêne à Ecouen (8).

« Après qu'il eust pris congé de sa souveraine, il vint tout dolenz se
perdre en ugne forest grande & obscure à l'ymage du chaos où se
treuvoit plongé son esprit. Là, il se mit à fayre de grans soupirs
& arrachant ung morceau d'écorce à ung arbre quy estoit en sève, il
y écrivit ugne prophétie en latin: six vers prédisant à sa dame ung
funeste destin. »

    Aux yeux du connétable assoupi, ce n'est plus
de la fumée qui s'échappe du fourneau de sa pipe, mais un brouillard
épais, voilant tout ce qui se trouve alentour. Les rayons de la
bibliothèque s'estompent, comme engloutis dans une entité glauque. On
ne distingue pas la ligne d'horizon, tant le gris des flots se confond
avec le gris du ciel. A peine devine-t-on, fantômes perdus dans
l'immensité, la silhouette de deux galères royales au mouillage. L'une
est blanche et pavoisée de fleurs de lys d'or sur fond bleu ciel.
L'autre est rouge et arbore les armes d'Ecosse: un lion rampant sur
fond blanc. On a jeté l'ancre pendant la nuit à quelques encablures du
port d'Edimourg. Ces deux vaisseaux, qui ont quitté quelques jours plus
tôt la terre de France, sont les dernières bribes du paradis perdu.
Entre eux et le rivage, des chaloupes vont et viennent: on entend les
appels étouffés de matelots, au rythme cadencé des rames sur la mer et
le bruit du ressac.

    Bientôt, le jour se lève, pâle et morne, sur
une citadelle de basalte noir. Masse obscure. Sombre comme le temps et
l'humeur des passagers. Au pied d'une colline dénudée, battue par le
vent, se dresse l'austère résidence des rois Stuart.

    La corne de
brume se fait entendre, puis une bordée de coups de canon. Par ces
quelques salves, ses nouveaux sujets saluent l'arrivée de leur
souveraine.

     Peu de temps après, Marie débarque sur le quai
d'Edimbourg, fait une médiocre entrée dans sa capitale avec son escorte
française.
Pendant tout un été, malgré les froncement de sourcils
des « natives », les « frenchies », ces godelureaux, ont mené joyeuse
vie. Ils ont autour d'elle beaucoup festoyé, ri, chanté, dansé, poétisé
en s'accompagnant du luth. On a pu croire que la Cour des Valois
revivait à Edimbourg, sous des cieux hélas moins cléments. Car ensuite,
les premiers frimas sont arrivés, annonçant un hiver rude. Les Français
n'ont plus eu qu'une hâte: rembarquer dès que possible, abandonnant
sans vergogne leur jeune reine au triste sort qui l'attend dans sa
lointaine Ecosse.

    Silencieusement, la nappe de brume s'est refermée sur le golfe picte.

    Damville est reparti comme les autres. Sans elle. En éprouve-t-il du
remords? Toujours est-il qu'il laisse sur place auprès de sa Dame de
coeur son fidèle compagnon, l'écuyer-poète Pierre de Châtelard.

Tout ce que Damville éprouvait pour Marie et ne savait exprimer, le
petit Châtelard le dirait à sa place. Ce dernier prit son rôle au
sérieux. Trop. Non content de faire des vers, il se montra plus
entreprenant que ne l'autorisait l'étiquette, il dépassa même en se
cachant sous le lit de sa souveraine, les bornes de la simple
convenance. La reine le chassa de son entourage. Le malotru revint
clandestinement et récidiva. Cette fois Mary, qui ne badinait pas avec
sa dignité royale, lui fit couper la tête pour crime de
l(b)èse-majesté.
   Et voilà que vingt ans plus tard, c'était celle de Marie Stuart qui roulait sur le billot.

«LETTRINEPétuner nuit gravement à la santé » (septième bouffée):

    Le bruit terrible de la hache du bourreau frappant à trois reprises la
tendre nuque de Mary tire Monsieur le duc de sa torpeur. Levant les
yeux, Damville voit distinctement une tête coupée flotter ans l'éther.
Les lèvres de la suppliciée remuent encore.
Il éprouve l'humide
sensation d'un liquide poisseux. Le maréchal essuie de son mouchoir les
gouttes qui s'écoulent sur son visage. Ce n'est pas l'eau du ciel, ni
sa propre transpiration, mais le sang de Marie Stuart.

    Il revient à
la réalité. Les trois coups ont été frappés à sa porte. D'une voix
sonore, l'huissier annonce Madame de Cézelly. Montmorency sursaute. Au
fait! Il doit lui remettre aujourd'hui même au nom du roi de France et
de Navarre un édit lui conférant, pour elle et sa descendance, en
remerciement de ses bons et loyaux services, le gouvernement de la
place de Leucate qu'elle a si bien défendue. Le connétable, plongé dans
ses rêveries, a complètement oublié son rendez-vous!

    Et soudain, Francese entre. Francese... Mary....  c'est le fantôme du passé qui ressurgit.

Comme le deuil lui sied bien: sa robe de veuve est un fourreau noir
ajusté qui souligne sa taille mince et galbe ses hanches. La collerette
à la Médicis s'ouvre sur une gorge délicate et ne laisse rien ignorer
du modelé d'icelle.

    Le vieux Connétable a du mal à surmonter son
émotion. Est-il possible qu'il éprouve un sentiment pour cette
donzelle, lui, le dur à cuire, qui a déjoué tant de pièges, affronté
tant de dangers; lui pour qui toute personne du sexe est telle une
volaille tout juste bonne à trousser. Qu'elle soit dame de qualité, ou
la pire des traînées, capable de poivrer un honnête gentilhomme en
moins de temps qu'il ne faut pour le dire.

    Pourtant, quand il
l'invite à s'asseoir auprès de lui, le genou de Monsieur le duc frôle
comme par mégarde celui de sa visiteuse.
Il s'attend à de vives
réactions de cette femme si fière. Mais Francese ne proteste pas, ou
n'ose le faire. Impavide, cette héroïne? Pas vraiment. On lit sur son
visage lisse une trace d'émoi, comme la chute d'un corps étranger vient
perturber l'eau calme d'un étang.

    « Le doute m'habite », pense le
Connétable. Quoi donc, cette citadelle qu'on dit imprenable ne le
serait-elle pas tant que ça? (ce n'est point au château de Leucate
qu'il pense, bien sûr, mais à celle qui désormais le gouverne).
Serait-elle capable d'une défaillance, cette femme intransigeante, qui
pour la Province entière est l'image même de la Vertu? A propos,
n'est-il pas suspect qu'elle ait sans hésiter (un peu trop facilement,
songe-t-il) fait estourbir son défunt époux? Belle comme elle est,
n'a-telle pas quelque part un amoureux, que dis-je, un amant... voire
plusieurs? Le duc se défend de cette vilaine pensée mais ne peut
s'empêcher que Francese s'accommode un peu trop bien de l'état de
viduité....

PSAUMEA

   La main du Connétable hésite un peu moins avant de s'aventurer sur le genou de la dame.
   - « Ciel!  Qu'êtes-vous en train de faire, Monseigneur? », murmure Francese d'une voix éperdue, qui se voudrait dissuasive.
    - « Je tâte votre habit. L'étoffe en est soyeuse! » (9)répond Montmorency.
   Hardiment, sa main se glisse sous la robe.
    - « Relisez le Psaume 137! » reprend sévèrement Madame de Cézelly.

- « Qu'ont-elles donc toutes, ces Huguenotes, à citer la Bible sans
arrêt?» marmonne le duc, dont la main s'affaire toujours davantage et
remonte sans cesse.
- « Psaume 137! Psaume 137! », réitère
Francese, trouvant pour l'admonester les accents rauques, presque
sensuels, d'une femelle blessée.
   Son regard velouté se fait plus intense, ses yeux d'un bleu limpide reflètent un désarroi profond.

Alors, le vieux libertin, qui ne respecte pas grand chose et ne craint
ni Dieu, ni diable, ni d'ailleurs âme qui vive, fait son examen de
conscience, a honte de lui-même et capitule devant tant d'innocence et
de candeur. Il est redevenu le jeune Damville, ci-devant chevalier
servant de Marie Stuart selon les meilleures règles de la « fine amor ».

Francese se rajuste silencieusement en fixant Montmorency de ses beaux
yeux tristes. Puis, avec une brève révérence, mais toujours sans un
mot, elle quitte le cabinet du connétable, emportant son blanc-seing.
Le duc tire une ultime bouffée de sa pipe.

Morale de l'histoire: « Pétuner peut rendre impuissant »

     Cet épisode mémorable se termine, si j'ose dire, en queue de poisson.
    Venons-en tout de suite au lendemain, qui est un dimanche, jour du Seigneur.

Bien qu'il soit un parfait mécréant (certains soutiennent qu'il a
conclu un pacte avec le diable!), Henry de Montmorency ne manque jamais
de se rendre à la messe en l'église paroissiale de Pézenas. Il aime
surtout qu'on l'y voie. Allez savoir pourquoi, le duc et le curé font
bon ménage au nom de la complicité bien connue du sabre et du goupillon
(10). Un joyeux drille, ce curé, qui tient parfois la soutane entre les
dents.

    Monsieur le duc confesse avec un peu de honte sa récente
mésaventure. Car à son âge, on regrette plutôt les péchés qu'on n'a pas
commis. Il ajoute même tout à trac:
- « Je dois être au bout du
rouleau pour ainsi mésuser de la massue d'Hercule! Il est grand temps,
mon Père, que vous recommandiez mon âme au bon saint Pierre. »
- «
Si le cas échoit - comme il écherra pour nous tous - plaisante le curé,
ayez garde, Monseigneur, de prendre un déguisement quand vous vous
présenterez à la porte du Paradis. Car, s'il vous reconnaît, le bon
Saint Pierre en question risque fort de vous aiguiller sur la mauvaise
porte et de vous exposer aux tourments éternels! »
- « Je n'en disconviens pas. »
-
« A titre de pure curiosité, reprend le digne ecclésiastique, qu'a pu
donc vous dire madame de Cézelly – puisque c'est d'elle qu'il s'agit-
pour en arriver à pareille débandade... je voulais dire pour que vous
perdiez ainsi vos moyens? »
- « Elle a simplement cité la Bible... laissez moi me souvenir... le Psaume 137, si ma mémoire est bonne.
Le curé de Pézenas éclate de rire.
- « Et savez-vous ce qu'il dit, Monseigneur, ledit Psaume 137? »
- « Aucune idée! »
- « Elève-toi plus haut, monte encore davantage et tu connaîtras la félicité! »

PSAUMEB


Notes et commentaires:

(1).
La « Grange des Préss » existe toujours bien qu'en mauvais état.
Visible à Pézenas pendant les « Journées du Patrimoine » (beau portique
d'entrée maniériste).
(2). Le château de la famille de Joyeuse se
trouve à Couiza, dans l'Aude. Il a été transformé en hostellerie (belle
façade Renaissance sur cour intérieure).
(3). Parodie de la devise de Franche-Comté.
(4).
Ce château a été démoli après le traité des Pyrénées, car il n'avait
plus de raison d'être. Des vestiges subsistent à l'entrée du village de
Leucate.
(5). Alain Resnais, bien sûr!
(6). Une plaque indique toujours rue du petit Scel à Montpellier l'emplacement de la maison natale de Françoise de Cézelly.
(7). Voir « La Vie des dames illustres », chapitre consacré à Marie Stuart.
(8). Le château d'Ecouen, devenu Musée de la Renaissance, est le berceau des Montmorency.
(9).
Clin d'oeil à « Tartufe ». Après l'exécution de Henri II de
Montmorency, la Grange des Prés échut à la famille de Condé, Molière y
donna la comédie.
(10).Cf. la chanson de Ferrat.

PostHeaderIcon Fonctionnaires écrivains... ça craint.

                                                                                   Fonctionnaires-Ecrivains... ça craint!

                                                                « Je suis l'esprit qui toujours nie »
                                                                            Mephistopheles dans le « Faust » de Goethe

31 mars 2007, 158 rue Alfred Nobel - Millénaire:

    Tout le personnel de la Direction des Impôts est réuni dans le le hall
d'accueil à l'occasion du pot de départ d'Onésime Rondecuir, Inspecteur
des contributions directes de classe exceptionnelle, médaillé du
Travail. A soixante ans tout juste, au terme de 140 trimestres pile
poil de bons et loyaux services, sans une seule journée d'absence
injustifiée, sans avoir jamais fait le moindre écart, ni prononcé un
mot plus haut que l'autre en présence de ses supérieurs hiérarchiques,
ce fonctionnaire irréprochable a fait très exactement le plein de ses
annuités. Il peut donc légitimement faire valoir ses droits à la
retraite, au mépris dela surcote et narguant la réforme Fillon.

    Le directeur des Service fiscaux vient d'ailleurs de prononcer un
discours des plus élogieux tant sur le comportement exemplaire de son
bientôt ex-collaborateur que sur ses états de service. Pensez donc!
37,5 années entièrement consacrées à alimenter la Pompe à Phynances,
plus d'un tiers de siècle durant lequel Onésime a traqué les revenus
les mieux dissimulés de sa circonscription, manifestant un flair de
limier pour éplucher les déclarations des contribuables, apte à saisir
au vol la moindre incohérence, à débusquer le chiffre suspect, à
deviner la plus légère omission. Il a fait pleuvoir plus de
redressements fiscaux sur Montpellier Sud que Fouquier-Tinville et
Samson réunis n'ont fait rouler de têtes sur le billot durant la
Terreur.

    Evidemment, son directeur, ses collègues et pourtant
amis, ont quelque regret de le voir partir. Pas au point cependant de
lui demander de jouer les prolongations ni de lui proposer d
'avancement. A partir de demain sa secrétaire n'entendra plus le pas
mesuré de ce petit homme arrivant chaque matin à huit heures zéro cinq,
posant sur la patère sa canne et son chapeau, ni la voix posée
d'Onésime la saluant d'un gracieux: « Bonjour Henriette! Combien de
nouveaux recours aujourd'hui? ». Bien sûr, elle laissera quelque temps
encore l'affiche qui orne la porte de son bureau - campagne de
prévention contre la fraude fiscale oblige: « Tout assujetti est un
contrevenant qui s'ignore. »

    Mais Henriette sait bien que monsieur Rondecuir, comme un fonctionnaire sur deux partant à la
retraite, ne sera pas remplacé. Avec l'informatisation des tâches, la
Direction des Ressources humaines va faire l'économie de son poste en
installant sur sa machine un logiciel renifleur dernier cri. Et c'est
une boîte vocale qui répondra à ses interlocuteurs « qu'il convient de
reporter sur la ligne BA, cadre 4, de la ligne 2042, le montant
figurant sur la ligne 420 de la déclaration 2004, ou sur les lignes 630
et 776 de la déclaration 2044 spéciale ».

    De tout cela, finalement, Onésime Rondecuir n'a cure. Dès demain, il va s'empresser
d'oublier le texte de l'article 287 quinquies du Code général des
Impôts qu'il pourrait aujourd'hui réciter à l'envers comme à l'endroit
(dommage que se perdent tant de connaissances accumulées durant une vie
de travail!), et se consacrer enfin à l'écriture. Alors, ce sera la
grande mutation: on verra se changer en poète, en dramaturge, le
fonctionnaire anonyme qu'il a été! Se libérer le grand auteur qui
sommeille en lui! Quel rêve pour sa retraite! Certes, Onésime a déjà
fait quelques « bouts d'essai ». Il a même publié à compte d'auteur, à
l'usage des hautes sphères politiques, un traité de Zootechnie fiscale
intitulé: « Comment tondre un mouton-contribuable et non point
l'écorcher ».
Mais cet ouvrage de circonstance n'a rencontré qu'un
succès d'estime. Maintenant, il en est sûr, la vie pour lui va
commencer.

2 avril 2007, 10 boulevard Victor Hugo:

    Onésime sort du Centre d'Imagerie médicale l'air franchement préoccupé: les
radios ont mis en évidence des lésions arthrosiques interapohysaires
expliquant ses crises de névralgie cervico-bracchiale aigüe. Une
infirmité de jeunesse, en quelque sorte, pour qui ne comprendrait pas
ce charabia!

    D'ailleurs, les symptômes fonctionnels qu'ilprésente
sont révélateurs: raidissement pathologique de la nuque, lui
interdisant de tourner la tête vers autrui, perte d'usage du membre
supérieur empêchant la production d'huile de coude ou même des gestes
usuels comme tendre la main à son prochain, tenir le porte-plume ou la
souris d'ordinateur. Comment va-t-il pouvoir écrire désormais? L'auteur
en puissance est-il mort-né, le rêve de sa vie évanoui?

7 avril 2007, 8 rue des Trésoriers de la Bourse:

-   « C'est grave, Docteur? »

Le rhumatologue, qui vient de lui accorder un rendez-vous d'urgence, ne
se presse pas de répondre. Il lorgne avec condescendance le
compte-rendu des radios, lequel fait état de « lésions étagées de C3 à
C7, induisant une réduction du calibre des trous de conjugaison,
particulièrement prononcé en C5-C6 et C6-C7 du côté droit. »
- «Hmmm... Rien de bon pour vous. Je verrais bien, pour déceler
d'éventuelles hernies discales, une exploration complémentaire par
I.R.M. En attendant, je vais vous prescrire un anti-inflammatoire. Vous
souffrirez moins... évidemment, ceci ne remédie pas à la cause du mal:
les racines des nerfs sont coincées entre les vertèbres, normal que
vous souffriez, mon pauvre ami!»
- « Et avec de la kiné, on y peut quelque chose? »
-« C'est prévu. Massages de la nuque et tractions cervicales. Disons
trente séances, à raison de trois par semaine. Mais je ne vous garantis
pas le résultat. »
- « Alors... l'opération? »
- « Il faut y penser... Attention! Par la suite: repos absolu. Trois mois
d'immobilisation complète, faute de quoi tout serait à recommencer. A
ce niveau, c'est une intervention délicate, vous savez... Il ne faut
pas méconnaître le risque de tétraplégie. Un cas sur cent! »
- « Et pour l'aspect financier? »
-« J'espère que vous avez une bonne mutuelle. De plus, si vous souhaitez
que je vous opère personnellement, un certain... dépassement
d'honoraires... serait à prévoir. Autrement, je vous laisse entre les
mains d'un assistant conventionné.»
 
    Le praticien griffonne un chiffre au crayon sur son bloc-notes, qu'il montre au patient et précise:
- « Montant payable en liquide avant l'intervention, notez bien que je préfère les petites coupures, c'est vous qui voyez!»

    L'ancien contrôleur des impôts réprime un haut de coeur. Durant toute
sa carrière, il s'est battu pour que soient réprimées les pratiques de
ce genre. Ce n'est pas maintenant qu'il va se rendre complice d'une
fraude fiscale avérée! Mais baste, il en a vu d'autres, et puis quoi?
il est à la retraite, à présent. Ce n'est pas à un vieux singe qu'on
apprend à faire des grimaces. Non, Onésime n'ira pas jusqu'à dénoncer
le rhumatologue auprès de ses ex-collègues. D'ailleurs le «
bouche-à-oreille » lui a livré d'autres pistes. Il enfile péniblement
sa veste du fait de l'arthrose et sort du cabinet médical en lançant un
prudent:
- « Merci, docteur... je vais y réfléchir ».

    13 mai 2007, 19 place du Pentagramme:
   
    Onésime pousse le bouton de l'interphone, juste à côté de la plaque de
bronze où s'affiche en caractères gothiques: « Miranda,
scripturo-thérapeute diplômée de l'université de Walpurgis».
     Une voix avenante lui répond: « Montez, Monsieur, c'est au second. Que puis-je faire pour vous? »
    L'agencement du cabinet de Miranda fait penser à celui des officines du
temps jadis, des livres au titre insolite garnissent les étagères: «
traité de Magie Noire pour les Nuls », « la Kabbale à la portée de tous
», « le Grand » et « le Petit Albert ».
Après tout, Onésime ne trouve
pas ce genre de littérature plus ésotérique que son habituel C.G.I., le
tout est de s'y mettre! Il remarque aussi d'étranges bocaux aux
contenus variés: « racine de mandragore », « herbes de la Saint Jean »,
« bave de crapaud », « couleuvre dépiautée en tronçons » », « décoction
de cailloux du Styx »
, ou d'autres ingrédients plus mystérieux encore,
tels qu'« extrait sec de substantifique moëlle », « qualifications à
rebrousse-poil » et « rimes sans raison »...

- « Vous goûterez bien un quartier d'orange confite? », propose son hôtesse pour le
mettre en confiance. Certes, il ne prend pas de risque en acceptant
cette friandise d'apparence anodine. Mis à l'aise, Onésime peut exposer
son cas. Miranda l'écoute attentivement, d'étranges lueurs traversent
son regard. Curieux, tout de même que cette drôle de petite femme soit
justement chaussée de Méphistos! - « Rassurez-vous, cher Monsieur, je
ne m'habille pas en Prada.... »
   
Au fait, ce balai dressé contre le mur, tous crins dehors, à quoi sert-il? - « Je m'en sers les
nuits de sabbat, pour survoler le Mont Chauve, ou pour me rendre d'un
atelier à l'autre. C'est moins cher et plus pratique que le tram! »
fait-elle, devinant son appréhension.
- « Mais je vois que vous ignorez tout de la scripturo-thérapie, reprend-elle. C'est une médecine
douce, qui n'attend que ses lettres de noblesse. Comme les ostéopathes
et les nécromants, nous nous battons pour que notre spécialité soit
reconnue, pour que les soins que nous prodiguons soient remboursés par
la Sécurité Sociale. Ne rêvons pas: ce n'est pas encore le cas!
Pourtant, quelle efficacité!
    Car la sclérose du coeur et des sens
ne se soigne pas comme celle des articulations. Elle requiert une
participation active du patient en vue de son auto-rééducation: je ne
fais pas de massage, ne délivre aucune ordonnance, mais dispense mes
conseils, et suis bien entendu les effets de la cure. Le traitement
collectif de la langue de bois consiste d'abord à éliminer les toxines,
décrasser les émonctoires, résorber les humeurs noires, venir à bout des contractures labiales,
puis décongestionner la glotte et le pharynx, enfin assouplir
durablement les muscles du poignet comme les articulations des
phalanges... on y arrive très bien en quelques séances, vous savez!
- « Combien me coûtera ce traitement? » demande Onésime, devenu méfiant.
-« Oh, peu de choses: je ne vous demande qu'une goutte de votre sang au
bas d'un parchemin. Le Pacte infernal, en quelque sorte: votre âme
contre une nouvelle jeunesse. Loin de vous prendre en traître, je vous
prouve ici que je suis une bonne diablesse. Durant sept ans, sept mois,
et sept jours à compter de la date de la signature, je vous donne mon
blanc-seing pour écrire, composer, versifier à loisir, bref devenir un
écrivain de renom. Mais une fois le terme échu, votre âme
m'appartiendra pour toujours. »

Onésime Rondecuir hésite. Pas longtemps. Bien sûr, les flammes de l'enfer, ça brûle un peu quand on
n'est pas habitué. Mais qui dit qu'on ne s'ennuie pas au
paradis? En tous cas, davantage qu'avec Miranda. Et que pèse la perspective de la damnation au regard du
plaisir d'écrire, de la gloire d'être publié?
 
   Alors, sans trembler, notre héros appuie la lame de son canif au revers du pouce. Cela ne fait pas
mal, sur la pulpe du doigt on ne sent presque rien... une petite goutte
de sang en sort et tombe sur le parchemin. Le chat noir de Miranda se
met à miauler comme un forcené. Le Pacte infernal est signé.

22 novembre 2011: Extrait de « La Gazette de Montpellier »

                                                                                   « CLEOPASTRE RESSUSCITEE

    « L'évènement du week-end est représenté par la « première » nationale
à l'Opéra Comédie de « Cléopastre », pièce inachevée du XVIIème siècle,
tirée de l'oubli par le célébrissime auteur montpelliérain
contemporain, M. Onésime Rondecuir. Cette pièce, tout comme la musique
qui l'accompagne, n'avait pas été jouée depuis sa création il y a trois
cent ans à l'académie royale de Musique. Qui se souvient aujourd'hui du
Napolitain Canino Canini dont la gloire aurait pu éclipser celle du
grand Lully, si sa « Cléopastre » n'avait été « éreintée » par la
critique peu amène de l'époque?
                                                                          De ce fâcheux auteur la sotte partition
                                                        Serait de l'ouverture au final à reprendre,
                                                        Pour éviter qu'avec cette abomination
                                                        Le mal de Naples n'aille à Paris se répandre.

    Nul doute que les lecteurs de la Gazette jugeront différemment la
musique de Canini jouée par les « Talens lyriques » sous la baguette
d'Hervé Niquet. Si cette musique a « du chien » elle n'est pas pour
autant bonne à mettre aux canisettes! Quant au texte de M. Rondecuir,
il recrée admirablement, dans une mise en scène de René Koering, la
splendeur perdue de l'époque baroque.
    Alors, un bon conseil: précipitez-vous
demain soir à l'Opéra-Comédie pour constater à quel point, en s
'allongeant, le nez de Cléopâtre a pu changer le monde!

24 novembre 2011: extrait du journal « Le Midi Libre »

     « UN AUTEUR DRAMATIQUE FRAPPE D'EMBOLIE EN PLEIN SPECTACLE!
 
    « A l'heure où nous mettons sous presse, nous apprenons que M. Onésime
Rondecuir vient d'être victime à l'Opéra Comédie d'une embolie
cérébrale. L'évènement s'est produit hier soir au cours de la première
représentation de la pièce « Cléopastre » que cet écrivain de talent a
contribué à recréer.
    Le malheureux s'est soudainement effondré,
foudroyé par un mal inconnu. Il a été immédiatement transporté au
Service médical d'urgence en état de coma profond. Le médecin-chef du
Service cardiologique a diagnostiqué un accident vasculaire et réserve
son pronostic. Il est malheureusement peu probable que M. Rondecuir
retrouve un jour sa motricité.
     Un nombreux public était venu
applaudir ce « monstre sacré » de la scène montpelliéraine. Rappelons
que M. Rondecuir, issu de l'administration fiscale, est depuis 2007,
l'auteur de romans à succès sur des thèmes de société ou des sujets de
la vie de tous les jours (« La boulangère du Clapas », « Jours
tranquilles au bord du Lez », « Le petit chien de la dame du cinquième
»
). Il s'était ensuite lancé avec un égal bonheur dans la fresque
historique (« Francese ou le siège de Leucate »), un parcours
initiatique et mythique (« Le fruit du lotos »), la poésie lyrique («
Stances à Miranda »
) et finalement l'art dramatique (« Cléopastre »).

Tout le monde connaissait à Antigone la silhouette familière de ce
jovial et sympathique sexagénaire, habitué des cafés du quartier. Le
Midi Libre s'associe à sa famille, ses amis, ses fidèles lecteurs, ses
anciens collègues (et même aux peu rancuniers contribuables de la
circonscription Montpellier sud) pour lui souhaiter un prompt
rétablissement. »

25 novembre 2011, Clinique du Millénaire, à minuit pile. EPILOGUE.

Onésime Rondecuir, tétraplégique, toujours en état de coma avancé, gît
au milieu d'un appareillage compliqué, la perfusion vient d'être
débranchée, l'encéphalogramme s'aplatit à vue d'oeil.
  Le
personnel médical diffère encore l'annonce de la mort clinique du
patient, au moins tant qu'Onésime garde un reste de conscience. Autour
de lui s'affaire une nuée de lémures, invisibles mais actifs. Déguisée
en infirmière, Miranda s'approche subrepticement pour lui ravir son
âme. Elle est retenue par l'écho de la voix caverneuse du bon saint
Pierre.
- « Attends un peu, diablesse de malheur, et vous, légions
infernales, retenez votre bras! fait ce dernier. Il est vrai qu'Onésime
Rondecuir a signé de son sang le Pacte satanique, je reconnais qu'il
mérité la damnation, je ne peux lui épargner ce châtiment. Néanmoins,
je lui accorde une circonstance atténuante. Du fait qu'il a mené de son
vivant double carrière, je crois juste de lui laisser à l'instant de sa
mort le choix entre l'enfer des écrivains et l'enfer des fonctionnaires
».
- « En quoi consiste l'enfer des écrivains? » demande Onésime d'un voix étouffée ;
-« Rien de très gai. Tu seras plongé dans une baignoire emplie d'huile
bouillante. Les lémures chauffagistes attiseront le feu. Si tu tentes
de redresser la tête, la critique impitoyable t'assénera un bon coup de
marteau sur le crâne pour t'enfoncer davantage dans le bain d'huile
bouillante et aggraver ton supplice. »
- « Et si  je choisis l'enfer des fonctionnaires ? »
-« A première vue, tu ne trouveras pas de différence!
Normal: même motif, même punition! Néanmoins, quelques détails y
rendent le séjour moins rigoureux. Par exemple, il n'y a pas d'huile
pour emplir la baignoire, ni de bois pour alimenter le feu. Le lémure
chargé de te taper sur la tête est en grève, ou bien il a oublié son
marteau. A ta place je choisirais l'enfer des fonctionnaires, car avec
l'autre, il n'y a pas photo! »

    Ainsi dit le bon saint Pierre. Mais Onésime Rondecuir ne voit plus rien, n'entend plus rien.
Ce dernier instant qu'il vit en ce monde, si triste, si misérable, si
malheureux soit-il, il s'accroche désespérément à lui pour tenter de le
retenir et s'écrie dans un dernier souffle:
- « Reste encore, tu es si beau! »
   Puis ses yeux se ferment à jamais. Il a gagné par ces mots la Rédemption. L'enfer  a perdu sa proie.

                                                                                                              Jean-Claude

ENFER
   

PostHeaderIcon Mais qu'est-ce qui se passe dans la tête de Julie

                                                               Mais qu'est-ce qui se passe dans la tête de Julie?


[ Proposition en alternative au texte de Carole "La rêveuse" fortement
inspirée du scénario du film de Carine Tardieu: la tête de maman, avec
Karin Viard, Chloé Coulloud, Kad Merad, Pascal Elbé] .

    Salut!
Moi, c'est Julie, Julie Manet. Tout le monde ici m'appelle Juju. Juju,
c'est pas très beau, je préfèrerais qu'on ne m'appelle pas comme ça. Si
ça ne tenait qu'à moi, je préférerais même qu'on ne m'appelle pas du
tout, vu que je ne demande rien à personne!
    Au lycée, les garçons
me surnomment « la belle noiseuse ». Belle, je n'en sais rien, ce n'est
pas à moi de le dire, d'ailleurs je me trouve plutôt moche. Pour ce qui
est de la noise, ah oui! Certains disent que je suis une vraie petite
peste, « une colère montée sur pattes ». Soit, j'assume. Il est vrai
que lorsqu'on me cherche, on me trouve!
    Le style « petite fille modèle », comme les aime la Comtesse de Ségur (née Rostopchine), assez peu pour moi!

    Que je vous dise aussi: ma mère est artiste peintre. Tout comme mon
oncle Edouard. Mais pas comme mon père, vu que mon père, il est rentier.
    Ce qui fait qu'il a le temps de s'occuper de moi. Parfois même, il le
prend. Je me souviens: quand j'étais petite et que Maman passait de
longues heures à l'atelier, Papa m'amenait faire une promenade dans la
campagne. Ah! La campagne en Normandie! Rien que des jeux de lumière et
de couleurs! Et des vaches, aussi! Ces braves Normandes avec leurs
taches brun rouge et leur pis gonflé de lait! Le lait tiède, comme dit
le fermier, il fut le boire juste à la traite pour avoir de bonnes
joues rondes. De mâle en pis: ce fluide gras et crémeux me donne
l'impression d'avoir une vache sur l'estomac. Décidément, je préfère
les boeufs, qui ne donnent pas de lait, mais qu'on attelle devant la
charrue. Comme les Turcs, ils bossent fort. Il y a aussi les taureaux,
qui sont moins gentils. Papa m'a bien mise en garde: « Avec les
taureaux, c'est comme avec les garçons, méfie-toi. Ils prennent la
mouche lorsqu'un taon les pique. Quand ils commencent à gratter par
terre, c'est qu'ils vont charger... ». Au début, je ne faisais pas trop
la différence entre les taureaux et les boeufs, alors il m'a expliqué comme ça: « Tu
vois, Juju, les petits veaux dans la prairie? Eh bien, les taureaux
sont leurs pères et les boeufs sont leurs oncles! »

    C'est ainsi que je me suis faite à l'idée que l'oncle est un être doux et paisible, alors qu'un père peut être redoutable.

Un jour, le mien avait provoqué en duel un critique injurieux, un
certain Wolff. Ce dernier avait osé traiter ma mère de folle dans "Le
Figaro"pour faire partie de « ce groupe de malheureuses, frappées par
la maladie de l'ambition qui s'obstinent à prendre de la toile, de la
peinture, un pinceau et jeter quelques couleurs au hasard... »
    Au
final, le matador est devenu raseteur, le jury ne lui a décerné ni la queue, ni les oreilles, la corrida s'est changée
en
course à la cocarde. L'affaire a fait quelques vagues, mais pas de
morts ni blessés, ni queue ni oreilles décernées, ça valait mieux pour
tout le monde!

    Au fait, et Maman dans tout ça? Elle s'est mariée
tard, 35 ans passés et moi j'en ai dix sept, et puis elle est d'humeur
changeante, comme souvent les artistes... des fois, c'est vrai,
j'aimerais bien savoir ce qui se passe dans la tête de Maman.
    Certains jours, elle est prise d'une frénésie de production, elle
emplit toute la place disponible à l'atelier de ses dessins, de ses
aquarelles, de ses huiles sur toile, que sais-je encore? D'autres
jours, elle semble prise de mélancolie, elle devient lunaire, comme
absente du cercle familial. Là, je vous dis: inutile d'essayer de la
dérider, c'est comme si elle ne voyait personne.
    Des fois, j'ai
l'impression qu'avec Papa, ça ne se passe pas trop bien. Non pas qu'ils
se disputent, ces deux-là, non, jamais ils n'ont un mot plus haut que
l'autre, en tous cas pas devant moi... en fait, c'est pire: une sorte
d'indifférence silencieuse, un malaise plus grave et plus profond, si
vous voyez ce que je veux dire....
    Tenez, sans aller chercher plus
loin, quand on est à table! Les seules phrases échangées sont quelque
chose du genre: « Passe-moi le sel! » ou bien comme: «Le rôti aurait
supporté cinq minutes de cuisson supplémentaires! ». Qu'est-ce que j'en
ai à cirer, moi, du rôti! Décidément, les conversations des adultes ne
m'intéressent pas du tout! C'est simple: à table, j'ai l'impression
d'étouffer.
    Quand l'oncle Edouard est de passage, c'est tout à fait
différent. Maman met sa plus belle toilette, se parfume, dégrafe un
bouton de son corsage. Quand ils parlent ensemble, son visage s'anime,
ses joues rosissent. C'est vrai qu'il porte encore beau, l'oncle
Edouard, je le trouve même carrément séduisant avec sa barbe noire en
pointe et sa fière prestance... il n'y a pas si longtemps, toutes les
nanas en étaient folles – je ne parle pas seulement de ses « modèles »,
il s'est payé ce genre de « filles » en pagaille, à ce qu'on dit, et si
c'est vrai, il a bien eu raison. Quant à Maman... pour être franche, je
n'ai jamais abordé ce sujet avec elle. Si je le faisais, ou bien elle
m'enverrait purement et simplement promener, ou elle me répondrait
quelque chose du genre: « Mais enfin, qu'est-ce que tu vas t'imaginer,
Julie? ». Du coup, je ne me risque pas à « ce genre de questions qui ne
mènent à rien »!

    Maman, toute artiste qu'elle est, c'est une femme
très comme il faut. On ne lui connaît pas « d'aventures », ce qui ne
prouve pas qu'elle n'en a pas eu. Officiellement, l 'homme de sa vie,
le seul homme en tous cas qu'elle ait jamais représenté sur ses
tableaux, c'est Eugène Manet, son mari. Papa, si vous préférez.
    Comme tout le monde, elle a ses moments de déprime, c'est bien son
droit! Peut-être même après tout qu'elle rêve à une autre vie, la vie
qui aurait été la sienne si elle avait épousé Edouard et pas Eugène...
Non! Je fantasme? pure fiction, direz-vous?
Eh bien, figurez-vous
que j'ai mené ma petite enquête. Discrètement, comme il se doit. Il y a
plusieurs tableaux de l'oncle Edouard peints à cette époque qui
représentent maman: « Berthe Morisot à l'éventail », « Berthe Morisot
au chapeau noir »
, et le trop fameux « Repos », qui fut caricaturé
parce qu'elle figure sur un canapé dans une pose alanguie! Comme si
maman n'avait pas le droit de se reposer! Sur ces toiles, elle apparaît
mystérieuse, étrangement belle avec ses longues mains fuselées,
éternellement jeune, autrement dit: différente de ce qu'elle est avec
nous. Normal: c'est une artiste qui se révèle sous le regard (et le
pinceau) d'un autre artiste.

    Tenez, moi qui vous parle, j'en fais
l'expérience tous les jours quand je pose pour Maman. J'ai horreur de
ça, notez bien, d'ailleurs je déteste les portraits qu'elle fait de
moi. Vous me voyez, moi, Juju la bagarreuse prendre ces airs de
Sainte-n'y-touche sous un titre du genre: « La tête de Julie » (Tiens
donc!) « Julie rêveuse », « Julie avec son lévrier » ou « Julie au
violon »
? Bref, Julie à toutes les sauces! Est-ce mon genre de bayer aux corneilles, le regard perdu
dans le vide, la chevelure flottante et la gorge embuée de mousseline
vaporeuse. « Sois belle et tais-toi... », qu'ils disent. Moi, je refuse
de la boucler. Mais en fille obéissante qui n'a rien à refuser à sa
mère, je me résigne à faire comme elle me le demande, à être (ou
paraître) comme elle me voit... après tout, poser pour poser, puisqu'il
faut y passer.... C'est vrai que les modèles professionnels coûtent
cher, sûr qu'on peut employer plus intelligemment l'argent qu'on y met.
Même si maman vend bien ses tableaux, même s'il faut admettre que ma
bobine orne la salle-à-manger d'un riche acheteur, au dessus d'un bahut
Louis-Philippe -je ne vois pourtant pas ce qu'elle a d'intéressant, ma
tête! Je pardonne tout à ma mère, jusqu'à faire du fric avec moi,
jusqu'à détourner ma personnalité. N'importe quelle mère au monde voit
sa fi-fille non pas comme elle est réellement, mais comme elle voudrait
qu'elle soit. Sans doute un jour, je ferai pareil avec ma propre fille.
Un jour lointain, naturellement, parce que pour faire des enfants, il
faut être deux et que pour l'instant, je suis trop jeune pour
m'intéresser aux mecs. C'est du moins ce que maman dit.

    Bon,
j'arrête là-dessus, l'oncle Edouard est reparti. Maman est retournée à
l'atelier. Papa est affalé sur sa chaise, il tire des bouffées de sa
pipe en feuilletant « La gazette ».
Moi je reste seule en face du
tableau qui me représente. Petit à petit, la vérité m'apparaît,
aveuglante, dans toute son évidence: dans la jeune fille qui me fait
face, cette « rêveuse » qui porte mon nom et me regarde sans me voir,
je reconnais la tête de maman.

  JULIE

Berthe Morisot: "autoportrait avec Julie", 1885. H.s.t. 71 x 91 cm,
coll. part.

                                                                                                            Jean-Claude.

PostHeaderIcon Fracture: Moi, funambule/ Je, Noémie

Commentaire du livre : le moine et la psychanalyste de MaryBalmary à partir du récit de Noémie qui a organisé la rencontre de Mary, son amie, la psychanalyste, avec Simon , le moine, et aussi le frère de Lacan.

Récit imaginé par AORICA,  passionnée par la lecture de ce livre.

Fracture : Moi, funambule / Je, Noémie

         Simon, notre rencontre nous a fait avancer si loin !... Vers cette petite clé qui commence à ouvrir un couloir rectiligne au bout duquel jaillit la lumière. Du sombre d’abord et puis du clair, vers ce point resplendissant d’où semble naître la joie, celle d’une joie imprenable !

A surgi en moi cet appel, celui de mon amie que je ressens si proche, présente ou absente, cette amie Mary qui est encore malade.

Dans des moments de solitude, je prie pour elle et une image s’impose. En quel lieu ?  Dans ma tête, dans mon cœur, dans mon esprit, dans mon âme ? Oui, j’appellerais mon âme, cet espace sans limites où je peux dire « je », où tous les autres « je » que je connais, que j’aime, vivants, ou morts, toujours vivants, se rassemblent.

Comme un éclair, un fil argenté est suspendu au dessus du vide entre deux tours, deux tours babeliennes, dont les pierres tachetées d’ombre et de lumière sont percées par des meurtrières.

Sur ce fil, de dos, c’est toi, Simon, dans ton long costume noir, d’où dépassent les bords de ton encolure blanche, mince, droit, immobile. Comme toujours, tu es superbe, rayonnant de tendresse, et pourtant, je ne vois pas ton visage. Ton corps élancé est devancé par tes bras tendus légèrement écartés, ouverts, au bout desquels je vois tes mains blanches qui entourent avec fermeté le long balancier horizontal.

Ce balancier semble te traverser. Ta chevelure noire, arrêtée dans son vol par un souffle du vent, te donne malgré tout, cet aspect fragile, humble, mais tellement présent.

Tu es immobile et cependant tu avances, attiré, aimanté par Mary, mon amie, statufiée, en robe de mariée. Sur le fil, elle aussi est posée. Sur la pointe de ses chaussons en satin blanc, elle semble glisser vers celui qu’elle cherche.

Je vois soudain, la longue échelle aux barreaux noirs et aux montants blancs, pendue sur la tour de babel qui me fait face. Mary vient de grimper les 777 échelons de cette échelle qui, à l’instant, me fait penser à celle apparue en rêve à Jacob, quand il cherchait une stratégie pour échapper à la colère de son frère Esaü, dont il avait usurpé le droit d’aînesse, aidé par sa mère Rebecca.

A un mètre de lui, les gants blancs de Mary sont aussi posés sur un balancier de même longueur, et parallèle à celui de Simon. Ils se regardent, seulement séparés par le rail que forment leurs longues tiges flexibles.

La ligne du visage de Mary poursuit l’hélice formée par la longue traîne de sa robe, parsemée d’étoiles, dont le tulle est encore accroché en haut, au bout de l’échelle de Jacob. Le cou mince de Mary est penché en avant pour aider son corps, non plutôt son âme, à rejoindre celle de Simon, et par la même occasion, la mienne.

Un coup de tonnerre fond l’éclair du fil argenté.

Mon cœur fait « boum ! ». Un regard intérieur plonge en Moi, funambule, et le « Je » de Noémie s’impose :

Mary, avant de guérir a besoin d’une période de convalescence, passée dans le foyer d’un couple, le notre, celui de Dan et de Noé mie, vos amis à tous deux.

Dans cette maison, nous aménagerons  des moments de partage d’âme à âme entre Mary, la psychanalyste, et Simon, le moine (entre autres, le frère d’un homme, nommé Lacan).

                                                                                                               Mireille  1er avril 2007 

PostHeaderIcon Le monde à l’horizon, comme une orange, par Carole Menahem-Lilin

Assis en biais sur sa chaise, le coude appuyé sur le dossier, totalement absorbé, il regarde. Il se projette au-delà du tulle transparent des rideaux, au-delà de la croisée ouverte ; il contemple, derrière la barrière de bois vert foncé, les deux jeunes femmes converser. Elles ont des robes blanches qui définissent l’horizon. Elles ont des petits chapeaux fermés, qui assujettissent leur visage.

Il les contemple. Il sait qu’il ne verra rien vraiment au-delà d’elles. Ni la mer d’un émeraude pâli, ni la danse floconneuse des nuages, ni les bateaux à quai, leurs grands mâts tendus comme des bras, ni enfin les voiles là-bas, si denses et pures de possibles pourtant, ne le touchent réellement. Lui, il est dans le cadre formé – fermé – par ces deux silhouettes de femme. Il le sait ; il s’en contente.

Il s’en contenterait, lui ; mais elles non. Elles sont deux amies, cousines éloignées. L’une est diaphane et rousse ; l’autre brune et mate. L’une potelée et acide ; l’autre haute et calme. Il ne sait laquelle préférer, il ne sait laquelle aimer ; il les a connues ensemble, et la vérité est qu’il les chérit toutes les deux ; qu’il n’imagine pas les séparer. La moitié de son cœur s’endeuillerait avec l’une, la seconde se noierait avec l’autre. Et leurs cœurs à elles aussi souffriraient. D’un monde complet, son choix ferait deux moitiés de monde, palpitantes de douleur.

Il en est de certaines histoires d’amour comme d’un révélateur. Eugène sait qu’il a trouvé en June et en Julia ses deux moitiés d’orange, et que son bonheur s’épanouit à les regarder rire ensemble, chanter pour rien, se moquer de lui ou le câliner d’un sourire à fossettes. Souvent il s’oublie à les écouter discuter âprement, se chamailler, se quitter presque - pour à l’improviste glisser dans la connivence, dans la confidence ; puis soudain le prendre à partie, le prendre pour parti, pour arbitre. Il n’est pas inquiet… ou du moins pas longtemps. Il sait qu’à un moment ou un autre elles se tourneront vers lui. Dans cette configuration frémissante il se sent vivant, il redécouvre le plaisir de chérir sans songer à posséder ; il se redécouvre ; et la jalousie, la confusion, la blessure n’altèrent que rarement l’émerveillement. Car elles n’existent peut-être ainsi, confondues et distinctes dans leur perfection de jeunes femmes, que parce qu’il est là, à les regarder, à les pacifier. Et leur vitalité ne s’exprime si bien qu’à son rayonnement un peu sourd.

Eugène n’a pas choisi d’aimer une femme, mais un monde, le monde mouvant de deux amies attirées par le même homme. C’est un triangle fragile, captivant. Qui se rompra un jour comme le verre se casse, comme le tulle se froisse. Ce jour là, le cœur d’Eugène sera fêlé.

Ce jour-là approche pourtant à grands pas. Moi qui connais les deux jeunes femmes, je sais qu’elles ont pour projet de s’émanciper de cet impossible amour en partant ensemble étudier en Angleterre. Là-bas, les femmes sont plus libres, elles ont le droit de s’inscrire à l’université. Là-bas, elles vivront dans le même appartement, et personne ne s’en étonnera : deux Françaises exilées, il est naturel qu’elles se réfugient l’une près de l’autre, n’est-ce pas ?

Certains amours agissent comme des révélateurs. Julia et June ont compris que si Eugène ne parvenait pas à les séparer, s’il n’y songeait même pas, c’est qu’elles étaient indissociables ; c’est qu’elles s’aimaient, autrement que des cousines lointaines, autrement que des amies très proches. Eugène leur a donné le courage de cette lucidité-là. Son regard paisible les a bercées – et réunies.
Pour les avoir si bien regardées, bientôt, c’est lui qui se trouvera exclu ; hors de leur monde ; laissé dans une solitude qui n’aura plus que l’écorce, hélas amère, de l’orange.

Ce jour-là je l’inviterai à se tourner vers moi. Ou bien j’irai me mettre devant la fenêtre, à l’endroit que June et Julia affectionnent, où il les contemple pendant qu’elles commentent l’horizon. J’y resterai jusqu’à ce qu’il me voie, au moins m’entraperçoive. Je lui offrirai le soutien de mon regard.

Il y a longtemps que je l’observe ; que j’envie le respect inné qu’il a pour ce qui le dépasse et qui l’enchante.

(Il y a longtemps que je l’aime, je crois.)

En attendant de lui tendre mon âme, je le peins, je peins leur triangle.
Moi ? Je suis celle qui va entrer dans cette histoire, bientôt. J’espère être la courbe qui manque encore à son univers.
Je suis le quatrième côté de cette toile.